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Œuvres de P. Corneille, Tome 02 cover

Œuvres de P. Corneille, Tome 02

Chapter 394: SCÈNE V.
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About This Book

The play stages comic intrigues among lovers and city folk in a vividly drawn Parisian arcade where booksellers, a mercer, and a linen-seller intersect; a lively maidservant supplants the old nurse figure, sparking new comic roles. Scenes mix mistaken intentions, witty shopfront banter, and commentary on changing literary tastes and fashions, with satirical sketches of publishers, courting rituals, and theatrical self-awareness. Period details about costume and public reading habits punctuate the dialogue, and the action resolves in reconciliations and paired marriages that close the comedy.

SCÈNE VI.

ISABELLE, LYSE, le Geôlier.

ISABELLE.

Eh bien! mon grand ami, braverons-nous le sort?
Et viens-tu m'apporter ou la vie ou la mort?
Ce n'est plus qu'en toi seul que mon espoir se fonde.

LE GEÔLIER.

Bannissez vos frayeurs: tout va le mieux du monde[1403];
Il ne faut que partir, j'ai des chevaux tous prêts,
Et vous pourrez bientôt vous moquer des arrêts.

ISABELLE.

Je te dois regarder comme un dieu tutélaire[1404],
Et ne sais point pour toi d'assez digne salaire.

LE GEÔLIER[1405].

Voici le prix unique où tout mon cœur prétend.1215

ISABELLE.

Lyse, il faut te résoudre à le rendre content.

LYSE.

Oui, mais tout son apprêt nous est fort inutile:
Comment ouvrirons-nous les portes de la ville?

LE GEÔLIER.

On nous tient des chevaux en main sûre aux faubourgs;
Et je sais un vieux mur qui tombe tous les jours:1220
Nous pourrons aisément sortir par ses ruines[1406].

ISABELLE.

Ah! que je me trouvois sur d'étranges épines!

LE GEÔLIER.

Mais il faut se hâter.

ISABELLE.

Nous partirons soudain.
Viens nous aider là-haut à faire notre main.


SCÈNE VII.

CLINDOR, en prison[1407].

Aimables souvenirs de mes chères délices,1225
Qu'on va bientôt changer en d'infâmes supplices,
Que malgré les horreurs de ce mortel effroi,
Vos charmants entretiens ont de douceurs pour moi[1408]!
Ne m'abandonnez point, soyez-moi plus fidèles
Que les rigueurs du sort ne se montrent cruelles;1230
Et lorsque du trépas les plus noires couleurs
Viendront à mon esprit figurer mes malheurs[1409],
Figurez aussitôt à mon âme interdite
Combien je fus heureux par delà mon mérite.
Lorsque je me plaindrai de leur sévérité,1235
Redites-moi l'excès de ma témérité:
Que d'un si haut dessein ma fortune incapable
Rendoit ma flamme injuste, et mon espoir coupable;
Que je fus criminel quand je devins amant,
Et que ma mort en est le juste châtiment.1240
Quel bonheur m'accompagne à la fin de ma vie!
Isabelle, je meurs pour vous avoir servie;
Et de quelque tranchant que je souffre les coups,
Je meurs trop glorieux, puisque je meurs pour vous.
Hélas! que je me flatte, et que j'ai d'artifice1245
A me dissimuler la honte d'un supplice[1410]!
En est-il de plus grand que de quitter ces yeux
Dont le fatal amour me rend si glorieux?
L'ombre d'un meurtrier creuse ici ma ruine[1411]:
Il succomba vivant, et mort il m'assassine;1250
Son nom fait contre moi ce que n'a pu son bras;
Mille assassins nouveaux naissent de son trépas;
Et je vois de son sang, fécond en perfidies,
S'élever contre moi des âmes plus hardies,
De qui les passions, s'armant d'autorité[1412],1255
Font un meurtre public avec impunité.
Demain de mon courage on doit faire un grand crime[1413],
Donner au déloyal ma tête pour victime;
Et tous pour le pays prennent tant d'intérêt,
Qu'il ne m'est pas permis de douter de l'arrêt.1260
Ainsi de tous côtés ma perte étoit certaine:
J'ai repoussé la mort, je la reçois pour peine.
D'un péril évité je tombe en un nouveau,
Et des mains d'un rival en celles d'un bourreau.
Je frémis à penser à ma triste aventure[1414];1265
Dans le sein du repos je suis à la torture:
Au milieu de la nuit, et du temps du sommeil,
Je vois de mon trépas le honteux appareil;
J'en ai devant les yeux les funestes ministres;
On me lit du sénat les mandements sinistres;1270
Je sors les fers aux pieds; j'entends déjà le bruit
De l'amas insolent d'un peuple qui me suit[1415];
Je vois le lieu fatal où ma mort se prépare:
Là mon esprit se trouble, et ma raison s'égare;
Je ne découvre rien qui m'ose secourir[1416],1275
Et la peur de la mort me fait déjà mourir.
Isabelle, toi seule, en réveillant ma flamme,
Dissipes ces terreurs et rassures mon âme;
Et sitôt que je pense à tes divins attraits[1417],
Je vois évanouir ces infâmes portraits.1280
Quelques[1418] rudes assauts que le malheur me livre,
Garde mon souvenir, et je croirai revivre.
Mais d'où vient que de nuit on ouvre ma prison?
Ami, que viens-tu faire ici hors de saison?


