Je suis le captif des mille êtres que j'aime.
Au moindre ébranlement qu'un souffle cause en eux,
Je sens un peu de moi s'arracher de moi-même.
Son intelligence, elle aussi, s'est enfiévrée. Maupassant est possédé de toutes les curiosités d'esprit, il veut goûter à l'arbre de science. Un jour, il compulse les mystiques arabes, se repaît des légendes orientales, et il étudie le lendemain la faune marine, le mystère des continents madréporiques. Il lit et il compare; il pense et il prend plaisir à penser: jamais il n'a été aussi clairvoyant. Son cerveau se maintient dans une ébullition continue; après le travail, après l'observation, le romancier savoure ces longues et lointaines rêveries que dédaignait naguère «le faune lascif», s'abandonnant aux forces naturelles du monde. «C'est singulier, confesse-t-il, comme je deviens mentalement un homme différent de ce que j'étais autrefois. Je le reconnais en me regardant penser, découvrir, développer des fables, sonder et analyser les êtres imaginaires qui surgissent dans mes visions. Je goûte à certains songes, à certaines exaltations, le même plaisir que je goûtais autrefois à ramer comme un fou sous le soleil[19].»
Pour la première fois sa sécurité d'écrivain est ébranlée. Ainsi que
l'attestent ses derniers volumes, il est préoccupé de se transformer, de
se renouveler. L'appétit lui vient d'approfondir les cœurs obscurs et
précieux, de visiter les races inconnues. Il a perdu sa magnifique
sérénité.
Mais à quoi bon pousser ce portrait du romancier? Celui qui fut naguère l'impersonnel Maupassant ne se raconte-t-il pas dans Fort comme la Mort, dans Notre Cœur avec une complaisance persistante, qui d'ailleurs nous le rend plus cher?
A l'inverse de ce qu'il a toujours fait, c'est lui maintenant qui régente et domine ses héros. C'est lui qui par leurs bouches flirte, épilogue, s'exalte, implore ou maudit. Sa sensibilité malade, sa mentalité troublée, ses transports récents, habitent maints de ses personnages: tous, ou presque tous, professent son pessimisme, épousent ses mélancolies et se cabrent devant la mort.
Au lieu d'expliquer ces élégants et ces raffinés, ces artistes et ces écrivains, de leur infuser une âme et de les différencier, de transposer en un mot comme Balzac, le romancier s'incarne en chacun d'eux. Sous les noms d'Olivier Bertin, d'André Mariolle, de Gaston de Lamarche, c'est toujours Guy de Maupassant que l'on retrouve. LXXIX Il peut multiplier les pseudonymes, son incognito ne saurait nous leurrer. Quant aux personnages auxquels il lui est impossible de se substituer—cette mondaine ou cette «intellectuelle» dont il rêve de fixer à jamais le type—Maupassant prétend les définir purement et simplement par leurs actes, tout comme jadis il montrait ses primaires et ses instinctifs en mettant «en scène l'homme secret, par sa vie». Mais décrire ne suffit plus là où il faudrait peser et critiquer. Et pourtant l'écrivain s'obstine avec plus d'orgueil que de logique à repousser le secours de la psychologie; il s'épuise à assouplir ses méthodes anciennes, espérant encore et quand même en leur toute-puissance. Victorieuses quand elles s'exerçaient sur des simples comme Monsieur Parent ou le père Roland, triomphantes avec les êtres rudimentaires en proie au délire du gain ou aux impatiences sexuelles, elles demeurent insuffisantes pour mettre à nu les rouages des âmes complexes et repliées.
Avec les héros de Fort comme la Mort, avec «cet impulsif amour greffé sur une femme et repoussant sur une autre»[20], Maupassant s'en tire encore aisément. A Mme de Guilleroy, il prête son obsession de vieillir, sa terreur devant la fuite des jours. «En ce moment, écrit-il, j'ai ses LXXX angoisses, je regarde avec désolation mes cheveux blancs, mes rides, la peau défraîchie des joues, toute l'usure de l'être apparue partout. Puis, quand j'arrive à souffrir affreusement de mon chagrin de vieillir, quand je trouve tout à coup une émotion bien vraie, un détail bien caractéristique, je tressaille de joie[21].»
Mais si, à la rigueur, dans ce roman, les difficultés étaient évitables, si le lecteur, emporté dans le mouvement magistral du drame, pouvait ne pas exiger trop impérieusement les explorations de conscience qu'il était en droit d'attendre, il n'en fut pas de même dans Notre Cœur. Maupassant dut s'apercevoir qu'appliqué à une Michèle de Burne, son procédé habituel restait court. Cette âme fuyante et loyale comportait d'autres commentaires que Coralie Cachelin ou les sœurs Rondoli. En vain le romancier s'ingénia et se tortura. Il fut bien obligé, en dernier ressort, pour étayer son héroïne, d'emprunter la méthode des analystes: l'instrument nouveau pour lui et rebelle à sa main le servit mal.
De Fort comme la Mort et de Notre Cœur se détache un seul caractère dessiné et fouillé avec un art supérieur: celui de Guy de Maupassant.
Au surplus, dans ces deux livres, on ne le sent pas à l'aise. Il donne l'impression d'un terrien de LXXXI France, peinant sous des cieux inconnus, loin du guéret natal. Ses fréquentations récentes, ses nouvelles directions d'esprit semblent atténuer la sûreté de l'ancienne ordonnance qui dessinait ses œuvres comme de vieux jardins. En abandonnant ses petites gens qui lui avaient donné la gloire, Maupassant, peu à peu et sans qu'il s'en doute, s'éloigne de la tradition française. Dans les salons il a rencontré l'âme étrangère; il a écouté les muses septentrionales, et leurs chants voilés, en mineur, par leur mystérieux symbolisme, ont séduit sa curiosité, en troublant sa vision. D'autre part, il a commis la faute de perdre le contact avec ses confrères. Or le monde peut promulguer ses arrêts et dispenser ses lauriers; seul un homme de lettres ou un artiste est capable de conseiller utilement un artiste ou un homme de lettres.
Dans Fort comme la Mort et Notre Cœur, en dépit de qualités maîtresses, on sent par moments la composition faiblir et se rompre l'équilibre. Les haltes abondent, comme si l'auteur avait besoin de reprendre haleine. C'est en vain: les exercices mondains les plus obligés, le vernissage et la promenade aux Acacias, l'excèdent. Les intérieurs eux-mêmes n'intéressent plus son œil. De ses séances dans les salons, un autre eût rapporté des tableautins attentifs et soyeux, à la Stevens. On était alors dans l'âge de la peluche, des encombrements hétéroclites. Dans le clair-obscur LXXXII que recherchaient les beautés à la mode, Maupassant n'a pas fait se jouer les reflets des lourdes tentures; il ne nous a pas montré les cheminées drapées, les divans capitonnés, les coussins brodés et multicolores, les figurines de Saxe minaudant sur les étagères dorées, les petites tables chargées de bibelots puérils et charmants, tout ce luxe composite, fini, disparu et qui s'attriste maintenant dans nos souvenirs de jeunesse.
