Et puisqu'en ce conflit où chacun se rebiffe
Chloris aussi veut bien m'avoir pour hippogriffe
De ses rêves devers la lune ou bien ailleurs,
Me voici tout bridé, couvert d'ailleurs de fleurs
Charmantes aux odeurs puissantes et divines
Dont je sentirai tôt ou lard les épines,
(A Chloris)
Madame, n'est-ce pas?
CHLORIS
Taisez-vous et m'aimez.
Adieu, Sylvandre!
ROSALINDE
Adieu, Myrtil!
MYRTIL, à Rosalinde.
Est-ce à jamais?
SYLVANDRE, à Chloris.
C'est pour toujours!
ROSALINDE
Adieu, Myrtil!
CHLORIS
Adieu, Sylvandre!
(Sortent Sylvandre et Rosalinde).
SCÈNE VII
MYRTIL, CHLORIS
CHLORIS
C'est donc que vous avez de l'amour à revendre
Pour, le joug d'une amante irritée écarté,
Vous tourner aussitôt vers ma faible beauté?
MYRTIL
Croyez-vous qu'elle soit à ce point offensée?
CHLORIS
Qui? ma beauté?
MYRTIL
Non. L'autre...
CHLORIS
Ah!—J'avais la pensée
Bien autre part, je vous l'avoue, et m'attendais
A quelque madrigal un peu compliqué, mais
Sans doute, vous voulez parler de Rosalinde
Et de courroux auquel son coeur crispé se guinde...
N'en doutez pas, elle est vexée horriblement.
MYRTIL
En êtes-vous bien sûre?
CHLORIS
Ah! ça, pour un amant
Tout récemment élu, sur sa chaude supplique
Encore! et clans un tel concours mélancolique
Malgré qu'un tant soit peu plaisant d'événements,
Ne pouvez-vous pas mieux employer les moments
Premiers de nos premiers amours, ô cher Thésée,
Qu'à vous préoccuper d'Ariane laissée?
—Mais taisons cela, quitte à plus lard en parler.—
Eh oui, là je vous jure, à ne vous rien céler,
Que Rosalinde éprise encor d'un infidèle,
Trépigne, peste, enrage, et sa rancoeur est telle
Qu'elle m'en a pris mon Sylvandre de dépit.
MYRTIL
Et vous regrettez fort Sylvandre?
CHLORIS
Mal lui prit,
Que je crois, de tomber sur votre ancienne amie?
MYRTIL
Et pourquoi?
CHLORIS
Faux naïf! je ne le dirai mie,
MYRTIL
Mais regrettez-vous fort Sylvandre?
CHLORIS
M'aimez-vous,
Vous?
MYRTIL
Vos yeux sont si beaux, votre...
CHLORIS
Êtes-vous jaloux
De Sylvandre?
MYRTIL, très vivement.
O oui!
(Se reprenant.)
Mais au passé, chère belle.
CHLORIS
Allons, un tel aveu, bien que tardif, s'appelle
Une galanterie, et je l'admets ainsi
Donc vous m'aimez?
MYRTIL, distrait, après un silence.
O oui!
CHLORIS.
Quel amoureux transi
Vous seriez si d'ailleurs vous l'étiez de moi!
MYRTIL, même jeu que précédemment.
Douce
Amie!
CHLORIS
Ah! que c'est froid! «Douce amie!» Il vous trousse
Un compliment banal et prend un air vainqueur!
J'aurai longtemps vos «oui» de tantôt sur le coeur.
MYRTIL, indolemment.
Permettez...
CHLORIS
Mais voici Rosalinde et Sylvandre.
MYRTIL, comme réveillé en sursaut.
Rosalinde!
CHLORIS
Et Sylvandre. Et quel besoin de fendre
Ainsi l'air de vos bras en façon de moulin?
Ils débusquent. Tournons vite le terre-plein
Et vidons, s'il vous plaît, ailleurs celle querelle.
(Ils sortent.)