SCÈNE VIII.

CLINDOR, le Geôlier.

LE GEÔLIER, cependant qu'Isabelle et Lyse paroissent à quartier[1419].

Les juges assemblés pour punir votre audace,1285
Mus de compassion, enfin vous ont fait grâce.

CLINDOR.

M'ont fait grâce, bons Dieux!

LE GEÔLIER.

Oui, vous mourrez de nuit.

CLINDOR.

De leur compassion est-ce là tout le fruit?

LE GEÔLIER.

Que de cette faveur vous tenez peu de conte!
D'un supplice public c'est vous sauver la honte.1290

CLINDOR.

Quels encens puis-je offrir aux maîtres de mon sort,
Dont l'arrêt me fait grâce, et m'envoie à la mort?

LE GEÔLIER.

Il la faut recevoir avec meilleur visage.

CLINDOR.

Fais ton office, ami, sans causer davantage.

LE GEÔLIER.

Une troupe d'archers là dehors vous attend;1295
Peut-être en les voyant serez-vous plus content.


SCÈNE IX.

CLINDOR, ISABELLE, LYSE, le Geôlier.

ISABELLE dit ces mots à Lyse, cependant que le Geôlier ouvre la prison à Clindor[1420].

Lyse, nous l'allons voir.

LYSE.

Que vous êtes ravie!

ISABELLE.

Ne le serois-je point de recevoir la vie?
Son destin et le mien prennent un même cours,
Et je mourrois du coup qui trancheroit ses jours.1300

LE GEÔLIER.

Monsieur, connoissez-vous beaucoup d'archers semblables?

CLINDOR.

Ah! Madame, est-ce vous? surprises adorables[1421]!
Trompeur trop obligeant, tu disois bien vraiment
Que je mourrois de nuit, mais de contentement.

ISABELLE.

Clindor!

LE GEÔLIER.

Ne perdons point le temps à ces caresses[1422]:1305
Nous aurons tout loisir de flatter nos maîtresses[1423].

CLINDOR.

Quoi! Lyse est donc la sienne?

ISABELLE.

Écoutez le discours
De votre liberté qu'ont produit leurs amours.

LE GEÔLIER.

En lieu de sûreté le babil est de mise;
Mais ici ne songeons qu'à nous ôter de prise.1310

ISABELLE.

Sauvons-nous: mais avant, promettez-nous tous deux
Jusqu'au jour d'un hymen de modérer vos feux:
Autrement, nous rentrons.

CLINDOR.

