«Mon cher enfant, je viens te supplier de revenir auprès de moi. Songe donc que je suis vieille et malade, toute seule, toute l'année, avec une bonne. J'habite maintenant une petite maison auprès de la route. C'est bien triste. Mais si tu étais là, tout changerait pour moi. Je n'ai que toi au monde et je ne t'ai pas vu depuis sept ans! Tu ne sauras jamais comme j'ai été malheureuse et combien j'avais reposé mon cœur sur toi. Tu étais ma vie, mon rêve, mon seul espoir, mon seul amour et tu me manques, et tu m'as abandonnée!
«Oh! reviens, mon petit Poulet, reviens m'embrasser, reviens auprès de ta vieille mère qui te tend des bras désespérés.
«Jeanne.»
Il répondit quelques jours plus tard.
«Ma chère maman, je ne demanderais pas mieux que d'aller te voir, mais je n'ai pas le sou. Envoie-moi quelque argent et je viendrai. J'avais du reste l'intention d'aller te trouver pour te parler d'un projet qui me permettrait de faire ce que tu me demandes.
«Le désintéressement et l'affection de celle qui a été ma compagne dans les vilains jours que je traverse demeurent sans limites à mon égard. Il n'est pas possible que je reste plus longtemps sans reconnaître publiquement son amour et son dévoûment si fidèles. Elle a du reste de très bonnes manières que tu pourras apprécier. Et elle est très instruite, elle lit beaucoup. Enfin, tu ne te fais pas l'idée de ce qu'elle a toujours été pour moi. Je serais une brute, si je ne lui témoignais pas ma reconnaissance. Je viens donc te demander l'autorisation de l'épouser. Tu me pardonnerais mes escapades et nous habiterions tous ensemble dans ta nouvelle maison.
«Si tu la connaissais, tu m'accorderais tout de suite ton consentement. Je t'assure qu'elle est parfaite, et très distinguée. Tu l'aimerais, j'en suis certain. Quant à moi, je ne pourrais pas vivre sans elle.
«J'attends ta réponse avec impatience, ma chère maman, et nous t'embrassons de tout cœur.
«Ton fils,
«Vicomte Paul de Lamare.»
Jeanne fut atterrée. Elle demeurait immobile, la lettre sur les genoux, devinant la ruse de cette fille qui avait sans cesse retenu son fils, qui ne l'avait pas laissé venir une seule fois, attendant son heure, l'heure où la vieille mère désespérée, ne pouvant plus résister au désir d'étreindre son enfant, faiblirait, accorderait tout.
Et la grosse douleur de cette préférence obstinée de Paul pour cette créature déchirait son cœur. Elle répétait: «Il ne m'aime pas. Il ne m'aime pas.»
Rosalie entra. Jeanne balbutia: «Il veut l'épouser maintenant.»
La bonne eut un sursaut: «Oh! Madame, vous ne permettrez pas ça. M. Paul ne va pas ramasser cette traînée.
Et Jeanne accablée, mais révoltée, répondit: «Ça, jamais, ma fille. Et, puisqu'il ne veut pas venir, je vais aller le trouver, moi, et nous verrons laquelle de nous deux l'emportera.»
Et elle écrivit tout de suite à Paul pour annoncer son arrivée, et pour le voir autre part que dans le logis habité par cette gueuse.
Puis, en attendant une réponse, elle fit ses préparatifs. Rosalie commença à empiler dans une vieille malle le linge et les effets de sa maîtresse. Mais comme elle pliait une robe, une ancienne robe de campagne, elle s'écria: «Vous n'avez seulement rien à vous mettre sur le dos. Je ne vous permettrai pas d'aller comme ça. Vous feriez honte à tout le monde; et les dames de Paris vous regarderaient comme une servante.»
Jeanne la laissa faire. Et les deux femmes se rendirent ensemble à Goderville pour choisir une étoffe à carreaux verts, qui fut confiée à la couturière du bourg. Puis elles entrèrent chez le notaire, Me Roussel, qui faisait chaque année un voyage d'une quinzaine dans la capitale, afin d'obtenir des renseignements. Car Jeanne depuis vingt-huit ans n'avait pas revu Paris.
Il fit des recommandations nombreuses sur la manière d'éviter les voitures, sur les procédés pour n'être pas volé, conseillant de coudre l'argent dans la doublure des vêtements et de ne garder dans la poche que l'indispensable; il parla longuement des restaurants à prix moyens dont il désigna deux ou trois fréquentés par des femmes; et il indiqua l'Hôtel de Normandie où il descendait lui-même, auprès de la gare du chemin de fer. On pouvait s'y présenter de sa part.
Depuis six ans, ces chemins de fer dont on parlait partout fonctionnaient entre Paris et le Havre. Mais Jeanne, obsédée de chagrin, n'avait pas encore vu ces voitures à vapeur qui révolutionnaient tout le pays.
Cependant Paul ne répondait pas.
Elle attendit huit jours, puis quinze jours, allant chaque matin sur la route au-devant du facteur qu'elle abordait en frémissant: «Vous n'avez rien pour moi, père Malandain?» Et l'homme répondait toujours de sa voix enrouée par les intempéries des saisons: «Encore rien c'te fois, ma bonne dame.»
C'était cette femme assurément qui empêchait Paul de répondre!
Jeanne, alors, résolut de partir tout de suite. Elle voulait prendre Rosalie avec elle, mais la bonne refusa de la suivre pour ne pas augmenter les frais de voyage.
Elle ne permit pas d'ailleurs à sa maîtresse d'emporter plus de trois cents francs: «S'il vous en faut d'autres, vous m'écrirez donc, et j'irai chez le notaire pour qu'il vous fasse parvenir ça. Si je vous en donne plus, c'est M. Paul qui l'empochera.»
Et, un matin de décembre, elles montèrent dans la carriole de Denis Lecoq qui vint les chercher pour les conduire à la gare, Rosalie faisant jusque-là la conduite à sa maîtresse.
Elles prirent d'abord des renseignements sur le prix des billets, puis, quand tout fut réglé et la malle enregistrée, elles attendirent devant ces lignes de fer, cherchant à comprendre comment manœuvrait cette chose, si préoccupées de ce mystère qu'elles ne pensaient plus aux tristes raisons du voyage.
Enfin, un sifflement lointain leur fit tourner la tête, et elles aperçurent une machine noire qui grandissait. Cela arriva avec un bruit terrible, passa devant elles en traînant une longue chaîne de petites maisons roulantes; et, un employé ayant ouvert une porte, Jeanne embrassa Rosalie en pleurant et monta dans une de ces cases.
