Le Mal d’André a paru dans le Gil-Blas du mardi 24 juillet 1883, sous la signature: Maufrigneuse.
LE PAIN MAUDIT.
A Henry Brainne.
I
LE père Taille avait trois filles. Anna, l’aînée, dont on ne parlait guère dans la famille, Rose, la cadette, âgée maintenant de dix-huit ans, et Claire, la dernière, encore gosse, qui venait de prendre son quinzième printemps.
Le père Taille, veuf aujourd’hui, était maître mécanicien dans la fabrique de boutons de M. Lebrument. C’était un brave homme, très considéré, très droit, très sobre, une sorte d’ouvrier modèle. Il habitait rue d’Angoulême, au Havre.
Quand Anna avait pris la clef des champs, comme on dit, le vieux était entré dans une colère épouvantable; il avait menacé de tuer le séducteur, un blanc-bec, un chef de rayon d’un grand magasin de nouveautés de la ville. Puis, on lui avait dit de divers côtés que la petite se rangeait, qu’elle mettait de l’argent sur l’État, qu’elle ne courait pas, liée maintenant avec un homme d’âge, un juge au tribunal de commerce, M. Dubois; et le père s’était calmé.
Il s’inquiétait même de ce qu’elle faisait, demandait des renseignements sur sa maison à ses anciennes camarades qui avaient été la revoir; et quand on lui affirmait qu’elle était dans ses meubles et qu’elle avait un tas de vases de couleur sur ses cheminées, des tableaux peints sur les murs, des pendules dorées et des tapis partout, un petit sourire content lui glissait sur les lèvres. Depuis trente ans il travaillait, lui, pour amasser cinq ou six pauvres mille francs! La fillette n’était pas bête, après tout!
Or, voilà qu’un matin, le fils Touchard, dont le père était tonnelier au bout de la rue, vint lui demander la main de Rose, la seconde. Le cœur du vieux se mit à battre. Les Touchard étaient riches et bien posés; il avait décidément de la chance dans ses filles.
La noce fut décidée, et on résolut qu’on la ferait d’importance. Elle aurait lieu à Sainte-Adresse, au restaurant de la mère Jusa. Cela coûterait bon, par exemple, ma foi tant pis, une fois n’était pas coutume.
Mais un matin, comme le vieux était rentré au logis pour déjeuner, au moment où il se mettait à table avec ses deux filles, la porte s’ouvrit brusquement et Anna parut. Elle avait une toilette brillante, et des bagues, et un chapeau à plume. Elle était gentille comme un cœur avec tout ça. Elle sauta au cou du père, qui n’eut pas le temps de dire «ouf», puis elle tomba en pleurant dans les bras de ses deux sœurs, puis elle s’assit en s’essuyant les yeux et demanda une assiette pour manger la soupe avec la famille. Cette fois, le père Taille fut attendri jusqu’aux larmes à son tour, et il répéta à plusieurs reprises: «C’est bien, ça, petite, c’est bien, c’est bien.» Alors elle dit tout de suite son affaire.—Elle ne voulait pas qu’on fît la noce de Rose à Sainte-Adresse, elle ne voulait pas, ah mais non. On la ferait chez elle, donc, cette noce, et ça ne coûterait rien au père. Ses dispositions étaient prises, tout arrangé, tout réglé; elle se chargeait de tout, voilà!
Le vieux répéta: «Ça, c’est bien, petite, c’est bien.» Mais un scrupule lui vint. Les Touchard consentiraient-ils? Rose, la fiancée, surprise, demanda: «Pourquoi qu’ils ne voudraient pas, donc? Laisse faire, je m’en charge, je vais en parler à Philippe, moi.»
Elle en parla à son prétendu, en effet, le jour même; et Philippe déclara que ça lui allait parfaitement. Le père et la mère Touchard furent aussi ravis de faire un bon dîner qui ne coûterait rien. Et ils disaient: «Ça sera bien, pour sûr, vu que monsieur Dubois roule sur l’or.»
Alors ils demandèrent la permission d’inviter une amie, Mlle Florence, la cuisinière des gens du premier. Anna consentit à tout.
Le mariage était fixé au dernier mardi du mois.
II
Après la formalité de la mairie et la cérémonie religieuse, la noce se dirigea vers la maison d’Anna. Les Taille avaient amené, de leur côté, un cousin d’âge, M. Sauvetanin, homme à réflexions philosophiques, cérémonieux et compassé, dont on attendait l’héritage, et une vieille tante, Mme Lamondois.
M. Sauvetanin avait été désigné pour offrir son bras à Anna. On les avait accouplés, les jugeant les deux personnes les plus importantes et les plus distinguées de la société.
Dès qu’on arriva devant la porte d’Anna, elle quitta immédiatement son cavalier et courut en avant en déclarant: «Je vais vous montrer le chemin.»
Elle monta, en courant, l’escalier, tandis que la procession des invités suivait plus lentement.
Dès que la jeune fille eut ouvert son logis, elle se rangea pour laisser passer le monde qui défilait devant elle en roulant de grands yeux et en tournant la tête de tous les côtés pour voir ce luxe mystérieux.
La table était mise dans le salon, la salle à manger ayant été jugée trop petite. Un restaurateur voisin avait loué les couverts, et les carafes pleines de vin luisaient sous un rayon de soleil qui tombait d’une fenêtre.
Les dames pénétrèrent dans la chambre à coucher pour se débarrasser de leurs châles et de leurs coiffures, et le père Touchard, debout sur la porte, clignait de l’œil vers le lit bas et large, et faisait aux hommes des petits signes farceurs et bienveillants. Le père Taille, très digne, regardait avec un orgueil intime l’ameublement somptueux de son enfant, et il allait de pièce en pièce, tenant toujours à la main son chapeau, inventoriant les objets d’un regard, marchant à la façon d’un sacristain dans une église.
Anna allait, venait, courait, donnait des ordres, hâtait le repas.
Enfin, elle apparut sur le seuil de la salle à manger démeublée, en criant: «Venez tous par ici une minute.» Les douze invités se précipitèrent et aperçurent douze verres de madère en couronne sur un guéridon.
Rose et son mari se tenaient par la taille, s’embrassaient déjà dans les coins. M. Sauvetanin ne quittait pas Anna de l’œil, poursuivi sans doute par cette ardeur, par cette attente qui remuent les hommes, même vieux et laids, auprès des femmes galantes, comme si elles devaient par métier, par obligation professionnelle, un peu d’elles à tous les mâles.
