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Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 02 cover

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 02

Chapter 22: VÉNUS RUSTIQUE.
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About This Book

The volume pairs lyric poems—some previously unpublished—with intimate family correspondence addressed to a prominent literary contemporary, offering both poetic and epistolary snapshots. Poems move between sudden, unsettling meditations on fear and mortality and quieter scenes of memory, landscape, and everyday feeling, rendered in concise, evocative lines. The letters convey domestic affection, concerns about education and vocation, and reflections on artistic life, delivered in a candid personal voice. Read together, the verse and letters map the authorial milieu and early development, balancing aesthetic exploration with candid accounts of private responsibilities and familial ties.

IV
Le banc les attendait, moussu, vieilli comme eux.
«C'est lui!» dit-il. «C'est lui!» reprit-elle. Ils s'assirent,
Et sous les chauds reflets des souvenirs heureux
Les profondes noirceurs des arbres s'éclaircirent.
Mais voilà que dans l'herbe ils virent s'approcher
Un crapaud centenaire aux formes empâtées.
Il imitait, avec ses pattes écartées,
Des mouvements d'enfant qui ne sait pas marcher.
Un sanglot convulsif fit râler leurs haleines;
Lui! le premier témoin de leurs amours lointaines
Qui venait chaque soir écouter leurs serments!
Et seul il reconnut ces reliques d'amants,
Car hâtant sa démarche épaisse et patiente,
Gonflant son ventre, avec des yeux ronds attendris,
Contre les pieds tremblants des amoureux flétris
Il traîna lentement sa grosseur confiante.
Ils pleuraient.—Mais soudain un petit chant d'oiseau
Partit des profondeurs du bois. C'était le même
Qu'ils avaient entendu quatre-vingts ans plus tôt!

Et dans l'effarement d'un délire suprême,
Du fond des jours finis devant eux accourut,
Par bonds, comme un torrent qui va, sans cesse accru,
Toute leur vie, avec ses bonheurs, ses ivresses,
Et ses nuits sans repos de fougueuses caresses,
Et ses réveils à deux si doux, las et brisés,
Et puis, le soir, courant sous les ombres flottantes,
Les senteurs des forêts aux sèves excitantes
Qui prolongent sans fin la lenteur des baisers!...
Mais comme ils s'imprégnaient de tendresse, l'allée
S'ouvrit, laissant passer une brise affolée;
Et, parfumé, frappant leur cœur, comme autrefois,
Ce souffle, qui portait la jeunesse des bois,
Réveilla dans leur sang le frisson mort des germes.
Ils ont senti, brûlés de chaleurs d'épidermes,
Tout leur corps tressaillir et leurs mains se presser,
Et se sont regardés comme pour s'embrasser!
Mais au lieu des fronts clairs et des jeunes visages
Apparus à travers l'éloignement des âges
Et qui les emplissaient de ces désirs éteints,
L'une tout contre l'autre, étaient deux vieilles faces
Se souriant avec de hideuses grimaces!
Ils fermèrent les yeux, tout défaillants, étreints
D'une terreur rapide et formidable comme
L'angoisse de la mort!...
«Allons-nous-en!» dit l'homme.
Mais ils ne purent pas se lever; incrustés
Dans la rigidité du banc, épouvantés
D'être si loin, étant si vieux et si débiles.
Et leurs corps demeuraient tellement immobiles
Qu'ils semblaient devenus des gens de pierre. Et puis
Tous deux, soudain, d'un grand élan, se sont enfuis.
Ils geignaient de détresse, et sur leur dos la voûte
Versait comme une pluie un froid lourd goutte à goutte;
Ils suffoquaient, frappés par des souffles glacés,
Des courants d'air de cave et des odeurs moisies
Qui germaient là-dessous depuis cent ans passés.
Et sur leurs cœurs, fardeau pesant, leurs poésies
Mortes alourdissaient leurs efforts convulsifs,
Et faisaient trébucher leurs pas lents et poussifs.
V
La femme s'abattit comme un ressort qui casse;
Lui, resta sans comprendre et l'attendit, debout,
Inquiet, la croyant seulement un peu lasse,
Car sa robe tremblait toujours. Puis tout à coup
L'épouvante lui vint ainsi qu'une bourrasque.
Il se pencha, lui prit les bras, et d'un effort
Terrible, il la leva, quoi qu'il fût très peu fort.
Mais tout son pauvre corps pendait, sinistre et flasque.
Il vit qu'elle étouffait et qu'elle allait mourir,
Et pour chercher de l'aide il se mit à courir
Avec de petits bonds effrayants et grotesques,
Décrivant, sans la main qui lui servait d'appui,
Au galop saccadé par son bâton conduit,
Des chemins compliqués comme des arabesques.
Son souffle était rapide et dur comme une toux.
Mais il sentit fléchir sa jambe vacillante,
Si molle qu'il semblait danser sur ses genoux.
Il heurtait aux troncs noirs sa course sautillante,
Et les arbres jouaient avec lui, le poussant,
Le rejetant de l'un à l'autre, et paraissant
S'amuser lâchement avec cette agonie.
Il comprit que la lutte horrible était finie,
Et, comme un naufragé qui se noie, il jeta
Un petit cri plaintif en tombant sur la face.
Faible gémissement qu'aucun vent n'emporta!
Il entendit encor, quelque part dans l'espace,
Les longs croassements lugubres d'un corbeau
Mêlés aux sons lointains d'une cloche cassée.
Et puis tout bruit cessa. L'ombre épaisse et glacée
S'appesantit sur eux, lourde comme un tombeau.
VI
Ils restaient là. Le jour s'éteignit. Les ténèbres
Emplirent tout le ciel de leurs houles funèbres.
Ils restaient là, roulés comme deux petits tas
De feuilles, grelottant leurs fièvres acharnées,
Si vagues dans la nuit qu'on ne les trouva pas.
Ils formaient un obstacle aux bêtes étonnées
En barrant le sentier tracé de chaque soir.
Les unes s'arrêtaient, timides, pour les voir;
D'autres les parcouraient ainsi que des épaves;
Des limaces rampaient sur eux, traînant leurs baves;
Des insectes fouillaient les replis de leurs corps,
Et d'autres s'installaient dessus, les croyant morts.
Mais un frisson bientôt courut par les allées.
Une averse entr'ouvrit les feuilles flagellées,
Ruisselante et claquant sur le sol avec bruit.
Et sur les deux vieillards qui grelottaient encore,
La pluie, en flots épais, tomba toute la nuit.
Puis, lorsque reparut la clarté de l'aurore,
Sous l'égout persistant des hauts feuillages verts
On ramassa, tout froids en leurs habits humides,
Deux petits corps sans vie, effrayants et rigides
Ainsi que les noyés qu'on trouve au fond des mers.

