WeRead Powered by ReaderPub
Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre. cover

Œuvres de jeunesse inédites. II: 1839-1842. Œuvres diverses.—Novembre.

Chapter 9: SCÈNE V.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

The collection gathers miscellaneous youthful writings—essays, moral and aesthetic reflections, short dramatic and poetic fragments—that range from polemics defending the arts against utilitarian commerce to classical and religious meditations. Several pieces debate the value of poetry, painting, and ancient culture versus industrial and commercial priorities, while others take the form of lyrical sketches, narrative experiments, and brief theatrical or mystical scenes. The tone alternates between satirical critique, passionate advocacy for imagination, and contemplative description, offering a portrait of a developing literary voice exploring form, language, and the relationship between art, society, and spiritual longing.

Oui, et de misères. Continue.

SMARH.

Est-ce que je ne suis pas supérieur au cheval, et le cheval à la fourmi, et la fourmi au caillou?

SATAN.

Oui, puisque tu es sur le cheval et que tu l’accables, et que le cheval écrase la fourmi, et que la fourmi creuse la terre.

SMARH.

Est-ce que je n’ai pas une âme, une âme qui entend, qui sent, qui voit?

SATAN.

Qui souffre aussi! Oui, tu es plus grand par tes malheurs que tout ce qui t’entoure, grandeur digne d’envie! le géant souffre plus que les insectes! Tu te crois le maître de l’Océan, de la terre, tu fonds les métaux, tu cisèles la pierre, tu fends l’onde, eh bien, quand la fournaise bout et que l’airain ruisselle à flots rouges, quand la pierre crie sous ton marteau, quand la terre gémit sous tes coups, quand les vagues murmurent en battant la proue de tes navires, oui, tout cela souffre moins que toi seul, ici, sans travail, sans rien qui te déchire la peau, ni t’arrache les entrailles, ni te lime la chair, mais seulement les yeux levés vers le ciel, l’abîme, et demandant pourquoi cela? pourquoi ceci?

SMARH.

C’est vrai, comment donc?

SATAN.

C’est que le ciel te montre ses feux, mais ses feux te brûlent; que la mer s’étend devant toi, ouvre sa surface, mais elle t’engloutit; c’est que ton intelligence te sert, mais te trahit et te fait souffrir; c’est que l’infini est ouvert devant toi, mais sans bornes et sans fin, et qu’il te perd.

Les oiseaux de nuit, des vautours, des mouettes sortent des rochers et viennent planer alentour. De temps en temps ils s’abattent sur le rivage en troupes et vont tirer des varechs ou des débris dans la mer. Les vagues bondissent, et leur bruit retentit dans les cavernes.

SMARH.

Cette nature est sombre.

SATAN.

Tout à l’heure tu la trouvais si riante.

SMARH.

Il en est ainsi quand le soleil n’éclaire plus et que les ténèbres enveloppent la terre.

SATAN.

Comme des langes qui la couvrent.

L’écume saute sur les rochers à fleur d’eau et, quand le flot s’est retiré, un silence se fait et l’on n’entend plus que le clapotement, toujours diminuant, des derniers battements de la vague entre les grosses pierres, puis, au loin, un bruit sourd. Les oiseaux de proie redoublent leurs cris déchirants.

SMARH.

Ô puissance de Dieu, que vous êtes grande!

SATAN.

Et terrible, n’est-ce pas? Ne sens-tu rien dans ton cœur qui fléchisse et qui te crie que tu es faible, humble et petit devant tout cela?

SMARH.

Oui, la nature fait peur; ici tout n’est donc que crainte, appréhension?

SATAN.

Quand l’homme marche, son pied glisse, il tombe; quand sa pensée travaille, il glisse aussi, il tombe encore, il roule toujours, tu sais.

Les étoiles disparaissent au ciel, de gros nuages passent sur la lune, la lueur blanche de celle-ci perce à travers; bientôt les ténèbres couvrent le ciel, et l’obscurité n’est interrompue que par les lignes blanches que font les vagues sur les brisants. On entend des cris sauvages, les vagues sont furieuses.

SMARH.

Comme la mer mugit! sa colère est terrible.

SATAN.

Ce sont les œuvres de Dieu, elles frappent, elles déracinent, elles dévorent. Vois comme les rochers sont frappés; entends-tu l’Océan qui les ébranle et qui voudrait les déraciner pour les rouler dans son sein avec les grains de sable?

SMARH.

Comme les vagues sont hautes! (Il se rapproche de lui.) Celle-ci monte, elle va me prendre dans son vaste filet d’écume pour me rouler avec elle... ah! elle tombe, elle meurt... Au secours! au secours!

Il veut fuir. Satan l’arrête.

SATAN.

Que crains-tu donc, homme fort? tâche de donner un coup de pied à l’Océan, ta colère ne fera pas seulement jaillir un peu d’eau.

Smarh veut courir, il trébuche, il tombe sur les pierres; Satan le traîne pour le relever. Les vautours battent des ailes contre les rochers et ne peuvent monter plus haut. De grosses vagues noires se gonflent en silence et s’abaissent, la mer semble lassée.

SMARH.

Grâce! grâce!

SATAN le traîne sur les genoux.

Debout! debout! homme fort, la tête haute devant la tempête! Est-ce de cela que tu as peur? Une vague, qu’est-ce donc? N’as-tu pas une âme immortelle? Que te fait la vie?

SMARH.

Pitié! pitié!

SATAN.

Allons donc, image de Dieu, sois aussi grand que la pierre qui résiste.

SMARH.

Tout me manque. Si cette mer allait avancer encore! si ces rochers allaient marcher vers le rivage!... La mer va m’entraîner! Quels horribles cris!

Les herbes marines, déracinées, flottent sur la mousse des flots; les vagues sont fortes et cadencées; un bruit rauque se fait entendre quand le flot se retire. On dirait que la mer veut arracher le rivage, elle se cramponne aux galets, mais elle glisse dessus.

SMARH.

Comme la création est méchante! Est-ce qu’il y a eu toujours autant de fureur dans l’existence, autant de cruauté dans ce qui est fort? Pitié, mon maître! dis-moi donc si cela dure toujours, si cette colère est éternelle.

SATAN.

Voyons! toujours! Smarh, ne t’ai-je pas dit que le mal était l’infini?

SMARH.

Non, l’homme n’est point cela. Son corps tombe sous les coups, son cœur se ploie sous la douleur.

SATAN.

Car son corps n’est point d’acier, mais son cœur est de bronze au dehors et de boue au dedans. Oh! pauvre homme! tu es bien pétri de terre, l’eau et le soleil te soulagent et te nuisent.

SMARH.

Pourquoi donc tant de maux? pourquoi la vie est-elle ainsi pleine de douleurs?

SATAN.

Pourquoi la vie elle-même? pourquoi la tempête? si ce n’est pour faire et pour briser l’une et l’autre.

SMARH.

Et cela est depuis des siècles, et la terre n’est pas usée!

SATAN.

Non, mais chaque pied qui a marché sur elle a creusé son pas ineffaçable; celui du mal l’a percée jusque dans ses entrailles.

SMARH.

L’Océan est ce qu’il y a de plus grand.

SATAN.

Oui, c’est ce qu’il y a de plus vide. Quelle colère, n’est-ce pas? il est jaloux de cette terre, depuis ce jour où il fut refoulé sur son lit de sable où il se tord, et comprimé dans ses abîmes qui engloutissent les flottes et les armées, car, avant, il allait, il battait sans rivages, et le choc de ses flots n’avait point de termes, les vagues ne couraient point vers la terre, elles ne mouraient jamais, et la même pouvait rouler, rouler, pendant des siècles sur la surface unie de l’onde; un immense calme régnait sur cette immensité.

SMARH.

Ne parles-tu pas de ces époques inconnues aux mortels, où la création s’agitait dans ses germes, où la mer roulait des vallées, et où la terre avait des océans sur elle?

SATAN.

Oui, alors que les vagues remuaient dans leurs plis la fange sur laquelle on a bâti des empires.

SMARH.

Il y avait donc du repos alors... Est-ce que le chaos était bon?

SATAN.

C’était l’autre éternité, une éternité qui dort et sans rien qu’elle broie.

SMARH.

