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Œuvres complètes - Volume 1 / Poèmes Saturniens, Fêtes Galantes, Bonne chanson, Romances sans paroles, Sagesse, Jadis et naguère cover

Œuvres complètes - Volume 1 / Poèmes Saturniens, Fêtes Galantes, Bonne chanson, Romances sans paroles, Sagesse, Jadis et naguère

Chapter 20: SCÈNE IX
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About This Book

A lyric collection moves between melancholy and musical refinement, presenting short poems that register yearning, resignation, and sensual memory. Many pieces evoke nature, evening light, and urban shadows while meditating on love, regret, and the poet's vocation. Classical and exotic allusions, formal variety, and sonorous rhythms create an atmosphere of elegiac intimacy and ironic detachment. The sequence alternates vivid sensory detail with reflective prologues and concise narrative lyrics, balancing dreamlike reverie, playful gallantry, and moments of moral fatigue.

Et puisqu'en ce conflit où chacun se rebiffe

Chloris aussi veut bien m'avoir pour hippogriffe

De ses rêves devers la lune ou bien ailleurs,

Me voici tout bridé, couvert d'ailleurs de fleurs

Charmantes aux odeurs puissantes et divines

Dont je sentirai tôt ou lard les épines,

(A Chloris)

Madame, n'est-ce pas?

CHLORIS

Taisez-vous et m'aimez.

Adieu, Sylvandre!

ROSALINDE

Adieu, Myrtil!

MYRTIL, à Rosalinde.

Est-ce à jamais?

SYLVANDRE, à Chloris.

C'est pour toujours!

ROSALINDE

Adieu, Myrtil!

CHLORIS

Adieu, Sylvandre!

(Sortent Sylvandre et Rosalinde).


SCÈNE VII

MYRTIL, CHLORIS

CHLORIS

C'est donc que vous avez de l'amour à revendre

Pour, le joug d'une amante irritée écarté,

Vous tourner aussitôt vers ma faible beauté?

MYRTIL

Croyez-vous qu'elle soit à ce point offensée?

CHLORIS

Qui? ma beauté?

MYRTIL

Non. L'autre...

CHLORIS

Ah!—J'avais la pensée

Bien autre part, je vous l'avoue, et m'attendais

A quelque madrigal un peu compliqué, mais

Sans doute, vous voulez parler de Rosalinde

Et de courroux auquel son coeur crispé se guinde...

N'en doutez pas, elle est vexée horriblement.

MYRTIL

En êtes-vous bien sûre?

CHLORIS

Ah! ça, pour un amant

Tout récemment élu, sur sa chaude supplique

Encore! et clans un tel concours mélancolique

Malgré qu'un tant soit peu plaisant d'événements,

Ne pouvez-vous pas mieux employer les moments

Premiers de nos premiers amours, ô cher Thésée,

Qu'à vous préoccuper d'Ariane laissée?

—Mais taisons cela, quitte à plus lard en parler.—

Eh oui, là je vous jure, à ne vous rien céler,

Que Rosalinde éprise encor d'un infidèle,

Trépigne, peste, enrage, et sa rancoeur est telle

Qu'elle m'en a pris mon Sylvandre de dépit.

MYRTIL

Et vous regrettez fort Sylvandre?

CHLORIS

Mal lui prit,

Que je crois, de tomber sur votre ancienne amie?

MYRTIL

Et pourquoi?

CHLORIS

Faux naïf! je ne le dirai mie,

MYRTIL

Mais regrettez-vous fort Sylvandre?

CHLORIS

M'aimez-vous,

Vous?

MYRTIL

Vos yeux sont si beaux, votre...

CHLORIS

Êtes-vous jaloux

De Sylvandre?

MYRTIL, très vivement.

O oui!

(Se reprenant.)

Mais au passé, chère belle.

CHLORIS

Allons, un tel aveu, bien que tardif, s'appelle

Une galanterie, et je l'admets ainsi

Donc vous m'aimez?

MYRTIL, distrait, après un silence.

O oui!

CHLORIS.

Quel amoureux transi

Vous seriez si d'ailleurs vous l'étiez de moi!

