méritait vraiment pas la chandelle. Me sacrifier pour que des petits-fils dissipassent, dans la plus creuse des noces, ces capitaux réunis par le labeur du grand-père? Et, surtout, ce que je ne pouvais admettre, c’était le renoncement définitif à la littérature, cet enlisement progressif dans la rusticité béotienne des colonisateurs... Non, non, il fallait en finir!»
Blasco vendit donc Cervantes à une société de colonisation. Il la vendit à perte, à cause de la crise susmentionnée. Ayant payé ses dettes aux banques, il lui restait en mains des actions d’autres entreprises coloniales, mais il ne retirait de l’opération finale aucun argent liquide. «Vous allez voir—disait-il à ses intimes—que je partirai sans le sou de ce pays où tant d’imbéciles ont gagné des millions!» En fait, tout l’argent qu’il avait apporté d’Europe s’était volatilisé et il ne conservait, comme résultat de son immense effort, que quelques effets de crédit, «chiffons de papier» à la plus qu’incertaine valeur, étant données les fluctuations économiques de l’Argentine. La liquidation de sa colonie de Nueva Valencia fut plus laborieuse. Un banquier s’en chargea, se réservant la majeure partie de la propriété, et Blasco, croyant ses affaires en ordre, s’embarqua pour l’Europe et vint s’installer à Paris, où il continua la rédaction de son introduction aux romans du cycle qu’il avait projeté d’écrire sur l’Hispano-Amérique: Los Argonautas. Il était en plein labeur de joyeuse création, lorsque lui parvint de l’Argentine la nouvelle inopinée que son co-associé, le banquier qui gérait Nueva Valencia, venait de faire faillite. Il dut repartir précipitamment pour Buenos Aires, au commencement de 1914, et y passa quelques mois, absorbé par toute sorte d’ennuyeuses démarches, car dans cette faillite sombraient aussi des fonds en dépôt à la banque et lui appartenant. Il y acquit la conviction que, pour continuer la colonisation de Nueva Valencia et récupérer sa part, il fallait qu’au préalable la procédure compliquée de la faillite ait été terminée, ce qui demandait de longues années. Et, pour sauver quelques miettes de son avoir en Amérique, il se voyait obligé à en appeler lui-même à des procès: expédient qui répugnait trop fort à son caractère. Des ennemis de Blasco Ibáñez n’ont pas laissé passer l’occasion qui s’offraient à eux pour tirer argument des incidents compliqués de cette malheureuse faillite du banquier espagnol Ruíz Díaz, Directeur du Banco Popular Español à Buenos Aires et du Banco de la Provincia de Corrientes. Confondant le procès intenté à Ruíz Díaz pour la faillite du Banco Popular Español avec les litiges judiciaires, d’ordre absolument distinct, relatifs à la transmission de Nueva Valencia, ils en ont fait une seule et même monstrueuse affaire, brodant sur ce thème, fertile en inventions, les fantaisies les plus extraordinaires, depuis les attaques de Heraldo de Hamburgo,—feuille de diffamation hebdomadaire que dirigeaient, pendant la guerre, à Hambourg, avec les fonds de quelques riches marchands et exportateurs, de tristes renégats—en Janvier 1916, jusqu’aux coqs-à-l’âne fastidieux du Dr. Pedro de Mugica, professeur depuis plus de trente années à Berlin, en ces derniers temps. Mais déjà le Heraldo hambourgeois avait eu le courage d’avouer (v. son numéro du 5 Janvier 1916) que, s’il s’en prenait à Blasco Ibáñez, c’était parce que celui-ci avait «empleado últimamente su talento en denigrar á Alemania»[69]. Il en va donc, ici, comme à propos du livre sur le Militarisme Mexicain, qui a déchaîné la rage d’une telle quantité de plumitifs que, si j’avais à analyser sommairement leurs diatribes, je serais obligé de doubler le format de ce volume. Ces campagnes sont dans l’ordre des choses humaines et nul n’ignore, au demeurant, que la calomnie est la rançon de la gloire. Mais la gloire de Blasco Ibáñez étincelle trop pure au firmament littéraire des deux mondes pour que doive la ternir l’effort diffamatoire d’envieux folliculaires et autour de cet astre peuvent bourdonner des nuées de frelons,
Versait des torrents de lumière
Sur ses obscurs blasphémateurs...
De retour à Paris, en Juillet 1914, Blasco allait se hâter de publier Los Argonautas. Plusieurs fois, au cours de la traversée, il avait envisagé avec douleur la perspective d’avoir à retourner en Argentine à cause de ces procès interminables qu’il a, je le répète, finalement abandonnés. Mais, vers le milieu de cet anxieux voyage, en plein Océan, les premiers prodromes du mal énorme et monstrueux qui travaillait la vieille Europe s’étaient, encore obscurément, fait sentir à lui. Ce ne fut, toutefois, qu’après son débarquement, à Boulogne, qu’il comprit pleinement que ce mal—qui allait changer la face de la terre et bouleverser le cours de sa propre existence—, c’était la guerre.
VII
La guerre vue de l’Océan, avant sa déclaration.—Foi extraordinaire de Blasco Ibáñez dans le triomphe final des Alliés.—Son antigermanisme systématique.—Son immense labeur au cours des hostilités.—Les 9 tomes de son Historia de la Guerra Europea de 1914.—Ses trois romans de «guerre».—Manifestations des germanophiles de Barcelone contre Blasco.—Les souffrances de la vie à Paris.—Son abnégation héroïque «por la patria de Víctor Hugo».
