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Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 15 cover

Œuvres complètes de Guy de Maupassant - volume 15

Chapter 10: IMPRUDENCE.
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About This Book

A henpecked father finds his main joy in his young son while enduring a domineering wife's constant reproaches, and domestic life is sketched through tender play, household routines, and mounting small humiliations. A cantankerous long-serving maid and a longtime male friend complicate relations, the maid's hostility toward the wife and the friend's protective interventions creating escalating tension. The father alternates between anxious indecision and furtive plans for resolution, feeling trapped by social obligation and personal affection. A chance sighting of the wife with the friend and the child in public crystallizes his unease and forces a confrontation with the fragility of his domestic bonds.

Le Baptême a paru dans le Gil-Blas du mardi 13 janvier 1885.

 

 

 

IMPRUDENCE.

AVANT le mariage, ils s’étaient aimés chastement, dans les étoiles. Ça avait été d’abord une rencontre charmante sur une plage de l’Océan. Il l’avait trouvée délicieuse, la jeune fille rose qui passait, avec ses ombrelles claires et ses toilettes fraîches, sur le grand horizon marin. Il l’avait aimée, blonde et frêle, dans ce cadre de flots bleus et de ciel immense. Et il confondait l’attendrissement que cette femme à peine éclose faisait naître en lui, avec l’émotion vague et puissante qu’éveillait dans son âme, dans son cœur, et dans ses veines, l’air vif et salé, et le grand paysage plein de soleil et de vagues.

Elle l’avait aimé, elle, parce qu’il lui faisait la cour, qu’il était jeune, assez riche, gentil et délicat. Elle l’avait aimé parce qu’il est naturel aux jeunes filles d’aimer les jeunes hommes qui leur disent des paroles tendres.

Alors, pendant trois mois, ils avaient vécu côte à côte, les yeux dans les yeux et les mains dans les mains. Le bonjour qu’ils échangeaient, le matin, avant le bain, dans la fraîcheur du jour nouveau, et l’adieu du soir, sur le sable, sous les étoiles, dans la tiédeur de la nuit calme, murmurés tout bas, tout bas, avaient déjà un goût de baisers, bien que leurs lèvres ne se fussent jamais rencontrées.

Ils rêvaient l’un de l’autre aussitôt endormis, pensaient l’un à l’autre aussitôt éveillés, et, sans se le dire encore, s’appelaient et se désiraient de toute leur âme et de tout leur corps.

Après le mariage, ils s’étaient adorés sur la terre. Ça avait été d’abord une sorte de rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse exaltée faite de poésie palpable, de caresses déjà raffinées, d’inventions gentilles et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient quelque chose d’impur, et tous leurs gestes leur rappelaient la chaude intimité des nuits.

Maintenant, sans se l’avouer, sans le comprendre encore peut-être, ils commençaient à se lasser l’un de l’autre. Ils s’aimaient bien, pourtant; mais ils n’avaient plus rien à se révéler, plus rien à faire qu’ils n’eussent fait souvent, plus rien à apprendre l’un par l’autre, pas même un mot d’amour nouveau, un élan imprévu, une intonation qui fît plus brûlant le verbe connu, si souvent répété.

Ils s’efforçaient cependant de rallumer la flamme affaiblie des premières étreintes. Ils imaginaient, chaque jour, des ruses tendres, des gamineries naïves ou compliquées, toute une suite de tentatives désespérées pour faire renaître dans leurs cœurs l’ardeur inapaisable des premiers jours, et dans leurs veines la flamme du mois nuptial.

De temps en temps, à force de fouetter leur désir, ils retrouvaient une heure d’affolement factice que suivait aussitôt une lassitude dégoûtée.

Ils avaient essayé des clairs de lune, des promenades sous les feuilles dans la douceur des soirs, de la poésie des berges baignées de brume, de l’excitation des fêtes publiques.

Or, un matin, Henriette dit à Paul:

—Veux-tu m’emmener dîner au cabaret?

—Mais oui, ma chérie.

—Dans un cabaret très connu?

—Mais oui.

Il la regardait, l’interrogeant de l’œil, voyant bien qu’elle pensait à quelque chose qu’elle ne voulait pas dire.

Elle reprit:

—Tu sais, dans un cabaret... comment expliquer ça?... dans un cabaret galant... dans un cabaret où on se donne des rendez-vous?

Il sourit:

—Oui. Je comprends, dans un cabinet particulier d’un grand café?

—C’est ça. Mais d’un grand café où tu sois connu, où tu aies déjà soupé... non... dîné... enfin tu sais... enfin... je voudrais... non, je n’oserai jamais dire ça?

—Dis-le, ma chérie; entre nous, qu’est-ce que ça fait? Nous n’en sommes pas aux petits secrets.