La Dernière Escapade a paru dans la République des Lettres du 24 septembre 1876.

PROMENADE
À SEIZE ANS.

SOMMATION
SANS RESPECT.

Je connaissais fort peu votre mari, madame;
Il était gros et laid, je n'en savais pas plus.
Mais on n'est pas fâché, quand on aime une femme,
Que le mari soit borgne ou bancal ou perclus.
Je sentais que cet être inoffensif et bête
Se trouvait trop petit pour être dangereux,
Qu'il pouvait demeurer debout entre nous deux,
Que nous nous aimerions au-dessus de sa tête.
Et puis, que m'importait d'ailleurs? Mais aujourd'hui
Il vous vient à l'esprit je ne sais quel caprice.
Vous parlez de serments, devoirs et sacrifice
Et remords éternels!... Et tout cela pour lui?
Y songez-vous, madame? Et vous croyez-vous née,
Vous, jeune, belle, avec le cœur gonflé d'espoir,

Pour vivre chaque jour et dormir chaque soir
Auprès de ce magot qui vous a profanée?
Quoi! Pourriez-vous avoir un instant de remords?
Est-ce qu'on peut tromper cet avorton bonasse,
Eunuque, je suppose, et d'esprit et de corps,
Qui m'étonnerait bien s'il laissait de sa race?
Regardez-le, madame, il a les yeux percés
Comme deux petits trous dans un muid de résine.
Ses membres sont trop courts et semblent mal poussés,
Et son ventre étonnant, où sombre sa poitrine,
En toute occasion doit le gêner beaucoup.
Quand il dîne, il suspend sa serviette à son cou
Pour ne point maculer son plastron de chemise
Qu'il a d'ailleurs poivré de tabac, car il prise.
Une fois au salon il s'assied à l'écart,
Tout seul dans un coin noir, ou bien s'en va sans morgue
A la cuisine auprès du fourneau bien chaud, car
Il sait qu'en digérant il ronfle comme un orgue.
Il fait des jeux de mots avec sérénité;
Vous appelle: «ma chatte» et: «ma cocotte aimée»,
Et veut, pour toute gloire et toute renommée,
Etre, en leurs différends, des voisins consulté.
On dit partout de lui que c'est un bien brave homme.
Il a de l'ordre, il est soigneux, sage, économe,
Surveille la servante et lui prend le mollet,
Mais ne va pas plus haut... Elle le trouve laid.
Il cache la bougie et tient compte du sucre,
Volontiers se mettrait à ravauder ses bas
Et, bien qu'il ait très fort au cœur l'amour du lucre,
Il vous aime peut-être aussi. Dans tous les cas
Il ne vous comprend point plus qu'un âne un poème.
Il vit à vos côtés, et non pas avec vous,
Et si je lui disais soudain que je vous aime,
Peut-être serait-il plus flatté que jaloux.
Soufflez, gonflez de vent ce gendarme en baudruche,
Grotesque épouvantail que sur l'amour on juche,
Comme on met dans un arbre un mannequin de bois
Dont les oiseaux n'ont peur que la première fois.
Je vous aurai bientôt entre mes bras saisie;
Nous allons l'un vers l'autre irrésistiblement.
Qu'il reste entre nous deux, ce bonhomme vessie,
Nous le ferons crever dans un embrassement!

LA CHANSON
DU RAYON DE LUNE
FAITE POUR UNE NOUVELLE.

Sais-tu qui je suis? Le Rayon de Lune.
Sais-tu d'où je viens? Regarde là-haut.
Ma mère est brillante, et la nuit est brune.
Je rampe sous l'arbre et glisse sur l'eau;
Je m'étends sur l'herbe et cours sur la dune;
Je grimpe au mur noir, au tronc du bouleau,
Comme un maraudeur qui cherche fortune.
Je n'ai jamais froid; je n'ai jamais chaud.
Puis, quand je me perds dans l'espace,
Je laisse au cœur un long regret.
Rossignol et fauvette
Pour moi chantent au faîte
Des ormes ou des pins.
J'aime à mettre ma tête
Au terrier des lapins;
Lors, quittant sa retraite
Avec des bonds soudains,
Chacun part et se jette
A travers les chemins.
Au fond des creux ravins
Je réveille les daims
Et la biche inquiète.
Elle évente, muette,
Le chasseur qui la guette
La mort entre les mains,
Ou les appels lointains
Du grand cerf qui s'apprête
Aux amours clandestins.
Ma mère soulève
Les flots écumeux;
Alors je me lève,
Et sur chaque grève
J'agite mes feux.
Puis j'endors la sève
Par le bois ombreux;
Et ma clarté brève,
Dans les chemins creux,
Parfois semble un glaive
Au passant peureux.
Je donne le rêve
Aux esprits joyeux,
Un instant de trêve
Aux cœurs malheureux.
Sais-tu qui je suis? Le Rayon de Lune.
Et sais-tu pourquoi je viens de là-haut?
Sous les arbres noirs la nuit était brune;
Tu pouvais te perdre et glisser dans l'eau,
Errer par les bois, vaguer sur la dune,
Te heurter, dans l'ombre, au tronc du bouleau.
Je veux te montrer la route opportune;
Et voilà pourquoi je viens de là-haut.