Qui n’a pas, devant les yeux, l’ineffaçable fresque si sobrement brossée par Blasco Ibáñez au chapitre I^er des Quatre Cavaliers de l’Apocalypse? Voici le Kœnig Friedrich-August et sa population flottante qui retourne, d’Amérique, en Europe. La majorité sont Allemands. Avec quel vivant réalisme Blasco a croqué ces types de lourdauds germaniques, plats et cérémonieux aussi longtemps qu’il importait à leur système de «pénétration pacifique», arrogants et brutaux dès que la méthode de la «poudre sèche» et de l’«épée aiguisée» s’était avérée superflue! Herr Kommerzienrat[70] Erckmann, Hochwohlgeboren[71]; son entourage de traficants plus ou moins capitaines de réserve, comme lui; sa femme, Gnædige Frau Kommerzienrat Bertha Erckmann, qui exerce une sage politique d’accomodement avec le ciel... de lit conjugal; ces figures se meuvent devant nous comme si elles étaient de chair et d’os et nous donnent une telle illusion de déjà vu, que nous nous expliquons sans effort qu’elles soient de simples copies de la réalité, observée par l’auteur à son voyage de Buenos Aires à Boulogne. Tout, en effet, se passa comme il nous le dépeint. La Marseillaise en aubade du 14 Juillet, succédant au Choral de Luther; l’étonnement ravi des Sud-Américains pour cette «finura» si délicate de l’ours germain; le discours du commandant au Festmahl[72] consécutif et ses objurgations au Seigneur—le vieux Dieu légendaire—pour que fût maintenue la paix entre la France et l’Allemagne, dont il espérait que l’amitié deviendrait de plus en plus étroite; les plaisanteries du Kommerzienrat sur les Français, «grands enfants, gais, plaisants, étourdis, qui feraient merveille s’ils consentaient à oublier le passé et marcher la main dans la main avec nous»; les toasts avec leurs Hoch en triples colonnes d’assaut: tout l’odieux ridicule de ces sujets d’un Kaiser médiéval festoyant une Révolution démocratique, Blasco ne l’a si graphiquement rendu que parce qu’il en avait contemplé lui-même la farce grotesque. Puis, ce furent, comme le transatlantique s’approchait d’Europe, les nouvelles, transmises par T. S. F., qui changent brusquement le paradis menteur de cette Arcadie de commande. L’ultimatum autrichien à la Serbie a servi de prétexte à cette transformation à vue d’un décor en trompe-l’œil. «C’est la guerre—proclame, hautain, le Conseiller de Commerce Erckmann—, la guerre fraîche et joyeuse qu’il nous fallait pour rompre le cercle de fer qui nous enserre chaque jour davantage et dont nos ennemis s’imaginaient que l’étreinte graduelle finirait par nous étouffer.» En vain, Desnoyers-Blasco objectera-t-il que personne n’en veut à l’Allemagne, que ce cercle oppresseur est purement imaginaire, que nul ne songe à attaquer la Germanie, que s’il y a quelqu’un d’agressif, c’est elle, et elle seule, en Europe... Il s’entend brutalement—car la main de fer a ôté, désormais, son gant de velours—signifier qu’il ne comprend rien à ces arcanes diplomatiques, qu’il n’est qu’un Indio[73], dont le meilleur parti est présentement de se taire. La présomptueuse sottise de ces traficants à mentalité militariste s’accentue à mesure que le navire raccourcit les distances. Passé Lisbonne, et non loin des falaises de la côte anglaise, les dernières nouvelles seront que «trois cent mille révolutionnaires assiègent Paris, que les faubourgs extérieurs commencent à flamber, que se reproduisent les atrocités de la Commune». Un peu avant l’entrée à Southampton, cependant, l’aspect des dreadnoughts britanniques de l’escadre de la Manche défilant, superbes et orgueilleux de leur force souveraine, dans la brume matinale, tempère un instant le déchaînement insupportable des rodomontades teutonnes. Quand le Kœnig Friedrich-August a complété sa cargaison de Boches mobilisables qui abandonnent l’hospitalière Albion pour correspondre à l’appel du Vaterland[74], il n’est pas jusqu’au plus frivole rastaquouère qui ne se proclame convaincu que «esta vez va la cosa en serio»[75]. La scène finale, à Boulogne, n’a pas besoin d’être rappelée au lecteur, ni comment l’insolente tourbe de mercantis disparaît sur les cris de Nach Paris! et parmi les accents «d’une marche guerrière de l’époque de Frédéric le Grand, une marche de grenadiers avec accompagnement de trompettes». Ainsi se perdait dans les ombres du Nord, avec la précipitation d’une fuite et l’insolence d’une vengeance prochaine, «le dernier transatlantique allemand qui ait touché les côtes françaises».
