Julien traitait le nouveau curé avec un grand respect, répétant sans cesse: «Il me va ce prêtre-là, il ne pactise pas.» Et il se confessait et communiait à volonté, donnant l'exemple prodigalement.
Il allait maintenant presque chaque jour chez les Fourville, chassant avec le mari qui ne pouvait plus se passer de lui, et montant à cheval avec la comtesse, malgré les pluies et les gros temps. Le comte disait: «Ils sont enragés avec leur cheval, mais cela fait du bien à ma femme.»
Le baron revint vers la mi-novembre. Il était changé, vieilli, éteint, baigné dans une tristesse noire qui avait pénétré son esprit. Et tout de suite l'amour qui le liait à sa fille sembla accru comme si ces quelques mois de morne solitude eussent exaspéré son besoin d'affection, de confiance et de tendresse.
Jeanne ne lui confia point ses idées nouvelles, son intimité avec l'abbé Tolbiac, et son ardeur religieuse; mais, la première fois qu'il vit le prêtre, il sentit s'éveiller contre lui une inimitié véhémente.
Et quand la jeune femme lui demanda, le soir: «Comment le trouves-tu?» Il répondit: «Cet homme-là, c'est un inquisiteur! Il doit être très dangereux.»
Puis, quand il eut appris par les paysans dont il était l'ami les sévérités du jeune prêtre, ses violences, cette espèce de persécution qu'il exerçait contre les lois et les instincts innés, ce fut une haine qui éclata dans son cœur.
Il était, lui, de la race des vieux philosophes adorateurs de la nature, attendri dès qu'il voyait deux animaux s'unir, à genoux devant une espèce de Dieu panthéiste et hérissé devant la conception catholique d'un Dieu à intentions bourgeoises, à colères jésuitiques et à vengeances de tyran, un Dieu qui lui rapetissait la création entrevue, fatale, sans limites, toute-puissante, la création vie, lumière, terre, pensée, plante, roche, homme, air, bête, étoile, Dieu, insecte en même temps, créant parce qu'elle est création, plus forte qu'une volonté, plus vaste qu'un raisonnement, produisant sans but, sans raison et sans fin dans tous les sens et dans toutes les formes à travers l'espace infini, suivant les nécessités du hasard et le voisinage des soleils chauffant les mondes.
La création contenait tous les germes, la pensée et la vie se développant en elle comme des fleurs et des fruits sur les arbres.
Pour lui donc, la reproduction était la grande loi générale, l'acte sacré, respectable, divin, qui accomplit l'obscure et constante volonté de l'Être universel. Et il commença de ferme en ferme une campagne ardente contre le prêtre intolérant, persécuteur de la vie.
Jeanne, désolée, priait le Seigneur, implorait son père; mais il répondait toujours:—«Il faut combattre ces hommes-là, c'est notre droit et notre devoir. Ils ne sont pas humains.» Il répétait, en secouant ses longs cheveux blancs:—«Ils ne sont pas humains; ils ne comprennent rien, rien, rien. Ils agissent dans un rêve fatal; ils sont anti-physiques.» Et il criait «Anti-physiques!» comme s'il eût jeté une malédiction.
Le prêtre sentait bien l'ennemi, mais, comme il tenait à rester maître du château et de la jeune femme, il temporisait, sûr de la victoire finale.
Puis une idée fixe le hantait; il avait découvert par hasard les amours de Julien et de Gilberte, et il les voulait interrompre à tout prix.
Il s'en vint un jour trouver Jeanne et, après un long entretien mystique, il lui demanda de s'unir à lui pour combattre, pour tuer le mal dans sa propre famille, pour sauver deux âmes en danger.
Elle ne comprit pas et voulut savoir. Il répondit: «L'heure n'est pas venue, je vous reverrai bientôt.» Et il partit brusquement.
L'hiver alors touchait à sa fin, un hiver pourri, comme on dit aux champs, humide et tiède.
L'abbé revint quelques jours plus tard et parla en termes obscurs d'une de ces liaisons indignes entre gens qui devraient être irréprochables. Il appartenait, disait-il, à ceux qui avaient connaissance de ces faits de les arrêter par tous moyens. Puis il entra en des considérations élevées, puis, prenant la main de Jeanne, il l'adjura d'ouvrir les yeux, de comprendre et de l'aider.
Elle avait compris, cette fois, mais elle se taisait, épouvantée à la pensée de tout ce qui pouvait survenir de pénible dans sa maison tranquille à présent; et elle feignit de ne pas savoir ce que l'abbé voulait dire. Alors il n'hésita plus et parla clairement.
—«C'est un devoir pénible que je vais accomplir, Madame la comtesse, mais je ne puis faire autrement. Le ministère que je remplis m'ordonne de ne pas vous laisser ignorer ce que vous pouvez empêcher. Sachez donc que votre mari entretient une amitié criminelle avec madame de Fourville.»
Elle baissa la tête, résignée et sans force.
Le prêtre reprit: «Que comptez-vous faire, maintenant?»
Alors elle balbutia: «Que voulez-vous que je fasse, Monsieur l'abbé?»
Il répondit violemment: «Vous jeter en travers de cette passion coupable.»
Elle se mit à pleurer; et d'une voix navrée:—«Mais il m'a déjà trompée avec une bonne; mais il ne m'écoute pas; il ne m'aime plus; il me maltraite sitôt que je manifeste un désir qui ne lui convient pas. Que puis-je?»
Le curé, sans répondre directement, s'écria: «Alors, vous vous inclinez! Vous vous résignez! Vous consentez! L'adultère est sous votre toit; et vous le tolérez! Le crime s'accomplit sous vos yeux, et vous détournez le regard? Êtes-vous une épouse? une chrétienne? une mère?»
Elle sanglotait:—«Que voulez-vous que je fasse?»
Il répliqua:—«Tout plutôt que de permettre cette infamie. Tout, vous dis-je. Quittez-le. Fuyez cette maison souillée.»
Elle dit:—«Mais je n'ai pas d'argent, Monsieur l'abbé; et puis je suis sans courage maintenant; et puis comment partir sans preuves? Je n'en ai même pas le droit.»
Le prêtre se leva, frémissant:—«C'est la lâcheté qui vous conseille, Madame, je vous croyais autre. Vous êtes indigne de la miséricorde de Dieu!»
Elle tomba à ses genoux:—«Oh! je vous en prie, ne m'abandonnez pas, conseillez-moi!»
Il prononça d'une voix brève:—«Ouvrez les yeux de M. de Fourville. C'est à lui qu'il appartient de rompre cette liaison.»
A cette pensée une épouvante la saisit:—«Mais il les tuerait! Monsieur l'abbé! Et je commettrais une dénonciation! Oh! pas cela, jamais!»
Alors, il leva la main comme pour la maudire, tout soulevé de colère:—«Restez dans votre honte et dans votre crime; car vous êtes plus coupable qu'eux. Vous êtes l'épouse complaisante! Je n'ai plus rien à faire ici.»
Et il s'en alla, si furieux que tout son corps tremblait.
