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Œuvres complètes - Volume 1 / Poèmes Saturniens, Fêtes Galantes, Bonne chanson, Romances sans paroles, Sagesse, Jadis et naguère cover

Œuvres complètes - Volume 1 / Poèmes Saturniens, Fêtes Galantes, Bonne chanson, Romances sans paroles, Sagesse, Jadis et naguère

Chapter 9: JADIS
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About This Book

A lyric collection moves between melancholy and musical refinement, presenting short poems that register yearning, resignation, and sensual memory. Many pieces evoke nature, evening light, and urban shadows while meditating on love, regret, and the poet's vocation. Classical and exotic allusions, formal variety, and sonorous rhythms create an atmosphere of elegiac intimacy and ironic detachment. The sequence alternates vivid sensory detail with reflective prologues and concise narrative lyrics, balancing dreamlike reverie, playful gallantry, and moments of moral fatigue.

XXIII


Né l'enfant des grandes villes

Et des révoltes serviles,

J'ai là, tout cherché, trouvé

De tout appétit rêvé.

Mais, puisque rien n'en demeure,

J'ai dit un adieu léger

A tout ce qui peut changer.

Au plaisir, au bonheur même,

Et même à tout ce que j'aime

Hors de vous, mon doux Seigneur!

La Croix m'a pris sur ses ailes

Qui m'emporte aux meilleurs zèles,

Silence, expiation,

Et l'âpre vocation

Pour la vertu qui s'ignore.

Douce, chère Humilité,

Arrose ma charité,

Trempe-la de tes eaux vives.

O mon coeur, que tu ne vives

Qu'aux fins d'une bonne mort!


XXIV


L'âme antique était rude et vaine

Et ne voyait dans la douleur

Que l'acuité de la peine

Ou l'étonnement du malheur.

L'art, sa figure la plus claire

Traduit ce double sentiment

Par deux grands types de la Mère

En proie au suprême tourment.

C'est la vieille reine de Troie:

Tous ses fils sont morts par le fer.

Alors ce deuil brutal aboie

Et glapit au bord de la mer.

Elle court le long du rivage,

Bavant vers le flot écumant,

Hirsute, criade, sauvage,

La chienne littéralement!...

Et c'est Niobé qui s'effare

Et garde fixement des yeux

Sur les dalles de pierre rare

Ses enfants tués par les cieux.

Le souffle expire sur sa bouche.

Elle meurt dans un geste fou.

Ce n'est plus qu'un marbre farouche

Là transporté nul ne sait d'où!...

La douleur chrétienne est immense.

Elle, comme le coeur humain,

Elle souffre, puis elle pense,

Et calme poursuit son chemin.

Elle est debout sur le Calvaire

Pleine de larmes et sans cris.

C'est également une mère,

Mais quelle mère de quel fils!

Elle participe au Supplice

Qui sauve toute nation,

Attendrissant le sacrifice

Par sa vaste compassion.

Et comme tous sont les fils d'elle,

Sur le monde et sur sa langueur

Toute la charité ruisselle

Des sept blessures de son coeur,

Au jour qu'il faudra, pour la gloire

Des cieux enfin tout grands ouverts,

Ceux qui surent et purent croire,

Bons et doux, sauf au seul Pervers,

Ceux-là vers la joie infinie

Sur la colline de Sion

Monteront d'une aile bénie

Aux plis de son assomption.



1


O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour

Et la blessure est encore vibrante,

O mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour!

O mon Dieu, votre crainte m'a frappé

Et la brûlure est encor là qui tonne,

O mon Dieu, votre crainte m'a frappé!

O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil

Et votre gloire en moi s'est installée,

O mon Dieu, j'ai connu que tout est vil!

Noyez mon âme aux flots de votre Vin,

Fondez ma vie au Pain de votre table,

Noyez mon âme aux flots de votre Vin.

Voici mon sang que je n'ai pas versé,

Voici ma chair indigne de souffrance,

Voici mon sang que je n'ai pas versé.

Voici mon front qui n'a pu que rougir

Pour l'escabeau de vos pieds adorables,

Voici mon front qui n'a pu que rougir.

Voici mes mains qui n'ont pas travaillé

Pour les charbons ardents et l'encens rare,

Voici mes mains qui n'ont pas travaillé.

Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain,

Pour palpiter aux ronces du Calvaire,

Voici mon coeur qui n'a battu qu'en vain.

Voici mes pieds, frivoles voyageurs,

Pour accourir au cri de votre grâce,

Voici mes pieds, frivoles voyageurs.

Voici ma voix, bruit maussade et menteur,

Pour les reproches de la Pénitence,

Voici ma voix, bruit maussade et menteur.