Blasco Ibáñez, spectateur de ces scènes, était à jamais fixé sur les «intentions pacifiques» d’une Allemagne «injustement agressée». Le hasard, qui lui avait permis de surprendre au dépourvu la trompeuse mentalité germanique, l’avait, du même coup, vacciné contre la contagion d’une légende dont tant de neutres—et en Espagne plus qu’ailleurs—allaient se faire les tenaces propagandistes et qu’il n’a jamais cessé de réfuter avec l’indignation d’un convaincu. «En ma qualité de témoin oculaire—répète-t-il,—j’affirme que j’ai entendu à bord d’un navire allemand, deux semaines avant la guerre, d’importants personnages de l’Empire déclarer qu’ils la désiraient; puis, peu après, qu’ils la tenaient pour certaine, affirmant que tout était prêt, chez eux, et depuis longtemps; qu’enfin, lorsque l’annonce de cette guerre était devenue presque officielle, ces mêmes personnages ont manifesté une joie si tapageuse, une insolence si outrecuidante, que le spectacle de leurs débordements eût suffi pour enlever le dernier scrupule à qui eût encore douté...» Blasco Ibáñez, dans son amour pour la France, n’est cependant pas dupe. Son amour a toujours été raisonné et Blasco ne permet pas que sur ce point subsiste la moindre équivoque. La France qu’il aime et ne cesse d’aimer, c’est la France qui a fait la Révolution et dont l’histoire commence avec les revendications des philosophes et des économistes du XVIIIème siècle, qui ont préparé le terrain aux Etats-Généraux ouverts à Versailles le 5 Mai 1789. L’autre France, celle qui ignora les Droits de l’homme et celle qui, lorsque ceux-ci eurent été proclamés, rêva et rêve encore de les abolir, ne saurait le passionner. Ses vicissitudes, certes, il les suit avec intérêt, mais en observateur dont toutes les sympathies vont à la tradition humaine incarnée dans les doctrines de nos constituants, puis de nos conventionnels. Parlant des rois, il admet que chaque peuple, dans son passé, en eut de bons et de mauvais, mais insiste sur ce fait que la monarchie est une forme de gouvernement archaïque et périmée, quelques efforts que l’on tente pour l’adapter à l’esprit moderne. La dette de reconnaissance de Blasco pour notre pays commence donc à la Révolution et, les principes de celle-ci étant immortels, est ainsi assurée de ne finir jamais.
Il a fait mieux, d’ailleurs, que de professer pour la France un amour théorique. A peine la guerre était-elle déclarée, qu’oubliant ses intérêts, ses projets littéraires, tout, absolument, il se plongeait dans la désolante réalité. Nul, certes, n’a oublié le singulier état d’esprit qui régnait à l’étranger sur la France à l’origine des hostilités. Personne presque n’y croyait à notre victoire. Les meilleurs affectaient une humiliante pitié à l’endroit de notre sort prochain. Grattez le Russe et vous trouverez le Cosaque, dit une phrase à tort attribuée à Napoléon Ier, puisqu’elle est du Prince de Ligne. En cet été tragique de 1914, l’on eût pu dire avec plus d’exactitude: Grattez le neutre et vous trouverez le germanophile. Les raisons de cette obsession ont
LA PREMIÈRE MAISON DE LA «COLONIA CERVANTES», EN BOIS, DÉMONTABLE, REVÊTUE DE TÔLES DE ZINC ONDULÉ Blasco a été photographié sur le seuil de cette baraque
suffisamment été expliquées pour qu’il soit superflu d’y revenir. Je n’en connais, en pays latin, pas de témoignage plus typique que celui qu’en a fourni un historien portugais tout au long, mais spécialement dans les premiers fascicules de sa volumineuse Historia Illustrada da guerra de 1914. Dans ces pages où l’Historia analogue, mais de date antérieure, de Blasco Ibáñez a été mise à sac, M. Bernardo d’Alcobaça, quoique favorable aux Alliés, subissait à tel point la hantise de l’Allemagne que, malgré lui, la plume lui a fourché et qu’il s’y laise aller à de directs panégyriques de l’emprise de l’esprit teuton sur le monde. En vain y vante-t-il, dès le fascicule spécimen, l’œuvre de l’«eminente escriptor do visinho reino e um dos bons amigos de Portugal»[76], qu’il qualifie de «magnifica»; en vain y jette-t-il des fleurs à l’«illustre auctôr da «Cathedral» e de tantos outros primôres litterarios»[77]: il n’est besoin, que de lire son chapitre XII: Em volta do conflicto[78], pour se convaincre de la vérité de ce que j’avance. Si, donc, jusqu’aux amis de la France se désolaient de ne pouvoir bannir de leur cerveau le spectre de sa défaite, combien généreux et clairvoyant apparaît, par contraste, le geste de Blasco, incurablement optimiste, dès les premiers jours et aux heures les plus sombres du gigantesque conflit! Cette foi ardente dans le triomphe de la France, cette foi d’illuminé, de croyant aux destinées providentielles, aux justices immanentes, provenait, non d’un instinct sentimental irraisonné, mais d’une conviction assise sur des bases historiques, posées dans l’esprit de Blasco en ces lointaines années où les Girondins de Lamartine et les pages de ce visionnaire que fut Michelet constituaient sa nourriture spirituelle quotidienne. «La France est une République—disait-il à ces Français pusillanimes qui, courbés sous le poids d’un pessimisme à courte vue, lui avouaient leur désespoir. Or, jamais la République, en France, n’a été vaincue par des Prussiens. Ils ont battu les deux Napoléons, parce que ces deux hommes trahirent la cause républicaine. Le cours de l’Histoire ne déviera pas aujourd’hui pour faire plaisir à Guillaume II.»