—Non, je n’oserai pas.

—Voyons, ne fais pas l’innocente. Dis-le?

—Eh bien... eh bien... je voudrais... je voudrais être prise pour ta maîtresse... na... et que les garçons, qui ne savent pas que tu es marié, me regardent comme ta maîtresse, et toi aussi... que tu me croies ta maîtresse, une heure, dans cet endroit-là, où tu dois avoir des souvenirs... Voilà!... Et je croirai moi-même que je suis ta maîtresse... Je commettrai une grosse faute... Je te tromperai... avec toi... Voilà!... C’est très vilain... Mais je voudrais... Ne me fais pas rougir... Je sens que je rougis... Tu ne te figures pas comme ça me... me... troublerait de dîner comme ça avec toi, dans un endroit pas comme il faut... dans un cabinet particulier où on s’aime tous les soirs... tous les soirs... C’est très vilain... Je suis rouge comme une pivoine. Ne me regarde pas...

Il riait, très amusé, et répondit:

—Oui, nous irons, ce soir, dans un endroit très chic où je suis connu.

 

Ils montaient, vers sept heures, l’escalier d’un grand café du boulevard, lui souriant, l’air vainqueur, elle, timide, voilée, ravie. Dès qu’ils furent entrés dans un cabinet meublé de quatre fauteuils et d’un large canapé de velours rouge, le maître d’hôtel, en habit noir, entra et présenta la carte. Paul la tendit à sa femme.

—Qu’est-ce que tu veux manger?

—Mais je ne sais pas, moi, ce qu’on mange ici.

Alors il lut la litanie des plats tout en ôtant son pardessus qu’il remit aux mains du valet. Puis il dit:

—Menu corsé—potage bisque—poulet à la diable, râble de lièvre, homard à l’américaine, salade de légumes bien épicée et dessert.—Nous boirons du champagne.

Le maître d’hôtel souriait en regardant la jeune femme. Il reprit la carte en murmurant:

—Monsieur Paul veut-il de la tisane ou du champagne?

—Du champagne très sec.

Henriette fut heureuse d’entendre que cet homme savait le nom de son mari.

Ils s’assirent, côte à côte, sur le canapé et commencèrent à manger.

Dix bougies les éclairaient, reflétées dans une grande glace ternie par des milliers de noms tracés au diamant et qui jetaient sur le cristal clair une sorte d’immense toile d’araignée.

Henriette buvait coup sur coup pour s’animer, bien qu’elle se sentît étourdie dès les premiers verres. Paul, excité par des souvenirs, baisait à tous moments la main de sa femme. Ses yeux brillaient.

Elle se sentait étrangement émue par ce lieu suspect, agitée, contente, un peu souillée mais vibrante. Deux valets graves, muets, habitués à tout voir et à tout oublier, à n’entrer qu’aux instants nécessaires, et à sortir aux minutes d’épanchement, allaient et venaient vite et doucement.

Vers le milieu du dîner, Henriette était grise, tout à fait grise, et Paul, en gaieté, lui pressait le genou de toute sa force. Elle bavardait maintenant, hardie, les joues rouges, le regard vif et noyé.

—Oh! voyons, Paul, confesse-toi, tu sais je voudrais tout savoir?

—Quoi donc, ma chérie?

—Je n’ose pas te dire.

—Dis toujours...

—As-tu eu des maîtresses... beaucoup... avant moi?

Il hésitait, un peu perplexe, ne sachant s’il devait cacher ses bonnes fortunes ou s’en vanter.

Elle reprit:

—Oh! je t’en prie, dis-moi, en as-tu eu beaucoup?

—Mais quelques-unes.

—Combien?

—Je ne sais pas, moi... Est-ce qu’on sait ces choses-là?

—Tu ne les as pas comptées?...

—Mais non.

—Oh! alors, tu en as eu beaucoup?

—Mais oui.

—Combien à peu près... seulement à peu près.

—Mais je ne sais pas du tout, ma chérie. Il y a des années où j’en ai eu beaucoup, et des années où j’en ai eu bien moins.

—Combien par an, dis?

—Tantôt vingt ou trente, tantôt quatre ou cinq seulement.

—Oh! ça fait plus de cent femmes en tout.

—Mais oui, à peu près.

—Oh! que c’est dégoûtant!

—Pourquoi ça, dégoûtant?

—Mais parce que c’est dégoûtant, quand on y pense... toutes ces femmes... nues... et toujours... toujours la même chose... Oh! que c’est dégoûtant tout de même, plus de cent femmes!

