The Project Gutenberg eBook of Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 02
Title: Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 02
Author: Guy de Maupassant
Release date: April 3, 2014 [eBook #45312]
Most recently updated: October 24, 2024
Language: French
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ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUY DE MAUPASSANT
LA PRÉSENTE ÉDITION
DES
ŒUVRES COMPLÈTES DE GUY DE MAUPASSANT
A ÉTÉ TIRÉE
PAR L'IMPRIMERIE NATIONALE
EN VERTU D'UNE AUTORISATION
DE M. LE GARDE DES SCEAUX
EN DATE DU 30 JANVIER 1902.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CETTE ÉDITION
100 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE LUXE
SAVOIR:
60 exemplaires (1 à 60) sur japon ancien.
20 exemplaires (61 à 80) sur japon impérial.
20 exemplaires (81 à 100) sur chine.
Le texte de ce volume
est conforme à celui de l'édition originale: Des Vers.
Paris, Charpentier, 1880,
avec addition de:
Lettres de Mme Laure de Maupassant à Gustave Flaubert
(inédit).
Poésies inédites.
ŒUVRES COMPLÈTES
DE
GUY DE MAUPASSANT
DES VERS
LETTRES
DE MME LAURE DE MAUPASSANT
À GUSTAVE FLAUBERT
POÉSIES INÉDITES
PARIS
LOUIS CONARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR
17, BOULEVARD DE LA MADELEINE, 17
MDCCCCVIII
Tous droits réservés.
À
GUSTAVE FLAUBERT
à l'illustre et paternel ami
que j'aime de toute ma tendresse,
à l'irréprochable maître
que j'admire avant tous.
LETTRES
DE M ME LAURE DE MAUPASSANT
À GUSTAVE FLAUBERT
Nous plaçons en tête de ce volume, qui fut le début littéraire de Maupassant, les lettres que Mme de Maupassant, sa mère, adressait à Gustave Flaubert au sujet de la vocation littéraire du jeune Guy.
Étretat, le 16 mars 1866.
Si quelque chose peut adoucir une profonde douleur, c'est de la voir réellement comprise, et ta lettre, mon vieil ami, m'a apporté la seule consolation qui peut aller jusqu'à mon cœur. Tu as évoqué pour moi les communs souvenirs de nos jeunes années, et j'ai revu cette maison de la grande rue peuplée d'hôtes bien-aimés que le tombeau a pris presque tous. Mon pauvre vieux père, si respectable et si bon; mon frère, si intelligent, si distingué, si exceptionnel; puis ma mère, ma chère et excellente mère, partie la dernière pour aller rejoindre les autres.—Mon Dieu! que la vie est triste, et que le temps, qui s'en va toujours, sème d'amertume sur sa route!
L'épreuve terrible que je viens de traverser m'a trouvée plus forte que tu ne l'aurais cru, que je ne l'aurais cru moi-même. J'ai pu rester jusqu'à la fin près de la dépouille de notre chère morte, et j'ai passé deux nuits en face de ce visage qui avait retrouvé, dans le calme suprême, quelque chose de son expression d'autrefois. La pauvre Virginie est accourue tout de suite à mon appel, et s'est jetée en sanglotant dans mes bras; mais quand je lui ai proposé de la conduire au lit de notre mère, ses forces l'ont trahie et je l'ai vue dans un tel état que j'ai dû la supplier de s'en retourner à Bornansbusc, près de son mari et de ses enfants. Elle m'a quittée en effet, mais l'angoisse de l'éloignement lui a paru plus impossible encore à supporter, et elle a trouvé le courage de venir le lendemain partager ma lugubre veille!—J'éprouve quelque soulagement à te parler de tout cela, parce que je connais ta vieille et bonne amitié. J'ai été, moi, tout particulièrement frappée par le sort, et il n'est guère étonnant que je me rattache ardemment au passé, tout rempli de douces visions; mais toi, que la vie d'artiste entraîne dans son tourbillon, toi, mon cher Gustave, qui as vu se réaliser ce rêve éblouissant de la célébrité, tu as gardé pourtant, comme moi-même, la religion des choses d'autrefois; tu sais en parler avec le cœur, et il est facile de deviner que, toi aussi, tu regardes tout ce passé comme le temps le plus XI heureux de ta vie. Tu la revois souvent, cette terrasse pleine de soleil, et tu entends encore chanter les oiseaux de la volière!
