Tous ces détails étaient arrivés à mon hôtesse par un jardinier du château qui était son neveu.
J'aurais volontiers tenté une promenade nocturne autour de ce château enchanté, et rien n'eût été plus facile que de sortir de ma retraite sans être observé; car, à dix heures, le vieux couple ronflait comme s'il eût voulu faire concurrence au tonnerre; mais la tempête sévissait avec rage, et je dus attendre le lendemain.
Le soleil se leva splendide. Je pris avec affectation mon album de voyage, et je partis pour une promenade assez fantastique. Je fis cinq ou six fois le tour de la résidence, en rétrécissant toujours le cercle, de manière à connaître comme à vol d'oiseau tous les détails de la localité. Chemins, fossés, prairies, habitations, ruisseaux et rochers, tout me fut aussi familier au bout de quelques heures que si j'étais né dans le pays. Je connus les endroits découverts et les endroits habités où je ne devais pas repasser pour ne point attirer l'attention, les sites dont d'autres paysagistes s'étaient emparés et où je ne voulais pas être obligé de faire connaissance avec eux, les sentiers ombragés et frayés seulement par les troupeaux au flanc des collines, où j'étais à peu près sûr de ne point rencontrer d'êtres trop civilisés. Enfin je m'assurai d'une direction invraisemblable, mais admirablement mystérieuse, pour circuler de mon gîte à la villa, et qui offrait des retraites sauvages où je pouvais me dérober aux regards méfiants ou curieux, en m'enfonçant dans les bois jetés à pic le long des ravins. Cette exploration faite, je me hasardai à pénétrer dans le parc de Valvèdre par une brèche que j'avais réussi à découvrir. On était en train de la réparer, mais les ouvriers étaient absents. Je me glissai sous la futaie, j'arrivai jusqu'à la lisière d'un parterre richement fleuri, et je vis en face de moi la maison blanche construite à l'italienne, élevée sur un massif de maçonnerie entouré de colonnes. Je remarquai quatre fenêtres à rideaux de soie rose que le soleil couchant faisait resplendir. Je m'avançai un peu, et, caché dans un bosquet de lauriers, je restai là plus d'une heure. La nuit approchait quand je distinguai enfin une femme que je reconnus pour la Bianca, la suivante dévouée de madame de Valvèdre. Elle releva les rideaux comme pour faire entrer la fraîcheur du soir dans l'intérieur, et je vis bientôt circuler des lumières. Puis on sonna une cloche, et les lumières disparurent. C'était le signal du dîner; ces fenêtres étaient celles de l'appartement d'Alida.
Je savais donc tout ce qu'il m'importait de savoir. Je retournai à Rocca (c'était le nom de ma petite ferme), afin de ne pas causer d'inquiétude à mes hôtes. Je soupai avec eux et me retirai dans ma chambrette, où je pris deux heures de repos. Quand je fus assuré que moi seul étais éveillé à la ferme, j'en sortis sans bruit. Le temps était propice: très-serein, beaucoup d'étoiles, et pas de lune révélatrice. J'avais compté les angles de mon chemin et noté, je crois, tous les cailloux. Quand l'épaisseur des arbres me plongeait dans les ténèbres, je me dirigeais par la mémoire.
Je n'avais pas donné signe de vie à madame de Valvèdre depuis mon départ de Saint-Pierre. Elle devait se croire abandonnée, me mépriser, me haïr; mais elle ne m'avait pas oublié, et elle avait souffert, je n'en pouvais douter. Il ne fallait pas une grande expérience de la vie pour savoir qu'en amour les blessures de l'orgueil sont poignantes et saignent longtemps. Je me disais avec raison qu'une femme qui s'est crue adorée ou seulement désirée avec passion ne se console pas aisément de l'outrage d'un prompt et facile oubli. Je comptais sur les amertumes amassées dans ce faible coeur pour frapper un grand coup par mon apparition inopinée, par mon entreprise romanesque. Mon siége était fait. Je comptais dire que j'avais voulu guérir et que je venais avouer ma défaite; si l'imposture ne suffisait pas pour bouleverser cette âme déjà troublée, je serais plus cruel et plus fourbe encore: je feindrais de vouloir m'éloigner pour jamais, et de venir seulement me fortifier par un dernier adieu.
Il y avait bien des moments où la conscience de la jeunesse et de l'amour se révoltait en moi contre cette tactique de roué vulgaire. Je me demandais si j'aurais le sang-froid nécessaire pour faire souffrir sans tomber à genoux aussitôt, si tout cet échafaudage de ruses ne s'écroulerait pas devant un de ces irrésistibles regards de langueur plaintive et de résignation désolée qui m'avaient repris et vaincu déjà tant de fois; mais je m'efforçais de croire à ma perversité, de m'étourdir, et j'avançais rapide et palpitant sous la molle clarté des étoiles, à travers les buissons déjà chargés de rosée. Je me dirigeai si bien, que j'arrivai au pied de la villa sans avoir éveillé un oiseau dans la feuillée, sans avoir été senti de loin par un chien de garde.
Un élégant et vaste perron descendait de la terrasse au parterre; mais il était fermé par une grille, et je n'osais faire entendra aucun appel. D'ailleurs, je voulais surprendre, apparaître comme le deus ex machina. Madame de Valvèdre veillait encore, il n'était qu'onze heures. Une seule de ses fenêtres était éclairée, ouverte même, avec le rideau rose fermé.
Escalader la terrasse n'était pas facile; il le fallait pourtant. Elle n'était guère élevée; mais où trouver un point d'appui le long des colonnes de marbre blanc qui la soutenaient? Je retournai à la brèche laissée ouverte par les maçons: ils n'avaient pas laissé l'échelle que j'y avais remarquée dans le jour. Je me glissai dans une orangerie qui longeait une des faces du parterre, et j'y trouvai une autre échelle; elle était beaucoup trop courte. Comment je parvins quand même sur la plate-forme, c'est ce que je ne saurais dire. La volonté fait des miracles, ou plutôt la passion donne aux amants le sens mystérieux que possèdent les somnambules.
La fenêtre ouverte était presque de niveau avec le pavé de la terrasse. J'enjambai le rebord sans faire aucun bruit. Je regardai par la fente du rideau. Alida était là, dans un délicieux boudoir qu'éclairait faiblement une lampe posée sur une table. Assise devant cette table, où elle semblait s'être placée pour écrire, elle rêvait ou sommeillait, le visage caché dans ses deux mains. Quand elle releva la tête, j'étais à ses pieds.
Elle retint un cri et jeta ses bras autour de mon cou. Je crus qu'elle allait s'évanouir. Mes transports la rappelèrent à elle-même.
—Je vous souffre chez moi au milieu de la nuit, dit-elle, et privée de tout secours que je puisse appeler sans me perdre de réputation. C'est que j'ai foi en vous. Le moment où je croirai que j'ai eu tort sera le dernier de mon amour. Francis, vous ne pouvez pas oublier cela!
—J'oublie tout, répondis-je. Je ne sais pas, je ne comprends pas ce que vous me dites. Je sais que je vous vois, que je vous entends, que vous semblez heureuse de me voir, que je suis à vos pieds, que vous me menacez, que je me meurs de crainte et de joie, que vous pouvez me chasser, et que je peux mourir. Voilà tout ce que je sais. Me voilà! que voulez-vous faire de moi? Vous êtes tout dans ma vie. Suis-je quelque chose dans la vôtre? Rien ne me le prouve, et je ne sais pas où j'ai pris la folie de me le persuader et de venir jusqu'à vous. Parlez, parlez, consolez-moi, rassurez-moi, effacez l'horreur des jours que je viens de passer loin de vous, ou dites-moi tout de suite que vous me chassez à jamais. Je ne peux plus vivre sans une solution, car je perds la raison et la volonté. Ayez-en pour deux, dites-moi ce que je vais devenir!
—Devenez mon unique ami, reprit-elle; devenez la consolation, le salut et la joie d'une âme solitaire, rongée d'ennuis, et dont les forces, longtemps inactives, sont tendues vers un besoin d'aimer qui là dévore. Je ne vous dissimule rien. Vous êtes arrivé dans un moment de ma vie où, après des années d'anéantissement, je sentais qu'il fallait aimer ou mourir. J'ai trouvé en vous la passion subite, sincère, mais terrible. J'ai eu peur, j'ai cent fois jugé que le remède à mon ennui allait être pire que le mal, et, quand vous m'avez quittée, je vous ai presque béni en vous maudissant; mais votre éloignement a été inutile. J'en ai plus souffert que de toutes mes terreurs, et, à présent que vous voilà, je sens, moi aussi, qu'il faut que vous décidiez de moi, que je ne m'appartiens plus, et que, si nous nous quittons pour toujours, je perds la raison et la force de vivre!
