Décoré! a paru dans le Gil-Blas du samedi 13 novembre 1883, sous la signature: Maufrigneuse.
CHÂLI.
A Jean Béraud.
L’ AMIRAL de la Vallée, qui semblait assoupi dans son fauteuil, prononça de sa voix de vieille femme: «J’ai eu, moi, une petite aventure d’amour, très singulière, voulez-vous que je vous la dise?»
Et il parla, sans remuer, du fond de son large siège, en gardant sur les lèvres ce sourire ridé qui ne le quittait jamais, ce sourire à la Voltaire qui le faisait passer pour un affreux sceptique.
I
J’avais trente ans alors, et j’étais lieutenant de vaisseau, quand on me chargea d’une mission astronomique dans l’Inde centrale. Le gouvernement anglais me donna tous les moyens nécessaires pour venir à bout de mon entreprise et je m’enfonçai bientôt avec une suite de quelques hommes dans ce pays étrange, surprenant, prodigieux.
Il faudrait vingt volumes pour raconter ce voyage. Je traversai des contrées invraisemblablement magnifiques; je fus reçu par des princes d’une beauté surhumaine et vivant dans une incroyable magnificence. Il me sembla pendant deux mois, que je marchais dans un poème, que je parcourais un royaume de féeries sur le dos d’éléphants imaginaires. Je découvrais au milieu des forêts fantastiques des ruines invraisemblables; je trouvais, en des cités d’une fantaisie de songe, de prodigieux monuments, fins et ciselés comme des bijoux, légers comme des dentelles et énormes comme des montagnes, ces monuments, fabuleux, divins, d’une grâce telle qu’on devient amoureux de leurs formes ainsi qu’on peut être amoureux d’une femme, et qu’on éprouve à les voir, un plaisir physique et sensuel. Enfin, comme dit M. Victor Hugo, je marchais, tout éveillé dans un rêve.
Puis j’atteignis enfin le terme de mon voyage, la ville de Ganhara, autrefois une des plus prospères de l’Inde centrale, aujourd’hui bien déchue, et gouvernée par un prince opulent, autoritaire, violent, généreux et cruel, le Rajah Maddan, un vrai souverain d’Orient, délicat et barbare, affable et sanguinaire, d’une grâce féminine et d’une férocité impitoyable.
La cité est dans le fond d’une vallée au bord d’un petit lac, qu’entoure un peuple de pagodes baignant dans l’eau leurs murailles.
La ville, de loin forme une tache blanche qui grandit quand on approche, et peu à peu on découvre les dômes, les aiguilles, les flèches, tous les sommets élégants et sveltes des gracieux monuments indiens.
A une heure des portes environ, je rencontrai un éléphant superbement harnaché, entouré d’une escorte d’honneur que le souverain m’envoyait. Et je fus conduit en grande pompe, au palais.
J’aurais voulu prendre le temps de me vêtir avec luxe, mais l’impatience royale ne me le permit pas. On voulait d’abord me connaître, savoir ce qu’on aurait à attendre de moi comme distraction; puis on verrait.
Je fus introduit, au milieu de soldats bronzés comme des statues et couverts d’uniformes étincelants, dans une grande salle entourée de galeries, où se tenaient debout des hommes habillés de robes éclatantes et étoilées de pierres précieuses.
Sur un banc pareil à un de nos bancs de jardin sans dossier, mais revêtu d’un tapis admirable, j’aperçus une masse luisante, une sorte de soleil assis: c’était le Rajah, qui m’attendait, immobile dans une robe du plus pur jaune serin. Il portait sur lui dix ou quinze millions de diamants, et seule, sur son front, brillait la fameuse étoile de Delhi qui a toujours appartenu à l’illustre dynastie des Parihara de Mundore dont mon hôte était descendant.
C’était un garçon de vingt-cinq ans environ, qui semblait avoir du sang nègre dans les veines, bien qu’il appartînt à la plus pure race hindoue. Il avait les yeux larges, fixes, un peu vagues, les pommettes saillantes, les lèvres grosses, la barbe frisée, le front bas et des dents éclatantes, aiguës, qu’il montrait souvent dans un sourire machinal.