S'il n'a pas vu les intérieurs, il n'a guère écouté les conversations que pour en être accablé. Aussi les mondains de Maupassant ne font-ils pas oublier en leurs discours les chasseurs, les gratte-papiers de naguère. Et qui ne troquerait les longs bavardages du début de Notre Cœur pour les propos brefs et définitifs qu'échangent dans la diligence de Tôtes les compagnons de Boule de Suif?
Est-ce à dire, cependant, que les deux romans ne renferment pas nombre de pages supérieurement exécutées et prodigieusement séduisantes? Non, elles abondent et souvent elles sont d'une si incontestable grandeur qu'elles nous voilent les défaillances de l'œuvre. Dans Fort comme la Mort et Notre Cœur, la pensée du romancier s'élève et plane. Il ne nous raconte plus, semble-t-il, tel accident fortuit, tel drame isolé, telle misère individuelle: c'est l'impossible amour, la torture du désir stérile, la vanité des consolations que dit sa parole grave. Et jamais Maupassant ne fut aussi LXXXIII éloquent qu'à cette époque; jamais il ne sut nous ébranler ainsi de ses périodes haletantes, et nous tarauder l'âme sous la vrille de ses mots clairs et abstraits. Un fluide pathétique attaque nos nerfs qui vibrent longuement et douloureusement.
A de certaines heures troubles, c'est vers Fort comme la Mort et vers Notre Cœur que s'en vont, malgré nous, nos préférences secrètes, encore que l'écrivain n'ait pas suivi l'homme dans son épuration. En perdant son impassibilité, il a perdu son génie: il ne lui reste plus qu'une virtuosité entraînante et de grande allure.
Pourquoi faut-il que cette époque de son talent, qui correspond à la
période la plus intelligente, la plus délicate, la plus noble de sa vie
intime, demeure, au point de vue littéraire, la moins attachante?
Cette fois, ce n'est plus Olivier Bertin, ce n'est plus André Mariolle qui parlent. Il faut que Maupassant cède à cette impérieuse nécessité d'exhaler ses rancœurs, ses souffrances; il prend la parole en son nom, sans artifices et sans détours et, dans un soliloque admirable, il nous donne un chef-d'œuvre.
Depuis que le mal en lui se précise et s'exaspère, que la nuit obscurcit ses yeux et descend sur son âme, c'est aux pays de la lumière, c'est à la Côte d'Azur qu'il va demander l'illusion dernière. Il ne fait plus à Paris que de brefs séjours; il consulte ses médecins, voit ses éditeurs, et repart aussitôt. Là-bas, dans le vieux port d'Antibes, derrière la digue de Cannes, le yacht qu'il chérit comme un frère, son Bel-Ami, se balance et l'attend. Il l'emportera vers les cités blanches du golfe de Gênes, vers les palmiers d'Hyères ou les rouges calanques d'Anthéor.
C'est dans une de ces croisières indolentes, au large d'Agay et de Saint-Raphaël, qu'il a écrit Sur l'Eau. C'est sur la mer auguste des vieux philosophes et des vieux poètes, sur la mer dont la voix a bercé la pensée du monde, qu'il a jeté dans LXXXV l'ombre cette longue plainte si déchirante et sublime que la postérité en frémira longtemps. Les strophes amères de ce lamento semblent cadencées par la Méditerranée elle-même et rythmées comme sa mélopée; tantôt elles brasillent, avec leurs incidentes uniformes, pareilles aux vagues courtes et pressées; tantôt elles se replient et s'apaisent avec un clapotis berceur, monocorde, dans la fadeur des calmes plats.
Sur l'Eau, c'est le testament, c'est la confession générale de Maupassant; à ceux qui viendront, il lègue ses suprêmes pensées, puis il dit adieu à tout ce qu'il a aimé, aux rêves, aux nuits étoilées et à l'haleine des roses.
Sur l'Eau, c'est le livre du désenchantement moderne, le miroir fidèle
du dernier pessimisme. Le journal de bord, décousu et hâtif, mais si
noble en son tumulte, a pris place pour jamais à côté de Werther et de
René, de Manfred et d'Obermann.
L'homme est guary, qui se lamente.
Il a menti le vers de Ronsard: le glorieux écrivain est entré dans les sombres défilés de la folie et de la mort.
Longtemps, douloureusement, il s'est vu défaillir sous les attaques d'un mal obscur qui lui laissait, avec son irrésistible talent, assez de conscience pour sentir la diminution de son être et son entrée dans la nuit. Les symptômes de la paralysie générale sont venus, irrécusables enfin, se confondre avec les désordres de la névrose. Maupassant est méconnaissable; ceux qui, comme moi, le rencontrèrent, maigri et grelottant en ce pluvieux dimanche de novembre où l'on inaugurait à Rouen le monument de Flaubert, eurent peine à le reconnaître. Toute ma vie, je reverrai son visage diminué par la souffrance, ses grands yeux aux abois où la protestation contre l'inique fatalité faisait passer des lueurs mourantes.
A dater de ce lugubre hiver, la sinistre maladie évolue sur le terrain le plus propice, avec une aveugle rigueur. Sans doute, il n'est pas seul à LXXXVII subir un sort infligé à tant de pitoyables victimes, mais son supplice, à lui, connaît d'exceptionnels raffinements. A travers les crises de persécution et de mégalomanie, dans les alternatives d'excitation et d'affaissement, il garde, durant de longs mois, une lucidité suraiguë qui le convie sans merci au spectacle de sa lente destruction. Il semble que, par cette torture opiniâtre, la Nature le veuille punir d'avoir lu si clair en son cœur de marâtre.
Maupassant s'est réfugié à Cannes, non loin de sa mère. Il lit des traités de médecine et, en dépit des verdicts qu'ils énoncent, il persiste à attribuer ses souffrances à un «rhumatisme localisé au cerveau», contracté naguère parmi les brouillards de la Seine. Et, par instants, le précaire espoir d'une rémission palpite en lui. Il écrit au printemps:
«Il fait si chaud en ce moment sous le soleil qui emplit mes fenêtres! Pourquoi ne suis-je pas tout entier au bonheur de ce bien-être? Certains chiens qui hurlent expriment très bien cet état. C'est une plainte lamentable qui ne s'adresse à rien, qui ne va nulle part, qui ne dit rien et qui jette dans les nuits le cri d'angoisse enchaînée que je voudrais pouvoir pousser. Si je pouvais gémir comme eux, je m'en irais quelquefois, souvent, dans une grande plaine ou au fond d'un bois, et je hurlerais ainsi durant des heures entières, LXXXVIII dans les ténèbres. Il me semble que cela me soulagerait[22].»
Vainement il essaie de travailler, il sombre, et l'idée de suicide s'impose davantage: «Mon esprit suit des vallons noirs qui me conduisent je ne sais où. Ils se succèdent et s'emmêlent, profonds et longs, infranchissables. Je sors de l'un pour entrer dans un autre et je ne prévois pas ce qu'il y aura au bout du dernier. J'ai peur que la lassitude ne me décide plus tard à ne pas continuer cette route inutile[23].»
