Les Bandits corses ont paru dans le Gaulois du 12 octobre 1880.
UNE PAGE D’HISTOIRE INÉDITE.
Tout le monde connaît la célèbre phrase de Pascal sur le grain de sable qui changea les destinées de l’univers en arrêtant la fortune de Cromwell. Ainsi, dans ce grand hasard des événements qui gouverne les hommes et le monde, un fait bien petit, le geste désespéré d’une femme, décida le sort de l’Europe en sauvant la vie du jeune Napoléon Bonaparte, celui qui fut le grand Napoléon. C’est une page d’histoire inconnue (car tout ce qui touche à l’existence de cet être extraordinaire est de l’histoire), un vrai drame corse, qui faillit devenir fatal au jeune officier, alors en congé dans sa patrie.
Le récit qui suit est de point en point authentique. Je l’ai écrit presque sous la dictée sans y rien changer, sans en rien omettre, sans essayer de le rendre plus «littéraire» ou plus dramatique, ne laissant que les faits tout seuls, tout nus, tout simples, avec tous les noms, tous les mouvements des personnages et les paroles qu’ils prononcèrent.
Une narration plus composée plairait peut-être davantage, mais ceci est de l’histoire, et on ne touche pas à l’histoire. Je tiens ces détails directement du seul homme qui a pu les puiser aux sources, et dont le témoignage a dirigé l’enquête ouverte sur ces mêmes faits vers 1853, dans le but d’assurer l’exécution de legs stipulés par l’Empereur expirant à Sainte-Hélène.
Trois jours avant sa mort, en effet, Napoléon ajouta à son testament un codicille qui contenait les dispositions suivantes:
«Je lègue, écrivait-il, 20,000 francs à l’habitant de Bocognano qui m’a tiré des mains des brigands qui voulurent m’assassiner;
10,000 francs à M. Vizzavona, le seul de cette famille qui fût de mon parti;
100,000 francs à M. Jérôme Lévy;
100,000 francs à M. Costa de Bastelica;
20,000 francs à l’abbé Reccho».
C’est qu’un vieux souvenir de sa jeunesse s’était, en ces derniers moments, emparé de son esprit; après tant d’années et tant d’aventures prodigieuses, l’impression que lui avait laissée une des premières secousses de sa vie demeurait encore assez forte pour le poursuivre, même aux heures d’agonie, et voici cette lointaine vision qui l’obsédait, quand il se résolut à laisser ces dons suprêmes au partisan dévoué dont le nom échappait à sa mémoire affaiblie, et aux amis qui lui avaient apporté leur aide en des circonstances terribles.
Louis XVI venait de mourir. La Corse était alors gouvernée par le général Paoli, homme énergique et violent, royaliste dévoué, qui haïssait la Révolution, tandis que Napoléon Bonaparte, jeune officier d’artillerie alors en congé à Ajaccio, employait son influence et celle de sa famille en faveur des idées nouvelles.
Les cafés n’existaient point en ce pays toujours sauvage, et Napoléon réunissait le soir ses partisans dans une chambre où ils causaient, formaient des projets, prenaient des mesures, prévoyaient l’avenir, tout en buvant du vin et en mangeant des figues.
Une animosité déjà existait entre le jeune Bonaparte et le général Paoli. Voici comment elle était née. Paoli, ayant reçu l’ordre de conquérir l’île de la Madeleine, confia cette mission au colonel Cesari en lui recommandant, dit-on, de faire échouer l’entreprise. Napoléon, nommé lieutenant-colonel de la garde nationale dans le régiment que commandait le colonel Quenza, prit part à cette expédition et s’éleva violemment ensuite contre la manière dont elle avait été conduite, accusant ouvertement les chefs de l’avoir perdue à dessein.
Ce fut peu de temps après que des commissaires de la République, parmi lesquels se trouvait Saliceti, furent envoyés à Bastia. Napoléon, apprenant leur arrivée, les voulut rejoindre, et, pour entreprendre ce voyage, il fit venir de Bocognano son homme de confiance, un de ses partisans les plus fidèles, Santo-Bonelli, dit Riccio, qui devait lui servir de guide.
Tous deux partirent à cheval, se dirigeant vers Corte où se tenait le général Paoli, que Bonaparte voulait voir en passant; car, ignorant alors la participation de son chef au complot tramé contre la France, il le défendait même contre les soupçons chuchotés; et l’hostilité grandie entre eux, bien que vive déjà, n’avait point éclaté.
Le jeune Napoléon descendit de cheval dans la cour de la maison habitée par Paoli, et confiant sa monture à Santo-Riccio, il voulut tout de suite se rendre auprès du général. Mais, comme il gravissait l’escalier, une personne qu’il aborda lui apprit qu’en ce moment même avait lieu une sorte de conseil formé des principaux chefs corses, tous ennemis des idées républicaines. Lui, inquiet, cherchait à savoir, quand un des conspirateurs sortit de la réunion.
Alors, marchant à sa rencontre, Bonaparte lui demanda: «Eh bien?» L’autre, le croyant un allié, répondit: «C’est fait! Nous allons proclamer l’indépendance et nous séparer de la France, avec le secours de l’Angleterre.»
Indigné, Napoléon s’emporta et, frappant du pied, il criait: «C’est une trahison, c’est une infamie!» quand des hommes parurent, attirés par le bruit. C’étaient justement des parents éloignés de la famille Bonaparte. Eux, comprenant le danger où se jetait le jeune officier, car Paoli était homme à s’en débarrasser à tout jamais et sur-le-champ, l’entourèrent, le firent descendre par force et remonter à cheval.
Il partit aussitôt, retournant vers Ajaccio, toujours accompagné de Santo-Riccio. Ils arrivèrent, à la nuit tombante, au hameau de Arca-de-Vivario, et couchèrent chez le curé Arrighi, parent de Napoléon, qui le mit au courant des événements et lui demanda conseil, car c’était un homme d’esprit droit et de grand jugement, estimé dans toute la Corse.
S’étant remis en route le lendemain dès l’aurore, ils marchèrent tout le jour et parvinrent le soir, à l’entrée du village de Bocognano. Là, Napoléon se sépara de son guide, en lui recommandant de venir au matin le chercher avec les chevaux à la jonction des deux routes, et il gagna le hameau de Pagiola pour demander l’hospitalité à Félix Tusoli, son partisan et son parent, dont la maison se trouvait un peu éloignée.
Cependant le général Paoli avait appris la visite du jeune Bonaparte, ainsi que ses paroles violentes après la découverte du complot, et il chargea Mario Peraldi de se mettre à sa poursuite et de l’empêcher, coûte que coûte, de gagner Ajaccio ou Bastia.
Mario Peraldi parvint à Bocognano quelques heures avant Bonaparte, et se rendit chez les Morelli, famille puissante, partisans du général. Ils apprirent bientôt que le jeune officier était arrivé dans le village et qu’il passerait la nuit dans la maison de Tusoli; alors le chef des Morelli, homme énergique et redoutable, instruit des ordres de Paoli, promit à son envoyé que Napoléon n’échapperait pas.