Rosalie, émue, criait:
«Au revoir, Madame; bon voyage, à bientôt!
—Au revoir, ma fille.»
Un coup de sifflet partit encore, et tout le chapelet de voitures se remit à rouler doucement d'abord, puis plus vite, puis avec une rapidité effrayante.
Dans le compartiment où se trouvait Jeanne, deux messieurs dormaient adossés à deux coins.
Elle regardait passer les campagnes, les arbres, les fermes, les villages, effarée de cette vitesse, se sentant prise dans une vie nouvelle, emportée dans un monde nouveau qui n'était plus le sien, celui de sa tranquille jeunesse et de sa vie monotone.
Le soir venait lorsque le train entra dans Paris.
Un commissionnaire prit la malle de Jeanne; et elle le suivit effarée, bousculée, inhabile à passer dans la foule remuante, courant presque derrière l'homme, dans la crainte de le perdre de vue.
Quand elle fut dans le bureau de l'hôtel, elle s'empressa d'annoncer:
—«Je vous suis recommandée par M. Roussel.»
La patronne, une énorme femme sérieuse, assise à son bureau, demanda:
—«Qui ça, M. Roussel?»
Jeanne interdite reprit: «Mais le notaire de Goderville, qui descend chez vous tous les ans.»
La grosse dame déclara:
—«C'est possible. Je ne le connais pas. Vous voulez une chambre?
—Oui, Madame.»
Et un garçon, prenant son bagage, monta l'escalier devant elle.
Elle se sentait le cœur serré. Elle s'assit devant une petite table et demanda qu'on lui montât un bouillon avec une aile de poulet. Elle n'avait rien pris depuis l'aurore.
Elle mangea tristement à la lueur d'une bougie, songeant à mille choses, se rappelant son passage en cette même ville au retour de son voyage de noces, les premiers signes du caractère de Julien, apparus lors de ce séjour à Paris. Mais elle était jeune alors, et confiante, et vaillante. Maintenant elle se sentait vieille, embarrassée, craintive même, faible et troublée pour un rien. Quand elle eut fini son repas, elle se mit à la fenêtre et regarda la rue pleine de monde. Elle avait envie de sortir, et n'osait point. Elle allait infailliblement se perdre, pensait-elle. Elle se coucha; et souffla sa lumière.
Mais le bruit, cette sensation d'une ville inconnue, et le trouble du voyage la tenaient éveillée. Les heures s'écoulaient. Les rumeurs du dehors s'apaisaient peu à peu sans qu'elle pût dormir, énervée par ce demi-repos des grandes villes. Elle était habituée à ce calme et profond sommeil des champs, qui engourdit tout, les hommes, les bêtes et les plantes; et elle sentait maintenant, autour d'elle, toute une agitation mystérieuse. Des voix presque insaisissables lui parvenaient comme si elles eussent glissé dans les murs de l'hôtel. Parfois, un plancher craquait, une porte se fermait, une sonnette tintait.
Tout à coup, vers deux heures du matin, alors qu'elle commençait à s'assoupir, une femme poussa des cris dans une chambre voisine; Jeanne s'assit brusquement dans son lit; puis elle crut entendre un rire d'homme.
Alors, à mesure qu'approchait le jour, la pensée de Paul l'envahit; et elle s'habilla dès que le crépuscule parut.
Il habitait rue du Sauvage, dans la Cité. Elle voulut s'y rendre à pied pour obéir aux recommandations d'économie de Rosalie. Il faisait beau; l'air froid piquait la chair; des gens pressés couraient sur les trottoirs. Elle allait le plus vite possible, suivant une rue indiquée au bout de laquelle elle devait tourner à droite, puis à gauche; puis, arrivée sur une place, il lui faudrait s'informer de nouveau. Elle ne trouva pas la place et se renseigna auprès d'un boulanger qui lui donna des indications différentes. Elle repartit, s'égara, erra, suivit d'autres conseils, se perdit tout à fait.
Affolée, elle marchait maintenant presque au hasard. Elle allait se décider à appeler un cocher quand elle aperçut la Seine. Alors elle longea les quais.
Au bout d'une heure environ, elle entrait dans la rue du Sauvage, une sorte de ruelle toute noire. Elle s'arrêta devant la porte, tellement émue qu'elle ne pouvait plus faire un pas.
Il était là, dans cette maison, Poulet.
Elle sentait trembler ses genoux et ses mains; enfin elle entra, suivit un couloir, vit la case du portier, et demanda en tendant une pièce d'argent:—«Pourriez-vous monter dire à M. Paul de Lamare qu'une vieille dame, une amie de sa mère, l'attend en bas.»
Le portier répondit:
—«Il n'habite plus ici, Madame.»
Un grand frisson la parcourut. Elle balbutia:
—«Ah! où... où demeure-t-il maintenant?
—Je ne sais pas.»
Elle se sentit étourdie comme si elle allait tomber et elle demeura quelque temps sans pouvoir parler. Enfin, par un effort violent, elle reprit sa raison, et murmura:
—«Depuis quand est-il parti?»
L'homme la renseigna abondamment. «Voilà quinze jours. Ils sont partis comme ça, un soir, et pas revenus. Ils devaient partout dans le quartier; aussi vous comprenez bien qu'ils n'ont pas laissé leur adresse.»
Jeanne voyait des lueurs, des grands jets de flamme, comme si on lui eût tiré des coups de fusil devant les yeux. Mais une idée fixe la soutenait, la faisait demeurer debout, calme en apparence, et réfléchie. Elle voulait savoir et retrouver Poulet.
—«Alors il n'a rien dit, en s'en allant?
—Oh! rien du tout, ils se sont sauvés pour ne pas payer, voilà.
—Mais, il doit envoyer chercher ses lettres par quelqu'un.
—Plus souvent que je les donnerais. Et puis ils n'en recevaient pas dix par an. Je leur en ai monté une pourtant deux jours avant qu'ils s'en aillent.»
C'était sa lettre sans doute. Elle dit précipitamment: «Écoutez, je suis sa mère, à lui, et je suis venue pour le chercher. Voilà dix francs pour vous. Si vous avez quelque nouvelle ou quelque renseignement sur lui, apportez-les moi à l'hôtel de Normandie, rue du Havre, et je vous payerai bien.
Il répondit: «Comptez sur moi, Madame.»
Et elle se sauva.
Elle se remit à marcher sans s'inquiéter où elle allait. Elle se hâtait comme pressée par une course importante; elle filait le long des murs, heurtée par des gens à paquets; elle traversait les rues sans regarder les voitures venir, injuriée par les cochers; elle trébuchait aux marches des trottoirs auxquelles elle ne prenait point garde; elle courait devant elle, l'âme perdue.