SCÈNE VIII
SYLVANDRE, ROSALINDE
SYLVANDRE
Et voilà mon histoire en deux mots.
ROSALINDE
Elle est telle
Que j'y lis à l'envers l'histoire de Myrtil.
Par un pressentiment inquiet et subtil
Vous redoutez l'amour qui venait et sa lèvre
Aux baisers inconnus encore, et lui qu'enfièvre
Le souvenir d'un vieil amour désenlacé,
Stupide autant qu'ingrat, il a peur du passé,
Et tous deux avez tort, allez Sylvandre.
SYLVANDRE
Dites
Qu'il a tort...
ROSALINDE
Non, tous deux, et vous n'êtes pas quittes,
Et tous deux souffrirez, et ce sera bien fait.
SYLVANDRE
Après tout je ne vois que très mal mon forfait,
Et j'ignore très bien quel sera mon martyre.
(Minaudant.)
A moins que votre coeur...
ROSALINDE
Vous avez tort de rire.
SYLVANDRE
Je ne ris pas, je dis posément d'une part
Que je ne crois point tant criminel mon départ
D'avec Chloris, coquette aimable mais sujette
A caution, et puis, d'autre part, je projette
D'être heureux avec vous qui m'avez bien voulu
Recueillir quand brisé, désemparé, moulu,
Berné par ma maîtresse et planté là par elle
J'allais probablement me brûler la cervelle
Si j'avais eu quelque arme à feu sous mes dix doigts.
Oui je vais vous aimer, je le veux (je le dois
En outre), je vais vous aimer à la folie...
Donc, arrière regrets, dépit, mélancolie!
Je serai votre chien féal, ton petit loup
Bien doux...
ROSALINDE
Vous avez tort de rire, encore un coup.
SYLVANDRE
Encore un coup, je ne ris pas. Je vous adore,
J'idolâtre ta voix si tendrement sonore;
J'aime vos pieds, petits à tenir dans la main,
Qui font un bruit mignard et gai sur le chemin
Et luisent, rêves blancs, sous les pompons des mules.
Quand les grands yeux, de qui les astres sont émules,
Abaissent jusqu'à nous leurs aimables rayons,
Comparable à ces fleurs d'été que nous voyons
Tourner vers le soleil leur fidèle corolle,
Lors je tombe en extase et reste sans parole,
Sans vie et sans pensée, éperdu, fou, hagard,
Devant l'éclat charmant et fier de ton regard.
Je frémis à ton souffle exquis comme au veut l'herbe,
O ma charmante, ô ma divine, ô ma superbe,
Et mon âme palpite au bout de tes cils d'or...
—A propos, croyez-vous que Chloris m'aime encor?
ROSALINDE
Et si je le pensais?
SYLVANDRE
Question saugrenue
En effet!
ROSALINDE
Voulez-vous la vérité bien nue?
SYLVANDRE
Non! Que me fait? Je suis un sot, et me voici
Confus, et je vous aime uniquement.
ROSALINDE
Ainsi,
Cela vous est égal qu'il soit patent, palpable,
Évident que Chloris vous adore...
SYLVANDRE
Du diable
Si c'est possible! Elle! Elle! Allons donc!
(Soucieux, tout à coup, à part.)
Hélas!
ROSALINDE
Quoi,
Vous en doutez?
SYLVANDRE
Ce coeur volage suit sa loi,
Elle leurre à présent, Myrtil...
ROSALINDE, passionnément.
Elle le leurre.
Dites-vous? Mais alors il l'aime!...
SYLVANDRE
Que je meure
Si je comprends ce cri jaloux!
ROSALINDE
Ah! taisez-vous!
SYLVANDRE
Un trompeur! une folle!
ROSALINDE
Es-tu donc pas jaloux
De Myrtil, toi, hein, dis?
SYLVANDRE, comme frappé subitement d'une idée douloureuse.
Tiens! la fâcheuse idée
Mais c'est qu'oui! me voici l'âme tout obsédée...
ROSALINDE, presque joyeuse
Ah! vous êtes jaloux aussi, je savais bien!
