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Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre. cover

Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre.

Chapter 3: SMARH[2].
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About This Book

The collection gathers miscellaneous youthful writings—essays, moral and aesthetic reflections, short dramatic and poetic fragments—that range from polemics defending the arts against utilitarian commerce to classical and religious meditations. Several pieces debate the value of poetry, painting, and ancient culture versus industrial and commercial priorities, while others take the form of lyrical sketches, narrative experiments, and brief theatrical or mystical scenes. The tone alternates between satirical critique, passionate advocacy for imagination, and contemplative description, offering a portrait of a developing literary voice exploring form, language, and the relationship between art, society, and spiritual longing.

Indigesta moles.
Ovide.

Cette œuvre, inédite jusqu’à ce jour, n’a pas obtenu le prix Montyon.

Le curieux, le malheureux, qui ouvrira ceci, pourra s’en étonner, car sa bêtise semblerait devoir le lui décerner de droit.

SMARH

VIEUX MYSTÈRE.

La mère en permettra la lecture à sa fille.

L’Auteur.

SMARH[2].

[2] Avril 1839.

L’archange Michel avait vaincu Satan lors de la venue du Christ.

Le Christ était venu sur la terre, comme une oasis dans le désert, comme une lueur dans l’ombre, et l’oasis s’était tarie, et la lueur n’était plus, et tout n’était que ténèbres.

L’humanité, qui, un moment, avait levé la tête vers le ciel, l’avait reportée sur la terre; elle avait recommencé sa vieille vie, et les empires allaient toujours, avec leurs ruines qui tombent, troublant le silence du temps, dans le calme du néant et de l’éternité.

Les races s’étaient prises d’une lèpre à l’âme, tout s’était fait vil.

On riait, mais ce rire avait de l’angoisse, les hommes étaient faibles et méchants, le monde était fou, il bavait, il écumait, il courait comme un enfant dans les champs, il suait de fatigue, il allait se mourir.

Mais avant de rentrer dans le vide, il voulait vivre bien sa dernière minute; il fallait finir l’orgie et tomber ensuite ivre, ignoble, désespéré, l’estomac plein, le cœur vide.

Satan n’avait plus qu’à donner un dernier coup, et cette roue du mal qui broyait les hommes depuis la création allait s’arrêter enfin, usée comme sa pâture.

Et voilà qu’une fois on entendit dans les airs comme un cri de triomphe, la bouche rouge de l’enfer semblait s’ouvrir et chanter ses victoires.

Le ciel en tressaillit. La terre demandait-elle un nouveau Messie? tournait-elle, dans ses agonies, ses dernières espérances vers le Christ? Non, la voix répéta plusieurs fois: «Michel à moi! réponds ici!» Cette voix était triomphante, pleine de colère et de joie.

LA VOIX.

Ton pied me terrassa jadis, et je sentis ton talon me broyer la poitrine, car alors le Christ avait affermi cette terre où tu me foulais, elle était jeune et pure; maintenant elle est vieille, usée, ton pied y entrerait dans les cendres.

Mon orgueil me dévora le cœur, mais le sang de ce cœur ulcéré je l’ai versé sur la terre, et cette rosée de malédiction a porté ses fruits.

Maintenant, pas une vertu que je n’aie sapée par le doute, pas une croyance que je n’aie terrassée par le rire, pas une idée usée qui ne soit un axiome, pas un fruit qui ne soit amer. La belle œuvre!

Oh! cette terre, terre d’amour et de bonheur, faite pour la félicité de l’homme, comme je l’ai maniée et pétrie, comme je l’ai battue, fatiguée, comme j’ai remué dans sa bouche le mors des douleurs!

Tout le sang que j’ai fait répandre (si la terre ne l’avait pas bu) ferait un Océan plus large que toutes les mers du Créateur. Toutes les malédictions sorties du cœur feraient un beau concert à la louange de Dieu.

Et puis je leur ai donné des chimères qu’ils n’avaient pas; j’ai jeté en l’air des mots, ils ont pris cela pour des idées, ils ont couru, ils se sont évertués à les comprendre, ils ont creusé leurs petits cerveaux, ils ont voulu voir le fond de l’abîme sans fin, ils se sont approchés du bord et je les ai poussés dedans.

Merci, vous tous qui m’avez secondé! Honneur à l’amitié qui s’appelle grandeur et qui m’a livré les poètes, les femmes, les rois! Honneur à la colère ivre qui casse et qui tue! Honneur à la jalousie, à la ruse, à la luxure qui s’appelle amour, à la chair qui s’appelle âme! Honneur à cette belle chose qui tient un homme par ses organes et le fait pâmer d’aise, grandeur humaine!

Vive l’enfer! A moi le monde jusqu’à sa dernière heure! je l’ai élevé, j’ai été sa nourrice et sa mère, je l’ai bercé dans ses jeunes ans; j’ai été sa compagne et son épouse. Comme il m’a aimé! Comme il m’a pris!

Et moi, de quel ardent amour je lui ai imposé mes baisers de feu!

Je veillerai jusqu’à sa dernière heure sur ses jours chéris, je lui fermerai les yeux, je me pencherai sur sa bouche pour recueillir son dernier râle et pour voir si sa dernière pensée te bénira, Créateur.

Et maintenant, Archange, je t’ai vaincu à mon tour, chaque jour je t’insulte, chaque jour je prends l’empire du Christ, chaque jour des âmes entières se donnent à moi.

Et je sais un homme saint entre les saints, qui vit comme une relique; cet homme-là, tu verras comme je vais le plonger dans le mal en peu d’heures, et puis tu me diras si la vertu est encore sur la terre, et si mon enfer n’a pas fondu depuis longtemps ce vieux glaçon qui la refroidissait.

Tu verras que de telles œuvres me rendraient bien digne de créer un monde et si elles ne me font pas l’égal de celui qui les enfante!


Le soir, en Orient, dans l’Asie Mineure, un vallon avec une cabane d’ermite; non loin, une petite chapelle.

UN ERMITE.

Allez, mes chers enfants, rentrez chez vous avec la paix du Seigneur; l’homme de Dieu vient de vous bénir et de vous purifier, puisse sa bénédiction être éternelle et sa purification ne jamais s’effacer! Allez, ne m’oubliez pas dans vos prières, je penserai à vous dans les miennes. (Après avoir congédié ses fidèles.) Je les aime tous, ces hommes, et mon cœur s’épanouit quand je leur parle de Dieu; ces femmes me semblent des sœurs et des anges, et ces petits enfants, comme je les embrasse avec plaisir!

Oh! merci, mon Dieu, de m’avoir fait une âme douce comme la vôtre et capable d’aimer! Heureux ceux qui aiment! Quand j’ai jeûné longtemps, quand j’ai orné de fleurs cueillies sur les vallées ton autel, quand j’ai longtemps prié à genoux, longtemps regardé le ciel en pensant au paradis, que j’ai consolé ceux qui viennent à moi, il me semble que mon cœur est large, que cet amour est une force et qu’il créerait quelque chose.

