WeRead Powered by ReaderPub
Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 04 cover

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 04

Chapter 11: UNE RUSE.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A volume of short fiction by Guy de Maupassant gathers numerous concise tales that examine human desire, folly, and social pretension through precise, economical prose. The pieces range in mood from ironic comedy to bleak realism, often hinging on decisive moments or revealing details that expose characters' vulnerabilities. Recurring concerns include domestic life, passion, greed, and the effects of circumstance, while narrative techniques favor vivid description, psychological observation, and abrupt resolutions. Together the stories offer a compact survey of moral ambiguity and everyday drama.

«Mon ami, je suis malade, toute souffrante, et je ne quitte pas mon lit. La pluie bat mes vitres, et je reste chaudement, mollement rêveuse, dans la tiédeur des duvets. J'ai un livre, un livre que j'aime et qui me semble fait avec un peu de moi. Vous dirai-je lequel? Non. Vous me gronderiez. Puis, quand j'ai lu, je songe, et je veux vous dire à quoi.

«On a mis derrière ma tête des oreillers qui me tiennent assise, et je vous écris sur ce mignon pupitre que j'ai reçu de vous.

«Étant depuis trois jours en mon lit, c'est à mon lit que je pense, et même dans le sommeil j'y médite encore.

«Le lit, mon ami, c'est toute notre vie. C'est là qu'on naît, c'est là qu'on aime, c'est là qu'on meurt.

«Si j'avais la plume de M. de Crébillon, j'écrirais l'histoire d'un lit. Et que d'aventures émouvantes, terribles, aussi que d'aventures gracieuses, aussi que d'autres attendrissantes! Que d'enseignements n'en pourrait-on pas tirer, et de moralités pour tout le monde?

«Vous connaissez mon lit, mon ami. Vous ne vous figurerez jamais que de choses j'y ai découvertes depuis trois jours et comme je l'aime davantage. Il me semble habité, hanté, dirai-je, par un tas de gens que je ne soupçonnais point et qui cependant ont laissé quelque chose d'eux en cette couche.

«Oh! comme je ne comprends pas ceux qui achètent des lits nouveaux, des lits sans mémoires. Le mien, le nôtre, si vieux, si usé, et si spacieux, a dû contenir bien des existences, de la naissance au tombeau. Songez-y, mon ami; songez à tout; revoyez des vies entières entre ces quatre colonnes, sous ce tapis à personnages tendu sur nos têtes, qui a regardé tant de choses. Qu'a-t-il vu depuis trois siècles qu'il est là?

«Voici une jeune femme étendue. De temps en temps elle pousse un soupir, puis elle gémit; et les vieux parents l'entourent; et voilà que d'elle sort un petit être miaulant comme un chat, et crispé, tout ridé. C'est un homme qui commence. Elle, la jeune mère, se sent douloureusement joyeuse; elle étouffe de bonheur à ce premier cri, et tend les bras et suffoque; et, autour, on pleure avec délices, car ce petit morceau de créature vivante séparé d'elle, c'est la famille continuée, la prolongation du sang, du cœur et de l'âme des vieux qui regardent, tout tremblants.

«Puis voici que pour la première fois deux amants se trouvent chair à chair dans ce tabernacle de la vie. Ils tremblent, mais transportés d'allégresse, ils se sentent délicieusement l'un près de l'autre et, peu à peu, leurs bouches s'approchent. Ce baiser divin les confond, ce baiser, porte du ciel terrestre, ce baiser qui chante les délices humaines, qui les promet toutes, les annonce et les devance. Et leur lit s'émeut comme une mer soulevée, ploie et murmure, semble lui-même animé, joyeux, car sur lui le délirant mystère d'amour s'accomplit. Quoi de plus suave, de plus parfait en ce monde que ces étreintes faisant de deux êtres un seul et donnant à chacun, dans le même moment, la même pensée, la même attente et la même joie éperdue qui descend en eux comme un feu dévorant et céleste?

«Vous rappelez-vous ces vers que vous m'avez lus, l'autre année, dans quelque poète antique, je ne sais lequel, peut-être le doux Ronsard?

Et quand au lit nous serons
Entrelacés, nous ferons
Les lascifs, selon les guises
Des amants qui librement
Pratiquent folâtrement
Sous les draps cent mignardises.

«Ces vers-là, je les voudrais avoir brodés en ce plafond de mon lit, d'où Pyrame et Thisbé me regardent sans fin avec leurs yeux de tapisserie.

«Et songez à la mort, mon ami, à tous ceux qui ont exhalé vers Dieu leur dernier souffle en ce lit. Car il est aussi le tombeau des espérances finies, la porte qui ferme tout après avoir été celle qui ouvre le monde. Que de cris, que d'angoisses, de souffrances, de désespoirs épouvantables, de gémissements d'agonie, de bras tendus vers les choses passées, d'appels aux bonheurs terminés à jamais; que de convulsions, de râles, de grimaces, de bouches tordues, d'yeux retournés, dans ce lit, où je vous écris, depuis trois siècles qu'il prête aux hommes son abri!

«Le lit, songez-y, c'est le symbole de la vie, je me suis aperçue de cela depuis trois jours. Rien n'est excellent hors du lit.

«Le sommeil n'est-il pas encore un de nos instants les meilleurs?

«Mais c'est aussi là qu'on souffre! Il est le refuge des malades, un lieu de douleurs aux corps épuisés.

«Le lit, c'est l'homme. Notre Seigneur Jésus, pour prouver qu'il n'avait rien d'humain, ne semble pas avoir jamais eu besoin d'un lit. Il est né sur la paille et mort sur la croix, laissant aux créatures comme nous leur couche de mollesse et de repos.

«Que d'autres choses me sont encore venues! mais je n'ai le temps de vous les marquer, et puis me les rappellerais-je toutes? et puis je suis déjà tant fatiguée que je vais retirer mes oreillers, m'étendre tout au long et dormir quelque peu.

«Me venez voir demain trois heures; peut-être serai-je mieux et vous le pourrai-je montrer.

«Adieu, mon ami; voici mes mains pour que vous les baisiez, et je vous tends aussi mes lèvres.»

Le Lit a paru dans le Gil-Blas du jeudi 16 mars 1882, sous la signature: Maufrigneuse.


FOU?

Suis-je fou? ou seulement jaloux? je n'en sais rien, mais j'ai souffert horriblement. J'ai accompli un acte de folie, de folie furieuse, c'est vrai; mais la jalousie haletante, mais l'amour exalté, trahi, condamné, mais la douleur abominable que j'endure, tout cela ne suffit-il pas pour nous faire commettre des crimes et des folies sans être vraiment criminel par le cœur ou par le cerveau?

Oh! j'ai souffert, souffert, souffert d'une façon continue, aiguë, épouvantable. J'ai aimé cette femme d'un élan frénétique... Et cependant est-ce vrai? L'ai-je aimée? Non, non, non. Elle m'a possédé âme et corps, envahi, lié. J'ai été, je suis sa chose, son jouet. J'appartiens à son sourire, à sa bouche, à son regard, aux lignes de son corps, à la forme de son visage; je halète sous la domination de son apparence extérieure; mais Elle, la femme de tout cela, l'être de ce corps, je la hais, je la méprise, je l'exècre, je l'ai toujours haïe, méprisée, exécrée; car elle est perfide, bestiale, immonde, impure; elle est la femme de perdition, l'animal sensuel et faux chez qui l'âme n'est point, chez qui la pensée ne circule jamais comme un air libre et vivifiant; elle est la bête humaine, moins que cela: elle n'est qu'un flanc, une merveille de chair douce et ronde qu'habite l'Infamie.

Les premiers temps de notre liaison furent étranges et délicieux. Entre ses bras toujours ouverts je m'épuisais dans une rage d'inassouvissable désir. Ses yeux, comme s'ils m'eussent donné soif, me faisaient ouvrir la bouche. Ils étaient gris à midi, teintés de vert à la tombée du jour, et bleus au soleil levant. Je ne suis pas fou; je jure qu'ils avaient ces trois couleurs.

