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Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 05 cover

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 05

Chapter 12: X
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About This Book

The novel traces the life of a young woman who leaves a cloistered upbringing for her family estate, enters an idealized marriage that gradually yields disillusionment, and endures social constraints, personal betrayals, and emotional decline. The narrative emphasizes everyday detail and realistic observation, moving chronologically through courtship, domestic disappointments, motherhood, and local social maneuvering to show how expectation and habit shape fate. Recurring themes include illusion versus reality, the limits of compassion, the burden of social convention, and the slow erosion of hope. The tone remains observational, combining intimate psychological insight with precise depictions of provincial life.

C'étaient de ces gens à étiquette dont l'esprit, les sentiments et les paroles semblent toujours sur des échasses.

Ils parlaient seuls, sans attendre les réponses, souriant d'un air indifférent, semblaient toujours accomplir la fonction imposée par leur naissance de recevoir avec politesse les petits nobles des environs.

Jeanne et Julien, perclus, s'efforçaient de plaire, gênés de rester davantage, inhabiles à se retirer; mais la marquise termina elle-même la visite, naturellement, simplement, en arrêtant à point la conversation comme une reine polie qui donne congé.

En revenant, Julien dit: «Si tu veux, nous bornerons là nos visites; moi, les Fourville me suffisent.» Et Jeanne fut de son avis.

Décembre s'écoulait lentement, ce mois noir, trou sombre au fond de l'année. La vie enfermée recommençait comme l'an passé. Jeanne ne s'ennuyait point cependant, toujours préoccupée de Paul que Julien regardait de côté, d'un œil inquiet et mécontent.

Souvent, quand la mère le tenait en ses bras, le caressait avec ces frénésies de tendresses qu'ont les femmes pour leurs enfants, elle le présentait au père en lui disant: «Mais embrasse-le donc; on dirait que tu ne l'aimes pas.» Il effleurait du bout des lèvres, d'un air dégoûté, le front glabre du marmot en décrivant un cercle de tout son corps, comme pour ne point rencontrer les petites mains remuantes et crispées. Puis il s'en allait brusquement; on eût dit qu'une répugnance le chassait.

Le maire, le docteur et le curé venaient dîner de temps en temps; de temps en temps c'étaient les Fourville avec qui on se liait de plus en plus.

Le comte paraissait adorer Paul. Il le tenait sur ses genoux pendant toute la durée des visites, ou même pendant des après-midi tout entiers. Il le maniait d'une façon délicate dans ses grosses mains de colosse, lui chatouillait le bout du nez avec la pointe de ses longues moustaches, puis l'embrassait par élans passionnés, à la façon des mères. Il souffrait continuellement de ce que son mariage demeurât stérile.

Mars fut clair, sec et presque doux. La comtesse Gilberte reparla de promenades à cheval que tous les quatre feraient ensemble. Jeanne, lasse un peu des longs soirs, des longues nuits, des longs jours pareils et monotones, consentit, tout heureuse de ces projets; et pendant une semaine elle s'amusa à confectionner son amazone.

Puis ils commencèrent les excursions. Ils allaient toujours deux par deux, la comtesse et Julien devant, le comte et Jeanne cent pas derrière. Ceux-ci causaient tranquillement, comme deux amis, car ils étaient devenus amis par le contact de leurs âmes droites, de leurs cœurs simples; ceux-là parlaient bas souvent, riaient parfois par éclats violents, se regardaient soudain comme si leurs yeux avaient à se dire des choses que ne prononçaient point leurs bouches; et ils partaient brusquement au galop, poussés par un désir de fuir, d'aller plus loin, très loin.

Puis Gilberte parut devenir irritable. Sa voix vive, apportée par des souffles de brise, arrivait parfois aux oreilles des deux cavaliers attardés. Le comte alors souriait, disait à Jeanne: «Elle n'est pas tous les jours bien levée, ma femme.»

Un soir, en rentrant, comme la comtesse excitait sa jument, la piquant, puis la retenant par secousses brusques, on entendit plusieurs fois Julien lui répéter: «Prenez garde, prenez donc garde, vous allez être emportée.» Elle répliqua: «Tant pis; ce n'est pas votre affaire», d'un ton si clair et si dur que les paroles nettes sonnèrent par la campagne comme si elles restaient suspendues dans l'air.

L'animal se cabrait, ruait, bavait. Soudain le comte inquiet cria de ses forts poumons: «Fais donc attention, Gilberte!» Alors, comme par défi, dans un de ces énervements de femme que rien n'arrête, elle frappa brutalement de sa cravache, entre les deux oreilles, la bête qui se dressa, furieuse, battit l'air de ses jambes de devant, et, retombant, s'élança d'un bond formidable, et détala par la plaine de toute la vigueur de ses jarrets.

Elle franchit d'abord une prairie, puis, se précipitant à travers les labourés, elle soulevait en poussière la terre humide et grasse, et filait si vite qu'on distinguait à peine la monture et l'amazone.

Julien stupéfait restait en place appelant désespérément: «Madame, Madame!»

Mais le comte eut une sorte de grognement, et, se courbant sur l'encolure de son pesant cheval, il le jeta en avant d'une poussée de tout son corps; et il le lança d'une telle allure, l'excitant, l'entraînant, l'affolant avec la voix, le geste et l'éperon, que l'énorme cavalier semblait porter la lourde bête entre ses cuisses et l'enlever comme pour s'envoler. Ils allaient d'une inconcevable vitesse, se ruant droit devant eux; et Jeanne voyait là-bas les deux silhouettes de la femme et du mari, fuir, fuir, diminuer, s'effacer, disparaître, comme on voit deux oiseaux se poursuivant se perdre et s'évanouir à l'horizon.

Alors Julien se rapprocha, toujours au pas, en murmurant d'un air furieux: «Je crois qu'elle est folle aujourd'hui.»

Et tous deux partirent derrière leurs amis, enfoncés maintenant dans une ondulation de la plaine.

Au bout d'un quart d'heure ils les aperçurent qui revenaient; et bientôt ils les joignirent.

Le comte, rouge, en sueur, riant, content, triomphant, tenait de sa poigne irrésistible le cheval frémissant de sa femme. Elle était pâle, avec un visage douloureux et crispé; et elle se soutenait d'une main sur l'épaule de son mari comme si elle allait défaillir.

Jeanne, ce jour-là, comprit que le comte aimait éperdument.

Puis la comtesse pendant le mois qui suivit se montra joyeuse comme elle ne l'avait jamais été. Elle venait plus souvent aux Peuples, riait sans cesse, embrassait Jeanne avec des élans de tendresse. On eût dit qu'un mystérieux ravissement était descendu sur sa vie. Son mari, tout heureux lui-même, ne la quittait point des yeux, et tâchait à tout instant de toucher sa main, sa robe, dans un redoublement de passion.

Il disait, un soir, à Jeanne: «Nous sommes dans le bonheur, en ce moment. Jamais Gilberte n'avait été gentille comme ça. Elle n'a plus de mauvaise humeur, plus de colère. Je sens qu'elle m'aime. Jusqu'à présent je n'en étais pas sûr.»

Julien aussi semblait changé, plus gai, sans impatiences, comme si l'amitié des deux familles avait apporté la paix et la joie dans chacune d'elles.

Le printemps fut singulièrement précoce et chaud.

Depuis les douces matinées jusqu'aux calmes et tièdes soirées, le soleil faisait germer toute la surface de la terre. C'était une brusque et puissante éclosion de tous les germes en même temps, une de ces irrésistibles poussées de sève, une de ces ardeurs à renaître que la nature montre quelquefois en des années privilégiées qui feraient croire à des rajeunissements du monde.

Jeanne se sentait vaguement troublée par cette fermentation de vie. Elle avait des alanguissements subits en face d'une petite fleur dans l'herbe, des mélancolies délicieuses, des heures de mollesse rêvassante.

Puis elle se sentit envahie par des souvenirs attendris des premiers temps de son amour; non qu'il lui revînt au cœur un renouveau d'affection pour Julien, c'était fini, cela, bien fini pour toujours; mais toute sa chair caressée des brises, pénétrée des odeurs du printemps, se troublait, comme sollicitée par quelque invisible et tendre appel.

Elle se plaisait à être seule, à s'abandonner sous la chaleur du soleil, toute parcourue de sensations, de jouissances vagues et sereines qui n'éveillaient point d'idées.