Dès le jour il avait posté son monde, occupé toutes les routes, toutes les issues. Bonaparte, accompagné de son hôte, sortit pour rejoindre Santo-Riccio; mais Tusoli, un peu malade, la tête enveloppée d’un mouchoir, le quitta presque immédiatement.
Aussitôt que le jeune officier fut seul, un homme se présentant lui annonça que dans une auberge voisine se trouvaient des partisans du général, en route pour le rejoindre à Corte. Napoléon se rendit près d’eux et, les trouvant réunis: «Allez, leur dit-il, allez trouver votre chef, vous faites une grande et noble action». Mais en ce moment les Morelli, se précipitant dans la maison, se jetèrent sur lui, le firent prisonnier et l’entraînèrent.
Santo-Riccio, qui l’attendait à la jonction des deux routes, apprit immédiatement son arrestation et il courut chez un partisan des Bonaparte, nommé Vizzavona, qu’il savait capable de l’aider et dont la demeure était voisine de la maison Morelli, où Napoléon allait être enfermé.
Santo-Riccio avait compris l’extrême gravité de cette situation: «Si nous ne parvenons à le sauver tout de suite, dit-il, il est perdu. Peut-être sera-t-il mort avant deux heures». Alors Vizzavona s’en fut trouver les Morelli, les sonda habilement, et comme ils dissimulaient leurs intentions véritables, il les amena, à force d’adresse et d’éloquence, à permettre que le jeune homme vînt chez lui prendre quelque nourriture pendant qu’ils garderaient sa maison.
Eux, pour mieux cacher leurs projets, sans doute, y consentirent, et leur chef, le seul qui connût les volontés du général, leur confiant la surveillance des lieux, rentra chez lui pour faire ses préparatifs de départ. Ce fut cette absence qui sauva quelques minutes plus tard la vie du prisonnier. Cependant Santo-Riccio, avec le dévouement naturel des Corses, un prodigieux sang-froid et un intrépide courage, préparait la délivrance de son compagnon. Il s’adjoignit deux jeunes gens, braves et fidèles comme lui; puis, les ayant secrètement conduits dans un jardin attenant à la maison Vizzavona et cachés derrière un mur, il se présenta tranquillement aux Morelli, et demanda la permission de faire ses adieux à Napoléon, puisqu’ils devaient l’emmener. On lui accorda cette faveur, et dès qu’il fut en présence de Bonaparte et de Vizzavona, il développa ses projets, hâtant la fuite, le moindre retard pouvant être fatal au jeune homme. Tous les trois alors pénétrèrent dans l’écurie, et, sur la porte, Vizzavona, les larmes aux yeux, embrassa son hôte et lui dit: «Que Dieu vous sauve, mon pauvre enfant, lui seul le peut!»
En rampant, Napoléon et Santo-Riccio rejoignirent les deux jeunes gens embusqués auprès du mur, puis, prenant leur élan, tous les trois s’enfuirent à toutes jambes vers une fontaine voisine cachée dans les arbres. Mais il fallait passer sous les yeux des Morelli, qui, les apercevant, se lancèrent à leur poursuite en jetant de grands cris.
Or le chef Morelli, rentré dans sa demeure, les entendit, et, comprenant tout, se précipita avec une physionomie si féroce que sa femme, alliée aux Tusoli, chez qui Bonaparte avait passé la nuit, se jeta à ses pieds, suppliante, demandant la vie sauve pour le jeune homme.
Lui, furieux, la repoussa, et il s’élançait dehors quand elle, toujours à genoux, le saisit par les jambes, les enlaçant de ses bras crispés; puis, battue, renversée, mais, acharnée en son étreinte, elle entraîna son mari, qui s’abattit à côté d’elle.
Sans la force et le courage de cette femme, c’était fait de Napoléon.
Toute l’histoire moderne se trouvait donc changée. La mémoire des hommes n’aurait point eu à retenir les noms de victoires retentissantes! Des millions d’êtres ne seraient pas morts sous le canon! La carte d’Europe n’était plus la même! Et qui sait sous quel régime politique nous vivrions aujourd’hui.
Car les Morelli atteignaient les fugitifs.
Santo-Riccio, intrépide, s’adossant au tronc d’un châtaignier, leur fit face, criant aux deux jeunes gens d’emmener Bonaparte. Mais lui refusa d’abandonner son guide qui vociférait, tenant en joue leurs ennemis:
—Emportez-le donc, vous autres; saisissez-le, attachez-lui les pieds et les mains!
Alors ils furent rejoints, entourés, saisis, et un partisan des Morelli, nommé Honorato, posant son fusil sur la tempe de Napoléon, s’écria: «Mort au traître à la patrie!» Mais juste en ce moment l’homme qui avait reçu Bonaparte, Félix Tusoli, prévenu par un émissaire de Santo-Riccio, arrivait escorté de ses parents armés. Voyant le danger et reconnaissant son beau-frère dans celui qui menaçait ainsi la vie de son hôte, il lui cria, le mettant en joue:
—Honorato, Honorato, c’est entre nous alors que la chose va se passer!
L’autre, surpris, hésitait à tirer, quand Santo-Riccio, profitant de la confusion, et laissant les deux partis se battre ou s’expliquer, saisit à pleins bras Napoléon qui résistait encore, l’entraîna, aidé des deux jeunes gens, et s’enfonça dans le maquis.
Une minute plus tard, le chef Morelli, débarrassé de sa femme, et en proie à une colère furieuse, rejoignait enfin ses partisans.
Cependant les fugitifs marchaient à travers la montagne, les ravins, les fourrés. Lorsqu’ils furent en sûreté, Santo-Riccio renvoya les deux jeunes gens qui devaient le lendemain les rejoindre avec les chevaux auprès du pont d’Ucciani.
Au moment où ils se séparaient, Napoléon s’approcha d’eux.
—Je vais retourner en France, leur dit-il, voulez-vous m’accompagner? Quelle que soit ma fortune, vous la partagerez.
Eux lui répondirent:
—Notre vie est à vous; faites de nous, ici, ce que vous voudrez, mais nous ne quitterons pas notre village.
Ces deux simples et dévoués garçons retournèrent donc à Bocognano chercher les chevaux, tandis que Bonaparte et Santo-Riccio continuaient leur marche au milieu de tous les obstacles qui rendent si durs les voyages dans les pays montagneux et sauvages. Ils s’arrêtèrent en route pour manger un morceau de pain dans la famille Mancini, et parvinrent, le soir, à Ucciani, chez les Pozzoli, partisans des Bonaparte.
Or, le lendemain, quand il s’éveilla, Napoléon vit la maison entourée d’hommes armés. C’étaient tous les parents et les amis de ses hôtes, prêts à l’accompagner comme à mourir pour lui.
Les chevaux attendaient près du pont, et la petite troupe se mit en route, escortant les fugitifs jusqu’aux environs d’Ajaccio. La nuit venue, Napoléon pénétra dans la ville et se réfugia chez le maire, M. Jean-Jérôme Lévy, qui le cacha dans un placard. Utile précaution, car la police arrivait le lendemain. Elle fouilla partout sans rien trouver, puis se retira tranquille et déroutée par l’habile indignation du maire qui offrit son aide empressée pour trouver le jeune révolté.