Aux heures d'amour ils étaient bleus, comme meurtris, avec des pupilles énormes et nerveuses. Ses lèvres, remuées d'un tremblement, laissaient jaillir parfois la pointe rose et mouillée de sa langue qui palpitait comme celle d'un reptile, et ses paupières lourdes se relevaient lentement, découvrant ce regard ardent et anéanti qui m'affolait.

En l'étreignant dans mes bras je regardais son œil et je frémissais, secoué tout autant par le besoin de tuer cette bête que par la nécessité de la posséder sans cesse.

Quand elle marchait à travers ma chambre, le bruit de chacun de ses pas faisait une commotion dans mon cœur, et quand elle commençait à se dévêtir, laissant tomber sa robe, et sortant, infâme et radieuse, du linge qui s'écrasait autour d'elle, je sentais tout le long de mes membres, le long des bras, le long des jambes, dans ma poitrine essoufflée, une défaillance infinie et lâche.

Un jour, je m'aperçus qu'elle était lasse de moi. Je le vis dans son œil, au réveil. Penché sur elle, j'attendais chaque matin ce premier regard. Je l'attendais, plein de rage, de haine, de mépris pour cette brute endormie dont j'étais l'esclave. Mais quand le bleu pâle de sa prunelle, ce bleu liquide comme de l'eau, se découvrait, encore languissant, encore fatigué, encore malade des récentes caresses, c'était comme une flamme rapide qui me brûlait, exaspérant mes ardeurs. Ce jour-là, quand s'ouvrit sa paupière, j'aperçus un regard indifférent et morne qui ne désirait plus rien.

Oh! je le vis, je le sus, je le sentis, je le compris tout de suite. C'était fini, fini, pour toujours. Et j'en eus la preuve à chaque heure, à chaque seconde.

Quand je l'appelais des bras et des lèvres, elle se retournait ennuyée, murmurant: «Laissez-moi donc!» ou bien: «Vous êtes odieux!» ou bien: «Ne serai-je jamais tranquille!»

Alors, je fus jaloux. Mais jaloux comme un chien, et rusé, défiant, dissimulé. Je savais bien qu'elle recommencerait bientôt, qu'un autre viendrait pour rallumer ses sens.

Je fus jaloux avec frénésie; mais je ne suis pas fou; non, certes, non.

J'attendis; oh! j'épiais; elle ne m'aurait pas trompé; mais elle restait froide, endormie. Elle disait parfois: «Les hommes me dégoûtent.» Et c'était vrai.

Alors je fus jaloux d'elle-même; jaloux de son indifférence, jaloux de la solitude de ses nuits; jaloux de ses gestes, de sa pensée que je sentais toujours infâme, jaloux de tout ce que je devinais. Et quand elle avait parfois, à son lever, ce regard mou qui suivait jadis nos nuits ardentes, comme si quelque concupiscence avait hanté son âme et remué ses désirs, il me venait des suffocations de colère, des tremblements d'indignation, des démangeaisons de l'étrangler, de l'abattre sous mon genou et de lui faire avouer, en lui serrant la gorge, tous les secrets honteux de son cœur.

Suis-je fou?—Non.

Voilà qu'un soir je la sentis heureuse. Je sentis qu'une passion nouvelle vivait en elle. J'en étais sûr, indubitablement sûr. Elle palpitait comme après mes étreintes; son œil flambait, ses mains étaient chaudes, toute sa personne vibrante dégageait cette vapeur d'amour d'où mon affolement était venu.

Je feignis de ne rien comprendre, mais mon attention l'enveloppait comme un filet.

Je ne découvrais rien, pourtant.

J'attendis une semaine, un mois, une saison. Elle s'épanouissait dans l'éclosion d'une incompréhensible ardeur; elle s'apaisait dans le bonheur d'une insaisissable caresse.

Et, tout à coup, je devinai! Je ne suis pas fou. Je le jure, je ne suis pas fou!

Comment dire cela? Comment me faire comprendre? Comment exprimer cette abominable et incompréhensible chose?

Voici de quelle manière je fus averti.

Un soir, je vous l'ai dit, un soir, comme elle rentrait d'une longue promenade à cheval, elle tomba, les pommettes rouges, la poitrine battante, les jambes cassées, les yeux meurtris, sur une chaise basse, en face de moi. Je l'avais vue comme cela! Elle aimait! Je ne pouvais m'y tromper!

Alors, perdant la tête, pour ne plus la contempler, je me tournai vers la fenêtre, et j'aperçus un valet emmenant par la bride vers l'écurie son grand cheval, qui se cabrait.

Elle aussi suivait de l'œil l'animal ardent et bondissant. Puis, quand il eut disparu, elle s'endormit tout à coup.

Je songeai toute la nuit; et il me sembla pénétrer des mystères que je n'avais jamais soupçonnés. Qui sondera jamais les perversions de la sensualité des femmes? Qui comprendra leurs invraisemblables caprices et l'assouvissement étrange des plus étranges fantaisies?

Chaque matin, dès l'aurore, elle partait au galop par les plaines et les bois; et, chaque fois, elle rentrait alanguie, comme après des frénésies d'amour.

J'avais compris! j'étais jaloux maintenant du cheval nerveux et galopant; jaloux du vent qui caressait son visage quand elle allait d'une course folle; jaloux des feuilles qui baisaient, en passant, ses oreilles; des gouttes de soleil qui lui tombaient sur le front à travers les branches; jaloux de la selle qui la portait et qu'elle étreignait de sa cuisse.

C'était tout cela qui la faisait heureuse, qui l'exaltait, l'assouvissait, l'épuisait et me la rendait ensuite insensible et presque pâmée.

Je résolus de me venger. Je fus doux et plein d'attentions pour elle. Je lui tendais la main quand elle allait sauter à terre après ses courses effrénées. L'animal furieux ruait vers moi; elle le flattait sur son cou recourbé, l'embrassait sur ses naseaux frémissants sans essuyer ensuite ses lèvres; et le parfum de son corps, en sueur comme après la tiédeur du lit, se mêlait sous ma narine à l'odeur âcre et fauve de la bête.

J'attendis mon jour et mon heure. Elle passait chaque matin par le même sentier, dans un petit bois de bouleaux qui s'enfonçait vers la forêt.

Je sortis avant l'aurore, avec une corde dans la main et mes pistolets cachés sur ma poitrine, comme si j'allais me battre en duel.

Je courus vers le chemin qu'elle aimait; je tendis la corde entre deux arbres; puis je me cachai dans les herbes.

J'avais l'oreille contre le sol; j'entendis son galop lointain; puis je l'aperçus là-bas, sous les feuilles comme au bout d'une voûte, arrivant à fond de train. Oh! je ne m'étais pas trompé, c'était cela! Elle semblait transportée d'allégresse, le sang aux joues, de la folie dans le regard; et le mouvement précipité de la course faisait vibrer ses nerfs d'une jouissance solitaire et furieuse.

L'animal heurta mon piège des deux jambes de devant, et roula, les os cassés. Elle! je la reçus dans mes bras. Je suis fort à porter un bœuf. Puis, quand je l'eus déposée à terre, je m'approchai de Lui qui nous regardait; alors, pendant qu'il essayait de me mordre encore, je lui mis un pistolet dans l'oreille... et je le tuai... comme un homme.

Mais je tombai moi-même, la figure coupée par deux coups de cravache; et comme elle se ruait de nouveau sur moi, je lui tirai mon autre balle dans le ventre.

Dites-moi, suis-je fou?

Fou? a paru dans le Gil-Blas du mercredi 23 août 1882, sous la signature: Maufrigneuse.


RÉVEIL.

Depuis trois ans qu'elle était mariée, elle n'avait point quitté le val de Ciré, où son mari possédait deux filatures. Elle vivait tranquille, sans enfants, heureuse dans sa maison, cachée sous les arbres, et que les ouvriers appelaient «le château».