A présent il faut que je m'efforce de tourner mes yeux vers l'avenir; j'ai deux enfants, que j'aime de toutes mes forces, et qui me donneront peut-être encore quelques beaux jours. Le plus jeune n'est, jusqu'à présent, qu'un brave petit paysan, mais l'aîné est un jeune homme, déjà sérieux. Le pauvre garçon a vu et compris bien des choses et il est presque trop mûri pour ses quinze ans. Il te rappellera son oncle Alfred, auquel il ressemble sous bien des rapports, et je suis sûre que tu l'aimeras. Je viens d'être obligée de le retirer de la maison religieuse d'Yvetot, où l'on m'a refusé une dispense de maigre exigée par les médecins; c'est une singulière manière de comprendre la religion du Christ ou je ne m'y connais pas!... Mon fils n'est point sérieusement malade; mais il souffre d'un affaiblissement nerveux qui demande un régime très tonique, et puis, il ne se plaisait guère là-bas; l'austérité de cette vie de cloître allait mal à sa nature impressionnable et fine, et le pauvre enfant étouffait derrière ces hautes murailles qui ne laissaient arriver aucun bruit du dehors. Je crois que je vais le mettre au lycée du Havre pour dix-huit mois et que j'irai ensuite m'établir à Paris pour les années de rhétorique et de philosophie. Hervé sera demi-pensionnaire XII dans un collège quelconque et je pourrai ainsi veiller moi-même sur mes deux chers trésors.
Tu vois que je t'ai écrit longuement, mon cher camarade, et je sens que cela m'a fait du bien. Adieu, pense quelquefois à notre amitié d'enfance et reçois une bien cordiale et bien affectueuse poignée de main.
Le Poittevin de Maupassant.
Étretat, le 29 janvier 1872.
Il faut, mon cher camarade, que je vienne te serrer les mains. A la bonne heure, cela s'appelle parler, et dire aux gens leurs vérités, bien en face. Ce que tu as fait est beau et brave, et notre pauvre Bouilhet, méconnu jusqu'à l'insulte par cette troupe d'oisons stupides, est joliment vengé par ta plume. Quelle distribution, bon Dieu! il y en a pour tout le monde! Allez donc, vous autres; prenez, attrapez, ramassez, à chacun sa part. Courbez l'échine, le poids est lourd et vous aurez beau faire, vous ne parviendrez jamais à vous relever[1].
J'applaudis, mon bon ami, j'applaudis de tout mon cœur et de toutes mes forces.
Guy est encore ici, près de moi, et c'est ensemble que nous avons lu cette lettre si éloquente, si indignée, si railleuse. Tu nous as fait passer de bons moments dans notre solitude où les distractions sont rares, surtout les distractions de cette qualité. Mon fils voulait t'écrire, j'ai fait valoir mon droit, et je t'apporte tous ses compliments avec tous les miens. Nous avons, du reste, pris l'habitude de causer de nos amis le soir au coin du feu, et ton nom revient toujours, comme c'est justice. Guy me raconte la dernière visite qu'il t'a faite à Paris, et me fait passer par toutes les impressions qu'il a ressenties en t'entendant lire les dernières poésies du pauvre Louis Bouilhet. Il m'assure que tu le consultais parfois, il en était tout fier, il se sentait grandi, et moi, je te remercie de ce que tu fais, de ce que tu es pour ce garçon. Je sens que je ne suis pas seule à me souvenir du temps passé, de ce bon temps où nos deux familles n'en faisaient qu'une, pour ainsi dire. Quand je regarde en arrière et que j'évoque tout ce qui n'est plus, il se produit à mes yeux un étrange effet de perspective. C'est le lointain qui vient en avant, que je touche du doigt, et c'est le présent qui s'efface et pâlit. Rien ne peut donc les faire oublier, ces heureuses années d'enfance et de jeunesse. Tu veux des nouvelles de ma santé? Ces nouvelles sont toutes à peu près les mêmes. Je ne suis pas précisément malade; XIV je me sens excessivement, effroyablement faible. Il y a des instants où ma tête est comme brisée et où je me demande positivement si je veille ou si je rêve. Cette impression est courte, mais très pénible, c'est une véritable détresse.
Pourtant notre hiver, ici, ne s'est pas trop mal passé. Le temps a été fort doux, souvent beau, et les fleurs n'ont pas disparu de mon jardin. Mes deux fils sont avec moi, ils sont excellents garçons et me rendent la vie bonne autant qu'il est possible. Hervé travaille et devient un homme. Je crois qu'il ne sera pas trop en retard, malgré le temps perdu. Je serais injuste si je ne te disais qu'un mot du brave écolier qui, lui aussi, a lu et relu la fameuse lettre, et a su très bien l'apprécier. Il dit du reste qu'un campagnard peut goûter aux plaisirs de l'esprit, tout en faisant pousser son blé, ses choux et ses salades. Je ne suis pas éloignée de trouver qu'il a raison, et je le vois, sans répugnance aucune, arranger sa vie pour rester aux champs. Guy aura peut-être bien plus de mal à trouver la route qui lui convient.