SYLVANDRE, à part.
Feignons encor.
(A Rosalinde.)
Je vous jure qu'il n'en est rien
Et si vraiment je suis jaloux de quelque chose,
Le seul Myrtil du temps jadis en est la cause.
ROSALINDE
Trêve de compliments fastidieux. Je suis
Très triste, et vous aussi. Le but que je poursuis
Est le vôtre. Causons de nos deuils identiques.
Des malheureux ce sont, il paraît, les pratiques,
Cela, dit-on, console. Or nous aimons toujours
Vous Chloris, moi Myrtil, sans espoir de retours
Apparents. Entre nous la seule différence
C'est que l'on m'a trahie, et que votre souffrance
A vous vient de vous-même et n'est qu'un châtiment.
Ai-je tort?
SYLVANDRE
Vous lisez dans mon coeur couramment,
Chère Chloris, je t'ai méchamment méconnue!
Qui me rendra jamais la malice ingénue,
Et la gaîté si bonne, et ta grâce, et ton coeur?
ROSALINDE
Et moi, par un destin bien autrement moqueur,
Je pleure après Myrtil infidèle...
SYLVANDRE
Infidèle!
Mais c'est qu'alors Chloris l'aimerait. O mort d elle!
J'enrage et je gémis! Mais ne disiez-vous pas
Tantôt qu'elle m'aimait encore.—O cieux, là-bas,
Regardez, les voilà!
ROSALINDE
Qu'est-ce qu'ils vont se dire?
(Ils remontent le théâtre.)
SCÈNE IX
LES PRÉCÉDENTS, CHLORIS, MYRTIL
CHLORIS
Allons, encore un peu de franchise, beau sire
Ténébreux. Avouez votre cas tout à fait.
Le silence, n'est-il pas vrai? vous étouffait,
Et l'obligation banale où vous vous crûtes
D'imiter à tout bout de champ la voix des flûtes
Pour quelque madrigal bien fade à mon endroit
Vous étouffait, ainsi qu'un pourpoint trop étroit?
Votre coeur qui battait pour elle dut me taire
Par politesse et par prudence son mystère;
Mais à présent que j'ai presque tout deviné,
Pourquoi continuer ce mutisme obstiné?
Parlez d'elle, cela d'abord sera sincère.
Puis vous souffrirez moins, et, s'il est nécessaire
De vous intéresser aux souffrances d'autrui,
J'ai besoin en retour de vous parler de lui.
MYRTIL
Et quoi, vous aussi, vous?
CHLORIS
Moi-même, hélas! moi-même,
Puis-je encore espérer que mon bien-aimé m'aime?
Nous étions tous les deux, Sylvandre, si bien faits
L'un pour l'autre! Quel sort jaloux, quel dieu mauvais
Fit ce malentendu cruel qui nous sépare?
Hélas! il fut frivole encor plus que barbare,
Et son esprit surtout fit que son coeur pécha.
MYRTIL
Espérez, car peut-être il se repent déjà,
Si j'en juge d'après mes remords...
(Il sanglote.)
Et mes larmes.
(Sylvandre et Rosine se pressent la main.)
ROSALINDE, survenant.
Les pleurs délicieux! Cher instant plein de charmes!
MYRTIL
C'est affreux!
CHLORIS
O douleur!
ROSALINDE, sur la pointe du pied et très bas.
Chloris!
CHLORIS
Vous étiez là?
ROSALINDE
Le sort capricieux qui nous désassembla
A remis, faisant trêve à son ire inhumaine,
Sylvandre en bonnes mains, et je vous le ramène
Jurant son grand serment qu'on ne l'y prendrait plus.
Est-il trop tard?
SYLVANDRE, à Chloris.
O point de refus absolus!
De grâce ayez pitié quelque peu. La vengeance
Suprême, c'est d'avoir un aspect d'indulgence,
Punissez-moi sans trop de justice et daignez
Ne me point accabler de traits plus indignés
Que n'en méritent,—non mes crimes,—mais ma tête
Folle, mais mon coeur faible et lâche...