Voici mes yeux, luminaires d'erreur,

Pour être éteints aux pleurs de la prière,

Voici mes yeux, luminaires d'erreur.

Hélas, Vous, Dieu d'offrande et de pardon,

Quel est le puits de mon ingratitude,

Hélas! Vous, Dieu d'offrande et de pardon!

Dieu de terreur et Dieu de sainteté,

Hélas! ce noir abîme de mon crime,

Dieu de terreur et Dieu de sainteté,

Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,

Toutes mes peurs, toutes mes ignorances,

Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur,

Vous connaissez tout cela, tout cela,

Et que je suis plus pauvre que personne,

Vous connaissez tout cela, tout cela,

Mais ce que j'ai, mon Dieu, je vous le donne.

II


Je ne veux plus aimer que ma mère Marie.

Tous les autres amours sont de commandement.

Nécessaires qu'ils sont, ma mère seulement

Pourra les allumer aux coeurs qui l'ont chérie.

C'est pour Elle qu'il faut chérir mes ennemis,

C'est par Elle que j'ai voué ce sacrifice,

Et la douceur de coeur et le zèle au service,

Comme je la priais, Elle les a permis.

Et comme j'étais faible et bien méchant encore,

Aux mains lâches, les yeux éblouis des chemins,

Elle baissa mes yeux et me joignit les mains,

Et m'enseigna les mots par lesquels on adore.

C'est par Elle que j'ai voulu de ces chagrins,

C'est pour Elle que j'ai mon coeur dans les cinq Plaies,

Et tous ces bons efforts vers les croix et les claies,

Comme je l'invoquais, Elle en ceignit mes reins.

Je ne veux plus penser qu'à ma mère Marie,

Siège de la sagesse et source des pardons,

Mère de France aussi, de qui nous attendons

Inébranlablement l'honneur de la patrie.

Marie Immaculée, amour essentiel,

Logique de la foi cordiale et vivace,

En vous aimant qu'est-il de bon que je ne fasse,

En vous aimant du seul amour, Porte du ciel?

III


Vous êtes calme, vous voulez un voeu discret,

Des secrets à mi-voix dans l'ombre et le silence,

Le coeur qui se répand plutôt qu'il ne s'élance,

Et ces timides, moins transis qu'il ne paraît.

Vous accueillez d'un geste exquis telles pensées

Qui ne marchent qu'en ordre et font le moins de bruit.

Votre main, toujours prête à la chute du fruit,

Patiente avec l'arbre et s'abstient de poussées.

Et si l'immense amour de vos commandements

Embrasse et presse tous en sa sollicitude,

Vos conseils vont dicter aux meilleurs et l'étude

Et le travail des plus humbles recueillements.

Le pécheur, s'il prétend vous connaître et vous plaire,

O vous qui nous aimant si fort parliez si peu,

Doit et peut, à tout temps du jour comme en tout lieu,

Bien faire obscurément son devoir et se taire.

Se taire pour le monde, un pur sénat de fous,

Se taire sur autrui, des âmes précieuses,

Car nous taire vous plaît, même aux heures pieuses,

Même à la mort, sinon devant le prêtre et vous.

Donnez-leur le silence et l'amour du mystère,

O Dieu glorifieur du bien fait en secret,

A ces timides moins transis qu'il ne paraît,

Et l'horreur, et le pli des choses de la terre.

Donnez-leur, ô mon Dieu, la résignation,

Toute forte douceur, l'ordre et l'intelligence,

Afin qu'au jour suprême ils gagnent l'indulgence

De l'Agneau formidable en la neuve Sion,

Afin qu'ils puissent dire: «Au moins nous sûmes croire»,

Et que l'Agneau terrible, ayant tout supputé,

Leur réponde: «Venez, vous avez mérité,

Pacifiques, ma paix, et, douloureux, ma gloire.»

IV


 I


Mon Dieu m'a dit: Mon fils, il faut m'aimer. Tu vois

Mon flanc percé, mon coeur qui rayonne et qui saigne,

Et mes pieds offensés que Madeleine baigne

De larmes, et mes bras douloureux sous le poids

De tes péchés, et mes mains! Et tu vois la croix,

Tu vois les clous, le fiel, l'éponge et tout t'enseigne

A n'aimer, en ce monde où la chair règne,

Que ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.

Ne t'ai-je pas aimé jusqu'à la mort moi-même,

O mon frère en mon Père, ô mon fils en l'Esprit,

Et n'ai-je pas souffert, comme c'était écrit?

N'ai-je pas sangloté ton angoisse suprême

Et n'ai-je pas sué la sueur de tes nuits,

Lamentable ami qui me cherches où je suis?»

II


J'ai répondu: Seigneur, vous avez dit mon âme.