Et pas un cri sur tant de surface? pas une torture dans toutes ces entrailles?

SATAN.

Non, la terre et la mer étaient de plomb et semblaient mêlées l’une à l’autre, comme de la salive sur de la poussière.

SMARH.

Et quand la création apparut, la terre fut retirée, et l’Océan refoulé dans ses fureurs; depuis, il s’y roule toujours.

SATAN.

Un jour cependant il en sortit.

SMARH.

Au déluge, on me l’a dit, quand tous les hommes furent maudits et que la corruption eut gagné tous les cœurs.

SATAN.

Alors les fleuves versaient leurs eaux dans les campagnes; leur lit, ce fut les plaines; la mer tira d’elle-même des océans entiers, elle monta d’abord plus haut que de coutume, elle gagna les cités et entra dans les palais, elle battit le pied des trônes et en enleva le velours. Le trône croyait qu’elle s’arrêterait là, et elle monta plus haut, elle gagna les déserts et vint aux pyramides; les pyramides croyaient qu’elle mourrait à leurs pieds, et ses plus petites vagues surpassèrent leur sommet; elle gagna les montagnes, et elle s’élevait toujours comme un voyageur qui monte, elle entraînait avec elle les villes et les tours, et les hommes pleurant. Alors on entendit des bruits étranges et des cris à bouleverser des mondes. Tu les eusses vus se cramponner à l’existence qui leur échappait; ils gravissaient les montagnes, mais la mer montait derrière eux, les entraînait et les roulait avec la poussière des choses éteintes. Alors quand les pyramides, les forêts, les montagnes furent arrachées comme l’herbe, et qu’une grande plaine verte, avec des débris de tombeaux et de trônes, s’étendit de tous côtés, les vagues vinrent à battre, la tempête se fit, et l’immense joie de la mort s’étendit sur cette solitude.

SMARH.

Et cela, hélas! ne dura pas toujours; la création n’est donc faite que pour renaître de sa propre mort et souffrir de sa propre vie. Horreur que ce déluge! pourquoi tant de malheurs?

SATAN.

Mais le déluge dure encore.

SMARH.

Comment cela?

SATAN.

L’océan des iniquités a baigné tous les cœurs, et l’immensité du mal ne s’étendit-elle pas sur la terre? D’abord il emporta quelques hommes, puis il vint dans les villes, il monta sur les trônes, il emporta les palais, à lui les cités! Il gagna les campagnes, les forêts, et chaque jour il s’étend comme un nouveau déluge, comme une mer qui monte.

SMARH.

Cet océan dont tu parles est donc aussi fort que celui-ci?

SATAN.

Plus vaste encore, et ses tempêtes font plus de ravages.

SMARH.

Et où donc chercher un refuge si tout n’est que néant, corruption, abîme sans fond?

SATAN.

Ah! où donc? où donc? que sais-je?

SMARH.

Le bonheur n’est donc qu’un mensonge?

SATAN.

Non, il existe.

SMARH.

N’est-ce pas dans la joie, dans le bruit, dans l’ambition, dans les passions qui remuent le cœur et le font vivre?

SATAN.

Oui, dans tout cela, joies ou peines, voluptés ou supplices, le cœur se gonfle et s’agite.

SMARH.

Mais je voudrais voir le monde, car je ne sais rien de la vie.

SATAN.

Il est facile de tout t’apprendre, je vais t’y conduire.

Il appelle: «Yuk! Yuk!» Yuk paraît.

YUK.

Quoi, mon maître?

SATAN.

On te demande ce que c’est que la vie.

YUK.

Qui cela? qui fait une pareille question? (Satan lui désigne Smarh.) Vraiment! (Riant.) La vie? ah! par Dieu ou par le Diable, c’est fort drôle, fort amusant, fort réjouissant, fort vrai; la farce est bonne, mais la comédie est longue. La vie, c’est un linceul taché de vin, c’est une orgie où chacun se soûle, chante et a des nausées; c’est un verre brisé, c’est un tonneau de vin âcre, et celui qui le remue trop avant y trouve souvent bien de la lie et de la boue.

Tu veux connaître cela? pardieu! c’est facile; mais tu auras le mal de mer avant cinq minutes et une envie de dormir, car tout cela te fatiguera vite, car l’existence te paraîtra une mauvaise ratatouille d’auberge, qu’on jette à chacun et que chacun repousse, repu aux premières cuillerées; car les femmes te paraîtront de maigres mauviettes, les hommes de singuliers moineaux, le trône une gelée bien tremblante, le pouvoir une crème peu faite, et les voluptés de tristes entremets.

Un digne cuisinier, c’est vous, mon maître, qui nous servez toujours ce qu’il y a de plus beau sous le ciel; vous, qui donnez les jolies pécheresses, laissant aux anges du ciel les dévotes jaunies. A nous, dont la nappe est faite avec les linceuls des rois, qui nous asseyons au large festin de la mort sur les trônes et les pyramides, qui buvons le meilleur sang des batailles, qui rongeons les plus hautes têtes de rois et qui, bien repus des empires, des dynasties, des peuples, des passions, des larges crimes, revenons chaque jour regarder le monde se mouvoir, les marionnettes gesticuler aux fils que nous tenons dans la main, qui voyons passer, en riant, les siècles amoncelés, et l’histoire avec ses haillons fougueux et sa figure triste, et le temps, vieux faucheur glouton, aux talons de fer et à la dent éternelle, tout cela, pour nous, tourne, remue, marche, s’agite et meurt; nous voyons la farce commencer, les chandelles brûler et s’éteindre, et tout rentrer dans le repos et dans le vide, dans lequel nous courons comme des perdus, riant, nous mordant, hurlant, pleurant.

Ah! mon novice a la tête forte, tant mieux! nous avons beaucoup de choses à lui montrer. D’abord un peu d’histoire, puis un peu d’anatomie, et nous finirons par la gastronomie et la géographie. Que faut-il faire? Monter sur la montagne pour voir la plaine et la cité? Eh bien, oui, nous allons gravir sur quelque hauteur d’où nous aurons un beau coup d’œil. Je puis, pardieu! vous accompagner, car le Dieu du grotesque est un bon interprète pour expliquer le monde.


Sur la montagne, les forêts, le Sauvage et sa famille. A l’horizon, une immense plaine, couverte de pyramides, arrosée par des fleuves. Au fond, une ville avec ses toits de marbre et d’or, un éclatant soleil.—La femme et l’homme sont entièrement nus, leurs enfants se jouent sur des nattes, le cheval est à côté; le Sauvage est triste, il regarde sa femme avec amour.

LE SAUVAGE.

Oh! que j’aime la mousse des bois, le bruissement des feuilles, le battement d’ailes des oiseaux, le galop de ma cavale, les rayons du soleil, et ton regard, ô Haïta! et tes cheveux noirs qui tombent jusqu’à ta croupe, et ton dos blanc, et ton cou qui se penche et se replie quand mes lèvres y impriment de longs baisers, je t’aime plein mon cœur. Quand ma bonne bête court et saute, je laisse aller ses crins qui bruissent, j’écoute le vent qui siffle et parle, j’écoute le bruit des branches que son pied casse, et je regarde la poussière voler sur ses flancs et l’écume sauter alentour; son jarret se tend et se replie, je prends mon arc et je le tends; je le tends si fort que le bois se plie, prêt à rompre, que la corde en tremble, et, lorsque la flèche part et fend l’air, mon cheval hennit, son cou s’allonge, il s’étend sur l’herbe, et ses jambes frappent la terre et se jettent en avant.

La corde vibre en chantant et dit à la flèche: Pars, ma longue fille, et déjà elle a frappé le léopard ou le lion, qui se débat sur le sable et répand son sang sur la poussière. J’aime à l’embrasser corps à corps, à l’étouffer, à sentir ses os craquer dans mes mains, et j’enlève sa belle peau, son corps fume et cette vapeur de sang me rend fier.

Il en est parmi mes frères qui mettent des écorces à la bouche de leurs juments pour les diriger, mais moi, je la laisse aller, elle bondit sur l’herbe, saute les fleuves, gravit les rochers, passe les torrents, l’eau mouille ses pieds, et les cailloux roulent sous ses pas.

HAÏTA.

