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Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 12 cover

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 12

Chapter 8: LE GARDE.
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About This Book

Against a backdrop of Parisian nightlife, two friends frequent the glittering salon of a seductive, morally ambiguous hostess and become drawn to her beautiful, enigmatic daughter. The young woman presents an unsettling mixture of apparent innocence and worldly poise, provoking desire, suspicion, and rivalry among the patrons. The narrator’s growing fascination becomes an obsessive attention that exposes tensions between social performance and private feeling. The narrative alternates vivid scenes of gambling, dance, and conversation with introspective observation, examining seduction, hypocrisy, and the fragile boundary between corruption and purity.

Mohammed-Fripouille a paru dans le Gaulois du samedi 20 septembre 1884.


LE GARDE.

ON racontait des aventures et des accidents de chasse, après dîner.

Un vieil ami de nous tous, M. Boniface, grand tueur de bêtes et grand buveur de vin, un homme robuste et gai, plein d’esprit, de sens et de philosophie, d’une philosophie ironique et résignée, se manifestant par des drôleries mordantes et jamais par des tristesses, dit tout à coup:

—J’en sais une, moi, une histoire de chasse, ou plutôt un drame de chasse assez singulier. Il ne ressemble pas du tout à ce qu’on connaît dans le genre; aussi je ne l’ai jamais raconté, pensant qu’il n’amuserait personne.

Il n’est pas sympathique, vous me comprenez? Je veux dire qu’il n’a pas cette espèce d’intérêt qui passionne, ou qui charme, ou qui émeut agréablement.

Enfin, voici la chose:

«J’avais alors trente-cinq ans environ, et je chassais comme un furieux.

En ce temps-là, je possédais une terre très isolée dans les environs de Jumièges, entourée de forêts et très bonne pour le lièvre et le lapin. J’y allais passer tout seul quatre ou cinq jours par an seulement, l’installation ne me permettant pas d’amener un ami.

J’avais placé là, comme garde, un ancien gendarme en retraite, un brave homme, violent, sévère sur la consigne, terrible aux braconniers, et ne craignant rien. Il habitait tout seul, loin du village, une petite maison ou plutôt une masure composée de deux pièces en bas, cuisine et cellier, et de deux chambres au premier. Une d’elles, une sorte de case juste assez grande pour un lit, une armoire et une chaise, m’était réservée.

Le père Cavalier occupait l’autre. En disant qu’il était seul en ce logis, je me suis mal exprimé. Il avait pris avec lui son neveu, une sorte de chenapan de quatorze ans qui allait aux provisions au village éloigné de trois kilomètres, et aidait le vieux dans les besognes quotidiennes.

Ce garnement, maigre, long, un peu crochu, avait des cheveux jaunes si légers qu’ils semblaient un duvet de poule plumée, si rares qu’il avait l’air chauve. Il possédait en outre des pieds énormes et des mains géantes, des mains de colosse.

Il louchait un peu et ne regardait jamais personne. Dans la race humaine, il me faisait l’effet de ce que sont les bêtes puantes chez les animaux. C’était un putois ou un renard, ce galopin-là.

Il couchait dans une sorte de trou au haut du petit escalier qui menait aux deux chambres.

Mais, pendant mes courts séjours au Pavillon—j’appelais cette masure le Pavillon—Marius cédait sa niche à une vieille femme d’Écorcheville, nommée Céleste, qui venait me faire la cuisine, les ratas du père Cavalier étant par trop insuffisants.

Vous connaissez donc les personnages et le local. Voici maintenant l’aventure:

C’était en 1854, le 15 octobre,—je me rappelle cette date et je ne l’oublierai jamais.

Je partis de Rouen à cheval, suivi de mon chien Bock, un grand braque du Poitou, large de poitrine et fort de gueule, qui buissonnait dans les ronces comme un épagneul de Pont-Audemer.

Je portais en croupe mon sac de voyage, et mon fusil en bandoulière. C’était un jour froid, un jour de grand vent triste, avec des nuages sombres courant dans le ciel.

En montant la côte de Canteleu, je regardais la vaste vallée de la Seine que le fleuve traversait jusqu’à l’horizon avec des replis de serpent. Rouen, à gauche, dressait dans le ciel tous ses clochers et, à droite, la vue s’arrêtait sur les côtes lointaines couvertes de bois. Puis je traversai la forêt de Roumare, allant tantôt au pas, tantôt au trot, et j’arrivai vers cinq heures devant le Pavillon, où le père Cavalier et Céleste m’attendaient.

Depuis dix ans, à la même époque, je me présentais de la même façon, et les mêmes bouches me saluaient avec les mêmes paroles.

—Bonjour, notre monsieur. La santé est-elle satisfaisante?

Cavalier n’avait guère changé. Il résistait au temps comme un vieil arbre; mais Céleste, depuis quatre ans surtout, était devenue méconnaissable.

Elle s’était à peu près cassée en deux et, bien que toujours active, elle marchait le haut du corps tellement penché en avant qu’il formait presque un angle droit avec les jambes.

La vieille femme, très dévouée, paraissait toujours émue en me revoyant, et elle me disait, à chaque départ:

—Faut penser que c’est p’t-être la dernière fois, notre cher monsieur.

Et l’adieu désolé, craintif, de cette pauvre servante, cette résignation désespérée devant l’inévitable mort sûrement prochaine pour elle, me remuait le cœur chaque année, d’une étrange façon.

Je descendis donc de cheval, et pendant que Cavalier, dont j’avais serré la main, menait ma bête au petit bâtiment qui servait d’écurie, j’entrai, suivi de Céleste, dans la cuisine, qui servait aussi de salle à manger.

Puis le garde nous rejoignit. Je vis, du premier coup, qu’il n’avait pas sa figure ordinaire. Il semblait préoccupé, mal à l’aise, inquiet.

Je lui dis:

—Eh bien, Cavalier. Tout marche-t-il selon votre désir?

Il murmura:

—Y a du oui et y a du non. Y a bien de quoi qui ne me va guère.