Que cela ne vous tienne:
Je vous donne ma foi.

LE GEÔLIER.

Lyse, reçois la mienne.

ISABELLE.

Sur un gage si beau j'ose tout hasarder[1424].1315

LE GEÔLIER.

Nous nous amusons trop, il est temps d'évader.


SCÈNE X.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

ALCANDRE.

Ne craignez plus pour eux ni périls ni disgrâces.
Beaucoup les poursuivront, mais sans trouver leurs traces.

PRIDAMANT.

A la fin je respire.

ALCANDRE.

Après un tel bonheur,
Deux ans les ont montés en haut degré d'honneur.1320
Je ne vous dirai point le cours de leurs voyages,
S'ils ont trouvé le calme, ou vaincu les orages,
Ni par quel art non plus ils se sont élevés:
Ils suffit d'avoir vu comme ils se sont sauvés,
Et que, sans vous en faire une histoire importune,1325
Je vous les vais montrer en leur haute fortune.
Mais puisqu'il faut passer à des effets plus beaux,
Rentrons pour évoquer des fantômes nouveaux.
Ceux que vous avez vus représenter de suite
A vos yeux étonnés leur amour et leur fuite[1425],1330
N'étant pas destinés aux hautes fonctions,
N'ont point assez d'éclat pour leurs conditions.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.


ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

PRIDAMANT.

Qu'Isabelle est changée et qu'elle est éclatante!

ALCANDRE.

Lyse marche après elle, et lui sert de suivante;
Mais derechef surtout n'ayez aucun effroi,1335
Et de ce lieu fatal ne sortez qu'après moi:
Je vous le dis encore, il y va de la vie.

PRIDAMANT.

Cette condition m'en ôte assez l'envie[1426].


SCÈNE II.

ISABELLE, représentant Hippolyte; LYSE, représentant Clarine[1427].

LYSE.

Ce divertissement n'aura-t-il point de fin?
Et voulez-vous passer la nuit dans ce jardin?1340

ISABELLE.

Je ne puis plus cacher le sujet qui m'amène:
C'est grossir mes douleurs que de taire ma peine.
Le prince Florilame....

LYSE.

Eh bien! il est absent.

ISABELLE.

C'est la source des maux que mon âme ressent[1428];
Nous sommes ses voisins, et l'amour qu'il nous porte1345
Dedans son grand jardin nous permet cette porte.
La princesse Rosine, et mon perfide époux,
Durant qu'il est absent en font leur rendez-vous:
Je l'attends au passage, et lui ferai connoître
Que je ne suis pas femme à rien souffrir d'un traître.

LYSE.

Madame, croyez-moi, loin de le quereller,
Vous ferez beaucoup mieux de tout dissimuler[1429]:
Il nous vient peu de fruit de telles jalousies[1430];
Un homme en court plus tôt après ses fantaisies[1431];
Il est toujours le maître, et tout notre discours[1432],1355
Par un contraire effet, l'obstine en ses amours.

ISABELLE.

Je dissimulerai son adultère flamme!
Une autre aura son cœur, et moi le nom de femme[1433]!
Sans crime, d'un hymen peut-il rompre la loi?
Et ne rougit-il point d'avoir si peu de foi?1360

LYSE.

Cela fut bon jadis; mais au temps où nous sommes,
Ni l'hymen ni la foi n'obligent plus les hommes:
Leur gloire a son brillant et ses règles à part[1434];
Où la nôtre se perd, la leur est sans hasard;
Elle croît aux dépens de nos lâches foiblesses;1365
L'honneur d'un galant homme est d'avoir des maîtresses.

ISABELLE.

Ote-moi cet honneur et cette vanité,
De se mettre en crédit par l'infidélité.
Si pour haïr le change et vivre sans amie
Un homme tel que lui tombe dans l'infamie[1435],1370
Je le tiens glorieux d'être infâme à ce prix;
S'il en est méprisé, j'estime ce mépris.
Le blâme qu'on reçoit d'aimer trop une femme
Aux maris vertueux est un illustre blâme.