Je me rappelle, moi, que, le jour où je t’ai vu, j’aimai tes grands yeux où le feu brillait, tes bras velus aux muscles durs, ta large poitrine où un duvet noir cache des veines bleues, et tes fortes cuisses qui se tendent comme du fer, et ta tête et ta belle chevelure, ton sourire, tes dents blanches. Tu es venu vers moi; dès que j’ai senti tes lèvres sur mon épaule, un frisson s’est glissé dans ma chair, et j’ai senti mon cœur s’inonder d’un parfum inconnu. Et ce n’était point le plaisir de rester endormie sur des fleurs, auprès d’un ruisseau qui murmure, ni celui de voir dans les bois, la nuit, quelque étoile au ciel, avec la lune entourée des nuages blancs, et toute la robe bleue du ciel avec ses diamants parsemés, ni de danser en rond sur une pelouse, vêtue avec des chaînes de roses autour du corps, non! C’était... je ne puis le dire.

Et puis sentir dans mon ventre s’agiter quelque chose, et j’avais un espoir infini d’être heureuse, je rêvais, je ne sais à quoi.

Et puis deux enfants sont venus, j’aimais à les porter à ma mamelle, et quand je les regardais dormir, couchés dans notre hamac de roseau, je pleurais, et pourtant j’étais heureuse.

LE SAUVAGE.

Mon cœur est triste pourtant, je le sens lourd en moi-même, comme une nacelle pesamment chargée qui traverse un lac, les vagues montent et le pont chancelle. Depuis longtemps déjà (car la douleur vieillit et blanchit les cheveux) un ennui m’a pris, je ne sais quelle flèche empoisonnée m’a percé l’âme et je me meurs.

Hier encore j’errais comme de coutume, mais je ne pressais point de mes genoux les flancs de ma cavale, je ne tendais pas la corde de mon arc; je m’assis au milieu des bois et j’entendais vaguement la pluie tomber sur le feuillage.

A quoi pensais-je alors? je regardais les herbes avec leurs perles de rosée. En vain le tigre passait près de moi et venait boire au ruisseau, en vain l’aigle s’abattait sur le tronc des vieux chênes, je baissais la tête, et des larmes coulaient sur mes joues. Quand ce fut le milieu du jour et que les rayons de l’astre d’or percèrent en les branches, je vis cette lumière sans un seul sourire. Oh! non, j’étais triste.

Et pourtant Haïta est belle, je n’aime point d’autre femme, mes enfants sont beaux, mon cheval court bien, mon arc lance la flèche, ma hutte est bonne et, quand j’y reviens, il y a toujours pour moi des fruits nouvellement cueillis et du lait tiré à la mamelle de ma vache blanche. Hélas! j’ai pensé à des choses inconnues, je crois que des fées sont venues danser devant moi et m’ont montré des palais d’or dont j’étais le maître; elles étaient là avec des pieds d’argent qui foulaient le gazon, leur figure m’a souri, mais ce sourire était triste et leurs yeux pleuraient. Que m’ont-elles dit? j’ai oublié toutes ces choses, qui m’ont ravi jusqu’au fond de l’âme; et puis, quand la nuit est venue, et qu’on entendit les vautours sortir avec leurs cris féroces des antres de rocher, et que les chacals et les loups traînaient leurs pas sous les feuilles, et que les oiseaux avaient cessé de chanter sur les branches, tout fut noir; les feuilles blanches du peuplier tremblaient au clair de lune. Alors j’eus peur, je me suis mis à trembler comme si j’allais mourir ou si la nuit allait m’ensevelir dans un monde de ténèbres, et pourtant mon carquois était garni, pourtant mon bras est fort, et ma cavale était là, marchant sur les feuilles sèches, elle qui fait des bonds comme une flèche sur un lac.

Et cette nuit, quand je ne dormais pas et que ma femme tenait encore ma main sur son cœur, et que les enfants dormaient comme elle, des désirs immodérés sont venus m’assaillir; j’ai souhaité des bonheurs inconnus, des ivresses qui ne sont pas, j’aurais voulu dormir et rêver en paradis! Il m’a semblé que mon cœur était étroit, et pourtant Haïta m’aime, elle a de l’amour pour moi plein toute son âme!

Un jour, je ne sais si c’est un songe ou si c’est vrai, les feuilles des arbres se sont enveloppées tout à coup, et j’ai vu une immense plaine rouge. Au fond, il y avait des tas d’or, des hommes marchaient dessus, ils étaient couverts de vêtements; mon corps est nu, je me sens faible, la neige est tombée sur moi, j’ai froid, je pourrais, en mettant sur moi quelque chose, avoir toujours chaud. Quand je me regarde, je rougis; pourquoi cela?

D’autres femmes m’aimeraient peut-être davantage que Haïta... Comment peut-on mieux aimer qu’elle? Elle m’embrasse toujours avec le même amour!... Mais pourquoi n’y aurait-il d’autres amours dans l’amour même?

Et puis les bois, les lacs, les montagnes, les torrents, toutes ces voix qui me parlaient et me formaient une si vaste harmonie, me semblent maintenant déserts, vides. J’étouffe sous les nuages, mon cœur est étroit, il se gonfle, plein de larmes et prêt à crever d’angoisse. Pourquoi donc n’y aurait-il pas des huttes plus belles que la mienne, des bois plus larges encore, avec des ombrages plus frais? Je veux d’autres boissons, d’autres viandes, d’autres amours.

Et puis j’ai envie de quitter ce qui m’entoure et de marcher en avant, de suivre la course du soleil, d’aller toujours et de gagner les grandes cités d’où tant de bruit s’échappe, d’où nous voyons d’ici sortir des armées, des chars, des peuples; il y a chez elles quelque chose de magique et de surnaturel; au seuil, il me semble que j’aurais peur d’y entrer, et pourtant quelque chose m’y pousse. Une main invisible me fait aller en avant, comme le sable du désert emporté par les vents; en voyant les feuilles jaunies de l’automne rouler dans l’air, j’ai souhaité d’être feuille comme elles, pour courir dans l’espace. J’ai lutté avec une d’elles, j’ai pressé les bonds de mon cheval, mais elles se sont perdues dans les nuages, et les autres sont tombées dans le torrent. Longtemps encore j’ai regardé le gouffre où elles s’étaient englouties et la mousse tourbillonner alentour, longtemps encore j’ai regardé les nuages avec lesquels elles montaient, et puis je ne les ai plus revues.

Est-ce que je serai comme la poussière du désert et comme les feuilles d’automne? Si j’allais m’engloutir dans un gouffre où je tournerais toujours! si j’allais aller dans un ciel où je monterais toujours!

Pourquoi donc ai-je en moi des voix qui m’appellent? Quand je prête l’oreille, il me semble que j’entends au loin quelqu’un qui me dit: Viens, viens!

Est-ce qu’il va y avoir une bataille, et que la plaine va être couverte de mille guerriers avec leurs chevaux à la crinière flottante, avec l’arc tendu, et la mort au bout de chaque flèche? Oh! comme il y aura des cris et des flots de sang!

Non! c’est peut-être un long voyage, comme celui des oiseaux qui passent par bandes et traversent les océans; et moi il faut partir seul!... Mais où irai-je? je n’ai pas des ailes comme eux.

Je dirai donc adieu à ma femme, à mes enfants, à ma hutte, à mon hamac, à mon chien, au foyer plein de bois pétillant, au lac où je me mirais souvent, aux bois où je respirais plein d’orgueil; adieu à ces étoiles, car je vais voir d’autres cieux... Et ma cavale? faudra-t-il la laisser? Mais, si elle mourait en chemin, les vautours viendraient donc manger ses yeux?... Et puis, quand mes enfants seront plus grands, ils monteront dessus comme moi et ils iront à la chasse pour leur vieille mère... Mais la pauvre bête sera morte, la hutte sera détruite par l’ouragan, l’herbe sera flétrie, tout ce qui m’entoure ne sera plus et sera parti dans la mort!

Allons donc! la nuit vient, la brise du soir me pousse, il faut partir, je pars. Adieu mes enfants, adieu Haïta, adieu ma cavale, adieu le vieux banc de gazon où ma mère m’étendait au soleil, adieu, je ne reviendrai plus.

SATAN.