Il ne sera que juste d’ajouter que Blasco Ibáñez est antiallemand de vieille date. Sa passion pour Beethoven et Wagner reste ici hors de cause et si, en plein régime de censure militaire, M. Vincent d’Indy a pu, dans le Journal des Débats de 1915, défendre le compositeur de Leipzig du reproche de chauvinisme, Blasco n’a plus besoin, certes, d’être défendu—aujourd’hui où la Walkyrie est, avec Faust, l’opéra qui fait le plus de recettes à notre Académie Nationale de musique—contre les radotages séniles de M. Camille Saint-Saëns. Ce qu’il n’a jamais admis, c’est que le corps de doctrines généralement connu sous la désignation de pangermanisme pût s’imposer à l’Europe latine. Dans l’œuvre de diffusion des lumières entreprise par la maison éditoriale de Valence dont il est directeur littéraire, figurent les traductions de livres allemands d’importance mondiale: Schopenhauer, Nietzsche, Büchner, Sudermann, Engels, Hæckel, Strauss, W. Sombart, etc. Mais la mystique folie des prophètes du Grœsseres Deutschland et les vaticinations délirantes d’un Houston-Stewart Chamberlain en furent exclues impitoyablement. Lorsqu’il menait ses campagnes républicaines dans El Pueblo, Blasco Ibáñez fut traduit en justice pour avoir comparé le Kaiser à Néron. On a discuté, en France et en Angleterre, sur l’origine du qualificatif de Huns appliqué aux Allemands et l’on a fini par convenir que le terme se trouvait dès 1800—soit donc bien avant que Kipling s’en resservît, en 1903, dans une poésie célèbre—sous la plume de Thomas Campbell et dans sa poésie sur la bataille de Hohenlinden. Il était intéressant de restituer à Blasco la priorité d’une comparaison remontant à un quart de siècle et si souvent employée durant les quatre années de la Grande Guerre. Plus intéressante encore, sans doute, sera l’observation qu’à une telle époque, l’univers semblait en extase devant les intempérances de conduite de Guillaume II, musicien, poète, imperator, etc., et que Blasco avait vu clair dans la psychologie de ce théâtral pantin. La prétendue infaillibilité stratégique du Grosser Generalstab le faisait également sourire. Dans la bibliothèque de la veuve de l’officier du génie, il avait, en effet, appris à connaître l’originale tactique d’un certain Buonaparte, fils d’avocat sans cause et insulaire méditerranéen, tel le conquérant de Sagonte, Tunisien né par hasard dans une île de la mer latine et qui eut nom Hannibal. Et lorsque les admirateurs de la Kultur lui vantaient la péritie du vieux Moltke, il avait coutume de répliquer: «Cuando los Alemanes me presenten un par de mozos como estos dos mediterráneos, empezaré á creer en su infalibilidad militar»[79].
La propagande de Blasco en faveur des Alliés remonte aux tout premiers jours de la guerre et s’étendit à tous les pays de langue espagnole. Commencée le 4 Août 1914, elle ne s’arrêta qu’en Janvier 1919. Jusqu’à la bataille de la Marne, les futurs francophiles s’étaient prudemment tenus cois. Ils ne commencèrent à donner, et timidement, signe de vie que lorsque cet arrêt de l’irruption ennemie en terre de France eut marqué à leurs pensers hésitants un commencement d’orientation optimiste. Peu à peu, on les vit former ces légions qui ont partagé, point toujours fraternellement, les dépouilles opimes de luttes non sanglantes en faveur de la bonne cause. Ce labeur propagandiste de Blasco affecta les formes les plus humbles, jusqu’à celle d’anonyme traducteur de tracts populaires. L’on sait combien on tarda, chez nous, dans le désarroi général de tous les services du gouvernement et l’absurdité d’une mobilisation qui ne tenait compte que de la qualité militaire du mobilisé, à organiser systématiquement l’œuvre, cependant si efficace, de la diffusion au dehors des points de vue alliés, pour les opposer à la thèse germanique, partout triomphante. Presque seul au début, Blasco s’était vaillamment mis à la besogne. Innombrables sont les articles qu’il écrivit pour les feuilles d’Espagne et de l’Hispano-Amérique. Personne ne l’aidait et personne, alors, n’appréciait ce grand effort, chez nous. Les nombreux hommes politiques dont il avait fait la connaissance lors de l’affaire Dreyfus, absorbés par mille tâches divergentes, ne songeaient pas à s’enquérir de cette nouvelle campagne de leur coreligionnaire d’antan. Muet depuis de longues années, celui-ci avait repris sa plume de journaliste et renoué d’anciennes collaborations, presque oubliées. Il va de soi que, lorsqu’il réclamait la rétribution de ces travaux, on feignait, dans les rédactions «francophiles», une stupeur profonde. «Comment, mais les fonds de la propagande, à quoi servaient-ils donc? Certainement, on payait, à Paris, comme il convenait tous ces articles!» Et Blasco, que la catastrophe économique de l’Argentine avait mis à sec, de hausser les épaules... et de continuer sa besogne, aussi désintéressée que féconde. Ce ne fut qu’au retour de Bordeaux que le gouvernement français commença, dans l’hiver de 1914-1915, à instituer des services encore rudimentaires de propagande étrangère et Blasco y travailla dans le rang, en comparse, comme lorsque, à Valence, il aidait à ses reporters à rédiger un quelconque fait-divers. Le 16 Juin 1915, le Journal des Débats, dans une note signée P-P. P., annonçait à ses lecteurs, comme nouveauté savoureuse, que le premier qui allait signer le manifeste francophile des intellectuels espagnols après le promoteur, serait Blasco Ibáñez! Telle était, à cette époque, l’ignorance générale de milieux même professionnels sur l’activité déployée par l’écrivain en notre faveur. Il faudra que s’écoulassent les années de guerre pour que quelqu’un se décidât enfin à en proclamer hautement le mérite, alors, d’ailleurs, qu’avait paru en notre langue le premier des trois romans dont il va être question.