Tout à coup elle se trouva dans un jardin et elle se sentit si fatiguée qu'elle s'assit sur un banc. Elle y demeura fort longtemps apparemment, pleurant sans s'en apercevoir, car des passants s'arrêtaient pour la regarder. Puis elle sentit qu'elle avait très froid; et elle se leva pour repartir; ses jambes la portaient à peine tant elle était accablée et faible.
Elle voulait entrer prendre un bouillon dans un restaurant, mais elle n'osait pas pénétrer dans ces établissements, prise d'une espèce de honte, d'une peur, d'une sorte de pudeur de son chagrin qu'elle sentait visible. Elle s'arrêtait une seconde devant la porte, regardait au dedans, voyait tous ces gens attablés et mangeant, et s'enfuyait intimidée, se disant: «J'entrerai dans le prochain.» Et elle ne pénétrait pas davantage dans le suivant.
A la fin elle acheta chez un boulanger un petit pain en forme de lune, et elle se mit à le croquer tout en marchant. Elle avait grand'soif, mais elle ne savait où aller boire et elle s'en passa.
Elle franchit une voûte et se trouva dans un autre jardin entouré d'arcades. Elle reconnut alors le Palais-Royal.
Comme le soleil et la marche l'avaient un peu réchauffée, elle s'assit encore une heure ou deux.
Une foule entrait, une foule élégante qui causait, souriait, saluait, cette foule heureuse dont les femmes sont belles et les hommes riches, qui ne vit que pour la parure et les joies.
Jeanne effarée d'être au milieu de cette cohue brillante, se leva pour s'enfuir; mais soudain la pensée lui vint, qu'elle pourrait rencontrer Paul en ce lieu; elle se mit à errer en épiant les visages, allant et revenant sans cesse, d'un bout à l'autre du Jardin, de son pas humble et rapide.
Des gens se retournaient pour la regarder, d'autres riaient et se la montraient. Elle s'en aperçut et se sauva, pensant que, sans doute, on s'amusait de sa tournure et de sa robe à carreaux verts choisie par Rosalie et exécutée sur ses indications par la couturière de Goderville.
Elle n'osait même plus demander sa route aux passants. Elle s'y hasarda pourtant et finit par retrouver son hôtel.
Elle passa le reste du jour sur une chaise, aux pieds de son lit, sans remuer. Puis elle dîna, comme la veille, d'un potage et d'un peu de viande. Puis elle se coucha, accomplissant chaque acte machinalement, par habitude.
Le lendemain elle se rendit à la préfecture de police pour qu'on lui retrouvât son enfant. On ne put rien lui promettre; on s'en occuperait cependant.
Alors elle vagabonda par les rues, espérant toujours le rencontrer. Et elle se sentait plus seule dans cette foule agitée, plus perdue, plus misérable qu'au milieu des champs déserts.
Quand elle rentra, le soir, à l'hôtel, on lui dit qu'un homme l'avait demandée de la part de M. Paul et qu'il reviendrait le lendemain. Un flot de sang lui jaillit au cœur et elle ne ferma pas l'œil de la nuit. Si c'était lui? Oui c'était lui assurément, bien qu'elle ne l'eût pas reconnu aux détails qu'on lui avait donnés.
Vers neuf heures du matin on heurta sa porte, elle cria: «Entrez!» prête à s'élancer, les bras ouverts. Un inconnu se présenta. Et, pendant qu'il s'excusait de l'avoir dérangée, et qu'il expliquait son affaire, une dette de Paul qu'il venait réclamer, elle se sentait pleurer sans vouloir le laisser paraître, enlevant les larmes du bout du doigt, à mesure qu'elles glissaient au coin des yeux.
Il avait appris sa venue par la concierge de la rue du Sauvage, et, comme il ne pouvait retrouver le jeune homme, il s'adressait à la mère. Et il tendait un papier qu'elle prit sans songer à rien. Elle lut un chiffre 90 francs, tira son argent et paya.
Elle ne sortit pas ce jour-là.
Le lendemain d'autres créanciers se présentèrent. Elle donna tout ce qui lui restait, ne réservant qu'une vingtaine de francs; et elle écrivit à Rosalie pour lui dire sa situation.
Elle passait ses jours à errer, attendant la réponse de sa bonne, ne sachant que faire, où tuer les heures lugubres, les heures interminables, n'ayant personne à qui dire un mot tendre, personne qui connût sa misère. Elle allait au hasard, harcelée à présent par un besoin de partir, de retourner là-bas, dans sa petite maison sur le bord de la route solitaire.
Elle n'y pouvait plus vivre quelques jours auparavant tant la tristesse l'accablait, et maintenant elle sentait bien qu'elle ne saurait plus, au contraire, vivre que là, où ses mornes habitudes s'étaient enracinées.
Enfin, un soir, elle trouva une lettre et deux cents francs. Rosalie disait: «Madame Jeanne, revenez bien vite, car je ne vous enverrai plus rien. Quant à M. Paul, c'est moi qu'irai le chercher quand nous aurons de ses nouvelles.
«Je vous salue. Votre servante,
«Rosalie.»
Et Jeanne repartit pour Batteville, un matin qu'il neigeait, et qu'il faisait grand froid.
XIV
Alors elle ne sortit plus, elle ne remua plus. Elle se levait chaque matin à la même heure, regardait le temps par sa fenêtre, puis descendait s'asseoir devant le feu dans la salle.
Elle restait là des jours entiers, immobile, les yeux plantés sur la flamme, laissant aller à l'aventure ses lamentables pensées et suivant le triste défilé de ses misères. Les ténèbres peu à peu envahissaient la petite pièce sans qu'elle eût fait d'autre mouvement que pour remettre du bois au feu. Rosalie alors apportait la lampe et s'écriait: «Allons, madame Jeanne, il faut vous secouer ou bien vous n'aurez pas encore faim ce soir.»
Elle était souvent poursuivie d'idées fixes qui l'obsédaient et torturée par des préoccupations insignifiantes; les moindres choses, dans sa tête malade, prenant une importance extrême.
Elle revivait surtout dans le passé, dans le vieux passé, hantée par les premiers temps de sa vie et par son voyage de noces, là-bas en Corse. Des paysages de cette île, oubliés depuis longtemps, surgissaient soudain devant elle dans les tisons de sa cheminée; et elle se rappelait tous les détails, tous les petits faits, toutes les figures rencontrées là-bas; la tête du guide Jean Ravoli la poursuivait; et elle croyait parfois entendre sa voix.