MYRTIL, même jeu que précédemment.

Douce

Amie!

CHLORIS

Ah! que c'est froid! «Douce amie!» Il vous trousse

Un compliment banal et prend un air vainqueur!

J'aurai longtemps vos «oui» de tantôt sur le coeur.

MYRTIL, indolemment.

Permettez...

CHLORIS

Mais voici Rosalinde et Sylvandre.

MYRTIL, comme réveillé en sursaut.

Rosalinde!

CHLORIS

Et Sylvandre. Et quel besoin de fendre

Ainsi l'air de vos bras en façon de moulin?

Ils débusquent. Tournons vite le terre-plein

Et vidons, s'il vous plaît, ailleurs celle querelle.

(Ils sortent.)


SCÈNE VIII

SYLVANDRE, ROSALINDE

SYLVANDRE

Et voilà mon histoire en deux mots.

ROSALINDE

Elle est telle

Que j'y lis à l'envers l'histoire de Myrtil.

Par un pressentiment inquiet et subtil

Vous redoutez l'amour qui venait et sa lèvre

Aux baisers inconnus encore, et lui qu'enfièvre

Le souvenir d'un vieil amour désenlacé,

Stupide autant qu'ingrat, il a peur du passé,

Et tous deux avez tort, allez Sylvandre.

SYLVANDRE

Dites

Qu'il a tort...

ROSALINDE

Non, tous deux, et vous n'êtes pas quittes,

Et tous deux souffrirez, et ce sera bien fait.

SYLVANDRE

Après tout je ne vois que très mal mon forfait,

Et j'ignore très bien quel sera mon martyre.

(Minaudant.)

A moins que votre coeur...

ROSALINDE

Vous avez tort de rire.

SYLVANDRE

Je ne ris pas, je dis posément d'une part

Que je ne crois point tant criminel mon départ

D'avec Chloris, coquette aimable mais sujette

A caution, et puis, d'autre part, je projette

D'être heureux avec vous qui m'avez bien voulu

Recueillir quand brisé, désemparé, moulu,

Berné par ma maîtresse et planté là par elle

J'allais probablement me brûler la cervelle

Si j'avais eu quelque arme à feu sous mes dix doigts.

Oui je vais vous aimer, je le veux (je le dois

En outre), je vais vous aimer à la folie...

Donc, arrière regrets, dépit, mélancolie!

Je serai votre chien féal, ton petit loup

Bien doux...

ROSALINDE

Vous avez tort de rire, encore un coup.

SYLVANDRE

Encore un coup, je ne ris pas. Je vous adore,

J'idolâtre ta voix si tendrement sonore;

J'aime vos pieds, petits à tenir dans la main,

Qui font un bruit mignard et gai sur le chemin

Et luisent, rêves blancs, sous les pompons des mules.

Quand les grands yeux, de qui les astres sont émules,

Abaissent jusqu'à nous leurs aimables rayons,

Comparable à ces fleurs d'été que nous voyons

Tourner vers le soleil leur fidèle corolle,

Lors je tombe en extase et reste sans parole,

Sans vie et sans pensée, éperdu, fou, hagard,

Devant l'éclat charmant et fier de ton regard.

Je frémis à ton souffle exquis comme au veut l'herbe,

O ma charmante, ô ma divine, ô ma superbe,

Et mon âme palpite au bout de tes cils d'or...

—A propos, croyez-vous que Chloris m'aime encor?

ROSALINDE

Et si je le pensais?

SYLVANDRE

Question saugrenue

En effet!

ROSALINDE

Voulez-vous la vérité bien nue?

SYLVANDRE

Non! Que me fait? Je suis un sot, et me voici

Confus, et je vous aime uniquement.

ROSALINDE

Ainsi,

Cela vous est égal qu'il soit patent, palpable,

Évident que Chloris vous adore...

SYLVANDRE

Du diable

Si c'est possible! Elle! Elle! Allons donc!

(Soucieux, tout à coup, à part.)

Hélas!

ROSALINDE

Quoi,

Vous en doutez?

SYLVANDRE

Ce coeur volage suit sa loi,

Elle leurre à présent, Myrtil...