Vite! Vite donc! N’entends-tu point dans l’air des voix qui te disent de partir? Pars donc!

Tu crains de quitter Haïta? je te donnerai d’autres femmes; tu crains de quitter ton cheval? je te donnerai des chars; au lieu de la hutte tu auras des palais, au lieu des bois tu auras des villes... des villes, du bruit, de l’or, des bataillons entiers, une fournaise ardente, une frénésie, une ivresse folle!

Oh! tu ne sais pas des joies, des voluptés, des raffinements de plaisir! Ton âme sera élargie et sera doublée, des mondes y entreront et tourneront en toi.

Entends-tu la danse des femmes nues qui sourient, qui t’appellent? Oh! si tu savais comme elles sont belles, comme leurs corps ont de l’amour! elles te prendront, te berceront sur leur poitrine haletante.

Entends-tu le bruit des armées, et les chars d’airain qui roulent sur le marbre des villes? entends-tu la longue clameur des peuples civilisés? le sang ruisselle, viens donc à la guerre!

Et ils t’élèveront sur un trône, c’est-à-dire que tu étais libre et tu seras roi; tu verras sous toi, à tes pieds, des armées et des nations, et quand tu frapperas du pied tu broieras des hommes. Tu auras de larges festins, où l’ivresse s’étendra sur ton âme; ce sera des nouveaux mets, des nouveaux vins, des frénésies inconnues.

Allons donc! entends-tu les coupes d’or qui bondissent, et les dents qui claquent sur le cristal? Entends-tu la volupté, la puissance, l’ambition, toutes les délices du corps et de l’âme qui te parlent, qui t’attendent, qui te pressent, qui t’entourent?

La nuit vient, les étoiles montent au ciel, le vent s’élève, les feuilles roulent sur l’herbe, marche!

Et tu iras en avant, toujours, jusqu’à ce que tu tombes à la porte d’un palais d’or.

LE SAUVAGE.

Adieu donc, adieu! Je pars pour le désert, le vent me pousse avec le sable.

Je vois déjà l’oasis, j’entends les chants du festin.

Adieu Haïta, adieu mes enfants, adieu ma cavale, adieu les bois, adieu les torrents!

Une voix m’a dit: Marche! et il y avait en elle quelque chose qui m’attirait et me charmait, adieu! adieu!

LE GÉNIE DU SAUVAGE.

Arrête! Arrête!

Non! non! reste à te balancer dans le hamac de jonc, à courir sur ta jument, à dépouiller le léopard de sa robe ensanglantée. Eh quoi! l’eau du lac est pure, les chênes sont hauts, et ta femme n’est-elle pas blanche? Ne te rappelles-tu plus ces nuits de délices sur le gazon plein de fleurs, quand les arbres avaient des feuilles, que la lune éclairait le ruisseau, et que les vents de la nuit, pleins de parfums et de mystères, séchaient les sueurs de vos membres fatigués? Eh quoi! vois donc le même soleil qui se couche dans l’horizon, il est plus rouge que de coutume, il y a du sang derrière, il y a du malheur dans l’avenir... Comme la mousse est fraîche et verte, comme le torrent mugit, plein d’écume! Te faut-il donc d’autres fleurs que celles des bois, d’autre musique que la cascade qui tombe, d’autre amour que les baisers d’Haïta, d’autre bonheur que ta vie?

Non! tu as en toi du plomb fondu qui te brûle, ton cœur est un incendie, prends garde! avant qu’il ne soit cendres ton corps tombera de pourriture et d’orgueil.

D’autres comme toi sont partis, hélas! vers la cité des hommes. Un soir ils ont dit un éternel adieu à leur femme, à leur foyer; ils ont quitté la vallée et la montagne, le rivage que la vague chaque jour venait baiser de sa lèvre écumeuse; leurs femmes pleuraient, le foyer ne brûlait plus, le chien aboyait sur le seuil et regardait la lune, la cavale hennissait sur l’herbe.

Et on ne les a plus revus! car un démon les a pris et les a perdus dans l’espoir qu’ils avaient, comme ces feux qui font tomber dans les fleuves.

Ils sont allés longtemps. Mais qui pourra dire toute la terre qu’ils ont foulée! Successivement ils ont passé à travers tout, et tout a passé derrière eux; la route s’allongeait toujours, le désert s’étendait comme l’infini, le bonheur fuyait devant eux comme une ombre. En vain ils regardaient souvent derrière, mais ils ne voyaient que la poussière remuée par les ouragans, et ils arrivèrent ainsi dans une satiété pleine d’amertume, dans une agonie lente, dans une mort désespérée.

Non! non! ne quitte ni les bois où bondit le tigre sous ta flèche acérée, ni le murmure du lac où les cerfs viennent boire la nuit et troublent avec leurs pieds les rayons d’argent de la lune, ni le torrent qui bondit sur les rocs, ni tes enfants qui dorment, ni ta femme qui te regarde les yeux pleins de larmes, le cœur gonflé d’angoisses. Mieux vaut la hutte de roseaux que leur palais de porphyre, ta liberté que leur pouvoir, ton innocence que leurs voluptés, car ils mentent, car leur bonheur est un rire, leur ivresse une grimace d’idiot, leur grandeur est orgueil et leur bonheur est mensonge.

Le Sauvage n’écouta point la voix de l’Ange, il partit; et Satan se mit à rire en voyant l’humanité suivre sa marche fatale et la civilisation s’étendre sur les prairies.

—Mais ce n’est pas tout, dit Yuk, entrons maintenant dans la ville, et ne nous amusons pas aux bagatelles de la porte.


Il était nuit, aucun bruit ne sortait de la cité endormie, on n’entendait qu’un vague bourdonnement comme des chants qui finissent; ils entrèrent. Les rues étaient désertes, les navires se remuaient et battaient du flanc les quais de pierre, la brise se jouait dans les cordages, les eaux coulaient sous les ponts, la lune brillait sur les dômes des palais, les étoiles scintillaient. Les carrefours, les rues, longues promenades, places ouvertes, tout était vide, et de blanches lueurs éclairaient tout cela et faisaient remuer des ombres. Pas un nuage.

Yuk était avec eux.

Il faisait chaud, l’air était emprisonné entre les maisons, et souvent des vents chauds semblaient s’élancer des dômes de plomb et courir dans l’air comme une cendre invisible. Des hommes étendus, ivres, dormaient par terre, d’autres étaient morts ou semblaient dormir aussi. Il y avait quelque chose de sombre et d’amer jusque dans le sommeil de la ville.

Yuk marchait devant eux, il guidait Smarh dans ce dédale impur, et, chemin faisant, il tirait de sa poche une certaine poudre, il la lançait en l’air; on la voyait s’allonger en spirale, puis tomber par les cheminées, et bientôt on voyait les murailles se disjoindre et de volumineuses cornes s’étendre, comme l’envergure d’une aile, pendant qu’une femme tournait le dos à un homme et donnait son devant à un autre.

Quand Yuk ouvrait la bouche, c’étaient des calomnies, des mensonges, des poésies, des chimères, des religions, des parodies qui sortaient, partaient, s’allongeaient, s’amalgamaient, s’enchevêtraient, se frisaient, ruisselaient, finissant toujours par entrer dans quelque oreille, par se planter sur quelque terrain pour germer dans quelque cerveau, par bâtir quelque chose, par en détruire une autre, enfouir ou déterrer, élever ou abattre.

Chacun des mouvements de sa figure était une grimace, grimace devant l’église, grimace devant le palais, grimace devant le cabaret, devant le bougre, devant le pauvre, devant le roi. S’il allongeait le pied, il faisait rouler une couronne, une croyance, une âme candide, une vertu, une conviction.

Et il riait, après cela, d’un rire de damné, mais un rire long, homérique, inextinguible, un rire indestructible comme le temps, un rire cruel comme la mort, un rire large comme l’infini, long comme l’éternité, car c’était l’éternité elle-même. Et dans ce rire-là flottaient, par une nuit obscure sur un océan sans bornes, soulevés par une tempête éternelle, empires, peuples, mondes, âmes et corps, squelettes et cadavres vivants, ossements et chair, mensonge et vérité, grandeur et crapule, boue et or; tout était là, oscillant dans la vague mobile et éternelle de l’infini.