Dis à ta chère mère que je l'aime et que je pense bien souvent à elle. Je serais très heureuse d'avoir de ses nouvelles et des tiennes, et si tu avais un tout petit instant pour m'écrire, ce serait vraiment une bonne action. Je te sais si occupé que je n'ose trop te le demander. Nous ne voyons pas dans les journaux si les Poésies de Louis XV Bouilhet et Mlle Aïssé seront bientôt publiées. Nous sommes bien impatients de tenir dans nos mains ces dernières œuvres léguées par notre ami, et nous voudrions les faire venir de suite. Si tu m'écris un mot, dis-moi, je t'en prie, où et quand on pourra avoir ces livres.
Adieu, mon bon et vieil ami, je t'embrasse, ainsi que ta mère, et suis bien à vous deux, maintenant et toujours. Respects, compliments et amitiés de la part de mes fils.
Le Poittevin de Maupassant.
Étretat, le 19 février 1873.
Mon Cher Camarade,
J'entends parler de toi si souvent qu'il me faut, à mon tour, donner signe de vie, et que je viens te dire merci de toute mon âme et de tout mon cœur.
Guy est si heureux d'aller chez toi tous les dimanches, d'être retenu pendant de longues heures, d'être traité avec cette familiarité si flatteuse et si douce, que toutes ses lettres disent et redisent la même chose. Le cher garçon me raconte sa vie de chaque jour; il me parle de ceux de nos amis qu'il retrouve à Paris, et des distractions XVI qu'il rencontre sur son chemin; puis, invariablement le chapitre finit ainsi: «mais la maison qui m'attire le plus, celle où je me plaise mieux qu'ailleurs, celle où je retourne sans cesse, c'est la maison de Monsieur Flaubert».—Et moi, je me garde bien de trouver cela monotone.
Je ne saurais dire, au contraire, combien j'ai de plaisir à lire ces lignes, qui ne changent un peu que dans la forme, et à voir mon fils accueilli de la sorte chez le meilleur de mes vieux amis. N'est-ce pas que je suis bien pour quelque chose dans toute cette bonne grâce? N'est-ce pas que le jeune homme te rappelle mille souvenirs de ce cher passé où notre pauvre Alfred tenait si bien sa place?
Le neveu ressemble à l'oncle, tu me l'as dit à Rouen, et je vois, non sans orgueil maternel, qu'un examen plus intime n'a pas détruit toute l'illusion.—Si tu voulais me faire bien plaisir, tu trouverais quelques minutes pour me donner toi-même de tes nouvelles. C'est si bon de voir que l'on n'est point oublié, de sentir que la solitude ne vous isole pas tout à fait, et qu'elle ne saurait toucher à la véritable amitié.
Et puis, tu me parlerais de mon fils, tu me dirais s'il t'a lu quelques-uns de ses vers, et si tu penses qu'il y ait là autre chose que de la facilité.
Tu sais combien j'ai confiance en toi; je croirai ce que tu croiras, et je suivrai tes conseils. Si XVII tu dis oui, nous encouragerons le bon garçon dans la voie qu'il préfère; mais si tu dis non, nous l'enverrons faire des perruques..... ou quelque chose comme cela..... Parle donc bien franchement à ta vieille amie.
Si tu veux à présent des nouvelles de notre vie campagnarde, j'allongerai un peu ma lettre et je remettrai une petite feuille de papier, pour n'être point forcée d'être trop brève.
Notre hiver s'est assez bien passé, et mon compagnon, le sauvage, est dans un état superbe. Il promet d'arriver à une taille de cuirassier et se plaît à développer ses muscles avec la boxe, la savate et la canne.
Les études ne marchent pas tout à fait d'une allure aussi vive; cependant nous avançons. Pline et Sénèque, Horace et Virgile, ne sont plus du tout lettres closes pour le jeune écolier. Le jardinage a son tour aussi comme récréation, et nous nous amusons en ce moment à créer un grand potager à un demi-quart de lieue de chez nous dans la plus belle vallée du monde. Nous, nous livrons à ce travail avec une véritable passion. Tu trouveras peut-être que j'ai des goûts très vulgaires, mais j'aime à la folie les jardins potagers; ils ne me paraissent ni solennels, ni prétentieux, ils sont intimes, et pour peu que quelques fleurs viennent les animer, je les trouve tout à fait charmants. Nous aurons donc des roses à côté des pommes XVIII et des poires, des ravenelles et des violettes à côté des navets et des choux. Et puis il y a là du soleil autant qu'on en veut, une vue splendide, et tous les bruits de la campagne, depuis le laboureur jusqu'à l'insecte. Je reste en ce lieu des heures entières travaillant, me promenant et me sentant heureuse surtout de la joie de mon jeune jardinier. Il a tout ordonné, tout dessiné lui-même avec beaucoup de goût et d'adresse, plus fier à l'heure qu'il est que s'il avait écrit un poème en douze chants. A chacun sa vocation, et celle-là peut en valoir une autre.