Les mois s'écoulent cependant et, en juin, il peut aller faire une cure à Divonne. Après un accès d'optimisme très caractéristique, il se rend brusquement à Champel et il y stupéfie son entourage par ses effroyables divagations. Un soir pourtant qu'il se trouve mieux, il veut lire au poète Dorchain le début de son roman l'Angelus, qui sera, il l'affirme, son chef-d'œuvre. Quand il eut fini, il pleura. «Et nous aussi, nous pleurâmes, rapporte éloquemment Dorchain, voyant tout ce qui restait encore de génie, de tendresse et de pitié dans cette âme qui jamais plus n'achèverait de s'exprimer pour se répandre sur les autres âmes..... Dans son accent, dans ses paroles, dans ses larmes, Maupassant avait je ne sais quoi LXXXIX de religieux qui dépassait l'horreur de la vie et la sombre terreur du néant[24].»
A la fin de septembre, le revoici à Cannes. Mais l'heure de l'échéance prédite par les médecins a sonné. Comme une bête traquée, il erre, à l'automne, sur la Croisette, devant ces deux îles où si souvent il s'est étendu à l'ombre des pins embaumés, devant ces horizons nacrés vers lesquels, jamais plus, ne cinglera le Bel-Ami. Puis, au crépuscule, il gravit la Californie et, de son œil morne, regarde là-bas l'Estérel, qui change de couleur et d'expression sous le ciel verdissant, l'Estérel dont il a tant couru les sentiers, les forêts et les ravins où éclosent les fleurs tropicales, l'Estérel qu'il a si fervemment décrit et qui fut son dernier amour... Du moins la dolente montagne gardera-t-elle associé à son nom léger le nom du Maître: elle lui appartient pour toujours, comme la baie de Saint-Malo à Chateaubriand, et le lac du Bourget à Lamartine.
Maupassant annonce sa fin prochaine, et dans ses lettres dernières, pauvres billets semés de fautes, troués de lacunes et criblés de surcharges, ce ne sont que des cris épouvantés, des appels de noyé venus du large: «Il y a des jours entiers où je me sens perdu, fini, aveugle, le cerveau usé et vivant encore.....
«..... Je n'ai pas une idée qui se suit, j'oublie les mots, les noms de tout et mes hallucinations et mes douleurs me déchirent.....
«..... Je ne peux pas écrire, je n'y vois plus; c'est le désastre de ma vie[25].»
Après des semaines tragiques, où d'instinct il lutta en désespéré, le 1er janvier 1892, il se sent irrémédiablement vaincu et, dans une minute de clarté suprême, comme naguère Gérard de Nerval, il voulut se tuer. Moins favorisé que l'auteur de Sylvie, il se manqua. Mais son esprit, désormais «indifférent à toute misère», était entré dans les ténèbres éternelles.
On le ramena à Paris pour l'interner chez le docteur Meuriot. Après
dix-huit mois d'une existence machinale, tout doucement le «météore»
s'éteignit.....
Les moralistes d'autrefois, plus préoccupés d'humanité que de pathologie, auraient commenté cette fin en répétant la belle phrase de Cureau de la Chambre: «Il ne faut pas s'estonner si la Mort suit souvent les grands succès, parce qu'ils font perdre l'Espérance, qui est l'Ancre véritable qui arreste l'âme, la vie et les années.»
Septembre 1907.
POL NEVEUX.
CORRESPONDANCE.
Nous croyons intéressant de publier au seuil de cette édition les notes de collège de «l'élève Guy de Maupassant» suivies de la lettre de Mme Caroline Flaubert. Le lecteur verra naître les aptitudes et se développer le caractère du grand écrivain.
PARIS.—LYCÉE IMPÉRIAL NAPOLÉON.
Année 1859-1860.
OBSERVATIONS.
Excellent élève dont la volonté et les efforts méritent d'être loués vivement et encouragés. Il prendra peu à peu l'habitude de notre travail et nous comptons sur des progrès certains.
INSTITUTION ECCLÉSIASTIQUE D'YVETOT.
Année 1863-1864.
OBSERVATIONS.
| Conduite... | Régulière. |
| Travail... | Assidu. |
| Caractère... | Bon, docile et agréable, s'est fait aimer de tout le monde. |
INSTITUTION ECCLÉSIASTIQUE D'YVETOT.
Année 1866-1867.
OBSERVATIONS.
A donné satisfaction pendant le temps qu'il a passé dans la maison.
INSTITUTION ECCLÉSIASTIQUE D'YVETOT.
Année 1866-1867.
OBSERVATIONS.
Toujours bon et agréable.
MADAME CAROLINE FLAUBERT
À MADAME LAURE DE MAUPASSANT.
Croisset, 3 octobre 1867.
Chère Madame,
Je ne puis trop vous dire tout le plaisir que m'a fait la visite de votre fils. C'est un charmant garçon dont vous devez être fière; il vous ressemble un peu et aussi à notre pauvre Alfred. Sa figure gaie et spirituelle est extrêmement sympathique, et son camarade m'a dit qu'il était rempli de moyens sous tous les rapports. Votre vieil ami Gustave en est enchanté et me charge de vous féliciter d'avoir un semblable enfant. Mais pourquoi ne l'avez-vous pas accompagné? Vous nous eussiez fait tant de plaisir...
Caroline Flaubert.
LETTRES
À GUSTAVE FLAUBERT.
Paris, ce mardi soir.
Cher Monsieur et Ami,
..... Je n'ai que le temps de fermer cette lettre et de la porter au chemin de fer pour qu'elle parte ce soir. Je vous écrirai d'ici à quelques jours pour causer un peu avec vous comme je le faisais ici chaque dimanche. Nos causeries de chaque semaine étaient devenues pour moi une habitude et un besoin, et je ne puis résister au désir de bavarder encore un peu par lettre. Je ne vous demande pas de me répondre, bien entendu, je sais que vous avez autre chose à faire. Pardonnez-moi cette liberté, mais en causant avec vous, il me semblait souvent entendre mon oncle que je n'ai XCVI pas connu, mais dont vous et ma mère m'avez si souvent parlé et que j'aime comme si j'avais été son camarade ou son fils, puis le pauvre Bouilhet, que j'ai connu celui-là et que j'aimais bien aussi.
Il me semble voir vos réunions de Rouen. Et je regrette de n'avoir pas été avec tous ceux-là au lieu d'être avec les amis de mon âge qui n'ont pas une idée de ce qui existe.
Pardon pour ce griffonnage, veuillez croire à mon affection la plus dévouée et la plus vive.
Guy de Maupassant.
Ce lundi.
Cher Monsieur et Ami,
J'ai recopié hier soir mon Histoire du vieux temps, j'ai fait tous les changements que vous m'aviez indiqués, et j'ai enlevé cinq pages au commencement.