LYSE.

Madame, il vient d'entrer; la porte a fait du bruit.1375

ISABELLE.

Retirons-nous, qu'il passe.

LYSE.

Il vous voit et vous suit.

SCÈNE III.

CLINDOR, représentant Théagène; ISABELLE, représentant Hippolyte; LYSE, représentant Clarine.

CLINDOR.

Vous fuyez, ma princesse, et cherchez des remises:
Sont-ce là les douceurs que vous m'aviez promises[1436]?
Est-ce ainsi que l'amour ménage un entretien?
Ne fuyez plus, Madame, et n'appréhendez rien:1380
Florilame est absent, ma jalouse[1437] endormie.

ISABELLE.

En êtes-vous bien sûr?

CLINDOR.

Ah! fortune ennemie!

ISABELLE.

Je veille, déloyal: ne crois plus m'aveugler;
Au milieu de la nuit je ne vois que trop clair:
Je vois tous mes soupçons passer en certitudes,1385
Et ne puis plus douter de tes ingratitudes:
Toi-même, par ta bouche, as trahi ton secret.
O l'esprit avisé pour un amant discret!
Et que c'est en amour une haute prudence
D'en faire avec sa femme entière confidence!1390
Où sont tant de serments de n'aimer rien que moi?
Qu'as-tu fait de ton cœur? qu'as-tu fait de ta foi?
Lorsque je la reçus, ingrat, qu'il te souvienne
De combien différoient ta fortune et la mienne,
De combien de rivaux je dédaignai les vœux;1395
Ce qu'un simple soldat pouvoit être auprès d'eux:
Quelle tendre amitié je recevois d'un père!
Je le quittai pourtant pour suivre ta misère[1438];
Et je tendis les bras à mon enlèvement,
Pour soustraire ma main à son commandement[1439].1400
En quelle extrémité depuis ne m'ont réduite
Les hasards dont le sort a traversé ta fuite!
Et que n'ai-je souffert avant que le bonheur
Élevât ta bassesse à ce haut rang d'honneur!
Si pour te voir heureux ta foi s'est relâchée,1405
Remets-moi dans le sein dont tu m'as arrachée[1440].
L'amour que j'ai pour toi m'a fait tout hasarder,
Non pas pour des grandeurs, mais pour te posséder[1441].

CLINDOR.

Ne me reproche plus ta fuite ni ta flamme:
Que ne fait point l'amour quand il possède une âme?1410
Son pouvoir à ma vue attachoit tes plaisirs,
Et tu me suivois moins que tes propres desirs.
J'étois lors peu de chose: oui, mais qu'il te souvienne
Que ta fuite égala ta fortune à la mienne,
Et que pour t'enlever c'étoit un foible appas[1442]1415
Que l'éclat de tes biens qui ne te suivoient pas.
Je n'eus, de mon côté, que l'épée en partage,
Et ta flamme, du tien, fut mon seul avantage:
Celle-là m'a fait grand en ces bords étrangers;
L'autre exposa ma tête à cent et cent dangers[1443].1420
Regrette maintenant ton père et ses richesses;
Fâche-toi de marcher à côté des princesses;
Retourne en ton pays chercher avec tes biens[1444]
L'honneur d'un rang pareil à celui que tu tiens.
De quel manque, après tout, as-tu lieu de te plaindre?
En quelle occasion m'as-tu vu te contraindre?
As-tu reçu de moi ni froideurs, ni mépris?
Les femmes, à vrai dire, ont d'étranges esprits!
Qu'un mari les adore, et qu'un amour extrême[1445]
A leur bizarre humeur le soumette lui-même[1446],1430
Qu'il les comble d'honneurs et de bons traitements,
Qu'il ne refuse rien à leurs contentements:
S'il fait la moindre brèche à la foi conjugale[1447],
Il n'est point à leur gré de crime qui l'égale;
C'est vol, c'est perfidie, assassinat, poison,1435
C'est massacrer son père et brûler sa maison:
Et jadis des Titans l'effroyable supplice
Tomba sur Encelade avec moins de justice.

