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Valvèdre

Chapter 13: VIII
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About This Book

A reflective first-person narrator recounts a youthful passion that disrupted reason and memory, describing travels, encounters with various households, and intimate observations that blend romantic entanglement with meditations on nature and self-transcendence. The narrative alternates scenes of domestic intimacy and social interaction with introspective passages, exploring how affection, jealousy, and moral confusion reshape identity. Alongside vivid impressions of places and people, the narrator examines the desire to escape an ego-centered perspective and the influence of scientific and poetic inquiry on feeling. The structure mixes episodic recollections and present reflection to trace the gradual effects of this consuming passion.

Sans pouvoir la suivre des yeux, car le devant de la maison était masqué par des massifs d'arbustes, je sentais l'isolement de sa vie dans cet intérieur si assidûment et saintement occupé. Je l'apercevais quelquefois, lisant un roman ou un poëme entre deux caisses de myrte, ou bien, de ma fenêtre, je la voyais à la sienne, regardant de mon côté et pliant une lettre qu'elle avait écrite pour moi. Elle était étrangère, il est vrai, au bonheur des autres, elle dédaignait et méconnaissait leurs profondes et durables satisfactions; mais c'est de moi seul, ou d'elle-même en vue de moi seul, qu'elle était incessamment préoccupée. Toutes ses pensées étaient à moi, elle oubliait d'être amie et soeur, et même presque d'être mère, tout cela pour moi, son tourment, son dieu, son ennemi, son idole! Pouvais-je trouver le blâme dans mon coeur? Et cet amour exclusif n'avait-il pas été mon rêve?

Tous les matins, un peu avant l'aube, nous échangions nos lettres au moyen d'un caillou que Bianca venait lancer par-dessus le mur et que je lui renvoyais avec mon message. L'impunité nous avait rendus téméraires. Un matin, réveillé comme d'habitude avec les alouettes, je reçus mon trésor accoutumé, et je lançai ma réponse anticipée; mais tout aussitôt je reconnus qu'on marchait dans l'allée, et que ce n'était plus le pas furtif et léger de la jeune confidente: c'était une démarche ferme et régulière, le pas d'un homme. J'allai regarder à la fente du mur; je crus, dans le crépuscule, reconnaître Valvèdre. C'était lui en effet. Que venait-il faire chez les Obernay à pareille heure, lui qui avait auprès d'eux son domicile solitaire? Une jalousie effroyable s'empara de moi, à ce point que je m'éloignai instinctivement de la muraille, comme s'il eût pu entendre les battements de mon coeur.

J'y revins aussitôt. J'épiai, j'écoutai avec acharnement. Il semblait qu'il eût disparu. Avait-il entendu tomber le caillou? Avait-il aperçu Bianca? S'était-il emparé de ma lettre? Baigné d'une sueur froide, j'attendis. Il reparut au bout de dix minutes avec Henri Obernay. Ils marchèrent en silence, jusqu'à ce qu'Obernay lui dît:

—Eh bien, mon ami, qu'y a-t-il donc? Je suis à vos ordres.

—Ne penses-tu pas, lui répondit Valvèdre à voix haute, qu'on pourrait entendre de l'autre côté du mur ce qui se dit ici?

—Je n'en répondrais pas, si l'endroit était habité; mais il ne l'est pas.

—Cela appartient toujours au juif Manassé?

—Qui, par parenthèse, n'a jamais voulu le vendre à mon père; mais il demeure beaucoup plus loin. Pourtant, si vous craignez d'être entendu, sortons d'ici; allons chez vous.

—Non, restons là, dit Valvèdre avec une certaine fermeté.

Et, comme si, maître de mon secret et certain de ma présence, il eût voulu me condamner à l'entendre, il ajouta:

—Asseyons-nous là, sous la tonnelle. J'ai un long récit à te faire, et je sens que je dois te le faire. Si je prenais le temps de la réflexion, peut-être que ma patience et ma résignation habituelles m'entraîneraient encore au silence, et peut-être faut-il parler sous le coup de l'émotion.

—Prenez garde! dit Obernay en s'asseyant auprès de lui. Si vous regrettiez ce que vous allez faire? si, après m'avoir pris pour confident, vous aviez moins d'amitié pour moi?

—Je ne suis pas fantasque, et je ne crains pas cela, répondit Valvèdre en parlant avec une netteté de prononciation qui semblait destinée à ne me laisser rien perdre de son discours. Tu es mon fils et mon frère, Henri Obernay! l'enfant dont j'ai chéri et cultivé le développement, l'homme à qui j'ai confié et donné ma soeur bien-aimée. Ce que j'ai à te dire après des années de mutisme te sera utile à présent, car c'est l'histoire de mon mariage que je te veux confier; tu pourras comparer nos existences et conclure sur le mariage et sur l'amour en connaissance de cause. Paule sera plus heureuse encore par toi quand tu sauras combien une femme sans direction intellectuelle et sans frein moral peut être à plaindre et rendre malheureux l'homme qui s'est dévoué à elle. D'ailleurs, j'ai besoin de parler de moi une fois en ma vie! j'ai pour principe, il est vrai, que l'émotion refoulée est plus digne d'un homme de courage; mais tu sais que je ne suis pas pour les décisions sans appel, pour les règles sans exception. Je crois qu'à un jour donné, il faut ouvrir la porte à la douleur, afin qu'elle vienne plaider sa cause devant le tribunal de la conscience. J'ai fini mon préambule. Écoute.

—J'écoute, dit Obernay, j'écoute avec mon coeur, qui vous appartient.

Valvèdre parla ainsi:

—Alida était belle et intelligente, mais absolument privée de direction sérieuse et de convictions acquises. Cela eût dû m'effrayer. J'étais déjà un homme mûr à vingt-huit ans, et, si j'ai cru à la douceur ineffable de son regard, si j'ai eu l'orgueil de me persuader qu'elle accepterait mes idées, mes croyances, ma religion philosophique, c'est qu'à un jour donné j'ai été téméraire, enivré par l'amour, dominé à mon insu par cette force terrible qui a été mise dans la nature pour tout créer ou tout briser en vue de l'équilibre universel.

»Il a su ce qu'il faisait, lui, l' auteur du bien, quand il a jeté sur les principes engourdis de la vie ce feu dévorant qui l'exalte pour la rendre féconde; mais, comme le caractère de la puissance infinie est l'effusion sans bornes, cette force admirable de l'amour n'est pas toujours en proportion avec celle de la raison humaine. Nous en sommes éblouis, enivrés, nous buvons avec trop d'ardeur et de délices à l'intarissable source, et plus nos facultés de compréhension et de comparaison sont exercées, plus l'enthousiasme nous entraîne au delà de toute prudence et de toute réflexion. Ce n'est pas la faute de l'amour, ce n'est pas lui qui est trop vaste et trop brûlant, c'est nous qui lui sommes un sanctuaire trop fragile et trop étroit.

»Je ne cherche donc pas à m'excuser. C'est moi qui ai commis la faute en cherchant l'infini dans les yeux décevants d'une femme qui ne le comprenait pas. J'oubliai que, si l'amour immense peut ouvrir ses ailes et soutenir son vol sans péril, c'est à la condition de chercher Dieu, son foyer rénovateur, et d'aller, à chaque élan, se retremper et se purifier en lui. Oui, le grand amour, l'amour qui ne se repose pas d'adorer et de brûler est possible; mais il faut croire, et il faut être deux croyants, deux âmes confondues dans une seule pensée, dans une même flamme. Si l'une des deux retombe dans les ténèbres, l'autre, partagée entre le devoir de la sauver et le désir de ne pas se perdre, flotte à jamais dans une aube froide et pâle, comme ces fantômes que Dante a vus aux limites du ciel et de l'enfer: telle est ma vie!

»Alida était pure et sincère. Elle m'aimait. Elle connut aussi l'enthousiasme, mais une sorte d'enthousiasme athée, si je puis m'exprimer ainsi. J'étais son dieu, disait-elle. Il n'y en avait pas d'autre que moi.

»Cette sorte de folie m'enivra un instant et m'effraya vite. Si j'étais capable de sourire en ce moment, je te demanderais si tu te fais une idée de ce rôle pour un homme sérieux, la divinité! J'en ai pourtant souri un jour, une heure peut-être! et tout aussitôt j'ai compris que le moment où je ne serais plus dieu, je ne serais plus rien. Et ce moment-là, n'était-il pas déjà venu? Pouvais-je concevoir la possibilité d'être pris au sérieux, si j'acceptais la moindre bouffée de cet encens idolâtre?

»Je ne sais pas s'il est des hommes assez vains, assez sots ou assez enfants pour s'asseoir ainsi sur un autel et pour poser la perfection devant la femme exaltée qui les en a revêtus. Quels atroces mécomptes, quelles sanglantes humiliations ils se préparent! Combien l'amante déçue à la première faiblesse du faux dieu doit le mépriser et lui reprocher d'avoir souffert un culte dont il n'était pas digne!

»Ma femme n'a du moins pas ce ridicule à m'attribuer. Après l'avoir doucement raillée, je lui parlai sérieusement. Je voulais mieux que son engouement, je voulais son estime. J'étais fier de lui paraître le plus aimant et le meilleur des hommes, et je comptais consacrer ma vie à mériter sa préférence; mais je n'étais ni le premier génie de mon siècle, ni un être au-dessus de l'humanité. Elle devait se bien persuader que j'avais besoin d'elle, de son amour, de ses encouragements et de son indulgence dans l'occasion, pour rester digne d'elle. Elle était ma compagne, ma vie, ma joie, mon appui et ma récompense; donc, je n'étais pas Dieu, mais un pauvre serviteur de Dieu qui se donnait à elle.

