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Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 02 cover

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 02

Chapter 13: L'OISELEUR.
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About This Book

The volume pairs lyric poems—some previously unpublished—with intimate family correspondence addressed to a prominent literary contemporary, offering both poetic and epistolary snapshots. Poems move between sudden, unsettling meditations on fear and mortality and quieter scenes of memory, landscape, and everyday feeling, rendered in concise, evocative lines. The letters convey domestic affection, concerns about education and vocation, and reflections on artistic life, delivered in a candid personal voice. Read together, the verse and letters map the authorial milieu and early development, balancing aesthetic exploration with candid accounts of private responsibilities and familial ties.

Ce soir-là j'avais lu fort longtemps quelque auteur.
Il était bien minuit, et tout à coup j'eus peur.
Peur de quoi? je ne sais, mais une peur horrible.
Je compris, haletant et frissonnant d'effroi,
Qu'il allait se passer une chose terrible...
Alors il me sembla sentir derrière moi
Quelqu'un qui se tenait debout, dont la figure
Riait d'un rire atroce, immobile et nerveux:
Et je n'entendais rien, cependant. O torture!
Sentir qu'il se baissait à toucher mes cheveux,
Et qu'il allait poser sa main sur mon épaule,
Et que j'allais mourir au bruit de sa parole!...
Il se penchait toujours vers moi, toujours plus près;
Et moi, pour mon salut éternel, je n'aurais
Ni fait un mouvement ni détourné la tête...
Ainsi que des oiseaux battus par la tempête,
Mes pensers tournoyaient comme affolés d'horreur.
Une sueur de mort me glaçait chaque membre,
Et je n'entendais pas d'autre bruit dans ma chambre
Que celui de mes dents qui claquaient de terreur.
Un craquement se fit soudain; fou d'épouvante,
Ayant poussé le plus terrible hurlement
Qui soit jamais sorti de poitrine vivante,
Je tombai sur le dos, roide et sans mouvement.

UNE CONQUÊTE.