Il fut choqué qu’elle jugeât cela dégoûtant, et répondit de cet air supérieur que prennent les hommes pour faire comprendre aux femmes qu’elles disent une sottise:

—Voilà qui est drôle, par exemple! s’il est dégoûtant d’avoir cent femmes, il est dégoûtant également d’en avoir une.

—Oh non, pas du tout!

—Pourquoi non?

—Parce que, une femme, c’est une liaison, c’est un amour qui vous attache à elle, tandis que cent femmes c’est de la saleté, de l’inconduite. Je ne comprends pas comment un homme peut se frotter à toutes ces filles qui sont sales....

—Mais non, elles sont très propres.

—On ne peut pas être propre en faisant le métier qu’elles font.

—Mais, au contraire, c’est à cause de leur métier qu’elles sont propres.

—Oh! fi! quand on songe que la veille elles faisaient ça avec un autre! C’est ignoble!

—Ce n’est pas plus ignoble que de boire dans ce verre où a bu je ne sais qui, ce matin, et qu’on a bien moins lavé, sois-en certaine, que...

—Oh! tais-toi, tu me révoltes...

—Mais alors pourquoi me demandes-tu si j’ai eu des maîtresses?

—Dis donc, tes maîtresses, c’étaient des filles, toutes?... Toutes les cent?...

—Mais non, mais non...

—Qu’est-ce que c’était alors?

—Mais des actrices... des... des petites ouvrières... et des... quelques femmes du monde...

—Combien de femmes du monde?

—Six.

—Seulement six?

—Oui.

—Elles étaient jolies?

—Mais oui.

—Plus jolies que les filles?

—Non.

—Lesquelles est-ce que tu préférais, des filles ou des femmes du monde?

—Les filles.

—Oh! que tu es sale! Pourquoi ça?

—Parce que je n’aime guère les talents d’amateur.

—Oh! l’horreur! Tu es abominable, sais-tu? Dis donc, et ça t’amusait de passer comme ça de l’une à l’autre?

—Mais oui.

—Beaucoup?

—Beaucoup.

—Qu’est-ce qui t’amusait? Est-ce qu’elles ne se ressemblent pas?

—Mais non.

—Ah! les femmes ne se ressemblent pas.

—Pas du tout.

—En rien?

—En rien.

—Que c’est drôle! Qu’est-ce qu’elles ont de différent?

—Mais, tout.

—Le corps?

—Mais oui, le corps.

—Le corps tout entier?

—Le corps tout entier.

—Et quoi encore?

—Mais, la manière de... d’embrasser, de parler, de dire les moindres choses.

—Ah! Et c’est très amusant de changer?

—Mais oui.

—Et les hommes aussi sont différents?

—Ça, je ne sais pas.

—Tu ne sais pas?

—Non.

—Ils doivent être différents.

—Oui... sans doute...

Elle resta pensive, son verre de champagne à la main. Il était plein, elle le but d’un trait; puis le reposant sur la table, elle jeta ses deux bras au cou de son mari, en lui murmurant dans la bouche:

—Oh! mon chéri, comme je t’aime!...

Il la saisit d’une étreinte emportée... Un garçon qui entrait recula en refermant la porte; et le service fut interrompu pendant cinq minutes environ.

Quand le maître d’hôtel reparut, l’air grave et digne, apportant les fruits du dessert, elle tenait de nouveau un verre plein entre ses doigts, et, regardant au fond du liquide jaune et transparent, comme pour y voir des choses inconnues et rêvées, elle murmurait d’une voix songeuse:

—Oh! oui! ça doit être amusant tout de même!

Imprudence a paru dans le Gil-Blas du mardi 15 septembre 1885, sous la signature: Maufrigneuse.

 

 

 

 

UN FOU.

IL était mort chef d’un haut tribunal, magistrat intègre dont la vie irréprochable était citée dans toutes les cours de France. Les avocats, les jeunes conseillers, les juges saluaient en s’inclinant très bas, par marque d’un profond respect, sa grande figure blanche et maigre qu’éclairaient deux yeux brillants et profonds.

Il avait passé sa vie à poursuivre le crime et à protéger les faibles. Les escrocs et les meurtriers n’avaient point eu d’ennemi plus redoutable, car il semblait lire, au fond de leurs âmes, leurs pensées secrètes, et démêler, d’un coup d’œil, tous les mystères de leurs intentions.

Il était donc mort, à l’âge de quatre-vingt-deux ans, entouré d’hommages et poursuivi par les regrets de tout un peuple. Des soldats en culotte rouge l’avaient escorté jusqu’à sa tombe, et des hommes en cravate blanche avaient répandu sur son cercueil des paroles désolées et des larmes qui semblaient vraies.

Or, voici l’étrange papier que le notaire, éperdu, découvrit dans le secrétaire où il avait coutume de serrer les dossiers des grands criminels.