Ce quelqu’un, ce fut le critique qui, en Mai 1905, avait présenté aux lecteurs de la Revue Bleue l’œuvre traduite en français de Blasco, M. J. Ernest-Charles, la jugeant alors, un peu trop étourdiment, simple décalque de Zola et de Daudet. Dans sa conférence prononcée le 26 Janvier 1918 à l’Université des Annales sur Nos Amis en Espagne, il n’est question que d’aspects, si l’on peut dire, parisiens de la collaboration alliophile de Blasco et, en particulier, d’une conférence qu’il avait lui-même faite naguère dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, et où il avait parlé au nom de l’Espagne, non de l’Espagne entière, hélas! mais de celle, numériquement inférieure, encore que très supérieure intellectuellement, qui tenait pour la France. «Il disait justement—déclarait donc M. Ernest-Charles, parlant de Blasco—et il avait du mérite à le dire à cette époque, que ce qui devait, tôt ou tard mais irrésistiblement, pousser l’Espagne vers nous, c’est qu’elle avait le sentiment qu’elle était liée à nous par le lien profond, par le lien éternel de la latinité... Il a affirmé d’autant plus bravement ses opinions, que c’est aux heures ingrates de la guerre qu’il a publié un nouveau roman, qui est un acte... Blasco Ibáñez, même dans une grande manifestation nationale, à la Sorbonne, était donc parfaitement qualifié pour nous dire ce que l’Espagne devait éprouver, tôt ou tard, et il le disait en termes magnifiques: «Nous tous, Latins, qui considérons votre pays comme un autre foyer, qui avons mis en lui un peu de notre passé, nous en recevons, centuplé et vivifié comme aux rayons du soleil, le produit de nos anciennes offrandes. Si la France s’éteignait, nos peuples latins demeureraient errants à travers le ciel de l’histoire comme des planètes sombres et froides, attendant l’heure où un nouvel astre, monstrueux et informe, fait de matières qui nous seraient étrangères, viendrait nous entraîner dans son tourbillon vertigineux comme une poussière soumise, ou inerte. (Applaudissements).» Vous voyez que le beau lyrisme de Blasco Ibáñez, non seulement est soucieux des réalités, mais qu’il s’épanche dans une langue française si pure, que l’on souhaiterait la voir devenir celle de tous les écrivains français (Rires)»[80]. Qu’eût dit, cependant, M. Ernest-Charles, s’il eût su l’œuvre accomplie par Blasco Ibáñez avec son Histoire de la Guerre Européenne? Aujourd’hui, où tous les concepts du temps de guerre sont bouleversés, l’auteur n’aime pas qu’on lui rappelle le souvenir de cette arme de combat. Ne pouvant consigner tout ce qu’il voulait dans les journaux, tant d’Espagne que d’Amérique, il avait entrepris, en Octobre 1914, la publication d’un fascicule hebdomadaire—il paraissait régulièrement chaque samedi—de 32 pages richement illustrées, sur deux colonnes. Et cela dura cinq ans! Et trois de ces fascicules représentent le texte d’un volume de trois cents pages de format ordinaire! Le prospectus déclarait, avec une franchise cavalière, que l’on trouverait tout dans cette Histoire, sauf l’impartialité, laquelle n’est qu’une illusion des historiens et qui, même si elle eût existé, en eût été exclue de propos délibéré, puisque l’œuvre était francophile. En dépit de son caractère de livre de propagande, elle conserve sa valeur documentaire et un intérêt peut-être unique, entre toutes les publications similaires. Ses seules illustrations—photographies, plans, cartes, portraits, gravures, caricatures et dessins originaux—suffiraient pour la sauver de l’oubli. Le texte de plus d’une de ces pages est, d’ailleurs, digne de l’auteur et l’on y retrouve la plume épique du romancier des Quatre Cavaliers de l’Apocalypse. Dans les premiers tomes—elle se compose de 9 énormes tomes in-folio, luxueusement reliés, à 20 pesetas l’un—l’incertitude où l’on était sur tant de vital issues, comme disent nos amis les Anglais, fut cause que le ton en devînt d’une pathétique véhémence qui fait d’autant plus regretter que l’œuvre soit restée inconnue en France, d’autant plus que la foi au triomphe final n’abandonne jamais, comme je l’ai déjà marqué plus haut, la plume de l’auteur. Livre à la fois et panorama, cette œuvre gigantesque produit sur le lecteur une impression puissante de vie. Seul un coloriste doué d’un talent d’évocation aussi vif pouvait décrire de la sorte les premiers enthousiasmes de Paris, l’impatience grouillante des campements, la douleur tragique des ambulances, les affres d’une lutte sans merci sur terre, en mer et dans les airs, l’horreur des grands massacres, l’héroïsme de l’immortel poilu. Seul un romancier réaliste, ou, mieux, de la réalité pouvait tracer ces portraits littéraires des principaux protagonistes de la prodigieuse tragédie qui, pendant plus de quatre années, tint le monde en suspens. Mais l’effort mental qu’exigeait cette effroyable et régulière production, abattit tellement Blasco, que les médecins lui ordonnèrent, s’il voulait sauver sa santé compromise, d’aller chercher sur la Côte d’Azur, dans une absence totale de travail, un repos à ses nerfs exténués. Nous verrons que, ce repos, il le prit en composant, à Monte-Carlo, Los Enemigos de la Mujer. Mais il faut qu’avant de parler de son troisième roman de «guerre», je dise comment furent composés les deux autres, qui le précédèrent et qui forment la trilogie épique de Blasco.