Un jeune homme marchait le long du boulevard
Et, sans songer à rien, il allait seul et vite,
N'effleurant même pas de son vague regard
Ces filles dont le rire en passant vous invite.
Mais un parfum si doux le frappa tout à coup
Qu'il releva les yeux. Une femme divine
Passait. A parler franc, il ne vit que son cou;
Il était souple et rond sur une taille fine.
Il la suivit—pourquoi?—Pour rien; ainsi qu'on suit
Un joli pied cambré qui trottine et qui fuit,
Un bout de jupon blanc qui passe et se trémousse.
On suit; c'est un instinct d'amour qui nous y pousse.
Mais, comme elle entendait un pas suivre le sien,
Elle se retourna. C'était une merveille.
Il sentit en son cœur naître comme un lien
Et voulut lui parler, sachant bien que l'oreille
Est le chemin de l'âme. Ils furent séparés
Par un attroupement au détour d'une rue.
Lorsqu'il eut bien maudit les badauds désœuvrés
Et qu'il chercha sa dame, elle était disparue.
Il ressentit d'abord un véritable ennui,
Puis, comme une âme en peine, erra de place en place,
Se rafraîchit le front aux fontaines Wallace,
Et rentra se coucher fort avant dans la nuit.
Vous direz qu'il avait l'âme trop ingénue;
Si l'on ne rêvait point, que ferait-on souvent?
Mais n'est-il pas charmant, lorsque gémit le vent,
De rêver, près du feu, d'une belle inconnue?
De ce moment si court, huit jours il fut heureux.
Autour de lui dansait l'essaim brillant des songes
Qui sans cesse éveillait en son cœur amoureux
Les pensers les plus doux et les plus doux mensonges.
Ses rêves étaient sots à dormir tout debout;
Il bâtissait sans fin de grandes aventures.
Lorsque l'âme est naïve et qu'un sang jeune bout,
Notre espoir se nourrit aux folles impostures.
Il la suivait alors aux pays étrangers;
Ensemble ils visitaient les plaines de l'Hellade,
Et comme un chevalier d'une ancienne ballade
Il l'arrachait toujours à d'étranges dangers.
Parfois au flanc des monts, au bord d'un précipice,
Ils allaient échangeant de doux propos d'amour;
Souvent même il savait saisir l'instant propice
Pour ravir un baiser qu'on lui rendait toujours.
Puis, les mains dans les mains, et penchés aux portières
D'une chaise de poste emportée au galop,
Ils restaient là songeurs durant des nuits entières,
Car la lune brillait et se mirait dans l'eau.
Tantôt il la voyait, rêveuse châtelaine,
Aux balustres sculptés des gothiques balcons;
Tantôt folle et légère et suivant par la plaine
Le lévrier rapide ou le vol des faucons.
Page, il avait l'esprit de se faire aimer d'elle;
La dame au vieux baron était vite infidèle.
Il la suivait partout, et dans les grands bois sourds
Avec sa châtelaine il s'égarait toujours.
Pendant huit jours entiers il rêva de la sorte,
A ses meilleurs amis il défendait sa porte;
Ne recevait personne, et quelquefois, le soir,
Sur un vieux banc désert, seul, il allait s'asseoir.
Un matin, il était encore de bonne heure,
Il s'éveillait, bâillant et se frottant les yeux;
Une troupe d'amis envahit sa demeure
Parlant tous à la fois, avec des cris joyeux.
Le plan du jour était d'aller à la campagne,
D'essayer un canot et d'errer dans les bois,
De scandaliser fort les honnêtes bourgeois,
Et de dîner sur l'herbe avec glace et champagne.
Il répondit d'abord, plein d'un parfait dédain,
Que leur fête pour lui n'était guère attrayante;
Mais quand il vit partir la cohorte bruyante,
Et qu'il se trouva seul, il réfléchit soudain
Qu'on est bien pour songer sur les berges fleuries,
Et que l'eau qui s'écoule et fuit en murmurant
Soulève mollement les tristes rêveries
Comme des rameaux morts qu'emporte le courant;
Et que c'est une ivresse entraînante et profonde
De courir au hasard et boire à pleins poumons
Le grand air libre et pur qui va des prés aux monts,
L'âpre senteur des foins et la fraîcheur de l'onde;
Que la rive murmure et fait un bruit charmant,
Qu'aux chansons des rameurs les peines sont bercées,
Et que l'esprit s'égare et flotte doucement,
Comme au courant du fleuve, au courant des pensées.
Alors il appela son groom, sauta du lit,
S'habilla, déjeuna, se rendit à la gare,
Partit tranquillement en fumant un cigare,
Et retrouva bientôt tout son monde à Marly.
Des larmes de la nuit la plaine était humide;
Une brume légère au loin flottait encor;
Les gais oiseaux chantaient; et le beau soleil d'or
Jetait mainte étincelle à l'eau fraîche et limpide.
Lorsque la sève monte et que le bois verdit,
Que de tous les côtés la grande vie éclate,
Quand au soleil levant tout chante et resplendit,
Le corps est plein de joie et l'âme se dilate.
Il est vrai qu'il avait noblement déjeuné,
Quelques vapeurs de vin lui montaient à la tête;
L'air des champs pour finir lui mit le cœur en fête,
Quand au courant du fleuve il se vit entraîné.
Le canot lentement allait à la dérive;
Un vent léger faisait murmurer les roseaux,
Peuple frêle et chantant qui grandit sur la rive
Et qui puise son âme au sein calme des eaux.
Vint le tour des rameurs, et, suivant la coutume,
Leur chant rythmé frappa l'écho des environs;
Et, conduits par la voix, dans l'eau blanche d'écume
De moment en moment tombaient les avirons.
Enfin, comme on songeait à gagner la cuisine,
D'autres canots soudain passèrent auprès d'eux;
Un rire aigu partit d'une barque voisine
Et s'en vint droit au cœur frapper mon amoureux.
Elle! dans une barque! Étendue à l'arrière,
Elle tenait la barre et passait en chantant!
Il resta consterné, pâle et le cœur battant,
Pendant que sa Beauté fuyait sur la rivière.
Il était triste encore à l'heure du dîner!
On s'arrêta devant une petite auberge,
Dans un jardin charmant, par des vignes borné,
Ombragé de tilleuls, et qui longeait la berge.
Mais d'autres canotiers étaient déjà venus;
Ils lançaient des jurons d'une voix formidable,
Et, faisant un grand bruit, ils préparaient la table
Qu'ils soulevaient parfois de leurs bras forts et nus.
Elle était avec eux et buvait une absinthe!
Il demeura muet. La drôlesse sourit,
L'appela.—Lui restait stupide.—Elle reprit:
«Çà, tu me prenais donc, nigaud, pour une Sainte?»
Or il s'approcha d'elle en tremblant; il dîna
A ses côtés, et même au dessert s'étonna
De l'avoir pu rêver d'une haute famille,
Car elle était charmante, et gaie, et bonne fille.
Elle disait: «Mon singe,» et «mon rat,» et «mon chat,»
Lui donnait à manger au bout de sa fourchette.
Ils partirent, le soir, tous les deux en cachette,
Et l'on ne sut jamais dans quel lit il coucha!
Poète au cœur naïf il cherchait une perle;
Trouvant un bijou faux, il le prit et fit bien.
J'approuve le bon sens de cet adage ancien:
«Quand on n'a pas de grive, il faut manger un merle.»