Cela portait pour titre:

POURQUOI?

20 juin 1851.—Je sors de la séance. J’ai fait condamner Blondel à mort! Pourquoi donc cet homme avait-il tué ses cinq enfants? Pourquoi? Souvent, on rencontre de ces gens chez qui détruire la vie est une volupté. Oui, oui, ce doit être une volupté, la plus grande de toutes peut-être; car tuer n’est-il pas ce qui ressemble le plus à créer? Faire et détruire! Ces deux mots enferment l’histoire des univers, toute l’histoire des mondes, tout ce qui est, tout! Pourquoi est-ce enivrant de tuer?

25 juin.—Songer qu’un être est là qui vit, qui marche, qui court... Un être? Qu’est-ce qu’un être? Cette chose animée, qui porte en elle le principe du mouvement et une volonté réglant ce mouvement! Elle ne tient à rien cette chose. Ses pieds ne communiquent pas au sol. C’est un grain de vie qui remue sur la terre; et ce grain de vie, venu je ne sais d’où, on peut le détruire comme on veut. Alors rien, plus rien. Ça pourrit, c’est fini.

26 juin.—Pourquoi donc est-ce un crime de tuer? oui, pourquoi? C’est, au contraire, la loi de la nature. Tout être a pour mission de tuer: il tue pour vivre et il tue pour tuer.

—Tuer est dans notre tempérament; il faut tuer! La bête tue sans cesse, tout le jour, à tout instant de son existence.—L’homme tue sans cesse pour se nourrir, mais comme il a besoin de tuer aussi, par volupté, il a inventé la chasse! L’enfant tue les insectes qu’il trouve, les petits oiseaux, tous les petits animaux qui lui tombent sous la main. Mais cela ne suffisait pas à l’irrésistible besoin de massacre qui est en nous. Ce n’est point assez de tuer la bête; nous avons besoin aussi de tuer l’homme. Autrefois, on satisfaisait ce besoin par des sacrifices humains. Aujourd’hui la nécessité de vivre en société a fait du meurtre un crime. On condamne et on punit l’assassin! Mais comme nous ne pouvons vivre sans nous livrer à cet instinct naturel et impérieux de mort, nous nous soulageons de temps en temps, par des guerres où un peuple entier égorge un autre peuple. C’est alors une débauche de sang, une débauche où s’affolent les armées et dont se grisent encore les bourgeois, les femmes et les enfants qui lisent, le soir, sous la lampe, le récit exalté des massacres.

Et on pourrait croire qu’on méprise ceux destinés à accomplir ces boucheries d’hommes! Non. On les accable d’honneurs! On les habille avec de l’or et des draps éclatants; ils portent des plumes sur la tête, des ornements sur la poitrine; et on leur donne des croix, des récompenses, des titres de toute nature. Ils sont fiers, respectés, aimés des femmes, acclamés par la foule, uniquement parce qu’ils ont pour mission de répandre le sang humain! Ils traînent par les rues leurs instruments de mort que le passant vêtu de noir regarde avec envie. Car tuer est la grande loi jetée par la nature au cœur de l’être! Il n’est rien de plus beau et de plus honorable que de tuer!

30 juin.—Tuer est la loi; parce que la nature aime l’éternelle jeunesse. Elle semble crier par tous ses actes inconscients: «Vite! vite! vite!» Plus elle détruit, plus elle se renouvelle.

2 juillet.—L’être—qu’est-ce que l’être? Tout et rien. Par la pensée, il est le reflet de tout. Par la mémoire et la science, il est un abrégé du monde, dont il porte l’histoire en lui. Miroir des choses et miroir des faits, chaque être humain devient un petit univers dans l’univers!

Mais voyagez; regardez grouiller les races, et l’homme n’est plus rien! plus rien, rien! Montez en barque, éloignez-vous du rivage couvert de foule, et vous n’apercevez bientôt plus rien que la côte. L’être imperceptible disparaît, tant il est petit, insignifiant. Traversez l’Europe dans un train rapide, et regardez par la portière. Des hommes, des hommes, toujours des hommes, innombrables, inconnus, qui grouillent dans les champs, qui grouillent dans les rues; des paysans stupides sachant tout juste retourner la terre; des femmes hideuses sachant tout juste faire la soupe du mâle et enfanter. Allez aux Indes, allez en Chine, et vous verrez encore s’agiter des milliards d’êtres qui naissent, vivent et meurent sans laisser plus de trace que la fourmi écrasée sur les routes. Allez au pays des noirs, gîtés en des cases de boue; aux pays des Arabes blancs, abrités sous une toile brune qui flotte au vent, et vous comprendrez que l’être isolé, déterminé, n’est rien, rien. La race est tout! Qu’est-ce que l’être, l’être quelconque d’une tribu errante du désert? Et ces gens, qui sont des sages, ne s’inquiètent pas de la mort. L’homme ne compte point chez eux. On tue son ennemi: c’est la guerre. Cela se faisait ainsi jadis, de manoir à manoir, de province à province.