FIN D'AMOUR.

Deux jeunes gens suivaient un tranquille chemin
Noyé dans les moissons qui couvraient la campagne.
Ils ne s'étreignaient point du bras ou de la main;
L'homme ne levait pas les yeux sur sa compagne.
Elle dit, s'asseyant au revers d'un talus:
«Allez, j'avais bien vu que vous ne m'aimiez plus.»
Il fit un geste pour répondre: «Est-ce ma faute?»
Puis il s'assit près d'elle. Ils songeaient, côte à côte.
Elle reprit: «Un an! rien qu'un an! et voilà
Comment tout cet amour éternel s'envola!
Mon âme vibre encor de tes douces paroles!
J'ai le cœur tout brûlant de tes caresses folles!
Qui donc t'a pu changer du jour au lendemain?
Tu m'embrassais hier, mon Amour; et ta main,
Aujourd'hui, semble fuir sitôt qu'elle me touche.
Pourquoi donc n'as-tu plus de baisers sur la bouche?
Pourquoi? réponds!» Il dit: «Est-ce que je le sais?»
Elle mit son regard dans le sien pour y lire:
«Tu ne te souviens plus comme tu m'embrassais,
Et comme chaque étreinte était un long délire?»
Il se leva, roulant entre ses doigts distraits
La mince cigarette, et, d'une voix lassée:
«Non, c'est fini, dit-il, à quoi bon les regrets?
On ne rappelle pas une chose passée,
Et nous n'y pouvons rien, mon amie!»
A pas lents
Ils partirent, le front penché, les bras ballants.
Elle avait des sanglots qui lui gonflaient la gorge,
Et des larmes venaient luire au bord de ses yeux.
Ils firent s'envoler au milieu d'un champ d'orge
Deux pigeons qui, s'aimant, fuirent d'un vol joyeux.
Autour d'eux, sous leurs pieds, dans l'azur sur leur tête,
L'Amour était partout comme une grande fête.
Longtemps le couple ailé dans le ciel bleu tourna.
Un gars qui s'en allait au travail entonna
Une chanson qui fit accourir, rouge et tendre,
La servante de ferme embusquée à l'attendre.
Ils marchaient sans parler. Il semblait irrité
Et la guettait parfois d'un regard de côté;
Ils gagnèrent un bois. Sur l'herbe d'une sente,
A travers la verdure encor claire et récente,
Des flaques de soleil tombaient devant leurs pas;
Ils avançaient dessus et ne les voyaient pas.
Mais elle s'affaissa, haletante et sans force,
Au pied d'un arbre dont elle étreignit l'écorce,
Ne pouvant retenir ses sanglots et ses cris.
Il attendit d'abord, immobile et surpris,
Espérant que bientôt elle serait calmée,
Et sa lèvre lançait des filets de fumée
Qu'il regardait monter, se perdre dans l'air pur.
Puis il frappa du pied, et soudain, le front dur:
«Finissez, je ne veux ni larmes ni querelle.»
«Laissez-moi souffrir seule, allez-vous-en,» dit-elle.
Et relevant sur lui ses yeux noyés de pleurs:
«Oh! comme j'avais l'âme éperdue et ravie!
Et maintenant elle est si pleine de douleurs!...
Quand on aime, pourquoi n'est-ce pas pour la vie?
Pourquoi cesser d'aimer? Moi, je t'aime... Et jamais
Tu ne m'aimeras plus ainsi que tu m'aimais!»
Il dit: «Je n'y peux rien. La vie est ainsi faite.
Chaque joie, ici-bas, est toujours incomplète.
Le bonheur n'a qu'un temps. Je ne t'ai point promis
Que cela durerait jusqu'au bord de la tombe.
Un amour naît, vieillit comme le reste, et tombe.
Et puis, si tu le veux, nous deviendrons amis
Et nous aurons, après cette dure secousse,
L'affection des vieux amants, sereine et douce.»
Et pour la relever il la prit par le bras.
Mais elle sanglota: «Non, tu ne comprends pas.»
Et, se tordant les mains dans une douleur folle,
Elle criait: «Mon Dieu! mon Dieu!» Lui, sans parole,
La regardait. Il dit: «Tu ne veux pas finir,
Je m'en vais» et partit pour ne plus revenir.
Elle se sentit seule et releva la tête.
Des légions d'oiseaux faisaient une tempête
De cris joyeux. Parfois un rossignol lointain
Jetait un trille aigu dans l'air frais du matin,
Et son souple gosier semblait rouler des perles.
Dans tout le gai feuillage éclataient des chansons:
Le hautbois des linots et le sifflet des merles,
Et le petit refrain alerte des pinsons.
Quelques hardis pierrots, sur l'herbe de la sente,
S'aimaient, le bec ouvert et l'aile frémissante.
Elle sentait partout, sous le bois reverdi,
Courir et palpiter un souffle ardent et tendre;
Alors, levant les yeux vers le ciel, elle dit:
«Amour! l'homme est trop bas pour jamais te comprendre!»

PROPOS DES RUES.

Quand sur le boulevard je vais flâner un brin,
Combien de fois j'entends, sans mourir de chagrin,
Deux messieurs décorés, qui semblent fort capables,
Causer, en se faisant des sourires aimables.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Comment, c'est vous?

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Par quel hasard?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Et la santé?

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Pas mal, et vous?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Merci, très bien.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Quel temps superbe!

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

S'il peut continuer, nous aurons un été
Magnifique!

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

C'est vrai.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Demain je vais à l'herbe!
Dans ma propriété.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

C'est le moment, tout part.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Oui.—Chez moi les lilas ont un peu de retard;
Le fond de l'air est sec et les nuits sont très fraîches.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Voici la lune rousse. Aurez-vous bien des pêches?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Oui—pas mal.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Quoi de neuf, en outre?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Rien.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Madame
Va bien?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Un peu grippée.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Oh! par le temps qui court,
Tout le monde est malade.—Avez-vous vu le drame
De Machin?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Moi?—non pas—Qu'en dit-on?