C'est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas.

Mais vous aimer! Voyez comme je suis en bas,

Vous dont l'amour toujours monte comme la flamme.

Vous, la source de paix que toute soif réclame,

Hélas! Voyez un peu mes tristes combats!

Oserai-je adorer la trace de vos pas,

Sur ces genoux saignants d'un rampement infâme?

Et pourtant je vous cherche en longs tâtonnements,

Je voudrais que votre ombre au moins vêtît ma honte,

Mais vous n'avez pas d'ombre, ô vous dont l'amour monte,

O vous, fontaine calme, amère aux seuls amants

De leur damnation, ô vous toute lumière

Sauf aux yeux dont un lourd baiser tient la paupière!

III


—Il faut m'aimer! Je suis l'universel Baiser,

Je suis cette paupière et je suis cette lèvre

Dont tu parles, ô cher malade, et cette fièvre

Qui t'agite, c'est moi toujours! Il faut oser

M'aimer! Oui, mon amour monte sans biaiser

Jusqu'où ne grimpe pas ton pauvre amour de chèvre,

Et t'emportera, comme un aigle vole un lièvre,

Vers des serpolets qu'un ciel cher vient arroser.

O ma nuit claire! ô tes yeux dans mon clair de lune!

O ce lit de lumière et d'eau parmi la brune!

Toute celle innocence et tout ce reposoir!

Aime-moi! Ces deux mots sont mes verbes suprêmes,

Car étant ton Dieu tout-puissant, je peux vouloir,

Mais je ne veux d'abord que pouvoir que tu m'aimes.

IV


—Seigneur, c'est trop? Vraiment je n'ose. Aimer qui? Vous?

Oh! non! Je tremble et n'ose. Oh! vous aimer je n'ose,

Je ne veux pas! Je suis indigne. Vous, la Rose

Immense des purs vents de l'Amour, ô Vous, tous

Père, Fils, Esprit? Moi, ce pécheur-ci, ce lâche,

Ce superbe, qui fait le mal comme sa tâche

Et n'a dans tous ses sens, odorat, toucher, goût,

Vue, ouïe, et dans tout son être—hélas! dans tout

Son espoir et dans tout son remords que l'extase

D'une caresse où le seul vieil Adam s'embrase?

Note 2: (retour) Saint Augustin.

V


—Il faut m'aimer. Je suis ces Fous que tu nommais,

Je suis l'Adam nouveau qui mange le vieil homme,

Ta Rome, ton Paris, ta Sparte et ta Sodome,

Comme un pauvre rué parmi d'horribles mets.

Mon amour est le feu qui dévore à jamais

Toute chair insensée, et l'évapore comme

Un parfum,—et c'est le déluge qui consomme

En son flot tout mauvais germe que je semais,

Afin qu'un jour la Croix où je meurs fût dressée

Et que par un miracle effrayant de bonté

Je t'eusse un jour à moi, frémissant et dompté.

Aime. Sors de ta nuit. Aime. C'est ma pensée

De toute éternité, pauvre âme délaissée,

Que tu dusses m'aimer, moi seul qui suis resté!

VI


—Seigneur, j'ai peur. Mon âme en moi tressaille toute.

Je vois, je sens qu'il faut vous aimer. Mais comment

Moi, ceci, me ferais-je, ô mon Dieu, votre amant,

O Justice que la vertu des bons redoute?

Oui, comment? Car voici que s'ébranle la voûte

Où mon coeur creusait son ensevelissement

Et que je sens fluer à moi le firmament,

Et je vous dis: de vous à moi quelle est la route?

Tendez-moi votre main, que je puisse lever

Cette chair accroupie et cet esprit malade.

Mais recevoir jamais la céleste accolade,

Est-ce possible? Un jour, pouvoir la retrouver

Dans votre sein, sur votre coeur qui fut le nôtre,

La place où reposa la tête de l'apôtre?

VII


—Certes, si tu le veux mériter, mon fils, oui,

Et voici. Laisse aller l'ignorance indécise

De ton coeur vers les bras ouverts de mon Église,

Comme la guêpe vole au lis épanoui.

Approche-toi de mon oreille. Épanches-y

L'humiliation d'une brave franchise.

Dis-moi tout sans un mot d'orgueil ou de reprise

Et m'offre le bouquet d'un repentir choisi.

Puis franchement et simplement viens à ma table.

Et je t'y bénirai d'un repas délectable

Auquel l'ange n'aura lui-même qu'assisté,

Et tu boiras le Vin de la vigne immuable,

Dont la force, dont la douceur, dont la bonté

Feront germer ton sang à l'immortalité.