NUIT DE NEIGE.

ENVOI D'AMOUR
DANS LE JARDIN DES TUILERIES.

Accours, petit enfant dont j'adore la mère
Qui pour te voir jouer sur ce banc vient s'asseoir,
Pâle, avec les cheveux qu'on rêve à sa Chimère
Et qu'on dirait blondis aux étoiles du soir.
Viens là, petit enfant, donne ta lèvre rose,
Donne tes grands yeux bleus et tes cheveux frisés;
Je leur ferai porter un fardeau de baisers,
Afin que, retourné près d'Elle à la nuit close,
Quand tes bras sur son cou viendront se refermer,
Elle trouve à ta lèvre et sur ta chevelure
Quelque chose d'ardent ainsi qu'une brûlure!
Quelque chose de doux comme un besoin d'aimer!
Alors elle dira, frissonnante et troublée
Par cet appel d'amour dont son cœur se défend,
Prenant tous mes baisers sur ta tête bouclée:
«Qu'est-ce que je sens donc au front de mon enfant?»

AU BORD DE L'EAU.

I
Elle choisit sa place, et dans un baquet d'eau,
D'un geste souple et fort abattit son fardeau.
Elle avait tout au plus la toilette permise;
Elle lavait son linge; et chaque mouvement
Des bras et de la hanche accusait nettement,
Sous le jupon collant et la mince chemise,
Les rondeurs de la croupe et les rondeurs des seins.
Elle travaillait dur; puis, quand elle était lasse,
Elle élevait les bras, et, superbe de grâce,
Tendait son corps flexible en renversant ses reins.
Mais le puissant soleil faisait craquer les planches;
Le bateau s'entr'ouvrait comme pour respirer.
Les femmes haletaient; on voyait sous leurs manches
La moiteur de leurs bras par place transpirer.
Une rougeur montait à sa gorge sanguine.
Elle fixa sur moi son regard effronté,
Dégrafa sa chemise, et sa ronde poitrine
Surgit, double et luisante, en pleine liberté,
Écartée aux sommets et d'une ampleur solide.
Elle battait alors son linge, et chaque coup
Agitait par moment d'un soubresaut rapide
Les roses fleurs de chair qui se dressent au bout.
Un air chaud me frappait, comme un souffle de forge,
A chacun des soupirs qui soulevaient sa gorge.
Les coups de son battoir me tombaient sur le cœur!
Elle me regardait d'un air un peu moqueur;
J'approchai, l'œil tendu sur sa poitrine humide
De gouttes d'eau, si blanche et tentante au baiser.
Elle eut pitié de moi, me voyant très timide,
M'aborda la première et se mit à causer.
Comme des sons perdus m'arrivaient ses paroles.
Je ne l'entendais pas, tant je la regardais.
Par sa robe entr'ouverte, au loin, je me perdais,
Devinant les dessous et brûlé d'ardeurs folles;
Puis, comme elle partait, elle me dit tout bas
De me trouver le soir au bout de la prairie.
Tout ce qui m'emplissait s'éloigna sur ses pas;
Mon passé disparut ainsi qu'une eau tarie:
Pourtant j'étais joyeux, car en moi j'entendais
Les ivresses chanter avec leur voix sonore.
Vers le ciel obscurci toujours je regardais,
Et la nuit qui tombait me semblait une aurore!