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Presque un four.
Ce n'est pas assez fait au courant de la plume.
Ce n'est point du Sardou. Très fort, Sardou!

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Très fort!

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Machin s'applique trop. C'est bon dans un volume,
On y remarque moins le travail et l'effort;
Mais au théâtre il faut écrire comme on cause.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Moi je reprends Feuillet. En voilà, de la prose!
Quant à tous les faiseurs de livres d'aujourd'hui
Je m'en prive.—Je n'ai plus l'âge où l'on peut lire
Beaucoup; et mon journal suffit à mon ennui.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Le journal... et... le sexe!...

—Ils ont ce petit rire
Par lequel on avoue un vice comme il faut.—

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Et la table?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Oh! ça non.—Je n'ai pas ce défaut.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Et vous vous occupez toujours de politique?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Beaucoup, c'est même là ma consolation!

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Oh! consacrer sa vie à la Chose publique,
Certes, c'est une grande et noble ambition.
Nous avons maintenant une fière phalange
D'orateurs à la Chambre.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Ils sont très forts, très forts.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Mais quel malheur que Thiers et Changarnier soient morts!
A propos, lisez-vous ce Zola?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Quelle fange!!!

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Et l'on viendra se plaindre après que tout est cher,
Et qu'on fraude, et qu'on trompe, et qu'on vole, et qu'on pille!
On sape la morale, on détruit la famille.
Où tombons-nous?

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Hélas!... Allons, adieu mon cher,
L'heure me presse.

DEUXIÈME MONSIEUR DÉCORÉ.

Adieu. Compliments à madame.

PREMIER MONSIEUR DÉCORÉ.

Je n'y manquerai pas. Mes respects, s'il vous plaît,
A votre demoiselle.

—Et chacun s'en allait.—
Et des prêtres savants disent qu'ils ont une âme!
Et que s'il est un signe où l'on voit sûrement
Qu'un Dieu fit naître l'homme au-dessus de la bête,
C'est qu'il mit la pensée auguste dans sa tête,
Et que ce noble esprit progresse incessamment!

Mais voilà si longtemps que ce vieux monde existe,
Et la sottise humaine obstinément persiste!
Entre l'homme et le veau si mon cœur hésitait,
Ma raison saurait bien le choix qu'il faudrait faire!
Car je ne comprends pas, ô cuistres, qu'on préfère
La bêtise qui parle à celle qui se tait!

VÉNUS RUSTIQUE.