Nous sommes ici moins isolés que tu ne pourrais penser, et nous avons encore quelques personnes à voir; on se réunit le soir trois fois par semaine. On fait de la musique, on joue aux cartes, on prend le thé et on mange force gâteaux que les jeunes filles confectionnent à qui mieux mieux. Nous avons pour voisins deux vieux artistes dont le nom ne t'est certainement pas inconnu, c'est le ménage Dorus-Gras, qui a précieusement gardé le culte des beaux-arts. Nous passons donc en revue tous les chefs-d'œuvre de la grande musique. Hier au soir c'était la symphonie pastorale avec ses chants d'oiseaux, ses bruits d'orage et ses chalumeaux; demain ce sera l'ouverture du Jeune Henri, avec ses fanfares qui font passer devant mes yeux une chasse tout entière. Mozart, Beethoven, Haydn, Rossini, Auber, tous les grands XIX maîtres viennent contribuer à nos jouissances. La poésie n'est point oubliée non plus; on lit, on cause et le temps s'en va presque sans qu'on y songe.
Tu vois que pour des reclus nous ne sommes point encore trop mal partagés.
Il me semble que j'ai été bien bavarde, mon bon et cher ami, et j'ai grand'peur que tu ne sois de mon avis. Adieu donc, je t'embrasse bien cordialement et Hervé t'envoie tous ses compliments.
Quand tu verras Caroline, parle-lui de moi et offre mes souvenirs à son mari.
A toi.
Le P. de Maupassant.
Étretat, le 10 octobre 1873.
Cette lettre ira te trouver à Croisset, mon vieux camarade, et je voudrais bien faire comme elle. Depuis ce printemps, depuis ton invitation si pressante et si cordiale, j'ai gardé cette idée fixe d'aller te serrer la main; mais il faut attendre, attendre encore, attendre toujours, et la vie se passe ainsi. On peut quelquefois venir à bout des grands obstacles, il n'en est pas de même des petits: ceux-ci se groupent, se multiplient, et il faut céder au nombre. D'abord, j'ai été très souffrante d'une fièvre nerveuse, qui ne m'a point encore fait XX des adieux définitifs; puis ma maisonnette a été remplie de visiteurs pendant toute la saison des bains. J'ai eu Virginie et ses enfants, le ménage Louis Le Poittevin, Gustave de Maupassant et enfin mon bien-aimé Guy. A l'heure qu'il est je reste seule avec mon compagnon ordinaire, le jeune sauvage, qui n'a pas pu s'acclimater loin du pays natal. Les études nous occupent beaucoup: il faut arriver au baccalauréat avant le service militaire, et ce n'est point une mince affaire avec les ressources dont nous disposons. Nous avons pourtant tout espoir de réussir. Tu vois comment s'en vont mes journées, et tu me pardonnes de résister à tes instances et à mon désir; mais si tu veux être tout à fait bon et charmant, tu t'arrangeras de manière à me faire une visite pour commencer et tu apporteras la joie dans notre ermitage. Rien de plus facile à ce qu'il me semble. Quand Guy aurait quarante-huit heures de liberté, il te prendrait en passant, et vous viendriez tous les deux jusqu'ici. Est-ce donc te demander trop, et ne peux-tu faire cela pour ta vieille amie? Allons, réfléchis, et tâche de dire oui.
Ta lettre m'a fait peine et plaisir à la fois; il est bon de se souvenir, mais il y a dans ce passé tant de points douloureux! Moi aussi, je suis souvent avec les morts, et je crois que leur image devient plus vivante, plus réelle, plus palpable, à mesure que j'avance en âge. L'avenir pourtant me sourit XXI encore dans mes deux chers garçons; mais ils sont bien forts les liens qui nous attachent aux choses et aux êtres disparus. Ils nous font sans cesse retourner la tête. Est-ce que les morts ne peuvent plus nous aimer?... Oui, tu as raison, nous avons grand besoin de nous revoir et de causer. Guy le sait bien, puisque je ne cesse de le questionner sur tout ce qui te concerne. Tu es si excellent, si parfait pour mon fils, que je ne sais comment te remercier. Le jeune homme t'appartient de cœur et d'âme, et moi, je suis comme lui, toute tienne maintenant et toujours. Adieu, mon cher compagnon, je t'embrasse de toutes mes forces.
L. P. de Maupassant.
J'ai vu Caroline et son mari, mais un instant seulement, et j'ai bien regretté de ne pouvoir les retenir un jour ou deux sur notre rivage. Offre-leur mes bien affectueux souvenirs.
Pavillon des Vergnies, le 23 janvier 1878.
