Elle partait, mon Dieu, c'était le dernier soir.
Elle me laissait seul; cette femme cruelle
Emportait mon amour et ma vie avec elle.
Moi je voulus encore errer comme autrefois
Dans les champs et l'aimer une dernière fois.
La nuit nous apportait et l'ombre et le silence,
Et pourtant j'entendais comme une voix immense,
Tout semblait animé par un souffle divin.
La nature tremblait, j'écoutais et soudain
Un étrange frisson troubla toute mon âme.
Haletant, un moment j'oubliai cette femme
Que j'aimais plus que moi. Le vent nous apportait
Mille sons doux et clairs que l'écho répétait.
Ce n'était plus de l'air le calme et frais murmure,
Mais c'était comme un souffle étreignant la nature,
Un souffle, un souffle immense, errant, animant tout,
Qui planait et passait, me rendant presque fou,
Un son mystérieux et qui, sur son passage,
Réveillait et frappait les échos du bocage.
Tout vivait, tout tremblait, tout parlait dans les bois,
Comme si, pour fêter le plus puissant des rois,
Et l'insecte et l'oiseau et l'arbre et le feuillage
Parlaient, quand tout dormait, un sublime langage.
Je restai frémissant: ce bruit mystérieux,
C'était Dieu descendu des cieux.
Qui venait oublier sa grandeur sur la terre.
Dieu las et fatigué de sa divinité,
Las d'honneur, de puissance et d'immortalité,
Des éternels ennuis où sa grandeur l'enchaîne,
Qui venait partager notre nature humaine.
Il avait choisi l'heure où tout dort et se tait,
Où l'homme, indifférent à tout ce que Dieu fait,
Attaché seulement à ses soins mercenaires,
Prend un peu de repos qu'il dérobe aux affaires.
Car c'était aussi l'heure où ce Dieu généreux
Peut bénir et donner la main aux malheureux,
L'heure où celui qui souffre et gémit en silence,
Qui craint pour son malheur la froide indifférence,
Délivré du fardeau de l'égoïsme humain,
Sans craindre la pitié peut planer libre enfin.
Dieu vient le consoler, il soutient sa misère,
Il rend ses pleurs plus doux, sa douleur moins amère,
Il verse sur sa plaie un baume bienfaisant.
D'autres craignent encore un œil indifférent,
Et les regards de l'homme et les bruits de la terre.
Ils cherchent aussi l'heure où tout est solitaire,
Dieu les voit, il bénit le bonheur des amants.
Invisible témoin, il entend leurs serments.
Il aime cet amour qu'il ne goûtera pas
Et dans les bois, la nuit, il protège leurs pas.
Il était là, son souffle errait sur la nature,
Paraissait éveiller comme un vaste murmure,
Tout ce qu'il a formé s'animait et, tremblant,
S'agitait au contact de ce Dieu tout-puissant,
Et tout parlait de lui, le vent sous le feuillage,
Et l'arbuste, et le flot caressait le rivage,
Et tous ces bruits divers ne formaient qu'une voix:
C'était Dieu qui parlait au milieu des grands bois.
Tous deux nous l'écoutions et nous versions des larmes;
Quand on va se quitter, l'amour a tant de charmes!
Et nos pleurs, qui tombaient comme des diamants,
Goutte à goutte brillaient sur les herbes des champs.
Et de ma maîtresse adorée
Que restait-il le lendemain?
Seul le pâtre de grand matin,
En conduisant au pâturage
Son gras troupeau, vit sur l'herbage
Les quelques gouttes de nos pleurs,
Seule marque de nos douleurs;
Mais il les prit pour la rosée.
«L'herbe n'est point encor séchée,»
Se dit-il en pressant le pas.
Hélas! il ne soupçonna pas
Que de chagrins et de misères
Cachait cette eau sur les bruyères.
Et ses brebis qui le suivaient
Broutaient les herbes et buvaient
Nos pleurs sans arrêter leur course,
Mais rien n'en a trahi la source.