»Ce mot, je m'en souviens, parut la combler de joie, et lui fit dire des choses étranges que je veux te redire, parce qu'elles résument toute sa manière de voir et de comprendre.

»—Puisque tu te donnes à moi, s'écria-t-elle, tu n'es plus qu'à moi et tu n'appartiens plus à cet admirable architecte de l'univers, dont il me semblait que tu faisais trop un être saisissable et propre à inspirer l'amour. Tiens, il faut que je te le dise à présent, je le détestais, ton Dieu de savant; j'en étais jalouse. Ne me crois pas impie. Je sais bien qu'il y a une grande âme, un principe, une loi qui a présidé à la création; mais c'est si vague, que je ne veux pas m'en inquiéter. Quant au Dieu personnel, parlant et écrivant des traditions, je ne le trouve pas assez grand pour moi. Je ne peux pas le renfermer dans un buisson ardent, encore moins dans une coupe de sang. Je me dis donc que le vrai Dieu est trop loin pour nous et tout à fait inaccessible à mon examen comme à ma prière. Juge si je souffre quand, pour t'excuser d'admirer si longtemps la cassure d'une pierre ou l'aile d'une mouche, tu me dis que c'est aimer Dieu que d'aimer les bêtes et les rochers! Je vois là une idée systématique, une sorte de manie qui me trouble et qui m'offense. L'homme qui est à moi peut bien s'amuser des curiosités de la nature, mais il ne doit pas plus se passionner pour une autre idée que mon amour, que pour une créature qui n'est pas moi.

»Je ne pus pas lui faire comprendre que ce genre de passion pour la nature était le plus puissant auxiliaire de ma foi, de mon amour, de ma santé morale; que se plonger dans l'étude, c'était se rapprocher autant qu'il nous est possible de la source vivifiante nécessaire à l'activité de l'âme, et se rendre plus digne d'apprécier la beauté, la tendresse, les sublimes voluptés de l'amour, les plus précieux dons de la Divinité.

»Ce mot de Divinité n'avait pas de sens pour elle, bien qu'elle me l'eût appliqué dans son délire. Elle s'offensa de mon obstination. Elle s'alarma de ne pouvoir me détacher de ce qu'elle appelait une religion de rêveur. Elle essaya de discuter en m'opposant des livres qu'elle n'avait pas lus, des questions d'école qu'elle ne comprenait pas; puis, irritée de son insuffisance, elle pleura, et je restai stupéfait de son enfantillage, incapable de deviner ce qui se passait en elle, malheureux de l'avoir fait souffrir, moi qui aurais donné ma vie pour elle.

»Je cherchai en vain: quel mystère découvrir dans le vide? Son âme ne contenait que des vertiges et des aspirations vers je ne sais quel idéal de fantaisie que je n'ai jamais pu me représenter.

»Ceci se passait bien peu de temps après notre mariage. Je ne m'en inquiétai pas assez. Je crus à l'excitation nerveuse qui suit les grandes crises de la vie. Bientôt je vis qu'elle était grosse et un peu faible de complexion pour traverser sans défaillance le redoutable et divin drame de la maternité. Je m'attachai à ménager une sensibilité excessive, à ne la contredire sur rien, à prévenir tous ses caprices. Je me fis son esclave, je me fis enfant avec elle, je cachai mes livres, je renonçai presque à l'étude. J'admis toutes ses hérésies en quelque sorte, puisque je lui laissai toutes ses erreurs. Je remis à un temps plus favorable cette éducation de l'âme dont elle avait tant besoin. Je me flattai aussi que la vue de son enfant lui révélerait Dieu et la vérité beaucoup mieux que mes leçons.

»Ai-je eu tort de ne pas chercher plus vite à l'éclairer? J'éprouvais de grandes perplexités; je voyais bien qu'elle se consumait dans le rêve d'un bonheur puéril et d'impossible durée, tout d'extase et de parlage, de caresses et d'exclamations, sans rien pour la vie de l'esprit et pour l'intimité véritable du coeur. J'étais jeune et je l'aimais: je partageais donc tous ses enivrements et me laissais emporter par son exaltatation; mais, après, sentant que je l'aimais davantage, j'étais effrayé de voir qu'elle m'aimait moins, que chaque accès de cet enthousiasme la rendait ensuite plus soupçonneuse, plus jalouse de ce qu'elle appelait mon idée fixe, plus amère devant mon silence, plus railleuse de mes définitions.

»J'étais assez médecin pour savoir que la grossesse est quelquefois accompagnée d'une sorte d'insanité d'esprit. Je redoublai de soumission, d'effacement, de soins. Son mal me la rendait plus chère, et mon coeur débordait d'une pitié aussi tendre que celle d'une mère pour l'enfant qui souffre. J'adorais aussi en elle cet enfant de mes entrailles qu'elle allait me donner; il me semblait entendre sa petite âme me parler déjà dans mes rêves et me dire: «Ne fais jamais de peine »à ma mère!»

»Elle fut, en effet, ravie pendant les premiers jours: elle voulut nourrir notre cher petit Edmond; mais elle était trop faible, trop insoumise aux prescriptions de l'hygiène, trop exaspérée par la moindre inquiétude; elle dut bien vite confier l'enfant à une nourrice dont aussitôt elle fut jalouse au point de se rendre plus souffrante encore. Elle faisait de la vie un drame continuel; elle sophistiquait sur l'instinct filial qui se portait avec ardeur vers le sein de la première femme venue. Et pourquoi Dieu, ce Dieu intelligent et bon auquel je feignais de croire, disait-elle, n'avait-il pas donné à l'homme dès le berceau un instinct supérieur à celui des animaux? En d'autres moments, elle voulait que la préférence de son enfant pour la nourrice fût un symptôme d'ingratitude future, l'annonçe de malheurs effroyables pour elle.

»Elle guérit pourtant, elle se calma, elle prit confiance en moi en me voyant renoncer à toutes mes habitudes et à tous mes projets pour lui complaire. Elle eut deux ans de ce triomphe, et son exaltation parut se dissiper avec les résistances qu'elle avait prévues de ma part. Elle voulait faire de moi un artiste homme du monde, disait-elle, et me dépouiller de ma gravité de savant qui lui faisait peur. Elle voulait voyager en princesse, s'arrêter où bon lui semblerait, voir le monde, changer et reprendre sans cesse. Je cédai. Et pourquoi n'aurais-je pas cédé? Je ne suis pas misanthrope, le commerce de mes semblables ne pouvait me blesser ni me nuire. Je ne m'élevais pas au-dessus d'eux dans mon appréciation. Si j'avais approfondi certaines questions spéciales plus que certains d'entre eux, je pouvais recevoir d'eux tous, et même des plus frivoles en apparence, une foule de notions que j'avais laissées incomplètes, ne fût-ce que la connaissance du coeur humain, dont j'avais peut-être fait une abstraction trop facile à résoudre. Je n'en veux donc point à ma femme de m'avoir forcé à étendre le cercle de mes relations et à secouer la poussière du cabinet. Au contraire, je lui en ai toujours su gré. Les savants sont des instruments tranchants dont il est bon d'émousser un peu la lame. J'ignore si je ne serais pas devenu sociable par goût avec le temps; mais Alida hâta mon expérience de la vie et le développement de ma bienveillance.

»Ce ne pouvait pourtant pas être là mon unique soin et mon unique but, pas plus que son avenir à elle ne pouvait être d'avoir à ses ordres un parfait gentleman pour l'accompagner au bal, à la chasse, aux eaux, au théâtre ou au sermon. Il me semblait porter en moi un homme plus sérieux, plus digne d'être aimé, plus capable de lui donner, ainsi qu'à son fils, une considération mieux fondée. Je ne prétendais pas à la renommée, mais j'avais aspiré à être un serviteur utile, apportant son contingent de recherches patientes et courageuses à cet édifice des sciences, qui est pour lui l'autel de la vérité. Je comptais bien qu'Alida arriverait à comprendre mon devoir, et que, la première ivresse de domination assouvie, elle rendrait à sa véritable vocation celui qui avait prouvé une tendresse sans bornes par une docilité sans réserve.

»Dans cet espoir, je me risquais de temps en temps à lui faire pressentir le néant de notre prétendue vie d'artistes. Nous aimions et nous goûtions les arts; mais, n'étant artistes créateurs ni l'un ni l'autre, nous ne devions pas prétendre à cette suite éternelle de jugements et de comparaisons qui fait du rôle de dilettante, quand il est exclusif, une vie blasée, hargneuse ou sceptique. Les créations de l'art sont stimulantes; c'est là leur magnifique bienfait. En élevant l'âme, elles lui communiquent une sainte émulation, et je ne crois pas beaucoup aux véritables ravissements des admirateurs systématiquement improductifs. Je ne parlais pas encore de me soustraire au doux far niente où ma femme se délectait, mais je tentais d'amener en elle-même une conclusion à son usage.