Oui, traversez le monde et regardez grouiller les humains innombrables et inconnus. Inconnus? Ah! voilà le mot du problème! Tuer est un crime parce que nous avons numéroté les êtres! Quand ils naissent, on les inscrit, on les nomme, on les baptise. La loi les prend! Voilà! L’être qui n’est point enregistré ne compte pas: tuez-le dans la lande ou dans le désert, tuez-le dans la montagne ou dans la plaine, qu’importe! La nature aime la mort; elle ne punit pas, elle!

Ce qui est sacré, par exemple, c’est l’état civil! Voilà! C’est lui qui défend l’homme. L’être est sacré parce qu’il est inscrit à l’état civil! Respect à l’état civil, le Dieu légal. A genoux!

L’État peut tuer, lui, parce qu’il a le droit de modifier l’état civil. Quand il a fait égorger deux cent mille hommes dans une guerre, il les raye sur son état civil, il les supprime par la main de ses greffiers. C’est fini. Mais nous, qui ne pouvons point changer les écritures des mairies, nous devons respecter la vie. État civil, glorieuse Divinité qui règne dans les temples des municipalités, je te salue. Tu es plus fort que la Nature. Ah! Ah!

3 juillet.—Ce doit être un étrange et savoureux plaisir que de tuer, d’avoir là, devant soi, l’être vivant, pensant; de faire dedans un petit trou, rien qu’un petit trou, de voir couler cette chose rouge qui est le sang, qui fait la vie, et de n’avoir plus devant soi, qu’un tas de chair molle, froide, inerte, vide de pensée!

5 août.—Moi qui ai passé mon existence à juger, à condamner, à tuer par des paroles prononcées, à tuer par la guillotine ceux qui avaient tué par le couteau, moi! moi! si je faisais comme tous les assassins que j’ai frappés, moi! moi! qui le saurait?

10 août.—Qui le saurait jamais? Me soupçonnerait-on, moi, moi, surtout si je choisis un être que je n’ai aucun intérêt à supprimer?

15 août.—La tentation! La tentation, elle est entrée en moi comme un ver qui rampe. Elle rampe, elle va; elle se promène dans mon corps entier, dans mon esprit, qui ne pense plus qu’à ceci: tuer; dans mes yeux, qui ont besoin de regarder du sang, de voir mourir; dans mes oreilles, où passe sans cesse quelque chose d’inconnu, d’horrible, de déchirant et d’affolant, comme le dernier cri d’un être; dans mes jambes, où frissonne le désir d’aller, d’aller à l’endroit où la chose aura lieu; dans mes mains qui frémissent du besoin de tuer. Comme cela doit être bon, rare, digne d’un homme libre, au-dessus des autres, maître de son cœur et qui cherche des sensations raffinées!

22 août.—Je ne pouvais plus résister. J’ai tué une petite bête pour essayer, pour commencer.

Jean, mon domestique, avait un chardonneret dans une cage suspendue à la fenêtre de l’office. Je l’ai envoyé faire une course, et j’ai pris le petit oiseau dans ma main, dans ma main où je sentais battre son cœur. Il avait chaud. Je suis monté dans ma chambre. De temps en temps, je le serrais plus fort; son cœur battait plus vite; c’était atroce et délicieux. J’ai failli l’étouffer. Mais je n’aurais pas vu le sang.

Alors j’ai pris des ciseaux, de courts ciseaux à ongles, et je lui ai coupé la gorge en trois coups, tout doucement. Il ouvrait le bec, il s’efforçait de m’échapper, mais je le tenais, oh! je le tenais; j’aurais tenu un dogue enragé et j’ai vu le sang couler. Comme c’est beau, rouge, luisant, clair, du sang! J’avais envie de le boire. J’y ai trempé le bout de ma langue! C’est bon. Mais il en avait si peu, ce pauvre petit oiseau! Je n’ai pas eu le temps de jouir de cette vue comme j’aurais voulu. Ce doit être superbe de voir saigner un taureau.

Et puis j’ai fait comme les assassins, comme les vrais. J’ai lavé les ciseaux, je me suis lavé les mains, j’ai jeté l’eau et j’ai porté le corps, le cadavre, dans le jardin pour l’enterrer. Je l’ai enfoui sous un fraisier. On ne le trouvera jamais. Je mangerai tous les jours une fraise à cette plante. Vraiment, comme on peut jouir de la vie, quand on sait!