M. Vasseur, bien plus vieux qu'elle, était bon. Elle l'aimait; et jamais une pensée coupable n'avait pénétré dans son cœur. Sa mère venait passer tous les étés à Ciré, puis retournait s'installer à Paris pour l'hiver, dès que les feuilles commençaient à tomber.

Chaque automne Jeanne toussait un peu. La vallée étroite où serpentait la rivière s'embrumait alors pendant cinq mois. Des brouillards légers flottaient d'abord sur les prairies, rendant tous les fonds pareils à un grand étang d'où émergeaient les toits des maisons. Puis cette nuée blanche, montant comme une marée, enveloppait tout, faisait de ce vallon un pays de fantômes où les hommes glissaient comme des ombres sans se reconnaître à dix pas. Les arbres, drapés de vapeurs, se dressaient, moisis dans cette humidité.

Mais les gens qui passaient sur les côtes voisines, et qui regardaient le trou blanc de la vallée, voyaient surgir, au-dessus des brumes accumulées au niveau des collines, les deux cheminées géantes des établissements de M. Vasseur, qui vomissaient nuit et jour à travers le ciel deux serpents de fumée noire.

Cela seul indiquait qu'on vivait dans ce creux qui semblait rempli d'un nuage de coton.

Or, cette année-là, quand revint octobre, le médecin conseilla à la jeune femme d'aller passer l'hiver à Paris chez sa mère, l'air du vallon devenant dangereux pour sa poitrine.

Elle partit.

Pendant les premiers mois elle pensa sans cesse à la maison abandonnée où s'étaient enracinées ses habitudes, dont elle aimait les meubles familiers et l'allure tranquille. Puis elle s'accoutuma à sa vie nouvelle et prit goût aux fêtes, aux dîners, aux soirées, à la danse.

Elle avait conservé jusque-là ses manières de jeune fille, quelque chose d'indécis et d'endormi, une marche un peu traînante, un sourire un peu las. Elle devint vive, gaie, toujours prête aux plaisirs. Des hommes lui firent la cour. Elle s'amusait de leurs bavardages, jouait avec leurs galanteries, sûre de sa résistance, un peu dégoûtée de l'amour par ce qu'elle en avait appris dans le mariage.

La pensée de livrer son corps aux grossières caresses de ces êtres barbus la faisait rire de pitié et frissonner un peu de répugnance. Elle se demandait avec stupeur comment des femmes pouvaient consentir à ces contacts dégradants avec des étrangers, alors qu'elles y étaient déjà contraintes avec l'époux légitime. Elle eût aimé plus tendrement son mari s'ils avaient vécu comme deux amis, s'en tenant aux chastes baisers qui sont les caresses des âmes.

Mais elle s'amusait beaucoup des compliments, des désirs apparus dans les yeux et qu'elle ne partageait point, des attaques directes, des déclarations jetées dans l'oreille quand on repassait au salon après les fins dîners, des paroles balbutiées si bas qu'il les fallait presque deviner, et qui lui laissaient la chair froide, le cœur tranquille, tout en chatouillant sa coquetterie inconsciente, en allumant au fond d'elle une flamme de contentement, en faisant s'épanouir sa lèvre, briller son regard, frissonner son âme de femme à qui les adorations sont dues.

Elle aimait ces tête-à-tête des soirs tombants, au coin du feu, dans le salon déjà sombre, alors que l'homme devient pressant, balbutie, tremble et tombe à genoux. C'était pour elle une joie exquise et nouvelle de sentir cette passion qui ne l'effleurait pas, de dire non de la tête et des lèvres, de retirer ses mains, de se lever, et de sonner avec sang-froid pour demander les lampes, et de voir se redresser confus et rageant, en entendant venir le valet, celui qui tremblait à ses pieds.

Elle avait des rires secs qui glaçaient les paroles brûlantes, des mots durs tombant comme un jet d'eau glacée sur les protestations ardentes, des intonations à faire se tuer celui qui l'eût adorée éperdument.

Deux jeunes gens surtout la poursuivaient avec obstination. Ils ne se ressemblaient guère.

L'un, M. Paul Péronel, était un grand garçon mondain, galant et hardi, homme à bonnes fortunes, qui savait attendre et choisir ses heures.

L'autre, M. D'Avancelle, frémissait en l'approchant, osait à peine deviner sa tendresse, mais la suivait comme son ombre, disant son désir désespéré par des regards éperdus et par l'assiduité de sa présence auprès d'elle.

Elle appelait le premier le «Capitaine Fracasse» et le second «Mouton Fidèle»; elle finit par faire de celui-ci une sorte d'esclave attaché à ses pas, dont elle usait comme d'un domestique.

Elle eût bien ri si on lui eût dit qu'elle l'aimerait.

Elle l'aima pourtant d'une singulière façon. Comme elle le voyait sans cesse, elle avait pris l'habitude de sa voix, de ses gestes, de toute l'allure de sa personne, comme on prend l'habitude de ceux près de qui on vit continuellement.

Bien souvent en ses rêves son visage la hantait; elle le revoyait tel qu'il était dans la vie, doux, délicat, humblement passionné; et elle s'éveillait obsédée du souvenir de ces songes, croyant l'entendre encore, et le sentir près d'elle. Or, une nuit (elle avait la fièvre peut-être), elle se vit seule avec lui, dans un petit bois, assis tous deux sur l'herbe.

Il lui disait des choses charmantes en lui pressant les mains et les baisant. Elle sentait la chaleur de sa peau et le souffle de son haleine, et, d'une façon naturelle, elle lui caressait les cheveux.

On est, dans le rêve, tout autre que dans la vie. Elle se sentait pleine de tendresse pour lui, d'une tendresse calme et profonde, heureuse de toucher son front et de le tenir contre elle.

Peu à peu il l'enlaçait de ses bras, lui baisait les joues et les yeux sans qu'elle fît rien pour lui échapper, et leurs lèvres se rencontrèrent. Elle s'abandonna.

Ce fut (la réalité n'a pas de ces extases), ce fut une seconde d'un bonheur suraigu et surhumain, idéal et charnel, affolant, inoubliable.

Elle s'éveilla, vibrante, éperdue, et ne se put rendormir, tant elle se sentait obsédée, possédée toujours par lui.

Et quand elle le revit, ignorant du trouble qu'il avait produit, elle se sentit rougir; et pendant qu'il lui parlait timidement de son amour, elle se rappelait sans cesse, sans pouvoir rejeter cette pensée, elle se rappelait l'enlacement délicieux de son rêve.

Elle l'aima, elle l'aima d'une étrange tendresse, raffinée et sensuelle, faite surtout du souvenir de ce songe, bien qu'elle redoutât l'accomplissement du désir qui s'était éveillé dans son âme.

Il s'en aperçut enfin. Et elle lui dit tout, jusqu'à la peur qu'elle avait de ses baisers. Elle lui fit jurer qu'il la respecterait.

Il la respecta. Ils passaient ensemble de longues heures d'amour exalté, où les âmes seules s'étreignaient. Et ils se séparaient ensuite énervés, défaillants, enfiévrés.

Leurs lèvres parfois se joignaient; et, fermant les yeux, ils savouraient cette caresse longue, mais chaste quand même.

Elle comprit qu'elle ne résisterait plus longtemps; et, comme elle ne voulait pas faillir, elle écrivit à son mari qu'elle désirait retourner près de lui et reprendre sa vie tranquille et solitaire.

Il répondit une lettre excellente en la dissuadant de revenir en plein hiver, de s'exposer à ce brusque dépaysement, aux brumes glaciales de la vallée.

Elle fut atterrée et indignée contre cet homme confiant, qui ne comprenait pas, qui ne devinait pas les luttes de son cœur.

Février était clair et doux, et bien qu'elle évitât maintenant de se trouver longtemps seule avec Mouton Fidèle, elle acceptait parfois de faire en voiture, avec lui, une promenade autour du lac, au crépuscule.