»Elle était assez bien douée, et, d'ailleurs, assez frottée de musique, de peinture et de poésie, depuis son enfance, pour avoir le désir et le besoin de consacrer ses loisirs à quelque étude. Si elle était idolâtre de mélodies, de couleurs ou d'images, n'était-elle pas assez jeune, assez libre, assez encouragée par ma tendresse, pour vouloir sinon créer, du moins pratiquer à son tour? Qu'elle eût un goût déterminé, ne fût-ce qu'un seul, une occupation favorite, et je la voyais sauvée de ses chimères. Je comprenais le but de son besoin de vivre dans une atmosphère échauffée et comme parfumée d'art et de littérature; elle y devenait l'abeille qui fait son miel après avoir couru de fleur en fleur: autrement, elle n'était ni satisfaite ni émue réellement, sa vie n'étant ni active ni reposée. Elle voulait voir et toucher les aliments nutritifs par pure convoitise d'enfant malade; mais, privée de force et d'appétit, elle ne se nourrissait pas.

»Elle fit d'abord la sourde oreille, et me présenta enfin un jour des raisonnements assez spécieux, et qui paraissaient désintéressés.

»—Il ne s'agit pas de moi, disait-elle, ne vous en inquiétez pas. Je suis une nature engourdie, peu pressée d'éclore à la vie comme vous l'entendez. Je ressemble à ces bancs de corail dont vous m'avez parlé, qui adhèrent tranquillement à leur rocher. Mon rocher, à moi, mon abri, mon port, c'est vous! Mais, hélas! voilà que vous voulez changer toutes les conditions de notre commune existence! Eh bien, soit; mais ne vous pressez pas tant; vous avez encore beaucoup à gagner dans la prétendue oisiveté où je vous retiens. Vous êtes destiné certainement à écrire sur les sciences, ne fût-ce que pour rendre compte de vos découvertes au jour le jour; vous aurez le fond, mais aurez-vous la forme, et croyez-vous que la science ne serait pas plus répandue, si une démonstration facile, une expression agréable et colorée, la rendaient plus accessible aux artistes? Je vois bien votre entêtement: vous voulez être positif et ne travailler que pour vos pareils. Vous prétendez, je m'en souviens, qu'un véritable savant doit aller au fait, écrire en latin, afin d'être à la portée de tous les érudits de l'Europe, et laisser à des esprits d'un ordre moins élevé, à des traducteurs, à des vulgarisateurs, le soin d'éclaircir et de répandre ses majestueuses énigmes. Cela est d'un paresseux et d'un égoïste, permettez-moi de vous le dire. Vous qui prétendez qu'il y a du temps pour tout, et qu'il ne s'agit que de savoir l'employer avec méthode, vous devriez vous perfectionner comme orateur ou comme écrivain, ne pas tant dédaigner les succès de salon, étudier, dans la vie que nous menons, l'art de bien dire et d'embellir la science par le sentiment de toutes les beautés. Alors vous seriez le génie complet, le dieu que je rêve en vous malgré vous-même, et moi, pauvre femme, je pourrais ne pas vivre à sept mille mètres au-dessous de votre niveau, comprendre vos travaux, en jouir, et en profiter par conséquent. Voyons, devons-nous rester isolés en nous tenant la main? Votre amour veut-il faire une part pour vous et une pour moi dans cette vie que nous devons traverser ensemble?

»—Ma chère bien-aimée, lui disais-je, votre thèse est excellente et porte sa réponse avec elle. Je vous donne mille fois raison. Il me faut un bon instrument pour célébrer la nature; mais voici l'instrument prêt et accordé, il ne peut pas rester plus longtemps muet. Tout ce que vous me dites de tendre et de charmant sur le plaisir que vous aurez à l'entendre me donne une impatience généreuse de le faire parler; mais les sujets ne s'improvisent pas dans la science: s'ils éclatent parfois comme la lumière dans les découvertes, c'est par des faits qu'il faut bien posément et bien consciencieusement constater avant de s'y fier, ou par des idées résultats d'une logique méditative devant laquelle les faits ne plient pas toujours spontanément. Tout cela demande, non pas des heures et des jours, comme pour faire un roman, mais des mois, des années; encore n'est-on jamais sûr de ne pas être amené à reconnaître qu'on s'est trompé, et qu'on aurait perdu son temps et sa vie sans cette compensation, presque infaillible dans les études naturelles, d'avoir fait d'autres découvertes à côté et parfois en travers de celle que l'on poursuivait. Le temps suffit à tout, me faites-vous dire. Peut-être, mais à la condition de n'en plus perdre, et ce n'est pas dans notre vie errante, entrecoupée de mille distractions imprévues, que je peux mettre les heures à profit.

»—Ah! nous y voilà! s'écria ma femme avec impétuosité. Vous voulez me quitter, voyager seul dans des pays impossibles!

»—Non, certes; je travaillerai près de vous, je renoncerai à de certaines constatations qu'il faudrait aller chercher trop loin; mais vous me ferez aussi quelques sacrifices: nous verrons moins d'oisifs, nous nous fixerons quelque part pour un temps donné. Ce sera où vous voudrez, et, si vous vous y déplaisez, nous essayerons un autre milieu; mais, de temps en temps, vous me permettrez une phase de travail sédentaire…

»—Oui, oui! reprit-elle, vous voulez vivre pour vous seul, vous avez assez vécu pour moi. Je comprends: l'amour est assouvi, fini par conséquent!

»Rien ne put la faire revenir de cette prévention que l'étude était sa rivale, et que l'amour n'était possible qu'avec l'oisiveté.

»—Aimer est tout, disait-elle, et celui qui aime n'a pas le temps de s'occuper d'autre chose. Pendant que l'époux s'enivre des merveilles de la science, l'épouse languit et meurt. C'est le sort qui m'attend, et, puisque je vous suis un fardeau, je ferais aussi bien de mourir tout de suite.

»Mes réponses ne servirent qu'à l'exaspérer. J'essayai d'invoquer le dévouement à mon avenir dont elle avait parlé d'abord. Elle jeta ce léger masque dont elle avait essayé de couvrir son ardente personnalité.

»—Je mentais, oui, je mentais! s'écria-t-elle. Votre avenir existe-t-il donc en dehors du mien? Pouvez-vous et devez-vous oublier qu'en prenant ma vie tout entière, vous m'avez donné la vôtre? Est-ce tenir parole que de me condamner à l'intolérable ennui de la solitude?

»L'ennui! c'était là sa plaie et son effroi. C'est là ce que j'aurais voulu guérir en lui persuadant de devenir artiste, puisqu'elle avait un vif éloignement pour les sciences. Elle prétendit que je méprisais les arts et les artistes, et que je voulais la reléguer au plus bas étage dans mon opinion. C'était me faire injure et me reléguer moi-même au rang des idiots. Je voulus lui prouver que la recherche du beau ne se divise pas en études rivales et en manifestations d'antagonisme, que Rossini et Newton, Mozart et Shakspeare, Rubens et Leibnitz, et Michel-Ange et Molière, et tous les vrais génies, avaient marché aussi droit les uns que les autres vers l'éternelle lumière où se complète l'harmonie des sublimes inspirations. Elle me railla et proclama la haine du travail comme un droit sacré de sa nature et de sa position.

»—On ne m'a pas appris à travailler, dit-elle, et je ne me suis pas mariée en promettant de me remettre à l'a b c des choses. Ce que je sais, je l'ai appris par intuition, par des lectures sans ordre et sans but. Je suis une femme: ma destinée est d'aimer mon mari et d'élever des enfants. Il est fort étrange que ce soit mon mari qui me conseille de songer à quelque chose de mieux.

»—Alors, lui répondis-je avec un peu d'impatience, aimez votre mari en lui permettant de conserver sa propre estime; élevez votre fils et ne compromettez pas votre santé, l'avenir d'une maternité nouvelle, en vivant sans règle, sans but, sans repos, sans domicile, et sans vouloir connaître cet a b c des choses que votre devoir sera d'enseigner à vos enfants. Si vous ne pouvez vous résoudre à la vie des femmes ordinaires sans périr d'ennui, vous n'êtes donc pas une femme ordinaire, et je vous conseillais une étude quelconque pour vous rattacher à votre intérieur, que le caprice et l'imprévu de votre existence actuelle ne sont pas faits pour rendre digne de vous et de moi.

»Et, comme elle s'emportait, je crus devoir lui dire encore:

»—Tenez, ma pauvre chère enfant, vous êtes dévorée par votre imagination, et vous dévorez tout autour de vous. Si vous continuez ainsi, vous arriverez à absorber en vous toute la vie des autres sans leur rien donner en échange, pas une lumière, pas une douceur vraie, pas une consolation durable. On vous a appris le métier d'idole, et vous auriez voulu me l'enseigner aussi; mais les idoles ne sont bonnes à rien. On a beau les parer et les implorer, elles ne fécondent rien et ne sauvent personne. Ouvrez les yeux, voyez le néant où vous laissez flotter une intelligence exquise, l'orage continuel par lequel vous laissez flétrir même votre incomparable beauté, la souffrance que vous imposez sans remords à toutes mes aspirations d'homme honnête et laborieux, l'abandon de toutes choses autour de nous…, à commencer par notre plus cher trésor, par notre enfant, que vous dévorez de caresses, et dont vous étouffez d'avance les instincts généreux et forts en vous soumettant à ses plus nuisibles fantaisies. Vous êtes une femme charmante que le monde admire et entraîne; mais, jusqu'ici, vous n'êtes ni une épouse dévouée, ni une mère intelligente. Prenez-y garde et réfléchissez!

