CHAPITRE LIII.
Le jour fatal arrive, et le conseil est assemblé. Il était formé des plus anciens et des plus élevés en grade parmi les guerriers castillans. Pizarre y présidait; mais Almagre et Requelme étaient assis à ses côtés. Un silence terrible régnait dans l'assemblée. On fait paraître Ataliba, on l'interroge; et il répond avec cette noble candeur qui accompagne l'innocence. On lui rappelle le massacre de la famille des Incas; on lui oppose les témoins du meurtre du roi de Cusco, et du projet formé pour l'enlever lui-même du palais de Cassamalca. La vérité fait sa défense. Il leur expose en peu de mots la cause et les malheurs de la guerre civile, ce qu'il a fait pour désarmer l'inflexible orgueil de son frère; ce qu'il a fait pour l'appaiser, même depuis qu'il l'a vaincu. «Si j'avais pu vouloir sa mort, dit-il, c'est lorsqu'il soulevait ses peuples contre moi, et que du fond de sa prison, il rallumait les feux d'une guerre impie et funeste; c'est alors que ce crime, utile à ma grandeur et au repos de cet empire, aurait dû me tenter. Je n'ai point méconnu mon sang, je n'ai point voulu le répandre; et si, dans les combats, sans moi, loin de moi, malgré moi, l'aveugle ardeur de mes soldats n'a rien épargné, c'est le crime de celui qui, pour ma défense, m'a forcé de leur mettre les armes à la main. Castillans, ma victoire m'a coûté plus de larmes que tous les malheurs que j'éprouve ne m'en feront jamais verser. Voyez, poursuivit-il, si j'ai rendu mon régne odieux à mes peuples. Je suis tombé du trône; mon sceptre est brisé; tous mes amis sont morts; je suis seul dans les chaînes, avec des femmes et des enfants; ou n'a plus rien à craindre, à espérer de moi. C'est là, c'est dans l'extrémité du malheur et de la faiblesse, qu'on peut discerner un bon roi d'avec un tyran; c'est alors qu'éclate la haine publique, ou que se signale l'amour. Voyez donc ce que j'ai laissé dans les cœurs, et si c'est ainsi qu'on traite un méchant, un coupable. Ce respect si tendre et si pur, cette fidélité constante, cette obéissance à-la-fois si profonde et si volontaire, enfin cet amour de mes peuples envers un malheureux captif, voilà mes témoignages contre la calomnie; et je vous demande à vous-mêmes si ce triomphe est réservé pour le crime ou pour la vertu? Ce moment, juge de ma vie, est sous vos yeux; et j'en appelle à lui. Non, quoi que l'on vous dise, vous ne croirez jamais que celui qui de sa prison, dans l'indigne état où je suis, fait encore adorer sa volonté sans force, et voit ses peuples prosternés venir, en lui obéissant, arroser ses chaînes de larmes, ait été, sur le trône, injuste et sanguinaire. Vous m'avez connu dans les fers tel que l'on m'a vu sur le trône, simple et vrai, sensible à l'injure, mais plus sensible à l'amitié. On m'accuse d'avoir tenté ma délivrance et voulu soulever mes peuples contre vous! Je n'en ai pas eu la pensée; mais si je l'avais eue, m'en feriez-vous un crime? Regardez ces plaines sanglantes; voyez les chaînes dont vous avez flétri les mains innocentes d'un roi; et jugez si, pour me sauver, tout n'eût pas été légitime? Ah! vous n'avez que trop justifié vous-mêmes ce que le désespoir aurait pu m'inspirer. Cependant j'atteste le ciel que Pizarre m'ayant donné sa parole et la vôtre de m'accorder la vie, de me rendre la liberté, de faire épargner ma famille, et de laisser en paix le reste de mes peuples infortunés, j'ai mis en lui mon espérance, et ne me suis plus occupé qu'à faire amasser l'or promis pour ma rançon. Mon dieu, qui sans doute est le vôtre, lit dans mon cœur, et m'est témoin que je vous dis la vérité. Mais si c'est peu de l'innocence, pour vous toucher, voyez mes malheurs. Je suis père, je suis époux, et je suis roi. Jugez des peines de mon cœur. Vous m'avez voulu voir suppliant; je le suis, et j'apporte à vos pieds les larmes de mes peuples, de mes faibles enfants, de leurs sensibles mères. Ceux-là du moins sont innocents.»
