L’Abandonné a paru dans le Figaro du vendredi 15 août 1884.
LES IDÉES DU COLONEL.
MA foi, dit le colonel Laporte, je suis vieux, j’ai la goutte, les jambes raides comme des poteaux de barrière, et cependant, si une femme, une jolie femme, m’ordonnait de passer par le trou d’une aiguille, je crois que j’y sauterais comme un clown dans un cerceau. Je mourrai ainsi, c’est dans le sang. Je suis un vieux galantin, moi, un vieux de la vieille école. La vue d’une femme, d’une jolie femme, me remue jusque dans mes bottes. Voilà.
D’ailleurs nous sommes tous un peu pareils, en France, messieurs. Nous restons des chevaliers quand même, les chevaliers de l’amour et du hasard, puisqu’on a supprimé Dieu, dont nous étions vraiment les gardes du corps.
Mais la femme, voyez-vous, on ne l’enlèvera pas de nos cœurs. Elle y est, elle y reste. Nous l’aimons, nous l’aimerons, nous ferons pour elle toutes les folies, tant qu’il y aura une France sur la carte d’Europe. Et même si on escamote la France, il restera toujours des Français.
Moi, devant les yeux d’une femme, d’une jolie femme, je me sens capable de tout. Sacristi! quand je sens entrer en moi son regard, son sacré nom de regard, qui vous met du feu dans les veines, j’ai envie de je ne sais quoi, de me battre, de lutter, de casser des meubles, de montrer que je suis le plus fort, le plus brave, le plus hardi et le plus dévoué des hommes.
Mais je ne suis pas le seul, non vraiment; toute l’armée française est comme moi, je vous le jure. Depuis le pioupiou jusqu’aux généraux nous allons de l’avant, et jusqu’au bout, quand il s’agit d’une femme, d’une jolie femme. Rappelez-vous ce que Jeanne d’Arc nous a fait faire autrefois. Tenez, je vous parie que, si une femme, une jolie femme, avait pris le commandement de l’armée, la veille de Sedan, quand le maréchal de Mac-Mahon fut blessé, nous aurions traversé les lignes prussiennes, sacrebleu! et bu la goutte dans leurs canons.
Ce n’est pas un Trochu qu’il fallait à Paris, mais une sainte Geneviève.
Je me rappelle justement une petite anecdote de la guerre qui prouve bien que nous sommes capables de tout, devant une femme.
J’étais alors capitaine, simple capitaine, et je commandais un détachement d’éclaireurs qui battait en retraite au milieu d’un pays envahi par les Prussiens. Nous étions cernés, pourchassés, éreintés, abrutis, mourant d’épuisement et de faim.
Or il nous fallait, avant le lendemain, gagner Bar-sur-Tain, sans quoi nous étions flambés, coupés et massacrés. Comment avions-nous échappé jusque-là? je n’en sais rien. Nous avions donc douze lieues à faire pendant la nuit, douze lieues par la neige et sous la neige, le ventre vide. Moi je pensais: «C’est fini, jamais mes pauvres diables d’hommes n’arriveront.»
Depuis la veille, on n’avait rien mangé. Tout le jour, nous restâmes cachés dans une grange, serrés les uns contre les autres pour avoir moins froid, incapables de parler ou de remuer, dormant par secousses et par saccades, comme on dort quand on est rendu de fatigue.
A cinq heures, il faisait nuit, cette nuit blafarde des neiges. Je secouai mes gens. Beaucoup ne voulaient plus se lever, incapables de remuer ou de se tenir debout, ankylosés par le froid et le reste.
Devant nous, la plaine, une grande vache de plaine toute nue, où il pleuvait de la neige. Ça tombait, ça tombait, comme un rideau, ces flocons blancs, qui cachaient tout sous un lourd manteau gelé, épais et mort, un matelas en laine de glace. On aurait dit la fin du monde.
—Allons, en route, les enfants.
Ils regardaient ça, cette poussière blanche qui descendait de là-haut, et ils semblaient penser: «En voilà assez, autant mourir ici!»
Alors je tirai mon revolver:
—Le premier qui flanche, je le brûle.
Et les voilà qui se mettent en marche, tout lentement, comme des gens dont les jambes sont usées.
J’en envoyai quatre, pour nous éclairer, à trois cents mètres en avant; puis le reste suivit, pêle-mêle, en bloc, au hasard des fatigues et de la longueur des pas. Je plaçai les plus solides par derrière, avec ordre d’accélérer les traînards à coups de baïonnette... dans le dos.
La neige semblait nous ensevelir tout vivants; elle poudrait les képis et les capotes sans fondre dessus, faisait de nous des fantômes, des espèces de spectres de soldats morts, bien fatigués.
Je me disais: «Jamais nous ne sortirons de là, à moins d’un miracle.»
Parfois on s’arrêtait quelques minutes, à cause de ceux qui ne pouvaient pas suivre. Alors on n’entendait plus que ce glissement vague de la neige, cette rumeur presque insaisissable que font le froissement et l’emmêlement de tous ces flocons qui tombent.
Quelques hommes se secouaient, d’autres ne bougeaient point.