Puisque tu appelles Guy ton fils adoptif, tu me pardonneras, mon cher Gustave, si je viens tout naturellement te parler de ce garçon. La déclaration de tendresse que tu lui as faite devant moi XXII m'a été si douce que je l'ai prise au pied de la lettre et que je m'imagine à présent qu'elle t'impose des devoirs quasi paternels. Je sais d'ailleurs que tu es au courant des choses et que le pauvre employé de ministère t'a déjà fait toutes ses doléances. Tu t'es montré excellent, comme toujours, tu l'as consolé, encouragé, et il espère aujourd'hui, grâce à tes bonnes paroles, que l'heure est proche où il pourra quitter sa prison et dire adieu à l'aimable chef qui en garde la porte.
Si tu peux, mon cher vieil ami, faire quelque chose pour l'avenir de Guy, et lui procurer une position à sa convenance, tu seras mille fois béni, mille fois remercié; mais il n'est pas besoin que j'insiste près de toi, puisque je suis sûre d'avance que la mère et le fils peuvent compter sur ton appui. Si j'étais moins loin de Paris, je serais allée tout simplement frapper à ta porte, un soir après dîner; j'aurais réclamé une petite place au coin de ton feu et nous serions restés longtemps à causer ensemble, comme des compagnons d'enfance qui se retrouvent avec plaisir et qui s'aiment toujours, en dépit des longues séparations; mais je suis ici, à Étretat, tout engourdie par les influences narcotiques de l'hiver, du silence et de la solitude. Je ne sais encore à quelle époque je pourrai aller à Paris, cependant je crois que j'attendrai le mois de mai afin de voir l'exposition universelle. J'espère que tu ne seras pas parti pour la Normandie et XXIII que je te trouverai encore faubourg Saint-Honoré. Ma première visite sera pour toi et pour la chère Caroline, dont je n'entends pas parler assez souvent. Fais-lui tous mes compliments, je t'en prie, et ne crains pas d'ajouter que mon affection pour elle a quelque chose de maternel. J'ai si bien connu, j'ai tant aimé ta sœur.
Dis-moi, mon bon Gustave, est-ce que tu ne veux plus venir à Étretat?—Tâche donc de t'entendre avec Guy et de me donner quelques jours lorsqu'il viendra revoir son cher pays. Je t'adresserai bientôt ma requête de vive voix, et je serai bien maladroite si je n'obtiens pas une bonne et sérieuse promesse.
Adieu, mon ami, mon vieux camarade, je t'embrasse de tout cœur.
Laure.
Nous devons communication des lettres de Mme Laure de Maupassant à l'obligeance de Mme Caroline Commanville, aujourd'hui Mme Franklin Grout.
LETTRE-PRÉFACE
Croisset, le 19 février 1880.
Mon cher bonhomme,
C'est donc vrai? J'avais cru d'abord à une farce! Mais non, je m'incline.
Eh bien, ils sont délicieux à Étampes! Allons-nous relever de tous les tribunaux du territoire français, les colonies y comprises? Et comment se fait-il qu'une pièce de vers, insérée autrefois à Paris, dans un journal qui n'existe plus, soit criminelle du moment qu'elle est reproduite par un journal de province? A quoi sommes-nous obligés maintenant? Que faut-il écrire? Dans quelle Boétie vivons-nous!
«Prévenu pour outrage aux mœurs et à la moralité publique», deux synonymes, formant deux chefs d'accusation. Moi, j'avais à mon compte un troisième chef, un troisième outrage «et à la morale religieuse», quand j'ai comparu devant la 8e chambre avec ma Bovary: procès qui m'a fait une réclame gigantesque, à laquelle j'attribue les deux tiers de mon succès.
Bref, je n'y comprends goutte! Es-tu la victime détournée de quelque vengeance? Il y a du louche là-dessous. Veulent-ils démonétiser la République? Oui, peut-être!
Qu'on vous poursuive pour un article politique, soit; bien que je défie tous les tribunaux de me prouver à quoi jamais cela ait servi! Mais pour de la littérature, pour des vers, non! C'est trop fort!
Ils vont te répondre que ta poésie a des «tendances» obscènes. Avec la théorie des tendances on va loin, et il faudrait s'entendre sur cette question: «La moralité dans l'art». Ce qui est beau est moral; voilà tout, selon moi. La poésie, comme le soleil, met de l'or sur le fumier. Tant pis pour ceux qui ne le voient pas.
Tu as traité un lieu commun parfaitement; donc tu mérites des éloges, loin de mériter l'amende ou la prison. «Tout l'esprit d'un auteur», dit La Bruyère, «consiste à bien définir et à bien peindre». Tu as bien défini et bien peint. Que veut-on de plus?
Mais «le sujet», objectera Prudhomme, «le sujet, Monsieur? Deux amants, une lessivière, le bord de l'eau! Il fallait traiter cela plus délicatement, plus finement, stigmatiser en passant avec une pointe d'élégance et faire intervenir à la fin un vénérable ecclésiastique ou un bon docteur, débitant une conférence sur les dangers de l'amour. XXIX En un mot, votre histoire pousse à la conjonction des sexes».