On eût dit ce soir-là, que toutes les sèves s'éveillaient, tant les souffles de l'air étaient tièdes. Le petit coupé allait au pas; la nuit tombait; ils se tenaient les mains, serrés l'un contre l'autre. Elle se disait: «C'est fini, c'est fini, je suis perdue», sentant en elle un soulèvement de désirs, l'impérieux besoin de cette suprême étreinte qu'elle avait ressentie si complète en un rêve. Leurs bouches à tout instant se cherchaient, s'attachaient l'une à l'autre, et se repoussaient pour se retrouver aussitôt.

Il n'osa pas la reconduire chez elle, et la laissa sur sa porte, affolée et défaillante.

M. Paul Péronel l'attendait dans le petit salon sans lumière.

En lui touchant la main, il sentit qu'une fièvre la brûlait. Il se mit à causer à mi-voix, tendre et galant, berçant cette âme épuisée au charme de paroles amoureuses. Elle l'écoutait sans répondre, pensant à l'autre, croyant entendre l'autre, croyant le sentir contre elle, dans une sorte d'hallucination. Elle ne voyait que lui, ne se rappelait plus qu'il existait un autre homme au monde, et quand son oreille tressaillait à ces trois syllabes: «Je vous aime», c'était lui, l'autre, qui les disait, qui baisait ses doigts, c'était lui qui serrait sa poitrine comme tout à l'heure dans le coupé, c'était lui qui jetait sur ses lèvres ces caresses victorieuses, c'était lui qu'elle étreignait, qu'elle enlaçait, qu'elle appelait de tout l'élan de son cœur, de toute l'ardeur exaspérée de son corps.

Quand elle s'éveilla de ce songe, elle poussa un cri épouvantable.

Le capitaine Fracasse, à genoux près d'elle, la remerciait passionnément en couvrant de baisers ses cheveux dénoués. Elle cria: «Allez-vous-en, allez-vous-en, allez-vous-en.»

Et comme il ne comprenait pas et cherchait à ressaisir sa taille, elle se tordit en bégayant: «Vous êtes infâme, je vous hais, vous m'avez volée, allez-vous-en.»

Il se releva, abasourdi, prit son chapeau et s'en alla.

Le lendemain, elle retournait au val de Ciré. Son mari, surpris, lui reprocha ce coup de tête. «Je ne pouvais plus vivre loin de toi», dit-elle.

Il la trouva changée de caractère, plus triste qu'autrefois, et quand il lui demandait: «Qu'as-tu donc, tu sembles malheureuse. Que désires-tu?» Elle répondait: «Rien. Il n'y a que les rêves de bons dans la vie.»

Mouton Fidèle vint la voir l'été suivant.

Elle le reçut sans trouble et sans regrets, comprenant soudain qu'elle ne l'avait jamais aimé qu'en un songe dont Paul Péronel l'avait brutalement réveillée.

Mais le jeune homme, qui l'adorait toujours, pensait en s'en retournant: «Les femmes sont vraiment bien bizarres, compliquées et inexplicables.»

Réveil a paru dans le Gil-Blas du mardi 20 février 1883, sous la signature: Maufrigneuse.


UNE RUSE.

Ils bavardaient au coin du feu, le vieux médecin et la jeune malade. Elle n'était qu'un peu souffrante de ces malaises féminins qu'ont souvent les jolies femmes: un peu d'anémie, des nerfs, et un soupçon de fatigue, de cette fatigue qu'éprouvent parfois les nouveaux époux à la fin du premier mois d'union, quand ils ont fait un mariage d'amour.

Elle était étendue sur sa chaise longue et causait: «Non, docteur, je ne comprendrai jamais qu'une femme trompe son mari. J'admets même qu'elle ne l'aime pas, qu'elle ne tienne aucun compte de ses promesses, de ses serments! Mais comment oser se donner à un autre homme! Comment cacher cela aux yeux de tous. Comment pouvoir aimer dans le mensonge et dans la trahison?»

Le médecin souriait.

«Quant à cela, c'est facile. Je vous assure qu'on ne réfléchit guère à toutes ces subtilités quand l'envie vous prend de faillir. Je suis même certain qu'une femme n'est mûre pour l'amour vrai qu'après avoir passé par toutes les promiscuités et tous les dégoûts du mariage qui n'est, suivant un homme illustre, qu'un échange de mauvaise humeur pendant le jour, et de mauvaises odeurs pendant la nuit. Rien de plus vrai. Une femme ne peut aimer passionnément qu'après avoir été mariée. Si je la pouvais comparer à une maison, je dirais qu'elle n'est habitable que lorsqu'un mari a essuyé les plâtres.

Quant à la dissimulation, toutes les femmes en ont à revendre en ces occasions-là. Les plus simples sont merveilleuses, et se tirent avec génie des cas les plus difficiles.»

Mais la jeune femme semblait incrédule...

«Non, docteur, on ne s'avise jamais qu'après coup de ce qu'on aurait dû faire dans les occasions périlleuses, et les femmes sont certes encore plus disposées que les hommes à perdre la tête.»

Le médecin leva les bras.

«Après coup, dites-vous? Nous autres, nous n'avons l'inspiration qu'après coup. Mais vous!... Tenez, je vais vous raconter une petite histoire arrivée à une de mes clientes à qui j'aurais donné le bon Dieu sans confession, comme on dit.

«Ceci s'est passé dans une ville de province.

«Un soir, comme je dormais profondément de ce pesant premier sommeil si difficile à troubler, il me sembla, dans un rêve obscur, que les cloches de la ville sonnaient au feu.

«Tout à coup je m'éveillai: c'était ma sonnette, celle de la rue, qui tintait désespérément. Comme mon domestique ne semblait point répondre, j'agitai à mon tour le cordon pendu dans mon lit, et bientôt des portes battirent, des pas troublèrent le silence de la maison dormante; puis Jean parut, tenant une lettre qui disait: «Mme Lelièvre prie avec instance M. le docteur Siméon de passer chez elle immédiatement.»

«Je réfléchis quelques secondes; je pensais: Crise de nerfs, vapeurs, tralala, je suis trop fatigué. Et je répondis: «Le docteur Siméon, fort souffrant, prie Mme Lelièvre de vouloir bien appeler son confrère M. Bonnet.»

«Puis, je donnai le billet sous enveloppe et je me rendormis.

«Une demi-heure plus tard environ, la sonnette de la rue appela de nouveau, et Jean vint dire: «C'est quelqu'un, un homme ou une femme (je ne sais pas au juste, tant il est caché), qui voudrait parler bien vite à monsieur. Il dit qu'il y va de la vie de deux personnes.»

«Je me dressai. «Faites entrer.»

«J'attendis, assis dans mon lit.

«Une espèce de fantôme noir apparut et dès que Jean fut sorti, se découvrit. C'était Mme Berthe Lelièvre, une toute jeune femme, mariée depuis trois ans avec un gros commerçant de la ville qui passait pour avoir épousé la plus jolie personne de la province.

«Elle était horriblement pâle, avec ces crispations de visage des gens affolés, et ses mains tremblaient; deux fois elle essaya de parler sans qu'un son pût sortir de sa bouche. Enfin, elle balbutia: «Vite, vite... vite... Docteur... Venez. Mon... mon amant est mort dans ma chambre...»

«Elle s'arrêta suffoquant, puis reprit: «Mon mari va... va rentrer du cercle...»

«Je sautai sur mes pieds, sans même songer que j'étais en chemise, et je m'habillai en quelques secondes. Puis je demandai: «C'est vous-même qui êtes venue tout à l'heure?» Elle, debout comme une statue, pétrifiée par l'angoisse, murmura: «Non... c'est ma bonne... elle sait...» Puis, après un silence: «Moi, j'étais restée... près de lui.» Et une sorte de cri de douleur horrible sortit de ses lèvres, et, après un étouffement qui la fit râler, elle pleura, elle pleura éperdument avec des sanglots et des spasmes pendant une minute ou deux; puis, ses larmes, soudain, s'arrêtèrent, se tarirent, comme séchées en dedans par du feu, et redevenue tragiquement calme: «Allons vite!» dit-elle.