»Au lieu de réfléchir, elle voulut se tuer. Des heures et des jours se passèrent en misérables discussions où toute ma patience, toute ma tendresse, toute ma raison et toute ma pitié vinrent se briser devant une invincible vanité blessée et à jamais saignante.

»Oui, voilà le vice de cette organisation si séduisante. L'orgueil est immense et jette comme une paralysie de stupidité sur le raisonnement. Il est aussi impossible à ma femme de suivre une déduction élémentaire, même dans la logique de ses propres sentiments, qu'il le serait à un oiseau de soulever une montagne. Et cela, j'en avais deviné, j'en ai constaté la cause: c'est cette sorte d'athéisme qui la dessèche. Elle vit aujourd'hui dans les églises, elle essaye de croire aux miracles, elle ne croit réellement à rien. Pour croire, il faut réfléchir, elle ne pense même pas. Elle invente et divague, elle s'admire et se déteste, elle construit dans son cerveau des édifices bizarres qu'elle se hâte de détruire: elle parle sans cesse du beau, elle n'en a pas la moindre notion, elle ne le sent pas, elle ne sait pas seulement qu'il existe. Elle babille admirablement sur l'amour, elle ne l'a jamais connu et ne le connaîtra jamais. Elle ne se dévouera à personne, et elle pourra cependant se donner la mort pour faire croire qu'elle aime; car il lui faut ce jeu, ce drame, cette tragi-comédie de la passion qui l'émeut sur la scène et qu'elle voudrait réaliser dans son boudoir. Despote blasé, elle s'ennuie de la soumission, et la résistance l'exaspère. Froide de coeur et ardente d'imagination, elle ne trouve jamais d'expression assez forte pour peindre ses délires et ses extases d'amour, et, quand elle accorde un baiser, c'est en détournant sa tête épuisée, et en pensant déjà à autre chose.

»Tu la connais maintenant. Ne la prends pas en dédain, mais plains-la. C'était une fleur du ciel qu'une détestable éducation a fait avorter en serre chaude. On a développé la vanité et fait naître la sensibilité maladive. On ne lui a pas montré une seule fois le soleil. On ne lui a pas appris à admirer quelque chose à travers la cloche de verre de sa plate-bande. Elle s'est persuadé qu'elle était l'objet admirable par excellence, et qu'une femme ne devait contempler l'univers que dans son propre miroir. Ne cherchant jamais son idéal hors d'elle, ne voyant au-dessus d'elle-même ni Dieu, ni les idées, ni les arts, ni les hommes, ni les choses, elle s'est dit qu'elle était belle, et que sa destinée était d'être servie à genoux, que tout lui devait tout, et qu'à rien elle ne devait rien. Elle n'est jamais sortie de là, bien qu'elle ait des paroles qui pourraient énerver la volonté la mieux trempée. Elle a vécu repliée sur elle-même, ne croyant qu'à sa beauté, dédaignant son âme, la niant à l'occasion, doutant de son propre coeur, l'interrogeant et le déchirant avec ses ongles pour le ranimer et le sentir battre, faisant passer le monde devant elle pour qu'il s'efforçât de la distraire, mais ne s'amusant de rien, et murant sa coquille plutôt que de respirer l'air que respirent les autres.

»Avec cela, elle est bonne, en ce sens qu'elle est désintéressée, libérale, et qu'elle plaint les malheureux en leur jetant sa bourse par là fenêtre. Elle est loyale d'intentions et croit ne jamais mentir, parce qu'à force de se mentir à elle-même elle a perdu la notion du vrai. Elle est chaste et digne dans sa conduite, du moins elle l'a été longtemps; douce dans le fait, trop molle et trop fière pour la vengeance préméditée, elle ne tue qu'avec ses paroles, sauf à les oublier ou à les retirer le lendemain.

»Il m'a fallu bien des jours passés à me débattre contre son prestige pour la connaître ainsi. Elle à été longtemps un problème que je ne pouvais résoudre, parce que je ne pouvais me résigner à voir le côté infirme et incurable de son âme. Je crois avoir tout tenté pour la guérir ou la modifier: j'ai échoué, et j'ai demandé à Dieu la force d'accepter sans colère et sans blasphème la plus affreuse, la plus amère de toutes les déceptions.

»Une seconde grossesse m'avait rendu de nouveau son esclave. Sa délivrance fut la mienne, car il se passa alors dans notre intérieur des choses véritablement douloureuses et intolérables pour moi. Notre second fils était chétif et sans beauté. Elle m'en fit un reproche; elle prétendit que celui-ci était né de mon mépris et de mon aversion pour elle, qu'il lui ressemblait en laid, qu'il était sa caricature, et que c'est ainsi que je l'avais vue en la rendant mère pour la seconde fois.

»Les excentricités d'Alida ne sont pas de celles qu'on peut reprendre avec gaieté et traiter d'enfantillages. Toute contradiction de ce genre l'offense au dernier point. Je lui répondis que, si l'enfant avait souffert dans son sein, c'est parce qu'elle avait douté de moi et de tout: il était le fruit de son scepticisme; mais il y avait encore du remède. La beauté d'un homme, c'est la santé, et il fallait fortifier le pauvre petit être par des soins assidus et intelligents. Il fallait suivre aussi d'un oeil attentif le développement de son âme, et ne jamais la froisser par la pensée qu'il pût être moins aimé et moins agréable à voir que son frère.

»Hélas! je prononçais l'arrêt de cet enfant en essayant de le sauver. Alida a l'esprit très-faible; elle se crut coupable envers son fils avant de l'être, elle le devint par la peur de ne pouvoir échapper à la fatalité. Ainsi tous mes efforts aggravaient son mal, et, de toutes mes paroles, elle tirait un sens funeste. Elle s'acharnait à constater qu'elle n'aimait pas le pauvre Paul, que je le lui avais prédit, qu'elle ne pouvait conjurer cette destinée, qu'elle frissonnait en voulant caresser cette horrible créature, sa malédiction, son châtiment et le mien. Que sais-je! Je la crus folle, je la promenai encore et j'éloignai l'enfant; mais elle se fit des reproches, l'instinct maternel parla plus haut que les préventions, ou bien l'orgueil de la femme se révolta. Elle voulut en finir avec l'espérance, ce fut son mot. Cela signifiait que, n'étant plus aimée de moi, elle renonçait à me retenir à ses côtés. Elle me demanda de lui faire arranger Valvèdre, qu'elle avait vu un jour en passant, et qu'elle avait déclaré triste et vulgaire. Elle voulait vivre maintenant là avec mes soeurs, qui s'y étaient fixées. Je l'y conduisis, je fis du petit manoir une riche résidence, et je m'y établis avec elle.

»Mon ami, tu le comprends maintenant, il n'y avait plus d'enthousiasme, plus d'espoir, plus d'illusions, plus de flamme dans mon affection pour elle; mais l'amitié fidèle, un dévouement toujours entier, un grand respect de ma parole et de ma dignité, une compassion paternelle pour cette faible et violente nature, un amour immense pour mes enfants avec une tendresse plus raffinée peut-être pour celui que ma femme n'aimait pas, c'en était bien assez pour me retenir à Valvèdre. J'y passai une année qui ne fut pas perdue pour ma jeune soeur et pour mes fils. Je donnai à Paule une direction d'idées et de goûts qu'elle a religieusement suivie. J'enseignai à ma soeur aînée la science des mères, que ma femme n'avait pas et ne voulait pas acquérir. Je travaillais aussi pour mon compte, et, triste comme un homme qui a perdu la moitié de son âme, je m'attachais à sauver le reste, à ne pas souffrir en égoïste, à servir l'humanité dans la mesure de mes forces en me dévouant au progrès des connaissances humaines, et ma famille, en l'abritant sous la tendresse profonde et sous l'apparente sérénité du père de famille.

»Tout alla bien autour de moi, excepté ma femme, que l'ennui consumait, et qui, se refusant à mon affection toujours loyale, se plaisait à se proclamer veuve et déshéritée de tout bonheur. Un jour, je m'aperçus qu'elle me haïssait, et je me renfermai dans le rôle d'ami sans rancune et sans susceptibilité, le seul rôle qui pût dès lors me convenir. Un autre jour, je découvris qu'elle aimait ou croyait aimer un homme indigne d'elle. Je l'éclairai sans lui laisser soupçonner que j'eusse constaté son déplorable engouement. Elle fut effrayée, humiliée; elle rompit brusquement avec sa chimère, mais elle ne me sut aucun gré de ma délicatesse. Loin de là, elle fut offensée de mon apparente confiance en elle. Elle eût été consolée de son mécompte en me voyant jaloux. Indignée de ne pouvoir plus me faire souffrir ou de ne pas réussir à me le faire avouer, elle chercha d'autres distractions d'esprit. Elle s'éprit tour à tour de plusieurs hommes à qui elle ne s'abandonna pas plus qu'au premier, mais dont les soins, même à distance, chatouillaient sa vanité. Elle entretint beaucoup de correspondances avec des adorateurs plus ou moins avouables; elle se plut à enflammer leur imagination et la sienne propre en de feintes amitiés, où elle porta une immense coquetterie. Je sus tout. On peut me trahir, mais il est plus difficile de me tromper. Je constatai qu'elle respectait nos liens à sa manière, et que mon intervention dans cette manière d'entendre le devoir et le sentiment ne servirait qu'à lui faire prendre quelque parti fâcheux et contracter des liens plus compromettants qu'elle ne le souhaitait elle-même. J'étudiai et je pratiquai systématiquement la prudence. Je fis le sourd et l'aveugle. Elle me traita de savant dans toute l'acception du mot, elle me méprisa presque…, et je me laissai mépriser! N'avais-je pas juré à mon premier enfant, dès le sein de sa mère, que cette mère ne souffrirait jamais par ma faute?