Le soir même, Napoléon, embarqué dans une gondole, était conduit de l’autre côté du golfe, confié à la famille Costa, de Bastelica, et caché dans les maquis.
L’histoire d’un siège qu’il aurait soutenu dans la tour de Capitello, récit émouvant publié par les guides, est une pure invention dramatique aussi sérieuse que beaucoup des renseignements donnés par ces industriels fantaisistes.
Quelques jours plus tard, l’indépendance corse fut proclamée, la maison Bonaparte incendiée, et les trois sœurs du fugitif remises à la garde de l’abbé Reccho.
Puis une frégate française, qui recueillait sur la côte les derniers partisans de la France, prit à son bord Napoléon, et ramena dans la mère patrie le partisan poursuivi, traqué, celui qui devait être l’Empereur et le prodigieux général dont la fortune bouleversa la terre.
Une Page d’histoire inédite a paru dans le Gaulois du 27 octobre 1880.
FRAGMENTS
AUX EAUX.
JOURNAL DU MARQUIS DE ROSEVEYRE.
12 juin 1880.—A Loëche! On veut que j’aille passer un mois à Loëche! Miséricorde! Un mois dans cette ville qu’on dit être la plus triste, la plus morte, la plus ennuyeuse des villes d’eaux! Que dis-je, une ville? C’est un trou, à peine un village! On me condamne à un mois de bagne, enfin!
13 juin.—J’ai songé toute la nuit à ce voyage qui m’épouvante. Une seule chose me reste à faire, je vais emmener une femme! Cela pourra me distraire, peut-être? Et puis j’apprendrai, par cette épreuve, si je suis mûr pour le mariage.
Un mois de tête-à-tête, un mois de vie commune avec quelqu’un, de vie à deux complète, de causerie à toute heure du jour et de la nuit.—Diable!
Prendre une femme pour un mois n’est pas si grave, il est vrai, que de la prendre pour la vie; mais c’est déjà beaucoup plus sérieux que de la prendre pour un soir. Je sais que je pourrai la renvoyer, avec quelques centaines de louis; mais alors je resterai seul à Loëche, ce qui n’est pas drôle!
Le choix sera difficile. Je ne veux ni une coquette ni une sotte. Il faut que je ne puisse être ni ridicule, ni honteux d’elle. Je veux bien qu’on dise: «Le marquis de Roseveyre est en bonne fortune;» mais je ne veux pas qu’on chuchote: «Ce pauvre marquis de Roseveyre!» En somme, il faut que je demande à ma compagne passagère toutes les qualités que j’exigerais de ma compagne définitive. La seule différence à faire est celle qui existe entre l’objet neuf et l’objet d’occasion. Bast! on peut trouver, j’y vais songer!
14 juin.—Berthe!... Voilà mon affaire. Vingt ans, jolie, sortant du Conservatoire, attendant un rôle, future étoile. De la tenue, de la fierté, de l’esprit et de... l’amour. Objet d’occasion pouvant passer pour neuf.
15 juin.—Elle est libre. Sans engagement d’affaires ou de cœur, elle accepte. J’ai commandé moi-même ses robes, pour qu’elle n’ait pas l’air d’une fille.
20 juin.—Bâle. Elle dort. Je vais commencer mes notes de voyage.
Elle est charmante tout à fait. Quand elle est venue au-devant de moi à la gare, je ne la reconnaissais pas, tant elle avait l’air femme du monde. Certes, elle a de l’avenir, cette enfant... au théâtre.
Elle me sembla changée de manières, de démarche, d’attitude, de gestes, de sourire, de voix, de tout, irréprochable enfin. Et coiffée! oh! coiffée d’une façon divine, d’une façon charmante et simple, en femme qui n’a plus à attirer les yeux, qui n’a plus à plaire à tous, dont le rôle n’est plus de séduire, du premier coup, ceux qui la voient, mais qui veut plaire à un seul, discrètement, uniquement. Et cela se montrait en toute son allure. C’était indiqué si finement et si complètement, la métamorphose m’a paru si absolue et si savante, que je lui offris mon bras comme j’aurais fait à ma femme. Elle le prit avec aisance comme si elle eût été ma femme.
En tête à tête dans le coupé, nous sommes restés d’abord immobiles et muets. Puis elle releva sa voilette et sourit... Rien de plus. Un sourire de bon ton. Oh! je craignais le baiser, la comédie de la tendresse, l’éternel et banal jeu des filles; mais non, elle s’est tenue. Elle est forte.
Puis nous avons causé, un peu comme des jeunes époux, un peu comme des étrangers. C’était gentil. Elle souriait souvent en me regardant. C’est moi maintenant qui avais envie de l’embrasser. Mais je suis demeuré calme.
A la frontière, un fonctionnaire galonné ouvrit brusquement la portière et me demanda:
—Votre nom, Monsieur?
Je fus surpris. Je répondis:
—Marquis de Roseveyre.
—Vous allez?
—Aux eaux de Loëche, dans le Valais.
Il écrivait sur un registre. Il reprit:
—Madame est votre femme?
Que faire? Que répondre? Je levai les yeux sur elle, en hésitant. Elle était pâle et regardait au loin... Je sentis que j’allais l’outrager bien gratuitement. Et puis, enfin, j’en faisais ma compagne, pour un mois.
Je prononçai: «Oui, Monsieur».
Je la vis soudain rougir. J’en fus heureux.
Mais à l’hôtel, ici, en arrivant, le propriétaire lui tendit le registre. Elle me le passa tout aussitôt; et je compris qu’elle me regardait écrire. C’était notre premier soir d’intimité!... Une fois la page tournée, qui donc le lirait, ce registre? Je traçai: «Marquis et marquise de Roseveyre, se rendant à Loëche.»
21 juin.—Six heures du matin. Bâle. Nous partons pour Berne. J’ai eu la main heureuse décidément.
21 juin.—Dix heures du soir. Singulière journée. Je suis un peu ému. C’est bête et drôle.
Pendant le trajet, nous avons peu parlé. Elle s’était levée un peu tôt; elle était fatiguée; elle sommeillait.
Sitôt à Berne, nous avons voulu contempler ce panorama des Alpes que je ne connaissais point; et nous voici partis à travers la ville, comme deux jeunes mariés.
Et soudain, nous apercevons une plaine démesurée, et là-bas, là-bas, les glaciers. De loin, comme ça, ils ne semblaient pas immenses, et cependant cette vue m’a fait passer un frisson dans les veines. Un radieux soleil couchant tombait sur nous; la chaleur était terrible. Ils restaient froids et blancs, eux, les monts de glace. La Jungfrau, la Vierge, dominant ses frères, tendait son large flanc de neige, et tous, jusqu’à perte de vue, se dressaient autour d’elle, les géants à tête pâle, les éternels sommets gelés que le jour mourant faisait plus clairs, comme argentés, sur l’azur foncé du soir.