Il se leva et vint me tendre la main, à l’anglaise, puis me fit asseoir à son côté sur un banc si haut que mes pieds touchaient à peine à terre. On était fort mal là-dessus.
Et aussitôt il me proposa une chasse au tigre pour le lendemain. La chasse et les luttes étaient ses grandes occupations, et il ne comprenait guère qu’on pût s’occuper d’autre chose.
Il se persuadait évidemment que je n’étais venu si loin que pour le distraire un peu et l’accompagner dans ses plaisirs.
Comme j’avais grand besoin de lui, je tâchai de flatter ses penchants. Il fut tellement satisfait de mon attitude qu’il voulut me montrer immédiatement un combat de lutteurs, et il m’entraîna dans une sorte d’arène située à l’intérieur du palais.
Sur son ordre, deux hommes parurent, nus, cuivrés, les mains armées de griffes d’acier; et ils s’attaquèrent aussitôt, cherchant à se frapper avec cette arme tranchante qui traçait sur leur peau noire de longues déchirures d’où coulait le sang.
Cela dura longtemps. Les corps n’étaient plus que des plaies, et les combattants se labouraient toujours les chairs avec cette sorte de râteau fait de lames aiguës. Un d’eux avait une joue hachée; l’oreille de l’autre était fendue en trois morceaux.
Et le prince regardait cela avec une joie féroce et passionnée. Il tressaillait de bonheur, poussait des grognements de plaisir et imitait avec des gestes inconscients, tous les mouvements des lutteurs, criant sans cesse: «Frappe, frappe donc.»
Un d’eux tomba sans connaissance; il fallut l’emporter de l’arène rouge de sang, et le Rajah fit un long soupir de regret, de chagrin que ce fût déjà fini.
Puis il se tourna vers moi pour connaître mon opinion. J’étais indigné, mais je le félicitai vivement; et il ordonna aussitôt de me conduire au Couch-Mahal (palais du plaisir) où j’habiterais.
Je traversai les invraisemblables jardins que l’on trouve là-bas et je parvins à ma résidence.
Ce palais, ce bijou, situé à l’extrémité du parc royal, plongeait dans le lac sacré de Vihara tout un côté de ses murailles. Il était carré, présentant sur ses quatre faces trois rangs superposés de galeries à colonnades divinement ouvragées. A chaque angle s’élançaient des tourelles, légères, hautes ou basses, seules ou mariées par deux, de taille inégale et de physionomie différente, qui semblaient bien les fleurs naturelles poussées sur cette gracieuse plante d’architecture orientale. Toutes étaient surmontées de toits bizarres, pareils à des coiffures coquettes.
Au centre de l’édifice, un dôme puissant élevait jusqu’à un ravissant clocheton mince et tout à jour, sa coupole allongée et ronde semblable à un sein de marbre blanc tendu vers le ciel.
Et tout le monument, des pieds à la tête, était couvert de sculptures, de ces exquises arabesques qui grisent le regard, de processions immobiles de personnages délicats, dont les attitudes et les gestes de pierre racontaient les mœurs et les coutumes de l’Inde.
Les chambres étaient éclairées par des fenêtres à arceaux dentelés, donnant sur les jardins. Sur le sol de marbre, de gracieux bouquets étaient dessinés par des onyx, des lapis lazuli et des agates.
J’avais eu à peine le temps d’achever ma toilette, quand un dignitaire de la cour, Haribadada, spécialement chargé des communications entre le prince et moi, m’annonça la visite de son souverain.
Et le Rajah au safran parut, me serra de nouveau la main et se mit à me raconter mille choses en me demandant sans cesse mon avis que j’avais grand’peine à lui donner. Puis il voulut me montrer les ruines du palais ancien, à l’autre bout des jardins.
C’était une vraie forêt de pierres, qu’habitait un peuple de grands singes. A notre approche, les mâles se mirent à courir sur les murs en nous faisant d’horribles grimaces, et les femelles se sauvaient, montrant leur derrière pelé et portant dans leurs bras leurs petits. Le roi riait follement, me pinçait l’épaule pour me témoigner son plaisir, et il s’assit au milieu des décombres, tandis que, tout autour de nous, accroupies au sommet des murailles, perchées sur toutes les saillies, une assemblée de bêtes à favoris blancs nous tirait la langue et nous montrait le poing.