Il sembla alors à Smarh que le monde était dépouillé de son écorce et restait saignant et palpitant, sans vêtements et sans peau. Son œil plongea plus loin dans les ténèbres, il crut un moment y voir des astres, les ténèbres étaient encore là.

—Entrons ici, dit Yuk.

Et la porte d’un palais s’ouvrit devant eux. Ils montèrent par un escalier de marbre, qui avait des taches de sang à chaque marche, le pied broyait des coupes d’or et des têtes humaines, et à chaque pas on sentait qu’on marchait sur de la chair, que quelque chose s’enfonçait sous vous et que des soupirs montaient.

Ils se trouvèrent dans une salle où il y avait un trône. Au pied de ce trône, un homme pâle, maigre, dans un manteau de pourpre. Il avait des nuits sans sommeil, celui-là, sa vie était une angoisse, passée à tenir un misérable morceau de bois doré qu’il avait dans les mains, et il marchait soucieux auprès de son trône, et, quand il le voyait prêt à pencher, il le soulevait et mettait dessous pour le soutenir de la corruption et de l’or, des têtes humaines qu’il allait chercher dans la foule.

Et tous les vices se traînaient à genoux à ses pieds, toutes les vertus s’inclinaient à son passage, toutes les convictions se fondaient comme du plomb devant son sourire, et tous les péchés capitaux le harcelaient et le tiraient par son linceul de pourpre, dont ils arrachaient quelques lambeaux.

Et l’Ambition lui disait: «Tiens, voilà des empires, voilà des hommes, des lauriers, de la gloire, de la poudre, des combats, des cités; la poudre des combats tourbillonne déjà; en route, à la guerre!» Et il sautait sur un cheval nu et le frappait à deux mains, il courait sur les hommes, brûlait les villes, le pied de son coursier cassait des crânes et des couronnes, le sang de la guerre fumait devant lui, il avait des vêtements pleins de sang et des mains rouges, et il appelait cela de la gloire.

Et la Luxure lui disait: «Tiens, voilà des femmes et des voluptés, tout est à toi, à toi, le roi. En est-il une qui résistera au maître? et si elle résistait tu pourrais l’étouffer dans tes bras et tu aurais son cadavre tout chaud et tout palpitant. N’as-tu pas des femmes qui s’épuisent en inventions pour te plaire? N’as-tu pas des poètes qui cherchent pour toi les raffinements les plus inouïs? Tiens, voilà des parfums qui fument, des femmes nues et étendues sur des roses, il est nuit, elles t’appellent de leurs voix douces comme des sons de la flûte.» Et il se ruait, comme une bête fauve, sur les gorges et sur les ventres des courtisanes et des dames de haut parage; il rugissait de plaisir, il se traînait comme un porc dans sa fange; avec toutes ses richesses il n’était qu’ignoble, avec toute sa gloire il était vil.

Les nuits, les jours, les crépuscules et les aurores, tandis que les esclaves nues dansaient en chantant, que la fanfare retentissait sous les voûtes dorées, il était entouré d’une troupe de beautés; toujours il avait quelque belle tête sur ses lèvres, de beaux bras blancs sur son cou; et en foule venaient les pères, les époux, les frères, les fils, vendre leur fille, leurs femmes, leurs sœurs, leur mère. Des brunes, des blondes, Andalouses à la peau cuivrée et aux cheveux noirs, femmes d’Asie aux mamelles pendantes, bondissantes et nues, filles de Grèce aux formes pures et aux yeux bleus, et celles du Nord, blondes comme les soleils d’automne, blanches comme le lait des montagnes, toutes pour lui étaient là, prêtes, parées ou nues; pour lui toutes les fleurs, tous les parfums, toutes les voluptés, toutes les amours.

Il y nageait, il s’y plongeait, il en prenait tant que son cœur pouvait en contenir, il les jetait et en prenait d’autres. Il aimait la femme aux mots d’amour, et la bouche aux dents fraîches, et les épaules blanches, couvertes d’une onde de cheveux noirs, et, quand il sentait des genoux presser ses flancs et des bras le serrer sur des seins nus, il se pâmait, il se mourait. Il était fou, idiot, stupide; il sentait avec un enivrement machinalement une sueur de femme couler sur son corps, il tombait en fermant les yeux et rêvant d’autres voluptés, d’autres fanges dans son sommeil.

Et l’Avarice lui disait: «De l’or! de l’or!» et il était pris d’une cupidité insatiable. De l’or! il y avait dans ce mot-là une frénésie satanique, et il amassait, il en amassait jusqu’au ciel, il en tirait de tout, des hommes et des choses; il pressait tout dans ses mains et ses mains suaient l’or, il avait des machines qui lui en faisaient, et il en avait de quoi combler des océans, il s’y roulait dessus et disait qu’il était riche. D’autres fois, il était jaloux, par caprice, d’un haillon et il le volait; s’il voyait une parcelle de quelque chose, il avait une soif de l’avoir, il avait du poison dans les veines.

L’Orgueil lui disait: «Vois donc! regarde tes flottes, tes océans, tes empires, tes peuples esclaves; tout à toi, à toi!» Et il se trouvait grand, fort, beau, il se faisait dresser des autels, il était plein d’orgueil, et son orgueil l’étouffait de plus en plus, comme s’il avait eu une tempête dans l’âme, qui se fût gonflée toujours.

Il courait donc de ses trésors à ses maîtresses, de ses esclaves à ses maîtresses, esclave lui-même, captif de ses vices, esclave et gêné d’un pli de rose sous lui. Mais quelqu’un vint qu’on n’attendait pas, il frappa à la porte à grands coups de pieds et il l’enfonça. Tout tomba, les lumières s’éteignirent, le trône fut emporté par le vent, le palais fut fauché, le roi et ses empires, ses voluptés, ses crimes, tout cela dans son linceul, tout cela poussière et néant.

Oh! Yuk se mit à rire, à rire toujours et longtemps; Satan dit que cela l’ennuyait et qu’il en avait vu assez.

—De l’érotique, du burlesque, du pastoral, du sentimental, de l’élégiaque! Voyons, Yuk, une littérature au lait pour un poitrinaire!

YUK.

Que voulez-vous que nous montrions au novice? des fiancés, des mariés ou des morts? un mensonge ou un serment?

SATAN.

Oui.

YUK.

Ensemble, n’est-ce pas? car serment et mensonge sont synonymes, ainsi que mariés et cocus, ainsi que fiancés et morts.


PETITE COMÉDIE BOURGEOISE.

SCÈNE PREMIÈRE

Un salon confortable, une maman qui tricote avec des mitaines, une lampe avec un abat-jour, un jeune homme et une jeune fille s’entreregardent.

LE JEUNE HOMME.

Eh bien?

LA JEUNE FILLE.

Eh bien?

LE JEUNE HOMME.

Mademoiselle!

LA JEUNE FILLE.

Monsieur!

LE JEUNE HOMME.

Chère amie, je vous aime (ici un baiser), je vous aime de tout mon cœur; si vous saviez...

La jeune fille lève un regard, le jeune homme pousse un soupir, la maman les regarde avec complaisance.

La conversation continue, on parle des projets de mariage, d’une tenue de maison; la jeune fille fait grande parade d’économie, le jeune homme grand étalage de magnificence.

On s’enhardit. Chaque matin le jeune homme arrive avec un gros bouquet, et en sortant de chez sa fiancée il va chez son médecin, qui finit de le purger d’une incommodité gênante un jour de noces et dangereuse pour l’épousée.

C’était un bon garçon, il avait fait son droit et avait fort bien usé de ses trois ans d’étudiant; il avait débauché un régiment de modistes et les avait toutes laissées en disant: «Tant pis! des femmes comme ça!» Il ne savait plus que faire, il lui avait pris envie de se ranger, de payer ses dettes, de s’établir et de se marier.

Sa femme était gentille, une grande fille blonde de dix-huit ans, élevée sous l’aile d’une bonne mère, chaste, blanche, timide.

Il l’aimait, il le croyait, il avait fini par se le persuader, il en était convaincu. S’il avait eu plus d’imagination, il se serait posé comme un amoureux de drame; cela lui semblait drôle tout de même.