I
Un jour de grand soleil, sur une grève immense,
Un pêcheur qui suivait, la hotte sur le dos,
Cette ligne d'écume où l'Océan commence,
Entendit à ses pieds quelques frêles sanglots.
Une petite enfant gisait, abandonnée,
Toute nue, et jetée en proie au flot amer,
Au flot qui monte et noie; à moins qu'elle fût née
De l'éternel baiser du sable et de la mer.
Il essuya son corps et la mit dans sa hotte,
Couchée en ses filets l'emporta triomphant;
Et, comme au bercement d'une barque qui flotte,
Le roulis de son dos fit s'endormir l'enfant.
Bientôt il ne fut plus qu'un point insaisissable,
Et le vaste horizon se referma sur lui,
Tandis que se déroule au bord de l'eau qui luit
Le chapelet sans fin de ses pas sur le sable.
Tout le pays aima l'enfant trouvée ainsi;
Et personne n'avait de plus grave souci
Que de baiser son corps mignon, rose de vie,
Et son ventre à fossette, et ses petits bras nus.
Elle tendait les mains, par les baisers ravie,
Et sa joie éclatait en rires continus.
Quand elle put enfin s'en aller par les rues,
Posant l'un devant l'autre, avec de grands efforts,
Ses pieds sur qui roulait et chancelait son corps,
Les femmes l'acclamaient, pour la voir, accourues.
Plus tard, vêtue à peine avec de courts haillons,
Montrant sa jambe fine en ses élans de chèvre,
A travers l'herbe haute au niveau de sa lèvre
Elle courut la plaine après les papillons,
Et sa joue attirait tous les baisers des bouches,
Comme une fleur séduit le peuple ailé des mouches.
Quand ils la rencontraient dans les champs, les garçons
L'embrassaient follement de la tête aux chevilles,
Avec la même ardeur et les mêmes frissons
Qu'en caressant le col charnu des grandes filles.
Les vieillards la faisaient danser sur leurs genoux;
Ils enfermaient sa taille en leurs mains amaigries,
Et pleins des souvenirs de l'ancien temps si doux,
Effleuraient ses cheveux de leurs lèvres flétries.
Bientôt, quand elle alla rôder par les chemins,
Elle eut à ses côtés un troupeau de gamins
Qui fuyaient le logis ou désertaient la classe.
D'un signe elle domptait les petits et les grands,
Et du matin au soir, sans être jamais lasse,
Elle traîna partout ces amoureux errants.
Leurs cœurs, pour la séduire, inventaient mainte fraude.
Les uns, la nuit venue, allaient à la maraude,
Sautant les murs, volant des fruits dans les jardins,
Et ne redoutant rien, gardes, chiens ou gourdins;
D'autres, pour lui trouver de mignonnes fauvettes,
Des merles au bec jaune, ou des chardonnerets,
Grimpaient de branche en branche au sommet des forêts.
Quelquefois on allait à la pêche aux crevettes.
Elle, la jambe nue et poussant son filet,
Cueillait la bête alerte avec un coup rapide;
Eux regardaient trembler, à travers l'eau limpide,
Les contours incertains de son petit mollet.
Puis, lorsqu'on retournait, le soir, vers le village,
Ils s'arrêtaient parfois au milieu de la plage,
Et se pressant contre elle, émus, tremblant beaucoup,
La mangeaient de baisers en lui serrant le cou,
Tandis que grave et fière, et sans trouble, et sans crainte,
Muette, elle tendait la joue à leur étreinte.
II
Elle grandit, toujours plus belle, et sa beauté
Avait l'odeur d'un fruit en sa maturité.
Ses cheveux étaient blonds, presque roux. Sur sa face
Le dur soleil des champs avait marqué sa trace:
Des petits grains de feux, charmants et clairsemés.
Le doux effort des seins en sa robe enfermés
Gonflait l'étoffe, usant aux sommets son corsage.
Tout vêtement semblait taillé pour son usage,
Tant on la sentait souple et superbe dedans.
Sa bouche était fendue et montrait bien ses dents,
Et ses yeux bleus avaient une profondeur claire.
Les hommes du pays seraient morts pour lui plaire;
En la voyant venir ils couraient au-devant.
Elle riait, sentant l'ardeur de leurs prunelles,
Puis passait son chemin, tranquille, et soulevant,
Au vent de ses jupons, les passions charnelles.
Sa grâce enguenillée avait l'air d'un défi,
Et ses gestes étaient si simples et si justes,
Que mettant sa noblesse en tout, quoi qu'elle fît,
Ses besognes les plus humbles semblaient augustes.
Et l'on disait au loin, qu'après avoir touché
Sa main, on lui restait pour la vie attaché.
Pendant les durs hivers, quand l'âpre froid pénètre
Les murs de la chaumière et les gens dans leurs lits,
Lorsque les chemins creux sont par la neige emplis,
Des ombres s'approchaient, la nuit, de sa fenêtre,
Et, tachant la pâleur morne de l'horizon,
Rôdaient comme des loups autour de sa maison.
Puis, dans les clairs étés, lorsque les moissons mûres
Font venir les faucheurs aux bras noirs dans les blés,
Lorsque les lins en fleur, au moindre vent troublés,
Ondulent comme un flot, avec de longs murmures,
Elle allait ramassant la gerbe qui tombait.
Le soleil dans un ciel presque jaune flambait,
Versant une chaleur meurtrière à la plaine;
Les travailleurs courbés se taisaient, hors d'haleine.
Seules les larges faux, abattant les épis,
Traînaient leur bruit rythmé par les champs assoupis;
Mais elle, en jupon rouge, et la poitrine à l'aise
Dans sa chemise large et nouée à son col,
Ne semblait point sentir ces ardeurs de fournaise
Qui faisaient se faner les herbes sur le sol.
Elle marchait alerte et portant à l'épaule
La gerbe de froment ou la botte de foin.
Les hommes se dressaient en la voyant de loin,
Frissonnant comme on fait quand un désir vous frôle,
Et semblaient aspirer avec des souffles forts
La troublante senteur qui venait de son corps,
Le grand parfum d'amour de cette fleur humaine!
Puis, voilà qu'au déclin d'un long jour de moisson,
Quand l'Astre rouge allait plonger à l'horizon,
On vit soudain, dressés au sommet de la plaine
Comme deux géants noirs, deux moissonneurs rivaux,
Debout dans le soleil, se battre à coups de faux!
Et l'ombre ensevelit la campagne apaisée.
L'herbe rase sua des gouttes de rosée;
Le couchant s'éteignit, tandis qu'à l'orient
Une étoile mettait au ciel un point brillant.
Les derniers bruits, lointains et confus, se calmèrent:
Le jappement d'un chien, le grelot des troupeaux;
La terre s'endormit sous un pesant repos,
Et dans le ciel tout noir les astres s'allumèrent.