Leur foule inerte et colossale donnait l’idée du commencement d’un monde surprenant nouveau, d’une région escarpée, morte, figée, mais attirante comme la mer, pleine d’un pouvoir de séduction mystérieuse. L’air qui avait caressé ces cimes toujours gelées, semblait venir à nous par-dessus les campagnes étroites et fleuries, autre que l’air fécondant des plaines. Il avait quelque chose d’âpre et de fort, de stérile, comme une saveur des espaces inaccessibles.
Berthe, éperdue, regardait sans pouvoir prononcer un mot.
Tout à coup, elle me prit la main et la serra. J’avais moi-même à l’âme cette sorte de fièvre, cette exaltation qui nous saisit devant certains spectacles inattendus. Je pris cette petite main frémissante et je la portai à mes lèvres; et je la baisai, ma foi, avec amour.
J’en suis resté un peu troublé. Mais par qui? Par elle, ou par les glaciers?
24 juin.—Loëche, dix heures du soir.
Tout le voyage a été délicieux. Nous avons passé un demi-jour à Thun, à regarder la rude frontière des montagnes que nous devions franchir le lendemain.
Au soleil levant, nous avons traversé le lac le plus beau de la Suisse, peut-être. Des mulets nous attendaient. Nous nous sommes assis sur leur dos et nous voici partis. Après avoir déjeuné dans une petite ville, nous avons commencé à gravir, entrant lentement dans la gorge qui monte, boisée, toujours dominée par de hautes cimes. De place en place, sur les pentes qui semblent venir du ciel, on distingue des points blancs, des chalets, poussés là on ne sait comment. Nous avons franchi des torrents, aperçu parfois, entre deux sommets élancés et couverts de sapins, une immense pyramide de neige qui semblait si proche qu’on aurait juré d’y parvenir en vingt minutes, mais qu’on aurait à peine atteinte en vingt-quatre heures.
Parfois nous traversions des chaos de pierres, des plaines étroites jonchées de rocs éboulés comme si deux montagnes s’étaient heurtées dans cette lice, laissant sur le champ de bataille les débris de leurs membres de granit.
Berthe, exténuée, dormait sur sa bête, ouvrant parfois les yeux pour voir encore. Elle finit par s’assoupir, et je la soutenais d’une main, heureux de ce contact, de sentir à travers sa robe la douce chaleur de son corps. La nuit vint, nous montions toujours. On s’arrêta devant la porte d’une petite auberge perdue dans la montagne.
Nous avons dormi! Oh! dormi!
Au jour levant, je courus à la fenêtre, et je poussai un cri. Berthe arriva près de moi et demeura stupéfaite et ravie. Nous avions dormi dans les neiges.
Tout autour de nous, des monts énormes et stériles, dont les os gris saillaient sous leur manteau blanc, des monts sans pins, mornes et glacés, s’élevaient si haut qu’ils semblaient inaccessibles.
Une heure après nous être remis en route, nous aperçûmes, au fond de cet entonnoir de granit et de neige, un lac noir, sombre, sans une ride, que nous avons longtemps suivi. Un guide nous apporta quelques edelweiss, les pâles fleurs des glaciers. Berthe s’en fit un bouquet de corsage.
Soudain, la gorge de rochers s’ouvrit devant nous, découvrant un horizon surprenant: toute la chaîne des Alpes piémontaises au delà de la vallée du Rhône.
Les grands sommets, de place en place, dominaient la foule des moindres cimes. C’étaient le mont Rose, grave et pesant; le Cervin, droite pyramide où tant d’hommes sont morts; la Dent-du-Midi; cent autres pointes blanches, luisantes comme des têtes de diamants, sous le soleil.
Mais brusquement, le sentier que nous suivions s’arrêta au bord d’un abîme, et dans le gouffre, dans le fond du trou noir creux de deux mille mètres, enfermé entre quatre murailles de rochers droits, bruns, farouches, sur une nappe de gazon, nous aperçûmes quelques points blancs assez semblables à des moutons dans un pré. C’étaient les maisons de Loëche.
Il fallut quitter les mulets, la route étant périlleuse. Le sentier descend le long du roc, serpente, tourne, va, revient, dominant toujours le précipice, et toujours aussi le village qui grandit à mesure qu’on approche. C’est là ce qu’on appelle le passage de la Gemmi, un des plus beaux des Alpes, sinon le plus beau.
Berthe s’appuyait sur moi, poussait des cris de joie et des cris d’effroi, heureuse et peureuse comme une enfant. Comme nous étions à quelques pas des guides et cachés par une saillie de roche, elle m’embrassa. Je l’étreignis...
Je m’étais dit:
—A Loëche, j’aurai soin de faire comprendre que je ne suis point avec ma femme.
Mais partout je l’avais traitée comme telle, partout je l’avais fait passer pour la marquise de Roseveyre. Je ne pouvais guère maintenant l’inscrire sous un autre nom. Et puis je l’aurais blessée au cœur, et vraiment elle était charmante.
Mais je lui dis:
—Ma chère amie, tu portes mon nom; on me croit ton mari; j’espère que tu te conduiras envers tout le monde avec une extrême prudence et une extrême discrétion. Pas de connaissances, pas de causeries, pas de relations. Qu’on te croie fière, mais agis en sorte que je n’aie jamais à me reprocher ce que j’ai fait.
Elle répondit:
—N’aie pas peur, mon petit René.
26 juin.—Loëche n’est pas triste. Non. C’est sauvage, mais très beau. Cette muraille de roches hautes de deux milles mètres, d’où glissent cent torrents pareils à des filets d’argent; ce bruit éternel de l’eau qui roule; ce village enseveli dans les Alpes d’où l’on voit, comme du fond d’un puits, le soleil lointain traverser le ciel; le glacier voisin, tout blanc dans l’échancrure de la montagne, et ce vallon plein de ruisseaux, plein d’arbres, plein de fraîcheur et de vie, qui descend vers le Rhône et laisse voir à l’horizon les cimes neigeuses du Piémont: tout cela me séduit et m’enchante. Peut-être que... si Berthe n’était pas là?...
Elle est parfaite, cette enfant, réservée et distinguée plus que personne. J’entends dire:
—Comme elle est jolie, cette petite marquise!...
27 juin.—Premier bain. On descend directement de la chambre dans les piscines, où vingt baigneurs trempent déjà, vêtus de longues robes de laine, hommes et femmes ensemble. Les uns mangent, les autres lisent, les autres causent. On pousse devant soi de petites tables flottantes. Parfois on joue au furet, ce qui n’est pas toujours convenable. Vus des galeries qui entourent le bain, nous avons l’air de gros crapauds dans un baquet.
Berthe est venue s’asseoir dans cette galerie pour causer un peu avec moi. On l’a beaucoup regardée.
28 juin.—Deuxième bain. Quatre heures d’eau. J’en aurai huit heures dans huit jours. J’ai pour compagnons plongeurs le prince de Vanoris (Italie), le comte Lovenberg (Autriche), le baron Samuel Vernhe (Hongrie ou ailleurs), plus une quinzaine de personnages de moindre importance, mais tous nobles. Tout le monde est noble dans les villes d’eaux.
Ils me demandent, l’un après l’autre, à être présentés à Berthe. Je réponds: «Oui!» et je me dérobe. On me croit jaloux, c’est bête!