Je l'ai lue hier à F..... qui trouvait même que j'en avais trop supprimé, disant que c'était un proverbe plutôt qu'une pièce faite suivant les règles ordinaires, que j'avais enlevé des choses qui auraient peut-être été applaudies et que, dans ce genre, l'action était généralement presque nulle, etc. Enfin, moi, je crois que les changements et suppressions que j'ai faits sont bons, qu'en pensez-vous? elle va beaucoup plus vite ainsi.
Pourvu (si elle est acceptée?) qu'on ne m'embête pas pour le récit du comte, je ne crois pas qu'on puisse en supprimer sans le gâter tout à fait. J'y ai réfléchi et j'aurais à recommencer que je ne le ferais pas plus court.
Je vous rapporte en même temps La Demande, puisque vous avez été assez bon pour vous charger de les présenter ensemble. J'ai pensé qu'il était inutile de la faire recopier, puisque le manuscrit est très lisible malgré les quelques ratures que j'ai faites.
Je vous remercie mille fois pour le très grand service que vous me rendez.
Je vous serre bien affectueusement la main.
Guy de Maupassant.
Paris, le 17 novembre 1876.
Je voulais attendre, pour vous écrire, mon cher maître, que j'eusse quelque chose d'à peu près certain du côté de la Nation, car j'ai d'abord été plein d'espérance, puis de désespoir, et depuis ce matin je recommence à espérer.
Voici les faits:
Aussitôt en possession de votre lettre, j'ai été me présenter chez M. Raoul Duval qui m'a reçu avec une bienveillance extrême et m'a dit ceci: «Nous n'avons point encore de chroniqueur littéraire, faites-moi tout de suite un article d'actualité XCVIII sur un livre nouveau, je le ferai passer; vous m'en donnerez un second quinze jours après environ, je le ferai insérer également; puis je demanderai au Conseil d'administration de compléter la rédaction du journal en vous prenant comme critique littéraire. Vous pouvez être certain que je ferai pour cela tout ce que je pourrai, parce que vous m'êtes chaleureusement recommandé par mes meilleurs amis: G. Flaubert et les Lapierre.»
Là-dessus, je m'en vais enchanté, j'achète la correspondance de Balzac et je prépare mon article, puisqu'il ne fallait qu'une actualité.
Mais j'apprends au bout de quelques jours, que la Nation publie des feuilletons littéraires signés par M. Filon, l'ex-précepteur du prince impérial. Et un de ses amis m'affirme qu'il doit garder la critique des livres.
Je termine néanmoins mon article et je l'ai porté hier chez M. Raoul Duval que j'ai été voir ce matin. Il a été toujours aussi aimable, m'a fait beaucoup de compliments sur mon étude qui va passer immédiatement. Mais j'ai compris que je ne serais pas titulaire de la critique littéraire, la place a été prise probablement par M. Filon; je crois que je vais remplacer un chroniqueur léger, qu'on trouve trop bête, et qu'on me laisserait toute latitude sur le choix de mes articles. Dans tous les cas M. Raoul Duval paraît bien décidé à m'attacher à la rédaction de son journal. Je l'en ai vivement XCIX remercié, mais c'est à vous surtout, mon bien cher maître, que doivent aller tous mes remerciements.
Je vous enverrai le numéro où mon article sur les lettres de Balzac paraîtra et je vous tiendrai au courant des événements qui surviendront.
Je fais en ce moment, malgré les idées de Zola sur le Théâtre naturaliste, un drame historique, corsé!!!!![26]
Mon cœur va bien. Ma foi, vivent les homéopathes. Love fait de mon cœur ce qu'il veut, l'accélère ou le ralentit quand il lui plaît.
A bientôt, mon cher maître, je vous embrasse en vous serrant les mains. Renouvelez à madame Commanville l'assurance de mes sentiments bien dévoués et respectueux et rappelez-moi au bon souvenir de son mari.
Tout à vous.
Guy de Maupassant.
Revenez vite, car vous me manquez beaucoup. C'est aussi ce que me disait Zola jeudi dernier.
MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.
Paris, ce 8 janvier 1877.
Je suis assez embarrassé pour la Nation, mon cher maître, et comme il se peut faire que vous C ayez vu R. Duval à Rouen pendant les vacances du jour de l'an, je viens vous expliquer les choses et vous demander conseil.
Lorsque M. R. Duval m'a demandé quelques articles littéraires, il s'est refusé à prendre des études longues et sérieuses comme celle que je lui proposais, et il m'a recommandé de faire amusant. Pour lui plaire, je lui ai donné mon article sur Balzac, qui est de la critique à l'usage des dames et des messieurs du monde, mais où il n'est pas question de littérature. Il l'a trouvé charmant et il en a parlé avec enthousiasme à Mme Lapierre, qui me l'a répété. Là-dessus, je fais un article très littéraire et très sérieux sur une question fort grosse et fort grave, l'invasion de la Bizarrerie, procédé des médiocres pour remplacer l'originalité qu'ils ne trouvent pas. Le livre qui me servait de prétexte pour cette étude était Les morts bizarres, de Jean Richepin. R. Duval m'a objecté que cela n'était point intéressant pour ses lecteurs, que M. Richepin n'était point digne de la réclame qui résultait toujours d'un article même ennemi (comme s'il s'agissait de Richepin!!!), etc., etc. Là-dessus, je prends la réédition du 1er livre de Ste-Beuve sur la poésie française au XVIe siècle et je fais un troisième article. Raoul Duval a paru l'apprécier, m'a demandé la permission de couper en deux quelques phrases, parce que dans le journalisme il faut faire la phrase courte: et m'a annoncé qu'il paraîtrait CI prochainement. J'attends encore!!! Comme le M. Noël qui fait la chronique dramatique dans la Nation est au-dessous de Mallarmé comme galimatias, et que le journal ne peut réellement pas le conserver, M. R. Duval m'a prié de lui faire quelques critiques de pièces. J'ai pris d'abord L'ami Fritz, qui est certes ce qu'on a donné de meilleur cette année. C'est l'avis de Daudet, de Zola, de Tourgueneff, ce qui me suffisait, c'est le mien. J'apprends aujourd'hui que M. R. Duval a trouvé cette pièce imbécile, atroce, et dit à tout le monde de n'y pas aller. Est-ce son opinion ou celle du monde bonapartiste? Je l'ignore, toujours est-il que mon article n'a pas dû lui plaire, quoique j'aie fait un éloge bien modéré de cette œuvre.