M. Poincaré, notre Président de la République, avait, en sa qualité d’admirateur des livres de Blasco Ibáñez, mis à sa disposition des moyens qui lui permirent de visiter le front de combat occidental dès l’été de 1914, à une époque où quelques rares civils le connaissaient, les célèbres excursions de touristes aux tranchées stabilisées n’étant devenues que beaucoup plus tard une institution permanente à l’usage de héros de l’arrière, prophètes inspirés de la résistance quand-même. Ainsi put-il contempler, sur les lieux qui en avaient été le théâtre, les destructions et les hécatombes de la première bataille de la Marne, alors que l’armée citoyenne de la France portait encore la vieille défroque traditionnelle: pantalon rouge, capote bleue et képi carnavalesque, et il se documenta donc directement, au lieu de reconstituer, comme d’autres romanciers ultérieurs, sur des pièces d’archives ou des documents imprimés leurs descriptions des combats. Tout, en ces jours lointains de la guerre de mouvement, témoignait, par un caractère manifeste d’improvisation hâtive, du guet-apens tendu à notre pays, endormi dans son grand rêve humanitaire, par les puissances de proie de l’Europe Centrale. Blasco visita fréquemment, plus tard, les lignes de défense organisées en conformité avec les exigences de la guerre de siège, dotées de tout le matériel perfectionné qu’elle implique, et supérieures, de l’avis de juges compétents, aux organisations ennemies d’en face. Mais ce dont il se souvient avec le plus d’émotion, c’est de l’héroïque désordre consécutif à la victoire de la Marne, et de la tenace volonté par quoi tous, hommes et chefs, suppléaient à l’impréparation générale. Il avait été recommandé à Franchet d’Esperey, aujourd’hui Maréchal, véritable homme de guerre, dont les succès aux Balkans devaient causer, au dire de M. Jean de Pierrefeu, plus tard au G. Q. G. un «étonnement profond», une «piqûre d’amour-propre»[81]. A cette époque, cet officier supérieur ne commandait encore que la Vème Armée et avait installé son Quartier Général dans un petit village des environs de Reims, où il habitait un castel repris aux Allemands, et je crois bien que c’est là que Blasco posa, en 1914, les jalons des Quatre Cavaliers de l’Apocalypse, écrits de Novembre 1915 à Février 1916. D’autres visites au front déchaînaient, chez Blasco, les souvenirs endormis de sa jeunesse de lutteur. Un jour qu’en 1917 il se trouvait à 8 kilomètres de la ligne de feu, le bruit du canon qui martelait l’espace, à intervalles réguliers, dans la glaciale désolation d’une nuit lumineuse, lui rappela le mouvement régulier d’une machine qui, longtemps, avait hanté ses veilles laborieuses: la vieille presse qui tirait El Pueblo. «Dans la pénombre du sommeil qui naît et croît, abolissant les idées et les choses, je franchis le temps, je retourne au passé, je supprime vingt années de ma vie et je crois être à Valence. J’ai vécu toute une période de mon existence au-dessus d’une imprimerie. Je me couchais à l’aube, après avoir terminé la préparation d’un journal. Et, quand je commençais à m’endormir, la presse, une vieille et lente presse, commençait son travail pour lancer le numéro: boum..., boum..., boum..., tel le canon qui tonne dans le silence nocturne de la Champagne. Quand la machine s’interrompait, à la suite d’un accident quelconque, je me réveillais avec une certaine angoisse, comme si l’air subitement m’eût manqué. J’avais besoin, pour dormir, de la trépidation du lit, qu’ébranlait l’invisible travail: boum... boum... boum... Ici, le bruit est le même. Je tombe et retombe dans un précipice ténébreux, aux accents d’un tonnerre qui se répercute en cadence. S’il cessait, je m’éveillerais aussitôt, épouvanté, comme si ce silence cachait quelque danger... Et je m’endors imaginant, dans la fantastique incohérence d’une pensée à demi-paralysée, que chacun de ces coups lance dans la nuit un journal d’acier aux caractères de cendre qu’écrirait la Mort...» Ce bel article: Hacia el frente[82], avait été composé, je l’ai dit, pour la Revue de M. J. Rivière: Soi-même, où il a été inséré dans le nº 10 de la Ière Année, correspondant au 15 Novembre 1917.
L’un des épisodes les plus mouvementés de la propagande alliophile de Blasco Ibáñez fut son voyage en Espagne en 1915. Il y aurait matière à un livre rien qu’à traduire les articles qui virent le jour à ce sujet dans la presse transpyrénaïque, mais ce genre de polémiques est aujourd’hui si loin de nos préoccupations d’Européens, qu’on me pardonnera si je passe outre. Je l’ai dit déjà dans bien des articles: l’histoire de l’Espagne pendant la guerre reste à écrire et, pour l’écrire, il faudrait que s’ouvrissent à l’historien des dépôts de pièces manuscrites qui seront trop longtemps fermés pour qu’il songe à entreprendre sérieusement un tel travail. Pour ce qui est du voyage de Blasco en son pays, il était naturel que les nombreuses feuilles que l’Allemagne avait à sa solde le représentassent comme une tentative d’entraîner l’Espagne à combattre aux côtés des Alliés. Ce mot d’ordre, repris à satiété dans une foule de diatribes, produisit son effet naturel. Beaucoup de couards, mais aussi des âmes simples et la presque totalité des femmes, opposées d’instinct à la guerre et qui voyaient, dans leur imagination ardente, se renouveler pour leurs familles les angoisses de la campagne de Cuba, se mirent à pousser les hauts cris. Le gouvernement, anxieux d’éviter des désordres certains, interdit à Blasco toute communication directe avec le public, sous quelque forme d’assemblée que ce fût. Ayant dû abandonner Madrid pour ces raisons, Blasco s’était rendu à Valence, où l’immense majorité des habitants favorisait la cause alliée. Mais le grand meeting organisé par les amis du romancier fut impitoyablement prohibé par les autorités et tant d’embarras, de toute nature, créés à Blasco, qu’il dut également quitter sa ville natale. A Barcelone, ce fut pire encore. Pendant toute la guerre, la capitale de la Catalogne fut le quartier général de l’espionnage tudesque dans la péninsule ibérique et les quelques pages de Mare Nostrum où il est fait allusion aux menées des sujets de Guillaume II en ce lieu, ont été puisées à bonne source. C’est là que le chef des services militaires, le pseudo «baron Rolland» opérait, que Herr August H. Hofer éditait la Deutsche Warte et une multitude de tracts, que s’imprimait La Vérité et que l’attaché naval à Madrid, Hans von Krohn, avec ses séides locaux Ostmann von der Leye et Fridel von Carlowitz-Hartitzsch, combinait ses plus jolis torpillages, que Luis Almerich faisait gémir les presses de la Tipografia Germania au profit d’une cause indéfendable, que les rédacteurs carlistes du Correo Catalán rivalisaient avec leurs collègues madrilènes du Correo Español, où Yanssouf-Fchmi—qui y signait Psit—se surpassait en insultes contre la France: en un mot, c’était à Barcelone que se trouvait le centre de résistance de ce «gigantic No Man’s Land...,—comme s’exprimait un journaliste anglais[83]—where the Allies were all the time fighting the Huns»[84]. Barcelone, qui ne comptait alors pas moins de 20.000 Allemands, reçut Blasco Ibáñez comme seulement il pouvait être reçu dans un pays où les pouvoirs gouvernementaux se montraient d’une si étrange faiblesse, lorsqu’il s’agissait de réprimer les criminels agissements germaniques, mais, en revanche, affectaient une rigueur impitoyable en face de telles prétendues transgressions de représentants des Puissances Alliées, insistant pour que la neutralité de l’Espagne fût autre chose encore qu’une neutralité de façade.