II
Elle était la première au lieu du rendez-vous.
J'accourus auprès d'elle et me mis à genoux,
Et promenant mes mains tout autour de sa taille
Je l'attirais. Mais elle, aussitôt, se leva
Et par les prés baignés de lune se sauva.
Enfin je l'atteignis, car dans une broussaille
Qu'elle ne voyait point son pied fut arrêté.
Alors, fermant mes bras sur sa hanche arrondie,
Auprès d'un arbre, au bord de l'eau, je l'emportai.
Elle, que j'avais vue impudique et hardie,
Était pâle et troublée et pleurait lentement,
Tandis que je sentais comme un enivrement
De force qui montait de sa faiblesse émue.
Quel est donc et d'où vient ce ferment qui remue
Les entrailles de l'homme à l'heure de l'amour?
La lune illuminait les champs comme en plein jour.
Grouillant dans les roseaux, la bruyante peuplade
Des grenouilles faisait un grand charivari;
Une caille très loin jetait son double cri,
Et, comme préludant à quelque sérénade,
Des oiseaux réveillés commençaient leurs chansons.
Le vent me paraissait chargé d'amours lointaines,
Alourdi de baisers, plein des chaudes haleines
Que l'on entend venir avec de longs frissons,
Et qui passent roulant des ardeurs d'incendies.
Un rut puissant tombait des brises attiédies.
Et je pensai: «Combien, sous le ciel infini,
Par cette douce nuit d'été, combien nous sommes
Qu'une angoisse soulève et que l'instinct unit
Parmi les animaux comme parmi les hommes.»
Et moi j'aurais voulu, seul, être tous ceux-là!
Je pris et je baisai ses doigts; elle trembla.
Ses mains fraîches sentaient une odeur de lavande
Et de thym, dont son linge était tout embaumé.
Sous ma bouche ses seins avaient un goût d'amande
Comme un laurier sauvage ou le lait parfumé
Qu'on boit dans la montagne aux mamelles des chèvres.
Elle se débattait; mais je trouvai ses lèvres:
Ce fut un baiser long comme une éternité
Qui tendit nos deux corps dans l'immobilité.
Elle se renversa, râlant sous ma caresse;
Sa poitrine oppressée et dure de tendresse,
Haletait fortement avec de longs sanglots;
Sa joue était brûlante et ses yeux demi-clos,
Et nos bouches, nos sens, nos soupirs se mêlèrent.
Puis, dans la nuit tranquille où la campagne dort,
Un cri d'amour monta, si terrible et si fort
Que des oiseaux dans l'ombre effarés s'envolèrent.
Les grenouilles, la caille, et les bruits et les voix
Se turent; un silence énorme emplit l'espace.
Soudain, jetant aux vents sa lugubre menace,
Très loin derrière nous un chien hurla trois fois.
Mais quand le jour parut, comme elle était restée,
Elle s'enfuit. J'errai dans les champs au hasard.
La senteur de sa peau me hantait; son regard
M'attachait comme une ancre au fond du cœur jetée.
Ainsi que deux forçats rivés aux mêmes fers,
Un lien nous tenait, l'affinité des chairs.

III
Pendant cinq mois entiers, chaque soir, sur la rive,
Plein d'un emportement qui jamais ne faiblit,
J'ai caressé sur l'herbe ainsi que dans un lit
Cette fille superbe, ignorante et lascive.
Et le matin, mordus encor du souvenir,
Quoique tout alanguis des baisers de la veille,
Dès l'heure où, dans la plaine, un chant d'oiseau s'éveille,
Nous trouvions que la nuit tardait bien à venir.
Quelquefois, oubliant que le jour dût éclore,
Nous nous laissions surprendre embrassés, par l'aurore.
Vite, nous revenions le long des clairs chemins,
Mes deux yeux dans ses yeux, ses deux mains dans mes mains.
Je voyais s'allumer des lueurs dans les haies,
Des troncs d'arbre soudain rougir comme des plaies,
Sans songer qu'un soleil se levait quelque part,
Et je croyais, sentant mon front baigné de flammes,
Que toutes ces clartés tombaient de son regard.
Elle allait au lavoir avec les autres femmes;
Je la suivais, rempli d'attente et de désir.
La regarder sans fin était mon seul plaisir,
Et je restais debout dans la même posture,
Muré dans mon amour comme en une prison.
Les lignes de son corps fermaient mon horizon;
Mon espoir se bornait aux nœuds de sa ceinture.
Je demeurais près d'elle, épiant le moment
Où quelque autre attirait la gaieté toujours prête;
Je me penchais bien vite, elle tournait la tête,
Nos bouches se touchaient, puis fuyaient brusquement.
Parfois elle sortait en m'appelant d'un signe;
J'allais la retrouver dans quelque champ de vigne
Ou sous quelque buisson qui nous cachait aux yeux.
Nous regardions s'aimer les bêtes accouplées,
Quatre ailes qui portaient deux papillons joyeux,
Un double insecte noir qui passait les allées.
Grave, elle ramassait ces petits amoureux
Et les baisait. Souvent des oiseaux sur nos têtes
Se becquetaient sans peur, et les couples des bêtes
Ne nous redoutaient point, car nous faisions comme eux.
Puis le cœur tout plein d'elle, à cette heure tardive
Où j'attendais, guettant les détours de la rive,
Quand elle apparaissait sous les hauts peupliers,
Le désir allumé dans sa prunelle brune,
Sa jupe balayant tous les rayons de Lune
Couchés entre chaque arbre au travers des sentiers,
Je songeais à l'amour de ces filles bibliques,
Si belles qu'en ces temps lointains on a pu voir,
Éperdus et suivant leurs formes impudiques,
Des anges qui passaient dans les ombres du soir.