ROSALINDE, passionnément.

Elle le leurre.

Dites-vous? Mais alors il l'aime!...

SYLVANDRE

Que je meure

Si je comprends ce cri jaloux!

ROSALINDE

Ah! taisez-vous!

SYLVANDRE

Un trompeur! une folle!

ROSALINDE

Es-tu donc pas jaloux

De Myrtil, toi, hein, dis?

SYLVANDRE, comme frappé subitement d'une idée douloureuse.

Tiens! la fâcheuse idée

Mais c'est qu'oui! me voici l'âme tout obsédée...

ROSALINDE, presque joyeuse

Ah! vous êtes jaloux aussi, je savais bien!

SYLVANDRE, à part.

Feignons encor.

(A Rosalinde.)

Je vous jure qu'il n'en est rien

Et si vraiment je suis jaloux de quelque chose,

Le seul Myrtil du temps jadis en est la cause.

ROSALINDE

Trêve de compliments fastidieux. Je suis

Très triste, et vous aussi. Le but que je poursuis

Est le vôtre. Causons de nos deuils identiques.

Des malheureux ce sont, il paraît, les pratiques,

Cela, dit-on, console. Or nous aimons toujours

Vous Chloris, moi Myrtil, sans espoir de retours

Apparents. Entre nous la seule différence

C'est que l'on m'a trahie, et que votre souffrance

A vous vient de vous-même et n'est qu'un châtiment.

Ai-je tort?

SYLVANDRE

Vous lisez dans mon coeur couramment,

Chère Chloris, je t'ai méchamment méconnue!

Qui me rendra jamais la malice ingénue,

Et la gaîté si bonne, et ta grâce, et ton coeur?

ROSALINDE

Et moi, par un destin bien autrement moqueur,

Je pleure après Myrtil infidèle...

SYLVANDRE

Infidèle!

Mais c'est qu'alors Chloris l'aimerait. O mort d elle!

J'enrage et je gémis! Mais ne disiez-vous pas

Tantôt qu'elle m'aimait encore.—O cieux, là-bas,

Regardez, les voilà!

ROSALINDE

Qu'est-ce qu'ils vont se dire?

(Ils remontent le théâtre.)


SCÈNE IX

LES PRÉCÉDENTS, CHLORIS, MYRTIL

CHLORIS

Allons, encore un peu de franchise, beau sire

Ténébreux. Avouez votre cas tout à fait.

Le silence, n'est-il pas vrai? vous étouffait,

Et l'obligation banale où vous vous crûtes

D'imiter à tout bout de champ la voix des flûtes

Pour quelque madrigal bien fade à mon endroit

Vous étouffait, ainsi qu'un pourpoint trop étroit?

Votre coeur qui battait pour elle dut me taire

Par politesse et par prudence son mystère;

Mais à présent que j'ai presque tout deviné,

Pourquoi continuer ce mutisme obstiné?

Parlez d'elle, cela d'abord sera sincère.

Puis vous souffrirez moins, et, s'il est nécessaire

De vous intéresser aux souffrances d'autrui,

J'ai besoin en retour de vous parler de lui.

MYRTIL

Et quoi, vous aussi, vous?

CHLORIS

Moi-même, hélas! moi-même,

Puis-je encore espérer que mon bien-aimé m'aime?

Nous étions tous les deux, Sylvandre, si bien faits

L'un pour l'autre! Quel sort jaloux, quel dieu mauvais

Fit ce malentendu cruel qui nous sépare?

Hélas! il fut frivole encor plus que barbare,

Et son esprit surtout fit que son coeur pécha.

MYRTIL

Espérez, car peut-être il se repent déjà,

Si j'en juge d'après mes remords...

(Il sanglote.)

Et mes larmes.

(Sylvandre et Rosine se pressent la main.)

ROSALINDE, survenant.

Les pleurs délicieux! Cher instant plein de charmes!

MYRTIL

C'est affreux!

CHLORIS

O douleur!

ROSALINDE, sur la pointe du pied et très bas.

Chloris!

CHLORIS

Vous étiez là?