Un matin, comme elle somnolait ainsi, une vision la traversa, une vision rapide de ce trou ensoleillé au milieu des sombres feuillages, dans le petit bois près d'Étretat. C'est là que, pour la première fois, elle avait senti frémir son corps auprès de ce jeune homme qui l'aimait alors; c'est là qu'il avait balbutié, pour la première fois, le timide désir de son cœur; c'est aussi là qu'elle avait cru toucher tout à coup l'avenir radieux de ses espérances.

Et elle voulait revoir ce bois, y faire une sorte de pèlerinage sentimental et superstitieux, comme si un retour à ce lieu devait changer quelque chose à la marche de sa vie.

Julien était parti dès l'aube, elle ne savait où. Elle fit donc seller le petit cheval blanc des Martin, qu'elle montait quelquefois maintenant; et elle partit.

C'était par une de ces journées si tranquilles que rien ne remue nulle part, pas une herbe, pas une feuille; tout semble immobile pour jusqu'à la fin des temps, comme si le vent était mort. On dirait disparus les insectes eux-mêmes.

Un calme brûlant et souverain descendait du soleil, insensiblement, en buée d'or; et Jeanne allait au pas de son bidet, bercée, heureuse. De temps en temps elle levait les yeux pour regarder un tout petit nuage blanc, gros comme une pincée de coton, un flocon de vapeur suspendu, oublié, resté là-haut, tout seul, au milieu du ciel bleu.

Elle descendit dans la vallée qui va se jeter à la mer, entre ces grandes arches de la falaise qu'on nomme les portes d'Étretat, et tout doucement elle gagna le bois. Il pleuvait de la lumière à travers la verdure encore grêle. Elle cherchait l'endroit sans le retrouver, errant par les petits chemins.

Tout à coup, en traversant une longue allée, elle aperçut tout au bout deux chevaux de selle attachés contre un arbre, et elle les reconnut aussitôt; c'étaient ceux de Gilberte et de Julien. La solitude commençait à lui peser; elle fut heureuse de cette rencontre imprévue; et elle mit au trot sa monture.

Quand elle eut atteint les deux bêtes patientes, comme accoutumées à ces longues stations, elle appela. On ne lui répondit pas.

Un gant de femme et les deux cravaches gisaient sur le gazon foulé. Donc ils s'étaient assis là, puis éloignés, laissant leurs chevaux.

Elle attendit un quart d'heure, vingt minutes, surprise, sans comprendre ce qu'ils pouvaient faire. Comme elle avait mis pied à terre, et ne remuait plus, appuyée contre un tronc d'arbre, deux petits oiseaux, sans la voir, s'abattirent dans l'herbe tout près d'elle. L'un d'eux s'agitait, sautillait autour de l'autre, les ailes soulevées et vibrantes, saluant de la tête et pépiant; et tout à coup ils s'accouplèrent.

Jeanne fut surprise comme si elle eût ignoré cette chose; puis elle se dit: «C'est vrai, c'est le printemps»; puis une autre pensée lui vint, un soupçon. Elle regarda de nouveau le gant, les cravaches, les deux chevaux abandonnés; et elle se remit brusquement en selle avec une irrésistible envie de fuir.

Elle galopait maintenant en retournant aux Peuples. Sa tête travaillait, raisonnait, unissait les faits, rapprochait les circonstances. Comment n'avait-elle pas deviné plus tôt? Comment n'avait-elle rien vu? Comment n'avait-elle pas compris les absences de Julien, le recommencement de ses élégances passées, puis l'apaisement de son humeur? Elle se rappelait aussi les brusqueries nerveuses de Gilberte, ses câlineries exagérées, et, depuis quelque temps, cette espèce de béatitude où elle vivait, et dont le comte était heureux.

Elle remit au pas son cheval, car il lui fallait gravement réfléchir, et l'allure vive troublait ses idées.

Après la première émotion passée, son cœur était redevenu presque calme, sans jalousie et sans haine, mais soulevé de mépris. Elle ne songeait guère à Julien; rien ne l'étonnait plus de lui; mais la double trahison de la comtesse, de son amie, la révoltait. Tout le monde était donc perfide, menteur et faux. Et des larmes lui vinrent aux yeux. On pleure parfois les illusions avec autant de tristesse que les morts.

Elle se résolut pourtant à feindre de ne rien savoir, à fermer son âme aux affections courantes, à n'aimer plus que Paul et ses parents; et à supporter les autres avec un visage tranquille.

Sitôt rentrée, elle se jeta sur son fils, l'emporta dans sa chambre et l'embrassa éperdument, pendant une heure, sans s'arrêter.

Julien revint pour dîner, charmant et souriant, plein d'intentions aimables. Il demanda: «Père et petite mère ne viennent donc pas cette année?»

Elle lui sut tant de gré de cette gentillesse qu'elle lui pardonna presque la découverte du bois; et un violent désir l'envahissant tout à coup de revoir bien vite les deux êtres qu'elle aimait le plus après Paul, elle passa toute sa soirée à leur écrire, pour hâter leur arrivée.

Ils annoncèrent leur retour pour le 20 mai. On était alors au 7 de ce mois.

Elle les attendit avec une impatience grandissante, comme si elle eût éprouvé, en dehors même de son affection filiale, un besoin nouveau de frotter son cœur à des cœurs honnêtes, de causer, l'âme ouverte, avec des gens purs, sains de toute infamie, dont la vie, et toutes les actions, et toutes les pensées, et tous les désirs avaient toujours été droits.

Ce qu'elle sentait maintenant, c'était une sorte d'isolement de sa conscience juste au milieu de toutes ces consciences défaillantes; et bien qu'elle eût appris soudain à dissimuler, bien qu'elle accueillît la comtesse, la main tendue et la lèvre souriante, cette sensation de vide, de mépris pour les hommes, elle la sentait grandir, l'envelopper; et chaque jour les petites nouvelles du pays lui jetaient à l'âme un dégoût plus grand, une plus haute mésestime des êtres.

La fille des Couillard venait d'avoir un enfant et le mariage allait avoir lieu. La servante des Martin, une orpheline, était grosse; une petite voisine âgée de quinze ans était grosse; une veuve, une pauvre femme boiteuse et sordide, qu'on appelait la Crotte tant sa saleté paraissait horrible, était grosse.

A tout moment on apprenait une grossesse nouvelle, ou bien quelque fredaine d'une fille, d'une paysanne mariée et mère de famille ou de quelque riche fermier respecté.

Ce printemps ardent semblait remuer les sèves chez les hommes comme chez les plantes.

Et Jeanne, dont les sens éteints ne s'agitaient plus, dont le cœur meurtri, l'âme sentimentale semblaient seuls remués par les souffles tièdes et féconds, qui rêvait, exaltée sans désirs, passionnée pour des songes et morte aux besoins charnels, s'étonnait, pleine d'une répugnance qui devenait haineuse, de cette sale bestialité.

L'accouplement des êtres l'indignait à présent comme une chose contre nature; et, si elle en voulait à Gilberte, ce n'était point de lui avoir pris son mari, mais du fait même d'être tombée aussi dans cette fange universelle.

Elle n'était point, celle-là, de la race des rustres chez qui les bas instincts dominent. Comment avait-elle pu s'abandonner de la même façon que ces brutes?

Le jour même où devaient arriver ses parents, Julien raviva ses répulsions en lui racontant gaiement, comme une chose toute naturelle et drôle, que le boulanger ayant entendu quelque bruit dans son four, la veille, qui n'était pas jour de cuisson, avait cru y surprendre un chat rôdeur et avait trouvé sa femme «qui n'enfournait pas du pain».

Et il ajoutait: «Le boulanger a bouché l'ouverture; ils ont failli étouffer là dedans; c'est le petit garçon de la boulangère qui a prévenu les voisins; car il avait vu entrer sa mère avec le forgeron.»

Et Julien riait, répétant: «Ils nous font manger du pain d'amour, ces farceurs-là. C'est un vrai conte de La Fontaine.»

Jeanne n'osait plus toucher au pain.

Lorsque la chaise de poste s'arrêta devant le perron et que la figure heureuse du baron parut à la vitre, ce fut dans l'âme et dans la poitrine de la jeune femme une émotion profonde, un tumultueux élan d'affection comme elle n'en avait jamais ressenti.