J'étais enivré de cet abandon, l'espoir me revenait; mais elle, elle revint bien vite à ses menaces.
—Avant tout, dit-elle, pour être heureuse de votre affection, il faut que je me sente respectée. Autrement, l'avenir que vous m'offrez me fait horreur. Si vous m'aimez seulement comme mon mari m'a aimée, et comme bien d'autres après lui m'ont offert de m'aimer, ce n'est pas la peine que mon coeur soit coupable et perde le sentiment de la fidélité conjugale. Vous m'avez dit là-bas que je n'étais capable d'aucun sacrifice. Ne voyez-vous pas que, même en vous aimant comme je fais, je suis une âme sans vertu, une épouse sans honneur? Quand le coeur est adultère, le devoir est déjà trahi; je ne me fais donc pas d'illusion sur moi-même. Je sais que je suis lâche, que je cède à un sentiment que la morale réprouve, et qui est une insulte secrète à la dignité de mon mari. Eh bien, qu'importe? laissez-moi ce tourment. Je saurai porter ma honte devant vous, qui seul au monde ne me la reprocherez pas. Si je souffre de ma dissimulation vis-à-vis des autres, vous n'entendrez jamais aucune plainte. Je peux tout souffrir pour vous. Aimez-moi comme je l'entends, et si, de votre côté, vous souffrez de ma retenue, sachez souffrir, et trouvez en vous-même la délicatesse de ne pas me le reprocher. Un grand amour est-il donc la satisfaction des appétits aveugles? Où serait le mérite, et comment deux âmes élevées pourraient-elles se chérir et s'admirer l'une l'autre pour la satisfaction d'un instinct?… Non, non, l'amour ne résiste pas à de certaines épreuves! Dans le mariage, l'amitié et le lien de la famille peuvent compenser la perte de l'enthousiasme; mais dans une liaison que rien ne sanctionne, que tout froisse et combat dans la société, il faut de grandes forces et la conscience d'une lutte sublime. Je vous crois capable de cela, et moi, je sens que je le suis. Ne m'ôtez pas cette illusion, si c'en est une. Donnez-moi quelque temps pour la savourer. Si nous devons succomber un jour, ce sera la fin de tout, et du moins nous nous souviendrons d'avoir aimé!
Alida parlait mieux que je ne sais la faire parler ici. Elle avait le don d'exprimer admirablement un certain ordre d'idées. Elle avait lu beaucoup de romans; mais, pour l'exaltation ou la subtilité des sentiments, elle en eût remontré aux plus habiles romanciers. Son langage frisait parfois l'emphase, et revenait tout à coup à la simplicité avec un charme étrange. Son intelligence, peu développée d'ailleurs, avait sous ce rapport une véritable puissance, car elle était de bonne foi, et trouvait, au service du sophisme même, des arguments d'une admirable sincérité: femme dangereuse s'il en fut, mais dangereuse à elle-même plus qu'aux autres, étrangère à toute perversité, et atteinte d'une maladie mortelle pour sa conscience, l'analyse exclusive de sa personnalité.
J'étais à un moindre degré, mais à un degré beaucoup trop grand encore, atteint de ce même mal qu'on pourrait appeler encore aujourd'hui la maladie des poëtes. Trop absorbé en moi-même, je rapportais trop volontiers tout à ma propre appréciation. Je ne voulais demander ni aux religions, ni aux sociétés, ni aux sciences, ni aux philosophies, la sanction de mes idées et de mes actes. Je sentais en moi des forces vives et un esprit de révolte qui n'était nullement raisonné. Le moi tenait une place démesurée dans mes réflexions comme dans mes instincts, et, de ce que ces instincts étaient généreux et ardemment tournés vers le grand, je concluais qu'ils ne pouvaient me tromper. En caressant ma vanité, Alida, sans calcul et sans artifice, devait arriver à s'emparer de moi. Plus logique et plus sage, j'eusse secoué le joug d'une femme qui ne savait être ni épouse ni amante, et qui cherchait sa réhabilitation dans je ne sais quel rêve de fausse vertu et de fausse passion; mais elle faisait appel à ma force et la force était le rêve de mon orgueil. Je fus dès lors enchaîné, et je goûtai dans mon sacrifice l'incomplet et fiévreux bonheur qui était l'idéal de cette femme exaltée. En me persuadant que je devenais, par ma soumission, un héros et presque un ange, elle m'enivra doucement: la flatterie me monta au cerveau, et je la quittai, sinon content d'elle, du moins enchanté de moi-même.
Je ne devais ni ne voulais compromettre madame de Valvèdre. Aussi avais-je résolu de partir dès le lendemain. J'eusse été moins prudent, moins délicat peut-être, si elle se fût abandonnée à ma passion: vaincu par sa vertu et forcé de me soumettre, je ne désirais pas exposer sa réputation en pure perte; mais elle insista si tendrement, que je dus promettre de revenir la nuit suivante, et je revins en effet. Elle m'attendait dans la campagne, et, plus romanesque que passionnée, elle voulut se promener avec moi sur le lac. J'aurais eu mauvaise grâce à me refuser à une fantaisie aussi poétique. Pourtant je trouvai maussade d'être condamné au métier de rameur, au lieu d'être à ses genoux et de la serrer dans mes bras. Quand j'eus conduit un peu au large la jolie barque qu'elle m'avait aidé à trouver dans les roseaux du rivage, et qui lui appartenait, je laissai flotter les rames pour me coucher à ses pieds. La nuit était splendide de sérénité, et les eaux si tranquilles, qu'on y voyait à peine trembler le reflet des étoiles.
—Ne sommes-nous pas heureux ainsi? me dit-elle, et n'est-il pas délicieux de respirer ensemble cet air pur, avec le profond sentiment de la pureté de notre amour? Et tu ne voulais pas me donner cette nuit charmante! Tu voulais partir comme un coupable, quand nous voici devant Dieu, dignes de sa pitié secourable et bénis peut-être en dépit du monde et de ses lois!
—Puisque tu crois à la bonté de Dieu, lui répondis-je, pourquoi ne t'y fier qu'à demi? Serait-ce un si grand crime?…
Elle mit ses douces mains sur ma bouche.
—Tais-toi, dit-elle, ne trouble pas mon bonheur par des plaintes et n'offense pas l'auguste paix de cette nuit sublime par des murmures contre le sort. Si j'étais sûre de la miséricorde divine pour ma faute, je ne serais pas sûre pour cela de la durée de ton amour après ma chute.
—Ainsi tu ne crois ni à Dieu ni à moi! m'écriai-je.
—Si cela est, plains-moi, car le doute est une grande douleur que je traîne depuis que je suis au monde, et tâche de me guérir, mais en ménageant ma frayeur et en me donnant confiance: confiance en Dieu d'abord! Dis-moi, y crois-tu fermement, au Dieu qui nous voit, nous entend et qui nous aime? Réponds, réponds! As-tu la foi, la certitude?
—Pas plus que toi, hélas! Je n'ai que l'espérance. Je n'ai pas été longtemps bercé des douces chimères de l'enfance. J'ai bu à la source froide du doute, qui coule sur toutes choses en ce triste siècle; mais je crois à l'amour, parce que je le sens.
—Et moi aussi, je crois à l'amour que j'éprouve; mais je vois bien que nous sommes aussi malheureux l'un que l'autre, puisque nous ne croyons qu'à nous-mêmes.
Cette triste appréciation qui lui échappait me jeta dans une mélancolie noire. Était-ce pour nous juger ainsi l'un l'autre, pour mesurer en poëtes sceptiques la profondeur de notre néant, que nous étions venus savourer l'union de nos âmes à la face des cieux étoilés? Elle me reprocha mon silence et ma sombre attitude.
—C'est ta faute, lui répondis-je avec amertume. L'amour, dont tu veux faire un raisonnement, est de sa nature une ivresse et un transport. Si, au lieu de regarder dans l'inconnu en supputant les chances de l'avenir, qui ne nous appartient pas, tu étais noyée dans les voluptés de ma passion, tu ne te souviendrais pas d'avoir souffert, et tu croirais à deux pour la première fois de ta vie.
—Allons-nous-en, dit-elle, tu me fais peur! Ces voluptés, ces ivresses dont tu parles, ce n'est pas l'amour, c'est la fièvre, c'est l'étourdissement et l'oubli de tout, c'est quelque chose de brutal et d'insensé qui n'a ni veille ni lendemain. Reprends les rames, je veux m'en aller!