Elle prit un chemin s'enfonçant dans un bois,
Et se mit à danser en courant, affolée
Par la puissante odeur des feuilles, et parfois
Regardant, à travers les arbres de l'allée,
Le clair miroitement du ciel poudré de feu.
Sur sa tête planait comme un silence bleu,
Quelque chose de doux, ainsi qu'une caresse
De la nuit, la subtile et si molle langueur
De l'ombre tiède qui fait défaillir le cœur,
Et qui vous met à l'âme une vague détresse
D'être seul.—Mais des pas voilés, des bonds craintifs,
Ces bruits légers et sourds que font les marches douces
Des bêtes de la nuit sur le tapis des mousses,
Emplirent les taillis de frôlements furtifs.
D'invisibles oiseaux heurtaient leur vol aux branches.
Elle s'assit, sentant un engourdissement
Qui, du bout de ses pieds, lui montait jusqu'aux hanches,
Un besoin de jeter au loin son vêtement,
De se coucher dans l'herbe odorante, et d'attendre
Ce baiser inconnu qui flottait dans l'air tendre.
Et parfois elle avait de rapides frissons,
Une chaleur courant de la peau jusqu'aux moelles.
Les points de feu des vers luisants dans les buissons
Mettaient à ses côtés comme un troupeau d'étoiles.
Mais un corps tout à coup s'abattit sur son corps;
Des lèvres qui brûlaient tombèrent sur sa bouche,
Et dans l'épais gazon, moelleux comme une couche,
Deux bras d'homme crispés lièrent ses efforts.
Puis soudain un nouveau choc étendit cet homme
Tout du long sur le sol, comme un bœuf qu'on assomme;
Un autre le tenait couché sous son genou
Et le faisait râler en lui serrant le cou.
Mais lui-même roula, la face martelée
Par un poing furieux.—A travers les halliers
On entendait venir des pas multipliés.—
Alors ce fut, dans l'ombre, une opaque mêlée,
Un tas d'hommes en rut luttant, comme des cerfs
Lorsque la blonde biche a fait bramer les mâles.
C'étaient des hurlements de colère, des râles,
Des poitrines craquant sous l'étreinte des nerfs,
Des poings tombant avec des lourdeurs de massue,
Tandis qu'assise au pied d'un vieux arbre écarté,
Et suivant le combat d'un œil plein de fierté,
De la lutte féroce elle attendait l'issue.
Or quand il n'en resta qu'un seul, le plus puissant,
Il s'élança vers elle, ivre et couvert de sang;
Et sous l'arbre touffu qui leur servait d'alcôve
Elle reçut sans peur ses caresses de fauve!
III
Quand le feu prend soudain dans un village, on voit
L'incendie égrener, ainsi qu'une semence,
Ses flammes à travers le pays; chaque toit
S'allume à son voisin comme une torche immense,
Et l'horizon entier flamboie. Un feu d'amour
Qui ravageait les cœurs, brûlait les corps, et, comme
L'incendie, emportait sa flamme d'homme en homme,
Eut bientôt embrasé le pays d'alentour.
Par les chemins des bois, par les ravines creuses,
Où la poussait, le soir, un instinct hasardeux,
Son pied semblait tracer des routes amoureuses,
Et ses amants luttaient sitôt qu'ils étaient deux.
Elle s'abandonnait sans résistance, née
Pour cette œuvre charnelle, et le jour ou la nuit,
Sans jamais un soupir de bonheur ou d'ennui,
Acceptait leurs baisers comme une destinée.
Quiconque avait suivi de la bouche ou des yeux
Tous les sentiers perdus de son corps merveilleux,
Cueillant ce fruit d'ivresse éternelle que sème
La Beauté dans ces flancs de déesse qu'elle aime,
Gardait au fond du cœur un long frémissement
Et, grelottant d'amour comme on tremble de fièvre,
Il la cherchait sans cesse avec acharnement,
Laissant tomber des mots éperdus de sa lèvre.
IV
Les animaux aussi l'aimaient étrangement.
Elle avait avec eux des caresses humaines,
Et près d'elle ils prenaient des allures d'amant.
Ils frottaient à son corps ou leurs poils ou leurs laines;
Les chiens la poursuivaient en léchant ses talons;
Elle faisait, de loin, hennir les étalons,
Se cabrer les taureaux comme auprès des génisses,
Et l'on voyait, trompés par ces ardeurs factices,
Les coqs battre de l'aile et les boucs s'attaquer
Front contre front, dressés sur leurs jambes de faunes.
Les frelons bourdonnants et les abeilles jaunes
Voyageaient sur sa peau sans jamais la piquer.
Tous les oiseaux du bois chantaient à son passage,
Ou parfois d'un coup d'aile errant la caressaient,
Nourrissant leurs petits cachés en son corsage.
Elle emplissait d'amour des troupeaux qui passaient,
Et les graves béliers aux cornes recourbées,
N'écoutant plus l'appel chevrotant du berger,
Et les brebis, poussant un bêlement léger,
Suivaient, d'un trot menu, ses grandes enjambées.
V
Certains soirs, échappant à tous, elle partait
Pour aller se baigner dans l'eau fraîche. La lune
Illuminait le sable et la mer qui montait.
Elle hâtait le pas, et sur la blonde dune
Aux lointains infinis et sans rien de vivant,
Sa grande ombre rampait très vite en la suivant.
En un tas sur la plage elle posait ses hardes,
S'avançait toute nue et mouillait son pied blanc
Dans le flot qui roulait des écumes blafardes,
Puis, ouvrant les deux bras, s'y jetait d'un élan.
Elle sortait du bain heureuse et ruisselante,
Se couchait tout du long sur la dune, enfonçant
Dans le sable son corps magnifique et puissant,
Et, quand elle partait d'une marche plus lente,
Son contour demeurait près du flot incrusté.
On eût dit à le voir qu'une haute statue
De bronze avait été sur la grève abattue,
Et le ciel contemplait ce moule de Beauté
Avec ses milliers d'yeux.—Puis la vague furtive
L'atteignant refaisait toute plate la rive!
VI
C'était l'Être absolu, créé selon les lois
Primitives, le type éternel de la race
Qui dans le cours des temps reparaît quelquefois,
Dont la splendeur est reine ici-bas, et terrasse
Tous les vouloirs humains, et dont l'Art saint est né.
Ainsi que l'Homme aima Cléopâtre et Phryné
On l'aimait; et son cœur répandait, comme une onde,
Sa tendresse abondante et sereine sur tous.
Elle ne détestait qu'un être par le monde:
C'était un vieux berger perfide à qui les loups
Obéissaient.
Jadis une Bohémienne
Le jeta tout petit dans le fond d'un fossé.
Un pâtre du pays qui l'avait ramassé
L'éleva, puis mourut, lui laissant une haine
Pour quiconque était riche ou paraissait heureux,
Et, disait-on, beaucoup de secrets ténébreux.