29 juin.—Diable! diable! la princesse de Vanoris est venue elle-même me trouver, désirant faire la connaissance de ma femme, au moment où nous rentrions à l’hôtel. J’ai présenté Berthe, mais je l’ai priée d’éviter avec soin de rencontrer cette dame.
2 juillet.—Le prince nous a pris hier au collet pour nous mener dans son appartement, où tous les baigneurs de marque prenaient le thé. Berthe était certes mieux que toutes les femmes; mais que faire?
3 juillet.—Ma foi, tant pis! Parmi ces trente gentilshommes, n’en est-il pas au moins dix de fantaisie? Parmi ces seize ou dix-sept femmes, en est-il plus de douze sérieusement mariées; et, sur ces douze, en est-il plus de six irréprochables? Tant pis pour elles, tant pis pour eux. Ils l’ont voulu!
10 juillet.—Berthe est la reine de Loëche! Tout le monde en est fou; on la fête, on la gâte, on l’adore! Elle est d’ailleurs superbe de grâce et de distinction. On m’envie.
La princesse de Vanoris m’a demandé:
—Ah çà, marquis, où donc avez-vous trouvé ce trésor-là?
J’avais envie de répondre:
—Premier prix du Conservatoire, classe de comédie, engagée à l’Odéon, libre à partir du 5 août 1880!
Quelle tête elle aurait fait, miséricorde!
20 juillet.—Berthe est vraiment surprenante. Pas une faute de tact, pas une faute de goût; une merveille!
10 août.—Paris. Fini. J’ai le cœur gros. La veille du départ je crus que tout le monde allait pleurer.
On résolut d’aller voir lever le soleil sur le Torrenthorn, puis de redescendre pour l’heure de notre départ.
On se mit en route vers minuit, sur des mulets. Des guides portaient des falots: et la longue caravane se déroulait dans les chemins tournants de la forêt de pins. Puis on traversa les pâturages où des troupeaux de vaches errent en liberté. Puis on atteignit la région des pierres, où l’herbe elle-même disparaît.
Parfois, dans l’ombre, on distinguait, soit à droite, soit à gauche, une masse blanche, un amoncellement de neige dans un trou de la montagne.
Le froid devenait mordant, piquait les yeux et la peau. Le vent desséchant des sommets soufflait, brûlant les gorges, apportant les haleines gelées de cent lieues de pics de glace.
Quand on parvint au faîte, il faisait nuit encore. On déballa toutes les provisions pour boire le champagne au soleil levant.
Le ciel pâlissait sur nos têtes. Nous apercevions déjà un gouffre à nos pieds; puis, à quelques centaines de mètres, un autre sommet.
L’horizon entier semblait livide, sans qu’on distinguât rien encore au loin.
Bientôt on découvrit, à gauche, une cime énorme, la Jungfrau, puis une autre, puis une autre. Elles apparaissaient peu à peu comme si elles se fussent levées dans le jour naissant. Et nous demeurions stupéfaits de nous trouver ainsi au milieu de ces colosses, dans ce pays désolé de la neige éternelle. Soudain, en face, se déroula la chaîne démesurée du Piémont. D’autres cimes apparurent au nord. C’était bien l’immense pays des grands monts aux fronts glacés, depuis le Rhindenhorn, lourd comme son nom, jusqu’au fantôme à peine visible du patriarche des Alpes, le mont Blanc. Les uns étaient fiers et droits, d’autres accroupis, d’autres difformes, mais tous pareillement blancs, comme si quelque Dieu avait jeté sur la terre bossue une nappe immaculée.
Les uns semblaient si près qu’on aurait pu sauter dessus; les autres étaient si loin qu’on les distinguait à peine.
Le ciel devint rouge; et tous rougirent. Les nuages semblaient saigner sur eux. C’était superbe, presque effrayant.
Mais bientôt la nue enflammée pâlit, et toute l’armée des cimes insensiblement devint rose, d’un rose doux et tendre comme des robes de jeune fille.
Et le soleil parut au-dessus de la nappe des neiges. Alors, tout à coup, le peuple entier des glaciers fut blanc, d’un blanc luisant, comme si l’horizon eût été plein d’une foule de dômes d’argent.
Les femmes, extasiées, regardaient cela.
Elles tressaillirent, un bouchon de champagne venait de sauter; et le prince de Vanoris, présentant un verre à Berthe, s’écria:
—Je bois à la marquise de Roseveyre!
Tous crièrent: «Je bois à la marquise de Roseveyre!»
Elle monta debout sur sa mule et répondit:
—Je bois à tous mes amis!
Trois heures plus tard, nous prenions le train pour Genève, dans la vallée du Rhône.
A peine fûmes-nous seuls, que Berthe, si heureuse et si gaie tout à l’heure, se mit à sangloter, la figure dans ses mains.
Je m’élançai à ses genoux:
—Qu’as-tu? qu’as-tu? dis-moi, qu’as-tu?
Elle balbutia à travers ses larmes.
—C’est... c’est... c’est donc fini d’être une honnête femme!
Certes, je fus à ce moment sur le point de faire une bêtise, une grande bêtise!... Je ne la fis pas.
Je quittai Berthe en rentrant à Paris. J’aurais peut-être été trop faible, plus tard.
(Le journal du marquis de Roseveyre n’offre aucun intérêt pendant les deux années qui suivirent. Nous retrouvons, à la date du 20 juillet 1883, les lignes suivantes.)
20 juillet 1883.—Florence. Triste souvenir tantôt. Je me promenais aux Cassines quand une femme fit arrêter sa voiture et m’appela. C’était la princesse de Vanoris. Dès qu’elle me vit à portée de voix:
—Oh! marquis, mon cher marquis, que je suis contente de vous rencontrer! Vite, vite, donnez-moi des nouvelles de la marquise; c’est bien la plus charmante femme que j’aie vue en toute ma vie.
Je restai surpris, ne sachant que dire et frappé au cœur d’un coup violent. Je balbutiai:
—Ne me parlez jamais d’elle, princesse, voici trois ans que je l’ai perdue.
Elle me prit la main.
—Oh! que je vous plains, mon ami.
Elle me quitta. Je suis rentré triste, mécontent, pensant à Berthe, comme si nous venions de nous séparer.
Le Destin bien souvent se trompe!
Combien de femmes honnêtes étaient nées pour être des filles, et le prouvent.
Pauvre Berthe! Combien d’autres étaient nées pour être des femmes honnêtes... Et celle-là... plus que toutes... peut-être... Enfin... n’y pensons plus.
Aux Eaux ont paru dans le Gaulois du mardi 24 juillet 1883.
EN BRETAGNE.
Juillet 1882.
Voici la saison des voyages, la saison claire où l’on aime les horizons nouveaux, les vastes étendues de mer bleue où se repose l’œil, où se calme l’esprit, les vallons boisés et frais où parfois le cœur s’attendrit sans qu’on sache pourquoi, quand on s’assied, au soir tombant, sur un talus de route en velours vert et qu’on regarde, à ses pieds, un peu d’eau brune et dormante où se mire le soleil couchant au fond de l’ornière creusée par des roues de charrettes.