Il me vint une sorte de rage. Je saisis les rames et je l'emmenai plus au large. Elle eut peur et menaça de se jeter dans le lac, si je continuais ce silencieux et farouche voyage, qui ressemblait à un enlèvement. Je la ramenai vers la rive sans rien dire. J'étais en proie à un violent orage intérieur. Elle se laissa tomber sur le sable en pleurant. Désarmé, je pleurai aussi. Nous étions profondément malheureux sans nous rendre bien compte des causes de notre souffrance. Certes, je n'étais pas assez faible pour que la violence faite à ma passion me parût un si grand effort et un si grand malheur, et, quant à elle, la peur que je lui avais causée n'était pas aussi sérieuse qu'elle voulait se le persuader. Qu'y avait-il donc d'impossible entre nous? quelle barrière séparait nos âmes? Nous restâmes en face de cet effrayant problème sans pouvoir le résoudre.
Le seul remède à notre douleur était de souffrir ensemble, et ce fut réellement le seul lien profondément vrai qui nous étreignit. Cette douleur que je vis en elle si poignante et si sincère me purifia, en ce sens que j'abjurai mes projets de séduction par surprise et par ruse. Malheureux par elle, je l'aimai davantage. Qui sait si le triomphe ne m'eût pas rendu ingrat, comme elle le redoutait?
Dès le jour suivant, je pris la direction du Saint-Gothard pour me rendre ensuite au lac des Quatre-Cantons. Alida blâmait mon empressement à la quitter, elle pensait que je pouvais impunément passer une semaine à Rocca; mais je voyais bien que la curiosité de ma vieille hôtesse l'empêcherait, un jour ou l'autre, de dormir, et que mes promenades nocturnes seraient un sujet de réflexions et de commentaires dans les environs.
Après les premières heures de marche, je m'arrêtai à un énorme rocher qu'Alida m'avait indiqué au loin comme une de ses promenades favorites. De là, je voyais encore sa blanche villa comme un point brillant au milieu des bois sombres. Tandis que je la contemplais, lui envoyant dans mon coeur un tendre adieu, je sentis une main légère se poser sur mon épaule, et, en me retournant, je vis Alida elle-même, qui m'avait devancé là. Elle était venue à cheval avec un domestique qu'elle avait laissé à quelque distance. Elle portait un petit panier rempli de friandises. Elle avait voulu déjeuner avec moi sur la mousse à l'abri de son beau rocher, dans ce lieu complètement désert. Je fus si touché de cette gracieuse surprise, que je m'ingéniai à lui faire oublier les chagrins et les orages de la veille. Je protestai de ma soumission, et je fis tout mon possible vis-à-vis d'elle et vis-à-vis de moi-même pour lui persuader sans mentir que je serais heureux ainsi.
—Mais où et quand nous reverrons-nous? dit-elle. Vous n'avez pas voulu vous engager clairement à être à Genève pour le mariage de Paule, et pourtant c'est le seul moyen de nous retrouver sans danger pour moi. Nos rapports tels qu'ils sont, chastes et consacrés désormais par le véritable amour, peuvent s'établir très-convenablement, si vous vous décidez à être connu de mon mari et à faire naturellement partie des amis qui m'entourent. Je ne vis pas toujours seule comme vous me voyez en ce moment. Les injustes soupçons et l'aigre caractère de ma vieille belle-soeur ont fait la solitude autour de moi dans ces derniers temps: j'étais, grâce à elle, découragée de toute relation d'amitié, et de voisinage; mais, depuis qu'elle est partie, j'ai fait des visites, j'ai effacé la mauvaise impression de ses torts, dont j'avais dû paraître un peu complice. On va me revenir. Je n'ai pas de nombreuses relations, je n'ai jamais aimé cela, et ce n'en est que mieux. Vous me trouverez assez entourée pour que nous n'ayons pas l'air de rechercher le tête-à-tête, et assez libre pour que le tête-à-tête se fasse souvent et naturellement. D'ailleurs, je découvrirai bien le moyen de m'absenter quelquefois, et nous nous rencontrerons en pays neutre, loin des yeux indiscrets. Je vais, dès à présent, travailler à ce que cela devienne possible et même facile. J'éloignerai les gens dont je me méfie, je m'attacherai solidement les serviteurs dévoués, je me créerai à l'avance des prétextes, et notre connaissance étant avouée, nos rencontres, si on les découvre, n'auront rien qui doive surprendre ou scandaliser. Voyez! tout nous favorise. Vous avez devant vous la liberté du voyageur; moi, je vais avoir celle de l'épouse délaissée, car M. de Valvèdre pense, lui aussi, à un grand voyage que je ne combattrai plus. Il s'en ira peut-être pour deux ans. Consentez à lui être présenté auparavant. Il sait déjà que je vous connais, et il ne peut rien soupçonner. Mettons-nous en mesure vis-à-vis de lui et du monde; ceci nous donnera du temps, de la liberté, de la sécurité. Vous parcourrez la Suisse et l'Italie, vous y deviendrez grand poëte, avec une belle nature sous les yeux et l'amour dans le coeur; moi, jusqu'à ce jour, j'ai été nonchalante et découragée. Je vais devenir active et ingénieuse. Je ne songerai qu'à cela. Oui, oui, nous avons déjà devant nous deux années de pur bonheur. C'est Dieu qui vous a envoyé à moi, au moment où la douleur de me séparer de mon fils aîné allait m'achever. Quand il me faudra quitter le second, j'aurai la compassion de vivre plus longtemps, peut-être tout à fait près de vous, parce qu'alors j'aurai le droit de dire à mon mari: «Je suis seule, je n'ai plus rien qui m'attache à ma maison. Laissez-moi vivre où je voudrai.» Je feindrai d'aimer Rome, Paris ou Londres, et tous deux, inconnus, perdus au sein d'une grande ville, nous nous verrons tous les jours. Je saurai très-bien me passer de luxe. Le mien m'ennuie affreusement, et tout mon rêve est une chaumière au fond des Alpes ou une mansarde dans une grande cité, pourvu que j'y sois aimée véritablement.
Nous nous séparâmes sur ces projets, qui n'avaient rien de trop invraisemblable. Je m'engageai à sacrifier toutes mes répugnances, à assister au mariage d'Obernay à Genève, à être présenté, par conséquent, à M. de Valvèdre.
J'étais si éloigné de ce dernier parti, que, quand Alida m'eut quitté, je faillis courir après elle pour reprendre ma parole; mais je fus retenu par la crainte de lui sembler égoïste. Je ne pouvais la revoir qu'à ce prix, à moins de risquer à chaque rencontre de la brouiller avec son mari, avec l'opinion, avec la société tout entière. Je continuai mon voyage; mais, au lieu de parcourir les montagnes, je pris le plus court pour me rendre à Altorf, et j'y restai. C'est là qu'Alida devait m'adresser ses lettres. Et que m'importait tout le reste? Nous nous écrivîmes tous les jours, et l'on peut dire toute la journée, car nous échangeâmes en une quinzaine des volumes d'effusion et d'enthousiasme. Jamais je n'avais trouvé en moi une telle abondance d'émotion devant une feuille de papier. Ses lettres, à elle, étaient ravissantes. Parler l'amour, écrire l'amour, étaient en elle des facultés souveraines. Bien supérieure à moi sous ce rapport, elle avait la touchante simplicité de ne pas s'en apercevoir, de le nier, de m'admirer et de me le dire. Cela me perdait; tout en m'élevant au diapason de ses théories de sentiment, elle travaillait à me persuader que j'étais une grande âme, un grand esprit, un oiseau du ciel dont les ailes n'avaient qu'à s'étendre pour planer sur son siècle et sur la postérité. Je ne le croyais pas, non! grâce à Dieu, je me préservais de la folie; mais, sous la plume de cette femme, la flatterie était si douce, que je l'eusse payée au prix de la risée publique, et que je ne comprenais plus le moyen de m'en passer.
Elle réussit également à détruire toutes mes révoltes relativement au plan de vie qu'elle avait adopté pour nous deux. Je consentais à voir son mari, et j'attendais avec impatience le moment de me rendre à Genève. Enfin ce mois de fièvre et de vertige, qui était le terme de mes aspirations les plus ardentes, touchait à son dernier jour.
V
J'avais promis à Obernay de frapper à sa porte la veille de son mariage. Le 31 juillet, à cinq heures du matin, je m'embarquais sur un bateau à vapeur pour traverser le Léman, de Lausanne à Genève.