Je demandai:

—Qu’est-ce que c’est donc, mon brave? Contez-moi ça.

Mais il hochait la tête:

—Non, pas encore, monsieur. Je ne veux point vous éluger comme ça à l’arrivée, avec mes tracasseries.

J’insistai; mais il refusa absolument de me mettre au courant avant le dîner. A sa tête, cependant, je comprenais que c’était grave.

Ne sachant plus quoi lui dire, je prononçai:

—Et ce gibier? En avons-nous?

—Oh! pour du gibier, oui, y en a, y en a! Vous en trouverez à volonté. Grâce à Dieu, j’ai eu l’œil.

Il disait cela avec tant de gravité, avec une gravité si désolée qu’elle devenait comique. Ses grosses moustaches grises avaient l’air prêtes à tomber de ses lèvres.

Tout à coup, je m’avisai que je n’avais pas encore vu son neveu.

—Et Marius, où est-il donc? Pourquoi ne se montre-t-il pas?

Le garde eut une sorte de sursaut et, me regardant brusquement en face:

—Eh bien, monsieur, j’aime mieux vous dire la chose tout de suite; oui, j’aime mieux: c’est rapport à lui que j’en ai sur le cœur.

—Ah! ah! Eh bien, où est-il donc?

—Il est dans l’écurie, monsieur, j’attendais le moment pour qu’il paraisse.

—Qu’est-ce qu’il a donc fait?

—Voilà la chose, monsieur...

Le garde hésitait cependant, la voix changée, tremblante, la figure creusée soudain par des rides profondes, des rides de vieux.

Il reprit lentement:

—Voilà. J’ai bien vu, cet hiver, qu’on colletait dans le bois des Roseraies, mais je ne pouvais pas pincer l’homme. J’y passai des nuits, monsieur, encore des nuits. Rien. Et, pendant ce temps-là, on se mit à colleter du côté d’Écorcheville. J’en maigrissais de dépit. Mais, quant à prendre le maraudeur, impossible! On aurait dit qu’il était prévenu de mes marches, le gueux, et de mes projets.

Mais v’là qu’un jour, en brossant la culotte à Marius, sa culotte des dimanches, je trouvai quarante sous dans sa poche. Où ’s qu’il avait eu ça, le gars?

J’y réfléchis bien huit jours, et je vis qu’il sortait; il sortait juste quand je rentrais au repos, oui, monsieur.

Alors je le guettai, mais sans doutance de la chose, oh! oui, sans doutance. Et, comme je venais de me coucher devant lui, un matin, je me relevai incontinent, et je le suivis. Pour suivre, il n’y en a pas un comme moi, monsieur.

Et v’là que je le pris, oui, Marius, qui colletait sur vos terres, monsieur, lui, mon neveu, moi, votre garde!

Le sang ne m’en a fait qu’un tour et j’ai failli le tuer sur place, tant j’ai tapé. Ah! oui, j’ai tapé, allez! et je lui ai promis que quand vous seriez là, il en aurait encore une en votre présence, de correction, de ma main, pour l’exemple.

Voilà; j’en ai maigri de chagrin. Vous savez ce que c’est quand on est contrarié comme ça. Mais qu’est-ce que vous auriez fait, dites? Il n’a plus ni père ni mère, ce gars, il n’a plus que moi de son sang, je l’ai gardé, je ne pouvais point le chasser, n’est-ce pas?

Mais je lui ai dit que s’il recommence, c’est fini, fini, plus de pitié. Voilà. Est-ce que j’ai bien fait, monsieur?

Je répondis en lui tendant la main:

—Vous avez bien fait, Cavalier; vous êtes un brave homme.

Il se leva:

—Merci bien, monsieur. Maintenant je vais le quérir. Il faut la correction, pour exemple.

Je savais qu’il était inutile d’essayer de dissuader le vieux d’un projet. Je le laissai donc agir à sa guise.

Il alla chercher le galopin et le ramena en le tenant par l’oreille.

J’étais assis sur une chaise de paille, avec le visage grave d’un juge.

Marius me parut grandi, encore plus laid que l’autre année, avec son air mauvais, sournois. Et ses grandes mains semblaient monstrueuses.

Son oncle le poussa devant moi, et, de sa voix militaire:

—Demande pardon au propriétaire.

Le gars ne dit point un mot.

Alors, l’ayant saisi sous les bras, l’ancien gendarme le souleva de terre, et il se mit à le fesser avec un telle violence que je me levai pour arrêter les coups.

L’enfant maintenant hurlait:

—Grâce!—grâce!—grâce!—je promets...

Cavalier le reposa sur le sol, et le forçant, par une pesée sur les épaules, à se mettre à genoux:

—Demande pardon, dit-il.

Le garnement murmurait, les yeux baissés:

—Je demande pardon.

Alors son oncle le releva et le congédia d’une gifle qui faillit encore le culbuter.

Il se sauva et je ne le revis pas de la soirée.

Mais Cavalier paraissait atterré.

—C’est une mauvaise nature, dit-il.

Et, pendant tout le dîner, il répétait:

—Oh! ça me fait deuil, monsieur, vous ne savez pas comme ça me fait deuil.

J’essayai de le consoler, mais en vain.

Et je me couchai de bonne heure pour me mettre en chasse au point du jour.

Mon chien dormait déjà sur le plancher, au pied de mon lit, quand je soufflai ma chandelle.

Je fus réveillé vers le milieu de la nuit par les aboiements furieux de Bock. Et je m’aperçus aussitôt que ma chambre était pleine de fumée. Je sautai de ma couche, j’allumai ma lumière, je courus à la porte et je l’ouvris. Un tourbillon de flammes entra. La maison brûlait.

Je refermai bien vite le battant de gros chêne, et, ayant passé ma culotte, je descendis d’abord par la fenêtre mon chien, au moyen d’une corde faite avec mes draps roulés, puis, ayant jeté dehors mes vêtements, ma carnassière et mon fusil, je m’échappai à mon tour par le même moyen.