Puis on se mit à table, et le repas commença. Les parents occupaient un bout, les jeunes gens tout l’autre bout. Mme Touchard la mère présidait à droite, la jeune mariée présidait à gauche. Anna s’occupait de tous et de chacun, veillait à ce que les verres fussent toujours pleins et les assiettes toujours garnies. Une certaine gêne respectueuse, une certaine intimidation devant la richesse du logis et la solennité du service paralysaient les convives. On mangeait bien, on mangeait bon, mais on ne rigolait pas comme on doit rigoler dans les noces. On se sentait dans une atmosphère trop distinguée, cela gênait. Mme Touchard, la mère, qui aimait rire, tâchait d’animer la situation, et, comme on arrivait au dessert, elle cria: «Dis donc, Philippe, chante-nous quelque chose.» Son fils passait dans sa rue pour posséder une des plus jolies voix du Havre.
Le marié aussitôt se leva, sourit, et se tournant vers sa belle-sœur, par politesse et par galanterie, il chercha quelque chose de circonstance, de grave, de comme il faut, qu’il jugeait en harmonie avec le sérieux du dîner.
Anna prit un air content et se renversa sur sa chaise pour écouter. Tous les visages devinrent attentifs et vaguement souriants.
Le chanteur annonça «Le Pain maudit» et arrondissant le bras droit, ce qui fit remonter son habit dans son cou, il commença:
Il nous faut arracher d’un bras victorieux.
C’est le pain du travail, celui que l’honnête homme,
Le soir, à ses enfants, apporte tout joyeux.
Mais il en est un autre, à mine tentatrice,
Pain maudit que l’Enfer pour nous damner sema (bis).
Enfants, n’y touchez pas, car c’est le pain du vice!
Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là! (bis)
Toute la table applaudit avec frénésie. Le père Touchard déclara: «Ça, c’est tapé.» La cuisinière invitée tourna dans sa main un croûton qu’elle regardait avec attendrissement. M. Sauvetanin murmura: «Très bien!» Et la tante Lamondois s’essuyait déjà les yeux avec sa serviette.
Le marié annonça: «Deuxième couplet» et le lança avec une énergie croissante:
Nous implore en passant sur le bord du chemin,
Mais flétrissons celui qui, désertant l’ouvrage,
Alerte et bien portant, ose tendre la main.
Mendier sans besoin, c’est voler la vieillesse,
C’est voler l’ouvrier que le travail courba (bis).
Honte à celui qui vit du pain de la paresse,
Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là (bis).
Tous, même les deux servants restés debout contre les murs, hurlèrent en chœur le refrain. Les voix fausses et pointues des femmes faisaient détonner les voix grasses des hommes.
La tante et la mariée pleuraient tout à fait. Le père Taille se mouchait avec un bruit de trombone, et le père Touchard affolé brandissait un pain tout entier jusqu’au milieu de la table. La cuisinière amie laissait tomber des larmes muettes sur son croûton qu’elle tourmentait toujours.
M. Sauvetanin prononça au milieu de l’émotion générale: «Voilà des choses saines, bien différentes des gaudrioles.»
Anna, troublée aussi, envoyait des baisers à sa sœur et lui montrait d’un signe amical son mari, comme pour la féliciter.
Le jeune homme, grisé par le succès, reprit:
Tu sembles écouter la voix du tentateur!
Pauvre enfant, va, crois-moi, ne quitte pas l’aiguille.
Tes parents n’ont que toi, toi seule es leur bonheur.
Dans un luxe honteux trouveras-tu des charmes
Lorsque, te maudissant, ton père expirera (bis).
Le pain du déshonneur se pétrit dans les larmes.
Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là (bis).
Seuls les deux servants et le père Touchard reprirent le refrain. Anna, toute pâle, avait baissé les yeux. Le marié, interdit, regardait autour de lui sans comprendre la cause de ce froid subit. La cuisinière avait soudain lâché son croûton comme s’il était devenu empoisonné.
M. Sauvetanin déclara gravement, pour sauver la situation: «Le dernier couplet est de trop». Le père Taille, rouge jusqu’aux oreilles, roulait des regards féroces autour de lui.
Alors Anna, qui avait les yeux pleins de larmes, dit aux valets d’une voix mouillée, d’une voix de femme qui pleure: «Apportez le champagne.»
Aussitôt une joie secoua les invités. Les visages redevinrent radieux. Et comme le père Touchard, qui n’avait rien vu, rien senti, rien compris, brandissait toujours son pain et chantait tout seul, en le montrant aux convives:
Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là,
toute la noce, électrisée en voyant apparaître les bouteilles coiffées d’argent, reprit avec un bruit de tonnerre:
Chers enfants, gardez-vous de toucher ce pain-là.
Le Pain maudit a paru dans le Gil-Blas du mardi 29 mai 1883, sous la signature: Maufrigneuse.
LE CAS DE MADAME LUNEAU.
A Georges Duval.
LE juge de paix, gros, avec un œil fermé et l’autre à peine ouvert, écoute les plaignants d’un air mécontent. Parfois il pousse une sorte de grognement qui fait préjuger son opinion, et il interrompt d’une voix grêle comme celle d’un enfant, pour poser des questions.
Il vient de régler l’affaire de M. Joly contre M. Petitpas, au sujet de la borne d’un champ qui aurait été déplacée par mégarde par le charretier de M. Petitpas, en labourant.
Il appelle l’affaire d’Hippolyte Lacour, sacristain et quincaillier, contre Mme Céleste-Césarine Luneau, veuve d’Anthime Isidore.
Hippolyte Lacour a quarante-cinq ans; grand, maigre, portant des cheveux longs, et rasé comme un homme d’église, il parle d’une voix lente, traînante et chantante.
Mme Luneau semble avoir quarante ans. Charpentée en lutteur, elle gonfle de partout sa robe étroite et collante. Ses hanches énormes supportent une poitrine débordante par devant, et, par derrière, des omoplates grasses comme des seins. Son cou large soutient une tête aux traits saillants, et sa voix pleine, sans être grave, pousse des notes qui font vibrer les vitres et les tympans. Enceinte, elle présente en avant un ventre énorme comme une montagne.
Les témoins à décharge attendent leur tour.
M. le juge de paix attaque la question.
—Hippolyte Lacour, exposez votre réclamation.
Le plaignant prend la parole.
—Voilà, monsieur le juge de paix. Il y aura neuf mois à la Saint-Michel que Mme Luneau est venue me trouver, un soir, comme j’avais sonné l’Angelus, et elle m’exposa sa situation par rapport à sa stérilité...
Le Juge de paix.—Soyez plus explicite, je vous prie.