Je suis content dans cette retraite, j’aime à voir la rivière serpenter au bas de la vallée, à voir l’oiseau étendre ses ailes et le soleil se coucher lentement avec ses teintes roses. Cette nuit sera belle, les étoiles sont de diamant, la lune resplendit sur l’azur; j’admire cela avec amour, et quand je pense aux biens de l’autre vie, mon âme se fond en extases et en rêveries.

Merci, merci mon Dieu! je suis heureux, vous m’avez donné l’amour, que faut-il de plus? Quand vous m’appellerez à vous, je mourrai en vous bénissant et je passerai de ce monde dans un autre meilleur encore. Bonheur, joie, amour, extases, tout est en vous! (Il s’agenouille et prie.)

SATAN, en costume de docteur.

Pardon, maître, de vous interrompre dans vos pieuses pensées.

SMARH.

L’homme de Dieu se doit à tous.

SATAN.

Maître, je suis un docteur grec, qui ai traversé les déserts pour venir recueillir les paroles de votre bouche et converser avec vous sur nos hautes destinées. Un homme comme vous en sait long; nous sommes savants, nous autres, n’est-ce pas?

SMARH.

Quelle est cette science?

SATAN.

Plus grande que vous ne croyez. Cependant, frère, à force d’avoir réfléchi et creusé en nous-mêmes, nous sommes arrivés à résoudre d’étranges problèmes; pour moi, rien n’est obscur. (A part.) Tout est noir.

Une femme mariée entre pour parler à Smarh.

YUK.

Que voulez-vous, douce mie?

LA FEMME.

Consulter notre père en religion.

YUK.

Il est maintenant occupé à réfléchir, à causer, à disserter, à savantiser avec ce saint homme que vous voyez là, en habit de docteur, on ne peut l’approcher.

LA FEMME.

Un docteur! Est-ce un nonce du pape? ou quelque théologien de Grèce?

YUK.

C’est l’un et l’autre; il est fort lié avec la papauté et les moines, auxquels il a conseillé d’excellents tours pour se divertir. Pour la théologie, il la connaît. Vous connaissez votre ménage, et, comme vous, il y jette de l’eau trouble et y fait pousser des cornes.

LA FEMME.

Que voulez-vous dire là?

YUK.

Que vous êtes bien gentille, ravissante, avec une gorgette à faire pâmer toute une classe d’écoliers.

LA FEMME.

Fi! les propos déshonnêtes! laissez-moi, je veux parler à l’ermite.

YUK.

Ne craignez rien, vous dis-je, je suis un vieux sans vigueur dans les reins. Autrefois j’étais bon et j’aurais peuplé tout un désert, maintenant je me suis consacré au service de la religion et je suis en tout lieu mon saint maître, qui me laisse faire le gros de la besogne, comme d’allumer les cierges, d’apprêter le dîner, de confesser, de préparer les hosties, de nettoyer, de gratter, d’écurer; je suis, en un mot, son serviteur indigne, vous voyez qu’il ne faut pas avoir peur de moi, je suis bien diable et gai en mes discours, mais sage comme une pierre en mes actions. Et vous, qui êtes-vous, la mère? Vous m’avez l’air d’une bonne femme. Vous êtes mariée, j’en suis sûr, je vois ça à certaines choses, mariée à un brave homme. Oh! un bon, excellent homme, mais un peu benêt, entre nous soit dit; je le connais, et la nuit de vos noces vous fûtes même obligée de lui apprendre certaines choses que les femmes ordinairement savent trop bien, mais qu’elles font semblant d’ignorer; j’en ai connu qui se pâmaient ainsi de pudeur, et qui, tout en disant: «Que faites-vous là?», connaissaient le métier depuis l’âge de neuf ans. Mais vous, tout en étant mariée, vous êtes demeurée sage comme la Vierge; vous avez des enfants... charmants, qui ressemblent à leur mère.

LA FEMME.

Vous êtes donc du pays pour savoir cela? Oui, je les aime bien, ces pauvres enfants!

YUK.

Et vous êtes heureuse ainsi?

LA FEMME.

Bien heureuse, mon seigneur, que me faut-il de plus?

SMARH répond au docteur.

A vous dire vrai, je n’ai jamais cherché le bonheur dans la science, je n’ai point travaillé, lu, compulsé.

SATAN.

Ni moi non plus, il y a là dedans plus de vanité que d’autre chose; mais ce n’est point la science des livres dont je parle, maître, c’est celle du cœur et de la nature.

SMARH.

Sans doute! Alors j’ai mûrement réfléchi, et bien des ans de ma vie.

SATAN.

J’avais donc raison de dire que vous étiez savant. Ce mot-là doit-il s’appliquer à un homme qui possède beaucoup de livres, comme à une bibliothèque, plutôt qu’à un autre qui est saint, qui possède Dieu, car la vraie science, c’est Dieu.

SMARH.

Oui, Dieu est l’unique objet de mon étude.

SATAN.

Vous êtes donc plus que savant, vous êtes un saint. Heureuse vie! Être ainsi au milieu de cette belle nature, prier Dieu tout le jour, être entouré du respect de la contrée, car à toute heure on vient vous consulter sur toute matière, sur la religion et sur la vie, sur la mort et l’éternité; hommes, femmes, enfants, tout le monde accourt à vous; vous êtes comme le bon ange du pays, pas une larme que vous n’essuyiez, pas une peine, pas un chagrin qui ne soit soulagé; vous raccommodez les familles, vous mettez la paix dans les ménages, saint homme!

SMARH, humilié.

Oh! vous me flattez, frère!

SATAN.

Non, non, je me complais dans ce ravissant tableau. Vous dites aux femmes libertines: «Allez, rentrez dans vos ménages, aimez Dieu et vos enfants»; aux enfants, de pratiquer la religion; aux valets: «Aimez, servez vos maîtres»; aux voleurs: «Soyez honnêtes gens»; quand un pauvre vient vous demander l’aumône, vous dites pour lui des prières.

SMARH, étonné.

Qu’ai-je donc?

SATAN.

Et jamais, car vous êtes trop saint pour cela, en confessant dans votre cellule des jeunes femmes, quand vous êtes là seuls, enfermés tous les deux, et qu’on ne pourrait pas vous voir, jamais il ne vous est venu à l’idée de soulever un peu le voile qui cache des contours indécis et de retrousser doucement avec la main ce jupon qui cache un bas de jambe sur lequel la pensée monte toujours?... et quand vous dites à ces femmes d’aimer leurs maris, ne pensez-vous point qu’elles en aiment d’autres et que leurs maris vont forniquer avec les filles du démon? Quand vous dites à ces hommes d’aimer leurs enfants, il ne vous vient pas à la pensée que ces enfants ne sont pas à eux, et que, lorsqu’ils voudront se coucher dans leur lit, la place sera prise et le trou bouché?

SMARH.

Non, jamais! Mais qui même vous a appris de telles choses? Il me semble que ce n’est point ainsi que je pensais; vous m’ouvrez un monde nouveau.

SATAN.

Vous ne pensez pas encore (car à quoi pensez-vous?) que le voleur à qui vous conseillez l’honnêteté, perdrait son état en devenant honnête homme; que les femmes perdues se sécheraient sur pied avec la vertu; qu’un valet qui ne haïrait point son maître ne serait plus un valet, et que le maître qui ne battrait plus un valet ne serait plus son maître.