J’aime à la folie ces marches dans un monde qu’on croit découvrir, les étonnements subits devant des mœurs qu’on ne soupçonnait point, cette constante tension de l’intérêt, cette joie des yeux, cet éveil sans fin de la pensée.
Mais une chose, une seule, me gâte ces explorations charmantes: la lecture des guides. Écrits par des commis voyageurs en kilomètres, avec des descriptions odieuses et toujours fausses, des renseignements invariablement erronés, des indications de chemins purement fantaisistes, ils sont, sauf un seul, un guide allemand excellent, la consolation des bonnetiers voyageant en train de plaisir et visitant la contrée dans le Joanne, et le désespoir des vrais routiers qui vont, sac au dos, canne à la main, par les sentiers, par les ravins, le long des plages.
Ils mentent, ils ne savent rien, ils ne comprennent rien, ils enlaidissent, par leur prose emphatique et stupide, les plus ravissants pays; ils ne connaissent que les grand’routes et ne valent guère moins cependant que la carte dite d’état-major, où les barrages de la Seine faits depuis trente ans bientôt ne sont point encore indiqués.
Et cependant, comme on aime, en voyageant, connaître un peu d’avance la région où l’on s’aventure! Comme on est heureux quand on trouve un livre où quelque vagabond sincère a jeté quelques-unes de ses visions! Ce n’est là qu’une présentation, qui vous prépare seulement à connaître les lieux. Parfois c’est plus. Quand on s’enfonce en Algérie jusqu’à l’oasis de Laghouat, il faut lire chaque jour, à chaque heure du voyage, l’admirable livre de Fromentin: Un été dans le Sahara. Celui-là vous ouvre les yeux et l’esprit, il éclaire encore, semble-t-il, ces plaines, ces montagnes, ces solitudes brûlantes, il vous révèle l’âme même du désert.
Il est partout, en France, des coins presque inconnus et charmants. Sans avoir la prétention de faire un guide nouveau, je voudrais de temps en temps indiquer seulement quelques courtes excursions, des voyages de dix ou quinze jours, accomplis par tous les marcheurs, mais ignorés de tous les sédentaires.
Ne suivre jamais les grand’routes, et toujours les sentiers, coucher dans les granges quand on ne rencontre point d’auberges, manger du pain et boire de l’eau quand les vivres sont introuvables, et ne craindre ni la pluie, ni les distances, ni les longues heures de marche régulière, voilà ce qu’il faut pour parcourir et pénétrer un pays jusqu’au cœur, pour découvrir, tout près des villes où passent les touristes, mille choses qu’on ne soupçonnait pas.
Entre toutes les vieilles provinces de France, la Bretagne est une des plus curieuses; on en peut, en dix jours, connaître assez pour en savoir le tempérament, car chaque pays, comme chaque homme, a le sien.
Traversons-la, en quelques lignes. Allons seulement de Vannes à Douarnenez, en suivant la côte, la vraie côte bretonne, solitaire et basse, semée d’écueils, où le flot gronde toujours et semble répondre aux sifflements du vent dans la lande.
Le Morbihan, espèce de mer intérieure, qui monte et descend sous la pression des marées du grand Océan, s’étend devant le port de Vannes. Il le faut traverser pour gagner le large.
Il est plein d’îles, d’îles druidiques, mystérieuses, hantées. Elles portent au dos des tumulus, des menhirs, des dolmens, toutes ces pierres étranges qui furent presque des dieux. Ces îlots, au dire des Bretons, sont aussi nombreux que les jours de l’année. Le Morbihan est une mer symbolique secouée par les superstitions.
Et voilà le grand charme de cette contrée; elle est la nourrice des légendes. Mortes partout, les vieilles croyances demeurent enracinées dans ce sol de granit. Les vieilles histoires aussi sont indestructibles dans ce pays; et le paysan vous parle des aventures accomplies quinze siècles plus tôt comme si elles dataient d’hier, comme si son père ou son grand-père les avait vues.
Il est des souterrains où les morts restent intacts, comme au jour où l’immobilité les frappa, séchés seulement, parce que la source du sang est tarie. Ainsi les souvenirs vivent éternellement dans ce coin de France, les souvenirs, et même les manières de penser des aïeux.
J’avais quitté Vannes le jour même de mon arrivée, pour aller visiter un château historique, Sucinio, et, de là, gagner Locmariaker, puis Carnac et, suivant la côte, Pont-l’Abbé, Penmarch, la pointe du Raz, Douarnenez.
Le chemin longeait d’abord le Morbihan, puis prenait à travers une lande illimitée, entrecoupée de fossés pleins d’eau, et sans une maison, sans un arbre, sans un être, toute peuplée d’ajoncs qui frémissaient et sifflaient sous un vent furieux, emportant à travers le ciel des nuages déchiquetés qui semblaient gémir.
Je traversai plus loin un petit hameau où rôdaient, pieds nus, trois paysans sordides et une grande fille de vingt ans, dont les mollets étaient noirs de fumier; et, de nouveau, ce fut la lande, déserte, nue, marécageuse, allant se perdre dans l’Océan, dont la ligne grise, éclairée parfois par des lueurs d’écume, s’allongeait là-bas au-dessus de l’horizon.
Et, au milieu de cette étendue sauvage, une haute ruine s’élevait; un château carré, flanqué de tours, debout, là, tout seul, entre ces deux déserts: la lande et la mer.
Ce vieux manoir de Sucinio, qui date du XIIIe siècle, est illustre. C’est là que naquit ce grand connétable de Richemont qui reprit la France aux Anglais.
Plus de portes. J’entrai dans la vaste cour solitaire, où les tourelles écroulées font des amoncellements de pierres; et, gravissant des restes d’escaliers, escaladant les murailles éventrées, m’accrochant aux lierres, aux quartiers de granit à moitié descellés, à tout ce qui tombait sous ma main, je parvins au sommet d’une tour, d’où je regardai la Bretagne.
En face de moi, derrière un morceau de plaine inculte, l’Océan sale et grondant sous un ciel noir; puis, partout, la lande! Là-bas, à droite, la mer du Morbihan, avec ses rives déchirées, et, plus loin, à peine visible, une tache blanche illuminée, Vannes, qu’éclairait un rayon de soleil, glissé on ne sait comment, entre deux nuages. Puis encore très loin, un cap démesuré: Quiberon!
Et tout cela triste, mélancolique, navrant. Le vent pleurait en parcourant ces espaces mornes; j’étais bien dans le vieux pays hanté; et, dans ces murs, dans ces ajoncs ras et sifflants, dans ces fossés où l’eau croupit, je sentais rôder des légendes.
Le lendemain, je traversais Saint-Gildas, où semble errer le spectre d’Abeilard. A Port-Navalo, le marin qui me fit passer le détroit me parla de son père, un chouan, de son frère aîné, un chouan, et de son oncle le curé, encore un chouan, morts tous les trois... Et sa main étendue montrait Quiberon.
A Locmariaker, j’entrai dans la patrie des druides. Un Breton me montra la table de César, un monstre de granit soulevé par des colosses; puis il me parla de César comme d’un ancien qu’il aurait vu.