Et je me mis à crier de toutes mes forces:

—Cavalier!—Cavalier!—Cavalier!

Mais le garde ne se réveillait point. Il avait un dur sommeil de vieux gendarme.

Cependant, par les fenêtres d’en bas, je voyais que tout le rez-de-chaussée n’était plus qu’une fournaise ardente; et je m’aperçus qu’on l’avait empli de paille pour favoriser l’incendie.

Donc on avait mis le feu!

Je recommençai à crier avec fureur:

—Cavalier!

Alors la pensée me vint que la fumée l’asphyxiait. J’eus une inspiration et, glissant deux cartouches dans mon fusil, je tirai un coup en plein dans sa fenêtre.

Les six carreaux jaillirent dans la chambre en poussière de verre. Cette fois, le vieux avait entendu, et il apparut effaré, en chemise, affolé surtout par cette lueur qui éclairait violemment tout le devant de sa demeure.

Je lui criai:

—Votre maison brûle. Sautez par la fenêtre, vite, vite!

Les flammes, sortant brusquement par les ouvertures d’en bas, léchaient le mur, arrivaient à lui, allaient l’enfermer. Il sauta et tomba sur ses pieds, comme un chat.

Il était temps. Le toit de chaume craqua par le milieu, au-dessus de l’escalier qui formait, en quelque sorte, une cheminée au feu d’en bas; et une immense gerbe rouge s’éleva dans l’air, s’élargissant comme un panache de jet d’eau et semant une pluie d’étincelles autour de la chaumière.

Et, en quelques secondes, elle ne fut plus qu’un paquet de flammes.

Cavalier, atterré, demanda:

—Comment que ça a pris?

Je répondis:

—On a mis le feu dans la cuisine.

Il murmura:

—Qui qu’a pu mettre le feu?

Et moi, devinant tout à coup, je prononçai:

—Marius!

Et le vieux comprit. Il balbutia:

—Oh! Jésus-Marie! C’est pour ça qu’il n’est pas rentré.

Mais une pensée horrible me traversa l’esprit. Je criai:

—Et Céleste? Céleste?

Il ne répondit pas, lui, mais la maison s’écroula devant nous, ne formant déjà plus qu’un épais brasier, éclatant, aveuglant, sanglant, un bûcher formidable, où la pauvre femme ne devait plus être elle-même qu’un charbon rouge, un charbon de chair humaine.

Nous n’avions point entendu un seul cri.

Mais, comme le feu gagnait le hangar voisin, je songeai, tout à coup, à mon cheval, et Cavalier courut le délivrer.

A peine eut-il ouvert la porte de l’écurie qu’un corps souple et rapide, lui passant entre les jambes, le précipita sur le nez. C’était Marius, fuyant de toutes ses forces.

L’homme, en une seconde, se releva. Il voulut courir pour rattraper le misérable; mais, comprenant qu’il n’y parviendrait point, et affolé par une irrésistible fureur, cédant à un de ces mouvements irréfléchis, instantanés, qu’on ne saurait ni prévoir ni retenir, il saisit mon fusil resté par terre, tout près de lui, épaula et, avant que j’eusse pu faire un mouvement, il tira sans savoir même si l’arme était chargée.

Une des cartouches que j’avais mises dedans pour annoncer le feu n’était point partie; et la charge atteignant le fuyard en plein dos le jeta sur la face, couvert de sang. Il se mit aussitôt à gratter la terre de ses mains et de ses genoux comme s’il eût voulu encore courir à quatre pattes, à la façon des lièvres blessés à mort qui voient venir le chasseur.

Je m’élançai. L’enfant râlait déjà. Il expira avant que fût éteinte la maison, sans avoir prononcé un mot.

Cavalier, toujours en chemise, les jambes nues, restait debout près de nous, immobile, hébété.

Quand les gens du village arrivèrent, on emporta mon garde, pareil à un fou.

Je parus au procès comme témoin, et je racontai les faits par le détail, sans rien changer. Cavalier fut acquitté. Mais il disparut, le jour même, abandonnant le pays.

Je ne l’ai jamais revu.

Voilà, messieurs, mon histoire de chasse.»

Le Garde a paru dans le Gaulois du mercredi 8 octobre 1884.


BERTHE.

MON vieil ami (on a parfois des amis beaucoup plus âgés que soi), mon vieil ami le docteur Bonnet m’avait souvent invité à passer quelque temps chez lui, à Riom. Je ne connaissais point l’Auvergne et je me décidai à l’aller voir vers le milieu de l’été de 1876.

J’arrivai par le train du matin, et la première figure aperçue sur le quai de la gare fut celle du docteur. Il était habillé en gris et coiffé d’un chapeau noir, rond, de feutre mou, à larges bords, dont le fond, très haut, allait se rétrécissant en forme de tuyau de cheminée, un vrai chapeau auvergnat qui sentait le charbonnier. Ainsi vêtu, le docteur avait l’air d’un vieux jeune homme, avec son corps fluet sous son veston clair et sa grosse tête à cheveux blancs.

Il m’embrassa avec cette joie visible qu’ont les gens de province en voyant arriver des amis longtemps désirés, et, étendant la main autour de lui, il s’écria, plein de fierté:

—Voici l’Auvergne!

Je ne voyais qu’une ligne de montagnes devant moi, dont les sommets, pareils à des cônes tronqués, devaient être d’anciens volcans.

Puis, levant le doigt vers le nom de la station écrit au front de la gare, il prononça:

—Riom, patrie des magistrats, orgueil de la magistrature, qui devrait être bien plutôt la patrie des médecins.

Je demandai:

—Pourquoi?

Il répondit, en riant:

—Pourquoi? Retournez ce nom et vous avez mori, mourir... Voilà, jeune homme, pourquoi je me suis installé dans ce pays.

Et, ravi de sa plaisanterie, il m’entraîna en se frottant les mains.