Ce langage simple et touchant attendrit quelques-uns des juges; et Pizarre ne douta point qu'il ne les eût persuadés. On fit sortir Ataliba; et les juges s'étant levés, on recueillit les voix… Quelle fut la surprise de Pizarre et de ses amis, en entendant que le plus grand nombre opinait à la mort! Aussitôt ils réclament contre cette sentence inique, et ils rappellent au conseil la parole qu'il a donnée de renvoyer la cause, après l'avoir instruite, au tribunal de l'empereur. Requelme l'avait proposé; tout le conseil y avait souscrit; aucun n'osait désavouer ce consentement unanime; et Ataliba condamné avait du moins l'espérance de passer en Espagne, et d'y être entendu et jugé par un roi. Mais la noire furie qui poursuivait ses jours, n'eut garde de lâcher sa proie.
Valverde, échappé de sa chaîne et mis en liberté, revient, la rage au fond du cœur, se déguise, et entre, inconnu, au milieu d'une nuit obscure, dans les murs de Cassamalca. C'était l'heure où Almagre, avec ses partisans, formait ses complots ténébreux. Le fourbe paraît à leur vue.
«Amis, dit-il, reconnaissez la fidélité des promesses de celui qui a dit au juste: Tu fouleras aux pieds l'aspic et le lion. Vous m'avez vu chargé de chaînes, proscrit, envoyé sur la flotte pour être abandonné dans quelque île déserte, où je serais la proie des animaux voraces; me voilà au milieu de vous. Dieu a rompu les piéges du méchant; il s'est joué des conseils de l'impie; il a tendu la main au faible, innocent et persécuté. Mais vous, guerriers, qu'il a choisis pour défendre sa cause, et qu'il a revêtus de force et de courage pour le venger, que faites-vous? Vous consentez que Pizarre envoie en Espagne un tyran, son ami, votre accusateur, celui qui peut, par ses richesses, gagner la cour et le conseil, celui qui, s'il est écouté, vous dénoncera tous comme de vils brigands, comme de lâches assassins, faits pour le meurtre et la rapine, sans foi, sans pudeur, sans pitié, indignes du nom d'hommes et du nom de chrétiens! Y pensez-vous? Et de quel droit dérober le crime au supplice? Cet usurpateur, ce tyran, ce parricide est convaincu; il est jugé; pourquoi ne pas exécuter la sentence qui le condamne? Qu'il meure; et tout est consommé.»
L'atrocité de ce conseil étonna les plus intrépides. Mais Valverde, sans leur donner le temps de balancer: «Il y va, leur dit-il, et de la vie et de l'honneur. Il y va de bien plus, il y va de la gloire de la religion, des intérêts du ciel; et le Dieu vengeur qui m'envoie, vous défend de délibérer. Pizarre dort, tout est tranquille; et Requelme, par qui le procès est instruit, a droit de voir Ataliba, de l'interroger à toute heure; qu'il me fasse ouvrir la prison; je ne veux, avec lui et moi, que deux hommes déterminés.»
L'importance du crime en fit disparaître l'horreur; et par un silence coupable on consentit, en frémissant, à ce qu'on n'osait approuver. Alors, d'une voix radoucie, Valverde reprit la parole. «En ôtant la vie à un infidèle, dit-il, amis, ne perdons pas de vue le soin de son salut. Je veux, en le purifiant dans les eaux saintes du baptême, lui rendre à lui-même sa mort précieuse autant qu'elle est juste, et sanctifier l'homicide qui nous est prescrit par la loi.»
La famille d'Ataliba, les yeux épuisés de larmes et le cœur lassé de sanglots, dormait alors autour de lui. Mais ce prince, agité de funestes pressentiments, n'avait pu fermer la paupière. Il entend ouvrir sa prison. Il voit entrer Requelme, et avec lui trois hommes enveloppés de longs manteaux, qui ne laissent voir que leurs yeux, dont le regard lui semble atroce. Un mouvement d'effroi le saisit; il se lève, et surmontant cette faiblesse, il vient au-devant d'eux. «Inca, lui dit Requelme, éloignons-nous: n'éveillons point ces femmes et ces enfants. Il est bien juste que l'innocence repose en paix. Écoutez-nous. Vous êtes jugé, condamné. Le feu serait votre supplice, suivant la rigueur de la loi. Mais il dépend de vous de vous sauver des flammes; et cet homme religieux, que vous allez entendre, vient vous en offrir un moyen.»