Or je vois par mes yeux, je juge par ma raison et je ne dirai point que ce qui est blanc est noir, parce que c'est l'avis d'un autre. Je compte faire encore un article d'épreuve pour la Nation, après quoi je me tiendrai tranquille. Non seulement j'ai dépensé 25 francs en livres et places de théâtres à analyser, dépense dont je me serais certes abstenu, mais j'ai perdu grandement un mois de travail, ce qui est beaucoup plus important. Cette indécision continue me tracasse, ces articles divers, irréguliers me troublent, je ne sais encore rien, et avec l'indécision de M. Raoul Duval et la crainte qu'il a de sa rédaction évidemment hostile à un nouveau venu, il peut me faire passer ainsi tout le CII printemps en me demandant des articles d'épreuve qui ne me mèneront à rien et ne sont point payés. J'ai pensé que vous vous étiez peut-être rencontrés chez Mme Lapierre et qu'il avait pu vous parler de moi. Je voudrais, en ce cas, savoir si j'ai quelque chance de remplacer M. Noël, sans quoi il est inutile que je continue à dépenser de l'argent et du temps pour rien. Je ne sais même quelle pièce choisir pour faire un second article, et cette critique après coup ne peut avoir aucune espèce d'originalité. Il est inutile dans tous les cas d'écrire pour moi à M. R. Duval; je vous parlerai beaucoup plus longuement de tout cela quand vous serez ici. Croyez-moi bien, cher maître, aucun journal ne me laissera faire des articles vraiment littéraires et dire ce que je pense. Je lis tous les jours la Nation; cette feuille est radicalement imbécile, c'est le royaume des préjugés et du convenu, toute chose nouvelle les effarouchera comme idée et comme forme. M. Noël dit bien que la chanteuse, Mlle Ritter, est la «personnification de la gracieuse figure de jeune fille que le compositeur (Victor Massé) a choisie pour l'encadrer de ses perles les plus mélodieuses!.....». Je vous envoie, en outre, le feuilleton d'aujourd'hui, il est impossible d'être plus mauvais. Je vous adresse, en même temps, un article de Zola qui trouve que le Drame scientifique est une heureuse innovation qui mène au drame naturaliste. Cette CIII fois, c'est trop fort!!! Quand donc reviendrez-vous? Je suis désolé de vous voir rester si longtemps là-bas.....
..... M. Tourgueneff m'a dit hier que vous ne seriez peut-être pas ici avant la fin de février, et cela m'a rempli de tristesse. J'ai un besoin énorme de causer avec vous, j'ai le cerveau plein de choses à vous dire: je suis malade d'une trop longue continence d'esprit, comme on l'est d'une chasteté prolongée.
Il y a sur Paris, en ce moment, une atmosphère de lubricité qui m'est douce. On ne parle que des histoires de Mme Ch. H., du prince de Hohenlohe, et d'une autre dame qu'on ne nomme pas. Demandez à Mme Lapierre de vous raconter tout cela. Je travaille trop en ce moment..... Mais l'impudicité du bon public me réjouit.
Revenez vite, cher maître, je vous embrasse en attendant avec une affection toute filiale.
Votre
Guy de Maupassant.
MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.
Paris, ce 10 décembre 1877.
Il y a longtemps que je veux vous écrire, mon bien-aimé maître, mais la Politique!!... m'a empêché de le faire. La politique m'empêche de travailler, de sortir, de penser, d'écrire. Je suis CIV comme les indifférents qui deviennent les plus passionnés, et comme les pacifiques qui deviennent féroces. Paris vit dans une fièvre atroce et j'ai de cette fièvre: tout est arrêté, suspendu comme avant un écroulement. J'ai fini de rire et suis en colère pour de bon. L'irritation que causent les manœuvres scélérates de ces gueux est tellement intense, continuelle, pénétrante, qu'elle vous obsède à toute heure, vous harcèle comme des piqûres de moustiques, vous poursuit...
... J'ai l'air de faire des phrases—tant pis.—Je demande la suppression des classes dirigeantes: de ce ramassis de beaux messieurs stupides qui batifolent dans les jupes de cette traînée dévote et bête qu'on appelle la bonne société.
Eh bien, je trouve maintenant que 93 a été doux, que les septembriseurs ont été cléments, que Marat est un agneau, Danton un lapin blanc et Robespierre un tourtereau. Puisque les vieilles classes dirigeantes sont aussi inintelligentes aujourd'hui qu'alors, aussi incapables de gouverner aujourd'hui qu'alors, aussi viles, trompeuses et gênantes aujourd'hui qu'alors, il faut supprimer les classes dirigeantes aujourd'hui comme alors, et noyer les beaux messieurs crétins avec les belles dames catins. O radicaux, quoique vous ayez bien souvent du petit bleu à la place de cervelle, délivrez-nous des sauveurs et des militaires qui n'ont dans la tête qu'une ritournelle et de l'eau bénite.
Voilà huit jours que je ne puis plus travailler, tant je suis exaspéré par le bourdonnement que me font aux oreilles les machinations de ces odieux cuistres.
Pourtant, j'aurai achevé de refaire mon drame (tout à fait remanié) vers le 15 janvier. Enfin je vous le soumettrai peu de temps après votre retour. J'ai fait aussi le plan d'un roman que je commencerai aussitôt mon drame terminé.
Et (par-dessus tout) Hugo—notre poète,—qui donne à dîner à tous les JOURNALISTES de Paris,—et qui demande à avoir auprès de lui Sarcey et Vitu, lesquels ne daignent pas venir.—On remarque leur absence et on les regrette.—Il y avait là Albert Delpit! Cochinat! et cent inconnus que Hugo a traités de grands artistes.—Lisez son discours, du reste.
Je ne vais pas mal, malgré tout, et vous embrasse en espérant causer bientôt avec vous.
Guy de Maupassant.
Ma lettre n'a peut-être pas le sens commun. Elle vous prouvera toujours que je pense souvent à vous.
Compliments au bon Laporte. Je pense, d'après votre dernière lettre, que Mme Commanville est à Paris et je tâcherai de la voir demain.
MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.
Paris, ce 5 juillet 1878.
Vous me demandez des nouvelles, mon cher maître: elles sont toutes mauvaises, hélas! D'abord ma mère ne va pas bien du tout.....
... Ajoutez à cela que mon ministère m'énerve, que je ne puis travailler, que j'ai l'esprit stérile et fatigué par des additions que je fais du matin au soir, et qu'il me vient par moment des perceptions si nettes de l'inutilité de tout, de la méchanceté inconsciente de la création, du vide de l'avenir (quel qu'il soit), que je me sens venir une indifférence triste pour toutes choses et que je voudrais seulement rester tranquille, tranquille dans un coin, sans espoirs et sans embêtements.
Je vis tout à fait seul parce que les autres m'ennuient, et je m'ennuie moi-même parce que je ne puis travailler. Je trouve mes pensées médiocres et monotones, et je suis si courbaturé d'esprit que je ne puis même les exprimer. Je fais moins d'erreurs dans mes additions, ce qui prouve que je suis bien bête.
De temps en temps, je vais passer une heure ou deux chez notre bonne amie Mme Brainne, qui est la meilleure femme de la terre et que j'aime de tout mon cœur. Je lui raconte beaucoup d'histoires qui lui semblent, je crois, par moments un peu crues. Elle me trouve bien peu sentimental. CVII Elle me raconte ses rêves et je lui narre des réalités.
J'enseigne, tout bas, à d'autres belles dames que je rencontre chez elle, les arcanes de la lubricité, et je me déconsidère dans leurs cœurs parce qu'elles ne me trouvent pas assez «à genoux».
J'ai rencontré des Indiens qui m'excitent.