Dès que j’eus avalé une tasse de café au lait, il fallut visiter la vieille cité. J’admirai la maison du pharmacien, et les autres maisons célèbres, toutes noires, mais jolies comme des bibelots, avec leurs façades de pierre sculptée. J’admirai la statue de la Vierge, patronne des bouchers, et j’entendis même, à ce sujet, le récit d’une aventure amusante que je conterai un autre jour, puis le docteur Bonnet me dit:

—Maintenant je vous demande cinq minutes pour aller voir une malade, et je vous conduirai sur la colline de Chatel-Guyon, afin de vous montrer, avant le déjeuner, l’aspect général de la ville et toute la chaîne du Puy-de-Dôme. Vous pouvez m’attendre sur le trottoir, je ne fais que monter et descendre.

Il me quitta en face d’un de ces vieux hôtels de province, sombres, clos, muets, lugubres. Celui-là me parut d’ailleurs avoir une physionomie particulièrement sinistre, et j’en découvris bientôt la cause. Toutes les grandes fenêtres du premier étage étaient fermées jusqu’à la moitié par des contrevents de bois plein. Le dessus seul s’ouvrait, comme si on eût voulu empêcher les gens enfermés en ce vaste coffre de pierre de regarder dans la rue.

Quand le docteur redescendit, je lui fis part de ma remarque. Il répondit:

—Vous ne vous êtes pas trompé, le pauvre être gardé là dedans ne doit jamais voir ce qui se passe au dehors. C’est une folle, ou plutôt une idiote, ou plutôt encore une simple, ce que vous appelleriez, vous autres Normands, une Niente.

Ah! tenez, c’en est une lugubre histoire, et, en même temps, un singulier cas pathologique. Voulez-vous que je vous conte cela?

J’acceptai. Il reprit:

—Voilà. Il y a vingt ans maintenant, les propriétaires de cet hôtel, mes clients, eurent un enfant, une fille, pareille à toutes les filles.

Mais je m’aperçus bientôt que, si le corps du petit être se développait admirablement, son intelligence demeurait inerte.

Elle marcha de très bonne heure, mais elle refusa absolument de parler. Je la crus sourde d’abord; puis je constatai qu’elle entendait parfaitement, mais qu’elle ne comprenait pas. Les bruits violents la faisaient tressaillir, l’effrayaient sans qu’elle se rendît compte de leurs causes.

Elle grandit; elle était superbe, et muette, muette par défaut d’intelligence. J’essayai de tous les moyens pour amener dans cette tête une lueur de pensée; rien ne réussit. J’avais cru remarquer qu’elle reconnaissait sa nourrice; une fois sevrée, elle ne reconnut pas sa mère. Elle ne sut jamais dire ce mot, le premier que les enfants prononcent et le dernier que murmurent les soldats mourant sur les champs de bataille: «maman!». Elle essayait parfois des bégaiements, des vagissements, rien de plus.

Quand il faisait beau, elle riait tout le temps en poussant des cris légers qu’on pouvait comparer à des gazouillements d’oiseau; quand il pleuvait, elle pleurait et gémissait d’une façon lugubre, effrayante, pareille à la plainte des chiens qui hurlent à la mort.

Elle aimait se rouler dans l’herbe à la façon des jeunes bêtes, et courir comme une folle, et elle battait des mains chaque matin si elle voyait le soleil entrer dans sa chambre. Quand on ouvrait sa fenêtre, elle battait des mains en s’agitant dans son lit, pour qu’on l’habillât tout de suite.

Elle ne paraissait faire d’ailleurs aucune distinction entre les gens, entre sa mère et sa bonne, entre son père et moi, entre le cocher et la cuisinière.

J’aimais ses parents, si malheureux, et je venais presque tous les jours les voir. Je dînais aussi souvent chez eux, ce qui me permit de remarquer que Berthe (on l’avait nommée Berthe) semblait reconnaître les plats et préférer les uns aux autres.

Elle avait alors douze ans. Elle était formée comme une fille de dix-huit, et plus grande que moi.

L’idée me vint donc de développer sa gourmandise et d’essayer, par ce moyen, de faire entrer des nuances dans son esprit, de la forcer, par les dissemblances des goûts, par les gammes des saveurs, sinon à des raisonnements, du moins à des distinctions instinctives, mais qui constitueraient déjà une sorte de travail matériel de la pensée.

On devrait ensuite, en faisant appel à ses passions, et en choisissant avec soin celles qui pourraient nous servir, obtenir une sorte de choc en retour du corps sur l’intelligence, et augmenter peu à peu le fonctionnement insensible de son cerveau.

Je plaçai donc un jour, en face d’elle, deux assiettes, l’une de soupe, l’autre de crème à la vanille, très sucrée. Et je lui fis goûter de l’une et de l’autre alternativement. Puis je la laissai libre de choisir. Elle mangea l’assiette de crème.

En peu de temps je la rendis très gourmande, si gourmande qu’elle semblait n’avoir plus en tête que l’idée ou plutôt que le désir de manger. Elle reconnaissait parfaitement les plats, tendait la main vers ceux qui lui plaisaient et s’en emparait avidement. Elle pleurait quand on les lui ôtait.

Je songeai alors à lui apprendre à venir dans la salle à manger au tintement de la cloche. Ce fut long; j’y parvins cependant. Il s’établit assurément, en son vague entendement, une corrélation entre le son et le goût, soit un rapport entre deux sens, un appel de l’un à l’autre, et, par conséquent, une sorte d’enchaînement d’idées—si on peut appeler idée cette espèce de trait d’union instinctif entre deux fonctions organiques.

Je poussai encore plus loin mon expérience et je lui appris—avec quelle peine!—à reconnaître l’heure des repas sur le cadran de la pendule.

Il me fut impossible, pendant longtemps, d’appeler son attention sur les aiguilles, mais j’arrivai à lui faire remarquer la sonnerie. Le moyen employé fut simple: je supprimai la cloche, et tout le monde se levait pour aller à table quand le petit marteau de cuivre annonçait midi.