Mais elle demeura saisie, et presque défaillante, quand elle aperçut petite mère. La baronne, en ces six mois d'hiver, avait vieilli de dix ans. Ses joues énormes, flasques, tombantes, s'étaient empourprées, comme gonflées de sang; son œil semblait éteint; et elle ne remuait plus que soulevée sous les deux bras; sa respiration pénible était devenue sifflante, et si difficile, qu'on éprouvait près d'elle une sensation de gêne douloureuse.

Le baron, l'ayant vue chaque jour, n'avait point remarqué cette décadence; et, quand elle se plaignait de ses étouffements continus, de son alourdissement grandissant, il répondait: «Mais non, ma chère, je vous ai toujours connue comme ça.»

Jeanne, après les avoir accompagnés en leur chambre, se retira dans la sienne pour pleurer, bouleversée, éperdue. Puis, elle alla retrouver son père, et, se jetant sur son cœur, les yeux encore pleins de larmes: «Oh! comme mère est changée! Qu'est-ce qu'elle a, dis-moi, qu'est-ce qu'elle a?» Il fut très surpris, et répondit: «Tu crois? quelle idée? mais non. Moi qui ne l'ai point quittée, je t'assure que je ne la trouve pas mal, elle est comme toujours.»

Le soir Julien dit à sa femme: «Ta mère file un mauvais coton. Je la crois touchée.» Et, comme Jeanne éclatait en sanglots, il s'impatienta. «Allons, bon, je ne te dis pas qu'elle soit perdue. Tu es toujours follement exagérée. Elle est changée, voilà tout, c'est de son âge.»

Au bout de huit jours elle n'y songeait plus, accoutumée à la physionomie nouvelle de sa mère, et refoulant peut-être ses craintes, comme on refoule, comme on rejette toujours, par une sorte d'instinct égoïste, de besoin naturel de tranquillité d'âme, les appréhensions, les soucis menaçants.

La baronne, impuissante à marcher, ne sortait plus qu'une demi-heure chaque jour. Quand elle avait accompli une seule fois le parcours de «son» allée, elle ne pouvait se mouvoir davantage et demandait à s'asseoir sur «son» banc. Et, quand elle se sentait incapable même de mener jusqu'au bout sa promenade, elle disait: «Arrêtons-nous; mon hypertrophie me casse les jambes aujourd'hui.»

Elle ne riait plus guère, souriait seulement aux choses qui l'auraient secouée tout entière l'année précédente. Mais comme ses yeux étaient demeurés excellents, elle passait des jours à relire Corinne ou les Méditations de Lamartine; puis elle demandait qu'on lui apportât le tiroir «aux souvenirs». Alors ayant vidé sur ses genoux les vieilles lettres douces à son cœur, elle posait le tiroir sur une chaise à côté d'elle et remettait dedans, une à une, ses «reliques», après avoir lentement revu chacune. Et, quand elle était seule, bien seule, elle en baisait certaines, comme on baise secrètement les cheveux des morts qu'on aima.

Quelquefois Jeanne, entrant brusquement, la trouvait pleurant, pleurant des larmes tristes. Elle s'écriait: «Qu'as-tu, petite mère?» Et la baronne, après un long soupir, répondait: «Ce sont mes reliques qui m'ont fait ça. On remue des choses qui ont été si bonnes et qui sont finies! Et puis il y a des personnes auxquelles on ne pensait plus guère et qu'on retrouve tout d'un coup. On croit les voir, et les entendre, et ça vous produit un effet épouvantable. Tu connaîtras ça, plus tard.»

Quand le baron survenait en ces instants de mélancolie, il murmurait: «Jeanne, ma chérie, si tu m'en crois, brûle tes lettres, toutes tes lettres, celles de ta mère, les miennes, toutes. Il n'y a rien de plus terrible, quand on est vieux, que de remettre le nez dans sa jeunesse.» Mais Jeanne aussi gardait sa correspondance, préparait sa «boîte aux reliques», obéissant, bien qu'elle différât en tout de sa mère, à une sorte d'instinct héréditaire de sentimentalité rêveuse.

Le baron, après quelques jours, eut à s'absenter pour une affaire et il partit.

La saison était magnifique. Les nuits douces, fourmillantes d'astres, succédaient aux calmes soirées, les soirs sereins aux jours radieux, et les jours radieux aux aurores éclatantes. Petite mère se trouva bientôt mieux portante; et Jeanne, oubliant les amours de Julien et la perfidie de Gilberte, se sentait presque complètement heureuse. Toute la campagne était fleurie et parfumée; et la grande mer toujours pacifique resplendissait du matin au soir, sous le soleil.

Jeanne, un après-midi, prit Paul en ses bras, et s'en alla par les champs. Elle regardait tantôt son fils, tantôt l'herbe criblée de fleurs le long de la route, s'attendrissant dans une félicité sans bornes. De minute en minute elle baisait l'enfant, le serrait passionnément contre elle; puis, frôlée par quelque savoureuse odeur de campagne, elle se sentait défaillir, anéantie dans un bien-être infini. Puis elle rêva d'avenir pour lui. Que serait-il? Tantôt elle le voulait grand homme, renommé, puissant. Tantôt elle le préférait humble et restant près d'elle, dévoué, tendre, les bras toujours ouverts pour maman. Quand elle l'aimait avec son cœur égoïste de mère, elle désirait qu'il restât son fils, rien que son fils; mais, quand elle l'aimait avec sa raison passionnée, elle ambitionnait qu'il devînt quelqu'un par le monde.

Elle s'assit au bord d'un fossé, et se mit à le regarder. Il lui semblait qu'elle ne l'avait jamais vu. Et elle s'étonna brusquement à la pensée que ce petit être serait grand, qu'il marcherait d'un pas ferme, qu'il aurait de la barbe aux joues et parlerait d'une voix sonore.

Au loin quelqu'un l'appelait. Elle leva la tête. C'était Marius accourant. Elle pensa qu'une visite l'attendait, et elle se dressa, mécontente d'être troublée. Mais le gamin arrivait à toutes jambes, et, quand il fut assez près, il cria: «Madame, c'est madame la baronne qu'est bien mal.»

Elle sentit comme une goutte d'eau froide qui lui descendait le long du dos; et elle repartit à grands pas, la tête égarée.

Elle aperçut, de loin, des gens en tas sous le platane. Elle s'élança, et, le groupe s'étant ouvert, elle vit sa mère étendue par terre, la tête soutenue par deux oreillers. La figure était toute noire, les yeux fermés, et sa poitrine, qui depuis vingt ans haletait, ne bougeait plus. La nourrice saisit l'enfant dans les bras de la jeune femme, et l'emporta.

Jeanne, hagarde, demandait: «Qu'est-il arrivé? Comment est-elle tombée? Qu'on aille chercher le médecin.» Et, comme elle se retournait, elle aperçut le curé, prévenu on ne sait comment. Il offrit ses soins, s'empressa en relevant les manches de sa soutane. Mais le vinaigre, l'eau de Cologne, les frictions demeurèrent inefficaces. «Il faudrait la dévêtir et la coucher,» dit le prêtre.

Le fermier Joseph Couillard se trouvait là ainsi que le père Simon et Ludivine. Aidés de l'abbé Picot, ils voulurent emporter la baronne; mais, quand ils la soulevèrent, la tête s'abattit en arrière, et la robe qu'ils avaient saisie se déchirait, tant sa grosse personne était pesante et difficile à remuer. Alors Jeanne se mit à crier d'horreur. On reposa par terre le corps énorme et mou.

Il fallut prendre un fauteuil du salon; et, quand on l'eut assise dedans, on put enfin l'enlever. Pas à pas ils gravirent le perron, puis l'escalier; et, parvenus dans la chambre, la déposèrent sur le lit.

Comme la cuisinière n'en finissait pas d'enlever ses vêtements, la veuve Dentu se trouva là juste à point, venue soudain, ainsi que le prêtre, comme s'ils avaient «senti la mort», selon le mot des domestiques.

Joseph Couillard partit à franc étrier pour prévenir le docteur; et comme le prêtre se disposait à aller chercher les saintes huiles, la garde lui souffla dans l'oreille: «Ne vous dérangez point, Monsieur le curé, je m'y connais, elle a passé.»

Jeanne, affolée, implorait, ne savait que faire, que tenter, quel remède employer. Le curé, à tout hasard, prononça l'absolution.

Pendant deux heures on attendit auprès de ce corps violet et sans vie. Tombée maintenant à genoux, Jeanne sanglotait, dévorée d'angoisse et de douleur.