ISABELLE.

Je te l'ai déjà dit, que toute ta grandeur
Ne fut jamais l'objet de ma sincère ardeur.1440
Je ne suivois que toi, quand je quittai mon père;
Mais puisque ces grandeurs t'ont fait l'âme légère,
Laisse mon intérêt: songe à qui tu les dois[1448].
Florilame lui seul t'a mis où tu te vois:
A peine il te connut qu'il te tira de peine;1445
De soldat vagabond il te fit capitaine;
Et le rare bonheur qui suivit cet emploi
Joignit à ses faveurs les faveurs de son roi.
Quelle forte amitié n'a-t-il point fait paroître
A cultiver depuis ce qu'il avoit fait naître?1450
Par ses soins redoublés n'es-tu pas aujourd'hui[1449]
Un peu moindre de rang, mais plus puissant que lui?
Il eût gagné par là l'esprit le plus farouche,
Et pour remercîment tu veux souiller sa couche[1450]!
Dans ta brutalité trouve quelques raisons,1455
Et contre ses faveurs défends tes trahisons.
Il t'a comblé de biens, tu lui voles son âme!
Il t'a fait grand seigneur, et tu le rends infâme!
Ingrat, c'est donc ainsi que tu rends les bienfaits[1451]?
Et ta reconnoissance a produit ces effets?1460

CLINDOR.

Mon âme (car encor ce beau nom te demeure,
Et te demeurera jusqu'à tant que je meure),
Crois-tu qu'aucun respect ou crainte du trépas
Puisse obtenir sur moi ce que tu n'obtiens pas?
Dis que je suis ingrat, appelle-moi parjure;1465
Mais à nos feux sacrés ne fais plus tant d'injure:
Ils conservent encor leur première vigueur;
Et si le fol amour qui m'a surpris le cœur[1452]
Avoit pu s'étouffer au point de sa naissance,
Celui que je te porte eût eu cette puissance;1470
Mais en vain mon devoir tâche à lui résister[1453]:
Toi-même as éprouvé qu'on ne le peut dompter.
Ce dieu qui te força d'abandonner ton père,
Ton pays et tes biens, pour suivre ma misère,
Ce dieu même aujourd'hui force tous mes desirs[1454]1475
A te faire un larcin de deux ou trois soupirs.
A mon égarement souffre cette échappée,
Sans craindre que ta place en demeure usurpée.
L'amour dont la vertu n'est point le fondement
Se détruit de soi-même, et passe en un moment;1480
Mais celui qui nous joint est un amour solide[1455],
Où l'honneur a son lustre, où la vertu préside:
Sa durée a toujours quelques nouveaux appas[1456],
Et ses fermes liens durent jusqu'au trépas.
Mon âme, derechef pardonne à la surprise1485
Que ce tyran des cœurs a faite[1457] à ma franchise;
Souffre une folle ardeur qui ne vivra qu'un jour,
Et qui n'affoiblit point le conjugal amour[1458].

ISABELLE.

Hélas! que j'aide bien à m'abuser moi-même!
Je vois qu'on me trahit, et veux croire qu'on m'aime[1459];
Je me laisse charmer à ce discours flatteur,
Et j'excuse un forfait dont j'adore l'auteur.
Pardonne, cher époux, au peu de retenue
Où d'un premier transport la chaleur est venue:
C'est en ces incidents manquer d'affection1495
Que de les voir sans trouble et sans émotion.
Puisque mon teint se fane et ma beauté se passe,
Il est bien juste aussi que ton amour se lasse;
Et même je croirai que ce feu passager
En l'amour conjugal ne pourra rien changer:1500
Songe un peu toutefois à qui ce feu s'adresse,
En quel péril te jette une telle maîtresse.
Dissimule, déguise, et sois amant discret.
Les grands en leur amour n'ont jamais de secret;
Ce grand train qu'à leurs pas leur grandeur propre attache
N'est qu'un grand corps tout d'yeux à qui rien ne se cache,
Et dont il n'est pas un qui ne fît son effort
A se mettre en faveur par un mauvais rapport.
Tôt ou tard Florilame apprendra tes pratiques,
Ou de sa défiance, ou de ses domestiques;1510
Et lors (à ce penser je frissonne d'horreur)
A quelle extrémité n'ira point sa fureur!
Puisqu'à ces passe-temps ton humeur te convie,
Cours après tes plaisirs, mais assure ta vie.
Sans aucun sentiment je te verrai changer,1515
Lorsque tu changeras sans te mettre en danger[1460].