»Tu sais, mon cher Henri, comme j'ai vécu depuis six ans que nous sommes intimement liés. Je n'avais qu'un refuge, l'étude, et, devinant le vide de mon intérieur, tu t'es étonné quelquefois de me voir sacrifier la pensée des longs voyages à la crainte de paraître abandonner ma femme. Tu comprends aujourd'hui que ce qui m'a retenu ou ramené près d'elle après de médiocres absences, c'est le besoin de m'assurer d'abord que ma soeur gouvernait mes enfants selon mon coeur et selon mon esprit, ensuite la volonté d'ôter tout prétexte à quelque scandale dans ma maison. Je ne pouvais plus espérer ni désirer l'amour, l'amitié même m'était refusée; mais je voulais que cette terrible imagination de femme connût ou pressentît un frein, tant que mes enfants et ma jeune soeur vivraient auprès d'elle. Je n'ai jamais entravé sa liberté au dehors, et je dois dire qu'elle n'en a point abusé ostensiblement. Elle m'a haï pour cette froide pression exercée sur elle, et que son orgueil ne pouvait attribuer à la jalousie; mais elle a fini par m'estimer un peu… dans ses heures de lucidité!

»A présent, mes enfants sont ici, ma jeune soeur t'appartient, ma soeur aînée est heureuse et vit près de vous, ma femme est libre!

Valvèdre s'arrêta. J'ignore ce qu'Obernay lui répondit. Arraché un instant à l'attention violente avec laquelle j'avais écouté, je m'aperçus de la présence d'Alida. Elle était derrière moi, tenant ma lettre ouverte, que son mari avait lue. Elle venait m'annoncer l'événement et m'engager à fuir; mais, enchaînée par ce que nous venions d'entendre, elle ne songeait plus qu'à écouter son arrêt.

Je voulus l'emmener. Elle me fit signe qu'elle resterait jusqu'au bout. J'étais si accablé de tout ce qui venait d'être dit, que je ne me sentis pas la force de prendre sa main et de la rassurer par une muette caresse. Nous restâmes donc à écouter, mornes comme deux coupables qui attendent leur condamnation.

Quand les paroles qui se disaient de l'autre côté du mur et qui échappèrent un instant à ma préoccupation reprirent un sens pour moi, j'entendis Obernay plaider jusqu'à un certain point la cause de madame de Valvèdre.

—Elle ne me paraît, disait-il, que très à plaindre. Elle ne vous a jamais compris et ne se comprend pas davantage elle-même. C'est bien assez pour que vous ne puissiez plus vous donner du bonheur l'un à l'autre; mais, puisqu'au milieu des égarements de son cerveau elle est restée chaste, je trouverais trop sévère de restreindre ou de contraindre ses relations avec ses enfants. Mon père, j'en suis certain, aurait une extrême répugnance à jouer ce rôle vis-à-vis d'elle, et je ne répondrais même pas qu'il y consentît, quel que soit son dévouement pour vous.

—Il me suffira de m'expliquer, répondit Valvèdre, pour que tu comprennes mes craintes. La personne dont nous parlons est en ce moment violemment éprise d'un jeune homme qui n'a pas plus de caractère et de raison qu'elle. En proie à mille agitations et à mille projets qui se contredisent, il lui écrivait… dernièrement…, dans une lettre que j'ai trouvée sous mes pieds et qui n'était même pas cachetée, tant on se raille de ma confiance: «Si tu le veux, nous enlèverons tes fils, je travaillerai pour eux, je me ferai leur précepteur…, tout ce que tu voudras, pourvu que tu sois à moi et que rien ne nous sépare, etc.» Je sais que ce sont là des paroles, des mots, des mots! Je suis bien tranquille sur le désir sincère que cet amant enthousiaste, enfant lui-même, peut avoir de se charger des enfants d'un autre; mais leur mère peut, dans un jour de folie, prendre l'offre au sérieux, ne fût-ce que pour éprouver son dévouement! Cela se réduirait probablement à une partie de campagne. Las des marmots, on les ramènerait le soir même; mais crois-tu que ces pauvres innocents doivent être exposés à entendre, ne fût-ce qu'un jour, ces étranges dithyrambes?

—Alors, répondit Obernay, nous ferons bonne garde; mais le mieux serait que vous ne partissiez pas encore.

—Je ne partirai pas sans avoir réglé toutes choses pour le présent et l'avenir.

—L'avenir, ne vous en tourmentez pas trop! Le caprice qui menace sera bientôt passé.

—Cela n'est pas sûr, reprit Valvèdre. Jusqu'ici, elle n'avait encouragé que des hommages peu inquiétants, des gens du monde trop bien élevés pour s'exposer à des esclandres. Aujourd'hui, elle a rencontré un homme intelligent et honnête, mais très-exalté, sans expérience, et, je le crains, sans principes suffisants pour faire triompher les bons instincts, son pareil, son idéal en un mot. Si elle cache soigneusement cette intrigue, je feindrai d'y être indifférent; mais, si elle prend les partis extrêmes auxquels cet imprudent la convie, il faudra qu'il s'attende à une répression de ma part, ou qu'elle cesse de porter mon nom. Je ne veux pas qu'elle m'avilisse; mais, tant qu'elle sera ma femme, je ne souffrirai pas non plus qu'elle soit avilie par un autre homme. Voilà ma conclusion.

VIII

Quand Valvèdre et Obernay se furent éloignés et que je ne les entendis plus, je me retournai vers Alida, qui s'était toujours tenue derrière moi; je la vis à genoux sur le gazon, livide, les yeux fixes, les bras roides, évanouie, presque morte, comme le jour où je l'avais trouvée dans l'église. Les dernières paroles de Valvèdre, que dix fois j'avais été sur le point d'interrompre, m'avaient rendu mon énergie. Je portai Alida dans le casino, et, en dépit des révélations qui m'avaient brisé un instant, je la secourus et la consolai avec tendresse.

—Eh bien, le gant est jeté, lui dis-je quand elle fut en état de m'entendre, c'est à nous de le ramasser! Ce grand philosophe nous a tracé notre devoir, il me sera doux de le remplir. Écrivons-lui tout de suite nos intentions.

—Quelles intentions? quoi? répondit-elle d'un air égaré.

—N'as-tu pas compris, n'as-tu pas entendu M. de Valvèdre? Il t'a mise au défi d'être sincère, et moi, il m'a refusé la force d'être dévoué: montrons-lui que nous nous aimons plus sérieusement qu'il ne pense. Permets-moi de lui prouver que je me crois plus capable que lui de te rendre heureuse et de te garder fidèle. Voila toute la vengeance que je veux tirer de son dédain!

—Et mes enfants! s'écria-t-elle, mes enfants! qui donc les aura?

—Vous vous les partagerez.

—Ah! oui, il me donnera Paolino!

—Non, puisque c'est celui qu'il préfère.

—Cela n'est pas! Valvèdre les aime également, jamais il ne donnera ses enfants!

—Tu as pourtant des droits sur eux. Tu n'as commis aucune faute que la loi puisse atteindre?

—Non! Je le jure par mes enfants et par toi; mais ce sera un procès, un scandale, au lieu d'être une formalité que le consentement mutuel rendrait très-facile. D'ailleurs, je ne sais pas si leur loi protestante n'attribue pas les fils au mari. Je ne sais rien, je ne me suis jamais informée. Mes principes me défendent d'accepter le divorce, et je n'ai jamais cru que Valvèdre en viendrait là!

—Mais que veux-tu donc faire de tes enfants? lui dis-je, impatienté de cette exaltation maternelle qui ne se réveillait devant moi que pour me blesser. Sois donc sincère vis-à-vis de toi-même, tu n'en aimes qu'un, l'aîné, et c'est justement celui qui, sous toutes les législations, appartient au père, à moins qu'il n'y ait danger moral à le lui confier, et ce n'est point ici lé cas. D'ailleurs, de quoi te tourmentes-tu, puisqu'en restant la femme de Valvèdre, tu n'en as pas moins perdu à ses yeux le droit de les élever… et même de les promener? Le divorce ne changera donc rien à ta situation, car aucune loi humaine ne t'ôtera le droit de les voir.

—C'est vrai, dit Alida en se levant, pâle, les cheveux épars, les yeux brillants et secs. Eh bien, alors que faisons-nous?

—Tu écris à ton mari que tu demandes le divorce, et nous partons; nous attendons le temps légal après la dissolution du mariage, et tu consens à être ma femme.

—Ta femme? Mais non, c'est un crime! Je suis mariée et je suis catholique!

—Tu as cessé de l'être le jour où tu as fait un mariage protestant. D'ailleurs, tu ne crois pas en Dieu, ma belle, et ce point-là doit lever bien des scrupules d'orthodoxie.