Je m’efforçai en vain, par exemple, de lui apprendre à compter les coups. Elle se précipitait vers la porte chaque fois qu’elle entendait le timbre; mais alors, peu à peu, elle dut se rendre compte que toutes les sonneries n’avaient pas la même valeur au point de vue des repas; et son œil, guidé par son oreille, se fixa souvent sur le cadran.

L’ayant remarqué, j’eus soin chaque jour, à midi et à six heures, d’aller poser mon doigt sur le chiffre douze, et sur le chiffre six, aussitôt qu’arrivait le moment attendu par elle; et je m’aperçus bientôt qu’elle suivait attentivement la marche des petites branches de cuivre que j’avais fait souvent tourner en sa présence.

Elle avait compris! je devrais plutôt dire: elle avait saisi. J’étais parvenu à faire entrer en elle la connaissance, ou mieux la sensation de l’heure, ainsi qu’on y arrive pour des carpes, qui n’ont cependant pas la ressource des pendules, en leur donnant à manger, chaque jour, juste au même moment.

Une fois ce résultat acquis, tous les instruments d’horlogerie existants dans la maison occupèrent son attention d’une façon exclusive. Elle passait son temps à les regarder, à les écouter, à attendre les heures. Il arriva même une chose assez drôle. La sonnerie d’un joli cartel Louis XVI suspendu à la tête de son lit s’étant détraquée, elle s’en aperçut. Elle attendait depuis vingt minutes, l’œil sur l’aiguille, que le timbre annonçât dix heures. Mais, quand l’aiguille eut passé le chiffre, elle demeura stupéfaite de ne rien entendre, tellement stupéfaite qu’elle s’assit, remuée sans doute par une de ces émotions violentes qui nous secouent en face des grandes catastrophes. Et elle eut l’étrange patience de demeurer devant la petite mécanique jusqu’à onze heures, pour voir ce qui allait arriver. Elle n’entendit encore rien, naturellement; alors, saisie tout à coup soit de la colère folle de l’être trompé, déçu, soit de l’épouvante de l’être effaré devant un mystère redoutable, soit de l’impatience furieuse de l’être passionné qui rencontre un obstacle, elle saisit la pincette de la cheminée et frappa le cartel avec tant de force qu’elle le mit en pièces en une seconde.

Donc son cerveau fonctionnait, calculait, d’une façon obscure il est vrai, et dans une limite très restreinte, car je ne pus parvenir à lui faire distinguer les personnes comme elle distinguait les heures. Il fallait, pour obtenir d’elle un mouvement d’intelligence, faire appel à ses passions, dans le sens matériel du mot.

Nous en eûmes bientôt une autre preuve, hélas, terrible.

Elle était devenue superbe; c’était vraiment un type de la race, une sorte de Vénus admirable et stupide.

Elle avait seize ans maintenant et j’ai rarement vu pareille perfection de formes, pareille souplesse et pareille régularité de traits. J’ai dit une Vénus, oui, une Vénus, blonde, grasse, vigoureuse, avec de grands yeux clairs et vides, bleus comme la fleur du lin, et une large bouche aux lèvres rondes, une bouche de gourmande, de sensuelle, une bouche à baisers.

Or, un matin, son père entra chez moi avec une figure singulière et, s’étant assis, sans même répondre à mon bonjour:

—J’ai à vous parler d’une chose fort grave, dit-il... Est-ce qu’on... est-ce qu’on pourrait marier Berthe?

J’eus un sursaut d’étonnement, et je m’écriai:

—Marier Berthe?... mais c’est impossible!

Il reprit:

—Oui... je sais... mais réfléchissez... docteur... c’est que... peut-être.... nous avons espéré... si elle avait des enfants... ce serait pour elle une grande secousse, un grand bonheur et... qui sait si son esprit ne s’éveillerait pas dans la maternité?...

Je demeurai fort perplexe. C’était juste. Il se pourrait que cette chose si nouvelle, que cet admirable instinct des mères qui palpite au cœur des bêtes comme au cœur des femmes, qui fait se jeter la poule en face de la gueule du chien pour défendre ses petits, amenât une révolution, un bouleversement dans cette tête inerte, et mît en marche le mécanisme immobile de sa pensée.

Je me rappelai d’ailleurs tout de suite un exemple personnel. J’avais possédé, quelques années auparavant, une petite chienne de chasse si sotte que je n’en pouvais rien obtenir. Elle eut des petits et devint, du jour au lendemain, non pas intelligente, mais presque pareille à beaucoup de chiens peu développés.

A peine eus-je entrevu cette possibilité, que le désir grandit en moi de marier Berthe, non pas tant par amitié pour elle et pour ses pauvres parents que par curiosité scientifique. Qu’arriverait-il? C’était là un singulier problème!

Je répondis donc au père:

—Vous avez peut-être raison... on peut essayer... Essayez... mais... mais... vous ne trouverez jamais un homme qui consente à cela.

Il prononça, à mi-voix:

—J’ai quelqu’un.

Je fus stupéfait. Je balbutiai:

—Quelqu’un de propre?... quelqu’un... de... votre monde?...

Il répondit:

—Oui... parfaitement.

—Ah! Et... puis-je vous demander son nom?

—Je venais pour vous le dire et pour vous consulter. C’est M. Gaston du Boys de Lucelles!

Je faillis m’écrier: «Le misérable!» mais je me tus, et, après un silence, j’articulai:

—Oui, très bien. Je ne vois aucun inconvénient.

Le pauvre homme me serra les mains:

—Nous la marierons le mois prochain, dit-il.

M. Gaston du Boys de Lucelles était un garnement de bonne famille qui, ayant mangé l’héritage paternel, et fait des dettes par mille moyens indélicats, cherchait un nouveau moyen quelconque pour se procurer de l’argent.

Il avait trouvé celui-là.

Beau garçon, d’ailleurs, bien portant, mais viveur, de la race odieuse des viveurs de province, il me parut nous promettre un mari suffisant dont on se débarrasserait ensuite avec une pension.