Zola, propriétaire à Médan (Seine-et-Oise), s'est aperçu qu'un plancher de sa maison pliait; il en a fait lever un bout et a reconnu que les poutres étaient pourries. Alors, sans architecte, avec le conseil du maçon du pays, il les a remplacées par des poutrelles en fer. De sorte que je m'attends à voir quelque jour la maison tout entière s'écrouler. O réalistes!
Il n'a pas l'air trop triste de la disparition du Bien Public.
Moi, je dis chaque soir, comme saint Antoine: «Encore un jour, un jour de passé.»—Ils me semblent longs, longs et tristes; entre un collègue imbécile et un chef qui m'eng..... Je ne dis plus rien au premier; je ne réponds plus au second. Tous deux me méprisent un peu et me trouvent inintelligent, ce qui me console.
Les figures des étrangers font grimacer les rues. On sent le nègre sur le boulevard; et, de place en place, un encombrement de provinciaux vous arrête. Les chevaux de fiacre me font pitié, tant ils sont maigres. Ils ne meurent plus, ils disparaissent, CVIII ils se dissipent. Il flotte dans Paris tant de bêtises venues de tous les coins du monde, qu'on en éprouve comme un accablement.
Adieu, mon cher maître, je vous embrasse en vous serrant les mains.
Guy de Maupassant.
Rien de nouveau pour M. Bardoux.
MINISTÈRE DE LA MARINE ET DES COLONIES.
Paris, ce 3 août 1878.
Mon cher Maître,
Je viens de voir notre amie Suzanne Lagier qui m'a supplié de vous écrire tout de suite pour obtenir de vous un fort coup d'épaule auprès de Zola. Elle a été à l'Ambigu, on lui a parlé du rôle de Gervaise dans L'Assommoir et elle meurt d'envie de le jouer. Elle affirme, elle jure qu'elle en fera sa plus belle création, qu'elle étonnera Paris (ce qui est possible), et que personne ne jouerait ce rôle comme elle (ce que je crois).
Elle m'a montré qu'elle était énormément maigrie de partout (c'est vrai), et m'a affirmé qu'à la scène elle aurait vingt ans. Elle est tellement emballée qu'il est possible qu'elle réussisse fort bien. Dans tous les cas, à mon avis, elle vaudrait infiniment mieux que la chanteuse Judic.
Qu'en pensez-vous?
Je suis en ce moment en grande correspondance avec Mme Brainne, qui prend les eaux de Plombières. Elle m'envoie des encouragements, des exhortations à la patience et à la gaieté. Malheureusement, je n'en profite guère. Je ne comprends plus qu'un mot de la langue française, parce qu'il exprime le changement, la transformation éternelle des meilleures choses et la désillusion avec énergie.....
L'amour des femmes est monotone comme l'esprit des hommes. Je trouve que les événements ne sont pas variés, que les vices sont bien mesquins, et qu'il n'y a pas assez de tournures de phrases.
Je vous serre les mains et je vous embrasse, mon cher maître.
Donnez-moi des nouvelles de Bouvard et Pécuchet.
Guy de Maupassant.
Paris, ce 21 août 1878.
Je ne vous écrivais point, mon cher maître, parce que je suis complètement démoli moralement. Depuis trois semaines j'essaye de travailler tous les soirs sans avoir pu écrire une page propre. Rien, rien. Alors je descends peu à peu dans des noirs de tristesse et de découragement dont j'aurai CX bien du mal à sortir. Mon ministère me détruit peu à peu. Après mes sept heures de travaux administratifs, je ne puis plus me tendre assez pour rejeter toutes les lourdeurs qui m'accablent l'esprit. J'ai même essayé d'écrire quelques chroniques pour le Gaulois afin de me procurer quelques sous. Je n'ai pas pu. Je ne trouve pas une ligne et j'ai envie de pleurer sur mon papier. Ajoutez à cela que tout va mal autour de moi. Ma mère, qui est retournée à Étretat depuis deux mois environ, ne va nullement mieux. Son cœur surtout la fait beaucoup souffrir, et elle a eu des syncopes fort inquiétantes. Elle est tellement affaiblie qu'elle ne m'écrit même plus, et c'est à peine si, tous les quinze jours, je reçois un mot qu'elle dicte à son jardinier.
Elle compte toujours sur la visite de M. et Mme Commanville au commencement d'octobre et elle espère aussi que vous voudrez bien venir passer quelques jours près d'elle; cela la distrairait et lui ferait beaucoup de bien. J'attends pour demander mes quinze jours de congé que vous m'ayez répondu si vous pourrez, ainsi que Mme Commanville, être libre à cette époque.
Notre amie Mme Brainne ne s'amuse guère à Plombières. Elle m'écrit de temps en temps et je lui envoie beaucoup d'histoires qui ne sont pas toujours très convenables, mais qui, du moins, peuvent l'égayer.
Suzanne Lagier vient quelquefois me voir à mon ministère; elle met tout Paris en mouvement pour jouer Gervaise. Elle est bien farce, mais monotone, et sa personnalité de cabotine tient dans son esprit une place démesurée.
Comment se fait-il que Zola n'ait point été décoré après la promesse de M. Bardoux? La chose a fait du bruit, du reste, car tous les journaux avaient annoncé sa décoration. Je dois bientôt aller passer un dimanche chez lui, j'ai envie de voir ce qu'il me dira. Je suis sûr qu'il est très embêté. Qu'avait-il besoin de cela?
J'ai rencontré Tourgueneff quelques jours avant son départ pour la Russie et je l'ai trouvé triste et inquiet. Quelques accidents qu'il avait eus au cœur l'avaient décidé à consulter, et le médecin avait constaté une maladie du ventricule gauche. Tout le monde a donc le cœur détérioré?
Je vous embrasse de grand cœur, mon cher maître, et vous prie de m'écrire quelques mots entre deux phrases de Bouvard et Pécuchet.
Je vous serre encore les mains.
Guy de Maupassant.
Paris, ce mercredi.
Mon cher Maître,
..... Mon chef, pour l'unique raison de m'être désagréable, sans doute, vient de me donner le CXII plus horrible service de bureau, service que remplissait fort bien un vieil employé abruti: c'est la préparation du budget et les comptes de liquidation des ports: des chiffres, rien que des chiffres; de plus je me trouve auprès de lui, ce qui me met dans l'impossibilité de travailler pour moi, même quand j'ai une heure de répit; c'est là, je pense, le but qu'il veut atteindre.
J'ai des tristesses de tous les côtés. Ma mère va fort mal et ne se trouve même pas en état de quitter Étretat.
Je vous embrasse bien fort, mon cher maître, et vous demande pardon des embêtements que je vous donne.
Guy de Maupassant.
Ce 2 décembre 1878.
Zola nous a lu deux nouveaux chapitres de Nana; j'aime peu le second, le troisième me paraît mieux. La division du livre ne me plaît pas. Au lieu de conduire son action directement du commencement à la fin, il la divise, comme le Nabab, en chapitres qui forment de véritables actes se passant au même lieu, ne renfermant qu'un fait et, par conséquent, il évite ainsi toute espèce de transition, ce qui est plus facile.—Ainsi: 1er chapitre: Une représentation aux Variétés.—2e chapitre: CXIII L'appartement de Nana.—3e chapitre: Une soirée chez le comte Nupha.—4e chapitre: Un souper chez Nana, etc.