Mon domestique a pleuré; il croit son oiseau parti. Comment me soupçonnerait-il? Ah! ah!

25 août.—Il faut que je tue un homme! Il le faut.

30 août.—C’est fait. Comme c’est peu de chose!

J’étais allé me promener dans le bois de Vernes. Je ne pensais à rien, non, à rien. Voilà un enfant dans le chemin, un petit garçon qui mangeait une tartine de beurre.

Il s’arrête pour me voir passer et dit:

—Bonjour, m’sieu le président.

Et la pensée m’entre dans la tête: «Si je le tuais?»

Je réponds:

—Tu es tout seul, mon garçon?

—Oui, m’sieu.

—Tout seul dans le bois?

—Oui, m’sieu.

L’envie de le tuer me grisait comme de l’alcool. Je m’approchai tout doucement, persuadé qu’il allait s’enfuir. Et voilà que je le saisis à la gorge... Je le serre, je le serre de toute ma force! Il m’a regardé avec des yeux effrayants! Quels yeux! Tout ronds, profonds, limpides, terribles! Je n’ai jamais éprouvé une émotion si brutale... mais si courte! Il tenait mes poignets dans ses petites mains, et son corps se tordait ainsi qu’une plume sur le feu. Puis il n’a plus remué.

Mon cœur battait, ah! le cœur de l’oiseau! J’ai jeté le corps dans le fossé, puis de l’herbe par-dessus.

Je suis rentré, j’ai bien dîné. Comme c’est peu de chose! Le soir, j’étais très gai, léger, rajeuni, j’ai passé la soirée chez le préfet. On m’a trouvé spirituel.

Mais je n’ai pas vu le sang! Je suis tranquille.

30 août.—On a découvert le cadavre. On cherche l’assassin. Ah! ah!

1ᵉʳ septembre.—On a arrêté deux rôdeurs. Les preuves manquent.

2 septembre.—Les parents sont venus me voir. Ils ont pleuré! Ah! ah!

6 octobre.—On n’a rien découvert. Quelque vagabond errant aura fait le coup. Ah! ah! Si j’avais vu le sang couler, il me semble que je serais tranquille à présent!

10 octobre.—L’envie de tuer me court dans les moelles. Cela est comparable aux rages d’amour qui vous torturent à vingt ans.

20 octobre.—Encore un. J’allais le long du fleuve, après déjeuner. Et j’aperçus, sous un saule, un pêcheur endormi. Il était midi. Une bêche semblait, tout exprès, plantée dans un champ de pommes de terre voisin.

Je la pris, je revins; je la levai comme une massue et, d’un seul coup, par le tranchant, je fendis la tête du pêcheur. Oh! il a saigné, celui-là! Du sang rose, plein de cervelle! Cela coulait dans l’eau, tout doucement. Et je suis parti d’un pas grave. Si on m’avait vu! Ah! ah! j’aurais fait un excellent assassin.

25 octobre.—L’affaire du pêcheur soulève un grand bruit. On accuse du meurtre son neveu, qui pêchait avec lui.

26 octobre.—Le juge d’instruction affirme que le neveu est coupable. Tout le monde le croit par la ville. Ah! ah!

27 octobre.—Le neveu se défend bien mal. Il était parti au village acheter du pain et du fromage, affirme-t-il. Il jure qu’on a tué son oncle pendant son absence! Qui le croirait?

28 octobre.—Le neveu a failli avouer, tant on lui fait perdre la tête! Ah! ah! La justice!

15 novembre.—On a des preuves accablantes contre le neveu, qui devait hériter de son oncle. Je présiderai les assises.

25 janvier.—A mort! à mort! à mort! Je l’ai fait condamner à mort! Ah! ah! L’avocat général a parlé comme un ange! Ah! ah! Encore un. J’irai le voir exécuter!

10 mars.—C’est fini. On l’a guillotiné ce matin. Il est très bien mort! très bien! Cela m’a fait plaisir! Comme c’est beau de voir trancher la tête d’un homme! Le sang a jailli comme un flot, comme un flot! Oh! si j’avais pu, j’aurais voulu me baigner dedans. Quelle ivresse de me coucher là-dessous, de recevoir cela dans mes cheveux et sur mon visage, et de me relever tout rouge, tout rouge! Ah! si on savait!

Maintenant j’attendrai, je puis attendre. Il faudrait si peu de chose pour me laisser surprendre.

 

Le manuscrit contenait encore beaucoup de pages, mais sans relater aucun crime nouveau.

Les médecins aliénistes, à qui on l’a confié, affirment qu’il existe dans le monde beaucoup de fous ignorés, aussi adroits et aussi redoutables que ce monstrueux dément.

Un Fou a paru dans le Gaulois du mercredi 2 septembre 1885.