Il vint dans la maison faire sa cour, et faire la roue devant cette belle fille idiote, qui semblait lui plaire d’ailleurs. Il apportait des fleurs, lui baisait les mains, s’asseyait à ses pieds et la regardait avec des yeux tendres; mais elle ne prenait garde à aucune de ses attentions, et ne le distinguait nullement des autres personnes vivant autour d’elle.

Le mariage eut lieu.

Vous comprenez à quel point était allumée ma curiosité.

Je vins le lendemain voir Berthe, pour épier, sur son visage, si quelque chose avait tressailli en elle. Mais je la trouvai semblable à ce qu’elle était tous les jours, uniquement préoccupée de la pendule et du dîner. Lui, au contraire, semblait fort épris et cherchait à exciter la gaieté et l’affection de sa femme par les petits jeux et les agaceries qu’on emploie avec les jeunes chats.

Il n’avait rien trouvé de mieux.

Je me mis alors à faire des visites fréquentes aux nouveaux époux, et je m’aperçus bientôt que la jeune femme reconnaissait son mari et jetait sur lui les regards avides qu’elle n’avait eus, jusqu’ici, que pour les plats sucrés.

Elle suivait ses mouvements, distinguait son pas dans l’escalier ou dans les chambres voisines, battait des mains quand il entrait, et son visage transfiguré s’éclairait d’une flamme de bonheur profond et de désir.

Elle l’aimait de tout son corps, de toute son âme, de toute sa pauvre âme infirme, de tout son cœur, de tout son pauvre cœur de bête reconnaissante.

C’était vraiment une image admirable et naïve de la passion simple, de la passion charnelle et pudique cependant, telle que la nature l’avait mise dans les êtres avant que l’homme l’eût compliquée et défigurée par toutes les nuances du sentiment.

Mais lui se fatigua bien vite de cette belle créature ardente et muette. Il ne passait plus près d’elle que quelques heures dans le jour, trouvant suffisant de lui donner ses nuits.

Et elle commença à souffrir.

Elle l’attendait, du matin au soir, les yeux fixés sur la pendule, ne se préoccupant même plus des repas, car il mangeait toujours dehors, à Clermont, à Chatel-Guyon, à Royat, n’importe où, pour ne pas rentrer.

Elle maigrit.

Toute autre pensée, tout autre désir, toute autre attente, tout autre espoir confus disparurent de son esprit; et les heures où elle ne le voyait point devenaient pour elle des heures de supplice atroce. Bientôt il découcha. Il passait ses soirées au casino de Royat avec des femmes, ne rentrait qu’aux premières lueurs du jour.

Elle refusait de se mettre au lit avant qu’il fût revenu. Elle restait immobile sur une chaise, les yeux indéfiniment fixés sur les petites aiguilles de cuivre qui tournaient, tournaient de leur marche lente et régulière, autour du cadran de faïence où les heures étaient écrites.

Elle entendait au loin le trot de son cheval, et se dressait d’un bond, puis, quand il entrait dans la chambre, elle levait, avec un geste de fantôme, son doigt vers la pendule, comme pour lui dire: «Regarde comme il est tard!» Et lui commençait à prendre peur devant cette idiote amoureuse et jalouse; il s’irritait comme font les brutes. Il la frappa, un soir.

On me vint chercher. Elle se débattait, en hurlant, dans une horrible crise de douleur, de colère, de passion, que sais-je? Peut-on deviner ce qui se passe dans ces cerveaux rudimentaires?

Je la calmai avec des piqûres de morphine; et je défendis qu’elle revît cet homme, car je compris que le mariage la conduirait infailliblement à la mort.

Alors elle devint folle! Oui, mon cher, cette idiote est devenue folle. Elle pense à lui toujours, et elle l’attend. Elle l’attend toute la journée et toute la nuit, éveillée ou endormie, en ce moment, sans cesse. Comme je la voyais maigrir, maigrir, et comme son regard obstiné ne quittait plus jamais le cadran des horloges, j’ai fait enlever de la maison tous ces appareils à mesurer le temps. Je lui ai ôté ainsi la possibilité de compter les heures, et de chercher sans fin, en d’obscures réminiscences, à quel moment il revenait, autrefois. J’espère, à la longue, tuer en elle le souvenir, éteindre cette lueur de pensée que j’avais allumée avec tant de peine.

Et j’ai essayé, l’autre jour, une expérience. Je lui ai offert ma montre. Elle l’a prise, l’a considérée quelque temps; puis elle s’est mise à crier d’une façon épouvantable, comme si la vue de ce petit instrument avait soudain réveillé sa mémoire qui commençait à s’assoupir.

Elle est maigre, aujourd’hui, maigre à faire pitié, avec des yeux caves et brillants. Et elle marche sans cesse, comme les bêtes en cage.

J’ai fait griller les fenêtres, poser de hauts contrevents et fixer les sièges aux parquets pour l’empêcher de regarder dans la rue s’il revient!

Oh! les pauvres parents! Quelle vie ils auront passée!

Nous étions arrivés sur la colline; le docteur se retourna et me dit:

—Regardez Riom d’ici.

La ville, sombre, avait l’aspect des vieilles cités. Par derrière, à perte de vue, s’étendait une plaine verte, boisée, peuplée de villages et de villes, et noyée dans une fine vapeur bleue qui rendait charmant l’horizon. A ma droite, au loin, de grandes montagnes s’allongeaient avec une suite de sommets ronds ou coupés net comme d’un revers d’épée.

Le docteur se mit à énumérer les pays et les cimes, me contant l’histoire de chacune et de chacun.

Mais je n’écoutais pas, je ne pensais qu’à la folle, je ne voyais qu’elle. Elle paraissait planer, comme un esprit lugubre, sur toute cette vaste contrée.

Et je demandai brusquement:

—Qu’est-il devenu, lui, le mari?

Mon ami un peu surpris, après avoir hésité, répondit:

—Il vit à Royat avec la pension qu’on lui fait. Il est heureux, il noce.