—Ah! vous me raillez! s'écria-t-elle, vous ne parlez pas sérieusement!

—Je raille ta dévotion, c'est vrai; mais, pour le reste, je parle si sérieusement, qu'à l'instant même je t'engage ma parole d'honnête homme…

—Non! ne jure pas! C'est par orgueil, ce que tu veux faire, ce n'est pas par amour! Tu hais mon mari au point de vouloir m'épouser, voilà tout.

—Injuste coeur! Est ce donc la première fois que je t'offre ma vie?

—Si j'acceptais, dit-elle en me regardant d'un air de doute, ce serait à une condition.

—Dis! dis vite!

—Je ne veux rien accepter de M. de Valvèdre. Il est généreux, il va m'offrir la moitié de son revenu; je ne veux même pas de la pension alimentaire à laquelle j'ai droit. Il me répudie, il me dédaigne, je ne veux rien de lui! rien, rien!

—C'est justement la condition que j'allais poser aussi, m'écriai-je.
Ah! ma chère Alida! combien je te bénis de m'avoir deviné!

Il y avait plus d'esprit que de sincérité dans ces derniers mots. J'avais bien vu qu'Alida avait douté de mon désintéressement: c'était horrible qu'à chaque instant elle doutât ainsi de tout; mais, en ce moment-là, comme il y avait aussi en moi plus de fierté blessée par le mari que d'élan véritable vers la femme, j'étais résolu à ne m'offenser de rien, à la convaincre, à l'obtenir à tout prix.

—Ainsi, dit-elle, non pas vaincue encore, mais étourdie de ma résolution, tu me prendrais telle que je suis, avec mes trente ans, mon coeur déjà dépensé en partie, mon nom flétri probablement par le divorce, mes regrets du passé, mes continuelles aspirations vers mes enfants, et la misère par-dessus tout cela? Dis, tu le veux, tu le demandes?… Tu ne me trompes pas? tu ne te trompes pas toi-même?…

—Alida, lui dis-je en me mettant à ses pieds, je suis pauvre, et mes parents seront peut-être effrayés de ma résolution; mais je les connais, je suis leur unique enfant, ils n'aiment que moi au monde, et je te réponds de te faire aimer d'eux. Ils sont aussi respectables que tendres; ils sont intelligents, instruits, honorés. Je t'offre donc un nom moins aristocratique et moins célèbre que celui de Valvèdre, mais aussi pur que les plus purs… Le peu que ces chers parents possèdent, ils le partageront dès à présent avec nous, et, quant à l'avenir, je mourrai à la peine ou tu auras une existence digne de toi. Si je ne suis pas doué comme poëte, je me ferai administrateur, financier, industriel, fonctionnaire, tout ce que tu voudras que je sois. Voilà tout ce que je peux te dire de la vie positive qui nous attend et qui est la chose dont jusqu'ici tu t'es le moins préoccupée.

—Oui, certes, s'écria-t-elle; l'obscurité, la retraite, la pauvreté, la misère même, tout plutôt que la pitié de Valvèdre!… L'homme que j'ai vu si longtemps à mes pieds ne me verra jamais aux siens, pas plus pour le remercier que pour l'implorer! Mais ce n'est pas de moi, mon pauvre enfant, c'est de toi qu'il s'agit! Seras-tu heureux par moi? M'aimeras-tu à ce point de m'accepter avec l'horrible caractère et l'absurde conduite que l'on m'attribue?

—Cette conduite…, quelle qu'elle soit, je veux l'ignorer, n'en parlons jamais! Quant à ce caractère terrible…, je le connais, et je ne crois pas être en reste avec toi, puisque je suis ton pareil, comme dit M. de Valvèdre. Eh bien, nous sommes deux êtres emportés, passionnés, impossibles pour les autres, mais nécessaires l'un à l'autre comme l'éclair à la foudre. Nous nous dévorerons sur le même brasier, c'est notre vie! Séparés, nous ne serions ni plus tranquilles ni plus sages. Va! nous sommes de la race des poëtes, c'est-à-dire nés pour souffrir et pour nous consumer dans la soif d'un idéal qui n'est pas de ce monde. Nous ne le saisirons donc pas à toute heure, mais nous ne cesserons pas d'y aspirer; nous le rêverons sans cesse et nous l'étreindrons quelquefois. Que veux-tu de mieux ailleurs, âme tourmentée? Préfères-tu le néant de la désillusion ou les faciles amours de la vie mondaine, la retraite à Valvèdre ou l'équivoque existence de la femme sans mari et sans amant? Sache que je me soucie fort peu des jugements de M. de Valvèdre sur ton compte. C'est peut-être un grand homme que tu n'as pas compris; mais il ne t'a pas mieux comprise, lui qui n'a rien su faire de ton individualité, et qui a prononcé l'arrêt de son impuissance morale le jour où il a cessé de t'aimer. Que n'étais-je en face de lui et seul avec lui tout à l'heure! sais-tu ce que je lui aurais dit? «Vous ne savez rien de la femme, vous qui voulez lui tracer un rôle conforme à vos systèmes, à vos goûts et à vos habitudes. Vous ne vous faites aucune idée de la mission d'une créature exquise, et, en cela, vous êtes un pitoyable naturaliste. Vous êtes leibnitzien, je le vois de reste, et vous prétendez que la vertu consiste à concourir au perfectionnement des choses humaines par la connaissance des choses divines. Soit! vous prenez Dieu pour type absolu, et, de même qu'il produit et règle l'éternelle activité, vous voulez que l'homme crée ou ordonne sans cesse la prospérité de son milieu par un travail sans relâche. Vous vous émerveillez devant l'abeille qui fait le miel, devant la fleur qui travaille pour l'abeille; mais vous oubliez le rôle des éléments, qui, sans rien faire de logique en apparence, donnent à toutes choses la vie et l'échange de la vie. Soyez un peu moins pédant et un peu plus ingénieux! Comparez, la logique le veut, les âmes passionnées à la mer qui se soulève et au vent qui se déchaîne pour balayer l'atmosphère et maintenir l'équilibre de la planète. Comparez la femme charmante, qui ne sait que rêver et parler d'amour, à la brise qui promène, insouciante, d'un horizon à l'autre, les parfums et les effluves de la vie. Oui, cette femme, selon vous si frivole, est, selon moi, plus active et plus bienfaisante que vous. Elle porte en elle la grâce et la lumière; sa seule présence est un charme, son regard est le soleil de la poésie, son sourire est l'inspiration ou la récompense du poëte. Elle se contente d'être, et l'on vit, l'on aime autour d'elle! Tant pis pour vous si vous n'avez pas senti ce rayon pénétrer en vous et donner à votre être une puissance et des joies nouvelles!»

Je parlais sous l'inspiration du dépit. Je croyais parler à Valvèdre, et je me consolais de ma blessure en bravant la raison et la vérité. Alida fut saisie par ce qu'elle prenait pour de l'éloquence véritable. Elle se jeta dans mes bras; sensible à la louange, avide de réhabilitation, elle versa des larmes qui la soulagèrent.

—Ah! tu l'emportes, s'écria-t-elle, et, de ce moment, je suis à toi. Jusqu'à ce moment,—oh! pardonne-moi, plains-moi, tu vois bien que je suis sincère!—j'ai conservé pour Valvèdre une affection dépitée, mêlée de haine et de regret; mais, à partir d'aujourd'hui, oui, je le jure à Dieu et à toi, c'est toi seul que j'aime et à qui je veux appartenir à jamais. C'est toi le coeur généreux, l'époux sublime, l'homme de génie! Qu'est-ce que Valvèdre auprès de toi? Ah! je l'avais toujours dit, toujours cru, que les poëtes seuls savent aimer, et que seuls ils ont le sens des grandes choses! Mon mari me repousse et m'abandonne pour une faute légère après dix ans de fidélité réelle, et, toi qui me connais à peine, toi à qui je n'ai donné aucun bonheur, aucune garantie, tu me devines, tu me relèves et tu me sauves. Tiens, partons! va m'attendre à la frontière; moi, je cours embrasser mes enfants et signifier à M. de Valvèdre que j'accepte ses conditions.

Transportés de joie et d'orgueil, allégés pour le moment de toute souffrance et de toute appréhension, nous nous séparâmes après nous être entendus sur les moyens de hâter notre fuite.

Alida alla rejoindre M. de Valvèdre chez les Obernay, où, en présence d'Henri, elle devait lui parler, pendant que je quitterais le casino pour n'y jamais rentrer. Moi aussi, je voulais parler à Henri, mais non dans une auberge, car je ne devais pas laisser savoir à sa famille que je fusse resté ou revenu à Genève, et, le jour de la noce, j'avais été vu de trop de personnes de l'intimité des Obernay pour ne pas risquer d'être rencontré par quelqu'une d'entre elles. Je fis venir une voiture où je m'enfermai, et j'allai demander asile à Moserwald, qui me cacha dans son propre appartement. De là, j'écrivis un mot à Henri, qui vint me trouver presque aussitôt.

Ma soudaine présence à Genève et le ton mystérieux de mon billet étaient des indices assez frappants pour qu'il n'hésitât plus à reconnaître en moi le rival dont Valvèdre, par délicatesse, lui avait caché le nom. Aussi l'explication des faits fut-elle comme sous-entendue. Il contint du mieux qu'il put son chagrin et son blâme, et, me parlant avec une brusquerie froide:

—Tu sais sans doute, me dit-il, ce qui vient de se passer entre M. de
Valvèdre et sa femme?