Il est des choses plus surprenantes encore, car chaque jour vous dites sans scrupule: «Faites le bien, évitez le mal, aimez Dieu, nous avons une âme immortelle» sans savoir ce que c’est que le bien et le mal, sans jamais avoir vu Dieu, sans savoir s’il existe, et vous en rapportant à la foi d’un vieux prêtre radoteur qui, comme vous, n’en savait rien; pour l’âme, vous en êtes sûr, convaincu, persuadé, vous donneriez votre sang pour elle, et qui vous l’a démontrée? Est-ce que vous sentez votre âme, comme votre estomac qui crie: j’ai faim, comme vos yeux qui, fatigués, demandent à être fermés, comme votre ventre qui vous chante: accouve-toi ou bien je vais faire quelque saleté? Dis, ton âme a-t-elle faim, dort-elle, marche-t-elle, la sens-tu en toi?

SMARH.

Questions embarrassantes! je n’y avais jamais songé.

SATAN.

Embarrassé pour si peu de chose! Cela est clair comme le jour, car tu dépeins à tout le monde la nature de cette âme, ses besoins, ses douleurs, ses destinées, ses châtiments; et tu te sens embarrassé pour si peu de choses! Comment? Mon ami, je te croyais plus d’intelligence pour un homme du Seigneur. Heureux homme! Tu es donc sans conscience, puisque tu enseignes et démontres des choses que tu ne sais pas.

YUK à la femme.

Heureuse avec un pareil homme?

LA FEMME.

Mon Dieu, oui, il le faut bien.

YUK.

Oui, il faut bien se résigner, n’est-ce pas? mais pour cela le cœur est lourd, tout en faisant le ménage on est triste, et de grosses larmes vous remplissent les yeux: «Si le sort avait voulu pourtant, je serais autre, mon mari serait beau, grand, joli cavalier, aux sourcils noirs et aux dents blanches, à la bouche fraîche; pourquoi donc n’ai-je pas eu ce bonheur?», et l’on rêve longtemps, on s’ennuie, le mari revient, il sent le vin, l’ivrogne! Quel homme!

Vous vous demandez si cela sera toujours ainsi, on se sent seule, isolée dans le monde, sans amour; il fait bon en avoir pour vivre! Jadis vous avez vu un beau jeune homme qui vous baisait la main, et souvent les soldats passent sous vos fenêtres; aux bains vous avez aperçu (et vous avez rougi aussitôt) des hommes nus, la drôle de chose! et vous rêvez de tout cela, ma petite. Le soir, en vous couchant, vous vous trouvez bien malheureuse et vous vous endormez en pensant aux hommes des bains publics, à votre jeune amant, aux soldats, que sais-je? Vous avez un bataillon de cuisses charnues dans la tête: «Si j’en avais seulement deux sur les miennes», dites-vous, et vous faites les plus beaux rêves du monde.

LA FEMME.

Oh! le méchant homme!

YUK.

Longtemps vous vous êtes bornée aux rêveries, aux rêves, aux démangeaisons, mais l’aiguillon de la chair vous tient depuis longtemps, et chaque jour vous dites: «Quand cela arrivera-t-il? est-ce bientôt?»

LA FEMME.

Hélas! il faut bien vous le dire; mais je résiste, je combats, et je venais consulter même...

YUK.

Que vous êtes simple! Avez-vous besoin d’un ermite pour vous enseigner ce que vous avez à faire? Si la vertu existe, chaque créature doit pouvoir d’elle-même la discerner et la mettre en pratique.

LA FEMME, à part.

Je n’y avais point songé. (Haut.) Oui, vous avez raison, je résisterai bien seule, d’ailleurs, je chasserai bien seule ces idées qui m’obsèdent.

YUK.

Vous obsèdent, dites-vous? Au contraire, elles vous sont agréables. Qu’il est doux de penser à cela tout le jour, de se figurer ainsi quelque chose de beau qui vous accompagne et vous entoure de ses deux bras!

LA FEMME.

Chaque jour je me reproche ces pensées comme un crime, j’embrasse mes enfants pour me ramener à quelque chose de plus saint, mais hélas! je vois toujours passer devant moi cette image tendre, confuse, voilée.

YUK.

Et lorsque le soir vient, n’est-ce pas? et que les rayons du soleil meurent sur les dalles, que les fleurs d’oranger laissent passer leurs parfums, que les roses se referment, que tout s’endort, que la lune se lève dans ses nuages blancs, alors cette forme revient, elle entre, et cette bouche dit: «Aime-moi! aime-moi! viens! si tu savais toutes les délices d’une nuit d’amour! si tu savais comme l’âme s’y élargit, comme au grand jour heureux, nos deux corps nus sur un tapis, nous embrassant, si tu savais comme je prendrai tes hanches, comme j’embrasserai tes seins, comme je reposerai ma tête sur ton cœur et comme nous serons heureux, comme nous nous étendrons dans nos voluptés!» N’est-ce pas? c’est à cela qu’on pense, c’est cela qu’on souhaite, c’est pour cela qu’on brûle de désir?

LA FEMME.

Assez! vous me rappelez tout ce que je sens en traits de feu, ces pensées-là me font rougir, j’en ai honte.

YUK.

Pourquoi? Ne sont-elles pas belles et douces et riantes comme les roses? C’est une soif qu’on a, n’est-ce pas? on a quelque chose au fond du cœur de vif et d’impétueux comme une force qui vous pousse?

LA FEMME.

Je ne sais comment résister à cette force.

YUK.

Souvent, n’est-ce pas? vous aimez à vous regarder nue, vous vous trouvez jolie? «Quelle jolie cuisse! quel beau corps! quelle gorge ronde! et quel dommage!» dites-vous.

LA FEMME.

Oh! oui, souvent j’ai vu des yeux d’hommes s’arrêter longtemps sur les miens; il y en a qui semblaient lancer des jets de flamme, d’autres laissaient découler une douceur amoureuse qui m’entrait jusqu’au cœur.

SATAN, à Smarh.

C’est la science, mon maître, qui nous enseignera tout cela.

SMARH.

Quelle science?

SATAN.

La science que je sais.

SMARH.

Laquelle?

SATAN.

La science du monde.

SMARH.

Et vous me montreriez tout cela? Qu’êtes-vous? un ange ou un démon?

SATAN.

L’un et l’autre!

SMARH.

Et comment acquiert-on cette science?

SATAN.

Tu le sauras!

Il disparaît.

YUK.

Eh bien, le premier de ces hommes que vous verrez, que ce soit un jeune homme de 16 ans environ, blond et rose, et qui rougira sous vos regards, prenez-le, cet enfant, amenez-le dans votre chambre, et là, dans la nuit, vous verrez comme il vous aimera et comme vous jouirez et vous vous repaîtrez de cet amour; oui ce sera cette voix de vos songes et ce corps d’ange qui passait dans vos nuits.

LA FEMME, égarée.