Mais le jour des noces arriva, la mariée était jolie comme un ange, le jeune homme était beau comme un gendarme; l’une rêvait à mille instincts confus, pauvre colombe enfermée dans la cage et qui n’avait entrevu, entre les barreaux de l’honnêteté et le voile obscur des convenances, qu’un coin de ce grand ciel qu’on appelle amour; l’autre pensait en termes plus précis et en images plus distinctes à la nuit qui allait venir: «Une vierge, se disait-il, une femme comme cela!» et il n’en revenait pas d’étonnement.

SCÈNE II.

Une église, des conviés, des mendiants; les prêtres rayonnent, les pièces d’argent tombent goutte à goutte dans l’offerte, beaucoup de cierges. Les mariés sont à genoux, la jeune fille frémit, palpitante d’une joie pure; le jeune homme est frisé et a des gants blancs, il a été une heure à se laver les mains avec différents savons d’or, il embaume.

A l’hôtel de ville on prononce le «oui» d’une voix claire, tout est fini.

Yuk alors se met à rire, à rire de ce fameux rire que vous savez; il a raison, car il a devant lui au moins un demi-siècle de ménage.

Nous sommes trop moraux pour nous appesantir sur la nuit de noces et dire tout ce qui s’y fit, ce serait cependant curieux, mais la décence, cette maquerelle impuissante, nous en empêche. Passons à la

SCÈNE III.

Lune de miel (voyez la Physiologie du mariage, du sire de Balzac, pour les phases successives de la vie matrimoniale).

La femme s’aperçoit que son mari est beaucoup plus bête qu’elle ne le croyait; il lui avait paru si spirituel, quand il n’était encore qu’un fiancé (suivant l’expression poétique), un parti (suivant l’expression sociale), un bon ami (comme disent les cuisinières), et une p... dans l’horizon (suivant nous)!

De plus elle aimait la poésie, les rêves, les pensées capricieuses, brumeuses et vagabondes; et son mari commence par lui dire que Lamartine est incompréhensible, que les rêveurs sont des fous, qu’il n’y a de vrai que l’argent et la géométrie. Elle avait dans le cœur toute une couronne de fleurs parfumées, fleurs de poésie, fleurs d’amour, elle avait, plein son âme, une joie sereine, pure et religieuse; et feuille à feuille, jour à jour, il marche sur ses illusions, sur ses pensées d’enfant, avec le gros rire brute de l’homme qui triomphe, de la raison écrasant la poésie. Il fallait dire adieu à toutes ces diaphanes rêveries, où son esprit se berçait si mollement dans un ciel sans limites, dans un océan de délices et d’extases sans bord, sans rivage! quitter ses auteurs favoris qu’elle lisait les jours d’été, assise à l’ombre des ormes, ses chers poètes aux vaporeuses poésies, traités d’imbéciles par un homme de beaucoup d’esprit, disait-on!

Elle eut du dépit d’abord, puis elle finit par se persuader qu’elle avait tort, elle commença à aimer le monde, à vouloir aller au bal. Son mari y consentit, il était fier de faire briller sa femme et de montrer ses diamants; il pouvait se dire, en regardant les hommes lui presser la taille demi-nue, en faisant le plus gracieux sourire qu’il leur était possible: «Cette femme est à moi; vous avez le sourire, moi j’ai le baiser; vous avez la main gantée, le pied chaussé, le sein voilé, et moi j’ai la main nue, le pied nu, le sein découvert. A moi ces voluptés que vous rêvez sur elle, à moi cette beauté qui brille, ces yeux qui regardent, ces diamants qui reluisent; à moi tous les trésors que vous convoitez!» Ainsi l’orgueil s’était placé dans cet amour et le remplissait tout entier.

SCÈNE IV.

Elle eut un enfant, le plus joli du monde; elle l’aimait, le caressait, le baisait à toute heure du jour; c’était des joies sans fin, car c’était toute sa joie et son amour que cet enfant-là.

Son mari trouvait que ses couches l’avaient rendue laide, les cris de son fils l’ennuyaient, il ne l’aima que plus tard, lorsque la réputation du fils eut rejailli sur le père.

Cependant il retourna chez les filles et recommença sa vie de garçon. Sa femme restait le soir auprès du berceau, à prier Dieu et à pleurer. De temps en temps l’enfant ouvrait les bras et bégayait, ses petites mains potelées flattaient les joues de sa mère, rougies par de grosses larmes.

SCÈNE V.

Ce fut donc, d’une part, une vie de dévouement, de sacrifices, de combats; et, de l’autre, une vie d’orgueil, d’argent, de vice, une vie froide et dorée comme un vieil habit de valet tout galonné; et ils restèrent ainsi étrangers l’un à l’autre, habitant sous le même toit, unis par la loi, désunis par le cœur.

Il y eut d’un côté des larmes, des nuits pleines d’ennui, d’angoisses, des veilles, des inquiétudes, de l’amour; et de l’autre, des soucis, des sueurs, de l’envie, de la haine, des remords, des insomnies, des mensonges, une vie misérable et riche.

Tous deux allèrent où tout va, dans la mort. La femme mourut d’abord, seule avec un prêtre et son fils; on vint dire à Monsieur que Madame était morte; il s’habilla de noir et fit commander le cercueil.

La scène VI est toute remplie par un rire de Yuk, qui termina ici la comédie bourgeoise, en ajoutant qu’on eut beaucoup de peine à enterrer le mari, à cause de deux cornes effroyables qui s’élevaient en spirales. Comment diable les avait-il gagnées, avec une petite femme si vertueuse?

Ils continuèrent ainsi à marcher de droite et de gauche, furetant dans chaque ruisseau pour y trouver une vertu, dans chaque tas de boue pour y découvrir de l’or; ils regardaient dans toutes les maisons, il en sortait des cris de deuil, des chants de joie, là c’était une bière, ici un tonneau défoncé.

Le jour vint et la ville commença à s’éveiller; les hommes allaient par les rues, les uns revenaient d’une orgie, d’autres pleuraient, affamés; il y en avait qui tombaient d’épuisement et d’autres, pleins de vin, qu’écrasaient les roues des chars.

On entendit le cheval qui piaffait sur les pavés, et les pas d’hommes pressés qui couraient sur les dalles; déjà l’or roulait sur les tables, le fouet claquait sur les épaules de l’esclave, la prostitution ouvrait sa porte vénale, le vice se réveillait, le crime aiguisait son poignard et montait ses machines, la journée allait recommencer.

Il y avait un homme en haillons; le souffle du matin refroidissait sa peau, et quand le soleil vint à paraître il grelotta de plaisir, remua les épaules et sourit bêtement, on eût dit qu’il eût voulu faire entrer en lui la chaleur du soleil. Son teint était jaune, ses cheveux et sa barbe noire étaient couverts de poussière et de brins de paille, son grand œil bleu était vide et avait faim, sa bouche, entr’ouverte, avait un froid rire de bête fauve affamée.


YUK, SATAN, SMARH, en ouvriers.

YUK.

Qu’as-tu, mon camarade?

LE PAUVRE.

Ce que j’ai? mais qu’êtes-vous, vous-même? Personne jusqu’ici ne m’avait adressé une pareille question, ils passaient tous en me regardant. Mais n’êtes-vous pas du pays? Oui, je le vois à vos vêtements. Oh! si vous venez du beau pays d’Allemagne, dites-moi si le Rhin coule toujours, si la cathédrale de Cologne, avec ses saints de pierre, est toujours debout; dites-moi si les arbres ont toujours des feuilles, car, pour moi, je crois que la nature est changée depuis que je suis dans cette ville hideuse.

YUK.

Voyons, contez-nous cela, à des compagnons de votre état, de votre pays.

LE PAUVRE.

Mon état? je n’en ai pas. Mon pays? je n’en ai plus. Est-ce qu’il y en a pour le malheureux? Celui qui a un pays, c’est celui qui est heureux, mais le malheureux n’a pour patrie que son cœur plein d’angoisse. Que voulez-vous que je vous dise? je ne sais rien, si ce n’est que je hais les riches et que j’ai faim. Je suis parti de mon pays parce qu’on m’en a chassé avec des huées et des pierres, car mes guenilles étaient sanglantes, il y avait une infamie dans notre famille. Ah! l’infamie, c’est de vivre comme je vis. J’ai donc été sans savoir où, à l’aventure, marchant dans les routes et les campagnes, vivant en volant une pomme, un fruit, un morceau de pain; on me repoussait toujours, on disait que j’étais laid.