***

Puis, va! Garde une foi modeste en ce mystère

D'amour par quoi je suis ta chair et ta raison,

Et surtout reviens très souvent dans ma maison,

Pour y participer au Vin qui désaltère,

Au Pain sans qui la vie est une trahison,

Pour y prier mon Père et supplier ma Mère

Qu'il te soit accordé, dans l'exil de la terre,

D'être l'agneau sans cris qui donne sa toison,

D'être l'enfant vêtu de lin et d'innocence,

D'oublier ton pauvre amour-propre et ton essence,

Enfin, de devenir un peu semblable à moi

Qui fus, durant les jours d'Hérode et de Pilate

Et de Judas et de Pierre, pareil à toi

Pour souffrir et mourir d'une mort scélérate!

***

Et pour récompenser ton zèle en ces devoirs

Si doux qu'ils sont encore d'ineffables délices,

Je te ferai goûter sur terre mes prémices,

La paix du coeur, l'amour d'être pauvre, et mes soirs

Mystiques, quand l'esprit s'ouvre aux calmes espoirs

Et croit boire, suivant ma promesse, au Calice

Éternel, et qu'au ciel pieux la lune glisse,

Et que sonnent les angélus roses et noirs,

En attendant l'assomption dans ma lumière,

L'éveil sans fin dans ma charité coutumière,

La musique de mes louanges à jamais,

Et l'extase perpétuelle et la science,

Et d'être en moi parmi l'aimable irradiance

De tes souffrances, enfin miennes, que j'aimais!

***

—Ah! Seigneur, qu'ai-je? Hélas! me voici tout en larmes

D'une joie extraordinaire: votre voix

Me fait comme du bien et du mal à la fois,

Et le mal et le bien, tout a les mêmes charmes.

Je ris, je pleure, et c'est comme un appel aux armes

D'un clairon pour des champs de bataille où je vois

Des anges bleus et blancs portés sur des pavois,

Et ce clairon m'enlève en de fières alarmes.

J'ai l'extase et j'ai la terreur d'être choisi.

Je suis indigne, mais je sais votre clémence.

Ah! quel effort, mais quelle ardeur! Et me voici

Plein d'une humble prière, encore qu'un trouble immense

Brouille l'espoir que votre voix me révéla,

Et j'aspire en tremblant.

IX


—Pauvre âme, c'est cela!


III


 I


Désormais le Sage, puni

Pour avoir trop aimé les choses,

Rendu prudent à l'infini,

Mais franc de scrupules moroses,

Et d'ailleurs retournant au Dieu

Qui fit les yeux et la lumière,

L'honneur, la gloire, et tout le peu

Qu'a son âme de candeur fière,

Le Sage peut dorénavant

Assister aux scènes du monde,

Et suivre la chanson du vent,

Et contempler la mer profonde.

Il ira, calme, et passera

Dans la férocité des villes,

Comme un mondain à l'Opéra

Qui sort blasé des danses viles.

Même,—et pour tenir abaissé

L'orgueil, qui fit son âme veuve,

Il remontera le passé,

Ce passé, comme un mauvais fleuve,

Il reverra l'herbe des bords,

Il entendra le flot qui pleure

Sur le bonheur mort et les torts

De cette date et de cette heure!...

Il aimera les cieux, les champs,

La bonté, l'ordre et l'harmonie,

Et sera doux, même aux méchants,

Afin que leur mort soit bénie.

Délicat et non exclusif,

Il sera du jour où nous sommes:

Son coeur, plutôt contemplatif,

Pourtant saura l'oeuvre des hommes.

Mais, revenu des passions,

Un peu méfiant des «usages»,

A vos civilisations

Préférera les paysages.

II


Du fond du grabat

As-tu vu l'étoile

Que l'hiver dévoile?

Comme ton coeur bat,

Comme cette idée,

Regret ou désir,

Ravage à plaisir

Ta tête obsédée,

Pauvre tête en feu,

Pauvre coeur sans dieu

L'ortie et l'herbette

Au bas du rempart

D'où l'appel frais part

D'une aigre trompette,

Le vent du coteau,

La Meuse, la goutte

Qu'on boit sur la route

A chaque écriteau,

Les sèves qu'on hume,

Les pipes qu'on fume!

Un rêve de froid:

«Que c'est beau la neige

Et tout son cortège

Dans leur cadre étroit!

Oh! tes blancs arcanes,

Nouvelle Archangel,

Mirage éternel

De mes caravanes!

Oh! ton chaste ciel,

Nouvelle Archangel?»

Cette ville sombre!

Tout est crainte ici...

Le ciel est transi

D'éclairer tant d'ombre.

Les pas que tu fais

Parmi ces bruyères

Lèvent des poussières

Au souffle mauvais...