CLINDOR.

Encore une fois donc tu veux que je te die
Qu'auprès de mon amour je méprise ma vie?
Mon âme est trop atteinte, et mon cœur trop blessé,
Pour craindre les périls dont je suis menacé.1520
Ma passion m'aveugle, et pour cette conquête
Croit hasarder trop peu de hasarder ma tête:
C'est un feu que le temps pourra seul modérer;
C'est un torrent qui passe et ne sauroit durer.

ISABELLE.

Eh bien! cours au trépas, puisqu'il a tant de charmes,
Et néglige ta vie aussi bien que mes larmes.
Penses-tu que ce prince, après un tel forfait,
Par ta punition se tienne satisfait?
Qui sera mon appui lorsque ta mort infâme
A sa juste vengeance exposera ta femme,1530
Et que sur la moitié d'un perfide étranger
Une seconde fois il croira se venger?
Non, je n'attendrai pas que ta perte certaine
Puisse attirer sur moi les restes de ta peine[1461],
Et que de mon honneur, gardé si chèrement,1535
Il fasse un sacrifice à son ressentiment.
Je préviendrai la honte où ton malheur me livre,
Et saurai bien mourir, si tu ne veux pas vivre.
Ce corps, dont mon amour t'a fait le possesseur,
Ne craindra plus bientôt l'effort d'un ravisseur.1540
J'ai vécu pour t'aimer, mais non pour l'infamie
De servir au mari de ton illustre amie.
Adieu: je vais du moins, en mourant avant toi[1462],
Diminuer ton crime, et dégager ta foi.

CLINDOR.

Ne meurs pas, chère épouse, et dans un second change
Vois l'effet merveilleux où ta vertu me range.
M'aimer malgré mon crime, et vouloir par ta mort
Éviter le hasard de quelque indigne effort!
Je ne sais qui je dois admirer davantage,
Ou de ce grand amour, ou de ce grand courage;1550
Tous les deux m'ont vaincu: je reviens sous tes lois,
Et ma brutale ardeur va rendre les abois;
C'en est fait, elle expire, et mon âme plus saine
Vient de rompre les nœuds de sa honteuse chaîne.
Mon cœur, quand il fut pris, s'étoit mal défendu:1555
Perds-en le souvenir.

ISABELLE.

Je l'ai déjà perdu.

CLINDOR.

Que les plus beaux objets qui soient dessus la terre
Conspirent désormais à me faire la guerre[1463];
Ce cœur, inexpugnable aux assauts de leurs yeux,
N'aura plus que les tiens pour maîtres et pour Dieux[1464].

LYSE.

Madame, quelqu'un vient.


SCÈNE IV.

CLINDOR, représentant Théagène; ISABELLE, représentant Hippolyte; LYSE, représentant Clarine; ÉRASTE, troupe de domestiques de Florilame.

ÉRASTE, poignardant Clindor.

Reçois, traître, avec joie
Les faveurs que par nous ta maîtresse t'envoie.

PRIDAMANT, à Alcandre.

On l'assassine, ô Dieux! daignez le secourir.

ÉRASTE.

Puissent les suborneurs ainsi toujours périr!

ISABELLE.

Qu'avez-vous fait, bourreaux?