(Il tombe à genoux.).
CHLORIS
Êtes-vous bête?
Relevez-vous, je suis trop heureuse à présent
Pour vous dire quoi que ce soit de déplaisant,
Et je jette à ton cou mes bras de lierre.
Nous nous expliquerons plus tard (Et ma première
Querelle et mon premier reproche seront pour
L'air de doute dont tu reçus mon pauvre amour
Qui, s'il a quelques tours étourdis et frivoles,
N'en est pas moins, par ses apparences folles,
Quelque chose de tout dévoué pour toujours).
Donc, chassons ce nuage, et reprenons le cours
De la charmante ivresse où s'exalta notre âme.
(A Rosalinde.)
Et quant à vous, soyez sûre, bonne Madame,
De notre amitié franche, et baisez votre soeur.
(Les deux femmes s'embrassent.)
SYLVANDRE
O si joyeuse avec toute douceur!
ROSALINDE, à Myrtil.
Que diriez-vous, Myrtil, si je faisais comme elle?
MYRTIL
Dieu! elle a pardonné, clémente autant que belle.
(A Rosalinde.)
O laissez-moi baiser vos mains pieusement!
ROSALINDE
Voilà qui finit bien et c'est un cher moment
Que celui-ci. Sans plus parler de ces tristesses,
Soyons heureux.
(A Chloris et à Sylvandre.)
Sachez enlacer vos jeunesses.
Doux amis, et joyeux que vous êtes, cueillez
La fleur rouge de vos baisers ensoleillés.
(Se tournant vers Myrtil.)
Pour nous, amants anciens sur qui gronde la vie,
Nous vous admirerons sans vous porter envie,
Ayant, nous, nos bonheurs discrets d'après-midi,
(Tous les personnages de la scène 1ère reviennent
se grouper comme au lever du rideau)
Et voyez, aux rayons du soleil attiédi,
Voici tous nos amis qui reviennent des danses
Comme pour recevoir nos belles confidences.
SCÈNE X
Tous, groupés comme ci-dessus.
MEZZETIN, chantant.
Va! sans nul autre souci
Que de conserver ta joie!
Fripe les jupes de soie
Et goûte les vers aussi.
La morale la meilleure,
En ce monde où les plus fous
Sont les plus sages de tous,
C'est encor d'oublier l'heure.
Il s'agit de n'être point
Mélancolique et morose.
La vie est-elle une chose
Grave et ruelle à ce point?
(La toile tombe.)
VERS JEUNES
LE SOLDAT LABOUREUR
A Edmond Lepelletier.
Or ce vieillard était horrible: un de ses yeux,
Crevé, saignait, tandis que l'autre, chassieux,
Brutalement luisait sous son sourcil en brosse;
Les cheveux se dressaient d'une façon féroce,
Blancs, et paraissaient moins des cheveux que des crins;
Le vieux torse solide encore sur les reins,
Comme au ressouvenir des balles affrontées,
Cambré, contrariait les épaules voûtées;
La main gauche avait l'air de chercher le pommeau
D'un sabre habituel et dont le long fourreau
Semblait, s'embarrassant avec la sabretache,
Gêner la marche et vers la tombante moustache
La main droite parfois montait, la rebroussant.
Il était grand et maigre et jurait en toussant.
Fils d'un garçon de ferme et d'une lavandière,
Le service à seize ans le prit. Il fit entière
La campagne d'Égypte. Austerlitz, Iéna,
Le virent. En Espagne un moine l'éborgna:
—Il tua le bon père et lui vola sa bourse,—
Par trois fois traversa la Prusse au pas de course,
En Hesse eut une entaille épouvantable au cou,
Passa brigadier lors de l'entrée à Moscou,
Obtint la croix et fut de toutes les défaites
D'Allemagne et de France, et gagna dans ces fêtes
Trois blessures, plus un brevet de lieutenant
Qu'il résigna bientôt, les Bourbons revenant,
A Mont-Saint-Jean, bravant la mort qui l'environne.