ROSALINDE

Le sort capricieux qui nous désassembla

A remis, faisant trêve à son ire inhumaine,

Sylvandre en bonnes mains, et je vous le ramène

Jurant son grand serment qu'on ne l'y prendrait plus.

Est-il trop tard?

SYLVANDRE, à Chloris.

O point de refus absolus!

De grâce ayez pitié quelque peu. La vengeance

Suprême, c'est d'avoir un aspect d'indulgence,

Punissez-moi sans trop de justice et daignez

Ne me point accabler de traits plus indignés

Que n'en méritent,—non mes crimes,—mais ma tête

Folle, mais mon coeur faible et lâche...

(Il tombe à genoux.).

CHLORIS

Êtes-vous bête?

Relevez-vous, je suis trop heureuse à présent

Pour vous dire quoi que ce soit de déplaisant,

Et je jette à ton cou mes bras de lierre.

Nous nous expliquerons plus tard (Et ma première

Querelle et mon premier reproche seront pour

L'air de doute dont tu reçus mon pauvre amour

Qui, s'il a quelques tours étourdis et frivoles,

N'en est pas moins, par ses apparences folles,

Quelque chose de tout dévoué pour toujours).

Donc, chassons ce nuage, et reprenons le cours

De la charmante ivresse où s'exalta notre âme.

(A Rosalinde.)

Et quant à vous, soyez sûre, bonne Madame,

De notre amitié franche, et baisez votre soeur.

(Les deux femmes s'embrassent.)

SYLVANDRE

O si joyeuse avec toute douceur!

ROSALINDE, à Myrtil.

Que diriez-vous, Myrtil, si je faisais comme elle?

MYRTIL

Dieu! elle a pardonné, clémente autant que belle.

(A Rosalinde.)

O laissez-moi baiser vos mains pieusement!

ROSALINDE

Voilà qui finit bien et c'est un cher moment

Que celui-ci. Sans plus parler de ces tristesses,

Soyons heureux.

(A Chloris et à Sylvandre.)

Sachez enlacer vos jeunesses.

Doux amis, et joyeux que vous êtes, cueillez

La fleur rouge de vos baisers ensoleillés.

(Se tournant vers Myrtil.)

Pour nous, amants anciens sur qui gronde la vie,

Nous vous admirerons sans vous porter envie,

Ayant, nous, nos bonheurs discrets d'après-midi,

(Tous les personnages de la scène 1ère reviennent
se grouper comme au lever du rideau
)

Et voyez, aux rayons du soleil attiédi,

Voici tous nos amis qui reviennent des danses

Comme pour recevoir nos belles confidences.


SCÈNE X

Tous, groupés comme ci-dessus.

MEZZETIN, chantant.

Va! sans nul autre souci

Que de conserver ta joie!

Fripe les jupes de soie

Et goûte les vers aussi.

La morale la meilleure,

En ce monde où les plus fous

Sont les plus sages de tous,

C'est encor d'oublier l'heure.

Il s'agit de n'être point

Mélancolique et morose.

La vie est-elle une chose

Grave et ruelle à ce point?

(La toile tombe.)



VERS JEUNES


LE SOLDAT LABOUREUR

A Edmond Lepelletier.

Or ce vieillard était horrible: un de ses yeux,

Crevé, saignait, tandis que l'autre, chassieux,

Brutalement luisait sous son sourcil en brosse;

Les cheveux se dressaient d'une façon féroce,

Blancs, et paraissaient moins des cheveux que des crins;

Le vieux torse solide encore sur les reins,

Comme au ressouvenir des balles affrontées,

Cambré, contrariait les épaules voûtées;

La main gauche avait l'air de chercher le pommeau

D'un sabre habituel et dont le long fourreau

Semblait, s'embarrassant avec la sabretache,

Gêner la marche et vers la tombante moustache

La main droite parfois montait, la rebroussant.

Il était grand et maigre et jurait en toussant.