Elle le suivit éperdue, prête à céder, commençant à promettre. Mais il demeurait vibrant d'indignation, marchant à pas rapides en secouant de rage son grand parapluie bleu presque aussi haut que lui.
Il aperçut Julien debout près de la barrière, dirigeant des travaux d'ébranchage; alors il tourna à gauche pour traverser la ferme des Couillard; et il répétait: «Laissez-moi, Madame, je n'ai plus rien à vous dire.»
Juste sur son chemin, au milieu de la cour, un tas d'enfants, ceux de la maison et ceux des voisins, attroupés autour de la loge de la chienne Mirza, contemplaient curieusement quelque chose, avec une attention concentrée et muette. Au milieu d'eux le baron, les mains derrière le dos, regardait aussi avec curiosité. On eût dit un maître d'école. Mais, quand il vit de loin le prêtre, il s'en alla pour éviter de le rencontrer, de le saluer, de lui parler.
Jeanne disait, suppliante:—«Laissez-moi quelques jours, Monsieur l'abbé, et revenez au château. Je vous raconterai ce que j'aurai pu faire, et ce que j'aurai préparé; et nous aviserons.»
Ils arrivaient alors auprès du groupe des enfants; et le curé s'approcha pour voir ce qui les intéressait ainsi. C'était la chienne qui mettait bas. Devant sa niche cinq petits grouillaient déjà autour de la mère qui les léchait avec tendresse, étendue sur le flanc, tout endolorie. Au moment où le prêtre se penchait, la bête crispée s'allongea, et un sixième petit toutou parut. Tous les galopins alors, saisis de joie, se mirent à crier en battant des mains: «En v'la encore un, en v'la encore un!» C'était un jeu pour eux, un jeu naturel où rien d'impur n'entrait. Ils contemplaient cette naissance comme ils auraient regardé tomber des pommes.
L'abbé Tolbiac demeura d'abord stupéfait, puis, saisi d'une fureur irrésistible, il leva son grand parapluie et se mit à frapper dans le tas des enfants sur les têtes, de toute sa force. Les galopins effarés s'enfuirent à toutes jambes; et il se trouva subitement en face de la chienne en gésine qui s'efforçait de se lever. Mais il ne la laissa pas même se dresser sur ses pattes, et, la tête perdue, il commença à l'assommer à tour de bras. Enchaînée, elle ne pouvait s'enfuir, et gémissait affreusement en se débattant sous les coups. Il cassa son parapluie. Alors, les mains vides, il monta dessus, la piétinant avec frénésie, la pilant, l'écrasant. Il lui fit mettre au monde un dernier petit qui jaillit sous sa pression; et il acheva, d'un talon forcené, le corps saignant qui remuait encore au milieu des nouveau-nés piaulants, aveugles et lourds, cherchant déjà les mamelles.
Jeanne s'était sauvée; mais le prêtre soudain se sentit pris au cou; un soufflet fit sauter son tricorne; et le baron, exaspéré, l'emporta jusqu'à la barrière et le jeta sur la route.
Quand M. Le Perthuis se retourna, il aperçut sa fille à genoux, sanglotant au milieu des petits chiens et les recueillant dans sa jupe. Il revint vers elle à grands pas, en gesticulant, et il criait:—«Le voilà, le voilà, l'homme en soutane! L'as-tu vu, maintenant?»
Les fermiers étaient accourus, tout le monde regardait la bête éventrée; et la mère Couillard déclara:—«C'est-il possible d'être sauvage comme ça!»
Mais Jeanne avait ramassé les sept petits et prétendait les élever.
On essaya de leur donner du lait; trois moururent le lendemain. Alors le père Simon courut le pays pour découvrir une chienne allaitant. Il n'en trouva pas, mais il rapporta une chatte en affirmant qu'elle ferait l'affaire. On tua donc trois autres petits et on confia le dernier à cette nourrice d'une autre race. Elle l'adopta immédiatement, et lui tendit sa mamelle en se couchant sur le côté.
Pour qu'il n'épuisât point sa mère adoptive, on sevra le chien quinze jours après, et Jeanne se chargea de le nourrir elle-même au biberon. Elle l'avait nommé Toto. Le baron changea son nom d'autorité, et le baptisa «Massacre».
Le prêtre ne revint pas, mais, le dimanche suivant, il lança du haut de la chaire des imprécations, des malédictions et des menaces contre le château, disant qu'il faut porter le fer rouge dans les plaies, anathématisant le baron qui s'en amusa, et marquant d'une allusion voilée, encore timide, les nouvelles amours de Julien. Le vicomte fut exaspéré, mais la crainte d'un scandale affreux éteignit sa colère.
Alors, de prône en prône, le prêtre continua l'annonce de sa vengeance, prédisant que l'heure de Dieu approchait, que tous ses ennemis seraient frappés.
Julien écrivit à l'archevêque une lettre respectueuse, mais énergique. L'abbé Tolbiac fut menacé d'une disgrâce. Il se tut.
On le rencontrait maintenant faisant de longues courses solitaires, à pas allongés, avec un air exalté. Gilberte et Julien dans leurs promenades à cheval l'apercevaient à tout moment, parfois au loin comme un point noir au bout d'une plaine ou sur le bord de la falaise, parfois lisant son bréviaire dans quelque étroit vallon où ils allaient entrer. Ils tournaient bride alors pour ne point passer près de lui.
Le printemps était venu, ravivant leur amour, les jetant chaque jour aux bras l'un de l'autre, tantôt ici, tantôt là, sous tout abri où les portaient leurs courses.
Comme les feuilles des arbres étaient encore claires, et l'herbe humide, et qu'ils ne pouvaient, ainsi qu'au cœur de l'été, s'enfoncer dans les taillis des bois, ils avaient adopté le plus souvent, pour cacher leurs étreintes, la cabane ambulante d'un berger, abandonnée depuis l'automne au sommet de la côte de Vaucotte.
Elle restait là toute seule, haute sur ses roues, à cinq cents mètres de la falaise, juste au point où commençait la descente rapide du vallon. Ils ne pouvaient être surpris dedans, car ils dominaient la plaine; et les chevaux attachés aux brancards attendaient qu'ils fussent las de baisers.
Mais voilà qu'un jour, au moment où ils quittaient ce refuge, ils aperçurent l'abbé Tolbiac assis, presque caché dans les joncs marins de la côte.
—«Il faudra laisser nos chevaux dans le ravin, dit Julien, ils pourraient nous dénoncer de loin.» Et ils prirent l'habitude d'attacher les bêtes dans un repli du val plein de broussailles.
Puis un soir, comme ils rentraient tous deux à la Vrillette où ils devaient dîner avec le comte, ils rencontrèrent le curé d'Étouvent qui sortait du château. Il se rangea pour les laisser passer; et salua sans qu'ils rencontrassent ses yeux.
Une inquiétude les saisit, qui se dissipa bientôt.
Or Jeanne, un après-midi, lisait auprès du feu par un grand coup de vent (c'était au commencement de mai), quand elle aperçut soudain le comte de Fourville qui s'en venait à pied et si vite qu'elle crut un malheur arrivé.