Qu’il vienne donc! qu’il vienne! j’aurai pour lui des baisers de feu et des voluptés sans nombre. J’étais bien folle, en effet, de vieillir sans amour. A moi, maintenant, les délices des nuits les plus ardentes; que je m’abreuve de toutes mes passions, que je me rassasie de tous mes désirs! De longues nuits et de longs jours passés dans les baisers! ah! toute ma vie passée à un soupir, tout ce que je rêvais à moi! oh! comme je vais être heureuse! Je tremble cependant, et je sens que c’est là mon bonheur.

YUK.

Quel plaisir, n’est-ce pas? de se créer ainsi, par la pensée, toutes ces jouissances désirées, et de se dire: «Si je l’avais là, si je le tenais dans mes bras, si je voyais ses yeux sur les miens et sa bouche sur mes lèvres!»

LA FEMME.

Assez! assez! j’ai quelque chose qui me brûle le cœur depuis que vous me parlez, j’ai du feu sous la poitrine, j’étouffe, je désire ardemment tout cela, je m’en vais, oh! oui, je m’en vais. (Elle s’arrête et dit avec profondeur:) Oh! les belles choses!

Elle sort.

YUK, riant.

Voilà une commère qui, avant demain matin, se sera donnée à tous les gamins de la ville et à tous les valets de ferme.


La nuit; la lune et les étoiles brillent; silence des champs.

SMARH, seul. Il sort de sa cellule et marche.

Quelle est donc cette science qu’on m’a promise? où la trouve-t-on? de qui la recevrai-je? par quels chemins vient-elle et où mène-t-elle? et au terme de la route, où est-on? Tout cela, hélas! est un chaos pour moi et je n’y vois rien que des ténèbres.

Où vais-je? je ne sais, mais j’ai un désir d’apprendre, d’aller, de voir. Tout ce que je sais me semble petit et mesquin; des besoins inaccoutumés s’élèvent dans mon cœur. Si j’allais apprendre l’infini, si j’allais vous connaître, ô monde sur lequel je marche! si j’allais vous voir, ô Dieu que j’adore!

Qu’est-ce donc? ma pensée se perd dans cet abîme.

Est-ce que je n’étais pas heureux à vivre ainsi saintement, à prier Dieu, à secourir les hommes? Pourquoi me faut-il quelque chose de plus? L’homme est donc fait pour apprendre, puisqu’il en a le désir?

Je n’ai que faire de ce que tous les hommes savent, je méprise leurs livres, témoignage de leurs erreurs. C’est une science divine qu’il me faut, quelque chose qui m’élève au-dessus des hommes et me rapproche de Dieu.

Oh! mon cœur se gonfle, mon âme s’ouvre, ma tête se perd; je sens que je vais changer; je vais peut-être mourir, c’est peut-être là le commencement d’éternité bienheureuse promise aux saints.

Un siècle s’est écoulé depuis que je pense, et déjà, depuis que cet inconnu m’a parlé, je me sens plus grand; mon âme s’élargit peu à peu, comme l’horizon quand on marche, je sens que la création entière peut y entrer.

Autrefois je dormais de longues nuits pleines de sommeil et de repos, je me livrais aux songes vagues et dorés; souvent je m’endormais en rêvant aux extases célestes, les saints venaient m’encourager à continuer ma vie et me montraient de loin l’avenir bienheureux et le chemin par lequel on y monte; mais à peine ai-je fermé l’œil que des ardeurs m’ont tourmenté, je me suis levé et je suis venu.

Autrefois l’air des nuits me faisait du bien, je me plaisais à cette molle langueur des sens qu’il procure, je me plongeais dans l’harmonie dont elle se compose, j’écoutais avec ravissement le bruit des feuilles des arbres que le vent agitait, l’eau qui coulait dans les vallées, j’aimais la mousse des bois que les rayons de la lune argentaient; ma tête se levait avec amour vers ce ciel si bleu, avec ses étoiles aux mille clartés, et je me disais que l’éternité devait être aussi quelque chose de suave, de doux, de silencieux et d’immense, et tout cela sans vallée, sans arbre, sans feuilles, quelque chose de plus beau même que cet infini où je perdais mon regard; aussi loin que la pensée de l’homme pouvait aller j’y perdais la mienne, et je sentais bien que cette harmonie du ciel et de la terre était faite pour l’âme.

Mais, pourtant, cette nuit est aussi belle que toutes les autres, ces fleurs sont aussi fraîches, l’azur du ciel est aussi bleu, les étoiles sont bien d’argent; c’est bien cette lune dont mon regard rencontrait les rayons se jouant sur les fleurs. Pourquoi mon âme ne s’ouvre-t-elle plus au parfum de toutes ces choses? je suis pris de pitié pour tout cela, j’ai pour elles une envie jalouse.

Me voilà monté à ce je ne sais quel point pour me lancer dans l’infini. Oh! qui viendra me retirer de cette angoisse et me dire ce que je ferai dans une heure, où je serai, ce que j’aurai appris!

Où est donc l’être inconnu qui m’a bouleversé l’âme?

Satan paraît.


SATAN, SMARH.

SATAN.

Me voilà! j’avais promis de revenir, et je reviens.

SMARH.

Pourquoi faire?

SATAN.

Pour vous, mon maître!

SMARH.

Pour moi! Et que voulez-vous faire de moi?

SATAN.

Ne vouliez-vous pas connaître la science?

SMARH.

Quelle science?

SATAN.

Mais il n’y en a qu’une, c’est la science, la vraie science.

SMARH.

Comment l’appelle-t-on donc?

SATAN.

C’est la science.

SMARH.

Je ne la connais pas; où la trouve-t-on?

SATAN.

Dans l’infini.

SMARH.

L’infini, c’est donc elle?

SATAN.

Et celui qui le connaît sait tout.

SMARH.

Mais il n’y a que Dieu.

SATAN.

Dieu? qu’est-ce?

SMARH.

Dieu, c’est Dieu.

SATAN.

Non, Dieu, c’est cet infini, c’est cette science.

SMARH.

Dieu, c’est donc tout?

SATAN.

Arrête, tu déraisonnes, ton esprit encore borné ne peut monter plus haut; tu es comme les autres hommes, le monde est plus haut que ton intelligence; c’est ton front trop élevé pour ton bras d’enfant; tu te tuerais en voulant l’atteindre, il te faut quelqu’un qui te monte à la hauteur de toutes ces choses, ce sera moi.

SMARH.

Et que m’enseigneras-tu donc?

SATAN.

Tout!

SMARH.

Viens donc!


Dans les airs. Satan et Smarh planent dans l’infini.

SMARH.

Depuis longtemps nous montons, ma tête tourne, il me semble que je vais tomber.

SATAN.

Tu as donc peur?

SMARH.

Aucun homme n’arriva jamais si haut; mon corps n’en peut plus, le vertige me prend, soutiens-moi.

SATAN.

Rapproche-toi plus près de moi, viens, cramponne-toi à mes pieds, si tu as peur.

SMARH.

Étrange spectacle! Voilà le globe qui est là, devant moi, et je l’embrasse d’un coup d’œil; la terre me semble entourée d’une auréole bleue et les étoiles fixées sur un fond noir.

SATAN.

Avais-tu donc rêvé quelquefois quelque chose d’aussi vaste?