Voyageur si triste,

Tu suis quelle piste?

C'est l'ivresse à mort,

C'est la noire orgie,

C'est l'amer effort

De ton énergie

Vers l'oubli dolent

De la voix intime,

C'est le seuil du crime,

C'est l'essor sanglant.

—Oh! fuis la chimère:

Ta mère, ta mère!

Quelle est cette voix

Qui ment et qui flatte!

«Ah! la tête plate,

Vipère des bois!»

Pardon et mystère.

Laisse ça dormir,

Qui peut, sans frémir,

Juger sur la terre?

«Ah! pourtant, pourtant,

Ce monstre impudent!»

La mer! Puisse-t elle

Laver ta rancoeur,

La mer au grand coeur.

Ton aïeule, celle

Qui chante en berçant

Ton angoisse atroce,

La mer, doux colosse

Au sein innocent,

Grondeuse infinie

De ton ironie!

Tu vis sans savoir!

Tu verses ton âme,

Ton lait et ta flamme

Dans quel désespoir?

Ton sang qui s'amasse

En une fleur d'or

N'est pas prêt encor

A la dédicace.

Attends quelque peu,

Ceci n'est que jeu.

Cette frénésie

T'initie au but.

D'ailleurs, le salut

Viendra d'un Messie

Dont tu ne sens plus,

Depuis bien des lieues,

Les effluves bleues

Sous tes bras perclus,

Naufrage d'un rêve

Qui n'a pas de grève!

Vis en attendant

L'heure toute proche.

Ne sois pas prudent.

Trêve à tout reproche.

Fais ce que tu veux.

Une main te guide

A travers le vide

Affreux de tes voeux.

Un peu de courage,

C'est le bon orage.

Voici le Malheur

Dans sa plénitude.

Mais à sa main rude

Quelle belle fleur!

«La brûlante épine!»

Un lis est moins blanc,

«Elle m'entre au flanc.»

Et l'odeur divine!

«Elle m'entre au coeur.»

Le parfum vainqueur!

«Pourtant je regrette,

Pourtant je me meurs,

Pourtant ces deux coeurs...»

Lève un peu la tête:

«Eh bien, c'est la Croix.»

Lève un peu ton âme

De ce monde infâme.

«Est-ce que je crois?»

Qu'en sais-tu? La Bête

Ignore sa tête,

La Chair et le Sang

Méconnaissent l'Acte.

«Mais j'ai fait un pacte

Qui va m'enlaçant

A la faute noire,

Je me dois à mon

Tenace démon:

Je ne veux point croire.

Je n'ai pas besoin

De rêver si loin!

«Aussi bien j'écoute

Des sons d'autrefois.

Vipère des bois,

Encor sur ma route?

Cette fois tu mords.»

Laisse cette bête.

Que fait au poète?

Que sont des coeurs morts?

Ah! plutôt oublie

Ta propre folie.

Ah! plutôt, surtout,

Douceur, patience,

Mi-voix et nuance,

Et paix jusqu'au bout!

Aussi bon que sage,

Simple autant que bon,

Soumets ta raison

Au plus pauvre adage,

Naïf et discret,

Heureux en secret!

Ah! surtout, terrasse

Ton orgueil cruel,

Implore la grâce

D'être un pur Abel,

Finis l'odyssée

Dans le repentir

D'un humble martyr,

D une humble pensée.

Regarde au-dessus...

«Est-ce vous, JÉSUS?»

III


L'espoir luit comme un brin de paille dans l'étable.

Que crains-tu de la guêpe ivre de son vol fou?

Vois, le soleil toujours poudroie à quelque trou.

Que ne t'endormais-tu, le coude sur la table?

Pauvre âme pâle, au moins cette eau du puits glacé,

Bois-la. Puis dors après. Allons, tu vois, je reste,

Et je dorloterai les rêves de ta sieste,

Et tu chantonneras comme un enfant bercé.

Midi sonne. De grâce, éloignez-vous, madame.

Il dort. C'est étonnant comme les pas de femme

Résonnent au cerveau des pauvres malheureux.

Midi sonne. J'ai fait arroser dans la chambre.

Va, dors! L'espoir luit comme un caillou dans un creux.

Ah! quand refleuriront les roses de septembre!

IV

Gaspard Hauser chante:

Je suis venu, calme orphelin,

Riche de mes seuls yeux tranquilles,

Vers les hommes des grandes villes:

Ils ne m'ont pas trouvé malin.

A vingt ans un trouble nouveau

Sous le nom d'amoureuses flammes

M'a fait trouver belles les femmes:

Elles ne m'ont pas trouvé beau.