Elle descendit vivement pour le recevoir et, quand elle fut en face de lui, elle le pensa devenu fou. Il était coiffé d'une grosse casquette fourrée qu'il ne portait que chez lui, vêtu de sa blouse de chasse, et si pâle que sa moustache rousse, qui ne tranchait point d'ordinaire sur son teint coloré, semblait une flamme. Et ses yeux étaient hagards, roulaient, comme vides de pensée.
Il balbutia:—«Ma femme est ici, n'est-ce pas?» Jeanne, perdant la tête, répondit:—«Mais non, je ne l'ai point vue aujourd'hui.»
Alors il s'assit, comme si ses jambes se fussent brisées; il ôta sa coiffure et s'essuya le front avec son mouchoir, plusieurs fois, par un geste machinal; puis se relevant d'une secousse, il s'avança vers la jeune femme, les deux mains tendues, la bouche ouverte, prêt à parler, à lui confier quelque affreuse douleur; puis il s'arrêta, la regarda fixement, prononça dans une sorte de délire:—«Mais c'est votre mari... vous aussi...» Et il s'enfuit du côté de la mer.
Jeanne courut pour l'arrêter, l'appelant, l'implorant, le cœur crispé de terreur, pensant: «Il sait tout! que va-t-il faire? Oh! pourvu qu'il ne les trouve point!»
Mais elle ne le pouvait atteindre, et il ne l'écoutait pas. Il allait devant lui sans hésiter, sûr de son but. Il franchit le fossé, puis, enjambant les joncs marins à pas de géant, il gagna la falaise.
Jeanne, debout sur le talus planté d'arbres, le suivit longtemps des yeux; puis, le perdant de vue, elle rentra, torturée d'angoisse.
Il avait tourné vers la droite, et s'était mis à courir. La mer houleuse roulait ses vagues; les gros nuages tout noirs arrivaient d'une vitesse folle, passaient, suivis par d'autres; et chacun d'eux criblait la côte d'une averse furieuse. Le vent sifflait, geignait, rasait l'herbe, couchait les jeunes récoltes, emportait, pareils à des flocons d'écume, de grands oiseaux blancs qu'il entraînait au loin dans les terres.
Les grains, qui se succédaient, fouettaient le visage du comte, trempaient ses joues et ses moustaches où l'eau glissait, emplissaient de bruit ses oreilles et son cœur de tumulte.
Là-bas, devant lui, le val de Vaucotte ouvrait sa gorge profonde. Rien jusque-là qu'une hutte de berger auprès d'un parc à moutons vide. Deux chevaux étaient attachés aux brancards de la maison roulante.—Que pouvait-on craindre par cette tempête?
Dès qu'il les eut aperçus, le comte se coucha contre terre, puis il se traîna sur les mains et sur les genoux, semblable à une sorte de monstre avec son grand corps souillé de boue et sa coiffure en poil de bête. Il rampa jusqu'à la cabane solitaire et se cacha dessous pour n'être point découvert par les fentes des planches.
Les chevaux, l'ayant vu, s'agitaient. Il coupa lentement leurs brides avec son couteau qu'il tenait ouvert à la main; et une bourrasque étant survenue, les animaux s'enfuirent harcelés par la grêle qui cinglait le toit penché de la maison de bois, la faisant trembler sur ses roues.
Le comte alors, redressé sur les genoux, colla son œil au bas de la porte, et regarda dedans.
Il ne bougeait plus; il semblait attendre. Un temps assez long s'écoula; et tout à coup il se releva, fangeux de la tête aux pieds. Avec un geste forcené il poussa le verrou qui fermait l'auvent au dehors, et, saisissant les brancards, il se mit à secouer cette niche comme s'il eût voulu la briser en pièces. Puis soudain il s'attela, pliant sa haute taille dans un effort désespéré, tirant comme un bœuf, et haletant; et il entraîna, vers la pente rapide, la maison voyageuse et ceux qu'elle enfermait.
Ils criaient là dedans, heurtant la cloison du poing, ne comprenant pas ce qui leur arrivait.
Lorsqu'il fut en haut de la descente, il lâcha la légère demeure qui se mit à rouler sur la côte inclinée.
Elle précipitait sa course, emportée follement, allant toujours plus vite, sautant, trébuchant comme une bête, battant la terre de ses brancards.
Un vieux mendiant blotti dans un fossé la vit passer d'un élan sur sa tête; et il entendit des cris affreux poussés dans le coffre de bois.
Tout à coup elle perdit une roue arrachée d'un heurt, s'abattit sur le flanc et se remit à dévaler comme une boule, comme une maison déracinée dégringolerait du sommet d'un mont. Puis, arrivant au rebord du dernier ravin, elle bondit en décrivant une courbe, et, tombant au fond, s'y creva comme un œuf.
Dès qu'elle se fut brisée sur le sol de pierre, le vieux mendiant, qui l'avait vue passer, descendit à petits pas à travers les ronces; et, mû par sa prudence de paysan, n'osant approcher du coffre éventré, il alla jusqu'à la ferme voisine annoncer l'accident.
On accourut; on souleva les débris; on aperçut deux corps. Ils étaient meurtris, broyés, saignants. L'homme avait le front ouvert et toute la face écrasée. La mâchoire de la femme pendait, détachée dans un choc; et leurs membres cassés étaient mous comme s'il n'y avait plus d'os sous la chair.
On les reconnut cependant; et on se mit à raisonner longuement sur les causes de ce malheur.
—«Qué qui faisaient dans c'té cahute?» dit une femme. Alors, le vieux pauvre raconta qu'ils s'étaient apparemment réfugiés là dedans pour se mettre à l'abri d'une bourrasque, et que le vent furieux avait dû chavirer et précipiter la cabane. Et il expliquait que lui-même allait s'y cacher quand il avait vu les chevaux attachés aux brancards, et compris par là que la place était occupée.
Il ajouta d'un air satisfait:—«Sans ça, c'est moi qu'j'y passais.» Une voix dit:—«Ça aurait-il pas mieux valu?» Alors le bonhomme se mit dans une colère terrible:—«Pourquoi qu'ça aurait mieux valu? Parce qu'je sieus pauvre et qu'i sont riches! Guettez-les, à c't'heure...» Et, tremblant, déguenillé, ruisselant d'eau, sordide avec sa barbe mêlée et ses longs cheveux coulant du chapeau défoncé, il montrait les deux cadavres du bout de son bâton crochu; et il déclara: «J'sommes tous égaux, là devant.»
Mais d'autres paysans étaient venus, et regardaient de coin, d'un œil inquiet, sournois, effrayé, égoïste et lâche. Puis on délibéra sur ce qu'on ferait; et il fut décidé, dans l'espoir d'une récompense, que les corps seraient reportés aux châteaux. On attela donc deux carrioles. Mais une nouvelle difficulté surgit. Les uns voulaient simplement garnir de paille le fond des voitures; les autres étaient d'avis d'y placer des matelas par convenance.