Puis je donnais l’ordre de repartir. Les fusils remontaient sur les épaules, et, d’une allure exténuée, on se remettait en marche.
Soudain les éclaireurs se replièrent. Quelque chose les inquiétait. Ils avaient entendu parler devant nous. J’envoyai six hommes et un sergent. Et j’attendis.
Tout à coup, un cri aigu, un cri de femme, traversa le silence pesant des neiges, et au bout de quelques minutes, on m’amena deux prisonniers, un vieillard et une jeune fille.
Je les interrogeai à voix basse. Ils fuyaient devant les Prussiens qui avaient occupé leur maison dans la soirée, et qui étaient soûls. Le père avait eu peur pour sa fille, et sans même prévenir leurs serviteurs, ils s’étaient sauvés tous deux dans la nuit.
Je reconnus tout de suite que c’étaient des bourgeois, même mieux que des bourgeois.
—Vous allez nous accompagner, leur dis-je.
On repartit. Comme le vieux connaissait le pays, il nous guida.
La neige cessa de tomber; les étoiles parurent, et le froid devint terrible.
La jeune fille, qui tenait le bras de son père, marchait d’un pas saccadé, d’un pas de détresse. Elle murmura plusieurs fois: «Je ne sens plus mes pieds», et, moi, je souffrais plus qu’elle de voir cette pauvre petite femme se traîner ainsi dans la neige.
Tout d’un coup, elle s’arrêta:
—Père, dit-elle, je suis si fatiguée que je n’irai pas plus loin.
Le vieux voulut la porter; mais il ne pouvait seulement pas la soulever; et elle s’affaissa par terre en poussant un grand soupir.
On faisait cercle autour d’eux. Quant à moi, je piétinais sur place, ne sachant que faire, et ne pouvant me résoudre vraiment à abandonner ainsi cet homme et cette enfant.
Tout à coup, un de mes soldats, un Parisien, qu’on avait surnommé «Pratique», prononça:
—Allons, les camaraux, faut porter cette demoiselle-là, ou bien nous n’ sommes pu Français, nom d’un chien!
Je crois, ma foi, que je jurai de plaisir.
—Nom d’un nom, c’est gentil, ça, les enfants. Et je veux en prendre ma part.
On voyait vaguement, dans l’ombre, sur la gauche, les arbres d’un petit bois. Quelques hommes se détachèrent et revinrent bientôt avec un faisceau de branches liées en litière.
—Qui est-ce qui prête sa capote? cria Pratique; c’est pour une belle fille, les frérots.
Et dix capotes vinrent tomber autour du soldat. En une seconde, la jeune fille fut couchée dans ces chauds vêtements, et enlevée sur six épaules. Je m’étais placé en tête, à droite, et content, ma foi, d’avoir ma charge.
On repartit comme si on eût bu un coup de vin, plus gaillardement et plus vivement. J’entendis même des plaisanteries. Il suffit d’une femme, voyez-vous, pour électriser les Français.
Les soldats avaient presque reformé les rangs, ranimés, réchauffés. Un vieux franc-tireur qui suivait la litière, attendant son tour pour remplacer le premier camarade qui flancherait, murmura vers son voisin, assez haut pour que je l’entendisse:
—Je n’ suis pu jeune, moi; eh bien, cré croquin, le sexe, il y a tout de même que ça pour vous flanquer du cœur au ventre!
Jusqu’à trois heures du matin, on avança presque sans repos. Puis, tout à coup, les éclaireurs se replièrent encore, et bientôt tout le détachement, couché dans la neige, ne faisait plus qu’une ombre vague sur le sol.
Je donnai des ordres à voix basse, et j’entendis derrière moi le crépitement sec et métallique des batteries qu’on armait.
Car là-bas, au milieu de la plaine, quelque chose d’étrange remuait. On eût dit une bête énorme qui courait, s’allongeait comme un serpent ou se ramassait en boule, prenait de brusques élans, tantôt à droite, tantôt à gauche, s’arrêtait, puis repartait.
Tout à coup, cette forme errante se rapprocha; et je vis venir, au grand trot, l’un derrière l’autre, douze ulhans perdus qui cherchaient leur route.
Ils étaient si près, maintenant, que j’entendais parfaitement le souffle rauque des chevaux, le son de ferraille des armes, et le craquement des selles.
Je criai:
—Feu!
Et cinquante coups de fusils crevèrent le silence de la nuit. Quatre ou cinq détonations partirent encore, puis une dernière toute seule; et, quand l’aveuglement de la poudre enflammée se fut dissipé, on vit que les douze hommes, avec neuf chevaux, étaient tombés. Trois bêtes s’enfuyaient d’un galop furieux, et l’une traînait derrière elle, pendu par le pied à l’étrier et bondissant éperdument, le cadavre de son cavalier.
Un soldat, derrière moi, riait, d’un rire terrible. Un autre dit:
—V’là des veuves!
Il était marié, peut-être. Un troisième ajouta:
—Faut pas grand temps!
Une tête était sortie de la litière:
—Qu’est-ce qu’on fait, dit-elle, on se bat?
Je répondis:
—Ce n’est rien, mademoiselle; nous venons d’expédier une douzaine de Prussiens!
Elle murmura:
—Pauvres gens!