SMARH.

Oh! non, je ne croyais pas l’infini si grand!

SATAN.

Et tu prétendais cependant l’embrasser dans ta pensée, car chaque jour tu disais: Dieu! éternité! et tu te perdais dans la grandeur de l’un, dans l’immensité de l’autre.

SMARH.

Cela est vrai. Une telle vue surpasse les bornes de l’âme, il faudrait être un Dieu pour se le figurer. Comme cela est grand! comme les océans noirs paraissent petits! (Ils montent toujours.)

Eh quoi? nous montons toujours? mais où allons-nous?

SATAN.

Pourquoi cette question d’enfant? As-tu besoin de savoir où tu vas pour aller? est-ce que tu agis pour une cause quelconque? Pourquoi le monde marche-t-il, lui? pourquoi vois-tu ce petit globe tourner toujours sur lui-même, si vite, avec ses habitants étourdis?

SMARH.

Comme la création est vaste! Je vois les planètes monter, et les étoiles courir, emportées, avec leurs feux. Quelle est donc la main qui les pousse? La voûte s’élargit à mesure que je monte avec elle, les mondes roulent autour de moi, je suis donc le centre de cette création qui s’agite!

Oh! comme mon cœur est large! je me sens supérieur à ce misérable monde perdu à des distances incommensurables sous mes pieds; les planètes jouent autour de moi, les comètes passent en lançant leur chevelure de feux, et dans des siècles elles reviendront en courant toujours comme des cavales dans le champ de l’espace. Comme je me berce dans cette immensité! Oui, cela est bien fait pour moi, l’infini m’entoure de toutes parts, je le dévore à mon aise.

Ils montent toujours.

SATAN.

Es-tu content de mes promesses?

SMARH.

Elles surpassent les bornes de tout; ma poitrine étouffe, l’air siffle autour de moi et m’étourdit, je suis perdu, je roule.

SATAN.

Tu te plains donc?

SMARH.

Je ne sais si c’est de la douleur ou de la joie.

SATAN.

Regarde donc comme tout est beau! Mais pourquoi cela est-il fait?

SMARH.

N’est-ce pas pour moi?

SATAN.

Pour toi seul, n’est-ce pas?

SMARH.

L’éternité, l’infini, c’est donc tout cela?

SATAN.

Monte encore.

SMARH.

Ô Dieu! et où m’arrêterai-je?

SATAN.

Jamais! monte toujours!

SMARH.

Grâce!

SATAN.

Grâce? et pourquoi? N’es-tu pas le roi de cette création? Cette éternité qui t’entoure a été créée pour ton âme.

SMARH.

Mais cette création roule sur moi et m’écrase, cette éternité m’étourdit et me tue.

SATAN.

Qui t’a donc troublé ainsi?

SMARH.

Ma tête est faible.

SATAN.

Vraiment? Grandeur de l’homme! Si je voulais pourtant, je la lâcherais, et tu tomberais, et ton corps serait dissous avant de s’être brisé au coin de quelque monde, pauvre carcasse humaine!

SMARH.

Quand donc, maître, nous arrêterons-nous? Je vais mourir, cette immensité me fatigue.

SATAN.

Tu es donc déjà las de l’éternité, toi? Si tu étais comme moi, tu verrais!

SMARH.

Oh! l’éternité! C’est donc cela, c’est donc le bonheur promis?

SATAN.

Grand bonheur, n’est-ce pas? de durer toujours! Et c’est là ce que tu souhaites! tu veux l’éternité, toi, et tu es déjà las de tout cela! tu veux l’éternité, et la vie te fatigue? Est-ce que cent fois déjà tu n’as pas souhaité d’être néant, de rester tranquille dans le vide, d’être même quelque chose de moins que la poussière d’un tombeau, car le souffle d’un enfant peut la remuer. Orgueil de la nature, trop fatiguée de vivre quelques minutes, et qui voudrait durer toujours!

C’est pour nous, vois-tu, que l’éternité est faite, pour nous autres, pour ces planètes qui brillent, pour ces étoiles d’or, pour cette lune d’argent, pour tout cela qui remue, qui gémit, qui roule, pour moi qui mange et qui dévore toujours.

Oh! si tu étais assez grand pour tout voir, tu verrais que tout n’est qu’une larme! Si tu pouvais tout entendre, tu n’entendrais qu’un seul cri de douleur: c’est la voix de la création qui bénit son Dieu.

SMARH.

Qui donc a fait cela? Est-ce lui qui mourait aux Oliviers? est-ce lui qui parlait aux armées d’Israël dans le désert, quand, le soir, les vents amenaient les bruits vagues de l’horizon avec les paroles du Seigneur? Quel est celui dont tout cela est sorti? Et tous ces mondes sont-ils partis dans les vents, comme le sable de la mer quand on ouvre les mains? Est-ce cette voix qui gronde dans la tempête, qui chante dans les feuilles? Sont-ce des rayons de soleil qui dorent les nuages? Et où est-il? dans quel coin de l’espace?

SATAN.

Et si tu le voyais, que dirais-tu? Qu’as-tu besoin de le connaître? quelle est cette démence qui te ronge?

Il faut donc que tu connaisses tout! Et si tu arrivais à ne voir dans l’infini qu’un vaste néant? Va, laisse celui qui a fait tous les grains de poussière brillants, il a maintenant pitié de son œuvre, il s’inquiète peu si le vermisseau mange et s’il meurt; il est là-haut, bien haut sur nous tous, il s’étend sur l’immensité, il la couvre de sa robe comme un linceul de mort, et il regarde les mondes rouler dans le vide; il est seul dans cette immobile éternité; il était grand, il a créé, et sa création est le malheur.

SMARH.

Eh quoi! est-ce qu’il ne s’inquiète pas de sa création? est-ce qu’il ne travaille pas cette éternité?

SATAN.

Oui, pour la troubler, comme un pied de géant qui se remue dans le sable.

SMARH.

Je croyais que sa volonté faisait marcher tout cela, et que les mondes allaient à sa parole, et que les astres s’abaissaient devant son regard.

SATAN.

Non! cela est, vois-tu, cela existe par des lois qui furent posées irrévocablement le jour maudit où tout fut créé, et le destin pèse et manie l’éternité, comme il manie et ploie l’existence des hommes; lui-même ne saurait se soustraire à la fatalité de son œuvre.

SMARH.

Cependant, il fut un temps où tout cela n’était pas! Qu’était-ce donc alors?

SATAN.

Le vide!

SMARH.

Le vide était donc plus vide encore! cet infini, dans lequel nous roulons, était plus large encore! Cela était plus grand et plus beau, n’est-ce pas?

SATAN.

Bien plus beau, car nous dormions, nous tous, dans la mort d’où nous devions naître.

SMARH.

Et ses bornes étaient encore plus loin?

SATAN.

Je t’ai déjà dit qu’il n’y avait point de bornes à cela.

SMARH.

Mais le chaos qui existait, qui l’avait fait? il avait fallu un Dieu pour le faire.

SATAN.

Il s’était fait de lui-même.

SMARH.