«J'étais prêt, mais je m'écriai: «Sacrebleu, je n'ai pas dit d'atteler mon coupé.» Elle répondit: «J'en ai un, j'ai le sien qui l'attendait.» Elle s'enveloppa jusqu'aux cheveux. Nous partîmes.

«Quand elle fut à mon côté, dans l'obscurité de la voiture, elle me saisit brusquement la main et, la broyant dans ses doigts fins, elle balbutia avec des secousses dans la voix, des secousses venues du cœur déchiré: «Oh! si vous saviez, si vous saviez comme je souffre! Je l'aimais, je l'aimais éperdument, comme une insensée, depuis six mois.»

«Je demandai: «Est-on réveillé, chez vous?» Elle répondit: «Non, personne, excepté Rose, qui sait tout.»

«On s'arrêta devant sa porte; tous dormaient, en effet, dans la maison; nous sommes entrés sans bruit avec un passe-partout; et nous voilà montant sur la pointe des pieds. La bonne, effarée, était assise par terre au haut de l'escalier, avec une bougie allumée à son côté, n'ayant pas osé demeurer près du mort.

«Et je pénétrai dans la chambre. Elle était bouleversée comme après une lutte. Le lit fripé, meurtri, défait, restait ouvert, semblait attendre; un drap traînait jusqu'au tapis; des serviettes mouillées, dont on avait battu les tempes du jeune homme, gisaient à terre à côté d'une cuvette et d'un verre. Et une singulière odeur de vinaigre de cuisine mêlée à des souffles de Lubin écœurait dès la porte.

«Tout de son long, sur le dos, au milieu de la chambre, le cadavre était étendu.

«Je m'approchai; je le considérai; je le tâtai; j'ouvris les yeux; je palpai les mains, puis, me tournant vers les deux femmes qui grelottaient comme si elles eussent été gelées, je leur dis: «Aidez-moi à le porter sur le lit.» Et on le coucha doucement. Alors, j'auscultai le cœur et je posai une glace devant la bouche; puis je murmurai: «C'est fini, habillons-le bien vite.» Ce fut une chose affreuse à voir!

«Je prenais un à un les membres comme ceux d'une énorme poupée, et je les tendais aux vêtements qu'apportaient les femmes. On passa les chaussettes, le caleçon, la culotte, le gilet, puis l'habit où nous eûmes beaucoup de mal à faire entrer les bras.

«Quand il fallut boutonner les bottines, les deux femmes se mirent à genoux, tandis que je les éclairais; mais comme les pieds étaient enflés un peu, ce fut effroyablement difficile. N'ayant pas trouvé le tire-boutons, elles avaient pris leurs épingles à cheveux.

«Sitôt que l'horrible toilette fut terminée, je considérai notre œuvre et je dis: «Il faudrait le repeigner un peu.» La bonne alla chercher le démêloir et la brosse de sa maîtresse; mais comme elle tremblait et arrachait, en des mouvements involontaires, les cheveux longs et mêlés, Mme Lelièvre s'empara violemment du peigne, et elle rajusta la chevelure avec douceur, comme si elle l'eût caressée. Elle refit la raie, brossa la barbe, puis roula lentement les moustaches sur son doigt, ainsi qu'elle avait coutume de le faire, sans doute, en des familiarités d'amour.

«Et tout à coup, lâchant ce qu'elle tenait aux mains, elle saisit la tête inerte de son amant, et regarda longuement, désespérément cette face morte qui ne lui souriait plus; puis, s'abattant sur lui, elle l'étreignit à pleins bras, en l'embrassant avec fureur. Ses baisers tombaient, comme des coups, sur la bouche fermée, sur les yeux éteints, sur les tempes, sur le front. Puis, s'approchant de l'oreille, comme s'il eût pu l'entendre encore, comme pour balbutier le mot qui fait plus ardentes les étreintes, elle répéta, dix fois de suite, d'une voix déchirante: «Adieu, chéri.»

«Mais la pendule sonna minuit.

«J'eus un sursaut: «Bigre, minuit, c'est l'heure où ferme le cercle. Allons, madame, de l'énergie.»

«Elle se redressa. J'ordonnai: «Portons-le dans le salon.» Nous le prîmes tous trois, et l'ayant emporté, je le fis asseoir sur un canapé, puis j'allumai les candélabres.

«La porte de la rue s'ouvrit et se referma lourdement. C'était Lui déjà. Je criai: «Rose, vite, apportez-moi les serviettes et la cuvette, et refaites la chambre, dépêchez-vous, nom de Dieu! Voilà M. Lelièvre qui rentre.»

«J'entendis les pas monter, s'approcher. Des mains, dans l'ombre, palpaient les murs. Alors j'appelai: «Par ici, mon cher, nous «avons eu un accident.»

«Et le mari stupéfait parut sur le seuil, un cigare à la bouche. Il demanda: «Quoi? Qu'y a-t-il? Qu'est-ce que cela?»

«J'allai vers lui: «Mon bon, vous nous voyez dans un rude embarras. J'étais resté tard à bavarder chez vous avec votre femme et notre ami qui m'avait amené dans sa voiture. Voilà qu'il s'est affaissé tout à coup, et depuis deux heures, malgré nos soins, il demeure sans connaissance. Je n'ai pas voulu appeler des étrangers. Aidez-moi donc à le faire descendre; je le soignerai mieux chez lui.»

«L'époux surpris, mais sans méfiance, ôta son chapeau; puis il empoigna sous ses bras son rival désormais inoffensif. Je m'attelai entre les jambes, comme un cheval entre deux brancards, et nous voilà descendant l'escalier, éclairés maintenant par la femme.

«Lorsque nous fûmes devant la porte, je redressai le cadavre et je lui parlai, l'encourageant pour tromper son cocher: «Allons, mon brave ami, ce ne sera rien; vous vous sentez déjà mieux, n'est-ce pas? Du courage, voyons, un peu de courage, faites un petit effort, et c'est fini.»

«Comme je sentais qu'il allait s'écrouler, qu'il me glissait entre les mains, je lui flanquai un grand coup d'épaule qui le jeta en avant et le fit basculer dans la voiture, puis je montai derrière lui.

«Le mari, inquiet, me demandait: «Croyez-vous que ce soit grave?» Je répondis: «Non» en souriant et je regardai la femme. Elle avait passé son bras sous celui de l'époux légitime et elle plongeait son œil fixe dans le fond obscur du coupé.

«Je serrai les mains, et je donnai l'ordre de partir. Tout le long de la route le mort me retomba sur l'oreille droite.

«Quand nous fûmes arrivés chez lui, j'annonçai qu'il avait perdu connaissance en chemin. J'aidai à le remonter dans sa chambre; puis je constatai le décès; je jouai toute une nouvelle comédie devant sa famille éperdue. Enfin, je regagnai mon lit, non sans jurer contre les amoureux.»

Le docteur se tut, souriant toujours.

La jeune femme crispée demanda:

«Pourquoi m'avez-vous raconté cette épouvantable histoire?»

Il salua galamment.

«Pour vous offrir mes services, à l'occasion.»

Une Ruse a paru dans le Gil-Blas du lundi 25 septembre 1882, sous la signature: Maufrigneuse.


À CHEVAL.

Les pauvres gens vivaient péniblement des petits appointements du mari. Deux enfants étaient nés depuis leur mariage, et la gêne première était devenue une de ces misères humbles, voilées, honteuses, une misère de famille noble qui veut tenir son rang quand même.

Hector de Gribelin avait été élevé en province, dans le manoir paternel, par un vieil abbé précepteur. On n'était pas riche, mais on vivotait en gardant les apparences.

Puis, à vingt ans, on lui avait cherché une position, et il était entré, commis à quinze cents francs, au Ministère de la Marine. Il avait échoué sur cet écueil comme tous ceux qui ne sont point préparés de bonne heure au rude combat de la vie, tous ceux qui voient l'existence à travers un nuage, qui ignorent les moyens et les résistances, en qui on n'a pas développé dès l'enfance des aptitudes spéciales, des facultés particulières, une âpre énergie à la lutte, tous ceux à qui on n'a pas remis une arme ou un outil dans la main.