1868.
Dernière soirée passée avec ma maîtresse a été publié par la Revue des Revues du 1er juin 1900.
SOUVENIRS.
Elle fuit à tire d'aile,
Mais revient, toujours fidèle,
A son nid,
Sitôt que des hivers le grand froid est fini.
Errant promène sa vie
Par le souvenir suivie
De ces lieux
Où sourit son enfance, où dorment ses aïeux.
A glacé son grand courage,
Il les regrette et, plus sage,
Vient chercher
Un tranquille bonheur près de son vieux clocher.
Rouen, 1869.
Souvenirs a été publié par les Annales politiques et littéraires du 12 décembre 1897.
L'ESPÉRANCE ET LE DOUTE.
A travers l'Océan crut entrevoir un monde,
Les peuples souriaient et ne le croyaient pas.
Et pourtant, il partit pour ces lointains climats;
Il partit, calme et fort, ignorant quelle étoile
Dans les obscures nuits pourrait guider sa voile,
Sur quels gouffres sans fond allaient errer ses pas,
Quels écueils lui gardait la mer immense et nue,
Où chercher par les flots cette terre inconnue,
Et comment revenir s'il ne la trouvait pas.
De voir toujours la mer et rien à l'horizon,
Et les vents et les flots jetaient à la dérive
A travers l'Océan sa voile et sa raison.
Que d'autres sont partis, le cœur joyeux et fort,
Car un vent parfumé les poussait loin du port
Aux pays merveilleux où fleurissent les rêves.
L'avenir souriait dans un songe d'orgueil,
La gloire les guidait, étoile éblouissante,
Et comme une Sirène, avec sa voix puissante,
L'Espérance chantait, embusquée à l'écueil.
Et devant l'ouragan chacun fuit sans espoir,
Car le Doute a passé, grand nuage au flanc noir,
Sur l'astre étincelant qui leur montrait la route.
Paris, 1871.
L'Espérance et le Doute a été publié par les Annales politiques et littéraires du 12 décembre 1897.
LE SOMMEIL DU MANDARIN.
La lune souriait aux tours de porcelaine,
Et trois dames causant au milieu de la plaine
Jetaient comme cet astre une étrange clarté.
Mollement étendu sur des tapis soyeux,
Sous les rayons fleuris de sa lanterne peinte
Le mandarin Von-Thang avait fermé les yeux.
Qui versait du plafond ses filets de couleur,
Un songe était venu voltiger sur son âme,
Comme un oiseau de pourpre au-dessus d'une fleur.
Paris, 1872.
ENFANT, POURQUOI PLEURER?
On écarte toujours les ronces du chemin;
Une larme fait mal sur un jeune visage,
Cueille et tresse les fleurs qu'on jette sous ta main.
Va de ton pied léger, par le sentier fleuri;
Tout paraît s'attrister sitôt que l'enfant pleure,
Et tout paraît heureux lorsque l'enfant sourit.
Et l'oiseau doit chanter sous l'ombre des berceaux,
Car le bon Dieu là-haut écoute dès l'aurore
Le rire des enfants et le chant des oiseaux.
Ajaccio, 1880.
LE MOULIN.
(FRAGMENT.)
Dans la clarté douteuse où s'ébauchait sa forme,
Debout sur le coteau comme un monstre vivant
Dont la lune sur l'herbe étalait l'ombre énorme,
Un immense moulin tournait ses bras au vent.
D'où vient qu'alors je vis, comme on voit dans un songe
Quelque corps effrayant qui se dresse et s'allonge
Jusqu'à toucher du front le lointain firmament,
Le vieux moulin grandir si démesurément
Que ses bras, tournoyant avec un bruit de voiles,
Tout à coup se perdaient au milieu des étoiles,
Pour retomber, brillant d'une poussière d'or
Qu'ils avaient dérobée aux robes des comètes?