Hippolyte.—Je m’éclaircis, monsieur le juge. Or, qu’elle voulait un enfant et qu’elle me demandait ma participation. Je ne fis pas de difficultés, et elle me promit cent francs. La chose accordée et réglée, elle refuse aujourd’hui sa promesse. Je la réclame devant vous, monsieur le juge de paix.
Le Juge de paix.—Je ne vous comprends pas du tout. Vous dites qu’elle voulait un enfant? Comment? Quel genre d’enfant? Un enfant pour l’adopter?
Hippolyte.—Non, monsieur le juge, un neuf.
Le Juge de paix.—Qu’entendez-vous par ces mots: «Un neuf?»
Hippolyte.—J’entends un enfant à naître, que nous aurions ensemble, comme si nous étions mari et femme.
Le Juge de paix.—Vous me surprenez infiniment. Dans quel but pouvait-elle vous faire cette proposition anormale?
Hippolyte.—Monsieur le juge, le but ne m’apparut pas au premier abord et je fus aussi un peu intercepté. Comme je ne fais rien sans me rendre compte de tout, je voulus me pénétrer de ses raisons et elle me les énuméra.
Or son époux, Anthime Isidore, que vous avez connu comme vous et moi, était mort la semaine d’avant, avec tout son bien en retour à sa famille. Donc, la chose la contrariant, vu l’argent, elle s’en fut trouver un législateur qui la renseigna sur le cas d’une naissance dans les dix mois. Je veux dire que si elle accouchait dans les dix mois après l’extinction de feu Anthime Isidore, le produit était considéré comme légitime et donnait droit à l’héritage.
Elle se résolut sur-le-champ à courir les conséquences et elle s’en vint me trouver à la sortie de l’église comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, vu que je suis père légitime de huit enfants, tous viables, dont mon premier est épicier à Caen, département du Calvados, et uni en légitime mariage à Victoire-Élisabeth Rabou...
Le Juge de paix.—Ces détails sont inutiles. Revenez au fait.
Hippolyte.—J’y entre, monsieur le juge. Donc elle me dit: «Si tu réussis, je te donnerai cent francs dès que j’aurai fait constater la grossesse par le médecin.»
Or je me mis en état, monsieur le juge, d’être à même de la satisfaire. Au bout de six semaines ou deux mois, en effet, j’appris avec satisfaction la réussite. Mais ayant demandé les cent francs, elle me les refusa. Je les réclamai de nouveau à diverses reprises sans obtenir un radis. Elle me traita même de flibustier et d’impuissant, dont la preuve du contraire est de la regarder.
Le Juge de paix.—Qu’avez-vous à dire, femme Luneau?
Mme Luneau.—Je dis, monsieur le juge de paix, que cet homme est un flibustier!
Le Juge de paix.—Quelle preuve apportez-vous à l’appui de cette assertion?
Mme Luneau (rouge, suffoquant, balbutiant).—Quelle preuve? quelle preuve? Je n’en ai pas eu une, de preuve, de vraie, de preuve que l’enfant n’est pas à lui. Non, pas à lui, monsieur le juge, j’en jure sur la tête de mon défunt mari, pas à lui.
Le Juge de paix.—A qui est-il donc, dans ce cas?
Mme Luneau (bégayant de colère).—Je sais ti, moi, je sais ti? A tout le monde, pardi. Tenez, v’là mes témoins, monsieur le juge; les v’là tous. Ils sont six. Tirez-leur des dépositions, tirez-leur. Ils répondront...
Le Juge de paix.—Calmez-vous, madame Luneau, calmez-vous et répondez froidement. Quelles raisons avez-vous de douter que cet homme soit le père de l’enfant que vous portez?
Mme Luneau.—Quelles raisons? J’en ai cent pour une, cent, deux cents, cinq cents, dix mille, un million et plus, de raisons. Vu qu’après lui avoir fait la proposition que vous savez avec promesse de cent francs, j’appris qu’il était cocu, sauf votre respect, monsieur le juge, et que les siens n’étaient pas à lui, ses enfants, pas à lui, pas un.
Hippolyte Lacour, avec calme.—C’est des menteries.
Mme Luneau, exaspérée.—Des menteries! des menteries! Si on peut dire! A preuve que sa femme s’est fait rencontrer par tout le monde, que je vous dis, par tout le monde. Tenez, vlà mes témoins, m’sieur le juge de paix. Tirez-leur des dépositions?
Hippolyte Lacour, froidement.—C’est des menteries.
Mme Luneau.—Si on peut dire! Et les rouges, c’est-il toi qui les as faits, les rouges?
Le Juge de paix.—Pas de personnalités, s’il vous plaît, ou je serai contraint de sévir.
Mme Luneau.—Donc, la doutance m’étant venue sur ses capacités, je me dis, comme on dit, que deux précautions valent mieux qu’une, et je comptai mon affaire à Césaire Lepic, que voilà, mon témoin; qu’il me dit: «A votre disposition, madame Luneau», et qu’il m’a prêté son concours pour le cas où Hippolyte aurait fait défaut. Mais vu qu’alors ça fut connu des autres témoins que je voulais me prémunir, il s’en est trouvé plus de cent, si j’avais voulu, monsieur le juge.
Le grand que vous voyez là, celui qui s’appelle Lucas Chandelier, m’a juré alors que j’avais tort de donner les cent francs à Hippolyte Lacour, vu qu’il n’avait pas fait plus que l’s’autres qui ne réclamaient rien.
Hippolyte.—Fallait point me les promettre, alors. Moi j’ai compté, monsieur le juge. Avec moi, pas d’erreur: chose promise, chose tenue.
Mme Luneau, hors d’elle.—Cent francs! cent francs! Cent francs pour ça, flibustier, cent francs! Ils ne m’ont rien demandé, eusse, rien de rien. Tiens, les v’là, ils sont six. Tirez-leur des dépositions, monsieur le juge de paix, ils répondront pour sûr, ils répondront. (A Hippolyte.) Guête-les donc, flibustier, s’ils te valent pas. Ils sont six, j’en aurais eu cent, deux cents, cinq cents, tant que j’aurais voulu, pour rien! flibustier!
Hippolyte.—Quand y en aurait cent mille!...
Mme Luneau.—Oui, cent mille, si j’avais voulu...
Hippolyte.—Je n’en ai pas moins fait mon devoir... ça ne change pas nos conventions.
Mme Luneau, tapant à deux mains sur son ventre.—Eh bien, prouve que c’est toi, prouve-le, prouve-le, flibustier. J’ t’en défie!
Hippolyte, avec calme.—C’est p’t-être pas plus moi qu’un autre. Ça n’empêche que vous m’avez promis cent francs pour ma part. Fallait pas vous adresser à tout le monde ensuite. Ça ne change rien. J’ l’aurais bien fait tout seul.