Puis elle songeait aux douces années de l'enfance de Paul, alors qu'il lui faisait repiquer des salades et qu'elle s'agenouillait dans la terre grasse à côté de tante Lison, rivalisant de soins toutes les deux pour plaire à l'enfant, luttant à celle qui ferait reprendre les jeunes plantes avec le plus d'adresse et obtiendrait le plus d'élèves.
Et, tout bas, ses lèvres murmuraient: «Poulet, mon petit Poulet,» comme si elle lui eût parlé; et, sa rêverie s'arrêtant sur ce mot, elle essayait parfois pendant des heures d'écrire dans le vide, de son doigt tendu, les lettres qui le composaient. Elle les traçait lentement, devant le feu, s'imaginant les voir, puis, croyant s'être trompée, elle recommençait le P d'un bras tremblant de fatigue, s'efforçant de dessiner le nom jusqu'au bout; puis, quand elle avait fini, elle recommençait.
A la fin elle ne pouvait plus, mêlait tout, modelait d'autres mots, s'énervant jusqu'à la folie.
Toutes les manies des solitaires la possédaient. La moindre chose changée de place l'irritait.
Rosalie souvent la forçait à marcher, l'emmenait sur la route; mais Jeanne au bout de vingt minutes déclarait: «Je n'en puis plus, ma fille,» et elle s'asseyait au bord du fossé.
Bientôt tout mouvement lui fut odieux, et elle restait au lit le plus tard possible.
Depuis son enfance une seule habitude lui était demeurée invariablement tenace, celle de se lever tout d'un coup aussitôt après avoir bu son café au lait. Elle tenait d'ailleurs à ce mélange d'une façon exagérée; et la privation lui en aurait été plus sensible que celle de n'importe quoi. Elle attendait, chaque matin, l'arrivée de Rosalie avec une impatience un peu sensuelle; et, dès que la tasse pleine était posée sur la table de nuit, elle se mettait sur son séant et la vidait vivement d'une manière un peu goulue. Puis, rejetant ses draps, elle commençait à se vêtir.
Mais peu à peu elle s'habitua à rêvasser quelques secondes après avoir reposé le bol dans son assiette; puis elle s'étendit de nouveau dans le lit; puis elle prolongea de jour en jour cette paresse jusqu'au moment où Rosalie revenait, furieuse, et l'habillait presque de force.
Elle n'avait plus d'ailleurs une apparence de volonté et, chaque fois que sa servante lui demandait un conseil, lui posait une question, s'informait de son avis, elle répondait: «Fais comme tu voudras, ma fille.»
Elle se croyait si directement poursuivie par une malchance obstinée contre elle qu'elle devenait fataliste comme un Oriental; et l'habitude de voir s'évanouir ses rêves et s'écrouler ses espoirs faisait qu'elle hésitait des journées entières avant d'accomplir la chose la plus simple, persuadée qu'elle s'engagerait toujours dans la mauvaise voie et que cela tournerait mal.
Elle répétait à tout moment:—«C'est moi qui n'ai pas eu de chance dans la vie.» Alors Rosalie s'écriait:—«Qu'est-ce que vous diriez donc s'il vous fallait travailler pour avoir du pain, si vous étiez obligée de vous lever tous les jours à six heures du matin pour aller en journée! Il y en a bien qui sont obligées de faire ça, pourtant, et, quand elles deviennent trop vieilles, elles meurent de misère.»
Jeanne répondait:—«Songe donc que je suis toute seule, que mon fils m'a abandonnée.» Et Rosalie alors se fâchait furieusement:—«En voilà une affaire! Eh bien! et les enfants qui sont au service militaire! et ceux qui vont s'établir en Amérique.»
L'Amérique représentait pour elle un pays vague où l'on va faire fortune et dont on ne revient jamais.
Elle continuait:—«Il y a toujours un moment où il faut se séparer, parce que les vieux et les jeunes ne sont pas faits pour rester ensemble.»—Et elle concluait d'un ton féroce:—«Eh bien, qu'est-ce que vous diriez s'il était mort?»
Et Jeanne, alors, ne répondait plus rien.
Un peu de force lui revint, quand l'air s'amollit aux premiers jours du printemps, mais elle n'employait ce retour d'activité qu'à se jeter de plus en plus dans ses pensées sombres.
Comme elle était montée au grenier, un matin, pour chercher quelque objet, elle ouvrit par hasard une caisse pleine de vieux calendriers; on les avait conservés selon la coutume de certaines gens de campagne.
Il lui sembla qu'elle retrouvait les années elles-mêmes de son passé, et elle demeura saisie d'une étrange et confuse émotion devant ce tas de cartons carrés.
Elle les prit et les emporta dans la salle en bas. Il y en avait de toutes les tailles, des grands et des petits. Et elle se mit à les ranger par années sur la table. Soudain elle retrouva le premier, celui qu'elle avait apporté aux Peuples.
Elle le contempla longtemps, avec les jours biffés par elle le matin de son départ de Rouen, le lendemain de sa sortie du couvent. Et elle pleura. Elle pleura des larmes mornes et lentes, de pauvres larmes de vieille en face de sa vie misérable étalée devant elle sur cette table.
Et une idée la saisit qui fut bientôt une obsession terrible, incessante, acharnée. Elle voulait retrouver presque jour par jour ce qu'elle avait fait.
Elle piqua contre les murs, sur la tapisserie, l'un après l'autre, ces cartons jaunis, et elle passait des heures, en face de l'un ou de l'autre, se demandant: «Que m'est-il arrivé, ce mois-là?»
Elle avait marqué de traits les dates mémorables de son histoire, et elle parvenait parfois à retrouver un mois entier, reconstituant un à un, groupant, rattachant l'un à l'autre tous les petits faits qui avaient précédé ou suivi un événement important.
Elle réussit, à force d'attention obstinée, d'efforts de mémoire, de volonté concentrée, à rétablir presque entièrement ses deux premières années aux Peuples, les souvenirs lointains de sa vie lui revenant avec une facilité singulière et une sorte de relief.
Mais les années suivantes lui semblaient se perdre dans un brouillard, se mêler, enjamber l'une sur l'autre; et elle demeurait parfois un temps infini, la tête penchée vers un calendrier, l'esprit tendu sur l'Autrefois, sans parvenir même à se rappeler si c'était dans ce carton-là que tel souvenir pouvait être retrouvé.
Elle allait de l'un à l'autre autour de la salle qu'entouraient, comme les gravures d'un chemin de la croix, ces tableaux des jours finis. Brusquement elle arrêtait sa chaise devant l'un d'eux, et restait jusqu'à la nuit immobile à le regarder, enfoncée en ses recherches.