Quand donc? Oh! l’abîme! oh! l’abîme! J’aurais bien voulu vivre alors! comme j’aurais alors nagé là dedans, comme mon âme se serait déployée dans cette immense nuit éternelle!

SATAN.

Hélas! depuis, la machine est faite, elle roule, elle broie, elle tourne toujours.

SMARH.

Ne se lassera-t-elle jamais?

SATAN.

Je l’espère, car l’éternité...

SMARH.

Oh! oui, ce mot-là est effrayant, n’est-ce pas? et il ferait trembler, quand même il ne serait que du vide.

SATAN.

Oh! oui, tous ces mondes se lasseront de tourner et de briller, et ils tomberont en poussière, usés comme des ossements; oui, ce soleil, un soir, s’éteindra dans la nuit du néant; oh! oui, alors les larmes seront taries, tout sera vieux, tout croulera, et lui peut-être...

SMARH.

Lui, l’Être suprême, mourir comme son œuvre?

SATAN.

Pourquoi non?

SMARH.

Eh quoi! l’éternité aurait une borne?

SATAN.

Oh! quelle suprême joie de se dire que lui aussi périra et qu’un jour cette essence du mal, le souffle de vie et de mort, sera passé comme les autres! de penser que cette voix qui fait trembler se taira! que cette lumière qui éblouit ne sera plus! Oh! tu roulerais donc aussi comme nous, toi, comme de la poussière, et une parcelle de ma cendre rencontrerait la tienne à cette place où fument les débris de ton œuvre! tu serais notre égal dans le néant, toi qui nous en fais sortir! Esprit puissant, né pour créer et pour tuer, pour faire naître, pour anéantir, tu serais anéanti aussi! Quoi! ce nom qui agitait les océans, le monde, les astres, l’infini, néant aussi! Ô béatitude de la mort, quand viendras-tu donc? Ô délices de la poussière et du sépulcre, que je vous envie!

SMARH.

Lui aussi est soumis à quelque chose? Je croyais qu’il était maître.

SATAN.

Non, il n’est pas maître, car je le maudis tout à mon aise; non, il n’est pas maître, car il ne pourrait se détruire.

SMARH.

Et nous sommes donc libres.

SATAN.

Tu penses que la liberté est pour nous? Qu’est-ce que cette liberté?

SMARH.

Oui, nous sommes libres, n’est-ce pas? car sur la terre je me sentais enchaîné à mille chaînes, retenu par mille entraves, tout m’arrêtait; et tandis que mon esprit volait jusqu’à ces régions, mon corps ne pouvait s’élever à un pouce de cette terre que je foulais. Mais maintenant je me sens plus grand, plus libre; je me sens respirer plus à l’aise, mon esprit s’ouvre à tous les mystères, nous voilà sur les limites de la création, je vais les franchir peut-être. Quelle grandeur autour de nous! tout cela brille et nous éclaire. Est-ce que nous ne pouvons errer à loisir dans cet infini? est-ce que nous ne marchons pas à plaisir sur cette éternité qui contient tout le passé et l’avenir, les germes et les débris?

Vois donc comme ces nuages se déploient mollement sous nos pieds, comme leurs replis sont moelleux et larges! vois comme ce firmament est bleu et profond, comme ces étoiles roulent et brillent, comme la lune est blanche et comme le soleil a des gerbes d’or sous nos pieds! Et il me semble que cela est fait pour moi, car pourquoi donc seraient-ils alors? la création doit avoir un autre but que sa vie même.

SATAN.

Tu es libre? tu es grand? Vraiment non, la liberté n’est ni pour ces astres qui roulent dans le sentier tracé dans l’espace et qu’ils gravissent chaque jour, ni pour toi qui es né et qui mourras, ni pour moi qui suis né un jour et qui ne mourrai jamais, peut-être. Quelle grandeur d’errer ainsi dans ce vide, d’être de la poussière au vent, du néant dans du néant, un homme dans l’infini!

SMARH.

Mais notre course s’avance, combien de choses nous avons déjà passées! Si je redescends sur le monde, il me sera trop étroit, je serai gêné dans son atmosphère d’insectes, moi qui vis dans l’infini. Mais où allons-nous? qui nous emporte toujours vers là-haut sans que rien n’apparaisse?

SATAN.

Eh bien, tu irais toujours ainsi des siècles, des éternités, et toujours ce vide s’élargirait devant toi. Oui, le néant est plus grand que l’esprit de l’homme, que la création tout entière; il l’entoure de toutes parts, il le dévore, il s’avance devant lui; le néant a l’infini, l’homme n’a que la vie d’un jour.

SMARH.

Hélas! tout n’est donc qu’abîme sans fin!

SATAN.

Et des Dieux y perdraient leur existence à le sonder.

SMARH.

Jamais, c’est donc le seul mot qui soit vrai?

SATAN.

Oui, le seul qui existe, jeté comme un défi éternel à la face de tout ce qui a vie; oui, tu vois ces gouffres ouverts sous tes pieds, cette immensité pendue sous nous, celle qui nous entoure, celle qui s’élargit sur nos têtes, eh bien, entre dans ton cœur et tu y verras des abîmes plus profonds encore, des gouffres plus terribles.

SMARH.

Comment? dans mon propre cœur à moi? je n’y avais jamais songé. Je sais qu’il est des hommes que leur pensée a effrayés et qui ont eu peur d’eux-mêmes, comme j’ai peur de ces incommensurables précipices.

SATAN.

Oui, sonde ta pensée, chaque pensée te montrera des horizons qu’elle ne pourra atteindre, des hauteurs où elle ne pourra monter, et, plus que tout cela, des gouffres dont tu auras peur et que tu voudrais combler. Tu fuiras, mais en vain; à chaque instant tu te sentiras le pied glisser et tu rouleras dans ton âme, brisé!

SMARH.

Hélas! l’âme de l’homme et la nature de Dieu sont donc également obscures?

SATAN.

Incomplètes et mauvaises l’une et l’autre.

SMARH.

Je les croyais toutes deux grandes et vraies.

SATAN.

Tu pensais donc que tu étais bien sur la terre?

SMARH.

Oui!

SATAN.

En effet, tu étais un saint.

SMARH.

Qui plaçait tout en Dieu.

SATAN.

Ah! cela est vrai, je me rappelle! Tu étais donc heureux, toi, tu jouissais d’une béatitude pure et éternelle, tandis que, tout autour de toi, tout ce qui vivait se tordait dans une angoisse infinie, éternelle. Quoi! tu n’avais jamais senti tout ce qu’il y avait de faux dans la vie, d’étroit, de mesquin, de manqué dans l’existence; la nature te paraissait belle avec ses rides et ses blessures, ses mensonges; le monde te semblait plein d’harmonie, de vérité, de grâce, lui, avec ses cris, son sang qui coule, sa bave de fou, ses entrailles pourries; tout cela était grand, ce monceau de cendres! ce mensonge était vrai! cette dérision te semblait bonne!

SMARH.

Mais depuis que vous êtes avec moi, tout est changé, maître, je ne sais combien de choses sont sorties de moi, combien de choses y sont entrées; il me semble, depuis, que l’infini s’est élargi, mais est devenu plus obscur.

SATAN.