Lorsque la porte s'ouvrit et que le médecin parut, il lui sembla voir entrer le salut, la consolation, l'espérance; et elle s'élança vers lui, balbutiant tout ce qu'elle savait de l'accident: «Elle se promenait comme tous les jours... elle allait bien... très bien même... elle avait mangé un bouillon et deux œufs au déjeuner... elle est tombée tout d'un coup... elle est devenue noire comme vous la voyez... et elle n'a plus remué... nous avons essayé de tout pour la ranimer... de tout...» Elle se tut, saisie par un geste discret de la garde au médecin pour signifier que c'était fini, bien fini. Alors, se refusant à comprendre, elle interrogea anxieusement, répétant: «Est-ce grave? croyez-vous que ce soit grave?»

Il dit enfin: «J'ai bien peur que ce soit... que ce soit... fini. Ayez du courage, un grand courage.»

Et Jeanne, ouvrant les bras, se jeta sur sa mère.

Julien rentrait. Il demeura stupéfait, visiblement contrarié, sans cri de douleur ni désespoir apparent, pris à l'improviste trop brusquement pour se faire d'un seul coup le visage et la contenance qu'il fallait. Il murmura: «Je m'y attendais, je sentais bien que c'était la fin.» Puis il tira son mouchoir, s'essuya les yeux, s'agenouilla, se signa, marmotta quelque chose, et, se relevant, voulut aussi relever sa femme. Mais elle tenait à pleins bras le cadavre et le baisait, presque couchée sur lui. Il fallut qu'on l'emportât. Elle semblait folle.

Au bout d'une heure on la laissa revenir. Aucun espoir ne subsistait. L'appartement était arrangé maintenant en chambre mortuaire. Julien et le prêtre parlaient bas près d'une fenêtre. La veuve Dentu, assise dans un fauteuil, d'une façon confortable, en femme habituée aux veilles et qui se sent chez elle dans une maison dès que la mort vient d'y entrer, paraissait assoupie déjà.

La nuit tombait. Le curé s'avança vers Jeanne, lui prit les mains, l'encouragea, déversant, sur ce cœur inconsolable, l'onde onctueuse des consolations ecclésiastiques. Il parla de la trépassée, la célébra en termes sacerdotaux, et, triste de cette fausse tristesse de prêtre pour qui les cadavres sont bienfaisants, il s'offrit à passer la nuit en prières auprès du corps.

Mais Jeanne, à travers ses larmes convulsives, refusa. Elle voulait être seule, toute seule en cette nuit d'adieux. Julien s'avança: «Mais, ce n'est pas possible, nous resterons tous les deux.» Elle faisait «non» de la tête, incapable de parler davantage. Elle put dire enfin: «C'est ma mère, ma mère. Je veux être seule à la veiller.» Le médecin murmura: «Laissez-la faire à sa guise, la garde pourra rester dans la chambre à côté.»

Le prêtre et Julien consentirent, songeant à leur lit. Puis l'abbé Picot s'agenouilla à son tour, pria, se releva et sortit en prononçant: «C'était une sainte», sur le ton dont il disait «Dominus vobiscum».

Alors le vicomte, de sa voix ordinaire, demanda: «Vas-tu prendre quelque chose?» Jeanne ne répondit point, ignorant qu'il s'adressait à elle. Il reprit: «Tu ferais peut-être bien de manger un peu pour te soutenir.» Elle répliqua d'un air égaré: «Envoie tout de suite chercher papa.» Et il sortit pour expédier un cavalier à Rouen.

Elle demeura abîmée dans une sorte de douleur immobile, comme si elle eût attendu, pour s'abandonner au flot montant des regrets désespérés, l'heure du dernier tête-à-tête.

Les ombres avaient envahi la chambre, voilant la morte de ténèbres. La veuve Dentu se mit à rôder, de son pas léger, cherchant et disposant des objets invisibles avec des mouvements silencieux de garde-malade. Puis elle alluma deux bougies qu'elle posa doucement sur la table de nuit couverte d'une serviette blanche, à la tête du lit.

Jeanne ne semblait rien voir, rien sentir, rien comprendre. Elle attendait d'être seule. Julien rentra; il avait dîné; et, de nouveau, il demanda: «Tu ne veux rien prendre?» Sa femme fit «non» de la tête.

Il s'assit, d'un air résigné plutôt que triste, et demeura sans parler.

Ils restaient tous trois, éloignés l'un de l'autre, sans un mouvement, sur leurs sièges.

Par moments la garde s'endormant ronflait un peu, puis se réveillait brusquement.

Julien à la fin se leva, et, s'approchant de Jeanne: «Veux-tu rester seule maintenant?» Elle lui prit la main, dans un élan involontaire: «Oh oui, laissez-moi.»

Il l'embrassa sur le front, en murmurant: «Je viendrai te voir de temps en temps.» Et il sortit avec la veuve Dentu qui roula son fauteuil dans la chambre voisine.

Jeanne ferma la porte, puis alla ouvrir toutes grandes les deux fenêtres. Elle reçut en pleine figure la tiède caresse d'un soir de fenaison. Les foins de la pelouse, fauchés la veille, étaient couchés sous le clair de lune.

Cette douce sensation lui fit mal, la navra comme une ironie.

Elle revint auprès du lit, prit une des mains inertes et froides et se mit à considérer sa mère.

Elle n'était plus enflée comme au moment de l'attaque; elle semblait dormir à présent plus paisiblement qu'elle n'avait jamais fait; et la flamme pâle des bougies qu'agitaient des souffles déplaçait à tout moment les ombres de son visage, la faisaient vivante comme si elle eût remué.

Jeanne la regardait avidement; et du fond des lointains de sa petite jeunesse une foule de souvenirs accourait.

Elle se rappelait les visites de petite mère au parloir du couvent, la façon dont elle lui tendait le sac de papier plein de gâteaux, une multitude de petits détails, de petits faits, de petites tendresses, des paroles, des intonations, des gestes familiers, les plis de ses yeux quand elle riait, son grand soupir essoufflé quand elle venait de s'asseoir.

Et elle restait là, contemplant, se répétant dans une sorte d'hébétement: «Elle est morte»; et toute l'horreur de ce mot lui apparut.

Celle couchée là,—maman—petite mère—maman Adélaïde, était morte? Elle ne remuerait plus, ne parlerait plus, ne rirait plus, ne dînerait plus jamais en face de petit père; elle ne dirait plus: «Bonjour Jeannette». Elle était morte!

On allait la clouer dans une caisse et l'enfouir, et ce serait fini. On ne la verrait plus. Était-ce possible? Comment? elle n'aurait plus sa mère? Cette chère figure si familière, vue dès qu'on a ouvert les yeux, aimée dès qu'on a ouvert les bras, ce grand déversoir d'affection, cet être unique, la mère, plus important pour le cœur que tout le reste des êtres, était disparu. Elle n'avait plus que quelques heures à regarder son visage, ce visage immobile et sans pensée; et puis rien, plus rien, un souvenir.

Et elle s'abattit sur les genoux dans une crise horrible de désespoir; et, les mains crispées sur la toile qu'elle tordait, la bouche collée sur le lit, elle cria d'une voix déchirante, étouffée dans les draps et les couvertures: «Oh! maman, ma pauvre maman, maman!»

Puis, comme elle se sentait devenir folle, folle ainsi qu'elle l'avait été dans cette nuit de fuite à travers la neige, elle se releva et courut à la fenêtre pour se rafraîchir, boire de l'air nouveau qui n'était point l'air de cette couche, l'air de cette morte.

Les gazons coupés, les arbres, la lande, la mer là-bas, se reposaient dans une paix silencieuse, endormis sous le charme tendre de la lune. Un peu de cette douceur calmante pénétra Jeanne et elle se mit à pleurer lentement.

Puis elle revint auprès du lit et s'assit en reprenant dans sa main la main de petite mère, comme si elle l'eût veillée malade.

Un gros insecte était entré, attiré par les bougies. Il battait les murs comme une balle, allait d'un bout à l'autre de la chambre. Jeanne, distraite par son vol ronflant, levait les yeux pour le voir; mais elle n'apercevait jamais que son ombre errante sur le blanc du plafond.

Puis elle ne l'entendit plus. Alors elle remarqua le tic-tac léger de la pendule et un autre petit bruit, ou, plutôt, un bruissement presque imperceptible. C'était la montre de petite mère qui continuait à marcher, oubliée dans la robe jetée sur une chaise aux pieds du lit. Et soudain un vague rapprochement entre cette morte et cette mécanique qui ne s'était point arrêtée raviva la douleur aiguë au cœur de Jeanne.