Ma mère ne va pas mieux, mais les médecins sont plus rassurants sur la maladie quoiqu'ils ne s'entendent pas sur le traitement à suivre.
Adieu, mon cher maître, je vous embrasse fort et vous serre les mains. Rappelez-moi au bon souvenir de Mme Commanville.
Guy de Maupassant.
Ce 13 janvier.
Mon cher Maître,
J'ai vu Zola hier soir et il m'a dit que vous ne viendriez pas cet hiver!
Cette nouvelle m'a tellement étonné et désolé que je vous prie de me dire tout de suite si elle est vraie. Passer l'hiver sans vous voir ne me paraît pas possible; c'est mon plus grand plaisir de l'année d'aller causer avec vous chaque dimanche pendant trois ou quatre mois et il me semble que l'été ne peut pas revenir sans que je vous aie vu.—Mme Commanville doit être à Paris, mais comme je ne puis quitter mon bureau avant 6 heures et demie du soir, il m'est impossible d'aller chez elle. Je ne sais trop ce que nous allons devenir. Je crois le ministère fini et j'ai peur CXIV d'être oublié dans la débâcle. Je suis titularisé à 1,800 francs, mais si on ne me laisse que cela, c'est peu; d'autant plus que je ne sais vraiment pas pourquoi notre ministre ne m'a point pris plus tôt. Rien ne l'en empêchait.
Zola n'est pas décoré—à cause de l'article qu'il a écrit dans le Figaro!!!!.. Le chef du cabinet m'a dit que le ministère ne pouvait vraiment pas lui donner la croix en ce moment!!!... on rêve..... En quoi un article de critique détruit-il le talent de Zola?
Du reste je vois des choses ineffables. Plus on est haut, plus on est (ou devient) imbécile. Et j'ai devant certains spectacles qui me sont donnés ici, des envies subites de crier comme si j'étais pris d'une rage de dents. Oh le beau roman sur les ministères!!... M. Bardoux qui n'est pas bête, bien loin de là, s'est entouré d'une façon étonnante et ils ont tous, comme pour la croix de Zola, des subtilités de raisonnements politiques et malins d'hommes qui ..... dans leurs chausses à faire la joie du garçon.
La première de l'Assommoir aura lieu jeudi ou samedi. Zola est navré que vous ne veniez pas; il dit qu'on ne se retrouve que chez vous et qu'il va passer un hiver solitaire.
On répète ma petite pièce au 3e théâtre Français, mais je n'ai pas encore eu le temps d'aller voir une seule répétition. J'arrive ici à 9 heures et CXV je pars à 6 h. 1/2. Vous comprenez qu'il me reste peu de loisirs. Je me sépare de plus en plus de mon pauvre roman: j'ai peur que le cordon ombilical soit coupé. Et cependant je voudrais que le ministre restât, car je tâcherais de me faire une petite place ici. Je crois la chose fort possible. Après cela je pourrais enfin travailler un peu tranquille.
Notre pauvre amie Mme Brainne n'a pas de chance. Elle a en même temps une inflammation d'un œil qui l'empêche de lire et d'écrire, et une entorse!—Dites-moi vite si vous viendrez.
Je vous embrasse, mon cher maître, et vous supplie de quitter Croisset, ne serait-ce que 15 jours afin que nous puissions un peu causer. Ce monde est un désert où on ne parle même pas, faute de gens à qui on puisse rien dire.
Tout à vous,
Guy de Maupassant.
CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS.
Ce 28 janvier 1879.
Mon bien cher Maître,
Le Figaro annonce que vous vous êtes cassé la jambe. Je suis plein d'angoisse et d'inquiétudes. J'écris à Pouchet qui devait être à Croisset dimanche; CXVI mais si l'immobilité à laquelle on doit vous condamner ne vous empêche pas d'écrire, envoyez-moi un mot, je vous prie.
Je m'efforcerai de me faire libre un dimanche (car je viens ici tous les jours maintenant) et d'aller vous voir, causer avec vous, vous apporter des nouvelles, l'air de Paris, un peu de distraction dans vos tristesses. Vraiment cela est trop. Le ciel a donc comme les gouvernements la haine de la littérature? Que vous devez être malheureux dans votre lit, sans travailler. Je ne pense qu'à vous depuis ce matin. Quand la lourde fatalité tombe sur quelqu'un, il faut qu'elle l'écrase de toutes les façons.
Ce malheur ne fait pas que me désoler, il me révolte, parce qu'il m'a l'air d'une lâcheté de la Destinée qui, ne pouvant vous atteindre complètement en votre esprit, vous frappe en votre corps. Ne serait-il pas possible de vous faire apporter ici, où, au moins, on irait vous voir, on vous entourerait!
Je vous embrasse bien fort, mon bien cher maître, et vous demande en grâce de m'écrire ou de me faire écrire un mot.
Votre
Guy de Maupassant.
Il m'a été impossible jusqu'ici d'aller voir Mme Commanville; j'en suis honteux et désolé, CXVII mais j'arrive à mon bureau à 9 heures: j'en pars au plus tôt à 6 heures et demie, ce qui ne me laisse pas une minute. Naturellement je n'ai pu voir non plus Tourgueneff.
Paris, ce mercredi.
Mon cher Maître,
..... Ma pièce va passer dans dix jours chez Ballande. Pouvez-vous, mon cher maître, m'envoyer une lettre d'introduction pour Théodore de Banville que je voudrais prier d'y venir. Je tâche d'avoir autant de critiques que je pourrai et je tiens à celui-là, parce que la pièce est en vers.
J'ai vu Banville chez vous mais il ne me reconnaît pas quand je le rencontre.
Je sais par Mme Commanville que vous allez mieux. Quand vous verra-t-on? Vous ne vous imaginez pas combien j'ai envie et besoin de vous voir.
Je vous embrasse, mon bien cher maître, en vous serrant les mains.
Bien des choses à Laporte.
Votre
Guy de Maupassant.
CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS.
Paris, le 18 février 1879.
Je ne vous écris qu'un mot en courant, mon cher maître, parce que je suis surchargé de besogne. Puis ma pièce sera jouée demain soir et j'ai un travail considérable de distribution de places. J'espère que ce ne sera pas mal. J'ai écrit à Daudet pour lui demander s'il pourrait venir. Il ne m'a pas plus répondu que pour la feuille de Rose. Je lui envoie tout de même deux fauteuils sous enveloppe.
Banville a été charmant. Il viendra. J'ai aussi Lapommeraye et le Gaulois. (Peut-être!!! le Figaro.)
..... Je vais essayer d'aller vous voir; mais je ne réponds pas de réussir......
Enfin je verrai l'état de mes finances à la fin du mois et j'espère que je pourrai aller passer un jour avec vous. J'en ai grande envie et grand besoin. Je désire aussi vous parler de vous, et vous donner, sur l'histoire Gambetta, une appréciation que je crois plus juste que les autres.