IV
Un jour que le patron dormait devant la porte,
Vers midi, le lavoir se trouva dépeuplé.
Le sol brûlant fumait comme un bœuf essoufflé
Qui peine en plein soleil; mais je trouvais moins forte
Cette chaleur du ciel que celle de mes sens.
Aucun bruit ne venait que des lambeaux de chants
Et des rires d'ivrogne, au loin, sortant des bouges,
Puis la chute parfois de quelque goutte d'eau
Tombant on ne sait d'où, sueur du vieux bateau.
Or ses lèvres brillaient comme des charbons rouges
D'où jaillirent soudain des crises de baisers,
Ainsi que d'un brasier partent des étincelles,
Jusqu'à l'affaissement de nos deux corps brisés.
On n'entendait plus rien hormis les sauterelles,
Ce peuple du soleil aux éternels cris-cris
Crépitant comme un feu parmi les prés flétris.
Et nous nous regardions, étonnés, immobiles,
Si pâles tous les deux que nous nous faisions peur,
Lisant aux traits creusés, noirs, sous nos yeux fébriles,
Que nous étions frappés de l'amour dont on meurt,
Et que par tous nos sens s'écoulait notre vie.
Nous nous sommes quittés en nous disant tout bas
Qu'au bord de l'eau, le soir, nous ne viendrions pas.
Mais, à l'heure ordinaire, une invincible envie
Me prit d'aller tout seul à l'arbre accoutumé
Rêver aux voluptés de ce corps tant aimé,
Promener mon esprit par toutes nos caresses,
Me coucher sur cette herbe et sur son souvenir.
Quand j'approchai, grisé des anciennes ivresses,
Elle était là, debout, me regardant venir.
Depuis lors, envahis par une fièvre étrange,
Nous hâtons sans répit cet amour qui nous mange.
Bien que la mort nous gagne, un besoin plus puissant
Nous travaille et nous force à mêler notre sang.
Nos ardeurs ne sont point prudentes ni peureuses;
L'effroi ne trouble pas nos regards embrasés;
Nous mourons l'un par l'autre, et nos poitrines creuses
Changent nos jours futurs comme autant de baisers.
Nous ne parlons jamais. Auprès de cette femme
Il n'est qu'un cri d'amour, celui du cerf qui brame.
Ma peau garde sans fin le frisson de sa peau
Qui m'emplit d'un désir toujours âpre et nouveau,
Et si ma bouche a soif, ce n'est que de sa bouche!
Mon ardeur s'exaspère et ma force s'abat
Dans cet accouplement mortel comme un combat.
Le gazon est brûlé qui nous servait de couche,
Et, désignant l'endroit du retour continu,
La marque de nos corps est entrée au sol nu.
Quelque matin, sous l'arbre où nous nous rencontrâmes,
On nous ramassera tous deux au bord de l'eau.
Nous serons rapportés au fond d'un lourd bateau,
Nous embrassant encore aux secousses des rames.
Puis, on nous jettera dans quelque trou caché,
Comme on fait aux gens morts en état de péché.
Mais alors, s'il est vrai que les ombres reviennent,
Nous reviendrons, le soir, sous les hauts peupliers,
Et les gens du pays, qui longtemps se souviennent,
En nous voyant passer, l'un à l'autre liés,
Diront, en se signant, et l'esprit en prière:
«Voilà le mort d'amour avec sa lavandière.»

Au bord de l'eau a paru dans la République des Lettres du 20 mars 1876, sous le pseudonyme de Guy de Valmont.

Voici un fragment d'une lettre, d'un tour ironique, que Maupassant écrivait à son ami, M. Robert Pinchon (11 mars 1876):

«J'ai fait une pièce de vers qui va d'un coup me faire passer la réputation des plus grands poètes: elle paraîtra le 20 de ce mois dans la République des Lettres, si l'éditeur-propriétaire ne la lit pas, car cet homme est un catholique forcené, et ma pièce, chaste de termes, est ce qu'on peut faire de plus immoral et impudique comme images et donnée. Flaubert, plein d'enthousiasme, m'a dit de l'envoyer à Catulle Mendès, directeur de cette revue; ce dernier, complètement renversé, va essayer de la faire passer malgré le propriétaire; puis il l'a lue à plusieurs membres du Parnasse; on en a parlé, et samedi dernier, à un dîner littéraire auquel assistait Zola, il paraît que j'ai fait le sujet de la conversation, pendant une heure, entre hommes qui ne me connaissent pas du tout. Zola écoutait sans rien dire. Mendès m'a présenté à quelques Parnassiens qui m'ont accablé de compliments. Mais seulement c'est raide de publier l'histoire de deux jeunes gens qui meurent à force de..... Je me demande si, comme l'illustre Barbey d'Aurevilly, je ne vais pas être appelé devant le juge d'instruction.»