Ses trois premières années de bureau furent horribles.

Il avait retrouvé quelques amis de sa famille, vieilles gens attardés et peu fortunés aussi, qui vivaient dans les rues nobles, les tristes rues du faubourg Saint-Germain, et il s'était fait un cercle de connaissances.

Étrangers à la vie moderne, humbles et fiers, ces aristocrates nécessiteux habitaient les étages élevés de maisons endormies. Du haut en bas de ces demeures, les locataires étaient titrés; mais l'argent semblait rare au premier comme au sixième.

Les éternels préjugés, la préoccupation du rang, le souci de ne pas déchoir, hantaient ces familles autrefois brillantes, et ruinées par l'inaction des hommes. Hector de Gribelin rencontra dans ce monde une jeune fille noble et pauvre comme lui, et l'épousa.

Ils eurent deux enfants en quatre ans.

Pendant quatre années encore, ce ménage, harcelé par la misère, ne connut d'autres distractions que la promenade aux Champs-Élysées, le dimanche, et quelques soirées au théâtre, une ou deux par hiver, grâce à des billets de faveur offerts par un collègue.

Mais voilà que, vers le printemps, un travail supplémentaire fut confié à l'employé par son chef; et il reçut une gratification extraordinaire de trois cents francs.

En rapportant cet argent, il dit à sa femme:

«Ma chère Henriette, il faut nous offrir quelque chose, par exemple une partie de plaisir pour les enfants.»

Et après une longue discussion, il fut décidé qu'on irait déjeuner à la campagne.

«Ma foi, s'écria Hector, une fois n'est pas coutume; nous louerons un break pour toi, les petits et la bonne, et moi je prendrai un cheval au manège. Cela me fera du bien.»

Et pendant toute la semaine on ne parla que de l'excursion projetée.

Chaque soir, en rentrant du bureau, Hector saisissait son fils aîné, le plaçait à califourchon sur sa jambe, et, en le faisant sauter de toute sa force, il lui disait:

«Voilà comment il galopera, papa, dimanche prochain, à la promenade.»

Et le gamin, tout le jour, enfourchait les chaises et les traînait autour de la salle en criant:

«C'est papa à dada.»

Et la bonne elle-même regardait monsieur d'un œil émerveillé, en songeant qu'il accompagnerait la voiture à cheval; et pendant tous les repas elle l'écoutait parler d'équitation, raconter ses exploits de jadis, chez son père. Oh! il avait été à bonne école, et, une fois la bête entre ses jambes, il ne craignait rien, mais rien!

Il répétait à sa femme en se frottant les mains:

«Si on pouvait me donner un animal un peu difficile, je serais enchanté. Tu verras comme je monte; et, si tu veux, nous reviendrons par les Champs-Élysées au moment du retour du Bois. Comme nous ferons bonne figure, je ne serais pas fâché de rencontrer quelqu'un du Ministère. Il n'en faut pas plus pour se faire respecter des chefs.»

Au jour dit, la voiture et le cheval arrivèrent en même temps devant la porte. Il descendit aussitôt, pour examiner sa monture. Il avait fait coudre des sous-pieds à son pantalon et manœuvrait une cravache achetée la veille.

Il leva et palpa, l'une après l'autre, les quatre jambes de la bête, tâta le cou, les côtes, les jarrets, éprouva du doigt les reins, ouvrit la bouche, examina les dents, déclara son âge, et, comme toute la famille descendait, il fit une sorte de petit cours théorique et pratique sur le cheval en général et en particulier sur celui-là qu'il reconnaissait excellent.

Quand tout le monde fut bien placé dans la voiture, il vérifia les sangles de la selle; puis, s'enlevant sur un étrier, retomba sur l'animal, qui se mit à danser sous la charge et faillit désarçonner son cavalier.

Hector, ému, tâchait de le calmer:

«Allons, tout beau, mon ami, tout beau.»

Puis quand le porteur eut repris sa tranquillité et le porté son aplomb, celui-ci demanda:

«Est-on prêt?»

Toutes les voix répondirent:

«Oui.»

Alors, il commanda:

«En route!»

Et la cavalcade s'éloigna.

Tous les regards étaient tendus sur lui. Il trottait à l'anglaise en exagérant les ressauts. A peine était-il retombé sur la selle qu'il rebondissait comme pour monter dans l'espace. Souvent il semblait prêt à s'abattre sur la crinière, et il tenait ses yeux fixes devant lui, ayant la figure crispée et les joues pâles.

Sa femme, gardant sur ses genoux un des enfants, et la bonne qui portait l'autre, répétaient sans cesse:

«Regardez papa, regardez papa!»

Et les deux gamins, grisés par le mouvement, la joie et l'air vif, poussaient des cris aigus. Le cheval, effrayé par ces clameurs, finit par prendre le galop, et, pendant que le cavalier s'efforçait de l'arrêter, le chapeau roula par terre. Il fallut que le cocher descendît de son siège pour ramasser cette coiffure, et, quand Hector l'eut reçue de ses mains, il s'adressa de loin à sa femme:

«Empêche donc les enfants de crier comme ça, tu me ferais emporter!»

On déjeuna sur l'herbe, dans le bois du Vésinet, avec les provisions déposées dans les coffres.

Bien que le cocher prît soin des trois chevaux, Hector à tout moment se levait pour aller voir si le sien ne manquait de rien et il le caressait sur le cou, lui faisant manger du pain, des gâteaux, du sucre.

Il déclara:

«C'est un rude trotteur. Il m'a même un peu secoué dans les premiers moments; mais tu as vu que je m'y suis vite remis; il a reconnu son maître; il ne bougera plus maintenant.»

Comme il avait été décidé, on revint par les Champs-Élysées.

La vaste avenue fourmillait de voitures. Et, sur les côtés, les promeneurs étaient si nombreux qu'on eût dit deux longs rubans noirs se déroulant, depuis l'Arc de Triomphe jusqu'à la place de la Concorde. Une averse de soleil tombait sur tout ce monde, faisait étinceler le vernis des calèches, l'acier des harnais, les poignées des portières.

Une folie de mouvement, une ivresse de vie semblait agiter cette foule de gens, d'équipages et de bêtes. Et l'Obélisque, là-bas, se dressait dans une buée d'or.

Le cheval d'Hector, dès qu'il eut dépassé l'Arc de Triomphe, fut saisi soudain d'une ardeur nouvelle, et il filait à travers les roues, au grand trot, vers l'écurie, malgré toutes les tentatives d'apaisement de son cavalier.

La voiture était loin maintenant, loin derrière, et voilà qu'en face du Palais de l'Industrie, l'animal se voyant du champ, tourna à droite et prit le galop.

Une vieille femme en tablier traversait la chaussée d'un pas tranquille; elle se trouvait juste sur le chemin d'Hector, qui arrivait à fond de train. Impuissant à maîtriser sa bête, il se mit à crier de toute sa force:

«Holà! hé! holà! là-bas!»

Elle était sourde peut-être, car elle continua paisiblement sa route jusqu'au moment où, heurtée par le poitrail du cheval lancé comme une locomotive, elle alla rouler dix pas plus loin, les jupes en l'air, après trois culbutes sur la tête.

Des voix criaient:

«Arrêtez-le!»

Hector, éperdu, se cramponnait à la crinière en hurlant:

«Au secours!»

Une secousse terrible le fit passer comme une balle par-dessus les oreilles de son coursier et tomber dans les bras d'un sergent de ville qui venait de se jeter à sa rencontre.

En une seconde, un groupe furieux, gesticulant, vociférant, se forma autour de lui. Un vieux monsieur surtout, un vieux monsieur portant une grande décoration ronde et de grandes moustaches blanches, semblait exaspéré. Il répétait:

«Sacrebleu, quand on est maladroit comme ça, on reste chez soi. On ne vient pas tuer les gens dans la rue quand on ne sait pas conduire un cheval.»

Mais quatre hommes, portant la vieille, apparurent. Elle semblait morte, avec sa figure jaune et son bonnet de travers, tout gris de poussière.