Mme Luneau.—C’est pas vrai! Flibustier! Interpellez mes témoins, monsieur le juge de paix. Ils répondront pour sûr.
Le juge de paix appelle les témoins à décharge. Ils sont six, rouges, les mains ballantes, intimidés.
Le Juge de paix.—Lucas Chandelier, avez-vous lieu de présumer que vous soyez le père de l’enfant que Mme Luneau porte dans son flanc?
Lucas Chandelier.—Oui, m’sieu.
Le Juge de paix.—Célestin-Pierre Sidoine, avez-vous lieu de présumer que vous soyez le père de l’enfant que Mme Luneau porte dans son flanc?
Célestin-Pierre Sidoine.—Oui, m’sieu.
(Les quatre autres témoins déposent identiquement de la même façon.)
Le juge de paix, après s’être recueilli, prononce:
«Attendu que si Hippolyte Lacour a lieu de s’estimer le père de l’enfant que réclamait Mme Luneau, les nommés Lucas Chandelier, etc., etc., ont des raisons analogues, sinon prépondérantes, de réclamer la même paternité;
«Mais attendu que Mme Luneau avait primitivement invoqué l’assistance de Hippolyte Lacour, moyennant une indemnité convenue et consentie de cent francs;
«Attendu pourtant que si on peut estimer entière la bonne foi du sieur Lacour, il est permis de contester son droit strict de s’engager d’une pareille façon, étant donné que le plaignant est marié, et tenu par la loi à rester fidèle à son épouse légitime;
«Attendu, en outre, etc., etc., etc.
«Condamne Mme Luneau à vingt-cinq francs de dommages-intérêts envers le sieur Hippolyte Lacour, pour perte de temps et détournement insolite.»
Le Cas de Madame Luneau a paru dans le Gil-Blas du mardi 21 août 1883, sous la signature: Maufrigneuse.
UN SAGE.
Au baron de Vaux.
BLÉROT était mon ami d’enfance, mon plus cher camarade; nous n’avions rien de secret. Nous étions liés par une amitié profonde des cœurs et des esprits, une intimité fraternelle, une confiance absolue l’un dans l’autre. Il me disait ses plus délicates pensées, jusqu’à ces petites hontes de la conscience qu’on ose à peine s’avouer à soi-même. J’en faisais autant pour lui.
J’avais été confident de toutes ses amours. Il l’avait été de toutes les miennes.
Quand il m’annonça qu’il allait se marier, j’en fus blessé comme d’une trahison. Je sentis que c’était fini de cette cordiale et absolue affection qui nous unissait. Sa femme était entre nous. L’intimité du lit établit entre deux êtres, même quand ils ont cessé de s’aimer, une sorte de complicité, d’alliance mystérieuse. Ils sont, l’homme et la femme, comme deux associés discrets qui se défient de tout le monde. Mais ce lien si serré que noue le baiser conjugal, cesse brusquement du jour où la femme prend un amant.
Je me rappelle comme d’hier toute la cérémonie du mariage de Blérot. Je n’avais pas voulu assister au contrat, ayant peu de goût pour ces sortes d’événements; j’allai seulement à la mairie et à l’église.
Sa femme, que je ne connaissais point, était une grande jeune fille, blonde, un peu mince, jolie, avec des yeux pâles, des cheveux pâles, un teint pâle, des mains pâles. Elle marchait avec un léger mouvement onduleux, comme si elle eût été portée par une barque. Elle semblait faire en avançant une suite de longues révérences gracieuses.
Blérot en paraissait fort amoureux. Il la regardait sans cesse, et je sentais frémir en lui un désir immodéré de cette femme.
J’allai le voir au bout de quelques jours. Il me dit: «Tu ne te figures pas comme je suis heureux. Je l’aime follement. D’ailleurs elle est... elle est...» Il n’acheva pas la phrase, mais posant deux doigts sur sa bouche, il fit un geste qui signifie: divine, exquise, parfaite, et bien d’autres choses encore.
Je demandai en riant: «Tant que ça?»
Il répondit: «Tout ce que tu peux rêver!»
Il me présenta. Elle fut charmante, familière comme il faut, me dit que la maison était mienne. Mais je sentais bien qu’il n’était plus mien, lui, Blérot. Notre intimité était coupée nette. C’est à peine si nous trouvions quelque chose à nous dire.
Je m’en allai. Puis je fis un voyage en Orient. Je revins par la Russie, l’Allemagne, la Suède et la Hollande.
Je ne rentrai à Paris qu’après dix-huit mois d’absence.
Le lendemain de mon arrivée, comme j’errais sur le boulevard pour reprendre l’air de Paris, j’aperçus, venant à moi, un homme fort pâle, aux traits creusés, qui ressemblait à Blérot autant qu’un phtisique décharné peut ressembler à un fort garçon rouge et bedonnant un peu. Je le regardais, surpris, inquiet, me demandant: «Est-ce lui?» Il me vit, poussa un cri, tendit les bras. J’ouvris les miens, et nous nous embrassâmes en plein boulevard.
Après quelques allées et venues de la rue Drouot au Vaudeville, comme nous nous disposions à nous séparer, car il paraissait déjà exténué d’avoir marché, je lui dis: «Tu n’as pas l’air bien portant. Es-tu malade?» Il répondit: «Oui, un peu souffrant.»
Il avait l’apparence d’un homme qui va mourir; et un flot d’affection me monta au cœur pour ce vieux et si cher ami, le seul que j’aie jamais eu. Je lui serrai les mains.
—Qu’est-ce que tu as donc? Souffres-tu?
—Non, un peu de fatigue. Ce n’est rien.
—Que dit ton médecin?...
—Il parle d’anémie et m’ordonne du fer et de la viande rouge.»
Un soupçon me traversa l’esprit. Je demandai:
—Es-tu heureux?
—Oui, très heureux.
—Tout à fait heureux?
—Tout à fait.
—Ta femme?...
—Charmante. Je l’aime plus que jamais. Mais je m’aperçus qu’il avait rougi. Il paraissait embarrassé comme s’il eût craint de nouvelles questions. Je lui saisis le bras, je le poussai dans un café vide à cette heure, je le fis asseoir de force, et, les yeux dans les yeux:
—Voyons, mon vieux René, dis-moi la vérité. Il balbutia: «Mais je n’ai rien à te dire.»
Je repris d’une voix ferme: «Ce n’est pas vrai. Tu es malade, malade de cœur sans doute, et tu n’oses révéler à personne ton secret. C’est quelque chagrin qui te ronge. Mais tu me le diras à moi. Voyons, j’attends.»