Je n'avais pas fermé l'oeil de la nuit, tant je craignais de manquer l'heure du départ. Accablé de fatigue et roulé dans mon manteau, je pris quelques instants de repos sur un banc. Quand j'ouvris les yeux, le soleil se faisait déjà sentir. Un homme qui paraissait dormir également était assis sur le même banc que moi. Au premier coup d'oeil que je jetai sur lui, je reconnus mon ami anonyme du Simplon.
Cette rencontre aux portes de Genève m'inquiéta un peu; j'avais commis la faute d'écrire d'Altorf à Obernay en lui donnant de ma promenade un faux itinéraire. Cet excès de précaution devenait une maladresse fâcheuse, si la personne qui m'avait vu sur la route de Valvèdre était de Genève et en relation avec les Valvèdre ou les Obernay. J'aurais donc voulu me soustraire à ses regards; mais le bateau était fort petit, et, au bout de quelques instants, je me retrouvai face à face avec mon aimable philosophe. Il me regardait avec attention, comme s'il eût hésité à me reconnaître; mais son incertitude cessa vite, et il m'aborda avec la grâce d'un homme du meilleur monde. Il me parla comme si nous venions de nous quitter, et, s'abstenant, par grand savoir-vivre, de toute surprise et de toute curiosité, il reprit la conversation où nous l'avions laissée sur la route de Brigg. Je retombai sous le charme, et, sans songer davantage à le contredire, je cherchai à profiter de cette aimable et sereine sagesse qu'il portait en lui avec modestie, comme un trésor dont il se croyait le dépositaire et non le maître ni l'inventeur.
Je ne pouvais résister au désir de l'interroger, et cependant, à plusieurs reprises, ma méditation laissa tomber l'entretien. J'éprouvais le besoin de résumer intérieurement et de savourer sa parole. Dans ces moments-là, croyant que je préférais être seul et ne désirant nullement se produire, il essayait de me quitter; mais je le suivais et le reprenais, poussé par un attrait inexplicable et comme condamné par une invisible puissance à m'attacher aux pas de cet homme, que j'avais résolu d'éviter. Quand nous approchâmes de Genève, les passagers, qui, de la cabine, firent irruption sur le pont, nous séparèrent. Mon nouvel ami fut abordé par plusieurs d'entre eux, et je dus m'éloigner. Je remarquai que tous semblaient lui parler avec une extrême déférence; néanmoins, comme il avait eu la délicatesse de ne pas s'enquérir de mon nom, je crus devoir respecter également son incognito.
Une demi-heure après, j'étais à la porte d'Obernay. Le coeur me battait avec tant de violence, que je m'arrêtai un instant pour me remettre. Ce fut Obernay lui-même qui vint m'ouvrir; de la terrasse de son jardin, il m'avait vu arriver.
—Je comptais sur toi, me dit-il, et me voilà pourtant dans un transport de joie comme si je ne t'espérais plus. Viens, viens! toute la famille est réunie, et nous attendons Valvèdre d'un moment à l'autre.
Je trouvai Alida au milieu d'une douzaine de personnes qui ne nous permirent d'échanger que les saluts d'usage. Il y avait là, outre le père, la mère et la fiancée d'Henri, la soeur aînée de Valvèdre, mademoiselle Juste, personne moins âgée et moins antipathique que je ne me la représentais, et une jeune fille d'une beauté étonnante. Bien qu'absorbé par la pensée d'Àlida, je fus frappé de cette splendeur de grâce, de jeunesse et de poésie, et, malgré moi, je demandai à Henri, au bout de quelques instants, si cette belle personne était sa parente.
—Comment diable, si elle l'est! s'écria-t-il en riant, c'est ma soeur Adélaïde! Et voici l'autre que tu n'as pas connue, comme celle-ci, dans ton enfance; voici notre démon, ajouta-t-il en embrassant Rosa, qui entrait.
Rosa était ravissante aussi, moins idéale que sa soeur et plus sympathique, ou, pour mieux dire, moins imposante. Elle n'avait pas quatorze ans, et sa tenue n'était pas encore celle d'une demoiselle bien raisonnable; mais il y avait tant d'innocence dans sa gaieté pétulante qu'on n'était pas tenté d'oublier combien l'enfant était près de devenir une jeune fille.
—Quant à l'aînée, reprit Obernay, c'est la filleule de ta mère et mon élève à moi, une botaniste consommée, je t'en avertis, et qui n'entend pas raison avec les superbes railleurs de ton espèce. Fais attention à ton bel esprit, si tu veux qu'elle consente à te reconnaître. Pourtant, grâce à ta mère, qui lui fait l'honneur de lui écrire tous les ans en réponse à ses lettres du 1er janvier, et pour qui elle conserve une grande vénération, j'espère qu'elle ne fera pas trop mauvais accueil à ta mine de poëte échevelé; mais il faut que ce soit ma mère qui vous présente l'un à l'autre.
—Tout à l'heure! repris-je en voyant qu'Alida me regardait. Laisse-moi revenir de ma surprise et de mon éblouissement.
—Tu la trouves belle? Tu n'es pas le seul; mais n'aie pas l'air de t'en apercevoir, si tu ne veux la désespérer. Sa beauté est comme un fléau pour elle. Elle ne peut sortir de la vieille ville sans qu'on s'attroupe pour la voir, et elle n'est pas seulement intimidée de cette avidité des regards, elle en est blessée et offensée. Elle en souffre véritablement, et elle en devient triste et sauvage hors de l'intimité. Demain sera pour elle un jour d'exhibition forcée, un jour de supplice par conséquent. Si tu veux être de ses amis, regarde-la comme si elle avait cinquante ans.
—A propos de cinquante ans, repris-je pour détourner la conversation, il me semble que mademoiselle Juste n'a guère davantage. Je me figurais une véritable duègne.
—Cause avec elle un quart d'heure, et tu verras que la duègne est une femme d'un grand mérite. Tiens, je veux te présenter à elle; car, moi, je l'aime, cette belle-soeur-là, et je veux qu'elle t'aime aussi.
Il ne me permit pas d'hésiter et me poussa vers mademoiselle Juste, dont l'accueil digne et bienveillant devait naturellement me faire engager la conversation. C'était une vieille fille un peu maigre et accentuée de physionomie, mais qui avait dû être presque aussi belle que la soeur d'Obernay, et dont le célibat me semblait devoir cacher quelque mystère, car elle était riche, de bonne famille, et d'un esprit très-indépendant. En l'écoutant parler, je trouvai en elle une distinction rare et même un certain charme sérieux et profond qui me pénétra de respect et de crainte. Elle me témoigna pourtant de l'intérêt et me questionna sur ma famille, qu'elle paraissait très-bien connaître, sans pourtant rappeler ou préciser les circonstances où elle l'avait connue.
On avait déjeuné, mais on tenait en réserve une collation pour moi et pour M. de Valvèdre. En attendant qu'il arrivât, Henri me conduisit dans ma chambre. Nous trouvâmes sur l'escalier madame Obernay et ses deux filles, qui vaquaient aux soins domestiques. Henri saisit sa mère au passage afin qu'elle me présentât en particulier à sa fille aînée.
—Oui, oui, répondit-elle avec un affectueux enjouement, vous allez vous faire de grandes révérences, c'est l'usage; mais souvenez-vous un peu d'avoir été compagnons d'enfance pendant un an, à Paris. M. Valigny était alors un garçon plein de douceur et d'obligeance pour toi, ma fille, et tu en abusais sans scrupule. A présent que tu n'es que trop raisonnable, remercie-le du passé et parle-lui de ta marraine, qui a continué d'être si bonne pour toi.
Adélaïde était fort intimidée; mais j'étais si bien en garde contre le danger de l'effaroucher, qu'elle se rassura avec un tact merveilleux. En un instant, je la vis transformée. Cette rêveuse et fière beauté s'anima d'un splendide sourire, et elle me tendit la main avec une sorte de gaucherie charmante qui ajoutait à sa grâce naturelle. Je ne fus pas ému en touchant cette main pure, et, comme si elle l'eût senti, elle sourit davantage et m'apparut plus belle encore.
C'était un type très-différent de celui d'Obernay et de Rosa, qui ressemblaient à leur mère. Adélaïde en tenait aussi par la blancheur et l'éclat; mais elle avait l'oeil noir et pensif, le front vaste, la taille dégagée et les extrémités fines de son père, qui avait été un des plus beaux hommes du pays; madame Obernay restait gracieuse et fraîche sous ses cheveux grisonnants, et, comme Paule de Valvèdre, sans être jolie, était extrêmement agréable: on disait dans la ville que, lorsque les Obernay et les Valvèdre étaient réunis, ou croyait entrer dans un musée de figures plus ou moins belles, mais toutes noblement caractérisées et dignes de la statuaire et du pinceau.