«Portez cette femme chez un pharmacien, commanda le vieux monsieur, et allons chez le commissaire de police.»

Hector, entre les deux agents, se mit en route. Un troisième tenait son cheval. Une foule suivait; et soudain le break parut. Sa femme s'élança, la bonne perdait la tête, les marmots piaillaient. Il expliqua qu'il allait rentrer, qu'il avait renversé une femme, que ce n'était rien. Et sa famille, affolée, s'éloigna.

Chez le commissaire, l'explication fut courte. Il donna son nom, Hector de Gribelin, attaché au Ministère de la Marine, et on attendit des nouvelles de la blessée. Un agent envoyé aux renseignements revint. Elle avait repris connaissance, mais elle souffrait effroyablement en dedans, disait-elle. C'était une femme de ménage, âgée de soixante-cinq ans, et dénommée Mme Simon.

Quand il sut qu'elle n'était pas morte, Hector reprit espoir et promit de subvenir aux frais de sa guérison. Puis il courut chez le pharmacien.

Une cohue stationnait devant la porte; la bonne femme, affaissée dans un fauteuil, geignait, les mains inertes, la face abrutie. Deux médecins l'examinaient encore. Aucun membre n'était cassé, mais on craignait une lésion interne.

Hector lui parla:

«Souffrez-vous beaucoup?

—Oh! oui.

—Où ça?

—C'est comme un feu que j'aurais dans les estomacs.»

Un médecin s'approcha:

«C'est vous, monsieur, qui êtes l'auteur de l'accident?

—Oui, monsieur.

—Il faudrait envoyer cette femme dans une maison de santé; j'en connais une où on la recevrait à six francs par jour. Voulez-vous que je m'en charge?»

Hector, ravi, remercia et rentra chez lui soulagé.

Sa femme l'attendait dans les larmes: il l'apaisa:

«Ce n'est rien, cette dame Simon va déjà mieux, dans trois jours il n'y paraîtra plus; je l'ai envoyée dans une maison de santé; ce n'est rien.»

Ce n'est rien!

En sortant de son bureau, le lendemain, il alla prendre des nouvelles de Mme Simon. Il la trouva en train de manger un bouillon gras d'un air satisfait.

«Eh bien?» dit-il.

Elle répondit:

«Oh! mon pauv' monsieur, ça n' change pas. Je me sens quasiment anéantie. N'y a pas de mieux.»

Le médecin déclara qu'il fallait attendre, une complication pouvant survenir.

Il attendit trois jours, puis il revint. La vieille femme, le teint clair, l'œil limpide, se mit à geindre en l'apercevant:

«Je n' peux pu r'muer, mon pauv' monsieur; je n'peux pu. J'en ai pour jusqu'à la fin de mes jours.»

Un frisson courut dans les os d'Hector. Il demanda le médecin. Le médecin leva les bras:

«Que voulez-vous, monsieur, je ne sais pas, moi. Elle hurle quand on essaye de la soulever. On ne peut même changer de place son fauteuil sans lui faire pousser des cris déchirants. Je dois croire ce qu'elle me dit, monsieur; je ne suis pas dedans. Tant que je ne l'aurai pas vue marcher, je n'ai pas le droit de supposer un mensonge de sa part.»

La vieille écoutait, immobile, l'œil sournois.

Huit jours se passèrent; puis quinze, puis un mois. Mme Simon ne quittait pas son fauteuil. Elle mangeait du matin au soir, engraissait, causait gaiement avec les autres malades, semblait accoutumée à l'immobilité comme si c'eût été le repos bien gagné par ses cinquante ans d'escaliers montés et descendus, de matelas retournés, de charbon porté d'étage en étage, de coups de balai et de coups de brosse.

Hector éperdu venait chaque jour; chaque jour il la trouvait tranquille et sereine, et déclarant:

«Je n' peux pu remuer, mon pauv' monsieur, je n' peux pu.»

Chaque soir, Mme de Gribelin demandait, dévorée d'angoisses:

«Et Mme Simon?»

Et, chaque fois, il répondait avec un abattement désespéré:

«Rien de changé, absolument rien!»

On renvoya la bonne, dont les gages devenaient trop lourds. On économisa davantage encore; la gratification tout entière y passa.

Alors Hector assembla quatre grands médecins qui se réunirent autour de la vieille. Elle se laissa examiner, tâter, palper, en les guettant d'un œil malin.

«Il faut la faire marcher,» dit l'un.

Elle s'écria:

«Je n' peux pu, mes bons messieurs, je n' peux pu!»

Alors ils l'empoignèrent, la soulevèrent, la traînèrent quelques pas; mais elle leur échappa des mains et s'écroula sur le plancher en poussant des clameurs si épouvantables qu'ils la reportèrent sur son siège avec des précautions infinies.

Ils émirent une opinion discrète, concluant cependant à l'impossibilité du travail.

Et, quand Hector apporta cette nouvelle à sa femme, elle se laissa choir sur une chaise en balbutiant:

«Il vaudrait mieux encore la prendre ici, ça nous coûterait moins cher.»

Il bondit:

«Ici, chez nous, y penses-tu?»

Mais elle répondit, résignée à tout maintenant, et avec des larmes dans les yeux:

«Que veux-tu, mon ami, ce n'est pas ma faute!...»

A Cheval a paru dans le Gaulois du dimanche 14 janvier 1883.


UN RÉVEILLON.

Je ne sais plus au juste l'année. Depuis un mois entier je chassais avec emportement, avec une joie sauvage, avec cette ardeur qu'on a pour les passions nouvelles.

J'étais en Normandie, chez un parent non marié, Jules de Banneville, seul avec lui, sa bonne, un valet et un garde dans son château seigneurial. Ce château, vieux bâtiment grisâtre entouré de sapins gémissants, au centre de longues avenues de chênes où galopait le vent, semblait abandonné depuis des siècles. Un antique mobilier habitait seul les pièces toujours fermées, où jadis ces gens, dont on voyait les portraits accrochés dans un corridor aussi tempétueux que les avenues, recevaient cérémonieusement les nobles voisins.

Quant à nous, nous nous étions réfugiés simplement dans la cuisine, seul coin habitable du manoir, une immense cuisine dont les lointains sombres s'éclairaient quand on jetait une bourrée nouvelle dans la vaste cheminée. Puis, chaque soir, après une douce somnolence devant le feu, après que nos bottes trempées avaient fumé longtemps et que nos chiens d'arrêt, couchés en rond entre nos jambes, avaient rêvé de chasse en aboyant comme des somnambules, nous montions dans notre chambre.

C'était l'unique pièce qu'on eût fait plafonner et plâtrer partout, à cause des souris. Mais elle était demeurée nue, blanchie seulement à la chaux, avec des fusils, des fouets à chiens et des cors de chasse accrochés aux murs; et nous nous glissions grelottants dans nos lits, aux deux coins de cette case sibérienne.

A une lieue en face du château, la falaise à pic tombait dans la mer, et les puissants souffles de l'Océan, jour et nuit, faisaient soupirer les grands arbres courbés, pleurer le toit et les girouettes, crier tout le vénérable bâtiment qui s'emplissait de vent par ses tuiles disjointes, ses cheminées larges comme des gouffres, ses fenêtres qui ne fermaient plus.

Ce jour-là il avait gelé horriblement. Le soir était venu. Nous allions nous mettre à table devant le grand feu de la haute cheminée où rôtissait un râble de lièvre flanqué de deux perdrix qui sentaient bon.

Mon cousin leva la tête: «Il ne fera pas chaud en se couchant,» dit-il.

Indifférent, je répliquai: «Non, mais nous aurons du canard aux étangs, demain matin.»

La servante qui mettait notre couvert à un bout de la table, et celui des domestiques à l'autre bout, demanda: «Ces messieurs savent-ils que c'est ce soir le réveillon?»

Nous n'en savions rien assurément, car nous ne regardions guère le calendrier. Mon compagnon reprit: «Alors, c'est ce soir aussi la messe de minuit. C'est donc pour cela qu'on a sonné toute la journée!»