YUK, riant.

Ah! ah! ah!

LE PAUVRE.

Je n’avais appris aucun métier, je ne savais que manger et je n’avais rien à manger; parfois, j’étais pris d’une fureur immense, et il me semblait que j’aurais broyé le monde d’un coup de pied. Il me fallait, le soir, aller disputer aux chiens les immondices du coin de la borne et les haillons jetés dans la boue; il y en avait pourtant qui sont heureux, qui font de larges repas, et quand je me demande pourquoi cela, il y a là un abîme que je ne peux combler.

YUK, riant.

Ah! ah! ah!

LE PAUVRE.

Ne ris pas, par Dieu! mais écoute donc. Personne ne m’a aimé, ni homme, ni femme, ni chien, car, un jour, il y en a un qui est venu vers moi, mais, comme je ne pouvais le nourrir, il m’a mordu, et s’en est allé. Cependant, une fois, je ne sais dans quel village, j’étais parvenu à ramasser un sac d’argent en travaillant à la charpente de l’église, j’allais me marier, Marthe m’aimait; elle vint deux fois seule, le soir, sur le rivage, me dire qu’elle m’aimerait toujours, elle avait des fleurs dans ses cheveux, elle chantait; puis, je ne sais comment, elle n’a plus voulu de moi, un plus riche l’a prise.

YUK.

C’est ça, compère, les jeunes filles aiment les beaux cavaliers riches et les pourpoints de velours.

LE PAUVRE.

Ne me parlez pas des riches, encore une fois,—je les hais! Moi qui meurs de faim à la porte de leurs palais, j’ai dans le cœur des trésors de haine pour eux, et quand il fait froid, que j’ai faim, que je suis malheureux et misérable, je me nourris de cette haine, et cela me fait du bien.

SATAN, se logeant dans l’oreille du pauvre.

Celui-là (désignant Yuk) a une bourse sur lui;—tue-le, tu l’auras; on ne te verra pas, et, d’ailleurs, quand on te verrait... Tue-le, c’est un homme méchant. Pourquoi, quand tu lui contais tes maux, s’est-il mis à rire? C’est un riche au cœur dur.

Yuk se découvre et laisse voir un magnifique costume; une bourse garnie de diamants pend à sa ceinture.

LE PAUVRE, en lui-même.

Ô mon Dieu! voilà des pensées que je n’avais jamais eues. En effet, si j’allais être riche à mon tour, heureux, avoir des laquais, des chevaux, des tables somptueuses, me faire servir comme un prince?... Mais tuer un homme!

SATAN, en lui-même.

Bah! un homme! on ne le saura pas. Dépêche-toi, personne ne passe dans la rue maintenant.

Il lui glisse un poignard dans la main; le pauvre, fasciné, se rue sur Yuk qui tombe par terre percé de coups.

SATAN.

Voilà la police!... Un homme d’assassiné! prenez-moi ce gueux-là!

Le corps de l’ouvrier reste par terre, percé de coups, mais Yuk se relève.

YUK.

Vous croyiez vraiment que j’étais mort? oh! par Dieu, il n’y aurait plus de monde, ni de création, du jour où je cesserais de vivre. Moi, mourir! ce serait drôle. Est-ce que je ne suis pas aussi éternel que l’éternité? Moi, mourir! mais je renais de la mort même, je renais avec la vie, car je vis même dans les tombeaux, dans la poussière; cela est impossible.

Celui qui dira que je ne suis plus mentira comme l’évangile. Mourir? mais il n’y aurait plus ni gouvernement, ni religion, ni vertu, ni morale, ni lois. Qui donc alors tiendrait la couronne, l’épée, revêtirait la robe? qui donc serait médecin, poète, avocat, prêtre? est-ce qu’il y aurait quelque chose à faire? La vie deviendrait ennuyeuse et bête comme une vieille femme. Mourir? mais où en seraient les ménages qui sont garants de la foi conjugale?

Ah! je me fâche à cette horrible idée d’anarchie sociale, la morale publique; la morale publique, les mœurs, les institutions philanthropiques, les vertus, les systèmes, les théories, songez-y, si je mourais, tout cela mourrait aussi. Comment serait-on alors? comment concevez-vous l’idée d’un monde sans moi, sans que j’en occupe les trois quarts, sans que je le fasse vivre en entier?

Les gens du guet prennent le pauvre.

SATAN.

Tant mieux! ce drôle-là m’assommait. Mais, au reste, il serait fâcheux de le faire mourir sitôt, réservons-le. Il faudra qu’il brûle sa prison, viole six religieuses et massacre une trentaine de personnes avant de rendre l’âme.

Le pauvre s’échappe des mains des soldats.

Yuk se frotte les mains, s’étend au soleil, crache au nez d’un magistrat, et pisse sur l’église.

C’était une haute église, avec son porche noirci, ses aiguilles et ses pyramides de pierre. Elle était vénérable tant elle était vieille; ils y entrèrent.

La nef était haute, vide, solitaire; les minces et sveltes colonnes projetaient leurs ombres sur les dalles usées. Le jour se mourait, et cependant le soleil, passant à travers les vitraux rouges, jetait une lueur qui semblait s’étendre comme celle des lampes suspendues. Il y avait quelque chose de grand et de triste dans cette église; elle était haute, si haute que les hommes paraissaient petits en bas, il n’y avait plus ni encens aux pieds de la Vierge ni fleurs sur l’autel, l’orgue avait tu sa grande voix;—seulement, tout au fond, un drap noir, un cercueil, la messe des morts.

Celui qui était étendu dans la bière n’avait jamais tué, ni pillé, ni violé; il n’avait point été aux galères, ni repris de justice; c’était un honnête homme. Quand il sortit de l’église et qu’il passa, traîné dans les rues, chacun se découvrit,—on salua la charogne.

Mais le prêtre s’était dépêché, il a vite renvoyé le mort en terre. Pauvre prêtre! il avait déjà, dans la journée, béni six unions, fait trois baptêmes, enterré quatre chrétiens, et, quant aux communions, elles sont innombrables. Il se dépêcha, sa concubine l’attendait, elle était dans le bain chaud depuis longtemps, elle s’ennuyait. Il partit, il jeta vite la robe blanche, et rêva l’adultère.

L’église vide... oh! vide comme vous savez; il n’y avait plus ni chants du peuple, ni voix du prêtre, ni prière de l’orgue.

Qu’elle devait être belle, pourtant, les jours d’hiver, avec ses mille cierges allumés, son peuple chantant en se promenant dans les galeries, quand tout chantait et vibrait d’amour, quand, depuis la voûte jusqu’aux tombeaux, depuis le vitrail jusqu’à la pierre, tout ne formait qu’un chant, qu’une allégresse! Qu’elle était belle, pourtant, les jours d’été, quand les moissonneurs couverts de sueur entraient et faisaient bénir les gerbes de blé; quand les dames de haut parage, avec leurs cours de pages, de chevaliers, rois, empereurs et papes, quand tous venaient là prier, pleurer, aimer; quand les chevaliers, avant de partir pour le pays de Palestine, venaient prendre leur épée et qu’ils disaient un éternel adieu au grand portique noir où le soleil rayonne, au clocher d’ardoises où la voix d’airain chante, et prie dans sa cage de pierre!... Plus rien! vide comme un squelette!

Quand des pas d’homme se font entendre, il semble que l’on entend un gémissement, comme un soupir. On y voit, assis sur leurs tombeaux de pierre, les évêques, les cardinaux, les ducs drapés dans leurs manteaux de granit, étendus la bouche béante; ils semblent dormir comme des morts. Au bas de l’église circule une pluie ruisselante, froide et grasse, une pluie verte qui suinte des murs; le sol usé est bourré de cadavres, la terre résonne, les morts sont tassés, et la génération vivante marche sur les générations éteintes. A mesure qu’elle avance, elle s’enfonce dans la terre des tombeaux, et la suivante lui marche sur la tête.

Tout est usé, flétri, fatigué; le plâtre est tombé d’entre les pierres, les figures de saints sont grises et mangées par le temps; la rosace, avec ses gerbes, se décolore; la voûte elle-même s’éventre, surchargée et effrayée de l’abîme qu’elle a sous elle.