Elle regarda l'heure. Il était à peine dix heures et demie; et elle fut prise d'une peur horrible de cette nuit entière à passer là.

D'autres souvenirs lui revenaient: ceux de sa propre vie—Rosalie, Gilberte—les amères désillusions de son cœur. Tout n'était donc que misère, chagrin, malheur et mort. Tout trompait, tout mentait, tout faisait souffrir et pleurer. Où trouver un peu de repos et de joie? Dans une autre existence sans doute! Quand l'âme était délivrée de l'épreuve de la terre. L'âme! Elle se mit à rêver sur cet insondable mystère, se jetant brusquement en des convictions poétiques que d'autres hypothèses non moins vagues renversaient immédiatement. Où donc était, maintenant, l'âme de sa mère? l'âme de ce corps immobile et glacé? Très loin, peut-être. Quelque part dans l'espace? Mais où? Évaporée comme le parfum d'une fleur sèche? ou errante comme un invisible oiseau échappé de sa cage?

Rappelée à Dieu? ou éparpillée au hasard des créations nouvelles, mêlée aux germes près d'éclore?

Très proche peut-être? Dans cette chambre, autour de cette chair inanimée qu'elle avait quittée? Et brusquement Jeanne crut sentir un souffle l'effleurer, comme le contact d'un esprit. Elle eut peur, une peur atroce, si violente qu'elle n'osait plus remuer, ni respirer, ni se retourner pour regarder derrière elle. Son cœur battait comme dans les épouvantes.

Et soudain l'invisible insecte reprit son vol et se remit à heurter les murs en tournoyant. Elle frissonna des pieds à la tête, puis, rassurée tout à coup quand elle eut reconnu le ronflement de la bête ailée, elle se leva, et se retourna. Ses yeux tombèrent sur le secrétaire aux têtes de sphinx, le meuble aux reliques.

Et une idée tendre et singulière l'envahit; c'était de lire, en cette dernière veillée, comme elle aurait fait d'un livre pieux, les vieilles lettres chères à la morte. Il lui sembla qu'elle allait remplir un devoir délicat et sacré, quelque chose de vraiment filial, qui ferait plaisir, dans l'autre monde, à petite mère.

C'était l'ancienne correspondance de son grand-père et de sa grand'mère, qu'elle n'avait point connus. Elle voulait leur tendre les bras par-dessus le corps de leur fille, aller vers eux en cette nuit funèbre comme s'ils eussent souffert aussi, former une sorte de chaîne mystérieuse de tendresse entre ceux-là morts autrefois, celle qui venait de disparaître à son tour, et elle-même restée encore sur la terre.

Elle se leva, abattit la tablette du secrétaire et prit dans le tiroir du bas une dizaine de petits paquets de papiers jaunes, ficelés avec ordre, et rangés côte à côte.

Elle les déposa tous sur le lit, entre les bras de la baronne, par une sorte de raffinement sentimental, et elle se mit à lire.

C'étaient ces vieilles épîtres qu'on retrouve dans les antiques secrétaires de familles, ces épîtres qui sentent un autre siècle.

La première commençait par «Ma chérie». Une autre par «Ma belle petite-fille», puis c'étaient «Ma chère petite»—«Ma mignonne»—«Ma fille adorée», puis «Ma chère enfant»—«Ma chère Adélaïde»—«Ma chère fille» selon qu'elles s'adressaient à la fillette, à la jeune fille, et, plus tard, à la jeune femme.

Et tout cela était plein de tendresses passionnées et puériles, de mille petites choses intimes, de ces grands et simples événements du foyer, si mesquins pour les indifférents: «père a la grippe; la bonne Hortense s'est brûlée au doigt; le chat «Croquerat» est mort; on a abattu le sapin à droite de la barrière; mère a perdu son livre de messe en revenant de l'église, elle pense qu'on le lui a volé.»

On y parlait aussi de gens inconnus à Jeanne, mais dont elle se rappelait vaguement avoir entendu prononcer le nom, autrefois, dans son enfance.

Elle s'attendrissait à ces détails qui lui semblaient des révélations; comme si elle fût entrée tout à coup dans toute la vie passée, secrète, la vie du cœur de petite mère. Elle regardait le corps gisant, et, brusquement, elle se mit à lire tout haut, à lire pour la morte, comme pour la distraire, la consoler.

Et le cadavre immobile semblait heureux.

Une à une elle rejetait les lettres sur les pieds du lit; et elle pensa qu'il faudrait les mettre dans le cercueil, comme on y dépose des fleurs.

Elle délia un autre paquet. C'était une écriture nouvelle. Elle commença: «Je ne peux plus me passer de tes caresses. Je t'aime à devenir fou.»

Rien de plus; pas de nom.

Elle retourna le papier sans comprendre. L'adresse portait bien «Madame la baronne Le Perthuis des Vauds».

Alors elle ouvrit la suivante: «Viens ce soir, dès qu'il sera sorti. Nous aurons une heure. Je t'adore.»

Dans une autre: «J'ai passé une nuit de délire à te désirer vainement. J'avais ton corps dans mes bras, ta bouche sous mes lèvres, tes yeux sous mes yeux. Et puis je me sentais des rages à me jeter par la fenêtre en songeant qu'à cette heure-là même, tu dormais à son côté, qu'il te possédait à son gré...»

Jeanne interdite ne comprenait pas.

Qu'était-ce que cela? A qui, pour qui, de qui ces paroles d'amour?

Elle continua, retrouvant toujours des déclarations éperdues, des rendez-vous avec des recommandations de prudence, puis toujours, à la fin, ces quatre mots: «Surtout brûle cette lettre.»

Enfin elle ouvrit un billet banal, une simple acceptation à dîner, mais de la même écriture, et signé: «Paul d'Ennemare», celui que le baron appelait, quand il parlait encore de lui: «Mon pauvre vieux Paul», et dont la femme avait été la meilleure amie de la baronne.

Alors Jeanne, brusquement, fut effleurée d'un doute qui devint tout de suite une certitude. Sa mère l'avait eu pour amant.

Et soudain, la tête éperdue, elle rejeta d'une secousse ces papiers infâmes, comme elle eût rejeté quelque bête venimeuse montée sur elle, et elle courut à la fenêtre, et elle se mit à pleurer affreusement avec des cris involontaires qui lui déchiraient la gorge; puis, tout son être se brisant, elle s'affaissa au pied de la muraille, et, cachant son visage dans le rideau pour qu'on n'entendît point ses gémissements, elle sanglota abîmée dans un désespoir insondable.

Elle serait restée peut-être ainsi toute la nuit; mais un bruit de pas dans la pièce voisine la fit se redresser d'un bond. C'était son père, peut-être? Et toutes les lettres gisaient sur le lit et sur le plancher! Il lui suffirait d'en ouvrir une! Et il saurait cela? lui!

Elle s'élança, et, saisissant à poignées tous les vieux papiers jaunes, ceux des grands parents et ceux de l'amant, et ceux qu'elle n'avait point dépliés, et ceux qui se trouvaient encore ficelés dans les tiroirs du secrétaire, elle les jetait en tas dans la cheminée. Puis elle prit une des bougies qui brûlaient sur la table de nuit et mit le feu à ce monceau de lettres. Une grande flamme jaillit qui éclaira la chambre, la couche et le cadavre d'une lueur vive et dansante, dessinant en noir sur le rideau blanc du fond du lit le profil tremblotant du visage rigide et les lignes du corps énorme sous le drap.

Quand il n'y eut plus qu'un amas de cendres au fond du foyer, elle retourna s'asseoir auprès de la fenêtre ouverte comme si elle n'eût plus osé rester auprès de la morte, et elle se remit à pleurer, la figure dans ses mains, et gémissant d'un ton navré, d'un ton de plainte désolée: «Oh! ma pauvre maman, oh! ma pauvre maman!»

Et une atroce réflexion lui vint:—Si petite mère n'était pas morte, par hasard, si elle n'était qu'endormie d'un sommeil léthargique, si elle allait soudain se lever, parler?—La connaissance de l'affreux secret n'amoindrirait-elle pas son amour filial? L'embrasserait-elle des mêmes lèvres pieuses? La chérirait-elle de la même affection sacrée? Non. Ce n'était pas possible! Et cette pensée lui déchira le cœur.