ÉRASTE.

Un juste et grand exemple,
Qu'il faut qu'avec effroi tout l'avenir contemple,
Pour apprendre aux ingrats, aux dépens de son sang,
A n'attaquer jamais l'honneur d'un si haut rang.
Notre main a vengé le prince Florilame,
La princesse outragée, et vous-même, Madame,1570
Immolant à tous trois un déloyal époux,
Qui ne méritoit pas la gloire d'être à vous.
D'un si lâche attentat souffrez le prompt supplice,
Et ne vous plaignez point quand on vous rend justice.
Adieu.

ISABELLE.

Vous ne l'avez massacré qu'à demi:1575
Il vit encore en moi; soûlez son ennemi;
Achevez, assassins, de m'arracher la vie.
Cher époux, en mes bras on te l'a donc ravie!
Et de mon cœur jaloux les secrets mouvements
N'ont pu rompre ce coup par leurs pressentiments!1580
O clarté trop fidèle, hélas! et trop tardive,
Qui ne fait voir le mal qu'au moment qu'il arrive!
Falloit-il.... Mais j'étouffe, et, dans un tel malheur,
Mes forces et ma voix cèdent à ma douleur;
Son vif excès me tue ensemble et me console,1585
Et puisqu'il nous rejoint....

LYSE.

Elle perd la parole.
Madame.... Elle se meurt; épargnons les discours,
Et courons au logis appeler du secours.

(Ici on rabaisse une toile qui couvre le jardin et les corps de Clindor et d'Isabelle, et le Magicien et le père sortent de la grotte.)


SCÈNE V.

ALCANDRE, PRIDAMANT.

ALCANDRE.

Ainsi de notre espoir la fortune se joue:
Tout s'élève ou s'abaisse au branle de sa roue;1590
Et son ordre inégal, qui régit l'univers,
Au milieu du bonheur a ses plus grands revers.

PRIDAMANT.

Cette réflexion, mal propre pour un père,
Consoleroit peut-être une douleur légère;
Mais après avoir vu mon fils assassiné,1595
Mes plaisirs foudroyés, mon espoir ruiné,
J'aurois d'un si grand coup l'âme bien peu blessée,
Si de pareils discours m'entroient dans la pensée.
Hélas! dans sa misère il ne pouvoit périr;
Et son bonheur fatal lui seul l'a fait mourir.1600
N'attendez pas de moi des plaintes davantage:
La douleur qui se plaint cherche qu'on la soulage;
La mienne court après son déplorable sort.
Adieu; je vais mourir, puisque mon fils est mort.

ALCANDRE.

D'un juste désespoir l'effort est légitime,1605
Et de le détourner je croirois faire un crime.
Oui, suivez ce cher fils sans attendre à demain;
Mais épargnez du moins ce coup à votre main;
Laissez faire aux douleurs qui rongent vos entrailles,
Et pour les redoubler voyez ses funérailles.1610

(Ici on relève la toile, et tous les comédiens paroissent avec leur portier[1465], qui comptent de l'argent sur une table, et en prennent chacun leur part[1466].)

PRIDAMANT.

Que vois-je? chez les morts compte-t-on de l'argent?

ALCANDRE.

Voyez si pas un d'eux s'y montre négligent.

PRIDAMANT.

Je vois Clindor! ah Dieux! quelle étrange surprise[1467]!
Je vois ses assassins, je vois sa femme et Lyse!
Quel charme en un moment étouffe leurs discords,1615
Pour assembler ainsi les vivants et les morts?

ALCANDRE.

Ainsi tous les acteurs d'une troupe comique,
Leur poëme récité, partagent leur pratique:
L'un tue, et l'autre meurt, l'autre vous fait pitié;
Mais la scène préside à leur inimitié.1620
Leurs vers font leurs combats, leur mort suit leurs paroles[1468],
Et, sans prendre intérêt en pas un de leurs rôles,
Le traître et le trahi, le mort et le vivant,
Se trouvent à la fin amis comme devant.
Votre fils et son train ont bien su, par leur fuite,1625
D'un père et d'un prévôt éviter la poursuite;
Mais tombant dans les mains de la nécessité,
Ils ont pris le théâtre en cette extrémité.