Puis tout à coup, quand toutes les sèves se réveillèrent sous la chaleur du soleil, quand les récoltes se mirent à pousser par les champs, les arbres à verdir, quand les pommiers dans les cours s'épanouirent comme des boules roses et parfumèrent la plaine, une grande agitation la saisit.
Elle ne tenait plus en place; elle allait et venait, sortait et rentrait vingt fois par jour, et vagabondait parfois au loin le long des fermes, s'exaltant dans une sorte de fièvre de regret.
La vue d'une marguerite blottie dans une touffe d'herbe, d'un rayon de soleil glissant entre les feuilles, d'une flaque d'eau dans une ornière où se mirait le bleu du ciel, la remuaient, l'attendrissaient, la bouleversaient en lui redonnant des sensations lointaines, comme l'écho de ses émotions de jeune fille, quand elle rêvait par la campagne.
Elle avait frémi des mêmes secousses, savouré cette douceur et cette griserie troublante des jours tièdes, quand elle attendait l'avenir. Elle retrouvait tout cela maintenant que l'avenir était clos. Elle en jouissait encore dans son cœur; mais elle en souffrait en même temps, comme si la joie éternelle du monde réveillé en pénétrant sa peau séchée, son sang refroidi, son âme accablée, n'y pouvait plus jeter qu'un charme affaibli et douloureux.
Il lui semblait aussi que quelque chose était un peu changé partout autour d'elle. Le soleil devait être un peu moins chaud que dans sa jeunesse, le ciel un peu moins bleu, l'herbe un peu moins verte; et les fleurs, plus pâles et moins odorantes, n'enivraient plus tout à fait autant.
Dans certains jours, cependant, un tel bien-être de vie la pénétrait qu'elle se reprenait à rêvasser, à espérer, à attendre; car peut-on, malgré la rigueur acharnée du sort, ne pas espérer toujours, quand il fait beau?
Elle allait, elle allait devant elle, pendant des heures et des heures, comme fouettée par l'excitation de son âme. Et parfois elle s'arrêtait tout à coup, et s'asseyait au bord de la route pour réfléchir à des choses tristes. Pourquoi n'avait-elle pas été aimée comme d'autres? Pourquoi n'avait-elle pas même connu les simples bonheurs d'une existence calme?
Et parfois encore elle oubliait un moment qu'elle était vieille, qu'il n'y avait plus rien devant elle, hors quelques ans lugubres et solitaires, que toute sa route était parcourue; et elle bâtissait, comme jadis, à seize ans, des projets doux à son cœur; elle combinait des bouts d'avenir charmants. Puis la dure sensation du réel tombait sur elle; elle se relevait courbaturée comme sous la chute d'un poids qui lui aurait cassé les reins; et elle reprenait plus lentement le chemin de sa demeure en murmurant: «Oh vieille folle! vieille folle!»
Rosalie maintenant lui répétait à tout moment: «Mais restez donc tranquille, Madame, qu'est-ce que vous avez à vous émouver comme ça?»
Et Jeanne répondait tristement: «Que veux-tu, je suis comme «Massacre» aux derniers jours.»
La bonne, un matin, entra plus tôt dans sa chambre, et déposant sur sa table de nuit le bol de café au lait: «Allons, buvez vite. Denis est devant la porte qui nous attend. Nous allons aux Peuples parce que j'ai affaire là-bas.»
Jeanne crut qu'elle allait s'évanouir tant elle se sentit émue; et elle s'habilla en tremblant d'émotion, effarée et défaillante à la pensée de revoir sa chère maison.
Un ciel radieux s'étalait sur le monde; et le bidet, pris de gaietés, faisait parfois un temps de galop. Quand on entra dans la commune d'Étouvent, Jeanne sentit qu'elle respirait avec peine tant sa poitrine palpitait; et quand elle aperçut les piliers de brique de la barrière, elle dit à voix basse deux ou trois fois, et malgré elle: «Oh! oh! oh!» comme devant les choses qui révolutionnent le cœur.
On détela la carriole chez les Couillard; puis, pendant que Rosalie et son fils allaient à leurs affaires, les fermiers offrirent à Jeanne de faire un tour au château, les maîtres étant absents, et on lui donna les clefs.
Elle partit seule, et, lorsqu'elle fut devant le vieux manoir du côté de la mer, elle s'arrêta pour le regarder. Rien n'était changé au dehors. Le vaste bâtiment grisâtre avait ce jour-là, sur ses murs ternis, des sourires de soleil. Tous les contrevents étaient clos.
Un petit morceau d'une branche morte tomba sur sa robe, elle leva les yeux; il venait du platane. Elle s'approcha du gros arbre à la peau lisse et pâle, et le caressa de la main comme une bête. Son pied heurta, dans l'herbe, un morceau de bois pourri; c'était le dernier fragment du banc où elle s'était assise si souvent avec tous les siens, du banc qu'on avait posé le jour même de la première visite de Julien.
Alors elle gagna la double porte du vestibule et eut grand'peine à l'ouvrir, la lourde clef rouillée refusant de tourner. La serrure enfin céda avec un dur grincement des ressorts; et le battant, un peu résistant lui-même, s'enfonça sous une poussée.
Jeanne tout de suite, et presque courant, monta jusqu'à sa chambre. Elle ne la reconnut pas, tapissée d'un papier clair; mais, ayant ouvert une fenêtre, elle demeura remuée jusqu'au fond de sa chair devant tout cet horizon tant aimé, le bosquet, les ormes, la lande, et la mer semée de voiles brunes qui semblaient immobiles au loin.
Alors elle se mit à rôder par la grande demeure vide. Elle regardait, sur les murailles, des taches familières à ses yeux. Elle s'arrêta devant un petit trou creusé dans le plâtre par le baron qui s'amusait souvent, en souvenir de son jeune temps, à faire des armes avec sa canne contre la cloison quand il passait devant cet endroit.
Dans la chambre de petite mère elle retrouva, piquée derrière une porte, dans un coin sombre, auprès du lit, une fine épingle à tête d'or qu'elle avait enfoncée là autrefois (elle se le rappelait maintenant), et qu'elle avait, depuis, cherchée pendant des années. Personne ne l'avait trouvée. Elle la prit comme une inappréciable relique et la baisa.
Elle allait partout, cherchait, reconnaissait des traces presque invisibles dans les tentures des chambres qu'on n'avait point changées, revoyait ces figures bizarres que l'imagination prête souvent aux dessins des étoffes, des marbres, aux ombres des plafonds salis par le temps.