Bien que sans patrie et sans roi

Et très brave ne l'étant guère,

J'ai voulu mourir à la guerre:

La mort n'a pas voulu de moi.

Suis-je né trop tôt ou trop lard?

Qu'est-ce que je fais en ce monde?

O vous tous, ma peine est profonde;

Priez pour le pauvre Gaspard!

V


Un grand sommeil noir

Tombe sur ma vie:

Dormez, tout espoir,

Dormez, toute envie!

Je ne vois plus rien,

Je perds la mémoire

Du mal et du bien...

O la triste histoire!

Je suis un berceau

Qu'une main balance

Au creux d'un caveau:

Silence, silence!

VI


Le ciel est, par-dessus le toit,

Si bleu, si calme!

Un arbre, par-dessus le toit

Berce sa palme.

La cloche dans le ciel qu'on voit

Doucement tinte.

Un oiseau sur l'arbre qu'on voit

Chante sa plainte.

Mon Dieu, mon Dieu, la vie est là,

Simple et tranquille.

Cette paisible rumeur-là

Vient de la ville.

—Qu'as-tu fait, ô toi que voilà

Pleurant sans cesse,

Dis, qu'as-tu fait, toi que voilà,

De ta jeunesse?

VII


Je ne sais pourquoi

Mon esprit amer

D'une aile inquiète et folle vole sur la mer,

Tout ce qui m'est cher,

D'une aile d'effroi

Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?

Mouette à l'essor mélancolique.

Elle suit la vague, ma pensée,

A tous les vents du ciel balancée

Et biaisant quand la marée oblique,

Mouette à l'essor mélancolique.

Ivre de soleil

Et de liberté,

Un instinct la guide à travers cette immensité.

La brise d'été

Sur le flot vermeil

Doucement la porte en un tiède demi-sommeil.

Parfois si tristement elle crie

Qu'elle alarme au lointain le pilote,

Puis au gré du vent se livre et flotte

Et plonge, et l'aile toute meurtrie

Revole, et puis si tristement crie!

Je ne sais pourquoi

Mon esprit amer

D une aile inquiète et folle vole sur la mer.

Tout ce qui m'est cher,

D'une aile d'effroi,

Mon amour le couve au ras des flots. Pourquoi, pourquoi?

VIII


Parfums, couleurs, systèmes, lois!

Les mots ont peur comme des poules.

La Chair sanglote sur la croix.

Pied, c'est du rêve que tu foules,

Et partout ricane la voix,

La voix tentatrice des foules.

Cieux bruns où nagent nos desseins,

Fleurs qui n'êtes pas le calice,

Vin et ton geste qui se glisse,

Femme et l'oeillade de tes seins,

Nuit câline aux frais traversins,

Qu'est-ce que c'est que ce délice,

Qu'est-ce que c'est que ce supplice,

Nous les damnés et vous les Saints?

IX


Le son du cor s'afflige vers les bois

D'une douleur on veut croire orpheline

Qui vient mourir au bas de la colline

Parmi la bise errant en courts abois.

L'âme du loup pleure dans cette voix

Qui monte avec le soleil qui décline,

D'une agonie on veut croire câline

Et qui ravit et qui navre à la fois.

Pour faire mieux cette plainte assoupie

La neige tombe à longs traits de charpie

A travers le couchant sanguinolent,

Et l'air a l'air d'être un soupir d'automne,

Tant il fait doux par ce soir monotone

Où se dorlote un paysage lent.

X


La tristesse, langueur du corps humain

M'attendrissent, me fléchissent, m'apitoient,

Ah! surtout quand des sommeils noirs le foudroient.

Quand les draps zèbrent la peau, foulent la main!

Et que mièvre dans la fièvre du demain,

Tiède encor du bain de sueur qui décroît,

Comme un oiseau qui grelotte sous un toit!

Et les pieds, toujours douloureux du chemin,

Et le sein, marqué d'un double coup de poing,

Et la bouche, une blessure rouge encor,

Et la chair frémissante, frêle décor,

Et les yeux, les pauvres yeux si beaux où point

La douleur de voir encore du fini!...

Triste corps! Combien faible et combien puni!

XI


La bise se rue à travers

Les buissons tout noirs et tout verts,

Glaçant la neige éparpillée,

Dans la campagne ensoleillée,

L'odeur est aigre près des bois,

L'horizon chante avec des voix,

Les coqs des clochers des villages

Luisent crûment sur les nuages.

C'est délicieux de marcher

A travers ce brouillard léger

Qu'un vent taquin parfois retrousse.

Ah! fi de mon vieux feu qui tousse!

J'ai des fourmis plein les talons.

Debout, mon âme, vite, allons!