Fils d'un garçon de ferme et d'une lavandière,

Le service à seize ans le prit. Il fit entière

La campagne d'Égypte. Austerlitz, Iéna,

Le virent. En Espagne un moine l'éborgna:

—Il tua le bon père et lui vola sa bourse,—

Par trois fois traversa la Prusse au pas de course,

En Hesse eut une entaille épouvantable au cou,

Passa brigadier lors de l'entrée à Moscou,

Obtint la croix et fut de toutes les défaites

D'Allemagne et de France, et gagna dans ces fêtes

Trois blessures, plus un brevet de lieutenant

Qu'il résigna bientôt, les Bourbons revenant,

A Mont-Saint-Jean, bravant la mort qui l'environne.

Dit un mot analogue à celui de Cambronne;

Puis, quand pour un second exil et le tombeau,

La Redingote grise et le petit Chapeau

Quittèrent à jamais leur France tant aimée

Et que l'on eut, hélas! dissout la grande armée,

Il revint au village, étonné du clocher.

Presque forcé pendant un an de se cacher,

Il braconna pour vivre, et quand des temps moins rudes

L'eurent, sans le réduire à trop de platitudes,

Mis à même d'écrire en hauts lieux à l'effet

D'obtenir un secours d'argent qui lui fut fait,

Logea moyennant deux cents francs par an chez une

Parente qu'il avait, dont toute la fortune

Consistait en un champ cultivé par ses fieux,

L'un marié depuis longtemps et l'autre vieux

Garçon encore, et là notre foudre de guerre

Vivait, et bien qu'il fût tout le jour sans rien faire

Et qu'il eût la charrue et la terre en horreur,

C'était ce qu'on appelle un soldat laboureur.

Toujours levé des l'aube et la pipe à la bouche

Il allait et venait, engloutissait, farouche,

Des verres d'eau-de-vie et parfois s'enivrait,

Les dimanches tirait à l'arc au cabaret,

Après dîner faisait un quart d'heure sans faute

Sauter sur ses genoux les garçons de son hôte

Ou bien leur apprenait l'exercice et comment

Un bon soldat ne doit songer qu'au fourniment.

Le soir il voisinait, tantôt pinçant les filles,

Habitude un peu trop commune aux vieux sondrilles,

Tantôt, geste ample et voix forte qui dominait

Le grillon incessant derrière le chenêt,

Assis auprès d'un feu de sarments qu'on entoure

Confusément disait l'Elster, l'Estramadoure,

Smolensk, Dresde, Lutzen et les ravins vosgeois

Devant quatre ou cinq gars attentifs et narquois

S'exclamant et riant très fort aux endroits farces.

Canonnade compacte et fusillade éparse,

Chevaux éventrés, coups de sabre, prisonniers

Mis à mal entre deux batailles, les derniers

Moments d'un officier ajusté par derrière,

Qui se souvient et qu'on insulte, la barrière

Clichy, les alliés jetés au fond des puits,

La fuite sur la Loire et la maraude, et puis

Les femmes que l'on force après les villes prises,

Sans choix souvent, si bien qu'on a des mèches grises

Aux mains et des dégoûts au coeur après l'ébat

Quand passe le marchef ou que le rappel bat,

Puis encore, les camps levés et les déroutes.

Toutes ces gaîtés, tous ces faits d'armes et toutes

Ces gloires défilaient en de longs entretiens,

Entremêlés de gros jurons très peu chrétiens

Et de grands coups de poing sur les cuisses voisines.

Les femmes cependant, soeurs, mères et cousines,

Pleuraient et frémissaient un peu, conformément

A l'usage, tout en se disant: «Le vieux ment.»

Et les hommes fumaient et crachaient dans la cendre.

Et lui qui quelquefois voulait bien condescendre

A parler discipline avec ces bons lourdauds

Se levait, à grands pas marchait, les mains au dos,

Et racontait alors quelque fait politique

Dont il se proclamait le témoin authentique,

La distribution des Aigles, les Adieux,

Le Sacre et ce Dix-huit Brumaire radieux,

Beau jour où le soldat qu'un bavard importune

Brisa du même coup orateurs et tribune,

Où le dieu Mars mis par la Chambre hors la Loi

Mit la Loi hors la Chambre et, sans dire pourquoi,

Balaya du pouvoir tous ces ergoteurs glabres,

Tous ces législateurs qui n'avaient pas de sabres!