Elle marchait à pas muets, toute seule dans l'immense château silencieux, comme à travers un cimetière. Toute sa vie gisait là dedans. Elle descendit au salon. Il était sombre derrière ses volets fermés et elle fut quelque temps avant d'y rien distinguer; puis, son regard s'habituant à l'obscurité, elle reconnut peu à peu les hautes tapisseries où se promenaient des oiseaux. Deux fauteuils étaient restés devant la cheminée comme si on venait de les quitter; et l'odeur même de la pièce, une odeur qu'elle avait toujours gardée, comme les êtres ont la leur, une odeur vague, bien reconnaissable cependant, douce senteur indécise des vieux appartements, pénétrait Jeanne, l'enveloppait de souvenirs, grisait sa mémoire. Elle restait haletante, aspirant cette haleine du passé, et les yeux fixés sur les deux sièges. Et soudain, dans une brusque hallucination qu'enfanta son idée fixe, elle crut voir, elle vit, comme elle les avait vus si souvent, son père et sa mère chauffant leurs pieds au feu.
Elle recula épouvantée, heurta du dos le bord de la porte, s'y soutint pour ne pas tomber, les yeux toujours tendus sur les fauteuils.
La vision avait disparu.
Elle demeura éperdue pendant quelques minutes; puis elle reprit lentement la possession d'elle-même et voulut s'enfuir, ayant peur d'être folle. Son regard tomba par hasard sur le lambris auquel elle s'appuyait; et elle aperçut l'échelle de Poulet.
Toutes les légères marques grimpaient sur la peinture à des intervalles inégaux; et des chiffres tracés au canif indiquaient les âges, les mois, et la croissance de son fils. Tantôt c'était l'écriture du baron, plus grande, tantôt la sienne plus petite, tantôt celle de tante Lison un peu tremblée. Et il lui sembla que l'enfant d'autrefois était là, devant elle, avec ses cheveux blonds, collant son petit front contre le mur pour qu'on mesurât sa taille.
Le baron criait: «Jeanne, il a grandi d'un centimètre depuis six semaines.»
Elle se mit à baiser le lambris, avec une frénésie d'amour.
Mais on l'appelait au dehors. C'était la voix de Rosalie:—«Madame Jeanne, madame Jeanne, on vous attend pour déjeuner.» Elle sortit, perdant la tête. Et elle ne comprenait plus rien de ce qu'on lui disait. Elle mangea des choses qu'on lui servit, écouta parler sans savoir de quoi, causa sans doute avec les fermières qui s'informaient de sa santé, se laissa embrasser, embrassa elle-même des joues qu'on lui tendait, et elle remonta dans la voiture.
Quand elle perdit de vue, à travers les arbres, la haute toiture du château, elle eut dans la poitrine un déchirement horrible. Elle sentait en son cœur qu'elle venait de dire adieu pour toujours à sa maison.
On s'en revint à Batteville.
Au moment où elle allait rentrer dans sa nouvelle demeure, elle aperçut quelque chose de blanc sous la porte; c'était une lettre que le facteur avait glissée là en son absence. Elle reconnut aussitôt qu'elle venait de Paul, et l'ouvrit, tremblant d'angoisse. Il disait:
«Ma chère maman, je ne t'ai pas écrit plus tôt parce que je ne voulais pas te faire faire à Paris un voyage inutile, devant moi-même aller te voir incessamment. Je suis à l'heure présente sous le coup d'un grand malheur et dans une grande difficulté. Ma femme est mourante après avoir accouché d'une petite fille, voici trois jours; et je n'ai pas le sou. Je ne sais que faire de l'enfant que ma concierge élève au biberon comme elle peut, mais j'ai peur de la perdre. Ne pourrais-tu t'en charger? Je ne sais absolument que faire et je n'ai pas d'argent pour la mettre en nourrice. Réponds poste pour poste.
«Ton fils qui t'aime,
«Paul.»
Jeanne s'affaissa sur une chaise, ayant à peine la force d'appeler Rosalie. Quand la bonne fut là, elles relurent la lettre ensemble, puis demeurèrent silencieuses, l'une en face de l'autre, longtemps.
Rosalie, enfin, parla:—«J'vas aller chercher la petite, moi, Madame. On ne peut pas la laisser comme ça.»
Jeanne répondit: «Va, ma fille.»
Elles se turent encore, puis la bonne reprit:—«Mettez votre chapeau, Madame, et puis allons à Goderville chez le notaire. Si l'autre va mourir, il faut que M. Paul l'épouse, pour la petite, plus tard.»
Et Jeanne, sans répondre un mot, mit son chapeau. Une joie profonde et inavouable inondait son cœur, une joie perfide qu'elle voulait cacher à tout prix, une de ces joies abominables dont on rougit, mais dont on jouit ardemment dans le secret mystérieux de l'âme:—La maîtresse de son fils allait mourir.
Le notaire donna à la bonne des indications détaillées qu'elle se fit répéter plusieurs fois; puis, sûre de ne pas commettre d'erreur, elle déclara:—«Ne craignez rien, je m'en charge maintenant.»
Elle partit pour Paris la nuit même.
Jeanne passa deux jours dans un trouble de pensée qui la rendait incapable de réfléchir à rien. Le troisième matin elle reçut un seul mot de Rosalie annonçant son retour par le train du soir. Rien de plus.
Vers trois heures elle fit atteler la carriole d'un voisin qui la conduisit à la gare de Beuzeville pour attendre sa servante.
Elle restait debout sur le quai, l'œil tendu sur la ligne droite des rails qui fuyaient en se rapprochant là-bas, là-bas, au bout de l'horizon. De temps en temps elle regardait l'horloge.—Encore dix minutes.—Encore cinq minutes.—Encore deux minutes.—Voici l'heure. Rien n'apparaissait sur la voie lointaine. Puis tout à coup elle aperçut une tache blanche, une fumée, puis, au-dessous un point noir qui grandit, grandit, accourant à toute vitesse. La grosse machine enfin, ralentissant sa marche, passa en ronflant, devant Jeanne qui guettait avidement les portières. Plusieurs s'ouvrirent; des gens descendaient, des paysans en blouse, des fermières avec des paniers, des petits bourgeois en chapeau mou. Enfin elle aperçut Rosalie qui portait en ses bras une sorte de paquet de linge.
Elle voulut aller vers elle, mais elle craignait de tomber tant ses jambes étaient devenues molles. Sa bonne l'ayant vue, la rejoignit avec son air calme ordinaire; et elle dit: «Bonjour, Madame; me v'là revenue, c'est pas sans peine.»