Le romancier s’était rendu à Barcelone par mer et y arriva dans les premières heures de la matinée. Les francophiles barcelonais, amis éprouvés et décidés, avaient résolu de réaliser le soir même de ce jour une grandiose démonstration en faveur de Blasco dans leur ville. Aussi n’y avait-il que quelques intimes de ce dernier sur le môle, la réception véritable devant avoir lieu plus tard. Les carlistes et autres partisans du système gouvernemental allemand n’ignoraient pas ce détail et étaient venus, en une foule compacte, donner leur bienvenue spéciale au messager de l’idée française républicaine. Les quais retentissaient de sifflets et de cris de mort et les cailloux pleuvaient dans la direction du navire. Le chef de la police barcelonaise monta à bord et pria Blasco d’y rester, jusqu’à ce qu’eût été dissoute la manifestation hostile. C’était mal connaître le caractère d’un tel homme, qui, résolument, en compagnie du petit groupe de ses fidèles, dont sa propre sœur, habitant Barcelone, descendit à terre. Cette crâne attitude eût pu lui être fatale, mais le gouverneur civil avait aussitôt envoyé sur les lieux un détachement de gendarmerie montée, qui l’escorta jusqu’à sa demeure. Son entrée dans la ville n’en provoqua pas moins une série de rencontres violentes et d’incidents animés. De sa voiture, il défiait, le revolver sur le genou pour être prêt à la riposte en cas d’attaque, cette tourbe de forcenés, qu’il fallut que les gardes à cheval chargeassent pour qu’on pût avancer. D’autre part, les socialistes et les républicains accourus n’avaient pas tardé à entrer en collision avec les germanophiles et ce fut parmi des huées, des coups de revolver, auxquels la gendarmerie répondait par des estafilades, ainsi qu’une grêle de pierres, que Blasco pénétra dans la maison de sa sœur, aussi ferme et intrépide que son frère, dont elle n’avait pas quitté un instant les côtés. De Madrid, on avait, de nouveau, interdit toute conférence, tout meeting en faveur des Alliés. Blasco ne pouvait faire deux pas sans que des policiers ne s’attachassent à son ombre. Décidément, la propagande était chose plus aisée à Paris que dans sa propre patrie. Du moins, en quittant Barcelone, pouvait-il se dire que, pour la première fois, il y avait eu les gendarmes de son côté, ne les ayant connus, jusqu’alors, que comme de constants adversaires. C’était bien là quelque résultat et ressemblant vaguement à un succès d’estime. Et telle fut ce que l’Heraldo de Hamburgo, rédigé par un prêtre défroqué de Nicaragua, consul général de son pays, avant de passer aux mains de deux Espagnols—les correspondants en Allemagne de La Vanguardia de Barcelone et de l’A B C de Madrid, MM. Domínguez Rodiño et Bueno (qui signait du pseudonyme: Antonio Azpeitua)—a appelé «su fuga de Barcelona, donde no pudo permanecer un solo día...»[85]
A Paris, Blasco Ibáñez participait à la misère générale des temps et souffrit de ces privations communes à tous, alors: manque de charbon, manque de denrées alimentaires, et, last not least, manque d’argent. Même les quelques industriels—marchands de livres ou de journaux—qui rétribuaient encore la pensée imprimée, ne la rétribuaient plus que misérablement. Blasco dut quitter son hôtel particulier de la rue Davioud, près de la Muette, à Passy, avec son jardin coquet et son mobilier luxueux, datant de la période argentine, pour venir habiter dans un quartier moins lointain du centre, moins dénué de moyens de communication. Il le fit en 1916 et s’installa avec ses livres à un étage bourgeois de la rue Rennequin, dans le XVIIème Arrondissement, à proximité de l’Avenue de Wagram, où il réside toujours. Il y travaillait nuit et jour, presque sans domestiques, parmi les bruits composites de ces casernes de la classe moyenne, où le piano est encore le pire ennemi du recueillement intellectuel, où la rue retentit tout le jour des cris variés de Paris. C’est là qu’il écrivit ses Quatre Cavaliers de l’Apocalypse et Mare Nostrum. Comment ce dernier livre, tout imprégné de radieux azur, tout baigné de lumineux soleil, le plus beau poème qui existe sur la Méditerranée, a-t-il pu naître dans le milieu vulgaire, tapageur et inconfortable de cette demeure étroite, d’où l’on ne voit ni la verdure d’un arbre, ni un coin du ciel, c’est ce que l’on serait en droit de demander à Blasco, si l’on ne se souvenait d’une tradition qui veut que le Don Quichotte, cette vivante satire de l’humaine folie, ait été commencé et, peut-être, imaginé dans une prison, soit à Séville, soit en «certain village de la Manche, dont je n’ai aucun désir de me rappeler le nom», mais qu’indiquent les vers burlesques à la fin de la première partie du roman et qu’évoquait déjà la première ligne de son premier chapitre. Blasco, lui, s’il n’était pas en prison comme Cervantes, se voyait, au beau milieu d’une description de ces paysages méridionaux tout de calme et de grâce, interrompu brusquement par le rauque hurlement des sirènes, annonçant l’approche des pirates de l’air qui venaient jeter la ruine et la désolation sur Paris tremblant, sans feu, dans l’ombre de ses nuits sans éclairage. Ou bien, s’il jouissait d’une journée de calme relatif, c’était, en pleine période d’enthousiasme, quand son imagination l’entraînait à travers les campagnes radieuses peuplées d’orangers, de lauriers, d’oliviers, de citronniers, l’aspect désolant d’un poêle où manquait le combustible, avec, comme conséquence, la nécessité d’interrompre le travail de pensée pour, prosaïquement, se réchauffer, de son souffle, les doigts glacés qui refusaient de tenir la plume.