J'avais à peine fini ma toilette, qu'Obernay vint m'appeler.
—Valvèdre est en bas, me dit-il; il t'attend pour faire connaissance et déjeuner avec toi.
Je descendis en toute hâte; mais, à la dernière marche de l'escalier, il me vint une terreur étrange. Une vague appréhension qui, depuis quinze jours, m'avait souvent traversé l'esprit et qui m'était revenue fortement dans la journée, s'empara de moi à tel point, que, voyant la porte de la maison ouverte, j'eus envie de fuir; mais Obernay était sur mes talons, me fermant la retraite. J'entrai dans la salle à manger. Le repas était servi; une voix à la fois douce et mâle partait du salon voisin. Plus d'incertitude, plus de refuge; mon inconnu du Simplon, c'était M. de Valvèdre lui-même.
Un monde de mensonges plus impossibles les uns que les autres, un siècle d'anxiétés remplirent le peu d'instants qui me séparaient de cette inévitable rencontre. Qu'allais-je dire à M. de Valvèdre, à Henri, à Paule et devant les deux familles, pour motiver ma présence aux environs de Valvèdre, quand on m'avait cru dans le nord de la Suisse à cette même époque? A cette crainte se joignait un sentiment de douleur inouïe et qu'il m'était impossible de combattre par les raisonnements vulgaires de l'égoïsme. Je l'aimais, je l'aimais d'instinct, d'entraînement, de conviction et par fatalité peut-être, cet homme accompli que je venais essayer de tromper, de rendre par conséquent malheureux ou ridicule!
La tête me tournait quand Obernay me présenta à Valvèdre, et j'ignore si je réussis à faire bonne contenance. Quant à lui, il eut un très-vif sentiment de surprise, mais tout aussitôt réprimé.
—C'est là ton ami? dit-il à Henri. Eh bien, je le connais déjà. J'ai fait la traversée du lac avec lui ce matin, et nous avons philosophé ensemble pendant plus d'une heure.
Il me tendit la main et serra cordialement la mienne. Adélaïde nous appela pour déjeuner, et nous nous assîmes vis-à-vis l'un de l'autre, lui tranquille et n'ayant aucun soupçon, puisqu'il ignorait mon mensonge, moi aussi en train de manger que si j'allais subir la torture. Pour m'achever, Àlida vint s'asseoir auprès de son mari d'un air d'intérêt et de déférence, et s'efforcer, tout en causant, de deviner quelle impression nous avions produite l'un sur l'autre.
—Je connaissais M. Valigny avant vous, lui dit-elle; je vous ai dit qu'à Saint-Pierre il avait été notre chevalier, à Paule et à moi, pendant qu'Obernay vous cherchait dans ces affreux glaciers.
—Je n'ai pas oublié cela, répondit Valvèdre, et je suis content d'être l'obligé d'une personne qui m'a été sympathique à première vue.
Alida, nous voyant si bien ensemble, retourna au salon, et Adélaïde vint prendre sa place. Je remarquai entre elle et Valvèdre une affection à laquelle il était certainement impossible d'entendre malice, à moins d'avoir l'esprit brutal et le jugement grossier, mais qui n'en était pas moins frappante. Il l'avait vue toute petite, et, comme il avait quarante ans, il la tutoyait encore, tandis qu'elle lui disait vous avec un mélange de respect et de tendresse qui rétablissait les convenances de famille dans leur intimité. Elle le servait avec empressement, et il se laissait servir, disant: «Merci, ma bonne fille!» avec un accent pleinement paternel; mais elle était si grande et si belle, et lui, il était encore si jeune et si charmant! Je fis mon possible pour m'imaginer que ce mari trompé consentirait de bon coeur à ne pas s'en apercevoir, tant il était heureux père!
On se sépara bientôt pour se réunir au dîner. La famille était occupée de mille soins pour la grande journée du lendemain. Les hommes sortirent ensemble. Je restai seul au salon avec madame de Valvèdre et ses deux belles-soeurs. Ce fut une nouvelle phase de mon supplice. J'attendais avec angoisse la possibilité d'échanger quelques mots avec Alida. Paule, appelée par madame Obernay pour essayer sa toilette de noces, sortit bientôt; mais mademoiselle Juste était comme rivée à son fauteuil. Elle continuait donc ses fonctions de gardienne de l'honneur de son frère en dépit des mesures prises pour l'en dispenser. Je regardai avec attention son profil austère, et je sentis en elle autre chose que le désir de contrarier. Elle remplissait un devoir qui lui pesait. Elle le remplissait en dépit de tous et d'elle-même. Son regard lucide, qui surprenait les rougeurs d'impatience d'Alida et qui pénétrait mon affreux malaise, semblait nous dire à l'un et à l'autre: «Croyez-vous que cela m'amuse?»
Au bout d'une heure de conversation très-pénible dont mademoiselle Juste et moi fîmes tous les frais, car Alida était trop irritée pour avoir la force de le dissimuler, j'appris enfin par hasard que M. de Valvèdre, au lieu d'accompagner ses soeurs et ses enfants jusqu'à Genève le 8 juillet, les avait confiés à Obernay pour s'arrêter autour du Simplon. Je me hâtai d'aller au-devant de la découverte qui me menaçait, en disant que, là précisément, j'avais rencontré M. de Valvèdre et avais fait connaissance avec lui sans savoir son nom.
—C'est singulier, observa mademoiselle Juste; M. Obernay ne croyait pas que vous fussiez de ce côté-là.
Je répondis avec aplomb qu'en voulant gagner la vallée du Rhône par le mont Cervin, j'avais fait fausse route, et que j'avais profité de ma bévue pour voir le Simplon, mais que, craignant les plaisanteries d'Obernay sur mon étourderie à me conduire en dépit de ses instructions, je ne m'en étais pas vanté dans ma lettre.
—Puisque vous étiez si près de Valvèdre, dit Alida avec la même tranquillité, vous eussiez dû venir me voir.
—Vous ne m'y aviez pas autorisé, répondis-je, et je n'ai pas osé.
Mademoiselle Juste nous regarda tous les deux, et il me sembla bien qu'elle n'était pas notre dupe.
Dès que je fus seul avec Alida, je lui parlai avec effroi de cette fatale rencontre et lui demandai si elle ne pensait pas que son mari pût concevoir des doutes.
—Lui jaloux? répondit-elle en haussant les épaules. Il ne me fait pas tant d'honneur! Voyons, reprenez vos esprits, ayez du sang-froid. Je vous avertis que vous en manquez, et qu'ici vous avez paru d'une timidité singulière. On a déjà fait la remarque que vous n'étiez pas ainsi à votre première apparition dans la maison.
—Je ne vous cache pas, repris-je, que je suis sur des épines. Il me semble à chaque instant qu'on va me demander compte de ce voyage du côté de Valvèdre et m'écraser sous le ridicule du prétexte que je viens de trouver. M. de Valvèdre doit m'en vouloir de m'être moqué de lui en me donnant pour un comédien. Il est vrai qu'il s'est laissé traiter de docteur: je le prenais pour un médecin; mais j'ai eu l'initiative de ma méprise, et il n'a rien fait pour m'y confirmer ou pour m'en retirer, tandis que moi…
—Vous a-t-il reparlé de cela? reprit Alida un peu soucieuse.
—Non, pas un mot là-dessus! C'est bien étrange.
—Alors c'est tout naturel. Valvèdre ne connaît pas la feinte. Il a tout oublié; n'y pensons plus et parlons du bonheur d'être ensemble.
Elle me tendait la main. Je n'eus pas le temps de la presser contre mes lèvres. Ses deux enfants revenaient de la promenade. Ils entraient comme un ouragan dans la maison et dans le salon.
L'aîné était beau comme son père, et lui ressemblait d'une manière frappante. Paolino rappelait Alida, mais en charge; il était laid. Je me souvins qu'Obernay m'avait parlé d'une préférenc marquée de madame de Valvèdre pour Edmond, et involontairement j'épiai les premières caresses qui accueillirent l'un et l'autre. De tendres baisers furent prodigués à l'aîné, et elle me le présenta en me demandant si je le trouvais joli. Elle effleura à peine les joues de l'autre, en ajoutant:
—Quant à celui-ci, il ne l'est pas, je le sais!