Dit un mot analogue à celui de Cambronne;
Puis, quand pour un second exil et le tombeau,
La Redingote grise et le petit Chapeau
Quittèrent à jamais leur France tant aimée
Et que l'on eut, hélas! dissout la grande armée,
Il revint au village, étonné du clocher.
Presque forcé pendant un an de se cacher,
Il braconna pour vivre, et quand des temps moins rudes
L'eurent, sans le réduire à trop de platitudes,
Mis à même d'écrire en hauts lieux à l'effet
D'obtenir un secours d'argent qui lui fut fait,
Logea moyennant deux cents francs par an chez une
Parente qu'il avait, dont toute la fortune
Consistait en un champ cultivé par ses fieux,
L'un marié depuis longtemps et l'autre vieux
Garçon encore, et là notre foudre de guerre
Vivait, et bien qu'il fût tout le jour sans rien faire
Et qu'il eût la charrue et la terre en horreur,
C'était ce qu'on appelle un soldat laboureur.
Toujours levé des l'aube et la pipe à la bouche
Il allait et venait, engloutissait, farouche,
Des verres d'eau-de-vie et parfois s'enivrait,
Les dimanches tirait à l'arc au cabaret,
Après dîner faisait un quart d'heure sans faute
Sauter sur ses genoux les garçons de son hôte
Ou bien leur apprenait l'exercice et comment
Un bon soldat ne doit songer qu'au fourniment.
Le soir il voisinait, tantôt pinçant les filles,
Habitude un peu trop commune aux vieux sondrilles,
Tantôt, geste ample et voix forte qui dominait
Le grillon incessant derrière le chenêt,
Assis auprès d'un feu de sarments qu'on entoure
Confusément disait l'Elster, l'Estramadoure,
Smolensk, Dresde, Lutzen et les ravins vosgeois
Devant quatre ou cinq gars attentifs et narquois
S'exclamant et riant très fort aux endroits farces.
Canonnade compacte et fusillade éparse,
Chevaux éventrés, coups de sabre, prisonniers
Mis à mal entre deux batailles, les derniers
Moments d'un officier ajusté par derrière,
Qui se souvient et qu'on insulte, la barrière
Clichy, les alliés jetés au fond des puits,
La fuite sur la Loire et la maraude, et puis
Les femmes que l'on force après les villes prises,
Sans choix souvent, si bien qu'on a des mèches grises
Aux mains et des dégoûts au coeur après l'ébat
Quand passe le marchef ou que le rappel bat,
Puis encore, les camps levés et les déroutes.
Toutes ces gaîtés, tous ces faits d'armes et toutes
Ces gloires défilaient en de longs entretiens,
Entremêlés de gros jurons très peu chrétiens
Et de grands coups de poing sur les cuisses voisines.
Les femmes cependant, soeurs, mères et cousines,
Pleuraient et frémissaient un peu, conformément
A l'usage, tout en se disant: «Le vieux ment.»
Et les hommes fumaient et crachaient dans la cendre.
Et lui qui quelquefois voulait bien condescendre
A parler discipline avec ces bons lourdauds
Se levait, à grands pas marchait, les mains au dos,
Et racontait alors quelque fait politique
Dont il se proclamait le témoin authentique,
La distribution des Aigles, les Adieux,
Le Sacre et ce Dix-huit Brumaire radieux,
Beau jour où le soldat qu'un bavard importune
Brisa du même coup orateurs et tribune,
Où le dieu Mars mis par la Chambre hors la Loi
Mit la Loi hors la Chambre et, sans dire pourquoi,
Balaya du pouvoir tous ces ergoteurs glabres,
Tous ces législateurs qui n'avaient pas de sabres!
Tel parlait et faisait le grognard précité
Qui mourut centenaire à peu près l'autre été.
Le maire conduisit le deuil au cimetière.
Un feu de peloton fut tiré sur la bière
Par le garde champêtre et quatorze pompiers,
Dont sept revinrent plus ou moins estropiés
A cause des mauvais fusils de la campagne.