«D'abord ça n'y pousse pas! Et quand cela serait, où donc est le crime de prêcher le culte de la femme? Mais je ne prêche rien. Mes pauvres amants ne commettent même pas un adultère! Ils sont libres l'un et l'autre, sans engagement envers personne.»—Ah! tu auras beau te débattre, le grand parti de l'ordre trouvera des arguments. Résigne-toi.
Dénonce-lui (afin qu'il les supprime) tous les classiques grecs et romains sans exception, depuis Aristophane jusqu'au bon Horace, et au tendre Virgile; ensuite parmi les étrangers: Shakespeare, Gœthe, Byron, Cervantès; chez nous, Rabelais «d'où découlent les lettres françaises», suivant Chateaubriand dont le chef-d'œuvre roule sur un inceste, et puis Molière (voir la fureur de Bossuet contre lui), et le grand Corneille, son Théodore a pour motif la prostitution, et le père La Fontaine, et Voltaire et Jean-Jacques! Et les contes de Fées de Perrault! De quoi s'agit-il dans Peau d'Ane? Où se passe le quatrième acte du Roi s'amuse, etc.? Après quoi il faudra supprimer les livres d'histoire qui souillent l'imagination.
Ah! triples...
J'en suffoque!
Et cet excellent Voltaire (pas le grand homme, XXX le journal), qui l'autre jour me plaisantait sur la toquade que j'ai de croire à la haine de la Littérature! C'est le Voltaire qui se trompe, et plus que jamais je crois à l'exécration inconsciente du style. Quand on écrit bien, on a contre soi deux ennemis: 1o le public, parce que le style le contraint à penser, l'oblige à un travail; et 2o le gouvernement, parce qu'il sent en vous une force, et que le Pouvoir n'aime pas un autre Pouvoir.
Les gouvernements ont beau changer, Monarchie, Empire, République, peu importe! L'esthétique officielle ne change pas! De par la vertu de leur place, les administrateurs et les magistrats ont le monopole du goût (exemple: les considérants de mon acquittement). Ils savent comment on doit écrire, leur rhétorique est infaillible, et ils possèdent les moyens de vous en convaincre.
On montait vers l'Olympe, la face inondée de rayons, le cœur plein d'espoir, aspirant au beau, au divin, à demi dans le ciel déjà; une patte de garde-chiourme vous ravale dans l'égout! Vous conversiez avec la muse; on vous prend pour ceux qui corrompent les petites filles. Embaumé des ondes du Permesse, tu seras confondu avec les messieurs hantant par luxure les pissotières.
Et tu t'assoiras, mon petit, sur le banc des voleurs; et tu entendras un particulier lire tes vers (non sans faute de prosodie), et les relire, en appuyant sur certains mots auxquels il donnera un XXXI sens perfide; il en répétera quelques-uns plusieurs fois, tel que le citoyen Pinard, «le jarret, Messieurs, le jarret».
Et, pendant que ton avocat te fera signe de te contenir (un mot pouvant te perdre), tu sentiras derrière toi, vaguement, toute la gendarmerie, toute l'armée, toute la force publique, pesant sur ton cerveau d'un poids incalculable. Alors, il te montera au cœur une haine que tu ne soupçonnes pas, avec des projets de vengeance, de suite arrêtés par l'orgueil.
Mais, encore une fois, ce n'est pas possible! tu ne seras pas poursuivi! tu ne seras pas condamné! il y a malentendu, erreur, je ne sais quoi? Le garde des sceaux va intervenir. On n'est plus aux beaux jours de la Restauration!
Cependant, qui sait? La terre a des limites, mais la bêtise humaine est infinie!
Je t'embrasse.
Ton vieux,
Gustave Flaubert.
Cette lettre-préface était précédée, dans la troisième édition Charpentier, des lignes suivantes:
Depuis que ce livre a paru (il y a un mois à peine), le merveilleux écrivain à qui il était dédié est mort, Gustave Flaubert est mort.
Je ne veux point ici parler de cet homme de génie, que j'admire avec passion, et dont je dirai plus tard la vie quotidienne, et la pensée familière, et le cœur exquis, et l'admirable grandeur.
Mais, en tête de la nouvelle édition de ce volume «dont la dédicace l'a fait pleurer», m'écrivait-il, car il m'aimait aussi, je veux reproduire la superbe lettre qu'il m'adressa pour défendre un de mes poèmes: Au Bord de l'Eau, contre le parquet d'Étampes qui m'attaquait.
Je fais cela comme un suprême hommage à ce Mort, qui a emporté assurément la plus vive tendresse que j'aurai pour un homme, la plus grande admiration que je vouerai à un écrivain, la vénération la plus absolue que m'inspirera jamais un être quel qu'il soit.
Et, par là, je place encore une fois mon livre sous sa protection qui m'a déjà couvert, quand il vivait, comme un bouclier magique contre lequel n'ont point osé frapper les arrêts des magistrats.