Quand il en eut assez de ce spectacle, le souverain jaune se leva et se remit en marche gravement, me traînant toujours à son côté, heureux de m’avoir montré de pareilles choses le jour même de mon arrivée, et me rappelant qu’une grande chasse au tigre aurait lieu le lendemain en mon honneur.
Je la suivis, cette chasse, et une seconde, une troisième, dix, vingt de suite. On poursuivit tour à tour tous les animaux que nourrit la contrée: la panthère, l’ours, l’éléphant, l’antilope, l’hippopotame, le crocodile, que sais-je, la moitié des bêtes de la création. J’étais éreinté, dégoûté de voir couler du sang, las de ce plaisir toujours pareil.
A la fin, l’ardeur du prince se calma, et il me laissa, sur mes instantes prières, un peu de loisir pour travailler. Il se contentait maintenant de me combler de présents. Il m’envoyait des bijoux, des étoffes magnifiques, des animaux dressés, que Haribadada me présentait avec un respect grave apparent comme si j’eusse été le soleil lui-même, bien qu’il me méprisât beaucoup au fond.
Et chaque jour une procession de serviteurs m’apportait en des plats couverts une portion de chaque mets du repas royal; chaque jour il fallait paraître et prendre un plaisir extrême à quelque divertissement nouveau organisé pour moi: danses de Bayadères, jongleries, revues de troupes, à tout ce que pouvait inventer ce Rajah hospitalier, mais gêneur, pour me montrer sa surprenante patrie dans tout son charme et dans toute sa splendeur.
Sitôt qu’on me laissait un peu seul, je travaillais, ou bien j’allais voir les singes dont la société me plaisait infiniment plus que celle du roi.
Mais un soir, comme je revenais d’une promenade, je trouvai devant la porte de mon palais, Haribadada, solennel, qui m’annonça, en termes mystérieux, qu’un cadeau du souverain m’attendait dans ma chambre; et il me présenta les excuses de son maître pour n’avoir pas pensé plus tôt à m’offrir une chose dont je devais être privé.
Après ce discours obscur, l’ambassadeur s’inclina et disparut.
J’entrai et j’aperçus, alignées contre le mur par rang de taille, six petites filles côte à côte, immobiles, pareilles à une brochette d’éperlans. La plus âgée avait peut-être huit ans, la plus jeune six ans. Au premier moment, je ne compris pas bien pourquoi cette pension était installée chez moi, puis je devinai l’attention délicate du prince, c’était un harem dont il me faisait présent. Il l’avait choisi fort jeune par excès de gracieuseté. Car plus le fruit est vert, plus il est estimé, là-bas.
Et je demeurai tout à fait confus et gêné, honteux, en face de ces mioches qui me regardaient avec leurs grands yeux graves, et qui semblaient déjà savoir ce que je pouvais exiger d’elles.
Je ne savais que leur dire. J’avais envie de les renvoyer, mais on ne rend pas un présent du souverain. C’eût été une mortelle injure. Il fallait donc garder, installer chez moi ce troupeau d’enfants.
Elles restaient fixes, me dévisageant toujours, attendant mon ordre, cherchant à lire dans mon œil ma pensée. Oh! le maudit cadeau. Comme il me gênait! A la fin, me sentant ridicule, je demandai à la plus grande:
—Comment t’appelles-tu, toi?
—Elle répondit: «Châli».
Cette gamine à la peau si jolie, un peu jaune, comme de l’ivoire, était une merveille, une statue avec sa face aux lignes longues et sévères.
Alors, je prononçai, pour voir ce qu’elle pourrait répondre, peut-être pour l’embarrasser:
—Pourquoi es-tu ici?
Elle dit de sa voix douce, harmonieuse: «Je viens pour faire ce qu’il te plaira d’exiger de moi, mon seigneur.»
La gamine était renseignée.