Le pauvre enfant se mit à rire, et, serrant la tête de sa mère dans ses bras:
—C'est égal, dit-il, il faut embrasser ton singe!
Elle l'embrassa en le grondant de ses manières brusques. Il lui avait meurtri les joues avec ses baisers, où un peu de malice et de vengeance semblait se mêler à son effusion.
Je ne sais pourquoi cette petite scène me causa une impression pénible. Les enfants se mirent à jouer. Alida me demanda à quoi je pensais en la regardant d'un air si sombre. Et, comme je ne répondais pas, elle ajouta à voix basse:
—Êtes-vous jaloux d'eux? Ce serait cruel. J'ai besoin que vous me consoliez; car je vais être séparée de l'un et de l'autre, à moins que je ne me fixe dans cette odieuse ville de Genève. Et encore n'est-il pas certain qu'on voulût m'y autoriser.
Elle m'apprit que M. de Valvèdre s'était décidé à confier l'éducation de ses deux fils à l'excellent professeur Karl Obernay, père d'Henri. Élevés dans cette heureuse et sainte maison, ils seraient tendrement choyés par les femmes et instruits sérieusement par les hommes. Alida devait donc se réjouir de cette décision, qui épargnait à ses enfants les rudes épreuves du collège, et elle s'en réjouissait en effet, mais avec des larmes qui étaient visiblement à l'adresse d'Edmond, bien qu'elle fit son possible pour regarder comme une douleur égale l'éloignement du petit Paul. Elle souffrait aussi d'une circonstance toute personnelle, je veux dire l'ascendant que Juste de Valvèdre devait prendre de plus en plus sur ses enfants. Elle avait espéré les y soustraire, et les voyait retomber davantage sous cette influence, puisque Juste se fixait à Genève dans la maison voisine.
J'allais lui dire que cette prévention obstinée ne me paraissait pas bien équitable, lorsque Juste rentra et caressa les enfants avec une égale tendresse. Je remarquai la confiance et la gaieté avec laquelle tous deux grimpèrent sur ses genoux et jouèrent avec son bonnet, dont elle leur laissa chiffonner les dentelles. L'espiègle Paolino le lui ôta même tout à fait, et la vieille fille ne fit aucune difficulté de montrer ses cheveux gris ébouriffés par ces petites mains folles. A ce moment, je vis sur cette figure rigide une maternité si vraie et une bonhomie si touchante, que je lui pardonnai l'humeur qu'elle m'avait causée.
Le dîner rassembla tout le monde, excepté M. de Valvèdre, qui ne vint que dans la soirée. J'eus donc deux ou trois heures de répit, et je pus me remettre au diapason convenable. Il régnait dans cette maison une aménité charmante, et je trouvai qu'Alida avait tort quand elle se disait condamnée à vivre avec des oracles. Si l'on sentait, dans chacune des personnes qui se trouvaient là, un fonds de valeur réelle et ce je ne sais quoi de mûr ou de calme qui trahit l'étude ou le respect de l'étude, on sentait aussi en elles, avec les qualités essentielles de la vie pratique, tout le charme de la vie heureuse et digne. Sous certains rapports, il me semblait être chez moi parmi les miens; mais l'intérieur génevois était plus enjoué et comme réchauffé par le rayon de jeunesse et de beauté qui brillait dans les yeux d'Adélaïde et de Rosa. Leur mère était comme ravie dans une béatitude religieuse en regardant Paule et en pensant au bonheur d'Henri. Paule était paisible comme l'innocence, confiante comme la droiture: elle avait peu d'expansions vives; mais, dans chaque mot, dans chaque regard à son fiancé, à ses parents et à ses soeurs, il y avait comme un intarissable foyer de dévouement et d'admiration.
Les trois jeunes filles avaient été liées dès l'enfance, elles se tutoyaient et se servaient mutuellement. Toutes trois aimaient mademoiselle Juste, et, bien que Paule lui eût donné tort dans ses différends avec Alida, on sentait bien qu'elle la chérissait davantage. Alida était-elle aimée de ces trois jeunes filles? Évidemment, Paule la savait malheureuse et l'aimait naïvement pour la consoler. Quant aux demoiselles Obernay, elles s'efforçaient d'avoir de la sympathie pour elle, et toutes deux l'entouraient d'égards et de soins; mais Alida ne les encourageait nullement, et répondait à leurs timides avances avec une grâce froide et un peu railleuse. Elle les traitait tout bas de femmes savantes, la petite Rosa étant déjà, selon elle, infatuée de pédantisme.
—Cela ne paraît pourtant pas du tout, lui dis-je: l'enfant est ravissante… et Adélaïde me parait une excellente personne.
—Oh! j'étais bien sûre que vous auriez de l'indulgence pour ces beaux yeux-là! reprit avec humeur Alida.
Je n'osai lui répondre: l'état de tension nerveuse où je la voyais me faisait craindre qu'elle ne se trahit.
D'autres jeunes filles, des cousines, des amies arrivèrent avec leurs parents. On passa au jardin, qui, sans être grand, était fort beau, plein de fleurs et de grands arbres, avec une vue magnifique au bord de la terrasse. Les enfants demandèrent à jouer, et tout le monde s'en mêla, excepté les gens âgés et Alida, qui, assise à l'écart, me fit signe d'aller auprès d'elle. Je n'osai obéir. Juste me regardait, et Rosa, qui s'était beaucoup enhardie avec moi pendant le dîner, vint me prendre résolûment le bras, prétendant que tout le jeune monde devait jouer; son papa l'avait dit. J'essayai bien de me faire passer pour vieux; mais elle n'en tint aucun compte. Son frère ouvrit la partie de barres, et il était mon aîné. Elle me réclamait dans son camp, parce que Henri était dans le camp opposé et que je devais courir aussi bien que lui. Henri m'appela aussi, il fallut ôter mon habit et me mettre en nage. Adélaïde courait après moi avec la rapidité d'une flèche. J'avais peine à échapper à cette jeune Atalante, et je m'étonnais de tant de force unie à tant de souplesse et de grâce. Elle riait, la belle fille; elle montrait ses dents éblouissantes. Confiante au milieu des siens, elle oubliait le tourment des regards; elle était heureuse, elle était enfant, elle resplendissait aux feux du soleil couchant, comme ces roses que la pourpre du soir fait paraître embrasées.
Je ne la voyais pourtant qu'avec des yeux de frère. Le ciel m'est témoin que je ne songeais qu'à m'échapper de ce tourbillon de courses, de cris et de rires, pour aller rejoindre Alida. Quand, par des miracles d'obstination et de ruse, j'en fus venu à bout, je la trouvai sombre et dédaigneuse. Elle était révoltée de ma faiblesse, de mon enfantillage; elle voulait me parler, et je n'avais pas su faire un effort pour quitter ces jeux imbéciles et pour venir à elle! J'étais lâche, je craignais les propos, ou j'étais déjà charmé par les dix-huit ans et les joues roses d'Adélaïde. Enfin elle était indignée, elle était jalouse; elle maudissait ce jour, qu'elle avait attendu avec tant d'ardeur comme le plus beau de sa vie.
J'étais désespéré de ne pouvoir la consoler; mais M. de Valvèdre venait d'arriver, et je n'osais dire un mot, le sentant là. Il me semblait qu'il entendait mes paroles avant que mes lèvres leur eussent livré passage. Alida, plus hardie et comme dédaigneuse du péril, me reprochait d'être trop jeune, de manquer de présence d'esprit et d'être plus compromettant par ma terreur que je ne le serais avec de l'audace. Je rougissais de mon inexpérience, je fis de grands efforts pour m'en corriger. Tout le reste de la soirée, je réussis à paraître très-enjoué; alors Alida me trouva trop gai.
On le voit, nous étions condamnés à nous réunir dans les circonstances les plus pénibles et les plus irritantes. Le soir, retiré dans ma chambre, je lui écrivis:
«Vous êtes mécontente de moi, et vous me l'avez témoigné avec colère. Pauvre ange, tu souffres! et j'en suis la cause! Tu maudis ce jour tant désiré qui ne nous a pas seulement donné un instant de sécurité pour lire dans les yeux l'un de l'autre! Me voilà éperdu, furieux contre moi-même et ne sachant que faire pour éviter ces angoisses et ces impatiences qui me dévorent aussi, mais que je subirais avec résignation, si je pouvais les assumer sur moi seul. Je suis trop jeune, dis-tu! Eh bien, pardonne à mon inexpérience, et tiens-moi compte de la candeur et de la nouveauté de mes émotions. Va, la jeunesse est une force et un appui dans les grandes choses. Tu verras si, dans des périls d'un autre genre, je suis au-dessous de ton rêve. Faut-il t'arracher violemment à tous les liens qui pèsent sur toi? faut-il braver l'univers et m'emparer de ta destinée à tout prix? Je suis prêt, dis un mot. Je peux tout briser autour de nous deux… Mais tu ne le veux pas, tu m'ordonnes d'attendre, de me soumettre à des épreuves contre lesquelles se révolte la franchise de mon âge! Quel plus grand sacrifice pouvais-je te faire? Je fais de mon mieux. Prends donc pitié de moi, cruelle! et toi aussi, prends donc patience!