Il rougit encore, puis bégaya, en tournant la tête:
«C’est stupide!... mais je suis... je suis foutu!...»
Comme il se taisait, je repris: «Çà, voyons, parle.» Alors il prononça brusquement, comme s’il eût jeté hors de lui une pensée torturante, inavouée encore:
«Eh bien! j’ai une femme qui me tue... voilà.»
Je ne comprenais pas.—«Elle te rend malheureux. Elle te fait souffrir jour et nuit? Mais comment? En quoi?»
Il murmura d’une voix faible, comme s’il se fût confessé d’un crime:—Non... je l’aime trop.
Je demeurai interdit devant cet aveu brutal. Puis une envie de rire me saisit, puis, enfin, je pus répondre:
—Mais il me semble que tu... que tu pourrais... l’aimer moins.
Il était redevenu très pâle. Il se décida enfin à me parler à cœur ouvert, comme autrefois:
—Non. Je ne peux pas. Et je meurs. Je le sais. Je meurs. Je me tue. Et j’ai peur. Dans certains jours, comme aujourd’hui, j’ai envie de la quitter, de m’en aller pour tout à fait, de partir au bout du monde, pour vivre, pour vivre longtemps. Et puis, quand le soir vient, je rentre à la maison, malgré moi, à petits pas, l’esprit torturé. Je monte l’escalier lentement. Je sonne. Elle est là, assise dans un fauteuil. Elle me dit: «Comme tu viens tard». Je l’embrasse. Puis nous nous mettons à table. Je pense tout le temps pendant le repas: «Je vais sortir après le dîner et je prendrai le train pour aller n’importe où». Mais quand nous retournons au salon, je me sens tellement fatigué que je n’ai plus le courage de me lever. Je reste. Et puis... et puis... Je succombe toujours...
Je ne pus m’empêcher de sourire encore. Il le vit et reprit: «Tu ris, mais je t’assure que c’est horrible.
—Pourquoi, lui dis-je, ne préviens-tu pas ta femme? A moins d’être un monstre, elle comprendrait.»
Il haussa les épaules. «Oh! tu en parles à ton aise. Si je ne la préviens pas, c’est que je connais sa nature. As-tu jamais entendu dire de certaines femmes:
«Elle en est à son troisième mari?» Oui, n’est-ce pas, et cela t’a fait sourire, comme tout à l’heure. Et pourtant, c’était vrai. Qu’y faire? Ce n’est ni sa faute, ni la mienne. Elle est ainsi, parce que la nature l’a faite ainsi. Elle a mon cher un tempérament de Messaline. Elle l’ignore, mais je le sais bien, tant pis pour moi. Et elle est charmante, douce, tendre, trouvant naturelles et modérées nos caresses folles qui m’épuisent, qui me tuent. Elle a l’air d’une pensionnaire ignorante. Et elle est ignorante, la pauvre enfant.
Oh! je prends chaque jour des résolutions énergiques. Comprends donc que je meurs. Mais il me suffit d’un regard de ses yeux, un de ces regards où je lis le désir ardent de ses lèvres, et je succombe aussitôt, me disant:
«C’est la dernière fois. Je ne veux plus de ces baisers mortels.» Et puis, quand j’ai encore cédé, comme aujourd’hui, je sors, je vais devant moi en pensant à la mort, en me disant que je suis perdu, que c’est fini.
J’ai l’esprit tellement frappé, tellement malade, qu’hier j’ai été faire un tour au Père-Lachaise. Je regardais ces tombes alignées comme des dominos. Et je pensais: «Je serai là, bientôt.» Je suis rentré, bien résolu à me dire malade, à la fuir. Je n’ai pas pu.
Oh! tu ne connais pas cela. Demande à un fumeur que la nicotine empoisonne s’il peut renoncer à son habitude délicieuse et mortelle. Il te dira qu’il a essayé cent fois sans y parvenir. Et il ajoutera: «Tant pis. J’aime mieux en mourir.» Je suis ainsi. Quand on est pris dans l’engrenage d’une pareille passion ou d’un pareil vice, il faut y passer tout entier.»
Il se leva, me tendit la main. Une colère tumultueuse m’envahissait, une colère haineuse contre cette femme, contre la femme, contre cet être inconscient, charmant, terrible. Il boutonnait son paletot pour s’en aller. Je lui jetai brutalement par la face: «Mais, sacrebleu, donne-lui des amants plutôt que de te laisser tuer ainsi.»
Il haussa encore les épaules, sans répondre, et s’éloigna.
Je fus six mois sans le revoir. Je m’attendais chaque matin à recevoir une lettre de faire part me priant à son enterrement. Mais je ne voulais point mettre les pieds chez lui, obéissant à un sentiment compliqué, fait de mépris pour cette femme et pour lui, de colère, d’indignation, de mille sensations diverses.
Je me promenais aux Champs-Élysées par un beau jour de printemps. C’était un de ces après-midi tièdes qui remuent en nous des joies secrètes, qui nous allument les yeux et versent sur nous un tumultueux bonheur de vivre. Quelqu’un me frappa sur l’épaule. Je me retournai: c’était lui; c’était lui, superbe, bien portant, rose, gras, ventru.
Il me tendit les deux mains, épanoui de plaisir, et criant: «Te voilà donc, lâcheur?»
Je le regardais, perclus de surprise: «Mais... oui. Bigre, mes compliments. Tu as changé depuis six mois.»
Il devint cramoisi, et reprit, en riant faux: «On fait ce qu’on peut.»
Je le regardais avec une obstination qui le gênait visiblement. Je prononçai: «Alors... tu es... tu es guéri?»
Il balbutia très vite: «Oui, tout à fait. Merci.» Puis, changeant de ton: «Quelle chance de te rencontrer, mon vieux. Hein! on va se revoir maintenant, et souvent j’espère?»
Mais je ne lâchais point mon idée. Je voulais savoir. Je demandai: «Voyons, tu te rappelles bien la confidence que tu m’as faite, voilà six mois... Alors..., alors..., tu résistes maintenant.»
Il articula en bredouillant: «Mettons que je ne t’ai rien dit, et laisse-moi tranquille. Mais tu sais, je te trouve et je te garde. Tu viens dîner à la maison.»
Une envie folle me saisit soudain de voir cet intérieur, de comprendre. J’acceptai.
Deux heures plus tard, il m’introduisait chez lui.