C’est cela, vois-tu; à mesure qu’on avance, l’horizon s’agrandit; on marche, on avance, mais le désert court devant vous, le gouffre s’élargit. La vérité est une ombre, l’homme tend les bras pour la saisir, elle le fuit, il court toujours.

SMARH.

Je croyais l’avoir en entier, je croyais qu’il n’y avait que Dieu.

SATAN.

Tu n’avais donc jamais entendu parler du Diable?

SMARH.

Oui, par les pécheurs qui venaient vers moi, mais il s’était toujours écarté de mon cœur, tant j’étais pur.

SATAN.

Pur? mais il n’y a rien que le souffle du démon ne puisse flétrir. Tu ne savais pas qu’il remue tout dans ses mains armées de griffes, et que tout ce qu’il remuait il le déchirait, les âmes et les corps, l’infini et la terre? Partout est la puissance du mal, elle s’étend sur tout cela, et l’homme s’y jette, avide de pâture et d’erreurs.

SMARH.

Le péché seul est pouvoir du démon, c’est lui qui l’enfante; mais le bien?

SATAN.

Où est-il? Dis-moi donc quelque chose qui soit bien? Pourquoi cela est bien? Qui donc a établi les lois du bien et du mal? Montre-moi dans la création quelque chose fait pour ton bonheur, quelque chose de vrai, de saint, d’heureux? Dis-moi, n’as-tu jamais senti ta volonté s’arrêter à de certaines limites et ne pouvoir les franchir, tes larmes couler, la tristesse inonder ton âme, le mystère apparaître et t’envelopper? n’as-tu jamais contemplé le regard creux d’une tête de mort et tout ce qu’il y avait d’inculte et de néant dans ces os vides? Pourquoi donc les fleurs que tu portes à tes narines se flétrissent-elles le soir? pourquoi, quand tu prends un serpent, il te pique? pourquoi, quand tu aimes un homme, te trahit-il? pourquoi, quand tu veux marcher, la terre s’abaisse-t-elle sous ton pied? pourquoi, quand tu veux marcher sur les flots, s’abaissent-ils sous toi pour t’engloutir? pourquoi faut-il te vêtir, te nourrir toi-même, avoir besoin de quelque chose, dormir, marcher, manger? pourquoi sens-tu le poignard entrer dans tes chairs? pourquoi tout ce qui est autour de toi s’est-il conjuré pour te faire souffrir? pourquoi vis-tu enfin pour mourir?

SMARH.

Oui, le repos est dans la tombe.

SATAN.

Non! je trouble la paix des tombes, moi! Non! la mort donne la vie, et la création serait de la corruption, le fumier fertilise et le bourbier féconde.

SMARH.

N’est-ce pas la perpétuité de l’existence, l’immortalité des choses?

SATAN.

Oui, l’immortalité des vers de la tombe et des pourritures. Il faut que tout vive, que tout renaisse et souffre encore.

SMARH.

Pourquoi, comme tu le dis, cela est-il manqué? pourquoi le souffle du mal féconde-t-il la terre? pourquoi n’est-ce pas comme je le pensais? Pourquoi es-tu venu me troubler dans ma béatitude, me réveiller de ce songe? Placé sur cet infini, je sens mon âme défaillir de tristesse et d’amertume.

SATAN.

C’est le mystère du mensonge et de la vie; le vrai n’est que le vautour que tu as en toi et qui te ronge.

SMARH.

Dieu est donc méchant? moi qui le bénissais!

SATAN.

Tu ne peux savoir si son œuvre est bonne ou mauvaise, car tu n’as pas vécu, tu es à peine un enfant sorti de ses langes et de sa crédulité. Oui, celui qui a fait tout cela est peut-être le démon de quelque enfer perdu, plus grand que celui qui hurle maintenant, et la création elle-même n’est peut-être qu’un vaste enfer dont il est le Dieu, et où tout est puni de vivre.

SMARH.

Oh! mon Dieu! mon Dieu! j’aimais à croire, à rêver à ton paradis, aux joies promises; j’aimais à te prier, j’aimais à t’aimer; cette foi me remplissait l’âme, et maintenant j’ai l’âme vide, plus vide et plus déserte que les gouffres perdus dans l’immensité qui m’enveloppe. J’aimais à voir les roses où ta rosée déposait des larmes qui tombaient avec les parfums qu’elles contiennent, j’aimais à les cueillir, à me plonger dans le nuage d’encens... à répandre des fleurs sur ton autel.

SATAN.

Va, les fleurs les plus belles sont celles qui croissent sur les tombes; elles rendent hommage à la majesté du néant, elles parfument les charognes sous les couvercles de leurs pierres.

SMARH.

Je pensais que tout était grand, insensé que j’étais! sot que j’étais dans mon cœur! ce bonheur était celui de la brute. Le bonheur est donc pour l’ignorance; maintenant que je sais, je vois qu’il n’y a rien, et cependant j’ai peur. C’est donc le mal qui a créé toutes ces beautés, c’est l’enfer qui a fait toutes ces choses? Oh! non, non, j’aime encore, j’ai en moi l’amour qui gonfle ma poitrine. Cependant celui qui me conduit jusqu’ici est fort et vrai, sans cela l’aurait-il pu?

SATAN.

Oui, celui qui te mène ici, celui qui se joue avec toi et qui fait trembler le monde, est fort car il brave tout, et vrai car il souffre.

Ils montent encore.

SMARH.

Oh! grâce! grâce! assez! assez! je tremble, j’ai peur, il me semble que cette voûte va s’écrouler sur moi, que l’infini va me manger, que je vais m’anéantir aussitôt!

SATAN.

Et tout à l’heure tu te sentais grand! à la stupeur première avait succédé l’enivrement de la science, tu te regardais déjà comme un Dieu pour être monté si haut dans l’infini, et tu as peur de ce qui faisait ta gloire!

SMARH.

Plus on avance dans l’infini, plus on avance dans la terreur.

SATAN.

Quelle terreur peut assaillir la créature de Dieu? Tu étais si grand, si haut, si heureux! et maintenant tu es si bas, si tremblant, si petit! C’est donc cela, un homme? de la grandeur et de la petitesse, de l’insolence et de la bêtise! Orgueil et néant, c’est là ton existence.

SMARH.

Non! non! Je ne sais rien, et c’est cela qui me fait mal; je ne sais rien, l’angoisse me ronge, et tu sais, toi! Mais pourquoi donc ces mondes?... Pourquoi tout?... Pourquoi suis-je là?... Oh! il y a deux infinis qui me perdent: l’un dans mon âme, il me ronge; l’autre autour de moi, il va m’écraser.

SATAN.

Ah! ton ignorance te pèse et les ténèbres te font horreur? tu l’as voulu!

SMARH.

Qu’ai-je voulu?

SATAN.

La science. Eh bien, la science, c’est le doute, c’est le néant, c’est le mensonge, c’est la vanité.

SMARH.

Mieux vaudrait le néant!

SATAN.

Il existe, le néant, car la science n’est pas. Veux-tu monter encore? Veux-tu avancer toujours? Oh! l’horrible mystère de tout cela, si tu le connaissais! ta peau deviendrait froide, et tes cheveux se dresseraient, et tu mourrais, épouvanté de tes pensées.