Et je posai la même question à la plus petite qui articula nettement de sa voix plus frêle: «Je suis ici pour ce qu’il te plaira de me demander, mon maître.»
Elle avait l’air d’une petite souris, celle-là, elle était gentille comme tout. Je l’enlevai dans mes bras et l’embrassai. Les autres eurent un mouvement comme pour se retirer, pensant sans doute que je venais d’indiquer mon choix, mais je leur ordonnai de rester, et, m’asseyant à l’indienne, je les fis prendre place, en rond, autour de moi, puis je me mis à leur conter une histoire de génies, car je parlais passablement leur langue.
Elles écoutaient de toute leur attention, tressaillaient aux détails merveilleux, frémissaient d’angoisse, remuaient les mains. Elles ne songeaient plus guère, les pauvres petites, à la raison qui les avait fait venir.
Quand j’eus terminé mon conte, j’appelai mon serviteur de confiance Latchmân et je fis apporter des sucreries, des confitures et des pâtisseries, dont elles mangèrent à se rendre malades, puis commençant à trouver fort drôle cette aventure, j’organisai des jeux pour amuser mes femmes.
Un de ces divertissements surtout eut un énorme succès. Je faisais le pont avec mes jambes, et mes six bambines passaient dessous en courant, la plus petite ouvrant la marche, et la plus grande me bousculant un peu parce qu’elle ne se baissait jamais assez. Cela leur faisait pousser des éclats de rire assourdissants, et ces voix jeunes sonnant sous les voûtes basses de mon somptueux palais le réveillaient, le peuplaient de gaieté enfantine, le meublaient de vie.
Puis je pris beaucoup d’intérêt à l’installation du dortoir où allaient coucher mes innocentes concubines. Enfin je les enfermai chez elles sous la garde de quatre femmes de service que le prince m’avait envoyées en même temps pour prendre soin de mes sultanes.
Pendant huit jours j’eus un vrai plaisir à faire le papa avec ces poupées. Nous avions d’admirables parties de cache-cache, de chat-perché et de main-chaude qui les jetaient en des délires de bonheur, car je leur révélais chaque jour un de ces jeux inconnus, si pleins d’intérêt.
Ma demeure maintenant avait l’air d’une classe. Et mes petites amies, vêtues de soieries admirables, d’étoffes brodées d’or et d’argent, couraient à la façon de petits animaux humains à travers les longues galeries et les tranquilles salles où tombait par les arceaux une lumière affaiblie.
Puis, un soir, je ne sais comment cela se fit, la plus grande, celle qui s’appelait Châli et qui ressemblait à une statuette de vieil ivoire, devint ma femme pour de vrai.
C’était un adorable petit être, doux, timide et gai qui m’aima bientôt d’une affection ardente et que j’aimais étrangement, avec honte, avec hésitation, avec une sorte de peur de la justice européenne, avec des réserves, des scrupules et cependant avec une tendresse sensuelle passionnée. Je la chérissais comme un père, et je la caressais comme un homme.
Pardon, mesdames, je vais un peu loin.
Les autres continuaient à jouer dans ce palais, pareilles à une bande de jeunes chats.
Châli ne me quittait plus, sauf quand j’allais chez le prince.
Nous passions des heures exquises ensemble dans les ruines du vieux palais, au milieu des singes devenus nos amis.
Elle se couchait sur mes genoux et restait là roulant des choses en sa petite tête de sphinx, ou peut-être, ne pensant à rien, mais gardant cette belle et charmante pose héréditaire de ces peuples nobles et songeurs, la pose hiératique des statues sacrées.
J’avais apporté dans un grand plat de cuivre des provisions, des gâteaux, des fruits. Et les guenons s’approchaient peu à peu, suivies de leurs petits plus timides; puis elles s’asseyaient en cercle autour de nous, n’osant approcher davantage, attendant que je fisse ma distribution de friandises.
Alors presque toujours un mâle plus hardi s’en venait jusqu’à moi, la main tendue comme un mendiant; et je lui remettais un morceau qu’il allait porter à sa femelle. Et toutes les autres se mettaient à pousser des cris furieux, des cris de jalousie et de colère, et je ne pouvais faire cesser cet affreux vacarme qu’en jetant sa part à chacune.