Sa femme me reçut d’une façon charmante. Elle avait un air simple, adorablement naïf et distingué qui ravissait les yeux. Ses longues mains, sa joue, son cou étaient d’une blancheur et d’une finesse exquises; c’était là de la chair fine et noble, de la chair de race. Et elle marchait toujours avec ce long mouvement de chaloupe comme si chaque jambe, à chaque pas, eût légèrement fléchi.
René l’embrassa sur le front, fraternellement et demanda: «Lucien n’est pas encore arrivé?»
Elle répondit, d’une voix claire et légère: «Non, pas encore, mon ami. Tu sais qu’il est toujours un peu en retard.»
Le timbre retentit. Un grand garçon parut, fort brun, avec des joues velues et un aspect d’hercule mondain. On nous présenta l’un à l’autre. Il s’appelait: Lucien Delabarre.
René et lui se serrèrent énergiquement les mains. Et puis on se mit à table.
Le dîner fut délicieux, plein de gaieté. René ne cessait de me parler, familièrement, cordialement, franchement, comme autrefois. C’était: «Tu sais, mon vieux.—Dis donc, mon vieux. Écoute, mon vieux.»—Puis soudain il s’écriait: «Tu ne te doutes pas du plaisir que j’ai à te retrouver. Il me semble que je renais.»
Je regardais sa femme et l’autre. Ils demeuraient parfaitement corrects. Il me sembla pourtant une ou deux fois qu’ils échangeaient un rapide et furtif coup d’œil.
Dès qu’on eut achevé le repas, René se tournant vers sa femme, déclara: «Ma chère amie, j’ai retrouvé Pierre et je l’enlève; nous allons bavarder le long du boulevard, comme jadis. Tu nous pardonneras cette équipée... de garçons. Je te laisse d’ailleurs M. Delabarre.»
La jeune femme sourit et me dit, en me tendant la main: «Ne le gardez pas trop longtemps.»
Et nous voilà, bras-dessus, bras-dessous, dans la rue. Alors, voulant savoir à tout prix: «Voyons, que s’est-il passé? Dis-moi?...» Mais il m’interrompit brusquement, et du ton grognon d’un homme tranquille qu’on dérange sans raison, il répondit: «Ah çà! mon vieux, fiche-moi donc la paix avec tes questions!» Puis il ajouta à mi-voix, comme se parlant à lui-même, avec cet air convaincu des gens qui ont pris une sage résolution: «C’était trop bête de se laisser crever comme ça, à la fin.»
Je n’insistai pas. Nous marchions vite. Nous nous mîmes à bavarder. Et tout à coup il me souffla dans l’oreille: «Si nous allions voir des filles, hein?»
Je me mis à rire franchement. «Comme tu voudras. Allons, mon vieux.»
Un Sage a paru dans le Gil-Blas du mardi 4 décembre 1883, sous la signature: Maufrigneuse.
LE PARAPLUIE.
A Camille Oudinot.
MADAME Oreille était économe. Elle savait la valeur d’un sou et possédait un arsenal de principes sévères sur la multiplication de l’argent. Sa bonne, assurément, avait grand mal à faire danser l’anse du panier; et M. Oreille n’obtenait sa monnaie de poche qu’avec une extrême difficulté. Ils étaient à leur aise, pourtant, et sans enfants; mais Mme Oreille éprouvait une vraie douleur à voir les pièces blanches sortir de chez elle. C’était comme une déchirure pour son cœur; et, chaque fois qu’il lui avait fallu faire une dépense de quelque importance, bien qu’indispensable, elle dormait fort mal la nuit suivante.
Oreille répétait sans cesse à sa femme:
—Tu devrais avoir la main plus large, puisque nous ne mangeons jamais nos revenus.
Elle répondait:
—On ne sait jamais ce qui peut arriver. Il vaut mieux avoir plus que moins.
C’était une petite femme de quarante ans, vive, ridée, propre et souvent irritée.
Son mari, à tout moment, se plaignait des privations qu’elle lui faisait endurer. Il en était certaines qui lui devenaient particulièrement pénibles, parce qu’elles atteignaient sa vanité.
Il était commis principal au Ministère de la guerre, demeuré là uniquement pour obéir à sa femme, pour augmenter les rentes inutilisées de la maison.
Or, pendant deux ans, il vint au bureau avec le même parapluie rapiécé qui donnait à rire à ses collègues. Las enfin de leurs quolibets, il exigea que Mme Oreille lui achetât un nouveau parapluie. Elle en prit un de huit francs cinquante, article de réclame d’un grand magasin. Les employés, en apercevant cet objet jeté dans Paris par milliers recommencèrent leurs plaisanteries, et Oreille en souffrit horriblement. Le parapluie ne valait rien. En trois mois, il fut hors de service, et la gaieté devint générale dans le Ministère. On fit même une chanson qu’on entendait du matin au soir, du haut en bas de l’immense bâtiment.
Oreille, exaspéré, ordonna à sa femme de lui choisir un nouveau riflard, en soie fine, de vingt francs, et d’apporter une facture justificative.
Elle en acheta un de dix-huit francs, et déclara, rouge d’irritation, en le remettant à son époux:
—Tu en as là pour cinq ans au moins.
Oreille, triomphant, obtint un vrai succès au bureau.
Lorsqu’il rentra le soir, sa femme, jetant un regard inquiet sur le parapluie, lui dit:
—Tu ne devrais pas le laisser serré avec l’élastique, c’est le moyen de couper la soie. C’est à toi d’y veiller, parce que je ne t’en achèterai pas un de sitôt.
Elle le prit, dégrafa l’anneau et secoua les plis. Mais elle demeura saisie d’émotion. Un trou rond, grand comme un centime, lui apparut au milieu du parapluie. C’était une brûlure de cigare!
Elle balbutia:
—Qu’est-ce qu’il a?
Son mari répondit tranquillement, sans regarder:
—Qui, quoi? Que veux-tu dire?
La colère l’étranglait maintenant; elle ne pouvait plus parler:
—Tu... tu... tu as brûlé... ton... ton... parapluie. Mais tu... tu... tu es donc fou!... Tu veux nous ruiner!
Il se retourna, se sentant pâlir:
—Tu dis?
—Je dis que tu as brûlé ton parapluie. Tiens!...
Et, s’élançant vers lui comme pour le battre, elle lui mit violemment sous le nez la petite brûlure circulaire.
Il restait éperdu devant cette plaie, bredouillant:
—Ça, ça... qu’est-ce que c’est? Je ne sais pas, moi! Je n’ai rien fait, rien, je te le jure. Je ne sais pas ce qu’il a, moi, ce parapluie?
Elle criait maintenant:
—Je parie que tu as fait des farces avec lui dans ton bureau, que tu as fait le saltimbanque, que tu l’as ouvert pour le montrer.