La servante répliqua: «Oui et non, monsieur; on a sonné aussi parce que le père Fournel est mort.»

Le père Fournel, ancien berger, était une célébrité du pays. Âgé de quatre-vingt-seize ans, il n'avait jamais été malade jusqu'au moment où, un mois auparavant, il avait pris froid, étant tombé dans une mare par une nuit obscure. Le lendemain il s'était mis au lit. Depuis lors il agonisait.

Mon cousin se tourna vers moi: «Si tu veux, dit-il, nous irons tout à l'heure voir ces pauvres gens.» Il voulait parler de la famille du vieux, son petit-fils, âgé de cinquante-huit ans, et sa petite-belle-fille, d'une année plus jeune. La génération intermédiaire n'existait plus depuis longtemps. Ils habitaient une lamentable masure, à l'entrée du hameau, sur la droite.

Mais je ne sais pourquoi cette idée de Noël, au fond de cette solitude, nous mit en humeur de causer. Tous les deux, en tête-à-tête, nous nous racontions des histoires de réveillons anciens, des aventures de cette nuit folle, les bonnes fortunes passées et les réveils du lendemain, les réveils à deux avec leurs surprises hasardeuses, l'étonnement des découvertes.

De cette façon, notre dîner dura longtemps. De nombreuses pipes le suivirent, et, envahis par ces gaietés de solitaires, ces gaietés communicatives qui naissent soudain entre deux intimes amis, nous parlions sans repos, fouillant en nous pour nous dire ces souvenirs confidentiels du cœur qui s'échappent en ces heures d'effusion.

La bonne, partie depuis longtemps, reparut: «Je vais à la messe, monsieur.

—Déjà!

—Il est minuit moins trois quarts.

—Si nous allions aussi jusqu'à l'église? demanda Jules, cette messe de Noël est bien curieuse aux champs.»

J'acceptai et nous partîmes, enveloppés en nos fourrures de chasse.

Un froid aigu piquait le visage, faisait pleurer les yeux. L'air cru saisissait les poumons, desséchait la gorge. Le ciel profond, net et dur, était criblé d'étoiles qu'on eût dit pâlies par la gelée; elles scintillaient non point comme des feux, mais comme des astres de glace, des cristallisations brillantes. Au loin, sur la terre d'airain, sèche et retentissante, les sabots des paysans sonnaient, et, par tout l'horizon, les petites cloches des villages, tintant, jetaient leurs notes grêles comme frileuses aussi, dans la vaste nuit glaciale.

La campagne ne dormait point. Des coqs, trompés par ces bruits, chantaient, et en passant le long des étables, on entendait remuer les bêtes troublées par ces rumeurs de vie.

En approchant du hameau, Jules se ressouvint des Fournel.—«Voici leur baraque, dit-il, entrons!»

Il frappa longtemps en vain. Alors une voisine, qui sortait de chez elle pour se rendre à l'église, nous ayant aperçus: «Ils sont à la messe, messieurs, ils vont prier pour le père.

—Nous les verrons en sortant,» dit mon cousin.

La lune à son déclin profilait au bord de l'horizon sa silhouette de faucille au milieu de cette semaille infinie de grains luisants jetés à poignée dans l'espace. Et par la campagne noire, des petits feux tremblants s'en venaient de partout vers le clocher pointu qui sonnait sans répit. Entre les cours des fermes plantées d'arbres, au milieu des plaines sombres, ils sautillaient, ces feux, en rasant la terre. C'étaient les lanternes de corne que portaient les paysans devant leurs femmes en bonnet blanc, enveloppées de longues mantes noires, et suivies des mioches mal éveillés, se tenant la main dans la nuit.

Par la porte ouverte de l'église, on apercevait le chœur illuminé. Une guirlande de chandelles d'un sou faisait le tour de la pauvre nef, et par terre, dans une chapelle à gauche, un gros Enfant-Jésus de cire étalait sur de la vraie paille, au milieu des branches de sapin, sa nudité rose et maniérée.

L'office commençait. Les paysans courbés, les femmes à genoux, priaient. Ces simples gens, relevés par la nuit froide, regardaient, tout remués, l'image grossièrement peinte, et ils joignaient les mains, naïvement convaincus autant qu'intimidés par l'humble splendeur de cette représentation puérile.

L'air glacé faisait palpiter les flammes. Jules me dit: «Sortons! on est encore mieux dehors.»

Et sur la route déserte, pendant que tous les campagnards prosternés grelottaient dévotement, nous nous mîmes à recauser de nos souvenirs, si longtemps que l'office était fini quand nous revînmes au hameau.

Un filet de lumière passait sous la porte des Fournel. «Ils veillent leur mort, dit mon cousin. Entrons enfin chez ces pauvres gens, cela leur fera plaisir.»

Dans la cheminée, quelques tisons agonisaient. La pièce noire, vernie de saleté, avec ses solives vermoulues brunies par le temps, était pleine d'une odeur suffocante de boudin grillé. Au milieu de la grande table, sous laquelle la huche au pain s'arrondissait comme un ventre dans toute sa longueur, une chandelle, dans un chandelier de fer tordu, filait jusqu'au plafond l'âcre fumée de sa mèche en champignon.—Et les deux Fournel, l'homme et la femme, réveillonnaient en tête-à-tête.

Mornes, avec l'air navré et la face abrutie des paysans, ils mangeaient gravement sans dire un mot. Dans une seule assiette, posée entre eux, un grand morceau de boudin dégageait sa vapeur empestante. De temps en temps, ils en arrachaient un bout avec la pointe de leur couteau, l'écrasaient sur leur pain qu'ils coupaient en bouchées, puis mâchaient avec lenteur.

Quand le verre de l'homme était vide, la femme, prenant la cruche au cidre, le remplissait.

A notre entrée, ils se levèrent, nous firent asseoir, nous offrirent de «faire comme eux» et, sur notre refus, se remirent à manger.

Au bout de quelques minutes de silence, mon cousin demanda: «Eh bien, Anthime, votre grand-père est mort?

—Oui, mon pauv' monsieur, il a passé tantôt.»

Le silence recommença. La femme, par politesse, moucha la chandelle. Alors, pour dire quelque chose, j'ajoutai: «Il était bien vieux.»

Sa petite-belle-fille de cinquante-sept ans reprit: «Oh! son temps était terminé, il n'avait plus rien à faire ici.»

Soudain, le désir me vint de regarder le cadavre de ce centenaire, et je priai qu'on me le montrât.

Les deux paysans, jusque-là placides, s'émurent brusquement. Leurs yeux inquiets s'interrogèrent, et ils ne répondirent pas.

Mon cousin, voyant leur trouble, insista.

L'homme alors, d'un air soupçonneux et sournois, demanda: «A quoi qu'ça vous servirait?

—A rien, dit Jules, mais ça se fait tous les jours; pourquoi ne voulez-vous pas le montrer?»

Le paysan haussa les épaules. «Oh! moi, j'veux ben; seulement, à c'te heure-ci, c'est malaisé.»

Mille suppositions nous passaient dans l'esprit. Comme les petits-enfants du mort ne remuaient toujours pas et demeuraient face à face, les yeux baissés, avec cette tête de bois des gens mécontents, qui semble dire: «Allez-vous-en», mon cousin parla avec autorité: «Allons, Anthime, levez-vous, et conduisez-nous dans sa chambre.» Mais l'homme, ayant pris son parti, répondit d'un air renfrogné: «C'est pas la peine, il n'y est pu, monsieur.

—Mais alors, où donc est-il?»

La femme coupa la parole à son mari:

«J'vas vous dire: J'l'avons mis jusqu'à d'main dans la huche, parce que j'avions point d'place.»

Et, retirant l'assiette au boudin, elle leva le couvercle de leur table, se pencha avec la chandelle pour éclairer l'intérieur du grand coffre béant, au fond duquel nous aperçûmes quelque chose de gris, une sorte de long paquet d'où sortait, par un bout, une tête maigre avec des cheveux blancs ébouriffés, et, par l'autre bout, deux pieds nus.