Me trouvant fort bien dans ces ruines, je voulus y apporter mes instruments pour travailler. Mais aussitôt qu’ils aperçurent le cuivre des appareils de précision, les singes, prenant sans doute ces choses pour des engins de mort, s’enfuirent de tous les côtés en poussant des clameurs épouvantables.
Je passais souvent aussi mes soirées avec Châli, sur une des galeries extérieures qui dominait le lac de Vihara. Nous regardions, sans parler, la lune éclatante qui glissait au fond du ciel en jetant sur l’eau un manteau d’argent frissonnant, et là-bas, sur l’autre rive, la ligne des petites pagodes, semblables à des champignons gracieux qui auraient poussé le pied dans l’eau. Et prenant en mes bras la tête sérieuse de ma petite maîtresse, je baisais lentement, longuement son front poli, ces grands yeux pleins du secret de cette terre antique et fabuleuse, et ses lèvres calmes qui s’ouvraient sous ma caresse. Et j’éprouvais une sensation confuse, puissante, poétique surtout, la sensation que je possédais toute une race dans cette fillette, cette belle race mystérieuse d’où semblent sorties toutes les autres.
Le prince cependant continuait à m’accabler de cadeaux.
Un jour il m’envoya un objet bien inattendu qui excita chez Châli une admiration passionnée.
C’était simplement une boîte de coquillages, une de ces boîtes en carton recouvertes d’une enveloppe de petites coquilles collées simplement sur la pâte. En France, cela aurait valu au plus quarante sous. Mais là-bas, le prix de ce bijou était inestimable. C’était le premier sans doute qui fût entré dans le royaume.
Je le posai sur un meuble et je le laissai là, souriant de l’importance donnée à ce vilain bibelot de bazar.
Mais Châli ne se lassait pas de le considérer, de l’admirer, pleine de respect et d’extase. Elle me demandait de temps en temps: «Tu permets que je le touche?» Et quand je l’y avais autorisée, elle soulevait le couvercle, le refermait avec de grandes précautions, elle caressait de ses doigts fins, très doucement, la toison de petits coquillages, et elle semblait éprouver, par ce contact, une jouissance délicieuse qui lui pénétrait jusqu’au cœur.
Cependant j’avais terminé mes travaux et il me fallait m’en retourner. Je fus longtemps à m’y décider, retenu maintenant par ma tendresse pour ma petite amie. Enfin, je dus en prendre mon parti.
Le prince, désolé, organisa de nouvelles chasses, de nouveaux combats de lutteurs; mais, après quinze jours de ces plaisirs, je déclarai que je ne pouvais demeurer davantage, et il me laissa ma liberté.
Les adieux de Châli furent déchirants. Elle pleurait, couchée sur moi, la tête dans ma poitrine, toute secouée par le chagrin. Je ne savais que faire pour la consoler, mes baisers ne servant à rien.
Tout à coup j’eus une idée, et, me levant, j’allai chercher la boîte aux coquillages que je lui mis dans les mains. «C’est pour toi. Elle t’appartient.»
Alors, je la vis d’abord sourire. Tout son visage s’éclairait d’une joie intérieure, de cette joie profonde des rêves impossibles réalisés tout à coup.
Et elle m’embrassa avec furie.
N’importe, elle pleura bien fort tout de même au moment du dernier adieu.
Je distribuai des baisers de père et des gâteaux à tout le reste de mes femmes, et je partis.
II
Deux ans s’écoulèrent, puis les hasards du service en mer me ramenèrent à Bombay. Par suite de circonstances imprévues on m’y laissa pour une nouvelle mission à laquelle me désignait ma connaissance du pays et de la langue.
Je terminai mes travaux le plus vite possible, et comme j’avais encore trois mois devant moi, je voulus aller faire une petite visite à mon ami, le roi de Ganhara, et à ma chère petite femme Châli que j’allais trouver bien changée sans doute.