La femme qui avait déjà parlé cria:—«Mais y s'ront pleins d'sang ces matelas, qu'y faudra les r'laver à l'ieau de javelle.»
Alors, un gros fermier à face réjouie répondit:—«Y les payeront donc. Plus qu'ça vaudra, plus qu'ça sera cher.» L'argument fut décisif.
Et les deux carrioles, haut perchées sur des roues sans ressorts, partirent au trot, l'une à droite, l'autre à gauche, secouant et ballottant à chaque cahot des grandes ornières ces restes d'êtres qui s'étaient étreints et qui ne se rencontreraient plus.
Le comte, dès qu'il avait vu rouler la cabane sur la dure descente, s'était enfui de toute la vitesse de ses jambes à travers la pluie et les bourrasques. Il courut ainsi pendant plusieurs heures, coupant les routes, sautant les talus, crevant les haies; et il était rentré chez lui à la tombée du jour, sans savoir comment.
Les domestiques effarés l'attendaient et lui annoncèrent que les deux chevaux venaient de revenir sans cavaliers, celui de Julien ayant suivi l'autre.
Alors M. de Fourville chancela; et, d'une voix entrecoupée:—«Il leur sera arrivé quelque accident par ce temps affreux. Que tout le monde se mette à leur recherche.»
Il repartit lui-même; mais, dès qu'il fut hors de vue, il se cacha sous une ronce, guettant la route par où allait revenir morte, ou mourante, ou peut-être estropiée, défigurée à jamais, celle qu'il aimait encore d'une passion sauvage.
Et bientôt, une carriole passa devant lui, qui portait quelque chose d'étrange.
Elle s'arrêta devant le château, puis entra. C'était cela, oui, c'était Elle; mais une angoisse effroyable le cloua sur place, une peur horrible de savoir, une épouvante de la vérité; et il ne remuait plus, blotti comme un lièvre, tressaillant au moindre bruit.
Il attendit une heure, deux heures peut-être. La carriole ne sortait pas. Il se dit que sa femme expirait; et la pensée de la voir, de rencontrer son regard, l'emplit d'une telle horreur, qu'il craignit soudain d'être découvert dans sa cachette et forcé de rentrer pour assister à cette agonie, et qu'il s'enfuit encore jusqu'au milieu du bois. Alors, tout à coup, il réfléchit qu'elle avait peut-être besoin de secours, que personne sans doute ne pouvait la soigner; et il revint en courant éperdument.
Il rencontra, en rentrant, son jardinier et lui cria: «Eh bien?» L'homme n'osait pas répondre. Alors, M. de Fourville hurlant presque:—«Est-elle morte?» Et le serviteur balbutia:—«Oui, Monsieur le comte.»
Il ressentit un soulagement immense. Un calme brusque entra dans son sang et dans ses muscles vibrants; et il monta d'un pas ferme les marches de son grand perron.
L'autre carriole avait gagné les Peuples. Jeanne de loin l'aperçut, vit le matelas, devina qu'un corps gisait dessus, et comprit tout. Son émotion fut si vive qu'elle s'affaissa sans connaissance.
Quand elle reprit ses sens, son père lui tenait la tête et lui mouillait les tempes de vinaigre. Il demanda en hésitant:—«Tu sais?...» Elle murmura:—«Oui, père.» Mais, quand elle voulut se lever, elle ne le put tant elle souffrait.
Le soir même elle accoucha d'un enfant mort; d'une fille.
Elle ne vit rien de l'enterrement de Julien; elle n'en sut rien. Elle s'aperçut seulement au bout d'un jour ou deux que tante Lison était revenue; et, dans les cauchemars fiévreux qui la hantaient, elle cherchait obstinément à se rappeler depuis quand la vieille fille était repartie des Peuples, à quelle époque, dans quelles circonstances. Elle n'y pouvait parvenir, même en ses heures de lucidité, sûre seulement qu'elle l'avait vue après la mort de petite mère.
XI
Elle demeura trois mois dans sa chambre, devenue si faible et si pâle qu'on la croyait et qu'on la disait perdue. Puis peu à peu elle se ranima. Petit père et tante Lison ne la quittaient plus, installés tous deux aux Peuples. Elle avait gardé de cette secousse une sorte de maladie nerveuse; le moindre bruit la faisait défaillir, et elle tombait en de longues syncopes provoquées par les causes les plus insignifiantes.
Jamais elle n'avait demandé de détails sur la mort de Julien. Que lui importait? N'en savait-elle pas assez? Tout le monde croyait à un accident, mais elle ne s'y trompait pas; et elle gardait en son cœur ce secret qui la torturait: la connaissance de l'adultère, et la vision de cette brusque et terrible visite du comte, le jour de la catastrophe.
Voilà que maintenant son âme était pénétrée par des souvenirs attendris, doux et mélancoliques, des courtes joies d'amour que lui avait autrefois données son mari. Elle tressaillait à tout moment à des réveils inattendus de sa mémoire; et elle le revoyait tel qu'il avait été en ses jours de fiançailles, et tel aussi qu'elle l'avait chéri en ses seules heures de passions écloses sous le grand soleil de la Corse. Tous les défauts diminuaient, toutes les duretés disparaissaient, les infidélités elles-mêmes s'atténuaient maintenant dans l'éloignement grandissant du tombeau fermé. Et Jeanne, envahie par une sorte de vague gratitude posthume pour cet homme qui l'avait tenue en ses bras, pardonnait les souffrances passées pour ne songer qu'aux moments heureux. Puis le temps marchant toujours et les mois tombant sur les mois poudrèrent d'oubli, comme d'une poussière accumulée, toutes ses réminiscences et ses douleurs; et elle se donna tout entière à son fils.
Il devint l'idole, l'unique pensée des trois êtres réunis autour de lui; et il régnait en despote. Une sorte de jalousie se déclara même entre ces trois esclaves qu'il avait, Jeanne regardant nerveusement les grands baisers donnés au baron après les séances de cheval sur un genou. Et tante Lison négligée par lui comme elle l'avait toujours été par tout le monde, traitée parfois en bonne par ce maître qui ne parlait guère encore, s'en allait pleurer dans sa chambre en comparant les insignifiantes caresses mendiées par elle et obtenues à peine aux étreintes qu'il gardait pour sa mère et son grand-père.
Deux années tranquilles, sans aucun événement, passèrent dans la préoccupation incessante de l'enfant. Au commencement du troisième hiver on décida qu'on irait habiter Rouen jusqu'au printemps; et toute la famille émigra. Mais, en arrivant dans l'ancienne maison abandonnée et humide, Paul eut une bronchite si grave qu'on craignit une pleurésie; et les trois parents éperdus déclarèrent qu'il ne pouvait se passer de l'air des Peuples. On l'y ramena dès qu'il fut guéri.
Alors commença une série d'années monotones et douces.
Toujours ensemble autour du petit, tantôt dans sa chambre, tantôt dans le grand salon, tantôt dans le jardin, ils s'extasiaient sur ses bégayements, sur ses expressions drôles, sur ses gestes.