Le prince l'écoute et pâlit. «Je sais, dit-il, que le conseil a prononcé; mais ne doit-on pas m'envoyer à la cour d'Espagne, et réserver à votre roi un droit qui n'appartient qu'à lui?—Croyez-moi, les moments sont chers, poursuivit Requelme: écoutez cet homme pieux et sage, qui s'intéresse à vos malheurs.» Valverde alors prit la parole. «Ne voulez-vous point, lui dit-il, adorer le Dieu des chrétiens?—Assurément, dit le malheureux prince, si ce Dieu, comme on nous l'annonce, est un Dieu bienfaisant, un Dieu puissant et juste, si la nature est son ouvrage, si le soleil lui-même est un de ses bienfaits, je l'adore avec la nature. Quel ingrat, ou quel insensé peut lui refuser son amour?—Et vous désirez d'être instruit, lui demande encore le perfide, des saintes vérités qu'il nous a révélées, de connaître son culte et de suivre sa loi?—Je le désire avec ardeur, répond l'Inca; je vous l'ai dit. Impatient d'ouvrir les yeux à la lumière, que l'on m'éclaire, et je croirai.—Grâces au ciel, reprit Valverde, le voilà disposé comme je souhaitais. Implorez-le donc à genoux ce Dieu de bonté, de clémence; et recevez l'eau salutaire qui régénère ses enfants.» L'Inca, d'un esprit humble et d'une volonté docile, s'incline et reçoit à genoux l'eau sainte du baptême. «Le ciel est ouvert, dit Valverde, et les moments sont précieux.» A l'instant il fait signe à ses deux satellites; et le lien fatal étouffe les derniers soupirs de l'Inca.
Ce fut par les cris lamentables de ses enfants et de leurs mères, que la nouvelle de sa mort se répandit au lever du jour. Quelques Espagnols en frémirent; mais la multitude applaudit à l'audace des assassins; et l'on crut faire assez que de laisser la vie aux enfants et aux femmes de ce malheureux prince, abandonnés, dès ce moment, à la pitié des Indiens.
Pizarre, indigné, rebuté, las de lutter contre le crime, après avoir chargé de malédictions ces exécrables assassins et leurs partisans fanatiques, se retira dans la ville des rois[169], qui commençait à s'élever. La licence, le brigandage, la rapacité furieuse, le meurtre et le saccagement furent sans frein; l'on ne vit plus, sur la surface de ce continent, que des peuplades d'Indiens tomber, en fuyant, dans les piéges et sous le fer des Espagnols. Des bords du Mexique arriva ce même Alvarado, cet ami de Cortès, ce fléau des deux Amériques. Rival des nouveaux conquérants, il vint se jeter sur leur proie, et s'assouvir d'or et de sang. Dans toute l'étendue de cet empire immense, tout fut ravagé, dévasté. Une multitude innombrable d'Indiens fut égorgée; presque tout le reste enchaîné, alla périr dans les creux des mines, et envia mille fois le sort de ceux qu'on avait massacrés.
[169] Lima.
Enfin quand ces loups dévorants se furent enivrés du carnage des Indiens, leur rage forcenée se tourna contre eux-mêmes. Le cri du sang d'Ataliba s'était élevé jusques au ciel. Presque tous ceux qui avaient contribué au crime de sa mort, en portèrent la peine; et tandis que les uns, pris par les Indiens dans des lieux écartés, expiraient sous le nœud fatal, les autres, justes une fois, s'égorgèrent entre eux. L'exécrable Valverde[170], en menant une bande de ces brigands à la poursuite des Indiens qui s'étaient sauvés dans les bois, tombe aux mains des anthropophages, et brûlé, déchiré vivant, dévoré par lambeaux avant que d'expirer, il meurt, le blasphème à la bouche, dans la rage et le désespoir. Parjure et traître[171] envers Pizarre, Almagre fut puni du plus honteux supplice; et sa lâcheté mit le comble au juste opprobre de sa mort. Pizarre, dont le crime était d'avoir ouvert la barrière à tant de forfaits, Pizarre, trahi par les siens, mourut assassiné. Accablé sous le nombre, il succomba, mais en grand homme qui dédaignait la vie et qui bravait la mort. La guerre, après lui, s'alluma entre ses rivaux et ses frères. Cusco, saccagée et déserte, vit ses plaines jonchées des corps de ses tyrans. Les flots de l'Amazone furent rougis du sang de ceux qu'elle avait vus désoler ses rivages; et le fanatisme, entouré de massacres et de débris, assis sur des monceaux de morts, promenant ses regards sur de vastes ruines, s'applaudit, et loua le ciel d'avoir couronné ses travaux.
[170] Ici la vérité ferait horreur; j'y substitue la justice.
[171] Almagre avait juré de nouveau, sur une hostie consacrée, de ne rien entreprendre sur les droits de Pizarre, et sa promesse avait été énoncée en ces termes: Seigneur, si je viole le serment que je fais ici, je veux que tu me confondes et que tu me punisses dans mon corps et dans mon ame. Il fut parjure à ce serment.
FIN DES INCAS.