Un tertre qu'une pierre assez grande accompagne
Et qu'orne un saule en pleurs est l'humble monument
Où notre héros dort perpétuellement.
De plus, suivant le voeu dernier du camarade,
On grava sur la pierre, après ses noms et grade,
Ces mots que tout Français doit lire en tressaillant:
«Amour à la plus belle et gloire au plus vaillant.»
LES LOUPS
Parmi l'obscur champ de bataille
Rôdant sans bruit sous le ciel noir,
Les loups obliques font ripaille
Et c'est plaisir que de les voir,
Agiles, les yeux verts, aux pattes
Souples sur les cadavres mous,
—Gueules vastes et têtes plates—
Joyeux, hérisser leurs poils roux.
Un rauquement rien moins que tendre
Accompagne les dents mâchant,
Et c'est plaisir que de l'entendre,
Cet hosannah vil et méchant:
—«Chair entaillée et sang qui coule,
Les héros ont du bon vraiment.
La faim repue et la soif soûle
Leur doivent bien ce compliment.
«Mais aussi, soit dit sans reproche,
Combien de peines et de pas
Nous a coûtés leur seule approche,.
On ne l'imaginerait pas.
«Dès que, sans pitié ni relâches,
Sonnèrent leurs pas fanfarons,
Nos coeurs de fauves et de lâches,
A la fois gourmands et poltrons,
«Pressentant la guerre et la proie
Pour maintes nuits et pour maints jours
Battirent de crainte et de joie
A l'unisson de leurs tambours.
«Quand ils apparurent ensuite
Tout étincelants de mêlai,
Oh! quelle peur et quelle fuite
Vers la femelle, au bois natal!
«Ils allaient fiers, les jeunes hommes,
Calmes sous leur drapeau flottant,
Et plus forts que nous ne le sommes
Ils avaient l'air très doux pourtant.
«Le fer terrible de leurs glaives
Luisait moins encor que leurs yeux,
Où la candeur d'augustes rêves
Éclatait en regards joyeux.
«Leurs cheveux que le vent fouette
Sous leurs casques battaient, pareils
Aux ailes de quelque mouette,
Pales avec des tons vermeils.
«Ils chantaient des choses hautaines!
Ça parlait de libres combats,
D'amour, de brisements de chaînes
Et de mauvais dieux mis à bas.—
«Ils passèrent. Quand leur cohorte
Ne fut plus là-bas qu'un point bleu,
Nous nous arrangeâmes en sorte
De les suivre en nous risquant peu.
«Longtemps, longtemps rasant la terre,
Discrets, loin derrière eux, tandis
Qu'ils allaient au pas militaire,
Nous marchâmes par rang de dix.
«Passant les fleuves à la nage
Quand ils avaient rompu les ponts,
Quelques herbes pour tout carnage,
N'avançant que par faibles bonds,
«Perdant à tout moment haleine...
Enfin une nuit ces démons
Campèrent au fond d'une plaine
Entre des forêts et des monts,
«Là nous les guettâmes à l'aise,
Car ils dormaient pour la plupart.
Nos yeux pareils à de la braise
Brillaient autour de leur rempart,
«Et le bruit sec de nos dents blanches
Qu'attendaient des festins si beaux
Faisait cliqueter dans les branches
Le bec avide des corbeaux.
«L'aurore éclate. Une fanfare
Épouvantable met sur pied
La troupe entière qui s'effare.
Chacun s'équipe comme il sied.
«Derrière les hautes futaies
Nous nous sommes dissimulés
Tandis que les prochaines haies
Cachent les corbeaux affolés.
«Le soleil qui monte commence
A brûler. La terre a frémi.
Soudain une clameur immense
A retenti. C'est l'ennemi!
«C'est lui, c'est lui! Le sol résonne
Sous les pas durs des conquérants.
Les polémarques en personne
Vont et viennent le long des rangs.
«Et les lances et les épées
Parmi les plis des étendards
Flambent entre les échappées
De lumières et de brouillards.