Sa mère l'appelant Paulet par câlinerie, il ne pouvait articuler ce mot et le prononçait Poulet, ce qui éveillait des rires interminables. Le surnom de Poulet lui resta. On ne le désignait plus autrement.
Comme il grandissait vite, une des passionnantes occupations des trois parents que le baron appelait «ses trois mères» était de mesurer sa taille.
On avait tracé sur le lambris contre la porte du salon une série de petits traits au canif indiquant de mois en mois les progrès de sa croissance. Cette échelle, baptisée «échelle de Poulet», tenait une place considérable dans l'existence de tout le monde.
Puis un nouvel individu vint jouer un rôle important dans la famille, le chien «Massacre», négligé par Jeanne préoccupée uniquement de son fils. Nourri par Ludivine et logé dans un vieux baril devant l'écurie, il vivait solitaire, toujours à la chaîne.
Paul un matin le remarqua, et se mit à crier pour aller l'embrasser. On l'y conduisit avec des craintes infinies. Le chien fit fête à l'enfant qui beugla quand on voulut les séparer. Alors Massacre fut lâché et installé dans la maison.
Il devint l'inséparable de Paul, l'ami de tous les instants. Ils se roulaient ensemble, dormaient côte à côte sur le tapis. Puis bientôt Massacre coucha dans le lit de son camarade qui ne consentait plus à le quitter. Jeanne se désolait parfois à cause des puces; et tante Lison en voulait au chien de prendre une si grosse part de l'affection du petit, de l'affection volée par cette bête, lui semblait-il, de l'affection qu'elle aurait tant désirée.
De rares visites étaient échangées avec les Briseville et les Coutelier. Le maire et le médecin troublaient seuls régulièrement la solitude du vieux château. Jeanne, depuis le meurtre de la chienne et les soupçons que lui avaient inspirés le prêtre lors de la mort horrible de la comtesse et de Julien, n'entrait plus à l'église, irritée contre le Dieu qui pouvait avoir de pareils ministres.
L'abbé Tolbiac, de temps à autre, anathématisait en des allusions directes le château hanté par l'Esprit du Mal, l'Esprit d'Éternelle Révolte, l'Esprit d'Erreur et de Mensonge, l'Esprit d'Iniquité, l'Esprit de Corruption et d'Impureté. Il désignait ainsi le baron.
Son église d'ailleurs était désertée; et, quand il allait le long des champs où les laboureurs poussaient leur charrue, les paysans ne s'arrêtaient pas pour lui parler, ne se détournaient point pour le saluer. Il passait en outre pour sorcier, parce qu'il avait chassé le démon d'une femme possédée. Il connaissait, disait-on, des paroles mystérieuses pour écarter les sorts, qui n'étaient, selon lui, que des espèces de farces de Satan. Il imposait les mains aux vaches qui donnaient du lait bleu ou qui portaient la queue en cercle, et par quelques mots inconnus il faisait retrouver les objets perdus.
Son esprit étroit et fanatique s'adonnait avec passion à l'étude des livres religieux contenant l'histoire des apparitions du Diable sur la terre, les diverses manifestations de son pouvoir, ses influences occultes et variées, toutes les ressources qu'il avait, et les tours ordinaires de ses ruses. Et comme il se croyait appelé particulièrement à combattre cette Puissance mystérieuse et fatale, il avait appris toutes les formules d'exorcismes indiquées dans les manuels ecclésiastiques.
Il croyait sans cesse sentir errer dans l'ombre le Malin Esprit; et la phrase latine revenait à tout moment sur ses lèvres: Sicut leo rugiens circuit quærens quem devoret.
Alors une crainte se répandit, une terreur de sa force cachée. Ses confrères eux-mêmes, prêtres ignorants des campagnes, pour qui Béelzébuth est article de foi, qui, troublés par les prescriptions minutieuses des rites en cas de manifestations de cette puissance du mal, en arrivent à confondre la religion avec la magie, considéraient l'abbé Tolbiac comme un peu sorcier; et ils le respectaient autant pour le pouvoir obscur qu'ils lui supposaient que pour l'inattaquable austérité de sa vie.
Quand il rencontrait Jeanne, il ne la saluait pas.
Cette situation inquiétait et désolait tante Lison, qui ne comprenait point, en son âme craintive de vieille fille, qu'on n'allât pas à l'église. Elle était pieuse sans doute, sans doute elle se confessait et communiait; mais personne ne le savait, ne cherchait à le savoir.
Quand elle se trouvait seule, toute seule avec Paul, elle lui parlait, tout bas, du bon Dieu. Il l'écoutait à peu près quand elle lui racontait les histoires miraculeuses des premiers temps du monde; mais, quand elle lui disait qu'il faut aimer, beaucoup, beaucoup le bon Dieu, il répondait parfois:—«Où qu'il est, tante?» Alors elle montrait le ciel avec son doigt:—«Là-haut, Poulet, mais il ne faut pas le dire.» Elle avait peur du baron.
Mais un jour Poulet lui déclara:—«Le bon Dieu, il est partout, mais il est pas dans l'église.» Il avait parlé à son grand-père des révélations mystérieuses de tante.
L'enfant prenait dix ans; sa mère semblait en avoir quarante. Il était fort, turbulent, hardi pour grimper dans les arbres, mais il ne savait pas grand'chose. Les leçons l'ennuyant, il les interrompait tout de suite. Et, toutes les fois que le baron le retenait un peu longtemps devant un livre, Jeanne aussitôt arrivait, disant:—«Laisse-le donc jouer maintenant. Il ne faut pas le fatiguer, il est si jeune.» Pour elle il avait toujours six mois ou un an. C'est à peine si elle se rendait compte qu'il marchait, courait, parlait comme un petit homme; et elle vivait dans une peur constante qu'il ne tombât, qu'il n'eût froid, qu'il n'eût chaud en s'agitant, qu'il ne mangeât trop pour son estomac, ou trop peu pour sa croissance.
Quand il eut douze ans, une grosse difficulté surgit: celle de la première communion.
Lise un matin vint trouver Jeanne et lui représenta qu'on ne pouvait laisser plus longtemps le petit sans instruction religieuse et sans remplir ses premiers devoirs. Elle argumenta de toutes les façons, invoquant mille raisons, et, avant tout, l'opinion des gens qu'ils voyaient. La mère, troublée, indécise, hésitait, affirmant qu'on pouvait attendre encore.
Mais un mois plus tard, comme elle rendait une visite à la comtesse de Briseville, cette dame lui demanda par hasard: «C'est cette année sans doute que votre Paul va faire sa première communion.» Et Jeanne, prise au dépourvu, répondit: «Oui, Madame.» Ce simple mot la décida et, sans en rien confier à son père, elle pria Lise de conduire l'enfant au catéchisme.
Pendant un mois tout alla bien; mais Poulet revint un soir avec la gorge enrouée. Et le lendemain il toussait. Sa mère affolée l'interrogea, et elle apprit que le curé l'avait envoyé attendre la fin de la leçon à la porte de l'église dans le courant d'air du porche, parce qu'il s'était mal tenu.