Il répondit:
—Je l’ai ouvert une seule fois pour montrer comme il était beau. Voilà tout. Je te le jure.
Mais elle trépignait de fureur, et elle lui fit une de ces scènes conjugales qui rendent le foyer familial plus redoutable pour un homme pacifique qu’un champ de bataille où pleuvent les balles.
Elle ajusta une pièce avec un morceau de soie coupé sur l’ancien parapluie, qui était de couleur différente; et, le lendemain Oreille partit, d’un air humble, avec l’instrument raccommodé. Il le posa dans son armoire et n’y pensa plus que comme on pense à quelque mauvais souvenir.
Mais à peine fut-il rentré, le soir, sa femme lui saisit son parapluie dans les mains, l’ouvrit pour constater son état, et demeura suffoquée devant un désastre irréparable. Il était criblé de petits trous provenant évidemment de brûlures, comme si on eût vidé dessus la cendre d’une pipe allumée. Il était perdu, perdu sans remède.
Elle contemplait cela sans dire un mot, trop indignée pour qu’un son pût sortir de sa gorge. Lui aussi, il constatait le dégât et il restait stupide, épouvanté, consterné.
Puis ils se regardèrent; puis il baissa les yeux; puis il reçut par la figure l’objet crevé qu’elle lui jetait; puis elle cria, retrouvant sa voix dans un emportement de fureur:
—Ah! canaille! canaille! Tu en as fait exprès! Mais tu me le payeras! Tu n’en auras plus...
Et la scène recommença. Après une heure de tempête, il put enfin s’expliquer. Il jura qu’il n’y comprenait rien; que cela ne pouvait provenir que de malveillance ou de vengeance.
Un coup de sonnette le délivra. C’était un ami qui devait dîner chez eux.
Mme Oreille lui soumit le cas. Quant à acheter un nouveau parapluie, c’était fini, son mari n’en aurait plus.
L’ami argumenta avec raison:
—Alors, madame, il perdra ses habits, qui valent certes davantage.
La petite femme, toujours furieuse, répondit:
—Alors il prendra un parapluie de cuisine, je ne lui en donnerai pas un nouveau en soie.
A cette pensée, Oreille se révolta.
—Alors je donnerai ma démission, moi! Mais je n’irai pas au Ministère avec un parapluie de cuisine.
L’ami reprit:
—Faites recouvrir celui-là, ça ne coûte pas très cher.
Mme Oreille, exaspérée, balbutiait:
—Il faut au moins huit francs pour le faire recouvrir. Huit francs et dix-huit, cela fait vingt-six! Vingt-six francs pour un parapluie, mais c’est de la folie! c’est de la démence!
L’ami, bourgeois pauvre, eut une inspiration:
—Faites-le payer par votre Assurance. Les compagnies payent les objets brûlés, pourvu que le dégât ait eu lieu dans votre domicile.
A ce conseil, la petite femme se calma net; puis, après une minute de réflexion, elle dit à son mari:
—Demain, avant de te rendre à ton Ministère, tu iras dans les bureaux de la Maternelle faire constater l’état de ton parapluie et réclamer le payement.
M. Oreille eut un soubresaut.
—Jamais de la vie je n’oserai! C’est dix-huit francs de perdus, voilà tout. Nous n’en mourrons pas.
Et il sortit le lendemain avec une canne. Il faisait beau, heureusement.
Restée seule à la maison, Mme Oreille ne pouvait se consoler de la perte de ses dix-huit francs. Elle avait le parapluie sur la table de la salle à manger, et elle tournait autour, sans parvenir à prendre une résolution.
La pensée de l’Assurance lui revenait à tout instant, mais elle n’osait pas non plus affronter les regards railleurs des messieurs qui la recevraient, car elle était timide devant le monde, rougissant pour un rien, embarrassée dès qu’il lui fallait parler à des inconnus.
Cependant le regret des dix-huit francs la faisait souffrir comme une blessure. Elle n’y voulait plus songer, et sans cesse le souvenir de cette perte la martelait douloureusement. Que faire cependant? Les heures passaient; elle ne se décidait à rien. Puis, tout à coup, comme les poltrons qui deviennent crânes, elle prit sa résolution:
—J’irai, et nous verrons bien!
Mais il lui fallait d’abord préparer le parapluie pour que le désastre fût complet et la cause facile à soutenir. Elle prit une allumette sur la cheminée et fit, entre les baleines, une grande brûlure, large comme la main; puis elle roula délicatement ce qui restait de la soie, la fixa avec le cordelet élastique, mit son châle et son chapeau, et descendit d’un pied pressé vers la rue de Rivoli où se trouvait l’Assurance.
Mais, à mesure qu’elle approchait, elle ralentissait le pas. Qu’allait-elle dire? Qu’allait-on lui répondre?
Elle regardait les numéros des maisons. Elle en avait encore vingt-huit. Très bien! elle pouvait réfléchir. Elle allait de moins en moins vite. Soudain elle tressaillit. Voici la porte, sur laquelle brille en lettres d’or: «La Maternelle, Compagnie d’assurances contre l’incendie.» Déjà! Elle s’arrêta une seconde, anxieuse, honteuse, puis passa, puis revint, puis passa de nouveau, puis revint encore.
Elle se dit enfin:
—Il faut y aller, pourtant. Mieux vaut plus tôt que plus tard.
Mais, en pénétrant dans la maison, elle s’aperçut que son cœur battait.
Elle entra dans une vaste pièce avec des guichets tout autour, et, par chaque guichet, on apercevait une tête d’homme dont le corps était masqué par un treillage.
Un monsieur parut, portant des papiers. Elle s’arrêta et, d’une petite voix timide:
—Pardon, monsieur, pourriez-vous me dire où il faut s’adresser pour se faire rembourser les objets brûlés.
Il répondit, avec un timbre sonore:
—Premier, à gauche. Au bureau des sinistres.
Ce mot l’intimida davantage encore; et elle eut envie de se sauver, de ne rien dire, de sacrifier ses dix-huit francs. Mais à la pensée de cette somme, un peu de courage lui revint, et elle monta, essoufflée, s’arrêtant à chaque marche.
Au premier, elle aperçut une porte, elle frappa. Une voix claire cria:
—Entrez!
Elle entra, et se vit dans une grande pièce où trois messieurs, debout, décorés, solennels, causaient.
Un d’eux lui demanda:
—Que désirez-vous, madame?
Elle ne trouvait plus ses mots, elle bégaya:
—Je viens... je viens... pour... pour un sinistre.