Alors Smarh se mit à pleurer amèrement et il dit:

—Hélas! hélas! est-ce qu’il est venu quelque conquérant qui a emporté les vases d’or pour en ferrer ses chevaux? est-ce qu’on a enlevé les reliques des saints! les hosties sacrées? pourquoi donc les chants ont-ils cessé? pourquoi l’encensoir est-il vide? pourquoi y a-t-il tant de vers qui se traînent sur les tombeaux? pourquoi tant d’herbes et de mousses sur les murs? les cierges sont éteints, les fleurs sont fanées.

Autrefois, les dimanches, les enfants venaient tout joyeux s’agenouiller aux pieds de la Vierge, et ils chantaient en regardant la flamme remuer sur la robe étoilée de Marie; mais il n’y a plus d’enfants ici, j’en ai vu qui détournaient la tête en passant.

Quand la neige couvrait la terre, quand la pluie tombait, quand la grêle battait les vitraux, tous venaient se réfugier sous la voûte, qui s’étendait sur eux comme l’aile d’une colombe. Quand le malheur avait frappé quelqu’un, il venait là, auprès du drap de l’autel, sécher ses pleurs, guérir ses maux. J’en ai vu qui frappaient la terre de leur front et qui mouillaient de leurs larmes les pavés de marbre, et quand ils se relevaient, il y avait un sourire d’espérance dans leurs âmes! ils avaient entrevu le ciel dans le malheur, le bonheur dans la foi!

L’ÉGLISE.

On ne veut plus de moi; demain, les maçons m’attaqueront par ma base, me renverseront, me démoliront pierre à pierre.

LE BÉNITIER.

Ils sont venus prendre mon eau, ils se sont lavé les mains. En vain j’ai écumé, bouillonné, ils ont craché dans mon onde et se sont amusés à voir les cercles que cela faisait.

LA NEF.

Tout a passé sous moi: noces, funérailles, morts et vivants. J’étais l’écho des chants, je renvoyais les soupirs et les cris de douleurs; c’était vers moi que volait l’encens, que montaient le parfum des fleurs, et la voix des prières, la fumée des cierges. Que de fois j’ai resplendi, j’ai vibré! mais je suis triste, j’ai envie de me coucher sur les dalles qui sont à mes pieds.

LES COLONNES.

Autrefois on nous entourait de guirlandes, maintenant nous sommes nues. Nous sommes, depuis six cents ans, séparées les unes des autres, nous nous enfonçons sous terre; je crois que l’église tout entière s’affaisse dans un bourbier, on dirait d’un démon qui pèse sur son toit et l’écrase.

LES VITRAUX.

Que de fois le soleil a illuminé nos couleurs, maintenant nos reflets n’éclairent plus rien. Les pierres de la rue viennent nous casser chaque jour, les vents nous jettent par terre; il faudra remporter toutes nos fleurs, toutes nos couleurs aux pieds du bon Dieu.

LES DALLES.

On nous a usées, nous sommes trouées en maints endroits, nous sommes lasses d’être foulées par des pieds impurs, les morts qui sont sous nous semblent nous repousser de dessus eux. Pourquoi nous a-t-on tirées des flancs de la montagne, où nous étions si paisibles, au sein de la terre?

LA CLOCHE.

Depuis longtemps je suis muette, personne ne vient plus prendre mon bourdon et faire aller ma bascule; est-ce que les hommes sont tous morts?

Autrefois ma voix d’airain chantait à tue-tête, je faisais trembler mon clocher tout frêle, la tour remuait, ivre, et frémissait sous mon poids. Je chantais bien haut dans les airs, et je voyais arriver des campagnes hommes, femmes, vieillards et enfants, accourant, accourant vite et se pressant sous mon portail. Du jour où on me monta ici, j’ai toujours été fêtée, honorée comme la reine de l’édifice, comme la tête de la cathédrale. N’était-ce pas moi, en effet, qui portais la prière de tous dans mes spirales d’harmonie? Aujourd’hui seulement je me tais, je m’ennuie toute seule, et, si haut, le vertige me prend; je crois que je vais m’écrouler avec mon clocher, j’ai plutôt envie de me faire fondre en boulets et de courir dans la plaine.

LES GARGOUILLES.

Voilà assez longtemps que nous sommes là, droites, hérissées, suspendues; on nous regarde en bas sans terreur. Autrefois nous crachions l’eau de l’orage, en grimaçant si bien qu’on avait peur; maintenant ils nous regardent d’en bas en ricanant. Oh! j’ai envie de m’en aller, de me détacher de la pierre et de sauter; je m’allonge tant que je peux, mais j’ai les pieds pris dans la cathédrale. En nous efforçant toutes à la fois, nous pourrons peut-être nous en déraciner, ou l’entraîner derrière nous; faisons tous nos efforts, poussons en avant, tendons nos jarrets de granit, hérissons nos crinières de pierre. Nous avons envie de nous mettre à marcher sur la terre avec les serpents et de sauter par bonds, au lieu de rester suspendues dans l’infini, à regarder la foule s’agiter en bas et les hiboux battre des ailes autour de nos flancs.

Et Satan aussitôt dit à l’église:

—Non, je ne veux plus de toi! Il y a longtemps que tu me gênes dans ma marche et que tes aiguilles embarrassent mes pas; je t’abattrai, car tu es belle quoique vieille, et je te hais de ma haine éternelle; je t’abattrai, car tu obstrues mes rues, et les chars courront mieux quand tu n’y seras plus.

Tu n’as plus pour te défendre ni l’amour du croyant ni celui de l’artiste, mon esprit s’est infiltré dans tes veines depuis la base de ton plus profond pilier jusqu’à l’air qui surmonte ta plus haute aiguille, le vice suinte de tes pierres, et le doute te ronge à la face et te mange la figure. Que veux-tu faire? tu vas retomber sur la terre, où l’herbe te couvrira pour toujours.

Ainsi, mon bénitier, comme tu es de marbre blanc et solide, tu seras ma coupe où je bois du sang, ton eau servira à laver les pieds de quelque cheval de guerre.

La nef va tomber par terre, la voûte va s’éventrer comme un ventre trop plein et qui crève.

Les colonnes frêles vont se casser comme un roseau sous le poids de leur cathédrale, qui s’abaissera tout à l’heure comme un flot de la mer qui s’est monté bien haut, et qui tombe ensuite sur la surface unie et vide.

Et vous, mes dalles, comme vous êtes vieilles, on pavera les rues avec vos faces plates et carrées; et le pied de la courtisane, le pas du mulet, les roues des chars vous useront si bien que vous ne serez plus que de la poussière qu’enlèveront les vents.

Et toi, ma grosse cloche, on va encore te fondre et te ronger; tu vas hurler et bondir dans la plaine; chaque fois que tu chanteras, ta voix tuera des hommes sur son passage.

Et mes vitraux bigarrés, vous allez tous vous casser, vous aurez le plaisir de vous voir sauter et rebondir, en vous brisant de nouveau sur la terre.

Les gargouilles vont tomber pierre à pierre, vous assommerez toutes quelqu’un dans votre chute; mais on vous ramassera avec soin, on vous grattera, on vous blanchira pour en bâtir quelque entrepôt, quelque lupanar immonde où je vous reverrai souvent.

Il dit, et aussitôt l’église s’écroula tout entière, depuis son sommet jusqu’à sa base; elle s’écroula d’un seul coup, ce fut un fracas horrible. Mais il y eut un immense rire qui accueillit cette chute, les philosophes battaient des mains; mais un autre rire les domina tellement qu’ils disparurent tout à fait. Celui-là, vous le connaissez, c’était celui de Yuk.

Et Smarh se trouva seul dans une plaine aride, avec de la cendre jusqu’au ventre; il s’y enfonçait à mesure qu’il tâchait de s’élever. Tout était morne, mort et détruit autour de lui.

Il disait:

—Où suis-je? où suis-je? J’ai monté dans l’infini, et j’ai eu vite un dégoût de l’infini; je suis redescendu sur la terre, et j’ai assez de la terre. Aussi que faire? la nature et les hommes me sont odieux. Oh! quelle pitoyable création!