Le Rajah Maddan me reçut avec des démonstrations de joie frénétiques. Il fit égorger devant moi trois gladiateurs, et il ne me laissa pas seul une seconde pendant la première journée de mon retour.
Le soir enfin, me trouvant libre, je fis appeler Haribadada, et après beaucoup de questions diverses, pour dérouter sa perspicacité, je lui demandai: «Et sais-tu ce qu’est devenue la petite Châli que le Rajah m’avait donnée.»
L’homme prit une figure triste, ennuyée, et répondit avec une grande gêne:
—Il vaut mieux ne pas parler d’elle!
—Pourquoi cela. Elle était une gentille petite femme.
—Elle a mal tourné, seigneur.
—Comment, Châli? Qu’est-elle devenue? Où est-elle?
—Je veux dire qu’elle a mal fini.
—Mal fini? est-elle morte?
—Oui, seigneur. Elle avait commis une vilaine action.
J’étais fort ému, je sentais battre mon cœur, et une angoisse me serrer la poitrine.
Je repris: «Une vilaine action? Qu’a-t-elle fait? Que lui est-il arrivé?»
L’homme, de plus en plus embarrassé, murmura: «Il vaut mieux que vous ne le demandiez pas.
—Si, je veux le savoir.
—Elle avait volé.
—Comment, Châli? Qui a-t-elle volé?
—Vous, seigneur.
—Moi? Comment cela?
—Elle vous a pris, le jour de votre départ, le coffret que le prince vous avait donné. On l’a trouvé entre ses mains!
—Quel coffret?
—Le coffret de coquillages.
—Mais je le lui avais donné.»
L’Indien leva sur moi des yeux stupéfaits et répondit: «Oui, elle a juré, en effet, par tous les serments sacrés, que vous le lui aviez donné. Mais on n’a pas cru que vous auriez pu offrir à une esclave un cadeau du roi, et le Rajah l’a fait punir.
—Comment, punir? Qu’est-ce qu’on lui a fait?
—On l’a attachée dans un sac, seigneur, et on l’a jetée au lac, de cette fenêtre, de la fenêtre de la chambre où nous sommes, où elle avait commis le vol.»
Je me sentis traversé par la plus atroce sensation de douleur que j’aie jamais éprouvée, et je fis signe à Haribadada de se retirer pour qu’il ne me vît pas pleurer.
Et je passai la nuit sur la galerie qui dominait le lac, sur la galerie, où j’avais tenu tant de fois la pauvre enfant sur mes genoux.
Et je pensais que le squelette de son joli petit corps décomposé était là, sous moi, dans un sac de toile noué par une corde, au fond de cette eau noire que nous regardions ensemble autrefois.
Je repartis le lendemain malgré les prières et le chagrin véhément du Rajah.
Et je crois maintenant que je n’ai jamais aimé d’autre femme que Châli.
Châli a paru dans le Gil-Blas du mardi 15 avril 1884, sous la signature: Maufrigneuse.
LE BAISER.
Ma chère mignonne,
DONC, tu pleures du matin au soir et du soir au matin, parce que ton mari t’abandonne; tu ne sais que faire, et tu implores un conseil de ta vieille tante que tu supposes apparemment bien experte. Je n’en sais pas si long que tu crois, et cependant je ne suis point sans doute tout à fait ignorante dans cet art d’aimer ou plutôt de se faire aimer, qui te manque un peu. Je puis bien, à mon âge, avouer cela.
Tu n’as pour lui, me dis-tu, que des attentions, que des douceurs, que des caresses, que des baisers. Le mal vient peut-être de là; je crois que tu l’embrasses trop.
Ma chérie, nous avons aux mains le plus terrible pouvoir qui soit: l’amour.
L’homme, doué de sa force physique, l’exerce par la violence. La femme, douée du charme, domine par la caresse. C’est notre arme, arme redoutable, invincible, mais qu’il faut savoir manier.
Nous sommes, sache-le bien, les maîtresses de la terre. Raconter l’histoire de l’Amour depuis les origines du monde, ce serait raconter l’homme lui-même. Tout vient de là, les arts, les grands événements, les mœurs, les coutumes, les guerres, les bouleversements d’empires.