 

 

 

 

TRIBUNAUX RUSTIQUES.

LA salle de la justice de paix de Gorgeville est pleine de paysans, qui attendent, immobiles le long des murs, l’ouverture de la séance.

Il y en a des grands et des petits, des gros rouges et des maigres qui ont l’air taillés dans une souche de pommiers. Ils ont posé par terre leurs paniers et ils restent tranquilles, silencieux, préoccupés par leur affaire. Ils ont apporté avec eux des odeurs d’étable et de sueur, de lait aigre et de fumier. Des mouches bourdonnent sous le plafond blanc. On entend, par la porte ouverte, chanter les coqs.

Sur une sorte d’estrade s’étend une longue table couverte d’un tapis vert. Un vieux homme ridé écrit, assis à l’extrémité gauche. Un gendarme, raide sur sa chaise, regarde en l’air à l’extrémité droite. Et sur la muraille nue, un grand Christ de bois, tordu dans une pose douloureuse, semble offrir encore sa souffrance éternelle pour la cause de ces brutes aux senteurs de bêtes.

M. le juge de paix entre enfin. Il est ventru, coloré, et il secoue, dans son pas rapide de gros homme pressé, sa grande robe noire de magistrat; il s’assied, pose sa toque sur la table et regarde l’assistance avec un air de profond mépris.

C’est un lettré de province et un bel esprit d’arrondissement, un de ceux qui traduisent Horace, goûtent les petits vers de Voltaire et savent par cœur Vert-Vert ainsi que les poésies grivoises de Parny.

Il prononce:

—Allons, monsieur Potel, appelez les affaires.

Puis souriant, il murmure:

Quidquid tentabam dicere versus erat.

Le greffier alors, levant son front chauve, bredouille d’une voix inintelligible: «Mᵐᵉ Victoire Bascule contre Isidore Paturon.»

Une énorme femme s’avance, une dame de campagne, une dame de chef-lieu de canton, avec un chapeau à rubans, une chaîne de montre en feston sur le ventre, des bagues aux doigts et des boucles d’oreilles luisantes comme des chandelles allumées.

Le juge de paix la salue d’un coup d’œil de connaissance où perce une raillerie, et dit:

—Madame Bascule, articulez vos griefs.

La partie adverse se tient de l’autre côté. Elle est représentée par trois personnes. Au milieu, un jeune paysan de vingt-cinq ans, joufflu comme une pomme et rouge comme un coquelicot. A sa droite, sa femme toute jeune, maigre, petite, pareille à une poule cayenne, avec une tête mince et plate que coiffe, comme une crête, un bonnet rose. Elle a un œil rond, étonné et colère, qui regarde de côté comme celui des volailles. A la gauche du garçon se tient son père, vieux homme courbé, dont le corps tortu disparaît dans sa blouse empesée, comme sous une cloche.

Mᵐᵉ Bascule s’explique:

—Monsieur le juge de paix, voici quinze ans que j’ai recueilli ce garçon. Je l’ai élevé et aimé comme une mère, j’ai tout fait pour lui, j’en ai fait un homme. Il m’avait promis, il m’avait juré de ne pas me quitter, il m’en a même fait un acte, moyennant lequel je lui ai donné un petit bien, ma terre de Bec-de-Mortin, qui vaut dans les six mille. Or voilà qu’une petite chose, une petite rien du tout, une petite morveuse...

Le Juge de paix.—Modérez-vous, madame Bascule.

Mᵐᵉ Bascule.—Une petite... une petite... je m’entends, lui a tourné la tête, lui a fait je ne sais quoi, non, je ne sais quoi... et il s’en va l’épouser, ce sot, ce grand bête, et il lui porte mon bien en mariage, mon bien du Bec-de-Mortin... Ah! mais non, ah! mais non... J’ai un papier, le voilà... Qu’il me rende mon bien, alors. Nous avons fait un acte de notaire pour le bien et un acte de papier privé pour l’amitié. L’un vaut l’autre. Chacun son droit, est-ce pas vrai?

Elle tend au juge de paix un papier timbré grand ouvert.

Isidore Paturon.—C’est pas vrai.

Le Juge.—Taisez-vous. Vous parlerez à votre tour. (Il lit.)

«Je soussigné, Isidore Paturon, promets par la présente à Mᵐᵉ Bascule, ma bienfaitrice, de ne jamais la quitter de mon vivant, et de la servir avec dévouement.

«Gorgeville, le 5 août 1883.»

Le Juge.—Il y a une croix comme signature; vous ne savez donc pas écrire?

Isidore.—Non. J’ sais point.

Le Juge.—C’est vous qui l’avez faite, cette croix?

Isidore.—Non, c’est point mé.