LES OIES SAUVAGES.

Tout est muet, l'oiseau ne jette plus ses cris.
La morne plaine est blanche au loin sous le ciel gris.
Seuls, les grands corbeaux noirs, qui vont cherchant leurs proies,
Fouillent du bec la neige et tachent sa pâleur.
Voilà qu'à l'horizon s'élève une clameur;
Elle approche, elle vient, c'est la tribu des oies.
Ainsi qu'un trait lancé, toutes, le cou tendu,
Allant toujours plus vite en leur vol éperdu,
Passent, fouettant le vent de leur aile sifflante.
Le guide qui conduit ces pèlerins des airs
Delà les océans, les bois et les déserts,
Comme pour exciter leur allure trop lente,
De moment en moment jette son cri perçant.
Mais leurs frères captifs répandus dans la plaine,
Engourdis par le froid, cheminent gravement.
Un enfant en haillons en sifflant les promène,
Comme de lourds vaisseaux balancés lentement.
Ils entendent le cri de la tribu qui passe,
Ils érigent leur tête; et regardant s'enfuir
Les libres voyageurs au travers de l'espace,
Les captifs tout à coup se lèvent pour partir.
Ils agitent en vain leurs ailes impuissantes,
Et, dressés sur leurs pieds, sentent confusément,
A cet appel errant se lever grandissantes
La liberté première au fond du cœur dormant,
La fièvre de l'espace et des tièdes rivages.
Dans les champs pleins de neige ils courent effarés,
Et jetant par le ciel des cris désespérés
Ils répondent longtemps à leurs frères sauvages.

DÉCOUVERTE.

J'étais enfant. J'aimais les grands combats,
Les Chevaliers et leur pesante armure,
Et tous les preux qui tombèrent là-bas
Pour racheter la Sainte Sépulture.
L'Anglais Richard faisait battre mon cœur
Et je l'aimais, quand après ses conquêtes
Il revenait, et que son bras vainqueur
Avait coupé tout un collier de têtes.
D'une Beauté je prenais les couleurs,
Une baguette était mon cimeterre;
Puis je partais à la guerre des fleurs
Et des bourgeons dont je jonchais la terre.
J'étais heureux et ravi. Mais un jour
Je vis venir une jeune compagne.
J'offris mon cœur, mon royaume et ma cour,
Et les châteaux que j'avais en Espagne.
Elle s'assit sous les marronniers verts;
Or je crus voir, tant je la trouvais belle,
Dans ses yeux bleus comme un autre univers,
Et je restai tout songeur auprès d'elle.
Pourquoi laisser mon rêve et ma gaieté
En regardant cette fillette blonde?
Pourquoi Colomb fut-il si tourmenté
Quand, dans la brume, il entrevit un monde?

L'OISELEUR.

L'oiseleur Amour se promène
Lorsque les coteaux sont fleuris,
Fouillant les buissons et la plaine;
Et chaque soir sa cage est pleine
Des petits oiseaux qu'il a pris.
Aussitôt que la nuit s'efface
Il vient, tend avec soin son fil,
Jette la glu de place en place,
Puis sème, pour cacher la trace,
Quelques brins d'avoine ou de mil.
Il s'embusque au coin d'une haie,
Se couche aux berges des ruisseaux,
Glisse en rampant sous la futaie,
De crainte que son pied n'effraie
Les rapides petits oiseaux.
Sous le muguet et la pervenche
L'enfant rusé cache ses rets,
Ou bien sous l'aubépine blanche
Où tombent, comme une avalanche,
Linots, pinsons, chardonnerets.
Parfois d'une souple baguette
D'osier vert ou de romarin
Il fait un piège, et puis il guette
Les petits oiseaux en goguette
Qui viennent becqueter son grain.
Etourdi, joyeux et rapide,
Bientôt approche un oiselet:
Il regarde d'un air candide,
S'enhardit, goûte au grain perfide,
Et se prend la patte au filet.
Et l'oiseleur Amour l'emmène
Loin des coteaux frais et fleuris,
Loin des buissons et de la plaine,
Et chaque soir sa cage est pleine
Des petits oiseaux qu'il a pris.