—Je crois le savoir, répondis-je; mais il est très-important pour moi d'en connaître les détails, et je te prie de me les dire.

—Il n'y a pas de détails, reprit-il; madame de Valvèdre a quitté notre maison, il y a une demi-heure, en nous disant qu'une de ses amies mourante, je ne sais quelle Polonaise en voyage, la faisait demander à Vevay, et qu'elle reviendrait le plus tôt possible. Son mari n'était plus là. Elle a paru désirer le voir; mais, au moment où j'allais le chercher, elle m'a arrêté en me disant qu'elle aimait mieux écrire. Elle a écrit rapidement quelques lignes et me les a remises. Je les ai portées à Valvèdre, qui sur-le-champ est accouru pour lui parler. Elle était déjà partie seule et à pied, laissant probablement ses instructions à la Bianca, qui a été impénétrable; mais Valvèdre n'entend pas que sa femme parte ainsi sans qu'il ait eu une explication avec elle. Il la cherche. J'allais l'accompagner quand j'ai reçu ton billet. J'ai compris, j'ai pensé, je pense encore que madame de Valvèdre est ici…

—Sur l'honneur, répondis-je à Obernay en l'interrompant, elle n'y est pas!

—Oh! sois tranquille, je ne chercherai pas à la découvrir, maintenant que je te vois en possession du principal rôle dans celte triste affaire! Vous y allez si vite, que je craindrais une rencontre fâcheuse entre M. de Valvèdre et toi. Quelque sage et patient que soit un homme de sa trempe, on peut être surpris par un accès de colère. Tu as donc bien fait de ne pas te montrer. J'ai caché ta lettre à Valvèdre, et il ne s'avisera guère de te découvrir ici.

—Ah! m'écriai-je en bondissant de rage, tu crois que je me cache?

—Si tu n'avais pas cette prudence et cette dignité, reprit Henri avec autorité, tu serais conduit par un mauvais sentiment à commettre une mauvaise action!

—Oui, je le sais! Je ne veux pas inaugurer ma prise de possession par un éclat. C'est pour te parler de ces choses que j'ai voulu te voir; mais je dois te prier, quelle que soit ton opinion, de me ménager. Je ne suis pas aussi maître de moi-même que s'il s'agissait de faire une analyse botanique!

—Ni moi non plus, reprit Obernay; mais je tâcherai pourtant de ne pas perdre la tête. Pourquoi m'as-tu appelé? Parle, je t'écoute.

—Oui, je vais parler; mais je veux savoir ce que contenait le billet que madame de Valvèdre t'a fait porter à son mari. Il a dû te le montrer.

—Oui. Il contenait ceci en propres termes: «J'accepte l'ultimatum. Je pars! D'accord avec vous, je demande le divorce, et, selon vos désirs, je compte me remarier.»

—C'est bien, c'est très-bien! m'écriai-je soulagé d'une vive anxiété: j'avais craint un instant qu'Alida n'eût déjà changé d'intention et trahi les serments de l'enthousiasme.—A présent, repris-je, tu le vois, tout est consommé! Je vais enlever cette femme, et, aussitôt qu'elle sera libre devant la loi, elle sera ma femme. Tu vois que la question est nettement tranchée.

—La chose ne peut pas se passer ainsi, dit Henri froidement. Tant que le divorce n'est pas prononcé, M. de Valvèdre ne veut pas qu'elle soit compromise. Il faut qu'elle retourne à Valvèdre, ou que tu t'éloignes. C'est un peu de patience à avoir, puisque la réalisation de votre fantaisie ne peut souffrir d'empêchement. Craignez-vous déjà de vous raviser l'un ou l'autre, si vous ne brûlez pas vos vaisseaux par un coup de tête?

—Point d'épigrammes, je te prie. L'avis de M. de Valvèdre est fort raisonnable à coup sûr; mais il m'est impossible de le suivre. Il a lui-même créé l'empêchement en me gratifiant de ses dédains, de ses railleries et de ses menaces.

—Où cela? quand cela donc?

—Sous la tonnelle de ton jardin, il y a une heure.

—Ah! tu étais là? tu écoutais?

—M. de Valvèdre n'avait aucun doute à cet égard.

—Au fait… oui, je me rappelle! Il tenait à parler là. J'aurais dû deviner pourquoi. Eh bien, après? Il a parlé de son rival, non pas comme d'un homme raisonnable, ce qui eût été bien impossible, mais comme d'un honnête homme, et, ma foi…

—C'est plus que je ne mérite selon toi?

—Selon moi? Peut-être! nous verrons! Si tu te conduis en écervelé, je dirai que tu es encore trop enfant pour avoir bien compris ce que c'est que l'honneur. Que comptes-tu faire? Voyons! Te venger de ta propre folie en bravant Valvèdre, lui donner raison par conséquent?

—Je veux le braver, m'écriai-je. J'ai juré le mariage à sa femme et à ma propre conscience; donc, je tiendrai parole; mais, jusque-là, je serai son unique protecteur, parce que M. de Valvèdre a prédit que je serais dupe et que je veux le faire mentir, parce qu'il a promis de me tuer si je ne faisais pas sa volonté, et que je l'attends de pied forme pour savoir qui des deux tuera l'autre, parce qu'enfin il ne me plaît pas qu'il pense m'avoir intimidé, et que je sois homme à subir les conditions d'un mari qui abdique et qui veut jouer pourtant le beau rôle.

—Tu parles comme un fou! dit Obernay en levant les épaules. Si Valvèdre voulait avoir l'opinion pour lui, il laisserait sa femme chercher le scandale.

—Valvèdre ne craint peut-être pas tant le blâme que le ridicule!

—Et toi donc?

—C'est mon droit encore plus que le sien. Il a provoqué mon ressentiment, il devait en prévoir les conséquences.

—Alors, c'est décidé, tu enlèves?

—Oui, et avec tout le mystère possible, parce que je ne veux pas qu'Alida soit témoin d'une tragédie dont elle ne soupçonne pas l'imminence; et ce mystère, tu ne le trahiras pas, parce que tu n'as pas envie d'être le témoin de Valvèdre contre moi, ton meilleur ami.

—Mon meilleur ami? Non! tu ne le serais plus; tu peux donner ta démission, si tu persistes!

—Au prix de l'amitié, comme au prix de la vie, je persisterai; mais aussitôt que j'aurai mis Alida en sûreté, je reviendrai ici, et je me présenterai à M. de Valvèdre pour lui répéter tout ce que tu viens d'entendre et tout ce que je te charge de lui dire aussitôt que je serai parti, c'est-à-dire dans une heure.

Obernay vit que ma volonté était exaspérée, et que ses remontrances ne servaient qu'à m'irriter davantage. Il prit tout à coup son parti.

—C'est bien, dit-il. Quand tu reviendras, tu trouveras Valvèdre disposé à soutenir ta remarquable conversation, et, jusqu'à demain, il ignorera que je t'ai vu. Pars le plus tôt possible, je vais tâcher de l'aider à ne pas trouver sa femme. Adieu! Je ne te souhaite pas beaucoup de bonheur; car, si tu en pouvais goûter au milieu d'un pareil triomphe, je te mépriserais. Je compte encore sur tes réflexions et tes remords pour te ramener au respect des convenances sociales. Adieu, mon pauvre Francis! Je te laisse au bord de l'abîme. Dieu seul peut t'empêcher d'y rouler.

Il sortit. Sa voix était étouffée par des larmes qui me brisèrent le coeur. Il revint sur ses pas. Je voulus me jeter à son cou. Il me repoussa en me demandant si je persistais, et, sur ma réponse affirmative, il reprit froidement:

—Je revenais pour te dire que, si tu as besoin d'argent, j'en ai à ton service. Ce n'est pas que je ne me reproche de t'offrir les moyens de te perdre, mais j'aime mieux cela que de te laisser recourir à ce Moserwald…, qui est ton rival, tu ne l'ignores pas, je pense?

Je ne pouvais plus parler. Le sang m'étouffait d'une toux convulsive. Je lui fis signe que je n'avais besoin de rien, et il se retira sans avoir voulu me serrer la main.

Quelques instants après, j'étais en conférence avec mon hôte.

—Nephtali, lui dis-je, j'ai besoin de vingt mille francs, je vous les demande.

—Ah! enfin, s'écria-t-il avec une joie sincère, vous êtes donc mon véritable ami!

—Oui; mais écoutez. Mes parents possèdent en tout le double de cette somme, placée sous mon nom. Je n'ai pas de dettes et je suis fils unique. Tant que mes parents vivront, je ne veux pas aliéner ce capital, dont ils touchent la rente. Vous me donnerez du temps, et je vais vous faire une reconnaissance de la somme et des intérêts.

Il ne voulait pas de cette garantie. Je le forçai d'accepter, le menaçant, s'il la refusait, de m'adresser à Obernay, qui m'avait ouvert sa bourse.

—Ne suis-je donc pas assez votre obligé, lui dis-je, vous qui, pour croire à ma solvabilité, acceptez la seule preuve que je puisse vous en donner ici, ma parole?

Au bout d'un quart d'heure, j'étais avec lui dans sa voiture fermée. Nous sortions de Genève, et il me conduisait à une de ses maisons de campagne, d'où je sortis en chaise de poste pour gagner la frontière française.