Dans la Bible, tu trouves Dalila, Judith; dans la Fable, Omphale, Hélène; dans l’Histoire, les Sabines, Cléopâtre et bien d’autres.
Donc, nous régnons, souveraines toutes-puissantes. Mais il nous faut, comme les rois, user d’une diplomatie délicate.
L’Amour, ma chère petite, est fait de finesses, d’imperceptibles sensations.
Nous savons qu’il est fort comme la Mort; mais il est aussi fragile que le verre. Le moindre choc le brise et notre domination s’écroule alors, sans que nous puissions la réédifier.
Nous avons la faculté de nous faire adorer, mais il nous manque une toute petite chose, le discernement des nuances dans la caresse, le flair subtil du TROP dans la manifestation de notre tendresse. Aux heures d’étreinte nous perdons le sentiment des finesses, tandis que l’homme que nous dominons reste maître de lui, demeure capable de juger le ridicule de certains mots, le manque de justesse de certains gestes.
Prends bien garde à cela, ma mignonne: c’est le défaut de notre cuirasse, c’est notre talon d’Achille.
Sais-tu d’où vient notre vraie puissance? Du baiser, du seul baiser! Quand nous savons tendre et abandonner nos lèvres, nous pouvons devenir des reines.
Le baiser n’est qu’une préface, pourtant. Mais une préface charmante, plus délicieuse que l’œuvre elle-même, une préface qu’on relit sans cesse, tandis qu’on ne peut pas toujours... relire le livre.
Oui, la rencontre des bouches est la plus parfaite, la plus divine sensation qui soit donnée aux humains, la dernière, la suprême limite du bonheur.
C’est dans le baiser, dans le seul baiser qu’on croit parfois sentir cette impossible union des âmes que nous poursuivons, cette confusion des cœurs défaillants.
Te rappelles-tu les vers de Sully-Prudhomme:
Infructueux essais du pauvre Amour qui tente
L’impossible union des âmes par le corps.
Une seule caresse donne cette sensation profonde, immatérielle des deux êtres ne faisant plus qu’un, c’est le baiser. Tout le délire violent de la complète possession ne vaut cette frémissante approche des bouches, ce premier contact humide et frais, puis cette attache immobile, éperdue et longue, si longue! de l’une à l’autre.
Donc, ma belle, le baiser est notre arme la plus forte, mais il faut craindre de l’émousser. Sa valeur, ne l’oublie pas, est relative, purement convention. Elle change sans cesse suivant les circonstances, les dispositions du moment, l’état d’attente et d’extase de l’esprit. Je vais m’appuyer sur un exemple.
Un autre poète, François Coppée, a fait un vers que nous avons toutes dans la mémoire, un vers que nous trouvons adorable, qui nous fait tressaillir jusqu’au cœur.
Après avoir décrit l’attente de l’amoureux dans une chambre fermée, par un soir d’hiver, ses inquiétudes, ses impatiences nerveuses, sa crainte horrible de ne pas LA voir venir, il raconte l’arrivée de la femme aimée qui entre enfin, toute pressée, essoufflée, apportant du froid dans ses jupes, et il s’écrie:
Oh! les premiers baisers à travers la voilette!
N’est-ce point là un vers d’un sentiment exquis, d’une observation délicate et charmante, d’une parfaite vérité. Toutes celles qui ont couru au rendez-vous clandestin, que la passion a jetées dans les bras d’un homme, les connaissent bien ces délicieux premiers baisers à travers la voilette, et frémissent encore à leur souvenir. Et pourtant ils ne tirent leur charme que des circonstances, du retard, de l’attente anxieuse; mais, en vérité, au point de vue purement, ou, si tu préfères, impurement sensuel, ils sont détestables.
Réfléchis. Il fait froid dehors. La jeune femme a marché vite, la voilette est toute mouillée par son souffle refroidi. Des gouttelles d’eau brillent dans les mailles de dentelle noire. L’amant se précipite et colle ses lèvres ardentes à cette vapeur de poumons liquéfiée. Le voile humide, qui déteint et porte la saveur ignoble des colorations chimiques, pénètre dans la bouche du jeune homme, mouille sa moustache. Il ne goûte nullement aux lèvres de la bien-aimée, il ne goûte qu’à la teinture de cette dentelle trempée d’haleine froide.