Mais comme elle avait froid, elle redisparut sous les capotes.
On repartit. On marcha longtemps. Enfin, le ciel pâlit. La neige devenait claire, lumineuse, luisante; et une teinte rose s’étendait à l’orient.
Une voix lointaine cria:
—Qui vive?
Tout le détachement fit halte; et je m’avançai pour nous faire reconnaître.
Nous arrivions aux lignes françaises.
Comme mes hommes défilaient devant le poste, un commandant à cheval, que je venais de mettre au courant, demanda d’une voix sonore, en voyant passer la litière:
—Qu’est-ce que vous avez là dedans?
Aussitôt une petite figure blonde apparut, dépeignée et souriante, qui répondit:
—C’est moi, monsieur.
Un rire s’éleva parmi les hommes, et une joie courut dans les cœurs.
Alors Pratique, qui marchait à côté du brancard, agita son képi en vociférant:
—Vive la France!
Et, je ne sais pas pourquoi, je me sentis tout remué, tant je trouvais ça gentil et galant.
Il me semblait que nous venions de sauver le pays, de faire quelque chose que d’autres hommes n’auraient pas fait, quelque chose de simple et de vraiment patriotique.
Cette petite figure-là, voyez-vous, je ne l’oublierai jamais; et, si j’avais à donner mon avis sur la suppression des tambours et des clairons, je proposerais de les remplacer dans chaque régiment par une jolie fille. Ça vaudrait encore mieux que de jouer la Marseillaise. Nom d’un nom, comme ça donnerait du vif au troupier, d’avoir une madone comme ça, une madone vivante, à côté du colonel.
Il se tut quelques secondes, puis reprit d’un air convaincu, en hochant la tête:
—C’est égal, nous aimons bien les femmes, nous autres Français!
Les idées du Colonel ont paru dans le Gaulois du lundi 9 juin 1884.
PROMENADE.
QUAND le père Leras, teneur de livres chez MM. Labuze et Cie, sortit du magasin, il demeura quelques instants ébloui par l’éclat du soleil couchant. Il avait travaillé tout le jour sous la lumière jaune du bec de gaz, au fond de l’arrière-boutique, sur la cour étroite et profonde comme un puits. La petite pièce où depuis quarante ans il passait ses journées était si sombre que, même dans le fort de l’été, c’est à peine si on pouvait se dispenser de l’éclairer de onze heures à trois heures.
Il y faisait toujours humide et froid; et les émanations de cette sorte de fosse où s’ouvrait la fenêtre entraient dans la pièce obscure, l’emplissaient d’une odeur moisie et d’une puanteur d’égout.
M. Leras, depuis quarante ans, arrivait, chaque matin, à huit heures, dans cette prison; et il y demeurait jusqu’à sept heures du soir, courbé sur ses livres, écrivant avec une application de bon employé.
Il gagnait maintenant trois mille francs par an, ayant débuté à quinze cents francs. Il était demeuré célibataire, ses moyens ne lui permettant pas de prendre femme. Et n’ayant jamais joui de rien, il ne désirait pas grand’chose. De temps en temps, cependant, las de sa besogne monotone et continue, il formulait un vœu platonique: «Cristi, si j’avais cinq mille livres de rentes, je me la coulerais douce.»
Il ne se l’était jamais coulée douce, d’ailleurs, n’ayant jamais eu que ses appointements mensuels.
Sa vie s’était passée sans événements, sans émotions et presque sans espérances. La faculté des rêves, que chacun porte en soi, ne s’était jamais développée dans la médiocrité de ses ambitions.
Il était entré à vingt et un ans chez MM. Labuze et Cie. Et il n’en était plus sorti.
En 1856, il avait perdu son père, puis sa mère en 1859. Et depuis lors, rien qu’un déménagement en 1868, son propriétaire ayant voulu l’augmenter.
Tous les jours son réveil-matin, à six heures précises, le faisait sauter du lit, par un effroyable bruit de chaîne qu’on déroule.
Deux fois, cependant, cette mécanique s’était détraquée, en 1866 et en 1874, sans qu’il eût jamais su pourquoi. Il s’habillait, faisait son lit, balayait sa chambre, époussetait son fauteuil et le dessus de sa commode. Toutes ces besognes lui demandaient une heure et demie.
Puis il sortait, achetait un croissant à la boulangerie Lahure, dont il avait connu onze patrons différents sans qu’elle perdît son nom, et il se mettait en route en mangeant ce petit pain.
Son existence tout entière s’était donc accomplie dans l’étroit bureau sombre tapissé du même papier. Il y était entré jeune, comme aide de M. Brument et avec le désir de le remplacer.
Il l’avait remplacé et n’attendait plus rien.
Toute cette moisson de souvenirs que font les autres hommes dans le courant de leur vie, les événements imprévus, les amours douces ou tragiques, les voyages aventureux, tous les hasards d’une existence libre lui étaient demeurés étrangers.
Les jours, les semaines, les mois, les saisons, les années s’étaient ressemblés. A la même heure, chaque jour, il se levait, partait, arrivait au bureau, déjeunait, s’en allait, dînait et se couchait, sans que rien eût jamais interrompu la régulière monotonie des mêmes actes, des mêmes faits, et des mêmes pensées.