J'étais fort inquiet d'Alida, qui devait m'y rejoindre dans la soirée et qui me semblait avoir quitté la maison Obernay trop précipitamment pour ne pas risquer de rencontrer quelque obstacle; mais, en arrivant au lieu du rendez-vous, je trouvai qu'elle m'avait devancé. Elle s'élança de sa voiture dans la mienne, et nous continuâmes notre route avec rapidité. Il n'y avait pas de chemins de fer en ce temps-là, et il n'était pas facile de nous atteindre. Cela n'eut pourtant pas été impossible à Valvèdre. On verra bientôt ce qui nous préserva de sa poursuite.

Paris était encore, à cette époque, l'endroit du inonde civilisé où il était le plus facile de se tenir caché. C'est là que j'installai ma compagne dans un appartement mystérieux et confortable, en attendant les événements. Je placerai ici plusieurs lettres qui me furent adressées par Moserwald poste restante. La première était de lui.

«Mon enfant, j'ai fait ce qui était convenu entre nous. J'ai écrit à M. Henri Obernay pour lui dire que je savais où vous étiez, que je vous avais donné ma parole de ne le confier à personne, mais que j'étais en mesure de vous faire parvenir n'importe quelle lettre il jugerait à propos de confier à mes soins. Dès le jour même, il a envoyé chez moi le paquet ci-inclus, que je vous transmets fidèlement.

»Vous avez passé le Rubicon comme feu César. Je ne reviendrai pas sur la dose de satisfaction, de douleur et d'inquiétude que cela me met sur l'estomac… L'estomac, c'est bien vulgaire, et on en rira sans pitié; mais il faut que j'en prenne mon parti. Le temps de la poésie est passé pour moi avec celui de l'espérance. Je m'étais pourtant senti des dispositions pendant quelques jours… Le dieu m'abandonne, et je ne vais plus songer qu'à ma santé. L'événement auquel je m'attendais et auquel je ne voulais pas croire, votre départ précipité avec elle, m'a bouleversé, et j'ai ressenti encore quelques mouvements de bile; mais cela passera, et la edition de don Quichotte que vous me faites me donnera du courage. J'entends d'ici qu'on rit encore; on me compare peut-être à Sancho! N'importe, je suis à vous (au singulier ou au pluriel), à votre service, à votre discrétion, à la vie et à la mort.

«NEPHTALI.»

La lettre incluse dans celle-ci en contenait une troisième. Les voici toutes les deux, celle d'Henri d'abord:

«J'espère qu'en lisant la lettre que je t'envoie, tu ouvriras les yeux sur ta véritable situation. Pour que tu la comprennes, il faut que tu saches comment j'ai agi à ton égard.

»Tu es bien simple si tu m'as cru disposé à transmettre à M. de V… tes offres provocatrices. Je me suis contenté de lui dire, pour sauvegarder ton honneur, qu'une tierce personne était chargée de te faire tenir tout genre de communications, et que, le jour où il jugerait à propos d'avoir une explication avec toi, j'étais chargé personnellement de t'en prévenir, enfin que, dans ce cas, tu accepterais n'importe quel rendez-vous.

»Ceci établi, je me suis permis de supposer que tu allais à Bruxelles pour t'entretenir avec tes parens sur tes projets ultérieurs. Quant à madame, j'ai fait, sans beaucoup de scrupule, un énorme mensonge. J'ai prétendu savoir qu'elle s'en allait à Valvèdre et, de là, en Italie, pour s'enfermer dans un couvent jusqu'au jour où son mari formerait le premier la demande du divorce, que, jusque-là, la tierce personne pouvait également lui faire connaître toute résolution prise à son égard.

»Il résulte de mon action que M. de Valvèdre…, qui désirait parler à madame, s'est rendu sur-le-champ à Valvèdre, où j'aimais mieux le voir, pour sa dignité et pour ma sécurité morale, que sur les traces des aimables fugitifs.

»De Valvèdre, il vient donc de m'écrire, et si, quand madame et toi aurez lu, vous persistez à méconnaître un tel caractère, je vous plains et n'envie pas votre manière de voir.

»Je ne me ferai pas ici l'avocat de la bonne cause; je regarde comme un très-grand bonheur pour mon ami de ne plus avoir dans sa vie ce lien qui lui confère la responsabilité sans la répression possible: problème insoluble où son âme se consume sans profit pour la science. Moins moral et plus positif que lui en ce qui le concerne, je fais des voeux pour que le calme et la liberté des voyages lui soient définitivement rendus. Ceci n'est pas galant, et tu vas peut-être m'en demander raison. Je n'accepterai pas la partie; mais je dois t'avertir d'une chose: c'est que, si tu persistais par hasard à demander réparation à M. de V… de l'injure qu'il t'a faite en ne te disputant pas sa femme (car c'était là ton thème), tu aurais en moi, non plus l'ami qui te plaint, mais le vengeur de l'ami que tu m'aurais fait perdre. Valvèdre est brave comme un lion; mais peut-être ne sait-il pas se battre. Moi, j'apprends,—au grand étonnement de ma femme et de ma famille, qui t'envoient mille amitiés. Braves coeurs, ils ne savent rien!»

DE M. DE V… A HENRI OBERNAY.

«Je ne l'ai pas trouvée ici; elle n'y est pas venue, et même, d'après les informations que j'ai prises le long du chemin, elle a dû suivre, pour se rendre en Italie, une tout autre direction. Mais est-elle réellement par là et a-t-elle jamais résolu sérieusement de s'enfermer dans un couvent, fût-ce pour quelques semaines?

»Quoi qu'il en soit, il ne me convient pas de la chercher davantage: j'aurais l'air de la poursuivre, et ce n'est nullement mon intention. Je souhaitais lui parler: une conversation est toujours plus concluante que des paroles écrites; mais le soin qu'elle a pris de l'éviter et de me cacher son refuge décèle des résolutions plus complètes que je ne croyais devoir lui en attribuer.

»D'après les trois mots par lesquels elle a cru suffisant de clore une existence de devoirs réciproques, je vois qu'elle craignait un éclat de ma part. C'était mal me connaître. Il me suffisait, à moi, qu'elle sût mon jugement sur son compte, ma compassion pour ses souffrances, les limites de mon indulgence pour ses fautes; mais, puisqu'elle n'en a pas jugé ainsi, il me paraît nécessaire qu'elle réfléchisse de nouveau sur ma conduite et sur celle qu'il lui convient d'adopter. Tu lui communiqueras donc ma lettre. J'ignore si, en te parlant, j'ai prononcé le mot de divorce, dont elle m'attribue la préméditation. Je suis certain de n'avoir envisagé cette éventualité que dans le cas où, foulant aux pieds l'opinion, elle me mettrait dans l'alternative ou de contraindre sa liberté, ou de la lui rendre entière. Je ne peux pas hésiter entre ces deux partis. L'esprit de la législation que j'ai reconnue en l'épousant prononce dans le sens d'une liberté réciproque, quand une incompatibilité éprouvée et constatée de part et d'autre est arrivée à compromettre la dignité du lien conjugal et l'avenir des enfants. Jamais, quoi qu'il arrive, je n'invoquerai contre celle que j'avais choisie, et que j'ai beaucoup aimée, le prétexte de son infidélité. Grâce à l'esprit de la réforme, nous ne sommes pas condamnés à nous nuire mutuellement pour nous dégager. D'autres motifs suffiraient; mais nous n'en sommes pas là, et je n'ai point encore de motifs assez évidents pour exiger qu'elle se prête à une rupture légale.

»Elle a cru pourtant, dans un moment d'irritation, me donner ce motif en m'écrivant qu'elle comptait se remarier. Je ne suis pas homme à profiter d'une heure de dépit; j'attendrai une insistance calme et réfléchie.

»Mais probablement elle tient à savoir si je désire le résultat qu'elle provoque, et si j'ai aspiré pour mon compte à la liberté de contracter un nouveau lien. Elle tient à le savoir pour rassurer sa conscience ou satisfaire sa fierté. Je lui dois donc la vérité. Je n'ai jamais eu la pensée d'un second mariage, et, si je l'avais eue, je regarderais comme une lâcheté de ne l'avoir pas sacrifiée au devoir de respecter, dans toute la limite du possible, la sincérité de mon premier serment.

»Cette limite du possible, c'est le cas où madame de V… afficherait ses nouvelles relations. C'est aussi le cas où elle me réclamerait de sang-froid, et après mûre délibération, le droit de contracter de nouveaux engagements.

»Je ne ferai donc rien pour agiter son existence actuelle et pour porter à l'extrême des résolutions que je n'ai pas le droit de croire sans appel. Je ne rechercherai et n'accepterai aucun pourparler avec la personne qui m'a offert de se présenter devant moi. Je ne prévois pas, de ce côté-là plus que de l'autre, des garanties d'association bien durable, mais je n'en serai juge qu'après un temps d'épreuve et d'attente.

»Si on ne m'appelle pas, d'ici à un mois, devant un tribunal compétent à prononcer le divorce, je m'absenterai pour un temps dont je n'ai pas à fixer le terme. A mon retour, je serai moi-même le juge de cette question délicate et grave qui nous occupe, et j'aviserai, mais sans sortir des principes de conduite que je viens d'exposer.