C'est le printemps sévère encore,

Mais qui par instant s'édulcore

D'un souffle tiède juste assez

Pour mieux sentir les froids passés

Et penser au Dieu de clémence...

Va, mon âme, à l'espoir immense!

Note 3: (retour) DANTE, le Purgatoire.

XIII


L'échelonnement des haies

Moutonne à l'infini, mer

Claire dans le brouillard clair

Qui sent bon les jeunes baies.

Des arbres et des moulins

Sont légers sous le vert tendre

Où vient s'ébattre et s'étendre

L'agilité des poulains.

Dans ce vague d'un Dimanche

Voici se jouer aussi

De grandes brebis aussi

Douces que leur laine blanche.

Tout à l'heure déferlait

L'onde, roulée en volutes,

De cloches comme des flûtes

Dans le ciel comme du lait.

XIV


L'immensité de l'humanité,

Le temps passé vivace et bon père,

Une entreprise à jamais prospère:

Quelle puissante et calme cité!

Il semble ici qu'on vit dans l'histoire,

Tout est plus fort que l'homme d'un jour,

De lourds rideaux d'atmosphère noire

Font richement la nuit alentour.

O civilisés que civilise

L'Ordre obéi, le Respect sacré!

O dans ce champ si bien préparé

Cette moisson de la Seule Eglise!

XV


La mer est plus belle

Que les cathédrales,

Nourrice fidèle,

Berceuse de râles,

La mer qui prie

La Vierge Marie!

Elle a tous les dons

Terribles et doux.

J'entends ses pardons

Gronder ses courroux.

Cette immensité

N'a rien d'entêté.

O! si patiente,

Même quand méchante!

Un souffle ami hante

La vague, et nous chante:

«Vous sans espérance,

Mourez sans souffrance!»

Et puis sous les cieux

Qui s'y rient plus clairs,

Elle a des airs bleus,

Rosés, gris et verts...

Plus belle que tous,

Meilleure que nous!

XVI


La «grande ville». Un tas criard de pierres blanches

Où rage le soleil comme en pays conquis.

Tous les vices ont leur tanière, les exquis

Et les hideux, dans ce désert de pierres blanches.

Des odeurs! Des bruits vains! Où que vague le coeur,

Toujours ce poudroiement vertigineux de sable,

Toujours ce remuement de la chose coupable

Dans cette solitude où s'écoeure le coeur!

De près, de loin, le Sage aura sa thébaïde

Parmi le fade ennui qui monte de ceci,

D'autant plus âpre et plus sanctifiante aussi

Que deux parts de son âme y pleurent, dans ce vide!

XVII


Toutes les amours de la terre

Laissant au coeur du délétère

Et de l'affreusement amer,

Fraternelles et conjugales,

Paternelles et filiales,

Civiques et nationales,

Les charnelles, les idéales,

Toutes ont la guêpe et le ver.

La mort prend ton père et ta mère,

Ton frère trahira son frère,

Ta femme flaire un autre époux,

Ton enfant, on te l'aliène,

Ton peuple, il se pille ou s'enchaîne

Et l'étranger y pond sa haine,

Ta chair s'irrite et tourne obscène,

Ton âme flue en rêves fous.

Mais, dit Jésus, aime, n'importe!

Puis de toute illusion morte

Fais un cortège, forme un choeur,

Va devant, tel aux champs le pâtre,

Tel le coryphée au théâtre,

Tel le vrai prêtre ou l'idolâtre,

Tels les grands-parents près de l'âtre,

Oui, que devant aille ton coeur!

Et que toutes ces voix dolentes

S'élèvent rapides ou lentes,

Aigres ou douces, composant

A la gloire de Ma souffrance

Instrument de ta délivrance,

Condiment de ton espérance

Et mets de la propre navrance.

L'hymne qui te sied à présent!

XVIII


Sainte Thérèse veut que la Pauvreté soit

La reine d'ici-bas, et littéralement!

Elle dit peu de mots de ce gouvernement

Et ne s'arrête point aux détails de surcroît;

Mais le Point, à son sens, celui qu'il faut qu'on voie

Et croie, est ceci dont elle la complimente:

Le libre arbitre pèse, arguë et parlemente,

Puis le pauvre-de-coeur décide et suit sa voie.

Qui l'en empêchera? De voeux il n'en a plus

Que celui d'être un jour au nombre des élus,

Tout-puissant serviteur, tout-puissant souverain,

Prodigue et dédaigneux, sur tous, des choses eues,

Mais accumulateur des seules choses sues,

De quel si fier sujet, et libre, quelle reine!

XIX


Parisien, mon frère à jamais étonné,

Montons sur la colline où le soleil est né

Si glorieux qu'il fait comprendre l'idolâtre,

Sous cette perspective inconnue au théâtre,

D'arbres au vent et de poussière d'ombre et d'or.