Tel parlait et faisait le grognard précité

Qui mourut centenaire à peu près l'autre été.

Le maire conduisit le deuil au cimetière.

Un feu de peloton fut tiré sur la bière

Par le garde champêtre et quatorze pompiers,

Dont sept revinrent plus ou moins estropiés

A cause des mauvais fusils de la campagne.

Un tertre qu'une pierre assez grande accompagne

Et qu'orne un saule en pleurs est l'humble monument

Où notre héros dort perpétuellement.

De plus, suivant le voeu dernier du camarade,

On grava sur la pierre, après ses noms et grade,

Ces mots que tout Français doit lire en tressaillant:

«Amour à la plus belle et gloire au plus vaillant.»


LES LOUPS


Parmi l'obscur champ de bataille

Rôdant sans bruit sous le ciel noir,

Les loups obliques font ripaille

Et c'est plaisir que de les voir,

Agiles, les yeux verts, aux pattes

Souples sur les cadavres mous,

—Gueules vastes et têtes plates—

Joyeux, hérisser leurs poils roux.

Un rauquement rien moins que tendre

Accompagne les dents mâchant,

Et c'est plaisir que de l'entendre,

Cet hosannah vil et méchant:

—«Chair entaillée et sang qui coule,

Les héros ont du bon vraiment.

La faim repue et la soif soûle

Leur doivent bien ce compliment.

«Mais aussi, soit dit sans reproche,

Combien de peines et de pas

Nous a coûtés leur seule approche,.

On ne l'imaginerait pas.

«Dès que, sans pitié ni relâches,

Sonnèrent leurs pas fanfarons,

Nos coeurs de fauves et de lâches,

A la fois gourmands et poltrons,

«Pressentant la guerre et la proie

Pour maintes nuits et pour maints jours

Battirent de crainte et de joie

A l'unisson de leurs tambours.

«Quand ils apparurent ensuite

Tout étincelants de mêlai,

Oh! quelle peur et quelle fuite

Vers la femelle, au bois natal!

«Ils allaient fiers, les jeunes hommes,

Calmes sous leur drapeau flottant,

Et plus forts que nous ne le sommes

Ils avaient l'air très doux pourtant.

«Le fer terrible de leurs glaives

Luisait moins encor que leurs yeux,

Où la candeur d'augustes rêves

Éclatait en regards joyeux.

«Leurs cheveux que le vent fouette

Sous leurs casques battaient, pareils

Aux ailes de quelque mouette,

Pales avec des tons vermeils.

«Ils chantaient des choses hautaines!

Ça parlait de libres combats,

D'amour, de brisements de chaînes

Et de mauvais dieux mis à bas.—

«Ils passèrent. Quand leur cohorte

Ne fut plus là-bas qu'un point bleu,

Nous nous arrangeâmes en sorte

De les suivre en nous risquant peu.

«Longtemps, longtemps rasant la terre,

Discrets, loin derrière eux, tandis

Qu'ils allaient au pas militaire,

Nous marchâmes par rang de dix.

«Passant les fleuves à la nage

Quand ils avaient rompu les ponts,

Quelques herbes pour tout carnage,

N'avançant que par faibles bonds,

«Perdant à tout moment haleine...

Enfin une nuit ces démons

Campèrent au fond d'une plaine

Entre des forêts et des monts,

«Là nous les guettâmes à l'aise,

Car ils dormaient pour la plupart.

Nos yeux pareils à de la braise

Brillaient autour de leur rempart,

«Et le bruit sec de nos dents blanches

Qu'attendaient des festins si beaux

Faisait cliqueter dans les branches

Le bec avide des corbeaux.

«L'aurore éclate. Une fanfare

Épouvantable met sur pied

La troupe entière qui s'effare.

Chacun s'équipe comme il sied.

«Derrière les hautes futaies

Nous nous sommes dissimulés

Tandis que les prochaines haies

Cachent les corbeaux affolés.

«Le soleil qui monte commence

A brûler. La terre a frémi.

Soudain une clameur immense

A retenti. C'est l'ennemi!