Je vous écrirai aussitôt que ma pièce aura été jouée, en attendant, je vous embrasse.
Guy de Maupassant.
26 février 1879.
Ma pièce a bien réussi: mieux même que je n'aurais espéré. Lapommeraye, Banville, Claretie, ont été charmants; le Petit Journal très bon, le Gaulois aimable, Daudet perfide: il a dit: «M. de M. a remis à la scène, sans s'en douter, les roses jaunes d'Alphonse Karr. Personne sans doute n'a oublié le sujet, le voici». Puis il fait l'analyse des roses jaunes (que je ne connaissais nullement) de façon à ce que cela ait une ressemblance absolue avec ma pièce, tandis que, d'après les renseignements que j'ai pris, les différences entre les deux sujets sont très sensibles; il termine par quelques mots d'éloge.—Zola n'a rien dit, j'espère que c'est pour lundi. Du reste sa bande me lâche, ne me trouvant pas assez naturaliste; aucun d'eux n'est venu me serrer la main après le succès. Zola et sa femme ont applaudi beaucoup et m'ont vivement félicité plus tard.—D'autres journaux en ont parlé avec éloge, je n'ai pu encore me les procurer.—Mme Pasca va la jouer dans le monde.
Adieu, mon cher maître, je vous embrasse bien fort et j'ai grande envie de vous voir.
Votre
G. de M.
Paris, 24 avril 1879.
Je serai toujours, mon cher maître, une victime des ministères. Voici huit jours que je veux vous écrire, et je n'ai pas pu trouver une demi-heure pour le faire. J'ai ici des rapports très agréables avec Charmes, mon chef; nous sommes presque sur un pied d'égalité, il m'a fait donner un très beau bureau, mais je lui appartiens, il se décharge sur moi de la moitié de sa besogne, il marche et j'écris du matin au soir; je suis une chose obéissant à la sonnette électrique et, en résumé, je n'aurai pas plus de liberté qu'à la Marine. Les relations sont douces, c'est là le seul avantage; et le service est beaucoup moins ennuyeux. Et le soir de ma petite pièce Charmes me disait: «Décidément il faut que nous vous laissions du temps pour travailler et, soyez tranquille, nous vous en laisserons!!!!!» Ah bien oui!! je lui suis utile et il en abuse; c'est toujours ainsi du reste, j'ai voulu me faire bien voir de lui et j'ai trop réussi.
Que dites-vous de Zola? moi je le trouve absolument fou. Avez-vous lu son article sur Hugo!! son article sur les poètes contemporains et sa brochure «la République et la littérature»?—«La république sera naturaliste ou elle ne sera pas»,—«JE NE SUIS QU'UN SAVANT»—!!!!—CXXI (rien que cela!—quelle modestie),—«l'enquête sociale»,—le document humain,—la série des formules,—on verra maintenant sur le dos des livres «grand roman selon la formule naturaliste».—Je ne suis qu'un savant!!!!! cela est pyramidal!!! et on ne rit pas.....
Vous n'avez pas reçu le nouveau livre d'Hennique, parce qu'il ne l'a envoyé à personne. C'est un roman qu'il a écrit à 18 ans pour le journal l'Ordre et que Dentu lui avait acheté, il ne le montre pas.—Mme Pasca (ceci entre nous) a failli mourir de chagrin de sa rupture avec Ricard et vous pouvez être assuré qu'elle ne jouera pas ma pièce chez la princesse Mathilde: elle n'a pas autre chose en la tête que son désespoir d'amour. Nom de Dieu, que les femmes sont bêtes!—Zola m'a chargé de vous dire qu'il vous attendait avec impatience pour donner le dîner qu'il a promis pour la 50e édition de l'Assommoir; il espère que vous serez ici dans les tout premiers jours de mai, parce qu'il compte partir immédiatement après; il a retardé son départ pour cela.—Les Charpentier descendent dans des profondeurs de stupidité prodigieuses, la femme est encore plus étonnante que l'homme.
Je vous attends avec impatience, je m'embête, je suis un peu souffrant, le sang circule mal, et les MÉDECINS ne peuvent que répéter leur éternelle phrase: «de l'exercice, faites de l'exercice». Je CXXII n'ai pas le temps de travailler, ce qui me rend fort grincheux. Adieu, mon cher maître, je vous embrasse filialement.
A vous,
G. de M.
CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS.
Ce 26 décembre.
J'ai été fort bousculé ces jours-ci, mon bien cher maître, et je n'ai pu encore vous écrire. Enfin je suis installé dans un beau bureau sur des jardins, mais je trouve que ça sent le provisoire.....
Par exemple, pour du temps je n'en ai pas. J'arrive à 9 heures du matin et je pars à 6 h. 1/2 du soir. Je sors deux heures dans le jour pour déjeuner. Mais cela n'est qu'un moment à passer et je serai fort libre quand je rentrerai dans l'administration.
Je jouis d'une haute considération. Les directeurs me traitent avec déférence et les chefs de bureau m'adorent. Le reste me regarde de loin. Mes collègues posent. Ils me croient, je crois, trop simple.
Je vois des choses farces, farces, farces, et d'autres qui sont tristes, tristes, tristes; en somme, tout le monde est bête, bête, bête, ici comme ailleurs.
Une chose me gêne, j'ai déplu au lampiste, qui CXXIII n'a pas voulu me donner de lampe. Si cela continue, j'en rendrai compte au chef du cabinet.
J'ai été de nouveau à la Librairie nouvelle. M. Achille n'a pu se procurer nulle part le Bien et le mal des femmes. C'est tout à fait épuisé.
Et Zola!..... Cet article-là quinze jours avant l'Assommoir! La jolie presse qu'il aura!! Ballande va jouer en matinée (quand? je l'ignore) mon Histoire du vieux temps.—C'est toujours ça; malheureusement ça ne rapporte rien les matinées.
Détail embêtant. Au cabinet du ministre on vient tous les dimanches jusqu'à midi. Je crois que j'aurai cependant du temps pour travailler, la besogne de la maison ira vite quand j'y serai accoutumé, elle n'est pas difficile.
Je vous embrasse tendrement, mon cher maître, en vous remerciant, et je vous prie de présenter à Mme Commanville mes compliments respectueux et dévoués.
Guy de Maupassant.
CABINET DU MINISTRE DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, DES CULTES ET DES BEAUX-ARTS.
Ce lundi.
Mon cher Maître,
..... C'est aujourd'hui que le ministère doit tomber. Je n'ai pas de chance.
L'Assommoir est un succès!
Par exemple c'est interminable et pas très mordant. Mais les décors sont superbes et il y a des scènes bien venues. Le delirium tremens fait évanouir les femmes. On ira voir. La première a été fort bonne. Quelques murmures ébauchés ont été arrêtés par trois salves d'applaudissements. Je crois que la pièce tiendra longtemps.
Je vous embrasse, mon cher maître, et vous prie de venir le plus tôt possible.
Guy de Maupassant.