Le monsieur, poli, montra un siège.
—Donnez-vous la peine de vous asseoir, je suis à vous dans une minute.
Et, retournant vers les deux autres, il reprit la conversation.
—La Compagnie, messieurs, ne se croit pas engagée envers vous pour plus de quatre cent mille francs. Nous ne pouvons admettre vos revendications pour les cent mille francs que vous prétendez nous faire payer en plus. L’estimation d’ailleurs...
Un des deux autres l’interrompit:
—Cela suffit, monsieur, les tribunaux décideront. Nous n’avons plus qu’à nous retirer.
Et ils sortirent après plusieurs saluts cérémonieux.
Oh! si elle avait osé partir avec eux, elle l’aurait fait; elle aurait fui, abandonnant tout! Mais le pouvait-elle? Le monsieur revint et, s’inclinant:
—Qu’y a-t-il pour votre service, madame?
Elle articula péniblement:
—Je viens pour... pour ceci.
Le directeur baissa les yeux, avec un étonnement naïf, vers l’objet qu’elle lui tendait.
Elle essayait, d’une main tremblante, de détacher l’élastique. Elle y parvint après quelques efforts, et ouvrit brusquement le squelette loqueteux du parapluie.
L’homme prononça, d’un ton compatissant:
—Il me paraît bien malade.
Elle déclara avec hésitation:
—Il m’a coûté vingt francs.
Il s’étonna:
—Vraiment! Tant que ça.
—Oui, il était excellent. Je voulais vous faire constater son état.
—Fort bien; je vois. Fort bien. Mais je ne saisis pas en quoi cela peut me concerner.
Une inquiétude la saisit. Peut-être cette compagnie-là ne payait-elle pas les menus objets, et elle dit:
—Mais... il est brûlé...
Le monsieur ne nia pas:
—Je le vois bien.
Elle restait bouche béante, ne sachant plus que dire; puis, soudain, comprenant son oubli, elle prononça avec précipitation:
—Je suis Mme Oreille. Nous sommes assurés à la Maternelle, et je viens vous réclamer le prix de ce dégât.
Elle se hâta d’ajouter dans la crainte d’un refus positif:
—Je demande seulement que vous le fassiez recouvrir.
Le directeur, embarrassé, déclara:
—Mais... madame... nous ne sommes pas marchands de parapluies. Nous ne pouvons nous charger de ces genres de réparations.
La petite femme sentait l’aplomb lui revenir. Il fallait lutter. Elle lutterait donc! Elle n’avait plus peur; elle dit:
—Je demande seulement le prix de la réparation. Je la ferai bien faire moi-même.
Le monsieur semblait confus:
—Vraiment, madame, c’est bien peu. On ne nous demande jamais d’indemnité pour des accidents d’une si minime importance. Nous ne pouvons rembourser, convenez-en, les mouchoirs, les gants, les balais, les savates, tous les petits objets qui sont exposés chaque jour à subir des avaries par la flamme.
Elle devint rouge, sentant la colère l’envahir:
—Mais, monsieur, nous avons eu, au mois de décembre dernier, un feu de cheminée qui nous a causé au moins pour cinq cents francs de dégâts; M. Oreille n’a rien réclamé à la compagnie; aussi il est bien juste aujourd’hui qu’elle me paye mon parapluie!
Le directeur, devinant le mensonge, dit en souriant:
—Vous avouerez, madame, qu’il est bien étonnant que M. Oreille, n’ayant rien demandé pour un dégât de cinq cents francs, vienne réclamer une réparation de cinq ou six francs pour un parapluie.
Elle ne se troubla point et répliqua:
—Pardon, monsieur, le dégât de cinq cents francs concernait la bourse de M. Oreille, tandis que le dégât de dix-huit francs concerne la bourse de Mme Oreille, ce qui n’est pas la même chose.
Il vit qu’il ne s’en débarrasserait pas et qu’il allait perdre sa journée, et il demanda avec résignation:
—Veuillez me dire alors comment l’accident est arrivé.
Elle sentit la victoire et se mit à raconter:
—Voilà, monsieur: j’ai dans mon vestibule une espèce de chose en bronze où l’on pose les parapluies et les cannes. L’autre jour donc, en rentrant, je plaçai dedans celui-là. Il faut vous dire qu’il y a juste au-dessus une planchette pour mettre les bougies et les allumettes. J’allonge le bras et je prends quatre allumettes. J’en frotte une; elle rate. J’en frotte une autre; elle s’allume et s’éteint aussitôt. J’en frotte une troisième; elle en fait autant.
Le directeur l’interrompit pour placer un mot d’esprit:
—C’étaient donc des allumettes du gouvernement?
Elle ne comprit pas et continua:
—Ça se peut bien. Toujours est-il que la quatrième prit feu et j’allumai ma bougie; puis je rentrai dans ma chambre pour me coucher. Mais au bout d’un quart d’heure, il me sembla qu’on sentait le brûlé. Moi j’ai toujours peur du feu. Oh! si nous avons jamais un sinistre, ce ne sera pas ma faute! Surtout depuis le feu de cheminée dont je vous ai parlé, je ne vis pas. Je me relève donc, je sors, je cherche, je sens partout comme un chien de chasse, et je m’aperçois enfin que mon parapluie brûle. C’est probablement une allumette qui était tombée dedans. Vous voyez dans quel état ça l’a mis...
Le directeur en avait pris son parti; il demanda:
—A combien estimez-vous le dégât?
Elle demeura sans parole, n’osant pas fixer un chiffre. Puis elle dit, voulant être large:
—Faites-le réparer vous-même. Je m’en rapporte à vous.
Il refusa:
—Non, madame, je ne peux pas. Dites-moi combien vous demandez.
—Mais... il me semble... que... Tenez, monsieur, je ne veux pas gagner sur vous, moi... nous allons faire une chose. Je porterai mon parapluie chez un fabricant qui le recouvrira en bonne soie, en soie durable, et je vous apporterai la facture. Ça vous va-t-il?
—Parfaitement, madame; c’est entendu. Voici un mot pour la caisse, qui remboursera votre dépense.
Et il tendit une carte à Mme Oreille, qui la saisit, puis se leva et sortit en remerciant, ayant hâte d’être dehors, de crainte qu’il ne changeât d’avis.
Elle allait maintenant d’un pas gai par la rue, cherchant un marchand de parapluies qui lui parût élégant. Quand elle eut trouvé une boutique d’allure riche, elle entra et dit, d’une voix assurée:
—Voici un parapluie à recouvrir en soie, en très bonne soie. Mettez-y ce que vous avez de meilleur. Je ne regarde pas au prix.