Guy de Maupassant.
Paris, le 1er juin 1880.
LE MUR
Illuminé jetait des lueurs d'incendies,
Et de grandes clartés couraient sur le gazon.
Le parc, là-bas, semblait répondre aux mélodies
De l'orchestre, et faisait une rumeur au loin.
Tout chargé des senteurs des feuilles et du foin,
L'air tiède de la nuit, comme une molle haleine,
S'en venait caresser les épaules, mêlant
Les émanations des bois et de la plaine
A celles de la chair parfumée, et troublant
D'une oscillation la flamme des bougies.
On respirait les fleurs des champs et des cheveux.
Quelquefois, traversant les ombres élargies,
Un souffle froid, tombé du ciel criblé de feux,
Apportait jusqu'à nous comme une odeur d'étoiles.
Muettes, l'œil noyé, de moment en moment
Les rideaux se gonfler ainsi que font des voiles,
Et rêvaient d'un départ à travers ce ciel d'or,
Par ce grand océan d'astres. Une tendresse
Douce les oppressait, comme un besoin plus fort
D'aimer, de dire, avec une voix qui caresse,
Tous ces vagues secrets qu'un cœur peut enfermer.
La musique chantait et semblait parfumée;
La nuit embaumant l'air en paraissait rythmée,
Et l'on croyait entendre au loin les cerfs bramer.
Mais un frisson passa parmi les robes blanches;
Chacun quitta sa place et l'orchestre se tut,
Car derrière un bois noir, sur un coteau pointu,
On voyait s'élever, comme un feu dans les branches,
La lune énorme et rouge à travers les sapins.
Et puis elle surgit au faîte, toute ronde,
Et monta, solitaire, au fond des cieux lointains,
Comme une face pâle errant autour du monde.
Où, sur le sable blond, ainsi qu'une eau dormante,
La lune clairsemait sa lumière charmante.
La nuit douce rendait les hommes amoureux,
Au fond de leurs regards allumant une flamme.
Et les femmes allaient, graves, le front penché,
Ayant toutes un peu de clair de lune à l'âme.
Les brises charriaient des langueurs de péché.
Un petit rire aigu me fit tourner la tête,
Et j'aperçus soudain la dame que j'aimais,
Hélas! d'une façon discrète, car jamais
Elle n'avait cessé d'être à mes vœux rebelle:
«Votre bras, et faisons un tour de parc», dit-elle.
Elle était gaie et folle et se moquait de tout,
Prétendait que la lune avait l'air d'une veuve:
«Le chemin est trop long pour aller jusqu'au bout,
Car j'ai des souliers fins et ma toilette est neuve;
Retournons.» Je lui pris le bras et l'entraînai.
Alors elle courut, vagabonde et fantasque,
Et le vent de sa robe, au hasard promené,
Troublait l'air endormi d'un souffle de bourrasque.
Puis elle s'arrêta, soufflant; et doucement
Nous marchâmes sans bruit tout le long d'une allée.
Des voix basses parlaient dans la nuit, tendrement,
Et, parmi les rumeurs dont l'ombre était peuplée,
On distinguait parfois comme un son de baiser.
Alors elle jetait au ciel une roulade!
Vite tout se taisait. On entendait passer
Une fuite rapide; et quelque amant maussade
Et resté seul pestait contre les indiscrets.
Et dans la plaine, au loin, répondait une caille.
Se dressa, toute blanche, une haute muraille,
Ainsi que dans un conte un palais de métal.
Elle semblait guetter de loin notre passage.
«La lumière est propice à qui veut rester sage,
Me dit-elle. Les bois sont trop sombres, la nuit.
Asseyons-nous un peu devant ce mur qui luit.»
Elle s'assit, riant de me voir la maudire.
Au fond du ciel, la lune aussi me sembla rire!
Et toutes deux d'accord, je ne sais trop pourquoi,
Paraissaient s'apprêter à se moquer de moi.
Donc, nous étions assis devant le grand mur blême;
Et moi, je n'osais pas lui dire: «Je vous aime!»
Mais comme j'étouffais, je lui pris les deux mains.
Elle eut un pli léger de sa lèvre coquette
Et me laissa venir comme un chasseur qui guette.
Mettaient parfois dans l'ombre une blancheur douteuse.
Et, nous enveloppant de sa clarté laiteuse,
Faisait fondre nos cœurs à sa vue amollis.
Elle glissait très haut, très placide et très lente,
Et pénétrait nos chairs d'une langueur troublante.
Dans mon être crispé, dans mes sens, dans mon âme,
Cet étrange tourment où nous jette une femme
Lorsque fermente en nous la fièvre du désir!