Enfin, suivant toujours la côte entre la lande et l’Océan, vers le soir, du sommet d’un tumulus, j’aperçus devant moi les champs de pierres de Carnac.
Elles semblent vivantes, ces pierres alignées interminablement, géantes ou toutes petites, carrées, longues, plates, avec des aspects de grands corps minces ou ventrus. Quand on les regarde longtemps, on les voit remuer, se pencher, vivre!
On se perd au milieu d’elles; un mur parfois interrompt cette foule de granit; on le franchit, et l’étrange peuple recommence, planté comme des avenues, espacé comme des soldats, effrayant comme des apparitions.
Et le cœur vous bat; l’esprit malgré vous s’exalte, remonte les âges, se perd dans les superstitieuses croyances.
Comme je restais immobile, stupéfait et ravi, un bruit subit derrière moi me donna une telle secousse que je me retournai d’un bond; et un vieux homme vêtu de noir, avec un livre sous le bras, m’ayant salué, me dit: «Ainsi, Monsieur, vous visitez notre Carnac.» Je lui racontai mon enthousiasme et la frayeur qu’il m’avait faite. Il continua: «Ici, Monsieur, il y a dans l’air tant de légendes que tout le monde a peur sans savoir de quoi. Voilà cinq ans que je fais des fouilles sous ces pierres; elles ont presque toutes un secret, et je m’imagine parfois qu’elles ont une âme. Quand je remets les pieds au boulevard, je souris, là-bas, de ma bêtise; mais quand je reviens à Carnac, je suis croyant, croyant inconscient; sans religion précise, mais les ayant toutes.»
Et, frappant du pied:
«Ceci est une terre de religion; il ne faut jamais plaisanter avec les croyances éteintes; car rien ne meurt. Nous sommes, Monsieur, chez les druides, respectons leur foi!»
Le soleil, disparu dans la mer, avait laissé le ciel tout rouge, et cette lueur saignait aussi sur les grandes pierres, nos voisines.
Le vieux sourit:
«Figurez-vous que ces terribles croyances ont en ce lieu tant de force, que j’ai eu, ici même, une vision! Que dis-je! une apparition véritable! Là, sur ce dolmen, un soir, à cette heure, j’ai aperçu distinctement l’enchanteresse Koridwen, qui faisait bouillir l’eau miraculeuse.»
Je l’arrêtai, ignorant quelle était l’enchanteresse Koridwen.
Il fut révolté.
«Comment! vous ne connaissez pas la femme du dieu Hu et la mère des korrigans!
—Non, je l’avoue. Si c’est une légende, contez-la-moi.»
Je m’assis sur un menhir, à son côté.
Il parla.
«Le dieu Hu, père des druides, avait pour épouse l’enchanteresse Koridwen. Elle lui donna trois enfants, Mor-Vrau, Creiz-Viou, une fille, la plus belle du monde, et Aravik-Du, le plus affreux des êtres.
«Koridwen, dans son amour maternel, voulut au moins laisser quelque chose à ce fils si disgracié, et elle résolut de lui faire boire l’eau de la divination.
«Cette eau devait bouillir pendant un an. L’enchanteresse confia la garde du vase qui la contenait à un aveugle nommé Morda et au nain Gwiou.
«L’année allait expirer, quand, les deux veilleurs se relâchant de leur zèle, un peu de la liqueur sacrée se répandit, et trois gouttes tombèrent sur le doigt du nain, qui, le portant à sa bouche, connut tout à coup l’avenir. Le vase aussitôt se brisa de lui-même, et Koridwen, apparaissant, se précipita sur Gwiou, qui s’enfuit.
«Comme il allait être atteint, pour courir plus vite, il se changea en lièvre; mais aussitôt l’enchanteresse, devenant lévrier, s’élança derrière lui. Elle allait le saisir sur le bord d’un fleuve, mais, prenant subitement la forme d’un poisson, il se précipita dans le courant. Alors, une loutre énorme surgit qui le poursuivit de si près qu’il ne put échapper qu’en devenant oiseau. Or, un grand épervier descendit du fond du ciel, les ailes étendues, le bec ouvert; c’était toujours Koridwen; et Gwiou, frissonnant de peur, se changeant en grain de blé, se laissa choir sur un tas de froment.
«Alors, une grosse poule noire, accourant, l’avala. Koridwen, vengée, se reposait, quand elle s’aperçut qu’elle allait être mère de nouveau.
Le grain de blé avait germé en elle; et un enfant naquit, que Hu abandonna sur l’eau dans un berceau d’osier. Mais l’enfant, sauvé par le fils du roi Gouydno, devint un génie, l’esprit de la lande, le korrigan. C’est donc de Koridwen que naquirent tous les petits êtres fantastiques, les nains, les follets qui hantent ces pierres. Ils vivent là-dessous, dit-on, dans des trous, et sortent au soir pour courir à travers les ajoncs. Restez ici longtemps, Monsieur, au milieu de ces monuments enchantés; regardez fixement quelque dolmen couché sur le sol, et vous entendrez bientôt la terre frissonner, vous verrez la pierre remuer, vous tremblerez de peur en apercevant la tête d’un korrigan, qui vous regarde en soulevant du front le bloc de granit posé sur lui.—Maintenant, allons dîner.»
La nuit était venue, sans lune, toute noire, pleine des rumeurs du vent. Les mains étendues, je marchais en heurtant les grandes pierres dressées; et ce récit, le pays, mes pensées, tout avait pris un ton tellement surnaturel, que je n’aurais point été surpris de sentir tout à coup un korrigan courir entre mes jambes.
Le lendemain je me remis en route, traversant des landes, des villages, des villes, Lorient, Quimperlé, si jolie dans son vallon, Quimper.
La grand’route part de Quimper, monte une côte, coupe des vallées, passe une sorte de lac herbeux et morne, et pénètre enfin dans Pont-l’Abbé, la petite cité la plus bretonne de toute cette Bretagne bretonnante qui va du Morbihan à la pointe du Raz.
A l’entrée, un vieux château flanqué de tours, mouille le pied de ses murs dans un étang triste, triste, avec des vols d’oiseaux sauvages. Une rivière sort de là, que les caboteurs peuvent remonter jusqu’à la ville. Et dans les rues étroites aux maisons séculaires, les hommes portent le chapeau aux bords immenses, le gilet brodé magnifiquement, et les quatre vestes superposées: la première grande comme la main, couvrant au plus les omoplates, et la dernière s’arrêtant juste au-dessus du fond de culotte.
Les filles, grandes, belles, fraîches, ont la poitrine écrasée dans un gilet de drap qui forme cuirasse, les étreint, ne laissant même pas deviner leur gorge puissante et martyrisée. Et elles sont coiffées d’une étrange façon. Sur les tempes, deux plaques brodées en couleur encadrent le visage, serrent les cheveux qui tombent en nappe, puis remontent se tasser au sommet du crâne sous un singulier bonnet, tissu souvent d’or et d’argent.