L'enfant grandit tout seul sans famille et sans joies,
Menant paître au hasard des chèvres ou des oies,
Et tout le jour debout sur le flanc du coteau,
Sous la pluie et le vent et l'injure des bouches.
Alors qu'il s'endormait roulé dans son manteau,
Il songeait à ceux-là qui dorment dans leurs couches;
Puis, quand le clair soleil baignait les horizons,
Il mangeait son pain noir en guettant par la plaine
Ce filet de fumée au-dessus des maisons
Qui dit la soupe au feu dans la ferme lointaine.
Il vieillit.—Un effroi grandit à ses côtés.
On en parlait, le soir, dans les longues veillées,
Et d'étranges récits à son nom chuchotés
Tenaient jusqu'au matin les femmes réveillées.
A son gré, disait-on, il guidait les destins,
Sur les toits ennemis faisait choir des désastres,
Et, déchiffrant ces mots de feu qui sont les astres,
Épelait l'avenir au fond des cieux lointains.
Tout le jour il roulait sa hutte vagabonde,
Ne se mêlant jamais aux hommes et souvent,
Quand il jetait des cris inconnus dans le vent,
Des voix lui répondaient qui n'étaient point du monde.
On lui croyait encore un pouvoir dans les yeux,
Car il savait dompter les taureaux furieux.
Et puis d'autres rumeurs coururent la contrée.
Une fille, qu'un soir il avait rencontrée,
Sentit à son aspect un trouble la saisir.
Il ne lui parla pas; mais, dans la nuit suivante,
Elle se réveilla frissonnant d'épouvante;
Elle entendait, au loin, l'appel de son désir.
Se sentant impuissante à soutenir la lutte,
Malgré l'obscurité redoutable, elle alla
Partager avec lui la paille de sa hutte!
Lors, suivant son caprice impur, il appela
Des filles chaque soir. Toutes, jeunes et belles,
Sans révolte pourtant et sans pudeurs rebelles,
Prêtaient des seins de vierge aux choses qu'il voulait
Et paraissaient l'aimer bien qu'il fût vieux et laid.
Il était si velu du front et de la lèvre,
Avec des sourcils blancs et longs comme des crins,
Que, semblable au sayon qui lui couvrait les reins,
Sa figure semblait pleine de poils de chèvre!
Et son pied bot mettait sur la cime du mont,
Quand le soleil couchant jetait son ombre aux plaines,
Comme un sautillement sinistre de démon.
Ce vieux Satan rustique et plein d'ardeurs obscènes,
Près d'un coteau désert et sans verdure encor
Mais que les fleurs d'ajoncs couvraient d'un manteau d'or,
Par un brillant matin d'avril, rencontra celle
Que le pays entier adorait.—Il reçut
Comme un coup de soleil alors qu'il l'aperçut,
Et frémit de désir tant il la trouva belle.
Et leurs regards croisés s'attaquèrent.—Ce fut
La rencontre de Dieux ennemis sur la terre!
Il eut l'étonnement d'un chasseur à l'affût
Qui cherche une gazelle et trouve une panthère!
Elle passa.—La fleur de ses lourds cheveux blonds
Se confondit, au pied de la côte embaumée,
Comme un bouquet plus pâle, avec les fleurs d'ajoncs.
Pourtant elle tremblait, sachant sa renommée,
Et malgré le dégoût qu'elle sentait pour lui,
Redoutant son pouvoir occulte, elle avait fui.
Elle erra jusqu'au soir; mais, à la nuit venue,
Elle s'épouvanta, pour la première fois,
De l'ombre qui tombait sur les champs et les bois.
Alors, en traversant une noire avenue,
Entre les rangs pressés des chênes, tout à coup,
Elle crut voir le pâtre immobile et debout.
Mais, comme elle partit d'une course affolée,
Elle ne sut jamais, dans son effarement,
Si ce qu'elle avait vu n'était pas seulement
Quelque tronc d'arbre mort au milieu de l'allée.
Et des jours et des mois passèrent. Sa raison,
Comme un oiseau blessé qui porte un plomb dans l'aile,
S'affaissait sous la peur incessante et mortelle.
Même elle n'osait plus sortir de sa maison,
Car sitôt qu'elle allait aux champs, elle était sûre
De voir le Vieux paraître au détour d'un chemin;
Son œil rusé semblait dire: «C'est pour demain,»
Et mettait comme un fer ardent sur la blessure.
Bientôt un poids si lourd courba sa volonté
Qu'en son cœur engourdi de crainte, vint à naître
Un besoin d'obéir à la fatalité.
Et, décidée enfin à se rendre à son Maître,
Elle alla le trouver par une nuit d'hiver.
La neige dont le sol était partout couvert
Étalait sa blancheur immobile. Une brise,
Qui paraissait venir du bout du monde, errait
Glaciale, et faisait craquer par la forêt
Les arbres qui dressaient, tout nus, leur forme grise.
Dans le ciel douloureux, la lune, ainsi qu'un fil
De lumière, indiquait à peine son profil.
La souffrance du froid étreignait jusqu'aux pierres.
Elle marchait, les pieds gelés, et sans songer,
Certaine qu'elle allait trouver le vieux berger,
Et tachant d'un point noir les plaines solitaires.
Mais elle s'arrêta clouée au sol: là-bas,
Sur la neige, couraient deux bêtes effrayantes;
Elles semblaient jouer et prenaient leurs ébats,
Et l'ombre agrandissait leurs gambades géantes.
Puis, poussant par la nuit leurs élans vagabonds,
Toutes deux, dans l'ardeur d'une gaieté folâtre,
Du fond de l'horizon vinrent en quelques bonds.
Elle les reconnut: c'étaient les chiens du pâtre.
Hors d'haleine, efflanqués par la faim, l'œil ardent
Sous la ronce des poils emmêlés de leur tête,
Ils sautaient devant elle avec des cris de fête
Et ce rire velu qui découvre la dent.
Comme deux grands Seigneurs vont en une province
Quérir et ramener la Belle de leur Prince,
Et, la guidant vers lui, caracolent autour,
Ainsi la conduisaient ces messagers d'amour.
Mais l'Homme qui guettait, debout sur une butte,
Vint, et lui prit le bras en montant vers sa hutte.
La porte était ouverte, il la poussa dedans,
La dévêtant déjà de ses regards ardents,
Et des pieds à la tête il tressaillit de joie,
Ainsi qu'on fait au choc d'un bonheur qu'on attend.
Depuis qu'il l'avait vue il était haletant
Comme un limier qui chasse et n'atteint point sa proie!
Or, quand elle sentit traîner contre sa peau
La caresse visqueuse ainsi qu'une limace
De ce vieux qui gardait l'odeur de son troupeau,
Tout son être frémit sous ce baiser de glace.
Mais lui, tenant ce corps d'amour, aux flancs si doux,