Lorsqu'on a, chaque nuit, dans le trouble du rêve,
Le baiser qui consent, le «oui» d'un œil fermé,
L'adorable inconnu des robes qu'on soulève,
Le corps qui s'abandonne, immobile et pâmé,
Et qu'en réalité la dame ne nous laisse
Que l'espoir de surprendre un moment de faiblesse!
Me vinrent, qui faisaient s'entre-choquer mes dents,
Une fureur d'esclave en révolte, et la joie
De ma force pouvant saisir, comme une proie,
Cette femme orgueilleuse et calme, dont soudain
Je ferais sangloter le tranquille dédain!
Son haleine faisait une fine vapeur
Dont j'avais soif. Mon cœur bondit; une folie
Me prit. Je la saisis en mes bras. Elle eut peur,
Se leva. J'enlaçai sa taille avec colère,
Et je baisai, ployant sous moi son corps nerveux,
Son œil, son front, sa bouche humide et ses cheveux!
Quand je fus repoussé par un suprême effort.
Alors recommença notre lutte éperdue
Près du mur qui semblait une toile tendue.
Or, dans un brusque élan nous étant retournés,
Nous vîmes un spectacle étonnant et comique.
Traçant dans la clarté deux corps désordonnés,
Nos ombres agitaient une étrange mimique,
S'attirant, s'éloignant, s'étreignant tour à tour.
Elles semblaient jouer quelque bouffonnerie,
Avec des gestes fous de pantins en furie,
Esquissant drôlement la charge de l'Amour.
Elles se tortillaient farces ou convulsives,
Se heurtaient de la tête ainsi que des béliers;
Puis, redressant soudain leurs tailles excessives,
Restaient fixes, debout comme deux grands piliers.
Quelquefois, déployant quatre bras gigantesques,
Elles se repoussaient, noires sur le mur blanc,
Et, prises tout à coup de tendresses grotesques,
Paraissaient se pâmer dans un baiser brûlant.
Elle se mit à rire.—Et comment se fâcher,
Se débattre et défendre aux lèvres d'approcher
Lorsqu'on rit? Un instant de gravité perdue
Plus qu'un cœur embrasé peut sauver un amant!
Le rossignol chantait dans son arbre. La lune
Du fond du ciel serein recherchait vainement
Nos deux ombres au mur et n'en voyait plus qu'une.
Le Mur a paru dans la Revue moderne et naturaliste de janvier 1880.
Le texte, assez différent d'ailleurs en certains passages, est brusquement interrompu après le vers:
Nous vîmes un spectacle étonnant et comique,
par une ligne de points. De toute la fin de la pièce, on n'a laissé subsister que l'avant-dernier paragraphe, suivi à son tour par une ligne de points. Puis vient une Note de la Rédaction, que voici:
«Au moment de mettre sous presse, nous apprenons que nous sommes de plus en plus immoraux. Un procès nous menace. Dans cette situation et jusqu'à ce que nous soyons définitivement fixés par arrêt authentique sur notre valeur morale, nous sommes dans un grand état d'anxiété. Les choses les plus inoffensives prennent à nos yeux des dimensions processives. C'est pourquoi, par mesure d'extrême prudence, et pour ne pas aggraver notre cas, nous nous voyons obligés, à notre grand regret, de mutiler les beaux vers de M. Guy de Maupassant.
«Notre collaborateur se consolera en se remémorant les aventures de
son parent M. Flaubert, dont un chef-d'œuvre, Madame Bovary, eut
l'honneur d'être traduit en cour d'assises. Telle est la grâce que
nous nous souhaitons.»
Il est à remarquer que le procès dont il est fait mention est celui-là même qui provoqua la lettre de Flaubert et auquel il ne fut pas d'ailleurs donné suite.
UN COUP DE SOLEIL
La foule circulait bruyante et sans souci.
Je ne sais trop pourquoi j'étais heureux aussi;
Ce bruit, comme une ivresse, avait troublé ma tête.
Le soleil excitait les puissances du corps,
Il entrait tout entier jusqu'au fond de mon être,
Et je sentais en moi bouillonner ces transports
Que le premier soleil au cœur d'Adam fit naître.
Une femme passait; elle me regarda.
Je ne sais pas quel feu son œil sur moi darda,
De quel emportement mon âme fut saisie,
Mais il me vint soudain comme une frénésie
De me jeter sur elle, un désir furieux
De l'étreindre en mes bras et de baiser sa bouche!
Un nuage de sang, rouge, couvrit mes yeux,
Et je crus la presser dans un baiser farouche.
Je la serrais, je la ployais, la renversant.
Puis, l'enlevant soudain par un effort puissant,
Je rejetais du pied la terre, et dans l'espace
Ruisselant de soleil, d'un bond, je l'emportais.
Nous allions par le ciel, corps à corps, face à face.
Et moi, toujours, vers l'astre embrasé je montais,
La pressant sur mon sein d'une étreinte si forte
Que dans mes bras crispés je vis qu'elle était morte...