La nuit s'effaçait; les étoiles pâlissaient; c'était l'heure fraîche qui précède le jour. La lune descendue allait s'enfoncer dans la mer qu'elle nacrait sur toute sa surface.

Et le souvenir saisit Jeanne de cette nuit passée à la fenêtre lors de son arrivée aux Peuples. Comme c'était loin, comme tout était changé, comme l'avenir lui semblait différent!

Et voilà que le ciel devint rose, d'un rose joyeux, amoureux, charmant. Elle regardait, surprise maintenant comme devant un phénomène, cette radieuse éclosion du jour, se demandant s'il était possible que, sur cette terre où se levaient de pareilles aurores, il n'y eût ni joie ni bonheur.

Un bruit de porte la fit tressaillir. C'était Julien. Il demanda: «Eh bien? tu n'es pas trop fatiguée?»

Elle balbutia «Non», heureuse de n'être plus seule. «A présent, va te reposer,» dit-il. Elle embrassa lentement sa mère, d'un baiser lent, douloureux et navré; puis elle rentra dans sa chambre.

La journée s'écoula dans ces tristes occupations que réclame un mort. Le baron arriva vers le soir. Il pleura beaucoup.

L'enterrement eut lieu le lendemain.

Après qu'elle eut, pour la dernière fois, appuyé ses lèvres sur le front glacé, qu'elle eut fait la dernière toilette, et vu clouer le corps dans le cercueil, Jeanne se retira. Les invités allaient venir.

Gilberte arriva la première, et se jeta en sanglotant sur le cœur de son amie.

On voyait par la fenêtre les voitures tourner à la grille, s'en venant au trot. Et des voix résonnaient dans le grand vestibule. Des femmes en noir entraient peu à peu dans la chambre, des femmes que Jeanne ne connaissait point. La marquise de Coutelier et la vicomtesse de Briseville l'embrassèrent.

Elle s'aperçut tout à coup que tante Lison se glissait derrière elle. Et elle l'étreignit avec tendresse, ce qui fit presque défaillir la vieille fille.

Julien entra, en grand noir, élégant, affairé, satisfait de cette affluence. Il parla bas à sa femme pour un conseil qu'il demandait. Il ajouta d'un ton confidentiel: «Toute la noblesse est venue, ce sera très bien.» Et il repartit en saluant gravement les dames.

Tante Lison et la comtesse Gilberte restèrent seules auprès de Jeanne pendant que s'accomplissait la cérémonie funèbre. La comtesse l'embrassait sans cesse en répétant: «Ma pauvre chérie, ma pauvre chérie!»

Quand le comte de Fourville revint chercher sa femme, il pleurait lui-même comme s'il avait perdu sa propre mère.


X

Les jours furent bien tristes qui suivirent, ces jours mornes dans une maison qui semble vide par l'absence de l'être familier disparu pour toujours, ces jours criblés de souffrances à chaque rencontre de tout objet que maniait incessamment le mort. D'instant en instant un souvenir vous tombe sur le cœur et le meurtrit. Voici son fauteuil, son ombrelle restée dans le vestibule, son verre que la bonne n'a point serré! Et dans toutes les chambres on retrouve des choses traînant: ses ciseaux, un gant, le volume dont les feuillets sont usés par ses doigts alourdis, et mille riens qui prennent une signification douloureuse parce qu'ils rappellent mille petits faits.

Et sa voix vous poursuit; on croit l'entendre; on voudrait fuir n'importe où, échapper à la hantise de cette maison. Il faut rester parce que d'autres sont là qui restent et souffrent aussi.

Et puis Jeanne demeurait écrasée sous le souvenir de ce qu'elle avait découvert. Cette pensée pesait sur elle; son cœur broyé ne se guérissait pas. Sa solitude d'à présent s'augmentait de ce secret horrible; sa dernière confiance était tombée avec sa dernière croyance.

Père, au bout de quelque temps, s'en alla, ayant besoin de remuer, de changer d'air, de sortir du noir chagrin où il s'enfonçait de plus en plus.

Et la grande maison, qui voyait ainsi de temps en temps disparaître un de ses maîtres, reprit sa vie calme et régulière.

Et puis Paul tomba malade. Jeanne en perdit la raison, resta douze jours sans dormir, presque sans manger.

Il guérit; mais elle demeura épouvantée par cette idée qu'il pouvait mourir. Alors que ferait-elle? que deviendrait-elle? Et tout doucement se glissa dans son cœur le vague besoin d'avoir un autre enfant. Bientôt elle en rêva, reprise tout entière par son ancien désir de voir autour d'elle deux petits êtres, un garçon et une fille. Et ce fut une obsession.

Mais depuis l'affaire de Rosalie elle vivait séparée de Julien. Un rapprochement semblait même impossible dans les situations où ils se trouvaient. Julien aimait ailleurs; elle le savait; et la seule pensée de subir de nouveau ses caresses la faisait frémir de répugnance.

Elle s'y serait pourtant résignée, tant l'envie d'être mère la harcelait; mais elle se demandait comment pourraient recommencer leurs baisers? Elle serait morte d'humiliation plutôt que de laisser deviner ses intentions; et il ne paraissait plus songer à elle.

Elle y eût renoncé peut-être; mais voilà que, chaque nuit, elle se mit à rêver d'une fille; et elle la voyait jouant avec Paul sous le platane; et parfois elle sentait une sorte de démangeaison de se lever, et d'aller, sans prononcer un mot, trouver son mari dans sa chambre. Deux fois même elle se glissa jusqu'à sa porte; puis elle revint vivement, le cœur battant de honte.

Le baron était parti; petite mère était morte; Jeanne maintenant n'avait plus personne qu'elle pût consulter, à qui elle pût confier ses intimes secrets.

Alors elle se résolut à aller trouver l'abbé Picot, et à lui dire, sous le sceau de la confession, les difficiles projets qu'elle avait.

Elle arriva comme il lisait son bréviaire dans son petit jardin planté d'arbres fruitiers.

Après avoir causé quelques minutes de choses et d'autres, elle balbutia, en rougissant: «Je voudrais me confesser, Monsieur l'abbé.»

Il demeura stupéfait, et releva ses lunettes pour la bien considérer; puis il se mit à rire. «Vous ne devez pourtant pas avoir de gros péchés sur la conscience.» Elle se troubla tout à fait, et reprit: «Non, mais j'ai un conseil à vous demander, un conseil si... si... si pénible que je n'ose pas vous en parler comme ça.»

Il quitta instantanément son aspect bonhomme, et prit son air sacerdotal—: «Eh bien, mon enfant, je vous écouterai dans le confessionnal, allons.»

Mais elle le retint, hésitante, arrêtée tout à coup par une sorte de scrupule de parler de ces choses un peu honteuses dans le recueillement d'une église vide.

—«Ou bien, non... Monsieur le curé... je puis... je puis... si vous le voulez... vous dire ici ce qui m'amène. Tenez, nous allons nous asseoir là-bas, sous votre petite tonnelle.

Ils y allèrent à pas lents. Elle cherchait comment s'exprimer, comment débuter. Ils s'assirent.

Alors, comme si elle se fût confessée, elle commença: «Mon père...» puis elle hésita, répéta de nouveau: «Mon père...» et se tut tout à fait troublée.

Il attendait, les mains croisées sur son ventre. Voyant son embarras, il l'encouragea: «Eh bien, ma fille, on dirait que vous n'osez pas; voyons, prenez courage.»

Elle se décida, comme un poltron qui se jette au danger: «Mon père, je voudrais un autre enfant.» Il ne répondit rien ne comprenant pas. Alors elle s'expliqua, perdant les mots, effarée.

—«Je suis seule dans la vie maintenant; mon père et mon mari ne s'entendent guère; ma mère est morte; et... et...»—Elle prononça tout bas en frissonnant...—«L'autre jour j'ai failli perdre mon fils! Que serais-je devenue alors?...»

Elle se tut. Le prêtre dérouté la regardait: —«Voyons, arrivez au fait.»

Elle répéta:—«Je voudrais un autre enfant.» Alors il sourit, habitué aux grasses plaisanteries des paysans qui ne se gênaient guère devant lui, et il répondit avec un hochement de tête malin:

—«Eh bien, il me semble qu'il ne tient qu'à vous.»