Puis, comme pour revoir leurs sublimes conquêtes,
A peine descendus, ils remontaient encor.
SABBAT.
(IMITÉ DE L'ALLEMAND.)
Ses longs rayons,
Et sur les monts
Et dans la plaine,
Entendez-vous
Ce bruit étrange?
C'est la phalange
Des loups-garous.
Tourne,
Tourne,
Tourne,
Tourne,
La ronde des sorcières
Tourne sur les bruyères.
Viennent les gnomes;
Puis les fantômes,
Puis les démons;
Et pour la danse
Plus d'un pendu
Est descendu
De la potence.
Tournent,
Tournent,
Tournent,
Tournent,
Tous ces êtres hideux
Tournent autour des feux.
Venez, damnés!
Guillotinés,
Portez vos têtes!
Et vous, corbeaux,
Criez de joie,
Car votre proie
Sort des tombeaux.
Tournent,
Tournent,
Tournent,
Tournent,
Les morts, sous leur suaire,
Tournent dans la nuit claire.
Sombre et livide,
A tout préside;
C'est Lucifer.
L'horrible foule,
A ses accents,
En flots pressants,
S'agite et roule.
Tourne,
Tourne,
Tourne,
Tourne,
Et le bal monstrueux
Tourne..... et fait peur aux cieux.
Tout a passé,
Tout a cessé,
Le jour se lève.
A l'Orient,
Le ciel est rose,
L'insecte cause
Avec le vent.
Chante,
Chante,
Chante,
Chante,
Du coq la voix sonore
Chante une belle aurore.
G. de V. (Guy de Valmont).
SONNET.
Cachant l'astre éclatant qu'on nomme l'Avenir,
La douleur a jeté son crêpe sur votre âme
Et vous ne vivez plus que dans un souvenir.
Aucun lien parmi nous ne vous peut retenir,
Vous souffrez et pleurez, et votre cœur réclame
Le grand repos des morts qui ne doit pas finir.
Aux cœurs les plus meurtris Dieu garde un peu de joie
Comme un peu de soleil en un ciel obscurci.
Madame, si demain vous nous étiez ravie,
Bien d'autres souffriraient qui vous aiment aussi.
TABLE DES MATIÈRES.
| Pages. | |
| Lettres de Mme Laure de Maupassant à Gustave Flaubert. | IX |
| Lettre-Préface. | XXV |
| Le Mur. | 1 |
| Un Coup de soleil. | 9 |
| Terreur. | 13 |
| Une Conquête. | 17 |
| Nuit de neige. | 27 |
| Envoi d'amour. | 31 |
| Au Bord de l'Eau. | 35 |
| Les Oies sauvages. | 49 |
| Découverte. | 53 |
| L'Oiseleur. | 57 |
| L'Aïeul. | 61 |
| Désirs. | 65 |
| La Dernière Escapade. | 69 |
| Promenade. | 85 |
| Sommation. | 89 |
| La Chanson du rayon de lune. | 95 |
| Fin d'amour. | 101 |
| Propos des rues. | 109 |
| Vénus rustique. | 117 |
| APPENDICE. Vers inédits. |
|
| Dernière soirée passée avec ma maîtresse. | 147 |
| Souvenirs. | 151 |
| L'Espérance et le Doute. | 153 |
| Le Sommeil du mandarin. | 155 |
| Enfant, pourquoi pleurer? | 157 |
| Le Moulin (fragment). | 159 |
| Sabbat. | 161 |
| Sonnet. | 165 |
NOTES
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[1]Lettre de Gustave Flaubert au conseil municipal de Rouen: Par les Champs et par les Grèves.
Au lecteur
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La ponctuation n'a pas été modifiée hormis quelques corrections mineures.
L'orthographe a été conservée. Seuls quelques mots ont été modifiés. Ils sont soulignés par des tirets. Passer la souris sur le mot pour voir le texte original.