«C'est lui, c'est lui! Le sol résonne

Sous les pas durs des conquérants.

Les polémarques en personne

Vont et viennent le long des rangs.

«Et les lances et les épées

Parmi les plis des étendards

Flambent entre les échappées

De lumières et de brouillards.

«Sur ce, dans ses courroux épiques.

La jeune bande s'avança,

Gaie et sereine sous les piques,

Et la bataille commença.

«Ah! ce fut une chaude affaire:

Cris confus, choc d'armes, le tout

Pendant une journée entière,

Sous l'ardeur rouge d'un ciel d'août.

«Le soir.—Silence et calme. A peine

Un vague moribond tardif

Crachant sa douleur et sa haine

Dans un hoquet définitif;

«A peine, au lointain gris, le triste

Appel d'un clairon égaré.

Le couchant d'or et d'améthyste

S'éteint et brunit par degré.

«La nuit tombe. Voici la lune!

Elle cache et montre à moitié

Sa face hypocrite comme une

Complice feignant la pitié.

«Nous autres qu'un tel souci laisse

Et laissera toujours très cois,

Nous n'avons pas cette faiblesse,

Car la faim nous chasse du bois,

«Et nous avons de quoi repaître

Cet impérial appétit,

Le champ de bataille sans maître

N'étant ni vide ni petit.

«Or, sans plus perdre en phrases vaines

Dont quelque sot serait jaloux

Cette façon de grasses aubaines,

Buvons et mangeons, nous, les Loups!»


LA PUCELLE

A Robert Caze.

Quand déjà pétillait et flambait le bûcher,

Jeanne qu'assourdissait le chant brutal des prêtres,

Sous tous ces yeux dardés de toutes ces fenêtres

Sentit frémir sa chair et son âme broncher.

Et semblable aux agneaux que revend au boucher

Le pâtour qui s'en va sifflant des airs champêtres,

Elle considéra les choses et les êtres

Et trouva son seigneur bien ingrat et léger.

«C'est mal, gentil Bâtard, doux Charles, bon Xaintrailles,

De laisser les Anglais faire ces funérailles

A qui leur fit lever le siège d'Orléans.»

Et la Lorraine, au seul penser de cette injure,

Tandis que l'étreignait la mort des mécréants,

Las! pleura comme eût fait une autre créature.


L'ANGELUS DU MATIN

A Léon Vanier.

Fauve avec des tons d'écarlate,

Une aurore de fin d'été

Tempétueusement éclate

A l'horizon ensanglanté.

La nuit rêveuse, bleue et bonne,

Pâlit, scintille et fond en l'air,

Et l'ouest dans l'ombre qui frissonne

Se teinte au bord de rose clair.

La plaine brille au loin et fume.

Un oblique rayon venu

Du soleil surgissant allume

Le fleuve comme un sabre nu.

Le bruit des choses réveillées

Se marie aux brouillards légers

Que les herbes et les feuillées

Ont subitement dégagés.

L'aspect vague du paysage

S'accentue et change à foison.

La silhouette d'un village

Paraît.—Parfois une maison

Illumine sa vitre et lance

Un grand éclair qui va chercher

L'ombre du bois plein de silence.

Ça et là se dresse un clocher.

Cependant, la lumière accrue

Frappe dans les sillons les socs

Et voici que claire, bourrue,

Despotique, la voix des coqs

Proclamant l'heure froide et grise

Du pain mangé sans faim, des yeux

Frottés que flagelle la bise

Et du grincement des moyeux,

Fait sortir des toits la fumée,

Aboyer les chiens en fureur,

Et par la pente accoutumée

Descendre le lourd laboureur,

Tandis qu'un choeur de cloches dures,

Dans le grandissement du jour,

Monte, aubade franche d'injures,

A l'adresse du Dieu d'amour!


LA SOUPE DU SOIR

A J.-K. Huysmans.

Il fait nuit dans la chambre étroite et froide où l'homme

Vient de rentrer, couvert de neige, en blouse, et comme

Depuis trois jours il n'a pas prononcé deux mots,

La femme a peur et fait des signes aux marmots.