Elle leva vers lui ses yeux candides, puis, bégayant de confusion:—«Mais... mais... vous comprenez que depuis ce... ce que... ce que vous savez de... de cette bonne... mon mari et moi nous vivons... nous vivons tout à fait séparés.»

Accoutumé aux promiscuités et aux mœurs sans dignité des campagnes, il fut étonné de cette révélation; puis tout à coup il crut deviner le désir véritable de la jeune femme. Il la regarda de coin, plein de bienveillance et de sympathie pour sa détresse:—«Oui; je saisis parfaitement. Je comprends que votre... votre veuvage vous pèse. Vous êtes jeune, bien portante. Enfin c'est naturel, trop naturel.»

Il se remettait à sourire, emporté par sa nature grivoise de prêtre campagnard; et il tapotait doucement la main de Jeanne:—«Ça vous est permis, bien permis même, par les commandements.—L'œuvre de chair ne désireras qu'en mariage seulement.—Vous êtes mariée, n'est-ce pas? Ce n'est point pour piquer des raves.»

A son tour elle n'avait pas compris d'abord ses sous-entendus; mais, sitôt qu'elle les pénétra, elle s'empourpra, toute saisie, avec des larmes aux yeux.—«Oh! Monsieur le curé, que dites-vous? que pensez-vous? Je vous jure... Je vous jure...» Et les sanglots l'étouffèrent.

Il fut surpris; et il la consolait:—«Allons, je n'ai pas voulu vous faire de peine. Je plaisantais un peu; ça n'est pas défendu quand on est honnête. Mais comptez sur moi; vous pouvez compter sur moi. Je verrai M. Julien.»

Elle ne savait plus que dire. Elle voulait maintenant refuser cette intervention qu'elle craignait maladroite et dangereuse, mais elle n'osait point; et elle se sauva après avoir balbutié: «Je vous remercie, Monsieur le curé.»

Huit jours se passèrent. Elle vivait dans une angoisse d'inquiétude.

Un soir, au dîner, Julien la regarda d'une façon singulière avec un certain pli souriant des lèvres qu'elle lui connaissait en ses heures de gouaillerie. Il eut même à son égard une sorte de galanterie imperceptiblement ironique; et comme ils se promenaient ensuite dans la grande avenue de petite mère, il lui dit tout bas dans l'oreille: «Il paraît que nous sommes raccommodés.»

Elle ne répondit rien. Elle regardait par terre une sorte de ligne droite presque invisible à présent, l'herbe ayant repoussé. C'était la trace du pied de la baronne qui s'effaçait, comme s'efface un souvenir. Et Jeanne se sentait le cœur crispé, noyé de tristesse; elle se sentait perdue dans la vie, si loin de tout le monde.

Julien reprit: «Moi, je ne demande pas mieux. Je craignais de te déplaire.»

Le soleil se couchait; l'air était doux. Une envie de pleurer oppressait Jeanne, un de ces besoins d'expansion vers un cœur ami, un besoin d'étreindre, en murmurant ses peines. Un sanglot lui montait à la gorge. Elle ouvrit les bras et tomba sur le cœur de Julien.

Et elle pleura. Surpris, il la regardait dans les cheveux, ne pouvant voir le visage caché sur sa poitrine. Il pensa qu'elle l'aimait encore et déposa sur son chignon un baiser condescendant.

Puis ils rentrèrent sans dire un mot. Il la suivit en sa chambre, et passa la nuit avec elle.

Et leurs rapports anciens recommencèrent. Il les accomplissait comme un devoir qui cependant ne lui déplaisait pas; elle les subissait comme une nécessité écœurante et pénible, avec la résolution de les arrêter pour toujours dès qu'elle se sentirait enceinte de nouveau.

Mais elle remarqua bientôt que les caresses de son mari semblaient différentes de jadis. Elles étaient plus raffinées peut-être, mais moins complètes. Il la traitait comme un amant discret, et non plus comme un époux tranquille.

Elle s'étonna, observa, et s'aperçut bientôt que toutes ses étreintes s'arrêtaient avant qu'elle pût être fécondée.

Alors une nuit, la bouche sur sa bouche, elle murmura: «Pourquoi ne te donnes-tu plus à moi tout entier comme autrefois?»

Il se mit à ricaner:—«Parbleu, pour ne pas t'engrosser.»

Elle tressaillit:—«Pourquoi donc ne veux-tu plus d'enfants?»

Il demeura perclus de surprise:—«Hein? tu dis? mais tu es folle? Un autre enfant? Ah! mais non, par exemple! C'est déjà trop d'un pour piailler, occuper tout le monde et coûter de l'argent. Un autre enfant! merci!»

Elle le saisit dans ses bras, le baisa, l'enveloppa d'amour, et, tout bas: «Oh! je t'en supplie, rends-moi mère encore une fois.»

Mais il se fâcha comme si elle l'eût blessé: «Ça vraiment, tu perds la tête. Fais-moi grâce de tes bêtises, je te prie.»

Elle se tut et se promit de le forcer par ruse à lui donner le bonheur qu'elle rêvait.

Alors elle essaya de prolonger ses baisers, jouant la comédie d'une ardeur délirante, le liant à elle de ses deux bras crispés en des transports qu'elle simulait. Elle usa de tous les subterfuges; mais il restait maître de lui; et pas une fois il ne s'oublia.

Alors, travaillée de plus en plus par son désir acharné, poussée à bout, prête à tout braver, à tout oser, elle retourna chez l'abbé Picot.

Il achevait son déjeuner; il était fort rouge, ayant toujours des palpitations après ses repas. Dès qu'il la vit entrer, il s'écria: «Eh bien?» désireux de savoir le résultat de ses négociations.

Résolue maintenant et sans timidité pudique, elle répondit immédiatement: «Mon mari ne veut plus d'enfants.» L'abbé se retourna vers elle, intéressé tout à fait, prêt à fouiller avec une curiosité de prêtre dans ces mystères du lit qui lui rendaient plaisant le confessionnal. Il demanda: «Comment ça?» Alors, malgré sa détermination, elle se troubla pour expliquer: «Mais il... il... il refuse de me rendre mère.»

L'abbé comprit, il connaissait ces choses; et il se mit à interroger avec des détails précis et minutieux, une gourmandise d'homme qui jeûne.

Puis il réfléchit quelques instants, et, d'une voix tranquille comme s'il eût parlé de la récolte qui venait bien, il lui traça un plan de conduite habile, réglant tous les points:—«Vous n'avez qu'un moyen, ma chère enfant, c'est de lui faire accroire que vous êtes grosse. Il ne s'observera plus; et vous le deviendrez pour de vrai.»

Elle rougit jusqu'aux yeux; mais déterminée à tout, elle insista. «Et... et s'il ne me croit pas?»

Le curé savait bien les ressources pour conduire et tenir les hommes:—«Annoncez votre grossesse à tout le monde, dites-la partout; il finira par y croire lui-même.»

Puis il ajouta comme pour s'absoudre de ce stratagème: «C'est votre droit, l'Église ne tolère les rapports entre homme et femme que dans le but de la procréation.»

Elle suivit le conseil rusé, et, quinze jours plus tard, elle annonçait à Julien qu'elle se croyait grosse. Il eut un sursaut.—«Pas possible! ce n'est pas vrai.»

Elle indiqua aussitôt la raison de ses soupçons. Mais il se rassura.—«Bah! attends un peu. Tu verras.»

Alors chaque matin il demanda: «Eh bien?» Et toujours elle répondait: «Non, pas encore. Je serais bien trompée si je n'étais pas enceinte.»

Il s'inquiétait à son tour, furieux et désolé, autant que surpris. Il répétait: «Je n'y comprends rien, mais rien. Si je sais comment cela s'est fait! je veux bien être pendu.»

Au bout d'un mois elle annonçait de tous les côtés la nouvelle, sauf à la comtesse Gilberte, par une sorte de pudeur compliquée et délicate.

Depuis sa première inquiétude, Julien ne l'approchait plus; puis il prit, en rageant, son parti, et déclara: «En voilà un qui n'était pas demandé.» Et il recommença à pénétrer dans la chambre de sa femme.

Ce qu'avait prévu le prêtre se réalisa complètement. Elle fut grosse.

Alors, inondée d'une joie délirante, elle ferma sa porte chaque soir, se vouant, dans un élan de reconnaissance vers la vague divinité qu'elle adorait, à une chasteté éternelle.