L'AÏEUL.

L'aïeul mourait froid et rigide.
Il avait quatre-vingt-dix ans.
La blancheur de son front livide
Semblait blanche sur ses draps blancs.
Il entr'ouvrit son grand œil pâle,
Et puis il parla d'une voix
Lointaine et vague comme un râle,
Ou comme un souffle au fond des bois.
Est-ce un souvenir, est-ce un rêve?
L'onde sent un frisson courir
A toute brise qui s'élève;
Mon sein tremblait à tout désir.
Est-ce un souvenir, est-ce un rêve,
Ce souffle ardent qui nous soulève?
Je me souviens, je me souviens!
Force et jeunesse! ô joyeux biens!
L'amour! l'amour! je me souviens!
Est-ce un souvenir, est-ce un rêve?
Ma poitrine est pleine du bruit
Que font les vagues sur la grève,
Ma pensée hésite et me fuit.
Est-ce un souvenir, est-ce un rêve
Que je commence ou que j'achève?
Je me souviens, je me souviens!
On va m'étendre près des miens;
La mort! la mort! je me souviens!

DÉSIRS.

Le rêve pour les uns serait d'avoir des ailes,
De monter dans l'espace en poussant de grands cris,
De prendre entre leurs doigts les souples hirondelles,
Et de se perdre, au soir, dans les cieux assombris.
D'autres voudraient pouvoir écraser des poitrines
En refermant dessus leurs deux bras écartés;
Et, sans ployer des reins, les prenant aux narines,
Arrêter d'un seul coup les chevaux emportés.
Moi, ce que j'aimerais, c'est la beauté charnelle:
Je voudrais être beau comme les anciens dieux,
Et qu'il restât aux cœurs une flamme éternelle
Au lointain souvenir de mon corps radieux.
Ils ont, en y mordant, des saveurs différentes;
Ces aromes divers nous les rendent plus doux.
J'aimerais promener mes caresses errantes
Des fronts en cheveux noirs aux fronts en cheveux roux.
J'adorerais surtout les rencontres des rues,
Ces ardeurs de la chair que déchaîne un regard,
Les conquêtes d'une heure aussitôt disparues,
Les baisers échangés au seul gré du hasard.
Je voudrais au matin voir s'éveiller la brune
Qui vous tient étranglé dans l'étau de ses bras;
Et, le soir, écouter le mot que dit tout bas
La blonde dont le front s'argente au clair de lune.
Puis, sans un trouble au cœur, sans un regret mordant,
Partir d'un pied léger vers une autre chimère.
—Il faut dans ces fruits-là ne mettre que la dent:
On trouverait au fond une saveur amère.

LA DERNIÈRE ESCAPADE.

I
Tout autour un grand parc sombre et profond s'étend;
Il dort sous le soleil qui monte et l'on entend,
Par moments, y passer des rumeurs de feuillages,
Comme les bruits calmés des vagues sur les plages,
Quand la mer resplendit au loin sous le ciel bleu.
Les arbres ont poussé des branches si mêlées
Que le soleil, jetant son averse de feu,
Ne pénètre jamais la noirceur des allées.
Les arbustes sont morts sous ces géants touffus,
Et la voûte a grandi comme une cathédrale;
Il y flotte une odeur antique et sépulcrale,
L'humidité des lieux où l'homme ne va plus.
Mais sur les hauts degrés du perron qui dominent
Les longs gazons qu'au loin de grands arbres terminent,
Des valets ont paru, soutenant par les bras
Deux vieillards très courbés qui vont à petits pas.
Ils traînent lentement sur les marches verdies
Les hésitations de leurs jambes roidies,
Et tâtent le chemin du bout de leur bâton.
Très vieux,—l'homme et la femme,—et branlant du menton,
Ils ont le front si lourd et la peau si fanée
Qu'on ne devine pas quel pouvoir enfonça
Aux moelles de leurs os cette vie obstinée.
Affaissés dans leurs grands fauteuils on les laissa,
Pliés en deux, tremblant des mains et de la tête.
Ils ont baissé leurs yeux que la vieillesse hébète,
Et regardent tout près, par terre, fixement.
Ils n'ont plus de pensée. Un long tremblotement
Semble seul habiter cette décrépitude;
Et s'ils ne sont pas morts, c'est par longue habitude
De vivre à deux, tout près l'un de l'autre toujours,
Car ils n'ont plus parlé depuis beaucoup de jours.