Autrefois il regardait sa moustache blonde et ses cheveux bouclés dans la petite glace ronde laissée par son prédécesseur. Il contemplait maintenant, chaque soir, avant de partir, sa moustache blanche et son front chauve dans la même glace. Quarante ans s’étaient écoulés, longs et rapides, vides comme un jour de tristesse, et pareils comme les heures d’une mauvaise nuit! Quarante ans dont il ne restait rien, pas même un souvenir, pas même un malheur, depuis la mort de ses parents. Rien.
Ce jour-là, M. Leras demeura ébloui, sur la porte de la rue, par l’éclat du soleil couchant; et, au lieu de rentrer chez lui, il eut l’idée de faire un petit tour avant dîner, ce qui lui arrivait quatre ou cinq fois par an.
Il gagna les boulevards où coulait un flot de monde sous les arbres reverdis. C’était un soir de printemps, un de ces premiers soirs chauds et mous qui troublent les cœurs d’une ivresse de vie.
M. Leras allait de son pas sautillant de vieux; il allait avec une gaieté dans l’œil, heureux de la joie universelle et de la tiédeur de l’air.
Il gagna les Champs-Élysées et continua de marcher, ranimé par les effluves de jeunesse qui passaient dans les brises.
Le ciel entier flambait; et l’Arc de Triomphe découpait sa masse noire sur le fond éclatant de l’horizon, comme un géant debout dans un incendie. Quand il fut arrivé auprès du monstrueux monument, le vieux teneur de livres sentit qu’il avait faim, et il entra chez un marchand de vins pour dîner.
On lui servit devant la boutique, sur le trottoir, un pied de mouton poulette, une salade et des asperges; et M. Leras fit le meilleur dîner qu’il eût fait depuis longtemps. Il arrosa son fromage de Brie d’une demi-bouteille de bordeaux fin; puis il but une tasse de café, ce qui lui arrivait rarement, et ensuite un petit verre de fine champagne.
Quand il eut payé, il se sentit tout gaillard, tout guilleret, un peu troublé même. Et il se dit: «Voilà une bonne soirée. Je vais continuer ma promenade jusqu’à l’entrée du Bois de Boulogne. Ça me fera du bien.»
Il repartit. Un vieil air, que chantait autrefois une de ses voisines, lui revenait obstinément dans la tête:
Mon amoureux me dit:
Viens respirer, ma belle,
Sous la tonnelle.
Il le fredonnait sans fin, le recommençait toujours. La nuit était descendue sur Paris, une nuit sans vent, une nuit d’étuve. M. Leras suivait l’avenue du Bois de Boulogne et regardait passer les fiacres. Ils arrivaient, avec leurs yeux brillants, l’un derrière l’autre, laissant voir une seconde un couple enlacé, la femme en robe claire et l’homme vêtu de noir.
C’était une longue procession d’amoureux, promenés sous le ciel étoilé et brûlant. Il en venait toujours, toujours. Ils passaient, passaient, allongés dans les voitures, muets, serrés l’un contre l’autre, perdus dans l’hallucination, dans l’émotion du désir, dans le frémissement de l’étreinte prochaine. L’ombre chaude semblait pleine de baisers qui voletaient, flottaient. Une sensation de tendresse alanguissait l’air, le faisait plus étouffant. Tous ces gens enlacés, tous ces gens grisés de la même attente, de la même pensée, faisaient courir une fièvre autour d’eux. Toutes ces voitures, pleines de caresses, jetaient sur leur passage comme une émanation subtile et troublante.
M. Leras, un peu las à la fin de marcher, s’assit sur un banc pour regarder défiler ces fiacres chargés d’amour. Et, presque aussitôt, une femme arriva près de lui et prit place à son côté.
—Bonjour, mon petit homme, dit-elle.
Il ne répondit point. Elle reprit:
—Laisse-toi aimer, mon chéri; tu verras que je suis bien gentille.
Il prononça:
—Vous vous trompez, madame.
Elle passa un bras sous le sien:
—Allons, ne fais pas la bête, écoute...
Il s’était levé, et il s’éloigna, le cœur serré.
Cent pas plus loin, une autre femme l’abordait:
—Voulez-vous vous asseoir un moment près de moi, mon joli garçon?
Il lui dit:
—Pourquoi faites-vous ce métier-là?
Elle se planta devant lui, et la voix changée, rauque, méchante:
—Nom de Dieu, ce n’est toujours pas pour mon plaisir.
Il insista d’une voix douce:
—Alors, qu’est-ce qui vous pousse?
Elle grogna:
—Faut bien qu’on vive, c’te malice.
Et elle s’en alla en chantonnant.
M. Leras demeurait effaré. D’autres femmes passaient près de lui, l’appelaient, l’invitaient.
Il lui semblait que quelque chose de noir s’étendait sur sa tête, quelque chose de navrant.
Et il s’assit de nouveau sur un banc. Les voitures couraient toujours.
—J’aurais mieux fait de ne pas venir ici, pensa-t-il, me voilà tout chose, tout dérangé.
Il se mit à penser à tout cet amour, vénal ou passionné, à tous ces baisers, payés ou libres, qui défilaient devant lui.