SMARH.

Oh! non, non, j’ai peur! cet infini me mange, me dévore; je brûle, je tremble de m’y perdre, de rouler comme ces planches emportées par les vents et de brûler comme elles par des feux qui éclairent; assez! grâce!

SATAN.

Cependant je t’aurais poussé bien loin dans le sombre infini.

SMARH.

Mais toujours dans le néant. Non, non, fais-moi redescendre sur ma terre, rends-moi ma cellule, ma croix de bois, rends-moi ma vallée pleine de fleurs, rends-moi la paix, l’ignorance. (Ils descendent.) Merci! Ou plutôt fais-moi connaître le monde, mène-moi dans la vie; tu m’as montré Dieu, montre-moi les hommes.

SATAN.

Oui, viens, suis-moi, je te montrerai le monde et tu reculeras peut-être aussi épouvanté; viens, viens, je vais te montrer l’enfer de la vie; tu vois les tortures, les larmes, les cris, viens, je vais déployer le linceul, en secouer la poussière, je vais étendre la nappe de l’orgie pour le festin; viens à moi, créature de Dieu, viens dans les bras du démon, qui te berce et t’endort.


La mer, des prairies, de hautes falaises; temps calme;
le soleil se couche sous les flots.

SMARH.

Me voilà enfin sur la terre! l’homme naturellement s’y sent bien, il y est né.

SATAN.

Pourquoi la maudit-il toujours?

SMARH.

Moi, je suis fait pour y vivre; comme cette nature est belle!

SATAN.

Et comme tu la comprends bien, n’est-ce pas? comme ses mystères te sont dévoilés?

SMARH.

Tu as beau m’entourer de tes subterfuges et de tes sophismes, je ne suis plus ici dans les régions du ciel, où tous ces mondes errants m’effrayaient; non, j’étais fait pour celui-ci, c’est sur lui qu’il faut vivre.

SATAN.

Et mourir aussi, n’est-ce pas? il y a longtemps que tu y respires, que tu y souffres, créature humaine; explique-moi donc le mystère d’un de ces grains de sable que tu foules à tes pieds ou celui d’une goutte d’eau de l’Océan?

SMARH.

Mais regarde toi-même comme la mer est douce et comme les rayons du soleil lui donnent des teintes roses sous ces ondes vertes! Sens-tu le parfum de la vague qui mouille le sable, comme les flots sont longs et forts, comme ils roulent, comme ils s’étendent? vois donc cette bande d’écume qui festonne le rivage avec des coquilles et des herbes; regarde comme cela est loin et large, quelle beauté! Nieras-tu que mon âme ne s’ouvre pas à un pareil spectacle, quand j’entends cette mer qui roule et meurt à mes pieds, quand je vois cette immensité que j’embrasse de l’œil?

SATAN.

Aussi loin que ton œil peut voir, oui; tu vois l’infini, jusqu’à l’endroit où ton esprit s’arrête, et tu crois l’avoir saisi quand tu as glissé dessus.

SMARH.

Mais non, tout cela est trop beau pour n’être pas fait pour l’homme, pour son bonheur, pour sa joie. Vois donc aussi ces hautes falaises blanches sur lesquelles plane la mouette aux cris sauvages, aux ailes noires; vois plus loin ce pâturage touffu avec ses herbes tassées et ses fleurs ouvertes.

SATAN.

Et regarde aussi comme tu es petit au pied des rochers, comme tu es petit même auprès des brins d’herbe que foulent les bœufs et qui se redressent après. Oui, tu es plus faible que ces cailloux que la mer roule en criant, comme si elle avait des chaînes dans le ventre.

SMARH.

Mais le caillou est immobile et mon pied le pousse.

SATAN.

Et toi donc? N’y a-t-il pas un pied aussi qui t’écrase sous son talon invisible? Écrase donc un grain de sable, homme fort!

SMARH.

Mais je marche sur l’Océan, je me dirige sans sentier et sans chemin.

SATAN.

Traces-en un qui dure une seconde, avec la quille de mille flottes.

SMARH.

J’évite sa colère.

SATAN.

Fais-en une semblable.

SMARH.

J’échappe à ses coups.

SATAN.

Quand ils ne sont plus.

SMARH.

Tout cela, te dis-je, m’a été donné par Dieu. N’ai-je pas une intelligence qui m’a fait le roi de la création, qui m’a placé au premier rang, qui dompte la nature, la maîtrise et la bâillonne? N’est-ce pas moi qui remue la terre, bâtis des villes, dirige le cours des fleuves? Dis, nieras-tu la puissance de l’homme?

SATAN.

Non! Honneur à l’homme qui bâtit, bouleverse, remue, qui s’agite, qui construit, qui meurt! honneur aussi à la mort qui fait les poussières et les ruines, qui dévore le passé, qui abat les palais construits! honneur à la nature qui fait naître l’homme, qui le conduit avec des guides de bronze, qui le maîtrise par tous les sens, qui le tourmente sous toutes les formes, qui le fait mourir, le dissout et le reprend dans son sein! Puissance et éternité pour l’homme qui vit et qui souffre, pour ses œuvres indestructibles, pour ses ouvrages sans fin, pour sa poussière immortelle!

SMARH.

Le peu de durée de nos œuvres n’en prouve pas moins la puissance.

SATAN.

C’est-à-dire que ta force prouve ta faiblesse; tu es éternel et tu meurs, tu es fort et tout te dompte, tes œuvres sont durables et elles périssent; le palais que tu as habité dure moins que la tombe qui renferme ta poussière, et l’un et l’autre deviennent poussière aussi; puis rien, comme toi.

SMARH.

Les œuvres de l’homme ont changé la face du globe.

SATAN.

Oui, la terre avait des forêts et tu les as coupées, les prairies avaient de l’herbe et tes troupeaux l’ont mangée, elle renfermait un principe de création et tu l’as épuisée par la culture. Tu crois que tes moyens artificiels et le misérable fumier que tu répands feront une création quelconque, une fécondité, non, non, te dis-je; jeté sur le monde, tu as voulu, dans ton orgueil immense, dompter cette nature qui t’environne, tu as voulu être grand auprès de cette grandeur, tu as cru être immortel auprès de la vie, et tu n’as que la faiblesse et le néant.

SMARH.

Oh! tu mens! je me sens fort.

SATAN.

Vraiment! comment donc?

SMARH.

Sur tout; sur les animaux d’abord.

SATAN.

Par ta ruse, c’est-à-dire que tu as pris la pierre et tu l’as élevée unie, mais la pierre tombe et roule, et les champs sont maintenant où il y avait des tours, et les pyramides sont moins hautes que les herbes, sous la terre; tu as resserré les fleuves, mais les fleuves se sont répandus dans tes campagnes; tu as voulu arrêter la mer dans des quais, et tu t’es cru grand parce que chaque jour elle venait battre à la même place, mais peu à peu elle a mangé lentement la terre, chaque jour elle la dévore.

SMARH.

Est-ce que tout, au contraire, dans la création n’est pas ordonné sur une échelle de forces et d’intelligences successives?

SATAN.