Montons. Il est si frais encor, montons encor.

Là! nous voilà placés comme dans une «loge

De face», et le décor vraiment tire un éloge.

La cathédrale énorme et le beffroi sans fin,

Ces toits de tuile sous ces verdures, le vain

Appareil des remparts pompeux et grands quand même,

Ces clochers, cette tour, ces autres, sur l'or blême

Des nuages à l'ouest réverbérant l'or dur

De derrière chez nous, tous ces lourds joyaux sur

Ces ouates, n'est-ce pas, l'écrin vaut le voyage,

Et c'est ce qu'on peut dire un brin de paysage?

—Mais descendons, si ce n'est pas trop abuser

De vos pieds las, à fin seule de reposer

Vos yeux qui n'ont jamais rien vu que Montmartre,

—«Campagne» vert de plaie et ville blanc de dartre

(Et les sombres parfums qui grimpent de Pantin!)—

Donc, par ce lent sentier de rosée et de thym,

Cheminons vers la ville au long de la rivière,

Sous les frais peupliers, dans la fine lumière.

L'une des portes ouvre une rue, entrons-y.

Aussi bien, c'est le point qu'il faut, l'endroit choisi:

Si blanches, les maisons anciennes, si bien faites,

Point hautes, ça et là des bronches sur leurs faîtes,

Si doux et sinueux le cours de ces maisons,

Comme un ruisseau parmi de vagues frondaisons,

Profilant la lumière et l'ombre en broderies

Au lieu du long ennui de vos haussmanneries,

Et si gentil l'accent qui confine au patois

De ces passants naïfs avec leurs yeux matois!...

Des places ivres d'air et de cris d'hirondelles

Où l'histoire proteste en formules fidèles

A la crête des toits comme au fer des balcons,

Des portes ne tournant qu'à regret sur leurs gonds,

Jalouses de garder l'honneur et la famille...

Ici tout vit et meurt calme, rien ne fourmille,

Le «Théâtre» fait four, et ce dieu des brouillons.

Le «Journal» n'en est plus à compter ses bouillons,

L'amour même prétend conserver ses noblesses

Et le vice se gobe en de rares drôlesses.

Enfin rien de Paris, mon frère «dans nos murs».

Que les modes... d'hier, et que les fruits bien mûrs

De ce fameux progrès que vous mangez en herbe.

Du reste on vit à l'aise. Une chère superbe,

La raison raisonnable et l'esprit des aïeux,

Beaucoup de sain travail, quelques loisirs joyeux,

Et ce besoin d'avoir peur de la grande route!

Avouez, la province est bonne, somme toute,

Et vous regrettez moins que tantôt la «splendeur»

Du vieux monstre, et son pouls fébrile, et cette odeur!

XX


C'est la fête du blé, c'est la fête du pain

Aux chers lieux d'autrefois revus après ces choses!

Tout bruit, la nature et l'homme, dans un bain

De lumière si blanc que les ombres sont roses.

L'or des pailles s'effondre au vol siffleur des faux

Dont l'éclair plonge, et va luire, et se réverbère.

La plaine, tout au loin couverte de travaux,

Change de face à chaque instant, gaie et sévère.

Tout halète, tout n'est qu'effort et mouvement

Sous le soleil, tranquille auteur des moissons mûres,

Et qui travaille encore imperturbablement

A gonfler, à sucrer là-bas les grappes sures.

Travaille, vieux soleil, pour le pain et le vin,

Nourris l'homme du lait de la terre, et lui donne

L'honnête verre où rit un peu d'oubli divin.

Moissonneurs, vendangeurs là-bas votre heure est bonne!

Car sur la fleur des pains et sur la fleur des vins,

Fruit de la force humaine en tous lieux répartie,

Dieu moissonne, et vendange, et dispose à ses fins

La Chair et le Sang pour le calice et l'hostie!




JADIS ET NAGUÈRE



JADIS



PROLOGUE


En route, mauvaise troupe!

Partez, mes enfants perdus!

Ces loisirs vous étaient dus!

La Chimère tend sa croupe.

Partez, grimpés sur son dos,

Comme essaime un vol de rêves

D'un malade dans les brèves

Fleurs vagues de ses rideaux.

Ma main tiède qui s'agite

Faible encore, mais enfin

Sans fièvre, et qui ne palpite

Plus que d'un effort divin,

Ma main vous bénit, petites

Mouches de mes soleils noirs

Et de mes nuits blanches. Vites,

Partez, petits désespoirs,

Petits espoirs, douleurs, joies,

Que dès hier renia

Mon coeur quêtant d'autres proies...

Allez, aeigri somnia.