L’amour! il ne le connaissait guère. Il n’avait eu dans sa vie que deux ou trois femmes, par hasard, par surprise, ses moyens ne lui permettant aucun extra. Et il songeait à cette vie qu’il avait menée, si différente de la vie de tous, à cette vie si sombre, si morne, si plate, si vide.
Il y a des êtres qui n’ont vraiment pas de chance. Et tout d’un coup, comme si un voile épais se fût déchiré, il aperçut la misère, l’infinie, la monotone misère de son existence: la misère passée, la misère présente, la misère future: les derniers jours pareils aux premiers, sans rien devant lui, rien derrière lui, rien autour de lui, rien dans le cœur, rien nulle part.
Le défilé des voitures allait toujours. Toujours il voyait paraître et disparaître, dans le rapide passage du fiacre découvert, les deux êtres silencieux et enlacés. Il lui semblait que l’humanité tout entière défilait devant lui, grise de joie, de plaisir, de bonheur. Et il était seul à la regarder, seul, tout à fait seul. Il serait encore seul demain, seul toujours, seul comme personne n’est seul.
Il se leva, fit quelques pas, et brusquement fatigué, comme s’il venait d’accomplir un long voyage à pied, il se rassit sur le banc suivant.
Qu’attendait-il? Qu’espérait-il? Rien. Il pensait qu’il doit être bon, quand on est vieux, de trouver, en rentrant au logis, des petits enfants qui babillent. Vieillir est doux quand on est entouré de ces êtres qui vous doivent la vie, qui vous aiment, vous caressent, vous disent ces mots charmants et niais qui réchauffent le cœur et consolent de tout.
Et, songeant à sa chambre vide, à sa petite chambre propre et triste, où jamais personne n’entrait que lui, une sensation de détresse lui étreignit l’âme. Elle lui apparut, cette chambre, plus lamentable encore que son petit bureau.
Personne n’y venait; personne n’y parlait jamais. Elle était morte, muette, sans écho de voix humaine. On dirait que les murs gardent quelque chose des gens qui vivent dedans, quelque chose de leur allure, de leur figure, de leurs paroles. Les maisons habitées par des familles heureuses sont plus gaies que les demeures des misérables. Sa chambre était vide de souvenirs, comme sa vie. Et la pensée de rentrer dans cette pièce, tout seul, de se coucher dans son lit, de refaire tous ses mouvements et toutes ses besognes de chaque soir l’épouvanta. Et, comme pour s’éloigner davantage de ce logis sinistre et du moment où il faudrait y revenir, il se leva, et, rencontrant soudain la première allée du Bois, il entra dans un taillis pour s’asseoir sur l’herbe...
Il entendait autour de lui, au-dessus de lui, partout, une rumeur confuse, immense, continue, faite de bruits innombrables et différents, une rumeur sourde, proche, lointaine, une vague et énorme palpitation de vie: le souffle de Paris, respirant comme un être colossal.
Le soleil déjà haut versait un flot de lumière sur le Bois de Boulogne. Quelques voitures commençaient à circuler; et les cavaliers arrivaient gaiement.
Un couple allait au pas dans une allée déserte. Tout à coup, la jeune femme, levant les yeux, aperçut dans les branches quelque chose de brun; elle leva la main, étonnée, inquiète:
—Regardez... qu’est-ce que c’est?
Puis, poussant un cri, elle se laissa tomber dans les bras de son compagnon qui dut la déposer à terre.
Les gardes, appelés bientôt, décrochèrent un vieux homme pendu au moyen de ses bretelles.
On constata que le décès remontait à la veille au soir. Les papiers trouvés sur lui révélèrent qu’il était teneur de livres chez MM. Labuze et Cie et qu’il se nommait Leras.
On attribua la mort à un suicide dont on ne put soupçonner les causes. Peut-être un accès subit de folie?
Promenade a paru dans le Gil-Blas du mardi 27 mai 1884, sous la signature: Maufrigneuse.
MOHAMMED-FRIPOUILLE.
NOUS allons prendre le café sur le toit? demanda le capitaine.
Je répondis:
—Mais oui, certainement.
Il se leva. Il faisait déjà sombre dans la salle éclairée seulement par la cour intérieure, selon la mode des maisons mauresques. Devant les hautes fenêtres à ogive, des lianes tombaient de la grande terrasse où l’on passait les soirées chaudes de l’été. Il ne restait sur la table que des fruits, des fruits énormes d’Afrique, des raisins gros comme des prunes, des figues molles à la chair violette, des poires jaunes, des bananes allongées et grasses, et des dattes de Tougourt dans un panier d’alfa.
Le moricaud qui servait ouvrit la porte et je montai l’escalier aux murs d’azur qui recevait d’en haut la lumière douce du jour mourant.
Et bientôt je poussai un profond soupir de bonheur en arrivant sur la terrasse. Elle dominait Alger, le port, la rade et les côtes lointaines.
La maison achetée par le capitaine était une ancienne demeure arabe, située au centre de la vieille ville, au milieu de ces ruelles en labyrinthe où grouille l’étrange population des côtes d’Afrique.