Que tant de fiers garçons devaient déjà connaître,
Et fait pour être aimé si follement de tous,
En son cœur de vieillard difforme, sentit naître
La jalousie aiguë et sans pardon. Il eut
Un besoin vague et fort de vengeance cruelle!
Elle subit d'abord l'amant maigre et poilu,
Puis, comme elle luttait, il se rua sur elle
En la frappant du poing pour qu'elle consentît,
Et le silence épais des neiges amortit
Quelques cris, comme ceux des gens qu'on assassine.
Tout à coup, les deux chiens poussèrent longuement
Par la plaine déserte un triste hurlement,
Et des frissons de peur couraient sur leur échine.
Dans la cabane alors ce fut comme un combat:
Les heurts désespérés d'un corps qui se débat
Sonnant contre les murs de l'étroite demeure;
Puis, comme les sanglots d'une femme qui pleure!
Et la lutte reprit, dura longtemps, cessa
Après un faible appel de secours qui passa
Et mourut sans écho dans les champs!
Le jour pâle
Commençait à tomber faiblement du ciel gris.
Un vent plus froid geignait avec le bruit d'un râle.
Le givre avait roidi les arbres rabougris
Qui semblaient morts. C'était partout la fin des choses.
Mais, comme on lève un voile, un nuage glissant
Fit pleuvoir sur la neige un flot de clartés roses.
Le ciel devenu pourpre éclaboussa de sang
Et le coteau désert au bout des plaines blanches,
Et la hutte du pâtre, et la glace des branches.
On eût dit qu'un grand meurtre emplissait l'horizon!
—Et le berger parut au seuil de sa maison.—
Il était rouge aussi, plus rouge que l'aurore!
Même, lorsque le ciel cramoisi fut lavé,
Quand tout redevint blanc sous le soleil levé,
Lui, hagard et debout, semblait plus rouge encore,
Comme s'il eût trempé son visage et sa main,
Avant que de sortir, dans un flot de carmin.
Il se pencha, prenant de la neige, et la trace
De ses doigts fit par terre un large trou sanglant.
S'étant agenouillé pour se laver la face,
Une eau rouge en coula, qu'il regardait, tremblant,
Avec des soubresauts de peur.—Puis il s'enfuit.
Il dévale du mont, roule dans les ornières,
Perce d'épais fourrés pareils à des crinières,
Et fait mille détours comme un loup qu'on poursuit!
Il s'arrête.—Son œil que la terreur dilate
Guette de tous côtés s'il est loin d'un hameau;
Alors dans sa main creuse il fait fondre un peu d'eau,
Pour effacer encor quelque tache écarlate!
Puis il repart.—Mais en son cœur surgit l'effroi
D'errer jusqu'à la mort, sans rencontrer personne,
Par la neige si vaste et sous un ciel si froid!
Il écoute.—Il entend une cloche qui sonne,
Et va vers le village à pas précipités.
Les paysans déjà causaient de porte en porte;
Il leur crie en courant: «Venez tous, Elle est morte!»
Il passe.—Il va frapper aux logis écartés,
Répétant: «Venez donc, venez, je l'ai tuée!»
Alors une rumeur grandit, continuée
Jusqu'aux hameaux voisins. Et chacun se levant,
Et quittant sa maison, accompagne le pâtre.
Mais lui n'arrête pas sa course opiniâtre;
Il marche.—Le troupeau des hommes le suivant
Déroule par les prés sans tache un ruban sombre.
Tout pays qu'on traverse augmente encor leur nombre;
Ils vont, tumultueux, là-bas, vers la hauteur
Où les guide, essoufflé, leur sinistre pasteur!
Ils ont compris quelle est la femme assassinée,
Et ne demandent pas ni pourquoi ni comment
Le meurtre fut commis. Ils sentent vaguement
Planer sur cette mort comme une Destinée.
Elle avait la Beauté, lui la Ruse; il fallait
Qu'un des deux succombât. Deux Puissances égales
Ne règnent pas toujours. Deux Idoles rivales
Ne se partagent point le ciel, et le Dieu laid
Ne pardonne jamais au Dieu beau.
Sur la cime
De la côte, et devant la hutte on s'arrêta.
Il osa seul entrer en face de son crime,
Et, ramassant la morte aimée, il l'apporta,
Pour la leur jeter, nue, et d'un geste d'outrage,
Comme s'il eût crié: «Tenez, je vous la rends!»
Puis il gagna sa hutte et s'enferma dedans.
On l'y laissa, mordu d'amour, et plein de rage.
Sur la neige gisait le corps éblouissant
Où n'apparaissait plus une goutte de sang;
Car les chiens, la trouvant immobile et couchée,
L'avaient avec tendresse obstinément léchée.
Elle semblait vivante, endormie. Un reflet
De beauté surhumaine illuminait sa face.
Mais le couteau restait planté, juste à la place
Où s'ouvrait une route entre ses seins de lait.
Sa figure faisait une tache dorée
Sur la blancheur du sol.—Les hommes éperdus
La contemplaient ainsi qu'une chose sacrée!
Et ses cheveux ardents, en cercle répandus,
Luisaient comme la queue en feu d'une comète,
Comme un soleil tombé de la voûte des cieux;
On eût dit des rayons qui sortaient de sa tête,
L'auréole qu'on met autour du front des dieux!
Mais quelques paysans, des vieux au cœur pudique,
Arrachant de leur dos la veste en peau de bique,
Couvrirent brusquement sa claire nudité,
Et les jeunes, ayant coupé de longues branches,
Construit une civière et retroussé leurs manches,
Par vingt bras qui tremblaient son corps fut emporté!
La foule, sans parole, à pas lents l'accompagne
Et, jusqu'aux bords lointains de la pâle campagne,
Rampe, comme un serpent, l'immense défilé.
Et puis tout redevient muet et dépeuplé!
Mais le pâtre, enfermé dans sa hutte isolée,
Sent une solitude horrible autour de lui,
Comme si l'univers tout entier l'avait fui.
Il sort et n'aperçoit que la plaine gelée!...
La peur l'étreint. N'osant rester seul plus longtemps,
Il siffle ses grands chiens, ses deux bons chiens de garde.
Comme ils n'accourent point, il s'étonne, il regarde;
Mais il ne les voit pas gambader par les champs...
Il crie alors. La neige étouffe sa voix forte...
Il se met à hurler à la façon des fous!
Ses chiens, comme entraînés dans le départ de tous,
Abandonnant leur maître, avaient suivi la morte.

APPENDICE.

Nous donnons ici, à titre purement documentaire, quelques pièces de vers inédites de Guy de Maupassant. Elles furent écrites de 1868 à 1880 et permettent de se faire une idée de son évolution poétique.


VERS INÉDITS.

DERNIÈRE SOIRÉE
PASSÉE AVEC MA MAÎTRESSE.