Un seul lit, un bahut disloqué, quatre chaises,

Des rideaux jadis blancs conchiés des punaises,

Une table qui va s'écroulant d'un côté,—

Le tout navrant avec un air de saleté.

L'homme, grand front, grands yeux pleins d'une sombre flamme,

A vraiment des lueurs d'intelligence et d'âme,

Et c'est ce qu'on appelle un solide garçon.

La femme, jeune encore, est belle à sa façon.

Mais la Misère a mis sur eux sa main funeste,

Et perdant par degrés rapides ce qui reste

En eux de tristement vénérable et d'humain,

Ce seront la femelle et le mâle, demain.

Tous se sont attablés pour manger de la soupe

Et du boeuf, et ce tas sordide forme un groupe

Dont l'ombre à l'infini s'allonge tout autour

De la chambre, la lampe étant sans abat-jour.

Les enfants sont petits et pâles, mais robustes

En dépit des maigreurs saillantes de leurs bustes,

Qui disent les hivers passés sans feu souvent

Et les étés subits dans un air étouffant.

Non loin d'un vieux fusil rouillé qu'un clou supporte

Et que la lampe fait luire d'étrange sorte,

Quelqu'un qui chercherait longtemps dans ce retrait

Avec l'oeil d'un agent de police verrait

Empilés dans le fond de la boiteuse armoire

Quelques livres poudreux de «science» et «d'histoire»,

Et, sous le matelas, cachés avec grand soin,

Des romans capiteux cornés à chaque coin.

Ils mangent cependant. L'homme, morne et farouche,

Porte la nourriture écoeurante à sa bouche

D'un air qui n'est rien moins nonobstant que soumis,

Et son euslache semble à d'autres soins promis.

La femme pense à quelque ancienne compagne,

Laquelle a tout, voiture et maison de campagne,

Tandis que les enfants, leurs poings dans leurs yeux clos,

Ronflant sur leur assiette, imitent des sanglots.


LES VAINCUS

A Louis-Xavier de Ricard.


I


La Vie est triomphante et l'Idéal est mort,

Et voilà que, criant sa joie au vent qui passe,

Le cheval enivré du vainqueur broie et mord

Nos frères, qui du moins tombèrent avec grâce,

Et nous que la déroute a fait survivre, hélas!

Les pieds meurtris, les yeux troublés, la tête lourde,

Saignants, veules, fangeux, déshonorés et las,

Nous allons, étouffant mal une plainte sourde,

Nous allons, au hasard du soir et du chemin,

Comme les meurtriers et comme les infâmes,

Veufs, orphelins, sans toit, ni fils, ni lendemain,

Aux lueurs des forêts familières en flammes!

Ah! puisque notre sort est bien complet, qu'enfin

L'espoir est aboli, la défaite certaine,

Et que l'effort le plus énorme serait vain,

Et puisque c'en est fait, de notre haine,

Nous n'avons plus, à l'heure où tombera la nuit,

Abjurant tout risible espoir de funérailles,

Qu'à nous laisser mourir obscurément, sans bruit,

Comme il sied aux vaincus des suprêmes batailles.

II


Une faible lueur palpite à l'horizon

Et le vent glacial qui s'élève redresse

Le feuillage des bois elles fleurs du gazon;

C'est l'aube! tout renaît sous sa froide caresse.

De fauve l'Orient devient rose, et l'argent

Des astres va bleuir dans l'azur qui se dore;

Le coq chante, veilleur exact et diligent;

L'alouette a volé stridente: c'est l'aurore!

Éclatant, le soleil surgit: c'est le matin!

Amis, c'est le matin splendide dont la joie

Heurte ainsi notre lourd sommeil, et le festin

Horrible des oiseaux et des bêtes de proie.

O prodige! en nos coeurs le frisson radieux

Met à travers l'éclat subit de nos cuirasses,

Avec un violent désir de mourir mieux,

La colère et l'orgueil anciens des bonnes races.

Allons, debout! allons, allons! debout, debout!

Assez comme cela de hontes et de trêves!

Au combat, au combat! car notre sang qui bout

A besoin de fumer sur la pointe des glaives!