Au-dessous de nous, les toits plats et carrés descendaient comme des marches de géants jusqu’aux toits obliques de la ville européenne. Derrière ceux-ci, on apercevait les mâts des navires à l’ancre, puis la mer, la pleine mer, bleue et calme sous le ciel calme et bleu.
Nous nous étendîmes sur des nattes, la tête soutenue par des coussins, et, tout en buvant lentement le café savoureux de là-bas, je regardais paraître les premières étoiles dans l’azur assombri. On les apercevait un peu, si loin, si pâles, à peine allumées encore.
Une chaleur légère, une chaleur ailée, nous caressait la peau. Et parfois des souffles plus chauds, pesants, où passait une odeur vague, l’odeur de l’Afrique, semblaient l’haleine proche du désert, venue par-dessus les cimes de l’Atlas. Le capitaine, couché sur le dos, prononça:
—Quel pays, mon cher! comme la vie y est douce! comme le repos y a quelque chose de particulier, de délicieux! Comme ces nuits-là sont faites pour rêver!
Moi, je regardais toujours naître les étoiles, avec une curiosité molle et vive cependant, avec un bonheur assoupi.
Je murmurai:
—Vous devriez bien me raconter quelque chose de votre vie dans le Sud.
Le capitaine Marret était un des plus vieux Africains de l’armée, un officier de fortune, ancien spahi, arrivé à coups de sabre.
Grâce à lui, à ses relations, à ses amitiés, j’avais pu accomplir un superbe voyage au désert; et je venais, ce soir-là, le remercier, avant de retourner en France.
Il dit:
—Quel genre d’histoire voulez-vous? Il m’est arrivé tant d’aventures pendant mes douze années de sable, que je n’en sais plus une seule.
Et je repris:
—Parlez-moi des femmes arabes.
Il ne répondit pas. Il demeurait étendu, les bras repliés et les mains sous sa tête, et je sentais par moments l’odeur de son cigare, dont la fumée montait droit dans le ciel par cette nuit sans brise.
Et, tout d’un coup, il se mit à rire.
—Ah! oui, je vais vous raconter une drôle d’affaire qui date de mes premiers temps d’Algérie.
Nous avions alors dans l’armée d’Afrique des types extraordinaires, comme on n’en voit plus et comme on n’en fait plus, des types qui vous auraient amusé, vous, à vous faire passer toute votre vie dans ce pays.
J’étais simple spahi, un petit spahi de vingt ans, tout blond, et crâne, souple et vigoureux, mon cher, un vrai soldat d’Algérie. On m’avait attaché au commandement militaire de Boghar. Vous connaissez Boghar, qu’on appelle le balcon du Sud; vous avez vu du sommet du fort le commencement de ce pays de feu, rongé, nu, tourmenté, pierreux et rouge. C’est bien là l’antichambre du désert, la frontière brûlante et superbe de l’immense région des solitudes jaunes.
Donc, nous étions à Boghar une quarantaine de spahis, une compagnie de joyeux, plus un escadron de chasseurs d’Afrique, quand on apprit que la tribu des Ouled-Berghi avait assassiné un voyageur anglais venu on ne sait comment dans ce pays, car les Anglais ont le diable au corps.
Il fallait faire justice de ce crime commis sur un Européen; mais le commandant supérieur hésitait à envoyer une colonne, trouvant vraiment qu’un Anglais ne valait pas tant de mouvement.
Or, comme il causait de cette affaire avec le capitaine et le lieutenant, un maréchal des logis des spahis, qui attendait pour le rapport, proposa, tout à coup, d’aller châtier la tribu si on lui donnait six hommes seulement.
Vous savez que dans le Sud on est plus libre que dans les garnisons des villes, et il existe, entre l’officier et le soldat, une sorte de camaraderie qu’on ne retrouve pas ailleurs.
Le capitaine se mit à rire:
—Toi, mon brave?
—Oui, mon cap’taine, et, si vous le désirez, je vous ramènerai toute la tribu prisonnière.
Le commandant, qui était un fantaisiste, le prit au mot:
—Tu partiras demain matin avec six hommes de ton choix et, si tu n’accomplis pas ta promesse, gare à toi!
Le sous-officier souriait dans sa moustache.
—Ne craignez rien, mon commandant. Mes prisonniers seront ici mercredi midi, au plus tard.
Ce maréchal des logis, Mohammed-Fripouille, comme on l’appelait, était un homme vraiment surprenant, un Turc, un vrai Turc, entré au service de la France après une vie très ballottée, et pas très claire, sans doute. Il avait voyagé en beaucoup de lieux, en Grèce, en Asie Mineure, en Égypte, en Palestine, et il avait dû laisser pas mal de forfaits sur sa route. C’était un vrai bachi-bouzouk, hardi, noceur, féroce et gai, d’une gaieté calme d’Oriental. Il était gros, très gros, mais souple comme un singe, et il montait à cheval d’une façon merveilleuse. Ses moustaches, invraisemblablement épaisses et longues, éveillaient toujours en moi une idée confuse de croissant de lune et de cimeterre. Il haïssait les Arabes d’une haine exaspérée, et il les traitait avec une cruauté sournoise épouvantable, inventant sans cesse des ruses nouvelles, des perfidies calculées et terribles.