«Pourquoi envenimer ces douleurs par ton injustice? pourquoi me dire qu'Adélaïde?… Non! je ne veux pas me souvenir de ce que vous m'avez dit. C'était insensé, c'était inique! Une autre que toi! mais existe-t-il donc d'autres femmes sur la terre? Laissons cette folie et n'y reviens jamais. Parlons d'une circonstance qui m'a bien autrement frappé. Tes deux enfants vont demeurer ici… Et toi, que vas-tu faire? Cette résolution de ton mari ne va-t-elle pas modifier ta vie? Comptes-tu retourner dans cette solitude de Valvèdre, où j'aurais si peu le droit de vivre auprès de toi, sous les regards de tes voisins provinciaux, et entourée de gens qui tiendront note de toutes tes démarches? Tu avais parlé d'aller dans quelque grande ville… Songe donc! tu le peux à présent. Dis, quand pars-tu? où allons-nous? Je ne peux pas admettre que tu hésites. Réponds, mon âme, réponds! Un mot, et je supporte tout ce que tu voudras pour sauver les apparences, ou plutôt, non, je pars demain soir. Je me dis rappelé par mes parents, je me soustrais à toutes ces misérables dissimulations qui t'exaspèrent autant que moi, je cours t'attendre où tu voudras. Ah! viens! fuyons! ma vie t'appartient.»
La journée du lendemain s'écoula sans que je pusse lui glisser ma lettre. Quoi que m'en eût dit madame de Valvèdre, je n'osais trop me confier à la Bianca, qui me semblait bien jeune et bien éveillée pour ce rôle de dépositaire du plus grand secret de ma vie. D'ailleurs, Juste de Valvèdre faisait si bonne garde, que j'en perdais l'esprit.
Je ne raconterai pas la cérémonie du mariage protestant. Le temple était si près de la maison, qu'on s'y rendit à pied sous les yeux des deux villes, ameutées en quelque sorte pour voir l'agréable mariée, mais surtout la belle Adélaïde dans sa fraîche et pudique toilette. Elle donnait le bras à M. de Valvèdre, dont la considération semblait mieux que tout autre porte-respect la protéger contre les brutalités de l'admiration. Néanmoins elle était froissée de cette curiosité outrageante des foules, et marchait triste, les yeux baissés, belle dans sa fierté souffrante comme une reine qu'on traînerait au supplice.
Après elle, Àlida était aussi un objet d'émotion. Sa beauté n'était pas frappante au premier abord; mais le charme en était si profond, qu'on l'admirait surtout après qu'elle avait passé. J'entendis faire des comparaisons, des réflexions plus ou moins niaises. Il me sembla qu'il s'y mêlait des suspicions sur sa conduite. J'eus envie de chercher prétexte à une querelle; mais à Genève, si on est très-petite ville, on est généralement bon, et ma colère eût été ridicule.
Le soir, il y eut un petit bal composé d'environ cinquante personnes qui formaient la parenté et l'intimité des deux familles. Alida parut avec une toilette exquise, et, sur ma prière, elle dansa. Sa grâce indolente fit son effet magique; on se pressa autour d'elle, les jeunes gens se la disputèrent et se montrèrent d'autant plus enfiévrés qu'elle paraissait moins se soucier d'aucun d'eux en particulier. J'avais espéré que la danse me permettrait de lui parler. Ce fut le contraire qui arriva, et à mon tour je pris de l'humeur contre elle. Je l'observai en boudant, très-disposé à lui chercher noise, si je surprenais la moindre nuance de coquetterie. Ce fut impossible: elle ne voulait plaire à personne; mais elle sentait, elle savait qu'elle charmait tous les hommes, et il y avait dans son indifférence je ne sais quel air de souveraineté blasée, mais toujours absolue, qui m'irrita. Je trouvai qu'elle parlait à ces jeunes gens, non comme s'ils eussent eu des droits sur elle, mais comme si elle en avait eu sur eux, et c'était, à mon gré, leur faire trop d'honneur. Elle avait le grand aplomb des femmes du monde, et je crus retrouver, dans ses regards à des étrangers, cette prise de possession qui avait bouleversé et ravi mon âme. Certes, auprès d'elle, Adélaïde et ses jeunes amies étaient de simples bourgeoises, très-ignorantes de l'empire de leurs charmes et très-incapables, malgré l'éclat de leur jeunesse, de lui disputer la plus humble conquête; mais qu'il y avait de pudeur dans leur modestie, et comme leur extrême politesse était une sauvegarde contre la familiarité! Une petite circonstance me fit insister en moi-même sur cette remarque. Alida, en se levant, laissa tomber son éventail; dix admirateurs se précipitèrent pour le ramasser. Pour un peu, on se fût battu; elle le prit de la main triomphante qui le lui présentait, sans aucune parole de remerciement, sans même un sourire de convention, et comme si elle était trop maîtresse des volontés de cet inconnu pour lui savoir le moindre gré de son esclavage. C'était un bon petit provincial qui parut heureux d'une telle familiarité. En fait, c'était de sa part une bêtise; en théorie, il avait pourtant raison. Quand une femme dispose d'un homme jusqu'au dédain, elle le provoque plus qu'elle ne l'éloigne, et, quoi qu'on en puisse dire, il y a toujours un peu d'encouragement au fond de ces mépriseries royales.
Pour me venger du secret dépit que j'éprouvais, je cherchai quel service je pourrais rendre à Adélaïde, qui dansait près de moi. Je vis qu'elle avait failli tomber en glissant sur des feuilles de rose qui s'étaient détachées de son bouquet, et, comme elle revenait à sa place, je les enlevai vite et adroitement. Elle parut s'étonner un peu d'un si beau zèle, et cet étonnement même était une impression de pudeur. Je ne la regardais pas, craignant d'avoir l'air de mendier un remerciement; mais elle me l'adressa un instant après, quand la figure de la contredanse la replaça près de moi.
—Vous m'avez préservée d'une chute, me dit-elle tout haut en souriant; vous êtes toujours bon pour moi, comme jadis!
Bon pour elle! c'était trop de reconnaissance à coup sûr, et cela pouvait amener une déclaration de la part d'un impertinent; mais il eût fallu l'être jusqu'à l'imbécillité pour ne pas sentir dans l'extrême politesse de cette chaste fille un doute d'elle-même qui imposait aux autres un respect sans bornes.
Je n'attendis pas la fin du bal. J'y souffrais trop. Comme j'allais gagner ma petite chambre, Valvèdre se trouva devant moi et me fit signe de le suivre à l'écart.
—Voici l'explication, pensai-je: qu'il se décide donc enfin à me chercher querelle, ce mystérieux personnage! Ce sera me soulager d'une montagne qui m'étouffe!
Mais il s'agissait de bien autre chose.
—Il est arrivé ici tantôt, me dit-il, des parents de Lausanne sur lesquels on ne comptait plus. On est forcé de leur donner l'hospitalité et de disposer de votre chambre. Ce sont deux vieillards, et vous leur cédez naturellement la place; mais on ne veut pas vous envoyer à l'auberge, on vous confie à moi. J'ai mon pied-à-terre dans la ville, tout près d'ici; voulez-vous me permettre d'être votre hôte?
Je remerciai et j'acceptai résolûment.
—S'il veut se réserver une explication chez lui, me disais-je, à la bonne heure! j'aime mieux cela.
Il appela son domestique, qui enleva mon mince bagage, et lui-même me prit le bras pour me conduire à son domicile. C'était une maison du voisinage, où il me fit traverser plusieurs pièces encombrées de caisses et d'instruments étranges, quelques-uns d'une grande dimension et qui brillaient vaguement, dans l'obscurité, d'un éclat vitreux ou métallique.