Comme nous rentrions à petits pas, attristés tous deux et silencieux, une charrette anglaise passa rapidement, venue derrière nous, au grand trot d’un pur sang.

Le docteur me saisit le bras.

—Le voici, dit-il.

Je ne vis qu’un chapeau de feutre gris, incliné sur une oreille, au-dessus de deux larges épaules, fuyant dans un nuage de poussière.

Berthe a paru dans le Figaro du lundi 20 octobre 1884.


MISTI.

SOUVENIRS D’UN GARÇON.

 

J’avais alors pour maîtresse une drôle de petite femme. Elle était mariée, bien entendu, car j’ai une sainte horreur des filles. Quel plaisir peut-on éprouver, en effet, à prendre une femme qui a ce double inconvénient de n’appartenir à personne et d’appartenir à tout le monde? Et puis, vraiment, toute morale mise de côté, je ne comprends pas l’amour comme gagne-pain. Cela me dégoûte un peu. C’est une faiblesse, je le sais, et je l’avoue.

Ce qu’il y a surtout de charmant pour un garçon à avoir comme maîtresse une femme mariée, c’est qu’elle lui donne un intérieur, un intérieur doux, aimable, où tous vous soignent et vous gâtent, depuis le mari jusqu’aux domestiques. On trouve là tous les plaisirs réunis, l’amour, l’amitié, la paternité même, le lit et la table, ce qui constitue enfin le bonheur de la vie, avec cet avantage incalculable de pouvoir changer de famille de temps en temps, de s’installer tour à tour dans tous les mondes, l’été, à la campagne, chez l’ouvrier qui vous loue une chambre dans sa maison, et l’hiver chez le bourgeois, ou même dans la noblesse, si on a de l’ambition.

J’ai encore un faible, c’est d’aimer les maris de mes maîtresses. J’avoue même que certains époux, communs ou grossiers, me dégoûtent de leurs femmes, quelque charmantes qu’elles soient. Mais quand le mari a de l’esprit ou du charme, je deviens infailliblement amoureux fou. J’ai soin, si je romps avec la femme, de ne pas rompre avec l’époux. Je me suis fait ainsi mes meilleurs amis; et c’est de cette façon que j’ai constaté, maintes fois, l’incontestable supériorité du mâle sur la femelle, dans la race humaine. Celle-ci vous procure tous les embêtements possibles, vous fait des scènes, des reproches, etc.; celui-là, qui aurait tout autant le droit de se plaindre, vous traite au contraire comme si vous étiez la providence de son foyer.

Donc, j’avais pour maîtresse une drôle de petite femme, une brunette, fantasque, capricieuse, dévote, superstitieuse, crédule comme un moine, mais charmante. Elle avait surtout une manière d’embrasser que je n’ai jamais trouvée chez une autre!... mais ce n’est pas le lien... Et une peau si douce! J’éprouvais un plaisir infini, rien qu’à lui tenir les mains... Et un œil... Son regard passait sur vous comme une caresse lente, savoureuse et sans fin. Souvent je posais ma tête sur ses genoux; et nous demeurions immobiles, elle penchée vers moi avec ce petit sourire fin, énigmatique et si troublant qu’ont les femmes, moi les yeux levés vers elle, recevant ainsi qu’une ivresse versée en mon cœur, doucement et délicieusement, son regard clair et bleu, clair comme s’il eût été plein de pensées d’amour, bleu comme s’il eût été un ciel plein de délices.

Son mari, inspecteur d’un grand service public, s’absentait souvent, nous laissant libres de nos soirées. Tantôt je les passais chez elle, étendu sur le divan, le front sur une de ses jambes, tandis que sur l’autre dormait un énorme chat noir, nommé «Misti», qu’elle adorait. Nos doigts se rencontraient sur le dos nerveux de la bête, et se caressaient dans son poil de soie. Je sentais contre ma joue le flanc chaud qui frémissait d’un éternel «ronron», et parfois une patte allongée posait sur ma bouche ou sur ma paupière cinq griffes ouvertes, dont les pointes me piquaient les yeux et qui se refermaient aussitôt.

Tantôt nous sortions pour faire ce qu’elle appelait nos escapades. Elles étaient bien innocentes, d’ailleurs. Cela consistait à aller souper dans une auberge de banlieue, ou bien, après avoir dîné chez elle ou chez moi, à courir les cafés borgnes, comme des étudiants en goguette.

Nous entrions dans les caboulots populaires et nous allions nous asseoir, dans le fond du bouge enfumé, sur des chaises boiteuses, devant une vieille table de bois. Un nuage de fumée âcre, où restait une odeur de poisson frit du dîner, emplissait la salle; des hommes en blouse gueulaient en buvant des petits verres; et le garçon étonné posait devant nous deux cerises à l’eau-de-vie.

Elle, tremblante, apeurée à ravir, soulevait jusqu’au bout de son nez, qui la retenait en l’air, sa voilette noire pliée en deux; et elle se mettait à boire avec la joie qu’on a en accomplissant une adorable scélératesse. Chaque cerise avalée lui donnait la sensation d’une faute commise, chaque gorgée du rude liquide descendait en elle comme une jouissance délicate et défendue.

Puis elle me disait à mi-voix: «Allons-nous-en.» Et nous partions. Elle filait vivement, la tête basse, d’un pas menu, entre les buveurs qui la regardaient passer d’un air mécontent; et quand nous nous retrouvions dans la rue, elle poussait un grand soupir comme si nous venions d’échapper à un terrible danger.

Quelquefois elle me demandait en frissonnant: «Si on m’injuriait dans ces endroits-là, qu’est-ce que tu ferais?» Je répondais d’un ton crâne: «Mais je te défendrais, parbleu!» Et elle me serrait le bras avec bonheur, avec le désir confus, peut-être, d’être injuriée et défendue, de voir des hommes se battre pour elle, même ces hommes-là, avec moi!