Il était, en outre, d’une force incroyable et d’une audace invraisemblable.
Le commandant lui dit:
—Choisis tes hommes, mon gaillard.
Mohammed me prit. Il avait confiance en moi, ce brave, et je lui demeurai dévoué corps et âme pour ce choix, qui me fit autant de plaisir que la croix d’honneur, plus tard.
Donc nous partîmes le lendemain matin, dès l’aurore, tous les sept, rien que nous sept. Mes camarades étaient de ces bandits, de ces forbans qui, après avoir maraudé et vagabondé dans tous les pays possibles, finissent par prendre du service dans une légion étrangère quelconque. Notre armée d’Afrique était alors pleine de ces crapules, excellents soldats, mais peu scrupuleux.
Mohammed avait donné à porter à chacun de nous une dizaine de bouts de corde, longs d’un mètre environ. J’étais chargé, en outre, comme étant le plus jeune et le moins lourd, d’une grande corde entière, de cent mètres. Comme on lui demandait ce qu’il voulait faire avec toute cette ficelle, il répondit de son air sournois et placide:
—C’est pour la pêche à l’Arabe.
Et il clignait de l’œil avec malice, mouvement qu’il avait appris d’un vieux chasseur d’Afrique parisien.
Il marchait en tête de notre troupe, coiffé d’un turban rouge qu’il portait toujours en campagne, et il souriait d’un air ravi dans son énorme moustache.
Il était vraiment beau, ce large Turc, avec son ventre puissant, ses épaules de colosse et son air tranquille. Il montait un cheval blanc, de taille moyenne, mais robuste; et le cavalier semblait dix fois trop gros pour sa monture.
Nous nous étions engagés dans un petit vallon pierreux, nu, tout jaune, qui tombe dans la vallée du Chélif, et nous causions de notre expédition. Mes compagnons avaient tous les accents possibles, car on trouvait parmi eux un Espagnol, deux Grecs, un Américain et trois Français. Quant à Mohammed-Fripouille, il grasseyait d’une façon invraisemblable.
Le soleil, le terrible soleil, le soleil du Sud, qu’on ne connaît point de l’autre côté de la Méditerranée, nous tombait sur les épaules, et nous avancions au pas, comme on fait toujours là-bas.
Tout le jour, on marcha sans rencontrer un arbre ni un Arabe.
Vers une heure de l’après-midi, nous avions mangé, auprès d’une petite source qui coulait entre les pierres, le pain et le mouton sec emportés dans notre sac, puis, au bout de vingt minutes de repos, on s’était remis en route.
Vers six heures du soir, enfin, après un long détour que nous avait fait faire notre chef, nous découvrîmes, derrière un mamelon, une tribu campée. Les tentes brunes, basses, faisaient des taches sombres sur la terre jaune, semblaient de gros champignons du désert poussés au pied de ce monticule rouge calciné par le soleil.
C’étaient nos gens. Un peu plus loin, au bord d’une plaine d’alfa d’un vert sombre, les chevaux attachés pâturaient.
Mohammed ordonna: «Au galop!» et nous arrivâmes comme un ouragan au milieu du campement. Les femmes, affolées, couvertes de haillons blancs qui pendaient et flottaient autour d’elles, rentraient vivement dans leurs tanières de toile, rampant et se courbant, et criant comme des bêtes chassées. Les hommes, au contraire, sortaient de tous les côtés pour songer à se défendre.
Nous allions droit sur la tente la plus haute, celle de l’agha.
Nous gardions le sabre au fourreau, à l’exemple de Mohammed, qui galopait d’une façon singulière. Il demeurait absolument immobile, assis tout droit sur son petit cheval qui se démenait sous lui comme un furieux pour porter cette masse. Et la tranquillité du cavalier aux longues moustaches contrastait étrangement avec la vivacité de l’animal.
Le chef indigène sortit de sa tente comme nous arrivions devant. C’était un grand homme maigre, noir, avec un œil luisant, le front en saillie, le sourcil en arc de cercle. Il cria, en arabe:
—Que voulez-vous?
Mohammed, arrêtant net son cheval, lui répondit dans sa langue:
—C’est toi qui as tué le voyageur anglais?
L’agha prononça, d’une voix forte:
—Je n’ai pas d’interrogatoire à subir de toi.
C’était autour de nous comme une tempête grondante. Les Arabes accouraient de tous les côtés, nous pressaient, nous enfermaient, vociféraient.
Ils avaient l’air d’oiseaux de proie féroces avec leur grand nez recourbé, leur face maigre aux os saillants, leurs larges vêtements agités par leurs gestes.
Mohammed souriait, son turban de travers, l’œil excité, et je voyais comme des frissons de plaisir sur ses joues un peu tombantes, charnues et ridées.
Il reprit d’une voix tonnante qui domina les clameurs:
—La mort à celui qui a donné la mort!
Et il tendit son revolver vers la face brune de l’agha. Je vis un peu de fumée sortir du canon; puis une écume rose de cervelle et de sang jaillit du front du chef. Il tomba, foudroyé, sur le dos, en ouvrant les bras, qui soulevèrent, comme des ailes, les pans flottants de son burnous.