PRIDAMANT.

Mon fils comédien!

ALCANDRE.

D'un art si difficile
Tous les quatre, au besoin, ont fait un doux asile[1469];1630
Et depuis sa prison, ce que vous avez vu,
Son adultère amour, son trépas imprévu[1470],
N'est que la triste fin d'une pièce tragique
Qu'il expose aujourd'hui sur la scène publique,
Par où ses compagnons en ce noble métier[1471]1635
Ravissent à Paris un peuple tout entier[1472].
Le gain leur en demeure, et ce grand équipage,
Dont je vous ai fait voir le superbe étalage,
Est bien à votre fils, mais non pour s'en parer
Qu'alors que sur la scène il se fait admirer.1640

PRIDAMANT.

J'ai pris sa mort pour vraie, et ce n'étoit que feinte:
Mais je trouve partout mêmes sujets de plainte.
Est-ce là cette gloire, et ce haut rang d'honneur
Où le devoit monter l'excès de son bonheur?

ALCANDRE.

Cessez de vous en plaindre. A présent le théâtre1645
Est en un point si haut que chacun l'idolâtre[1473],
Et ce que votre temps voyoit avec mépris
Est aujourd'hui l'amour de tous les bons esprits,
L'entretien de Paris, le souhait des provinces,
Le divertissement le plus doux de nos princes,1650
Les délices du peuple, et le plaisir des grands:
Il tient le premier rang parmi leurs passe-temps[1474];
Et ceux dont nous voyons la sagesse profonde
Par ses illustres soins conserver tout le monde,
Trouvent dans les douceurs d'un spectacle si beau1655
De quoi se délasser d'un si pesant fardeau.
Même notre grand Roi, ce foudre de la guerre,
Dont le nom se fait craindre aux deux bouts de la terre,
Le front ceint de lauriers, daigne bien quelquefois
Prêter l'œil et l'oreille au Théâtre françois:1660
C'est là que le Parnasse étale ses merveilles;
Les plus rares esprits lui consacrent leurs veilles;
Et tous ceux qu'Apollon voit d'un meilleur regard
De leurs doctes travaux lui donnent quelque part.
D'ailleurs, si par les biens on prise les personnes[1475],1665
Le théâtre est un fief dont les rentes sont bonnes;
Et votre fils rencontre en un métier si doux
Plus d'accommodement qu'il n'eût trouvé chez vous[1476].
Défaites-vous enfin de cette erreur commune,
Et ne vous plaignez plus de sa bonne fortune.1670

PRIDAMANT.

Je n'ose plus m'en plaindre, et vois trop de combien
Le métier qu'il a pris est meilleur que le mien.
Il est vrai que d'abord mon âme s'est émue:
J'ai cru la comédie au point où je l'ai vue;
J'en ignorois l'éclat, l'utilité, l'appas,1675
Et la blâmois ainsi, ne la connaissant pas,
Mais depuis vos discours mon cœur plein d'allégresse
A banni cette erreur avecque sa tristesse[1477].
Clindor a trop bien fait.

ALCANDRE.

N'en croyez que vos yeux.

PRIDAMANT.

Demain, pour ce sujet, j'abandonne ces lieux;1680
Je vole vers Paris. Cependant, grand Alcandre,
Quelles grâces ici ne vous dois-je point rendre[1478]?

ALCANDRE.

Servir les gens d'honneur est mon plus grand desir:
J'ai pris ma récompense en vous faisant plaisir.
Adieu: je suis content, puisque je vous vois l'être.1685

PRIDAMANT.

Un si rare bienfait ne se peut reconnoître:
Mais, grand Mage, du moins croyez qu'à l'avenir
Mon âme en gardera l'éternel souvenir.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.