Elle le garda donc chez elle, et lui fit apprendre elle-même cet alphabet de la religion. Mais l'abbé Tolbiac, malgré les supplications de Lison, refusa de l'admettre parmi les communiants, comme étant insuffisamment instruit.
Il en fut de même l'an suivant. Alors le baron exaspéré jura que l'enfant n'avait pas besoin de croire à cette niaiserie, à ce symbole puéril de la transsubstantiation, pour être un honnête homme; et il fut décidé qu'il serait élevé en chrétien, mais non pas en catholique pratiquant, et qu'à sa majorité il demeurerait libre de devenir ce qu'il lui plairait.
Et Jeanne, quelque temps après, ayant fait une visite aux Briseville, n'en reçut point en retour. Elle s'étonna, connaissant la méticuleuse politesse de ses voisins; mais la marquise de Coutelier lui révéla avec hauteur la raison de cette abstention.
Se regardant, par la situation de son mari, et par son titre bien authentique, et par sa fortune considérable, comme une sorte de reine de la noblesse normande, la marquise gouvernait en vraie reine, parlait en liberté, se montrait gracieuse ou cassante selon les occasions, admonestait, redressait, félicitait à tout propos. Jeanne donc s'étant présentée chez elle, cette dame, après quelques paroles glaciales, prononça d'un ton sec:—«La société se divise en deux classes: les gens qui croient à Dieu et ceux qui n'y croient pas. Les uns, même les plus humbles, sont nos amis, nos égaux; les autres ne sont rien pour nous.»
Jeanne, sentant l'attaque, répliqua:—«Mais ne peut-on croire à Dieu sans fréquenter les églises?»
La marquise répondit:—«Non, Madame; les fidèles vont prier Dieu dans son église comme on va trouver les hommes en leurs demeures.»
Jeanne blessée reprit:—«Dieu est partout, Madame. Quant à moi, qui crois du fond du cœur à sa bonté, je ne le sens plus présent quand certains prêtres se trouvent entre lui et moi.»
La marquise se leva:—«Le prêtre porte le drapeau de l'Église, Madame; quiconque ne suit pas le drapeau est contre lui, et contre nous.»
Jeanne s'était levée à son tour, frémissante:—«Vous croyez, Madame, au Dieu d'un parti. Moi je crois au Dieu des honnêtes gens.»
Elle salua et sortit.
Les paysans aussi la blâmaient entre eux de n'avoir point fait faire à Poulet sa première communion. Ils n'allaient point aux offices, n'approchaient point des sacrements, ou bien ne les recevaient qu'à Pâques selon les prescriptions formelles de l'Église; mais pour les mioches, c'était autre chose; et tous auraient reculé devant l'audace d'élever un enfant hors de cette loi commune, parce que la Religion, c'est la Religion.
Elle vit bien cette réprobation, et s'indigna en son âme de toutes ces pactisations, de ces arrangements de conscience, de cette universelle peur de tout, de la grande lâcheté gîtée au fond de tous les cœurs, et parée, quand elle se montre, de tant de masques respectables.
Le baron prit la direction des études de Paul, et le mit au latin. La mère n'avait plus qu'une recommandation: «Surtout ne le fatigue pas;» et elle rôdait, inquiète, près de la chambre aux leçons, petit père lui en ayant interdit l'entrée parce qu'elle interrompait à tout instant l'enseignement pour demander: «Tu n'as pas froid aux pieds, Poulet?» Ou bien: «Tu n'as pas mal à la tête, Poulet?» Ou bien pour arrêter le maître: «Ne le fais pas tant parler, tu vas lui fatiguer la gorge.»
Dès que le petit était libre, il descendait jardiner avec mère et tante. Ils avaient maintenant un grand amour pour la culture de la terre; et tous trois plantaient des jeunes arbres au printemps, semaient des graines dont l'éclosion et la poussée les passionnaient, taillaient des branches, coupaient des fleurs pour faire des bouquets.
Le plus grand souci du jeune homme était la production des salades. Il dirigeait quatre grands carrés du potager où il élevait avec un soin extrême Laitues, Romaines, Chicorées, Barbes de capucin, Royales, toutes les espèces connues de ces feuilles comestibles. Il bêchait, arrosait, sarclait, repiquait, aidé de ses deux mères qu'il faisait travailler comme des femmes de journée. On les voyait pendant des heures entières à genoux dans les plates-bandes, maculant leurs robes et leurs mains, occupées à introduire la racine des jeunes plantes en des trous qu'elles creusaient d'un seul doigt piqué d'aplomb dans la terre.
Poulet devenait grand, il atteignait quinze ans; et l'échelle du salon marquait un mètre cinquante-huit, mais il restait enfant d'esprit, ignorant, niais, étouffé entre ces deux jupes et ce vieil homme aimable qui n'était plus du siècle.
Un soir enfin le baron parla du collège; et Jeanne aussitôt se mit à sangloter. Tante Lison effarée se tenait dans un coin sombre.
La mère répondait:—«Qu'a-t-il besoin de tant savoir. Nous en ferons un homme des champs, un gentilhomme campagnard. Il cultivera ses terres comme font beaucoup de nobles. Il vivra et vieillira heureux dans cette maison où nous avons vécu avant lui, où nous mourrons. Que peut-on demander de plus?»
Mais le baron hochait la tête.—«Que répondras-tu s'il vient te dire, lorsqu'il aura vingt-cinq ans:—Je ne suis rien, je ne sais rien par ta faute, par la faute de ton égoïsme maternel. Je me sens incapable de travailler, de devenir quelqu'un, et pourtant je n'étais pas fait pour la vie obscure, humble, et triste à mourir, à laquelle ta tendresse imprévoyante m'a condamné.»
Elle pleurait toujours, implorant son fils.—«Dis, Poulet, tu ne me reprocheras jamais de t'avoir trop aimé, n'est-ce pas?
Et le grand enfant surpris promettait:—«Non, maman.
—Tu me le jures?
—Oui, maman.
—Tu veux rester ici, n'est-ce pas?
—Oui, maman.»
Alors le baron parla ferme et haut:—«Jeanne, tu n'as pas le droit de disposer de cette vie. Ce que tu fais là est lâche et presque criminel; tu sacrifies ton enfant à ton bonheur particulier.»
Elle cacha sa figure dans ses mains, poussant des sanglots précipités, et elle balbutiait dans ses larmes:—«J'ai été si malheureuse... si malheureuse! Maintenant que je suis tranquille avec lui, on me l'enlève... Qu'est-ce que je deviendrai... toute seule... à présent?...»
Son père se leva, vint s'asseoir auprès d'elle, la prit dans ses bras.—«Et moi, Jeanne?» Elle le saisit brusquement par le cou, l'embrassa avec violence, puis, toute suffoquée encore, elle articula au milieu d'étranglements:—«Oui. Tu as raison... peut-être... petit père. J'étais folle, mais j'ai tant souffert. Je veux bien qu'il aille au collège.»
Et, sans trop comprendre ce qu'on allait faire de lui, Poulet, à son tour, se mit à larmoyer.