Le Juge.—Qu’est-ce qui l’a faite, alors?

Isidore.—C’est elle.

Le Juge.—Vous êtes prêt à jurer que vous n’avez pas fait cette croix?

Isidore, avec précipitation.—Sur la tête d’ mon pé, d’ ma mé, d’ mon grand-pé, de ma grand’ mé, et du bon Dieu qui m’entend, je jure que c’est point mé. (Il lève la main et crache de côté pour appuyer son serment.)

Le Juge, riant.—Quels ont donc été vos rapports avec Mᵐᵉ Bascule, ici présente?

Isidore.—A m’a servi de traînée. (Rires dans l’auditoire.)

Le Juge.—Modérez vos expressions. Vous voulez dire que vos relations n’ont pas été aussi pures qu’elle le prétend.

Le père Paturon, prenant la parole.—I n’avait point quinze ans, point quinze ans, m’sieu l’ juge, quant a m’ la débouché...

Le Juge.—Vous voulez dire débauché?

Le Père.—Je sais ti mé? I n’avait point quinze ans. Y en avait déjà ben quatre qu’a l’élevait en brochette, qu’a l’ nourrissait comme un poulet gras, à l’ faire crever de nourriture, sauf votre respect. Et pi, quand l’ temps fut v’nu qui lui sembla prêt, qu’a la détravé...

Le Juge.—Dépravé... Et vous avez laissé faire?...

Le Père.—Celle-là ou ben une autre, fallait ben qu’ ça arrive!...

Le Juge.—Alors de quoi vous plaignez-vous?

Le Père.—De rien! Oh! me plains de rien mé, de rien, seulement qu’i n’en veut pu, li, qu’il est ben libre. Jé demande protection à la loi.

Mᵐᵉ Bascule.—Ces gens m’accablent de mensonges, monsieur le juge. J’en ai fait un homme.

Le Juge.—Parbleu.

Mᵐᵉ Bascule.—Et il me renie, il m’abandonne, il me vole mon bien...

Isidore.—C’est pas vrai, m’sieu l’juge. J’ voulus la quitter, v’là cinq ans, vu qu’ell’ avait grossi d’excès, et que ça m’allait point. Ça me déplaisait, quoi? Je li dis donc que j’ vas partir? Alors v’là qu’a pleure comme une gouttière et qu’a me promet son bien du Bec-de-Mortin pour rester quéque z’années, rien que quatre ou cinq. Mé, je dis «oui» pardi! Quéque vous auriez fait, vous?

Je suis donc resté cinq ans, jour pour jour, heure pour heure. J’étais quitte. Chacun son dû. Ça valait ben ça! (La femme d’Isidore, muette jusque-là, crie avec une voix perçante de perruche:)

—Mais guétez-la, guétez-la, m’sieu l’ juge, c’te meule, et dites-mé que ça valait ben ça?

Le Père hoche la tête d’un air convaincu et répète:—Pardi, oui, ça valait ben ça. (Mᵐᵉ Bascule s’affaisse sur le banc derrière elle, et se met à pleurer.)

Le Juge, paternel.—Que voulez-vous, chère dame, je n’y peux rien. Vous lui avez donné votre terre du Bec-de-Mortin par acte parfaitement régulier. C’est à lui, bien à lui. Il avait le droit incontestable de faire ce qu’il a fait et de l’apporter en dot à sa femme. Je n’ai pas à entrer dans les questions de... de... délicatesse... Je ne peux envisager les faits qu’au point de vue de la loi. Je n’y peux rien.

Le père Paturon, d’une voix fière.—J’ pourrais ti r’tourner cheuz nous?

Le Juge.—Parfaitement. (Ils s’en vont sous les regards sympathiques des paysans, comme des gens dont la cause est gagnée. Mᵐᵉ Bascule sanglote sur son banc.)

Le Juge, souriant.—Remettez-vous, chère dame. Voyons, voyons, remettez-vous... et... si j’ai un conseil à vous donner, c’est de chercher un autre... un autre élève...

Mᵐᵉ Bascule, à travers ses larmes.—Je n’en trouverai pas... pas...

Le Juge.—Je regrette de ne pouvoir vous en indiquer un. (Elle jette un regard désespéré vers le Christ douloureux et tordu sur sa croix, puis elle se lève et s’en va, à petits pas, avec des hoquets de chagrin, cachant sa figure dans son mouchoir.)

Le Juge se tourne vers son greffier, et, d’une voix goguenarde:—Calypso ne pouvait se consoler du départ d’Ulysse. (Puis d’une voix grave:)

—Appelez les affaires suivantes.

Le Greffier bredouille.—Célestin Polyte Lecacheur.—Prosper Magloire Dieulafait...