Ce fut au milieu de ces détresses, physiques et morales, que Blasco reçut de Miss Charlotte Brewster Jordan une missive lui offrant la somme de 300—trois cents—dollars pour lancer à New York la version anglaise des Quatre Cavaliers de l’Apocalypse. Je crois bien que, même si la traductrice américaine eût proposé cinq dollars, ou n’eût proposé aucune rétribution du tout à l’auteur, celui-ci n’en eût pas moins accepté avec enthousiasme cette offre si totalement désintéressée. Car il voyait en cet acte, avant tout, sa signification de propagande en faveur des Alliés, dans une Amérique hésitante et si longtemps retenue, sur la pente de l’intervention, par les intrigues allemandes. L’idée d’exercer sur l’esprit du peuple américain une influence, quelle qu’elle fût, dont bénéficierait la France, réjouissait tellement Blasco, qu’il donna aussitôt son assentiment et signa un papier où il cédait à la traductrice, en échange de ses trois cents dollars, tous droits d’auteur sur le roman pour tous pays de langue anglaise, sans pouvoir jamais alléguer le moindre prétexte à percevoir autre chose, quel que fût le succès du livre outre-mer. «Business is bussines»[86], d’abord. Et, aussi bien, l’œuvre pouvait s’avérer, là-bas, un four noir, auquel cas Miss Brewster Jordan, ou qui que ce fût à sa place, perdait les trois cents dollars. De plus, que signifiait alors l’argent, en ces jours de dépression morale universelle, où l’existence, même de ceux qui vivaient à l’arrière, avait perdu le taux de son cours normal, où d’un de ces vilains pigeons porteurs de croix, planant à l’improviste dans le firmament de Lutèce, tombait soudain l’œuf fatal dont l’éclosion formidable produisait, non la vie de nouvelles créations, mais le décès rapide de tant d’êtres innocents, brutalement pris au dépourvu? Qui garantissait à Blasco que l’immeuble de la rue Rennequin ne serait pas touché, une nuit, par cette ponte léthifère? Alors, de l’écrivain prolongeant jusqu’à l’aube ses veilles fécondes, il ne resterait pas même le cadavre, réduit qu’il serait à une sanglante bouillie dont l’éclaboussement se confondrait avec celui des autres morts, parmi le monceau des décombres de la maison écroulée! Ainsi s’explique cette autorisation, un peu inconsidérée, donnée à la traductrice américaine d’un ouvrage qui—au dire d’organes de langue anglaise, et, tout récemment, The Illustrated London News le répétaient encore—«is said to have been more widely read than any printed work, with the exception of the Bible»[87]. Mais, pour achever d’illustrer l’état d’esprit de Blasco Ibáñez à cette époque de sa vie, je relaterai une anecdote que je tiens de lui-même et qu’il m’a contée sans autre fin que celle d’agrémenter d’une historiette piquante, à son sens, certaine conversation à bâtons rompus. Pendant la guerre, sa moyenne quotidienne de travail fut de près de 16 heures. Il se mettait à écrire à huit heures du matin et cessait à une heure de l’après-midi, après quoi il déjeunait et s’accordait une courte promenade dans les rues voisines de la sienne. A trois heures, il était de nouveau assis à son secrétaire, jusqu’à huit. Il soupait à huit heures, faisait, après dîner, une promenade analogue à celle du déjeuner et revenait écrire jusque vers deux ou trois heures du matin. Une telle vie, prolongée des mois et des mois, si elle explique l’immense masse d’articles dispersés à travers la presse de l’Hispano-Amérique et de l’Espagne, ainsi que cette absorbante Historia de la Guerra, sans parler du triptyque admirable que forment les Quatre Cavaliers de l’Apocalypse, Mare Nostrum et Les Ennemis de la Femme, une telle vie, dis-je, n’était guère apte à fortifier une santé compromise par des nourritures mauvaises et le constant déséquilibre nerveux de l’état de guerre. Mangeant mal, dormant peu, ne prenant presque plus d’exercice physique, Blasco s’acheminait, d’un pas lent et sûr, à la fatale névrose. Mais, raidissant ses énergies, il ne voulait pas s’avouer vaincu. Une nuit où, vers trois heures, il sentait la plume lui tomber des mains et son cerveau lui refuser le fonctionnement, songeant que les pages qu’il écrivait devaient absolument paraître le matin même, il redressa, d’un brusque coup de cravache, sa bête fléchissante, et, raffermissant sur le siège un corps que l’épuisement en avait fait choir, il prononça, les yeux agrandis en une extase mystique, toutes les fibres vibrantes d’un effort suprême, ces mots magiques: «¡Es para Francia, es para la patria de Victor Hugo!»[88] et il se remit intrépidement à écrire, jusqu’à l’aurore.