Alors ses trois mères l'embrassant, le câlinant, l'encouragèrent. Et lorsqu'on monta se coucher, tous avaient le cœur serré et tous pleurèrent dans leurs lits, même le baron qui s'était contenu.
Il fut décidé qu'à la rentrée on mettrait le jeune homme au collège du Havre; et il eut, pendant tout l'été, plus de gâteries que jamais.
Sa mère gémissait souvent à la pensée de la séparation. Elle prépara son trousseau comme s'il allait entreprendre un voyage de dix ans; puis, un matin d'octobre, après une nuit sans sommeil, les deux femmes et le baron montèrent avec lui dans la calèche qui partit au trot des deux chevaux.
On avait déjà choisi, dans un autre voyage, sa place au dortoir et sa place en classe. Jeanne, aidée de tante Lison, passa tout le jour à ranger les hardes dans la petite commode. Comme le meuble ne contenait pas le quart de ce qu'on avait apporté, elle alla trouver le proviseur pour en obtenir un second. L'économe fut appelé; il représenta que tant de linge et d'effets ne feraient que gêner sans servir jamais; et il refusa, au nom du règlement, de céder une autre commode. La mère désolée se résolut alors à louer une chambre dans un petit hôtel voisin en recommandant à l'hôtelier d'aller lui-même porter à Poulet tout ce dont il aurait besoin, au premier appel de l'enfant.
Puis on fit un tour sur la jetée pour regarder sortir et entrer les navires.
Le triste soir tomba sur la ville qui s'illumina peu à peu. On entra pour dîner dans un restaurant. Aucun d'eux n'avait faim; et ils se regardaient d'un œil humide pendant que les plats défilaient devant eux et s'en retournaient presque pleins.
Puis on se mit en marche lentement vers le collège. Des enfants de toutes les tailles arrivaient de tous les côtés, conduits par leurs familles ou par des domestiques. Beaucoup pleuraient. On entendait un bruit de larmes dans la grande cour à peine éclairée.
Jeanne et Poulet s'étreignirent longtemps. Tante Lison restait derrière, oubliée tout à fait et la figure dans son mouchoir. Mais le baron, qui s'attendrissait, abrégea les adieux en entraînant sa fille. La calèche attendait devant la porte; ils montèrent dedans tous trois et s'en retournèrent dans la nuit vers les Peuples.
Parfois un gros sanglot passait dans l'ombre.
Le lendemain Jeanne pleura jusqu'au soir. Le jour suivant elle fit atteler le phaéton et partit pour le Havre. Poulet semblait avoir déjà pris son parti de la séparation. Pour la première fois de sa vie il avait des camarades; et le désir de jouer le faisait frémir sur sa chaise au parloir.
Jeanne revint ainsi tous les deux jours, et le dimanche pour les sorties. Ne sachant que faire pendant les classes, entre les récréations, elle demeurait assise au parloir, n'ayant ni la force ni le courage de s'éloigner du collège. Le proviseur la fit prier de monter chez lui, et il lui demanda de venir moins souvent. Elle ne tint pas compte de cette recommandation.
Il la prévint alors que, si elle continuait à empêcher son fils de jouer pendant les heures d'ébats, et de travailler en le troublant sans cesse, on se verrait forcé de le lui rendre; et le baron fut prévenu par un mot. Elle demeura donc gardée à vue aux Peuples, comme une prisonnière.
Elle attendait chaque vacance avec plus d'anxiété que son enfant.
Et une inquiétude incessante agitait son âme. Elle se mit à rôder par le pays, se promenant seule avec le chien Massacre pendant des jours entiers, en rêvassant dans le vide. Parfois elle restait assise durant tout un après-midi à regarder la mer du haut de la falaise; parfois, elle descendait jusqu'à Yport à travers le bois, refaisant des promenades anciennes dont le souvenir la poursuivait. Comme c'était loin, comme c'était loin, le temps où elle parcourait ce même pays, jeune fille, et grise de rêves.
Chaque fois qu'elle revoyait son fils, il lui semblait qu'ils avaient été séparés pendant dix ans. Il devenait homme de mois en mois; de mois en mois elle devenait une vieille femme. Son père paraissait son frère, et tante Lison, qui ne vieillissait point, restée fanée dès son âge de vingt-cinq ans, avait l'air d'une sœur aînée.
Poulet ne travaillait guère; il doubla sa quatrième. La troisième alla tant bien que mal; mais il fallut recommencer la seconde; et il se trouva en rhétorique alors qu'il atteignait vingt ans.
Il était devenu un grand garçon blond, avec des favoris déjà touffus et une apparence de moustaches. C'était lui maintenant qui venait aux Peuples chaque dimanche. Comme il prenait depuis longtemps des leçons d'équitation, il louait simplement un cheval et faisait la route en deux heures.
Dès le matin Jeanne partait au-devant de lui avec la tante et le baron qui se courbait peu à peu et marchait ainsi qu'un petit vieux, les mains rejointes derrière son dos comme pour s'empêcher de tomber sur le nez.
Ils allaient tout doucement le long de la route, s'asseyant parfois sur le fossé, et regardant au loin si on n'apercevait pas encore le cavalier. Dès qu'il apparaissait comme un point noir sur la ligne blanche, les trois parents agitaient leurs mouchoirs; et il mettait son cheval au galop pour arriver comme un ouragan, ce qui faisait palpiter de peur Jeanne et Lison et s'exalter le grand-père qui criait «Bravo» dans un enthousiasme d'impotent.
Bien que Paul eût la tête de plus que sa mère, elle le traitait toujours comme un marmot, lui demandant encore: «Tu n'as pas froid aux pieds, Poulet?» et, quand il se promenait devant le perron, après déjeuner, en fumant une cigarette, elle ouvrait la fenêtre pour lui crier: «Ne sors pas nu-tête, je t'en supplie, tu vas attraper un rhume de cerveau.»
Et elle frémissait d'inquiétude quand il repartait à cheval dans la nuit: «Surtout ne va pas trop vite, mon petit Poulet, sois prudent, pense à ta pauvre mère qui serait désespérée s'il t'arrivait quelque chose.»
Mais voilà qu'un samedi matin elle reçut une lettre de Paul annonçant qu'il ne viendrait pas le lendemain parce que des amis avaient organisé une partie de plaisir à laquelle il était invité.
Elle fut torturée d'angoisses pendant toute la journée du dimanche comme sous la menace d'un malheur; puis, le jeudi, n'y tenant plus, elle partit pour le Havre.
Il lui parut changé sans qu'elle se rendît compte en quoi. Il semblait animé, parlait d'une voix plus mâle. Et soudain il lui dit, comme une chose toute naturelle:—«Sais-tu, maman, puisque tu es venue aujourd'hui, je n'irai pas encore aux Peuples dimanche prochain, parce que nous recommençons notre fête.»
Elle resta toute saisie, suffoquée comme s'il eût annoncé qu'il partait pour le nouveau monde; puis, quand elle put enfin parler:—«Oh! Poulet, qu'as-tu? dis-moi, que se passe-t-il?» Il se mit à rire et l'embrassa:—«Mais rien de rien, maman. Je vais m'amuser avec des amis, c'est de mon âge.»