—C'est mon attirail de docteur ès sciences, me dit-il en riant. Cela ressemble assez à un laboratoire d'alchimiste, n'est-ce pas? Vous comprenez, ajouta-t-il d'un ton indéfinissable, que madame de Valvèdre n'aime pas cette habitation, et qu'elle préfère l'agréable hospitalité des Obernay? Mais vous dormirez ici fort tranquille. Voici la porte de votre chambre, et voici la clef de la maison; car le bal n'est pas fini là-bas, et, si vous vouliez y retourner…
—Pourquoi y retournerais-je? répondis-je affectant l'indifférence. Je n'aime pas le bal, moi!
—N'y a-t-il donc personne dans ce bal qui vous intéresse?
—Tous les Obernay m'intéressent; mais le bal est la plus maussade manière de jouir de la société des gens qu'on aime.
—Eh! pas toujours! Il donne une certaine animation… Quand j'étais jeune, je ne haïssais pas ce bruit-là.
—C'est que vous avez eu l'esprit d'être jeune, monsieur de Valvèdre. A présent, on ne l'a plus. On est vieux à vingt ans.
—Je n'en crois rien, dit-il en allumant son cigare; car il m'avait suivi dans la chambre qui m'était destinée, comme pour s'assurer que rien n'y manquait à mon bien-être. Je crois que c'est une prétention!
—De ma part? répondis-je un peu blessé de la leçon.
—Peut-être aussi de votre part, et sans que vous soyez pour cela coupable ou ridicule. C'est une mode, et la jeunesse ne peut se soustraire à son empire. Elle s'y soumet de bonne foi, parce que la plus nouvelle mode lui paraît toujours la meilleure; mais, si vous m'en croyez, vous examinerez un peu sérieusement les dangers de celle-ci, et vous ne vous y laisserez pas trop prendre.
Son accent avait tant de douceur et de bonté, que je cessai de croire à un piège tendu par sa suspicion à mon inexpérience, et, retombant sous le charme, j'éprouvai plus que jamais tout d'un coup le besoin de lui ouvrir mon coeur. Il y avait là quelque chose d'horrible dont je ne saurais même aujourd'hui me rendre compte. Je souhaitais son estime, et je courais au-devant de son affection sans pouvoir renoncer à lui infliger le plus amer des outrages!
Il me dit encore quelques paroles qui furent comme un trait de lumière sur le fond de sa pensée. Il me sembla qu'en m'invitant à retourner au bal, c'est-à-dire à être jeune, naïf et croyant, il essayait de savoir quelle impression Adélaïde avait faite sur moi et si j'étais capable d'aimer, car le nom de cette charmante fille arriva, je ne me rappelle plus comment, sur ses lèvres.
Je fis d'elle le plus grand éloge, autant pour paraître libre de coeur et d'esprit vis-à-vis de sa femme que pour voir s'il éprouvait quelque secrète douleur à propos de sa fille adoptive. Que n'aurais-je pas donné pour découvrir qu'il l'aimait à l'insu de lui-même, et que l'infidélité d'Alida ne troublerait pas la paix de son âme généreuse! Mais, s'il aimait Adélaïde, c'était avec un désintéressement si vrai, ou avec une si héroïque abnégation, que je ne pus saisir aucun trouble dans ses yeux ni dans ses paroles.
—Je n'ajoute rien à vos éloges, dit-il, et, si vous la connaissiez comme moi qui l'ai vue naître, vous sauriez que rien ne peut exprimer la droiture et la bonté de cette âme-là. Heureux l'homme qui sera digne d'être son compagnon et son appui dans la vie! C'est un si grand honneur et une si grande félicité à envisager, que celui-là devra y travailler sérieusement, et n'aura jamais le droit de se dire sceptique ou désenchanté.
—Monsieur de Valvèdre, m'écriai-je involontairement, vous semblez me dire que je pourrais aspirer…
—A conquérir sa confiance? Non, je ne puis dire cela, je n'en sais rien. Elle vous connaît encore trop peu, et nul ne peut lire dans l'avenir; mais vous n'ignorez pas que, dans le cas où cela arriverait, vos parents et les siens s'en réjouiraient beaucoup.
—Henri ne s'en réjouirait peut-être pas! répondis-je.
—Henri? lui qui vous aime si ardemment? Prenez garde d'être ingrat, mon cher enfant!
—Non, non! ne me croyez pas ingrat! Je sais qu'il m'aime, je le sais d'autant plus qu'il m'aime en dépit de nos différences d'opinions et de caractères; mais ces différences, qu'il me pardonne pour son compte, le feraient beaucoup réfléchir, s'il s'agissait de me confier le sort d'une de ses soeurs.
—Quelles sont donc ces différences? Il ne me les a pas signalées en me parlant de vous avec effusion. Voyons, répugnez-vous à me les dire? Je suis l'ami de la famille Obernay, et il y a eu, dans la vôtre, un homme que j'aimais et respectais infiniment. Je ne parle pas de votre père, qui mérite également ces sentiments-là, mais que j'ai fort peu connu; je parle de votre oncle Antonin, un savant à qui je dois les premières et les meilleures notions de ma vie intellectuelle et morale. Il y avait, entre lui et moi, à peu près la même distance d'âge qui existe aujourd'hui entre vous et moi. Vous voyez que j'ai le droit de vous porter un vif intérêt, et que j'aimerais à m'acquitter envers sa mémoire en devenant votre conseil et votre ami comme il était le mien. Parlez-moi donc à coeur ouvert et dites-moi ce que le brave Henri Obernay vous reproche.
Je fus sur le point de m'épancher dans le sein de Valvèdre comme un enfant qui se confesse, et non plus comme un orgueilleux qui se défend. Pourquoi ne cédai-je point à un salutaire entraînement? Il eût probablement arraché de ma poitrine, sans le savoir et par la seule puissance de sa haute moralité, le trait empoisonné qui devait se tourner contre lui; mais je chérissais trop ma blessure, et j'eus peur de la voir fermer. J'éprouvais aussi une horreur instinctive d'un pareil épanchement avec celui dont j'étais le rival. Il fallait être résolu à ne plus l'être, ou devenir le dernier des hypocrites. J'éludai l'explication.
—Henri me reproche précisément, lui répondis-je, le scepticisme, cette maladie de l'âme dont vous voulez me guérir; mais ceci nous mènerait trop loin ce soir, et, si vous le permettez, nous en causerons une autre fois.
—Allons, dit-il, je vois que vous avez envie de retourner au bal, et peut-être sera-ce un meilleur remède à vos ennuis que tous mes raisonnements. Un seul mot avant que je vous donne le bonsoir… Pourquoi m'avez-vous dit, à notre première rencontre, que vous étiez comédien?
—Pour me sauver d'une sotte honte! Vous m'aviez surpris parlant tout seul.
—Et puis, en voyage, on aime à mystifier les passants, n'est-il pas vrai?
—Oui! on fait l'agréable vis-à-vis de soi-même, on se croit fort spirituel, et on s'aperçoit tout d'un coup que l'on n'est qu'un impertinent de mauvais goût en présence d'un homme de mérite.
—Allons, allons, reprit en riant Valvèdre, le pauvre homme de mérite vous pardonne de tout son coeur et ne racontera rien de ceci à la bonne Adélaïde.
J'étais fort embarrassé de mon rôle, et, par moments, je me persuadais, malgré la liberté d'esprit de M. de Valvèdre, que, s'il avait en dépit de lui-même quelque velléité de jalousie, c'était bien plus à propos d'Adélaïde qu'à propos de sa femme. Je me maudissais donc d'être toujours dans la nécessité de le faire souffrir. Pourtant je me rappelais les premières paroles qu'il m'avait dites au Simplon: «J'ai beaucoup aimé une femme qui est morte.» Il aimait donc en souvenir, et c'est là qu'il puisait sans doute la force de n'être ni jaloux de sa femme, ni épris d'une autre.
Quoi qu'il en soit, je voulus au moins le délivrer d'un trouble possible, en lui disant que je me trouvais encore trop jeune pour songer au mariage, et que, si je venais à y songer, ce serait lorsque Rosa serait en âge de quitter sa poupée.
—Rosa! répondit-il avec quelque vivacité. Eh! mais oui… vos âges s'accorderont peut-être mieux alors! Je la connais autant que l'autre, et c'est un trésor aussi que cette enfant-là. Mais partez donc et faites danser mon petit diable rose. Allons, allons! vous n'êtes pas encore aussi vieux que vous le prétendiez!
Il me tendit la main, cette main loyale qui brûlait la mienne, et je m'enfuis comme un coupable, pendant qu'il disparaissait au milieu de ses télescopes et de ses alambics.