Et la route sort de nouveau de cette petite cité du moyen âge oubliée là. Elle s’avance à travers la lande piquée d’ajoncs. De temps en temps, trois ou quatre vaches paissent le long du chemin, toujours accompagnées d’un mouton. Pendant plusieurs jours, on se demande pourquoi on ne voit jamais de vaches sans un mouton. Cette question vous tracasse, vous harcèle, devient une obsession. On cherche alors un homme près de qui s’informer. On le trouve, non sans peine, car souvent pendant une semaine entière, en rôdant par les villages, on ne rencontre personne qui sache un mot de français. Enfin quelque curé, qui lit son bréviaire en marchant à pas mesurés, vous apprend avec politesse que ce mouton constitue la part du loup.
Un mouton vaut moins qu’une vache, et, comme sa prise n’offre aucun danger, le loup toujours le préfère. Mais il arrive souvent que les vaillantes petites vaches forment le bataillon carré pour défendre leur innocent camarade, et reçoivent au bout de leurs cornes affilées la bête hurlante en quête de chair vive.
Le loup! Là aussi on le retrouve, ce loup légendaire qui terrifia notre enfance, le loup blanc, le grand loup blanc que tous les chasseurs ont vu et que personne n’a jamais tué.
Jamais on ne l’aperçoit au matin. C’est vers cinq heures en hiver, au moment où le soleil se couche, qu’il apparaît filant sur une cime dénudée, traînant sur le ciel sa longue silhouette qui passe et fuit.
Pourquoi personne ne l’a-t-il tué? Ah! voilà. Une supposition cependant. Les forts déjeuners de chasse commencent toujours vers une heure et finissent à quatre. On a beaucoup bu, et parlé du loup blanc. En sortant de table, on le voit. Quoi d’étonnant aussi à ce qu’on ne le tue pas?
J’allais devant moi, sur la route grise ferrée de granit, et luisante quand brille le soleil. La plaine des deux côtés est plate, semée d’ajoncs. De place en place, une grosse pierre couchée entretient dans la pensée le constant souvenir des druides; et le vent qui souffle au ras de terre, siffle dans les buissons épineux. Parfois, un bruit sourd, comme un coup de canon lointain, fait frémir le sol; car j’approche de Penmarch, où la mer s’enfonce, paraît-il, en des cavernes sonores. Les lames engouffrées en ces trous secouent la côte entière, se font entendre jusqu’à Quimper, par les jours de tempête.
Depuis longtemps déjà on aperçoit la grande ligne des flots gris, qui semblent dominer toute cette campagne nue et basse. Crevant partout la vague, des rochers, des troupeaux d’écueils pointus montrent leurs têtes noires cerclées d’écume comme si elles bavaient; et là-bas, contre l’eau, quelques maisons frileuses cherchent à se cacher derrière des petits tas de pierres pour éviter l’éternel ouragan du large et la pluie salée de l’Océan. Un grand phare, qui tremble sur sa base de rochers, s’avance jusqu’à la vague, et les gardiens racontent que parfois, dans les nuits de tourmente, la longue colonne de granit tangue comme un navire, et que l’horloge s’abat face contre terre, et que les objets accrochés aux murs se détachent, tombent et se brisent.
Depuis ce lieu jusqu’au Conquet, c’est le pays des naufrages. C’est là que semble embusquée la mort, la hideuse mort de la mer, la Noyade. Aucune côte n’est plus dangereuse, plus redoutée, plus mangeuse d’hommes.
Au fond des petites maisons basses des pêcheurs, on voit grouiller, dans la fange, avec les porcs, une femme vieille, de grandes filles aux jambes nues et sales, et les fils, dont le plus âgé marque trente ans. Presque jamais on ne trouve le père, rarement l’aîné. Ne demandez pas où ils sont, car la vieille tendrait la main vers l’horizon bondissant et soulevé, qui semble toujours prêt à se ruer sur ce pays.
Ce n’est pas seulement la mer perfide qui les dévore ainsi, ces hommes. Elle a un allié tout-puissant, plus perfide encore, et qui l’aide, chaque nuit, en ses gloutonneries de chair humaine, l’alcool. Les pêcheurs le savent et l’avouent. «Quand la bouteille est pleine, disent-ils, on voit l’écueil. Mais, quand la bouteille est vide, on ne le voit plus.»
La plage de Penmarch fait peur. C’est bien ici que les naufrageurs devaient attirer les vaisseaux perdus, en attachant aux cornes d’une vache, dont la patte était entravée pour qu’elle boitât, la lanterne trompeuse qui simulait un autre navire.
Voici, un peu à droite, une roche devenue célèbre par un horrible drame. La femme d’un des derniers préfets du Morbihan était assise sur cette pierre, ayant sur ses genoux sa petite fille. La mer, à quelques mètres sous elles, semblait calme, inoffensive, endormie.
Soudain un de ces flots singuliers, qu’on appelle des vagues sourdes, monta, venu sans bruit, le dos gonflé, irrésistible, et, escaladant la roche, comme un malfaiteur furtif, il emporta les deux femmes qu’il engloutit en un moment. Des douaniers, qui passaient au loin, ne virent plus qu’une ombrelle rose, flottant doucement sur la mer recalmée, et la grande roche nue, ruisselante.
Pendant un an, les avocats et les médecins discutèrent, arguèrent, plaidèrent pour savoir laquelle, de la mère ou de l’enfant emportées dans le même flot, était morte la première. On noya des chattes avec leurs petits, des chiennes avec leurs toutous, des lapines avec leurs lapereaux, afin qu’aucun doute ne subsistât, car une grosse question d’héritage en dépendait, la fortune devant aller à l’une ou à l’autre famille suivant que la dernière convulsion avait dû être plus persistante dans le petit corps ou dans le grand.
Presque en face de ce lieu sinistre se dresse un calvaire de granit, comme on en voit partout en ce pays pieux où les croix, si vieilles elles-mêmes, sont aussi nombreuses que les dolmens leurs aînés. Mais ce calvaire s’élève au-dessus d’un bas-relief étrange, représentant d’une façon grossière et comique l’accouchement de la Vierge Marie. Un Anglais, en passant, admira la sculpture naïve, et la fit recouvrir d’un toit afin de la préserver des atteintes de ce climat sauvage.
Et nous suivons la plage, l’interminable plage, tout le long de la baie d’Audierne. Il faut passer à gué ou à la nage deux petites rivières, peiner dans le sable ou sur la poussière de varech, aller toujours entre ces deux solitudes, l’une remuante, l’autre immobile, la mer et la lande.
Voici Audierne, triste petit port, qu’anime seulement l’entrée et la sortie des barques allant pêcher la sardine.
Avant de partir, au matin, on goûte, au lieu du vulgaire café au lait, quelques-uns de ces petits poissons frais, poudrés de sel, savoureux, parfumés, vraies violettes des flots. Et on repart vers la pointe du Raz, cette fin du monde, ce bout de l’Europe.
On monte, on monte toujours, et soudain on aperçoit deux mers, à gauche l’Océan, à droite la Manche.
C’est là qu’elles se rencontrent, qu’elles se battent sans cesse, heurtant leurs courants et leurs vagues toujours furieuses, chavirant les navires et les avalant comme des dragées.