Elle se sentait de nouveau presque heureuse, s'étonnant de la promptitude avec laquelle s'était adoucie sa douleur après la mort de sa mère. Elle s'était crue inconsolable; et voilà qu'en deux mois à peine cette plaie vive se fermait. Il ne lui restait plus qu'une mélancolie attendrie, comme un voile de chagrin jeté sur sa vie. Aucun événement ne lui paraissait plus possible. Ses enfants grandiraient, l'aimeraient; elle vieillirait tranquille, contente, sans s'occuper de son mari.

Vers la fin du mois de septembre, l'abbé Picot vint faire une visite de cérémonie avec une soutane neuve qui ne portait encore que huit jours de taches; et il présenta son successeur, l'abbé Tolbiac. C'était un tout jeune prêtre maigre, fort petit, à la parole emphatique, et dont les yeux, cerclés de noir et caves, indiquaient une âme violente.

Le vieux curé était nommé doyen de Goderville.

Jeanne ressentit une vraie tristesse de ce départ. La figure du bonhomme était liée à tous ses souvenirs de jeune femme. Il l'avait mariée, il avait baptisé Paul, et enterré la baronne. Elle ne se figurait pas Étouvent sans la bedaine de l'abbé Picot passant le long des cours de fermes; et elle l'aimait parce qu'il était joyeux et naturel.

Malgré son avancement il ne semblait pas gai. Il disait: Ça me coûte, ça me coûte, Madame la comtesse. Voilà dix-huit ans que je suis ici. Oh! la commune rapporte peu et ne vaut point grand'chose. Les hommes n'ont pas plus de religion qu'il ne faut, et les femmes, les femmes, voyez-vous, n'ont guère de conduite. Les filles ne passent à l'église pour le mariage qu'après avoir fait un pèlerinage à Notre-Dame du Gros-Ventre, et la fleur d'oranger ne vaut pas cher dans le pays. Tant pis, je l'aimais, moi.»

Le nouveau curé faisait des gestes d'impatience, et devenait rouge. Il dit brusquement: «Avec moi, il faudra que tout cela change.» Il avait l'air d'un enfant rageur, tout frêle et tout maigre dans sa soutane usée déjà, mais propre.

L'abbé Picot le regarda de biais, comme il faisait en ses moments de gaieté, et il reprit: Voyez-vous, l'abbé, pour empêcher ces choses-là, il faudrait enchaîner vos paroissiens; et encore ça ne servirait de rien.»

Le petit prêtre répondit d'un ton cassant: «Nous verrons bien.» Et le vieux curé sourit en humant sa prise:—«L'âge vous calmera, l'abbé, et l'expérience aussi; vous éloignerez de l'église vos derniers fidèles; et voilà tout. Dans ce pays-ci on est croyant, mais tête de chien; prenez garde. Ma foi, quand je vois entrer au prône une fille qui me paraît un peu grasse, je me dis:—C'est un paroissien de plus qu'elle m'amène;—et je tâche de la marier. Vous ne les empêcherez pas de fauter, voyez-vous; mais vous pouvez aller trouver le garçon et l'empêcher d'abandonner la mère. Mariez-les, l'abbé, mariez-les, ne vous occupez pas d'autre chose.»

Le nouveau curé répondit avec rudesse: «Nous pensons différemment; il est inutile d'insister.» Et l'abbé Picot se remit à regretter son village, la mer qu'il voyait des fenêtres du presbytère, les petites vallées en entonnoir où il allait réciter son bréviaire, en regardant au loin passer les bateaux.

Et les deux prêtres prirent congé. Le vieux embrassa Jeanne qui faillit pleurer.

Huit jours plus tard, l'abbé Tolbiac revint. Il parla des réformes qu'il accomplissait comme aurait pu le faire un prince prenant possession d'un royaume. Puis il pria la vicomtesse de ne point manquer l'office du dimanche, et de communier à toutes les fêtes.—«Vous et moi, disait-il, nous sommes la tête du pays; nous devons le gouverner et nous montrer toujours comme un exemple à suivre. Il faut que nous soyons unis pour être puissants et respectés. L'église et le château se donnant la main, la chaumière nous craindra et nous obéira.»

La religion de Jeanne était toute de sentiment; elle avait cette foi rêveuse que garde toujours une femme; et, si elle accomplissait à peu près ses devoirs, c'était surtout par habitude gardée du couvent, la philosophie frondeuse du baron ayant depuis longtemps jeté bas ses convictions.

L'abbé Picot se contentait du peu qu'elle pouvait lui donner et ne la gourmandait jamais. Mais son successeur, ne l'ayant point vue à l'office du précédent dimanche, était accouru inquiet et sévère.

Elle ne voulut point rompre avec le presbytère et promit, se réservant de ne se montrer assidue que par complaisance dans les premières semaines.

Mais peu à peu elle prit l'habitude de l'église et subit l'influence de ce frêle abbé intègre et dominateur. Mystique, il lui plaisait par ses exaltations et ses ardeurs. Il faisait vibrer en elle la corde de poésie religieuse que toutes les femmes ont dans l'âme. Son austérité intraitable, son mépris du monde et des sensualités, son dégoût des préoccupations humaines, son amour de Dieu, son inexpérience juvénile et sauvage, sa parole dure, sa volonté inflexible donnaient à Jeanne l'impression de ce que devaient être les martyrs; et elle se laissait séduire, elle, cette souffrante déjà désabusée, par le fanatisme rigide de cet enfant, ministre du ciel.

Il la menait au Christ consolateur, lui montrant comment les joies pieuses de la religion apaiseraient toutes ses souffrances; et elle s'agenouillait au confessionnal, s'humiliant, se sentant petite et faible devant ce prêtre qui semblait avoir quinze ans.

Mais il fut bientôt détesté par toute la campagne.

D'une inflexible sévérité pour lui-même, il se montrait pour les autres d'une implacable intolérance. Une chose surtout le soulevait de colère et d'indignation, l'amour. Il en parlait dans ses prêches avec emportement, en termes crus, selon l'usage ecclésiastique, jetant sur cet auditoire de rustres des périodes tonnantes contre la concupiscence; et il tremblait de fureur, trépignait, l'esprit hanté des images qu'il évoquait dans ses fureurs.

Les grands gars et les filles se coulaient des regards sournois à travers l'église; et les vieux paysans, qui aiment toujours à plaisanter sur ces choses-là, désapprouvaient l'intolérance du petit curé en retournant à la ferme après l'office, à côté du fils en blouse bleue et de la fermière en mante noire. Et toute la contrée était en émoi.

On se racontait tout bas ses sévérités au confessionnal, les pénitences sévères qu'il infligeait; et comme il s'obstinait à refuser l'absolution aux filles dont la chasteté avait subi des atteintes, la moquerie s'en mêla. On riait aux grand'messes des fêtes quand on voyait des jeunesses rester à leur banc au lieu d'aller communier avec les autres.

Bientôt il épia les amoureux pour empêcher leurs rencontres, comme fait un garde poursuivant les braconniers. Il les chassait le long des fossés, derrière les granges, par les soirs de lune, et dans les touffes de joncs marins sur le versant des petites côtes.

Une fois il en découvrit deux qui ne se désunirent pas devant lui; ils se tenaient par la taille, et marchaient en s'embrassant dans un ravin rempli de pierres.

L'abbé cria: «Voulez-vous bien finir, manants que vous êtes!»

Et le gars, s'étant retourné, lui répondit: «Mêlez-vous d'vos affaires, M'sieu l'curé; celles-là n'vous r'gardent pas.»

Alors l'abbé ramassa des cailloux et les leur jeta comme on fait aux chiens.

Ils s'enfuirent en riant tous deux; et, le dimanche suivant, il les dénonça par leurs noms, en pleine église.

Tous les garçons du pays cessèrent d'aller aux offices.

Le curé dînait au château tous les jeudis, et venait souvent en semaine causer avec sa pénitente. Elle s'exaltait comme lui, discutait sur les choses immatérielles, maniait tout l'arsenal antique et compliqué des controverses religieuses.

Ils se promenaient tous deux le long de la grande allée de la baronne en parlant du Christ et des Apôtres, et de la Vierge et des Pères de l'Église, comme s'ils les eussent connus. Ils s'arrêtaient parfois pour se poser des questions profondes qui les faisaient divaguer mystiquement, elle, se perdant en des raisonnements poétiques qui montaient au ciel comme des fusées, lui plus précis, arguant comme un avoué monomane qui démontrerait mathématiquement la quadrature du cercle.