«Sur ce, dans ses courroux épiques.
La jeune bande s'avança,
Gaie et sereine sous les piques,
Et la bataille commença.
«Ah! ce fut une chaude affaire:
Cris confus, choc d'armes, le tout
Pendant une journée entière,
Sous l'ardeur rouge d'un ciel d'août.
«Le soir.—Silence et calme. A peine
Un vague moribond tardif
Crachant sa douleur et sa haine
Dans un hoquet définitif;
«A peine, au lointain gris, le triste
Appel d'un clairon égaré.
Le couchant d'or et d'améthyste
S'éteint et brunit par degré.
«La nuit tombe. Voici la lune!
Elle cache et montre à moitié
Sa face hypocrite comme une
Complice feignant la pitié.
«Nous autres qu'un tel souci laisse
Et laissera toujours très cois,
Nous n'avons pas cette faiblesse,
Car la faim nous chasse du bois,
«Et nous avons de quoi repaître
Cet impérial appétit,
Le champ de bataille sans maître
N'étant ni vide ni petit.
«Or, sans plus perdre en phrases vaines
Dont quelque sot serait jaloux
Cette façon de grasses aubaines,
Buvons et mangeons, nous, les Loups!»
LA PUCELLE
A Robert Caze.
Quand déjà pétillait et flambait le bûcher,
Jeanne qu'assourdissait le chant brutal des prêtres,
Sous tous ces yeux dardés de toutes ces fenêtres
Sentit frémir sa chair et son âme broncher.
Et semblable aux agneaux que revend au boucher
Le pâtour qui s'en va sifflant des airs champêtres,
Elle considéra les choses et les êtres
Et trouva son seigneur bien ingrat et léger.
«C'est mal, gentil Bâtard, doux Charles, bon Xaintrailles,
De laisser les Anglais faire ces funérailles
A qui leur fit lever le siège d'Orléans.»
Et la Lorraine, au seul penser de cette injure,
Tandis que l'étreignait la mort des mécréants,
Las! pleura comme eût fait une autre créature.
L'ANGELUS DU MATIN
A Léon Vanier.
Fauve avec des tons d'écarlate,
Une aurore de fin d'été
Tempétueusement éclate
A l'horizon ensanglanté.
La nuit rêveuse, bleue et bonne,
Pâlit, scintille et fond en l'air,
Et l'ouest dans l'ombre qui frissonne
Se teinte au bord de rose clair.
La plaine brille au loin et fume.
Un oblique rayon venu
Du soleil surgissant allume
Le fleuve comme un sabre nu.
Le bruit des choses réveillées
Se marie aux brouillards légers
Que les herbes et les feuillées
Ont subitement dégagés.
L'aspect vague du paysage
S'accentue et change à foison.
La silhouette d'un village
Paraît.—Parfois une maison
Illumine sa vitre et lance
Un grand éclair qui va chercher
L'ombre du bois plein de silence.
Ça et là se dresse un clocher.
Cependant, la lumière accrue
Frappe dans les sillons les socs
Et voici que claire, bourrue,
Despotique, la voix des coqs
Proclamant l'heure froide et grise
Du pain mangé sans faim, des yeux
Frottés que flagelle la bise
Et du grincement des moyeux,
Fait sortir des toits la fumée,
Aboyer les chiens en fureur,
Et par la pente accoutumée
Descendre le lourd laboureur,
Tandis qu'un choeur de cloches dures,
Dans le grandissement du jour,
Monte, aubade franche d'injures,
A l'adresse du Dieu d'amour!
LA SOUPE DU SOIR
A J.-K. Huysmans.
Il fait nuit dans la chambre étroite et froide où l'homme
Vient de rentrer, couvert de neige, en blouse, et comme
Depuis trois jours il n'a pas prononcé deux mots,
La femme a peur et fait des signes aux marmots.
Un seul lit, un bahut disloqué, quatre chaises,
Des rideaux jadis blancs conchiés des punaises,
Une table qui va s'écroulant d'un côté,—
Le tout navrant avec un air de saleté.