Elle ne trouva pas un mot à répondre, et, quand elle fut toute seule dans la voiture, des idées singulières l'assaillirent. Elle ne l'avait plus reconnu, son Poulet, son petit Poulet de jadis. Pour la première fois elle s'apercevait qu'il était grand, qu'il n'était plus à elle, qu'il allait vivre de son côté sans s'occuper des vieux. Il lui semblait qu'en un jour il s'était transformé. Quoi! c'était son fils, son pauvre petit enfant qui lui faisait autrefois repiquer des salades, ce fort garçon barbu dont la volonté s'affirmait!
Et pendant trois mois Paul ne vint voir ses parents que de temps en temps, toujours hanté d'un désir évident de repartir au plus vite, cherchant chaque soir à gagner une heure. Jeanne s'effrayait, et le baron sans cesse la consolait répétant: «Laisse-le faire; il a vingt ans, ce garçon.»
Mais, un matin, un vieil homme assez mal vêtu demanda en français d'Allemagne:—«Matame la vicomtesse.» Et, après beaucoup de saluts cérémonieux, il tira de sa poche un portefeuille sordide en déclarant:—«Ché un bétit bapier bour fous;» et il tendit, en le dépliant, un morceau de papier graisseux. Elle lut, relut, regarda le Juif, relut encore et demanda:—«Qu'est-ce que cela veut dire?»
L'homme, obséquieux, expliqua:—«Ché fé fous tire. Votre fils il afé pesoin d'un peu d'archent, et comme ché safais que fous êtes une ponne mère, che lui prêté quelque betite chose bour son pesoin.»
Elle tremblait. «Mais pourquoi ne m'en a-t-il pas demandé à moi?» Le Juif expliqua longuement qu'il s'agissait d'une dette de jeu devant être payée le lendemain avant midi, que Paul n'étant pas encore majeur, personne ne lui aurait rien prêté et que son «honneur était gombromise» sans le «bétit service obligeant» qu'il avait rendu à ce jeune homme.
Jeanne voulait appeler le baron, mais elle ne pouvait se lever tant l'émotion la paralysait. Enfin elle dit à l'usurier:—«Voulez-vous avoir la complaisance de sonner?»
Il hésitait, craignant une ruse. Il balbutia:—«Si che fous chène, che refiendrai.» Elle remua la tête pour dire non. Il sonna; et ils attendirent, muets, l'un en face de l'autre.
Quand le baron fut arrivé, il comprit tout de suite la situation. Le billet était de quinze cents francs. Il en paya mille en disant à l'homme entre les yeux:—«Surtout ne revenez pas.» L'autre remercia, salua, et disparut.
Le grand-père et la mère partirent aussitôt pour le Havre; mais, en arrivant au collège, ils apprirent que depuis un mois Paul n'y était point venu. Le principal avait reçu quatre lettres signées de Jeanne pour annoncer un malaise de son élève, et ensuite pour donner des nouvelles. Chaque lettre était accompagnée d'un certificat de médecin; le tout faux, naturellement. Ils furent atterrés, et ils restaient là, se regardant.
Le principal, désolé, les conduisit chez le commissaire de police. Les deux parents couchèrent à l'hôtel.
Le lendemain on retrouva le jeune homme chez une fille entretenue de la ville. Son grand-père et sa mère l'emmenèrent aux Peuples sans qu'un mot fût échangé entre eux tout le long de la route. Jeanne pleurait, la figure dans son mouchoir. Paul regardait la campagne d'un air indifférent.
En huit jours on découvrit que pendant les trois derniers mois il avait fait quinze mille francs de dettes. Les créanciers ne s'étaient point montrés d'abord, sachant qu'il serait bientôt majeur.
Aucune explication n'eut lieu. On voulait le reconquérir par la douceur. On lui faisait manger des mets délicats, on le choyait, on le gâtait. C'était au printemps; on lui loua un bateau à Yport, malgré les terreurs de Jeanne, pour qu'il pût faire à son gré des promenades en mer.
On ne lui laissait point de cheval de crainte qu'il n'allât au Havre.
Il demeurait désœuvré, irritable, parfois brutal. Le baron s'inquiétait de ses études incomplètes. Jeanne, affolée à la pensée d'une séparation, se demandait cependant ce qu'on allait faire de lui.
Un soir il ne rentra pas. On apprit qu'il était sorti en barque avec deux matelots. Sa mère éperdue descendit nu-tête jusqu'à Yport, dans la nuit.
Quelques hommes attendaient sur la plage la rentrée de l'embarcation.
Un petit feu apparut au large; il approchait en se balançant. Paul ne se trouvait plus à bord. Il s'était fait conduire au Havre.
La police eut beau le rechercher, elle ne le retrouva pas. La fille qui l'avait caché une première fois avait aussi disparu, sans laisser de traces, son mobilier vendu, et son terme payé. Dans la chambre de Paul, aux Peuples, on découvrit deux lettres de cette créature qui paraissait folle d'amour pour lui. Elle parlait d'un voyage en Angleterre, ayant trouvé les fonds nécessaires, disait-elle.
Et les trois habitants du château vécurent silencieux et sombres dans l'enfer morne des tortures morales. Les cheveux de Jeanne, gris déjà, étaient devenus blancs. Elle se demandait naïvement pourquoi la destinée la frappait ainsi.
Elle reçut une lettre de l'abbé Tolbiac:—«Madame, la main de Dieu s'est appesantie sur vous. Vous Lui avez refusé votre enfant; Il vous l'a pris à son tour pour le jeter à une prostituée. N'ouvrirez-vous pas les yeux à cet enseignement du Ciel? La miséricorde du Seigneur est infinie. Peut-être vous pardonnera-t-il si vous revenez vous agenouiller devant Lui. Je suis son humble serviteur, je vous ouvrirai la porte de sa demeure quand vous y viendrez frapper.»
Elle demeura longtemps avec cette lettre sur les genoux. C'était vrai, peut-être, ce que disait ce prêtre. Et toutes les incertitudes religieuses se mirent à déchirer sa conscience. Dieu pouvait-il être vindicatif et jaloux comme les hommes? mais s'il ne se montrait pas jaloux, personne ne le craindrait, personne ne l'adorerait plus. Pour se faire mieux connaître à nous, sans doute, il se manifestait aux humains avec leurs propres sentiments. Et le doute lâche, qui pousse aux églises les hésitants, les troublés, entrant en elle, elle courut furtivement, un soir, à la nuit tombante, jusqu'au presbytère, et, s'agenouillant aux pieds du maigre abbé, sollicita l'absolution.
Il lui promit un demi-pardon, Dieu ne pouvant déverser toutes ses grâces sur un toit qui recouvrait un homme comme le baron:—«Vous sentirez bientôt, affirma-t-il, les effets de la Divine Mansuétude.»
Elle reçut en effet, deux jours plus tard, une lettre de son fils; et elle la considéra, dans l'affolement de sa peine, comme le début des soulagements promis par l'abbé.