Certes, je crus mon dernier jour venu, tant le tumulte fut terrible autour de nous.
Mohammed avait tiré son sabre. Nous dégainâmes comme lui. Il cria, en écartant d’un moulinet ceux qui le serraient le plus:
—La vie sauve à ceux qui se soumettront. La mort aux autres.
Et, saisissant de sa poigne d’hercule le plus proche, il le coucha sur sa selle, lui lia les mains, en hurlant vers nous:
—Faites comme moi et sabrez ceux qui résisteront.
En cinq minutes, nous eûmes capturé une vingtaine d’Arabes dont nous attachions solidement les poignets. Puis on poursuivit les fuyards; car ç’avait été une déroute autour de nous à la vue des sabres nus. On ramena encore une trentaine d’hommes environ.
Par toute la plaine, on apercevait des choses blanches qui couraient. Les femmes traînaient leurs enfants et poussaient des clameurs aiguës. Les chiens jaunes, pareils à des chacals, tournaient autour de nous en aboyant, et nous montraient leurs crocs pâles.
Mohammed, qui semblait fou de joie, sauta de cheval d’un bond, et, saisissant la corde que j’avais apportée:
—Attention, les enfants, dit-il, deux hommes à terre.
Alors il fit une chose terrible et drôle: un chapelet de prisonniers, ou plutôt un chapelet de pendus. Il avait attaché solidement les deux poings du premier captif, puis il fit un nœud coulant autour de son cou avec la même corde qui serrait de nouveau les bras du suivant, puis s’enroulait ensuite à sa gorge. Nos cinquante prisonniers se trouvèrent bientôt liés de telle sorte que le moindre mouvement de l’un pour s’enfuir l’eût étranglé, ainsi que ses deux voisins. Tout geste qu’ils faisaient tirait sur le nœud coulant du col, et il leur fallait marcher d’un pas égal sans s’écarter d’un rien l’un de l’autre sous peine de tomber aussitôt comme un lièvre pris au collet.
Quand cette étrange besogne fut finie, Mohammed se mit à rire, de son rire silencieux qui lui secouait le ventre sans qu’aucun bruit sortît de sa bouche.
—Ça, c’est la chaîne arabe, dit-il.
Nous-mêmes, nous commencions à nous tordre devant la figure effarée et piteuse des prisonniers.
—Maintenant, cria notre chef, un pieu à chaque bout, les enfants, attachez-moi ça.
On fixa en effet un pieu à chaque bout de ce ruban de captifs blancs pareils à des fantômes, et qui demeuraient immobiles, comme s’ils eussent été changés en pierres.
—Et dînons, prononça le Turc.
On alluma du feu et on fit cuire un mouton que nous dépeçâmes de nos mains. Puis on mangea des dattes trouvées dans les tentes; on but du lait obtenu de la même façon et on ramassa quelques bijoux d’argent oubliés par les fugitifs.
Nous achevions tranquillement notre repas quand j’aperçus, sur la colline d’en face, un singulier rassemblement. C’étaient les femmes qui s’étaient sauvées tout à l’heure, rien que les femmes. Et elles venaient vers nous en courant. Je les montrai à Mohammed-Fripouille.
Il sourit.
—C’est le dessert! dit-il.
Ah! oui, le dessert!
Elles arrivaient, galopant comme des forcenées, et bientôt nous fûmes criblés de pierres qu’elles nous lançaient sans arrêter leur course, et nous vîmes qu’elles étaient armées de couteaux, de pieux de tente et de vieilles vaisselles.
Mohammed cria: «A cheval!» Il était temps. L’attaque fut terrible. Elles venaient délivrer les prisonniers et cherchaient à couper la corde. Le Turc, comprenant le danger, devint furieux et hurla: «Sabrez!—sabrez!—sabrez!» Et comme nous demeurions immobiles, troublés devant cette charge d’un nouveau genre, hésitant à tuer des femmes, il s’élança sur la troupe envahissante.
Il chargea, tout seul, ce bataillon de femelles en loques, et il se mit à sabrer, le gueux, à sabrer comme un forcené, avec une telle rage, un tel emportement, qu’on voyait tomber un corps blanc chaque fois que s’abattait son bras.
Il était tellement terrible que les femmes, épouvantées, s’enfuirent aussi vite qu’elles étaient arrivées, laissant sur la place une douzaine de mortes et de blessées dont le sang rouge tachait les vêtements pâles.
Et Mohammed, le visage bouleversé, revint vers nous, répétant:
—Filons, filons, mes fils; elles vont revenir.
Et nous battîmes en retraite, conduisant d’un pas lent nos prisonniers paralysés par la peur de la strangulation.
Le lendemain, midi sonnait comme nous arrivions à Boghar avec notre chaîne de pendus. Il n’en était mort que six en route. Mais il avait fallu bien souvent desserrer les nœuds d’un bout à l’autre du convoi, car toute secousse étranglait d’un seul coup une dizaine de captifs.
Le capitaine se tut. Je ne répondis rien. Je songeais à l’étrange pays où l’on pouvait voir de pareilles choses; et je regardais dans le ciel noir le troupeau innombrable et luisant des étoiles.