L'homme, grand front, grands yeux pleins d'une sombre flamme,
A vraiment des lueurs d'intelligence et d'âme,
Et c'est ce qu'on appelle un solide garçon.
La femme, jeune encore, est belle à sa façon.
Mais la Misère a mis sur eux sa main funeste,
Et perdant par degrés rapides ce qui reste
En eux de tristement vénérable et d'humain,
Ce seront la femelle et le mâle, demain.
Tous se sont attablés pour manger de la soupe
Et du boeuf, et ce tas sordide forme un groupe
Dont l'ombre à l'infini s'allonge tout autour
De la chambre, la lampe étant sans abat-jour.
Les enfants sont petits et pâles, mais robustes
En dépit des maigreurs saillantes de leurs bustes,
Qui disent les hivers passés sans feu souvent
Et les étés subits dans un air étouffant.
Non loin d'un vieux fusil rouillé qu'un clou supporte
Et que la lampe fait luire d'étrange sorte,
Quelqu'un qui chercherait longtemps dans ce retrait
Avec l'oeil d'un agent de police verrait
Empilés dans le fond de la boiteuse armoire
Quelques livres poudreux de «science» et «d'histoire»,
Et, sous le matelas, cachés avec grand soin,
Des romans capiteux cornés à chaque coin.
Ils mangent cependant. L'homme, morne et farouche,
Porte la nourriture écoeurante à sa bouche
D'un air qui n'est rien moins nonobstant que soumis,
Et son euslache semble à d'autres soins promis.
La femme pense à quelque ancienne compagne,
Laquelle a tout, voiture et maison de campagne,
Tandis que les enfants, leurs poings dans leurs yeux clos,
Ronflant sur leur assiette, imitent des sanglots.
LES VAINCUS
A Louis-Xavier de Ricard.
I
La Vie est triomphante et l'Idéal est mort,
Et voilà que, criant sa joie au vent qui passe,
Le cheval enivré du vainqueur broie et mord
Nos frères, qui du moins tombèrent avec grâce,
Et nous que la déroute a fait survivre, hélas!
Les pieds meurtris, les yeux troublés, la tête lourde,
Saignants, veules, fangeux, déshonorés et las,
Nous allons, étouffant mal une plainte sourde,
Nous allons, au hasard du soir et du chemin,
Comme les meurtriers et comme les infâmes,
Veufs, orphelins, sans toit, ni fils, ni lendemain,
Aux lueurs des forêts familières en flammes!
Ah! puisque notre sort est bien complet, qu'enfin
L'espoir est aboli, la défaite certaine,
Et que l'effort le plus énorme serait vain,
Et puisque c'en est fait, de notre haine,
Nous n'avons plus, à l'heure où tombera la nuit,
Abjurant tout risible espoir de funérailles,
Qu'à nous laisser mourir obscurément, sans bruit,
Comme il sied aux vaincus des suprêmes batailles.
II
Une faible lueur palpite à l'horizon
Et le vent glacial qui s'élève redresse
Le feuillage des bois elles fleurs du gazon;
C'est l'aube! tout renaît sous sa froide caresse.
De fauve l'Orient devient rose, et l'argent
Des astres va bleuir dans l'azur qui se dore;
Le coq chante, veilleur exact et diligent;
L'alouette a volé stridente: c'est l'aurore!
Éclatant, le soleil surgit: c'est le matin!
Amis, c'est le matin splendide dont la joie
Heurte ainsi notre lourd sommeil, et le festin
Horrible des oiseaux et des bêtes de proie.
O prodige! en nos coeurs le frisson radieux
Met à travers l'éclat subit de nos cuirasses,
Avec un violent désir de mourir mieux,
La colère et l'orgueil anciens des bonnes races.
Allons, debout! allons, allons! debout, debout!
Assez comme cela de hontes et de trêves!
Au combat, au combat! car notre sang qui bout
A besoin de fumer sur la pointe des glaives!