Un soir, comme nous étions attablés dans un assommoir de Montmartre, nous vîmes entrer une vieille femme en guenilles, qui tenait à la main un jeu de cartes crasseux. Apercevant une dame, la vieille aussitôt s’approcha de nous en offrant de dire la bonne aventure à ma compagne. Emma, qui avait à l’âme toutes les croyances, frissonna de désir et d’inquiétude, et elle fit place, près d’elle, à la commère.

L’autre, antique, ridée, avec des yeux cerclés de chair vive et une bouche vide, sans une dent, disposa sur la table ses cartons sales. Elle faisait des tas, les ramassait, étalait de nouveau les cartes en murmurant des mots qu’on ne distinguait point. Emma, pâlie, écoutait, attendait, le souffle court, haletant d’angoisse et de curiosité.

La sorcière se mit à parler. Elle lui prédit des choses vagues: du bonheur et des enfants, un jeune homme blond, un voyage, de l’argent, un procès, un monsieur brun, le retour d’une personne, une réussite, une mort. L’annonce de cette mort frappa la jeune femme. La mort de qui? Quand? Comment?

La vieille répondait: «Quant à ça, les cartes ne sont pas assez fortes, il faudrait v’nir chez moi d’main. J’ vous dirais ça avec l’ marc de café qui n’ trompe jamais.»

Emma, anxieuse, se tourna vers moi:

—Dis, tu veux que nous y allions demain. Oh! je t’en prie, dis oui. Sans ça, tu ne te figures pas comme je serai tourmentée.

Je me mis à rire:

—Nous irons si ça te plaît, ma chérie.

Et la vieille donna son adresse.

Elle habitait au sixième étage, dans une affreuse maison, derrière les Buttes-Chaumont. On s’y rendit le lendemain.

Sa chambre, un grenier avec deux chaises et un lit, était pleine de choses étranges, d’herbes pendues, par gerbes, à des clous, de bêtes séchées, de bocaux et de fioles contenant des liquides colorés diversement. Sur la table, un chat noir empaillé regardait avec ses yeux de verre. Il avait l’air du démon de ce logis sinistre.

Emma, défaillant d’émotion, s’assit, et aussitôt:

—Oh! chéri, regarde ce minet comme il ressemble à Misti.

Et elle expliqua à la vieille qu’elle possédait un chat tout pareil, mais tout pareil!

La sorcière répondit gravement:

—Si vous aimez un homme, il ne faut pas le garder.

Emma, frappée de peur, demanda:

—Pourquoi ça?

La vieille s’assit près d’elle familièrement et lui prit la main:

—C’est le malheur de ma vie, dit-elle.

Mon amie voulut savoir. Elle se pressait contre la commère, la questionnait, la priait: une crédulité pareille les faisait sœurs par la pensée et par le cœur. La femme enfin se décida: «Ce chat-là, dit-elle, je l’ai aimé comme on aime un frère. J’étais jeune alors, et toute seule, couturière en chambre. Je n’avais que lui, Mouton. C’est un locataire qui me l’avait donné. Il était intelligent comme un enfant, et doux avec ça, et il m’idolâtrait, ma chère dame, il m’idolâtrait plus qu’un fétiche. Toute la journée sur mes genoux à faire ron-ron, et toute la nuit sur mon oreiller; je sentais son cœur battre, voyez-vous.

«Or il arriva que je fis une connaissance, un brave garçon qui travaillait dans une maison de blanc. Ça dura bien trois mois sans que je lui aie rien accordé. Mais vous savez, on faiblit, ça arrive à tout le monde; et puis, je m’étais mise à l’aimer, moi. Il était si gentil, si gentil, et si bon. Il voulait que nous habitions ensemble tout à fait, par économie. Enfin je lui permis de venir chez moi, un soir. Je n’étais pas décidée à la chose, oh! non, mais ça me faisait plaisir à l’idée que nous serions tous les deux une heure ensemble.

«Dans le commencement, il a été très convenable. Il me disait des douceurs qui me remuaient le cœur. Et puis, il m’a embrassée, madame, embrassée, comme on embrasse quand on aime. Moi, j’avais fermé les yeux, et je restais là saisie dans une crampe de bonheur. Mais, tout à coup, je sens qu’il fait un grand mouvement, et il pousse un cri, un cri que je n’oublierai jamais. J’ouvre les yeux et j’aperçois que Mouton lui avait sauté au visage et qu’il lui arrachait la peau à coups de griffe, comme si c’eût été une chiffe de linge. Et le sang coulait, madame, une pluie.

«Moi je veux prendre le chat, mais il tenait bon, il déchirait toujours; et il me mordait, tant il avait perdu le sens. Enfin je le tiens et je le jette par la fenêtre, qui était ouverte, vu que nous nous trouvions en été.

«Quand j’ai commencé à laver la figure de mon pauvre ami, je m’aperçus qu’il avait les yeux crevés, les deux yeux!

«Il a fallu qu’il entre à l’hospice. Il est mort de peine au bout d’un an. Je voulais le garder chez moi et le nourrir, mais il n’a pas consenti. On eût dit qu’il m’haïssait depuis la chose.

«Quant à Mouton, il s’était cassé les reins dans la tombée. Le concierge avait ramassé le corps. Moi je l’ai fait empailler, attendu que je me sentais tout de même de l’attachement pour lui. S’il avait fait ça, c’est qu’il m’aimait, pas vrai?»

La vieille se tut, et caressa de la main la bête inanimée dont la carcasse trembla sur son squelette de fil de fer.

Emma, le cœur serré, avait oublié la mort prédite. Ou, du moins, elle n’en parla plus; et elle partit ayant donné cinq francs.

Comme son mari revenait le lendemain, je fus quelques jours sans aller chez elle.

Quand j’y revins, je m’étonnai de ne plus apercevoir Misti. Je demandai où il était.

Elle rougit et répondit:

—Je l’ai donné. Je n’étais pas tranquille.

Je fus surpris.

—Pas tranquille? Pas tranquille? A quel sujet?

Elle m’embrassa longuement, et, tout bas:

—J’ai eu peur pour tes yeux, mon chéri.