II
Mais un souffle de feu sur la plaine s'élève.
Les arbres dans leurs flancs ont des frissons de sève,
Car sur leurs fronts troublés le soleil va passer.
Partout la chaleur monte ainsi qu'une marée
Et, sur chaque prairie, une foule dorée
De jaunes papillons flotte et semble danser.
Épanouie au loin la campagne grésille,
C'est un bruit continu qui remplit l'horizon,
Car, affolé dans les profondeurs du gazon,
Le peuple assourdissant des criquets s'égosille.
Une fièvre de vie enflammée a couru,
Et rajeuni, tout blanc dans la chaude lumière,
Ainsi qu'aux premiers jours d'un passé disparu,
Le vieux château reprend son sourire de pierre.
Alors les deux vieillards s'animent peu à peu:
Ils clignotent des yeux et, dans ce bain de feu,
Les membres desséchés lentement se détendent;
Leurs poumons refroidis aspirent du soleil,
Et leurs esprits, confus comme après un réveil,
S'étonnent vaguement des rumeurs qu'ils entendent.
Ils se dressent, pesant des mains sur leur bâton.
L'homme se tourne un peu vers son antique amie,
La regarde un instant et dit: «Il fait bien bon.»
Elle, levant sa tête encor tout endormie
Et parcourant de l'œil les horizons connus,
Lui répond: «Oui, voilà les beaux jours revenus.»
Et leur voix est pareille au bêlement des chèvres.
Des gaietés de printemps rident leurs vieilles lèvres;
Ils sont troublés, car les senteurs du bois nouveau
Les traversent parfois d'une brusque secousse,
Ainsi qu'un vin trop fort montant à leur cerveau.
Ils balancent leurs fronts d'une façon très douce
Et retrouvent dans l'air des souffles d'autrefois.
Lui, tout à coup, avec des sanglots dans la voix:
«C'était un jour pareil que vous êtes venue
Au premier rendez-vous, dans la grande avenue.»
Puis ils n'ont plus rien dit; mais leurs pensers amers
Remontaient aux lointains souvenirs du jeune âge,
Ainsi que deux vaisseaux, ayant passé les mers,
S'en retournent toujours par le même sillage.
Il reprit: «C'est bien loin, cela ne revient pas.
Et notre banc de pierre, au fond du parc,—là-bas?»
La femme fit un saut comme d'un trait blessée:
«Allons le voir», dit-elle, et, la gorge oppressée,
Tous deux se sont levés soudain d'un même effort!
Couple prodigieux tant il est grêle et pâle.
Lui, dans un vieil habit de chasse à boutons d'or,
Elle, sous les dessins étranges d'un vieux châle!
III
Ils guettèrent, ayant grand'peur d'être aperçus;
Et puis, voûtés, avec le dos rond des bossus,
Humbles d'être si vieux quand tout semblait revivre,
Ainsi que des enfants ils se prirent la main
Et partirent, barrant la largeur du chemin.
Car chacun oscillant un peu, comme un homme ivre,
Heurtait l'autre d'un coup d'épaule quelquefois,
Et des zigzags guidaient leur douteux équilibre.
Leurs bâtons supportant chaque bras resté libre
Trottaient à leurs côtés comme deux pieds de bois.
Mais, d'arrêts en arrêts dans leur course essoufflée,
Ils gagnèrent le parc et puis la grande allée.
Leur passé se levait et marchait devant eux,
Et sur la terre humide ils croyaient voir, par places,
L'empreinte fraîche encor de leurs pieds amoureux;
Comme si les chemins avaient gardé leurs traces,
Attendant chaque jour le couple habituel.
Ils allaient, tout chétifs, près des arbres énormes,

Perdus sous la hauteur des chênes et des ormes
Qui versaient autour d'eux un soir perpétuel.
Et comme un livre ancien dont on tourne la page:
«C'est ici», disait l'un. L'autre disait: «C'est là.
La place où je baisai vos doigts?—Oui, la voilà.
—Vos lèvres?—Oui! c'est elle!» Et leur pèlerinage,
De baisers en baisers sur la bouche ou les doigts,
Continuait ainsi qu'un chemin de la croix.
Ils débordaient tous deux d'allégresses passées,
Élans que prend le cœur vers les bonheurs finis,
En songeant que jadis, les tailles enlacées,
Les yeux parlant au fond des yeux, les doigts unis,
Muets, le sein troublé de fièvres inconnues,
Ils avaient parcouru ces mêmes avenues!