Et pourtant nous nous écrions toutes, comme le poète:
Oh! les premiers baisers à travers la voilette!
Donc la valeur de cette caresse étant toute conventionnelle, il faut craindre de la déprécier.
Eh bien, ma chérie, je t’ai vue en plusieurs occasions très maladroite. Tu n’es pas la seule, d’ailleurs; la plupart des femmes perdent leur autorité par l’abus seul des baisers, des baisers intempestifs. Quand elles sentent leur mari ou leur amant un peu las, à ces heures d’affaissement où le cœur a besoin de repos comme le corps, au lieu de comprendre ce qui se passe en lui, elles s’acharnent en des caresses inopportunes, le lassent par l’obstination des lèvres tendues, le fatiguent en l’étreignant sans rime ni raison.
Crois-en mon expérience. D’abord n’embrasse jamais ton mari en public, en wagon, au restaurant. C’est du plus mauvais goût; refoule ton envie. Il se sentirait ridicule et t’en voudrait toujours.
Méfie-toi surtout des baisers inutiles prodigués dans l’intimité. Tu en fais, j’en suis certaine, une effroyable consommation.
Ainsi je t’ai vue un jour tout à fait choquante. Tu ne te le rappelles pas sans doute.
Nous étions tous trois dans ton petit salon, et, comme vous ne vous gêniez guère devant moi, ton mari te tenait sur ses genoux et t’embrassait longuement la nuque, la bouche perdue dans les cheveux frisés du cou. Soudain tu as crié: «Ah! le feu!» Vous n’y songiez guère, il s’éteignait. Quelques tisons assombris expirants rougissaient à peine le foyer. Alors il s’est levé, s’élançant vers le coffre à bois où il saisit deux bûches énormes qu’il rapportait à grand’peine, quand tu es venue vers lui les lèvres mendiantes, murmurant: «Embrasse-moi». Il tourna la tête avec effort en soutenant péniblement les souches. Alors tu posas doucement, lentement, ta bouche sur celle du malheureux qui demeura le col de travers, les reins tordus, les bras rompus, tremblant de fatigue et d’effort désespéré. Et tu éternisas ce baiser de supplice sans voir et sans comprendre. Puis, quand tu le laissas libre, tu te mis à murmurer d’un air fâché: «Comme tu m’embrasses mal.»—Parbleu, ma chérie!
Oh! prends garde à cela. Nous avons toutes cette sotte manie, ce besoin inconscient et bête de nous précipiter aux moments les plus mal choisis: quand il porte un verre plein d’eau, quand il remet ses bottes, quand il renoue sa cravate, quand il se trouve enfin dans quelque posture pénible, et de l’immobiliser par une gênante caresse qui le fait rester une minute avec un geste commencé et le seul désir d’être débarrassé de nous.
Surtout ne juge pas insignifiante et mesquine cette critique. L’amour est délicat, ma petite: un rien le froisse; tout dépend, sache-le, du tact de nos câlineries. Un baiser maladroit peut faire bien du mal.
Expérimente mes conseils.
Ta vieille tante,
Collette.
Pour copie conforme: Maufrigneuse.
Le Baiser a paru dans le Gaulois du 14 novembre 1882.
TABLE DES MATIÈRES.
| Pages. | |
| Les Sœurs Rondoli. | 1 |
| La Patronne. | 61 |
| Le Petit Fût. | 77 |
| Lui? | 91 |
| Mon Oncle Sosthène. | 107 |
| Le Mal d’André. | 123 |
| Le Pain maudit. | 137 |
| Le Cas de Madame Luneau. | 151 |
| Un Sage. | 163 |
| Le Parapluie. | 177 |
| Le Verrou. | 195 |
| Rencontre. | 209 |
| Suicides. | 227 |
| Décoré! | 241 |
| Châli. | 257 |
| Le Baiser. (inédit) | 281 |
Au lecteur
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