Jeanne balbutia: «Eh bien?»
Rosalie répondit: «Eh bien, elle est morte c'te nuit. Ils sont mariés, v'là la petite.» Et elle tendit l'enfant qu'on ne voyait point dans ses linges.
Jeanne la reçut machinalement et elles sortirent de la gare, puis montèrent dans la voiture.
Rosalie reprit: «M. Paul viendra dès l'enterrement fini. Demain à la même heure, faut croire.»
Jeanne murmura: «Paul...» et n'ajouta rien.
Le soleil baissait vers l'horizon, inondant de clarté les plaines verdoyantes, tachées de place en place par l'or des colzas en fleur, et par le sang des coquelicots. Une quiétude infinie planait sur la terre tranquille où germaient les sèves. La carriole allait grand train, le paysan claquant de la langue pour exciter son cheval.
Et Jeanne regardait droit devant elle en l'air, dans le ciel que coupait, comme des fusées, le vol ceintré des hirondelles. Et soudain une tiédeur douce, une chaleur de vie traversant ses robes, gagna ses jambes, pénétra sa chair; c'était la chaleur du petit être qui dormait sur ses genoux.
Alors une émotion infinie l'envahit. Elle découvrit brusquement la figure de l'enfant qu'elle n'avait pas encore vue: la fille de son fils. Et comme la frêle créature, frappée par la lumière vive, ouvrait ses yeux bleus en remuant la bouche, Jeanne se mit à l'embrasser furieusement, la soulevant dans ses bras, la criblant de baisers.
Mais Rosalie, contente et bourrue, l'arrêta. «Voyons, voyons, madame Jeanne, finissez; vous allez la faire crier.»
Puis elle ajouta, répondant sans doute à sa propre pensée: «La vie, voyez-vous, ça n'est jamais si bon ni si mauvais qu'on croit.»
NOTES.
Une Vie a paru en feuilleton dans le Gil-Blas, du mardi 27 février au vendredi 6 avril 1883; il parut immédiatement après chez l'éditeur Victor Havard, où son succès fut très grand et immédiat. Maupassant, selon un procédé de travail qu'il emploiera toujours pour ses romans, a utilisé dans celui-ci diverses chroniques publiées dans le même journal ou dans le Gaulois.
Nous avons dû communication à l'extrême obligeance de M. Louis Barthou du premier manuscrit d'Une Vie. Il compte 114 feuillets grand in-4o, écrits d'un seul côté, très raturés par places, très nets ailleurs; il est resté inachevé. Cependant, M. Léon Hennique possède un autre fragment de manuscrit qui semble être la continuation de celui-ci. Le manuscrit de M. Barthou porte sur la couverture, de la main de l'auteur, la mention: «Vieux manuscrit».
Il offre un grand intérêt pour l'étude de l'élaboration et de la composition d'Une Vie à l'achèvement de laquelle il a certainement servi. On y retrouve en effet plusieurs passages et même des épisodes entiers conçus en termes presque identiques. Il n'en présente pas moins, d'autre part, avec le texte définitif des divergences assez nombreuses. Si les caractères essentiels sont déjà parfaitement reconnaissables, Jeanne, par exemple, y a un frère, nommé Henri, qui rappelle d'une manière frappante le fils du même nom qu'elle aura plus tard dans le roman.
Mais c'est dans l'ensemble de la composition que l'effort de Maupassant a particulièrement porté. Les répétitions d'effets ou de descriptions sont encore fréquentes dans le manuscrit de M. Barthou. Le récit y a un tour moins net, parfois un peu diffus ou un peu hésitant, un mouvement moins continu; les phrases ont des contours moins tracés; les chapitres, moins de saillie; on entre moins franchement dans l'action. La vue claire que Maupassant a eue de ces imperfections lui a permis de s'en débarrasser peu à peu complètement. Il nous a paru bon de signaler, puisque l'occasion s'en présentait, cette preuve éclatante de travail logique, de sens critique, de réflexion que la spontanéité très grande de la phrase risquerait peut-être de faire oublier.
VARIANTES
D'APRÈS
LE TEXTE DU MANUSCRIT DE UNE VIE.
Page 3, ligne 20, l'amour des choses...
Page 18, ligne 27, comme la fraîcheur d'un bain...
Page 20, ligne 9, des soirs...
Page 33, ligne 22, d'une voix dolente, d'une voix...
Page 43, ligne 13, chasseur sauvage dans...
Page 45, ligne 22, d'abord un peu.
Page 49, ligne 11, galet: «Faites un tour, mes...
Page 49, ligne 26, des idées nouvelles et rapides, qui ne s'arrêtaient pas dans sa tête.
Page 72, ligne 7, père prenant le bras de la baronne la souleva, et,...
Page 74, ligne 12, surprise, toute saisie, apitoyée...
Page 75, ligne 17, moments troublés où...
Page 77, ligne 3, soleil semblait sec, luisait...
Page 84, ligne 27, secret du Monde...
Page 86, ligne 3, souleva légèrement sur...
Page 86, ligne 8, chair rose: «...
Page 105, ligne 11, chaos féerique, il...
Page 129, ligne 11, titrées du pays avait...
Page 136, ligne 13, choses empaquetées avec soin et tirées de l'armoire aux grandes occasions.
Page 149, ligne 28, donc ma fille?»
Page 150, ligne 25, un gargouillement de gorge...—suffoque un souffle de pompe détraquée;...
Page 150, ligne 29, vie et un flot de liquide s'épandait sous les jupons aux pieds de la femme étendue.
Page 165, ligne 17, couchée, oui couchée dans...
Page 176, ligne 16, voulu d'mé.
Page 186, ligne 11, connaître l'enfantement.
Page 193, ligne 24, ranimaient triomphant, elle...
Page 231, ligne 3, était lourde et...
Page 248, ligne 18, on croit le voir, on voudrait fuir...
Page 249, ligne 9, croyance, le dernier appui de son âme.
Page 250, ligne 25, confier les intimes secrets de son cœur.
Page 271, ligne 21, complaisante, complice de l'adultère...
Page 281, ligne 24, chavirer, soulever et...
Page 298, ligne 18, lui, où il est né, où nous mourrons...
Page 303, ligne 13, femme, bien qu'elle n'eût pas encore quarante ans...
Page 303, ligne 14, restée petite et fanée...
Page 305, ligne 6, Elle fut dévorée d'inquiétude pendant...
Page 320, ligne 12, douloureux, ne savait que dire, elle...
Page 328, ligne 16, Montivilliers, à mi-chemin du village de Batteville...
Page 330, ligne 17, souvent indécise comme...
Page 330, ligne 19, sur son choix, balançant...
Page 331, ligne 3, et la fourmi.
Page 333, ligne 4, fit un tas de...
Page 335, ligne 20, inutiles et bavards. Vers huit heures, etc.
Page 337, ligne 26, mouchoir à carreau.
Page 339, ligne 1, s'arrêta devant une petite maison...
Page 346, ligne 29, Je suis toute seule.
Page 348, ligne 26, mère éperdue, désespérée...
Page 348, ligne 28, tout, permettrait ce mariage indigne.
Page 349, ligne 17, par cette catin. Elle avait pris subitement cette détermination dernière sentant tout perdu, si elle ne tentait pas ce suprême effort.
Page 349, ligne 19, préparatifs. On chercha parmi les malles empilées dans le grenier, pleines encore d'objets de toute sorte, celles qui se trouvaient dans le meilleur état, et Rosalie commença...
Page 349, ligne 29, femmes allèrent ensemble...
Page 351, ligne 4, répondre! Elle avait peur de voir arriver la mère, peur de cette entrevue avec le fils qu'elle tenait férocement, peur de voir tous ses projets déjoués, toute sa honteuse machination renversée. Jeanne...
Page 352, ligne 22, monotone. De temps en temps toute la suite de wagons s'arrêtait devant une gare, puis repartait. Elle filait en vomissant sa fumée, s'enfonçait sous les montagnes, ressortait dans les plaines, passait les vallées sur les ponts.
Tout à coup, au sortir d'un tunnel, un employé cria Rouen, et Jeanne sentit son cœur qui battait à l'étouffer.
Page 355, ligne 1, Rosalie. Et elle se mit en route après avoir bu sa tasse de café au lait, obtenue à grand'peine, le personnel de l'hôtel n'étant pas encore levé. Il...
Page 357, ligne 1, doute. Elle se sentait défaillir. Elle dit pourtant: «...
Page 357, ligne 6, moi bien vite à...
Page 359, ligne 9, Goderville. Et sa timidité s'accrut de la crainte d'être grotesque. Elle se vit, en passant, dans la glace d'une boutique. Il lui sembla qu'elle avait l'air d'une folle. Elle n'osait...
Page 360, ligne 24, situation. Elle retourna à l'ancienne maison de Paul et à la préfecture; on ne put rien lui dire, on n'avait rien découvert...
Page 360, ligne 27, faire, où passer les heures, n'ayant personne...
Page 365, ligne 14, qu'elle n'osait plus rien entreprendre, qu'elle hésitait...
OPINION DE LA PRESSE
SUR
UNE VIE.
Le Réveil, 15 avril 1883 (Paul Alexis).
«Ce livre,... c'est la vie elle-même. Ce sont des événements qui se passent un peu partout et tous les jours. Et cela vous prend au cœur pourtant, parce que c'est humain. Toutes les femmes croiront plus ou moins avoir été Jeanne, retrouveront leurs propres émotions, et seront particulièrement attendries...
«L'effet général est très grand, et le style emporte tout. Je viens en somme d'éprouver une grande satisfaction à savourer trois cents pages de cette prose qui me paraît plus que jamais «franche, souple et forte». Exubérance de santé, style chaud, phrase musclée et d'aplomb, attaches solides d'athlète, j'ai retrouvé tout Guy de Maupassant.»
Temps, 13 mai 1883.
«M. de Maupassant choisit ses mots; il ne les recherche point et il lui suffit qu'ils soient justes pour obtenir une phrase sonore et un coloris harmonieux. Cette belle simplicité, si sûre d'elle-même, donne un grand charme à ses descriptions; quelques traits caractéristiques vivement saisis et fortement exprimés lui suffisent...
«Quelques qualités qu'il y ait dans Une Vie, M. de Maupassant est supérieur à cette œuvre. Pourquoi son tableau est-il si violemment poussé au noir? C'est ce pessimisme qui a empêché Flaubert de se renouveler, c'est lui qui frappe M. Zola d'incapacité psychologique.»
Revue des Deux-Mondes, 1er août 1884, «Les Petits Naturalistes» (F. Brunetière).
«Tous les défauts qu'exige l'esthétique naturaliste, M. de Maupassant les a, mais il a aussi quelques qualités qui sont assez rares dans l'école. Ainsi, j'ose à peine l'en féliciter, mais il y a chez lui quelques traces de sensibilité, de sympathie, d'émotion: dans le Papa de Simon,... dans Une Vie... Comme Flaubert, il manque surtout de goût et de mesure. Sans cela, sans quelques pages qui semblent une gageure, Une Vie serait presque une œuvre remarquable. C'est sans doute une bien simple et bien banale histoire; elle se laisse lire toutefois; et, voulant en parler, j'ai pu la relire sans ennui. Mal équilibré, mais soutenu par la solidité, si je puis ainsi dire, de trois ou quatre scènes principales, l'ensemble a de la carrure et respire une certaine puissance.»
Revue Bleue, 21 avril 1883 (Maxime Gaucher).
«M. Guy de Maupassant a placé en tête de son dernier roman, Une Vie, cette épigraphe: «L'humble vérité.» Humble, c'est déjà un progrès. La vérité était moins humble, n'est-ce pas? dans la Maison Tellier. Vous verrez que le réalisme—il faut dire aussi que M. de Maupassant n'est qu'un demi-réaliste—finira par quitter les bas-fonds et les cloaques.
«Le titre du roman, Une Vie, indique assez qu'ici nous avons une existence entière, ou peu s'en faut... Les personnages principaux sont peints de main de maître et se détachent avec un singulier relief... La série de tableaux que fait défiler devant nous M. de Maupassant est l'œuvre d'un styliste et d'un coloriste bien remarquable.»
Le Figaro, 25 avril 1883 (M. Philippe Gille).
«Je ne sais jusqu'où l'opinion publique va porter le succès de ce roman, succès qui ne peut être douteux, mais ce que je tiens à dire avant d'entrer plus amplement dans l'analyse de ce procès-verbal minutieux et émouvant de la vie d'une créature humaine, c'est que son auteur vient de faire un grand pas et s'est placé sur un terrain assez élevé pour que sa personnalité s'y puisse détacher nettement.
«M. Guy de Maupassant, qui a commencé comme élève de Zola, vient de sortir de l'école.»
TABLE
| Pages. | |
| Une Vie. | 2 |
| Notes. | 381 |
| Variantes d'après le texte du manuscrit de Une Vie. | 382 |
| Opinion de la presse sur Une Vie. | 385 |