Je ne crois pas que beaucoup d'Européens soient entrés avant moi dans la cour d'une mosquée de Chiraz.
Notre départ était fixé à demain, mais il paraît que rien ne tient plus; le tcharvadar, après avoir mieux examiné mes bagages, déclare qu'il y en a trop et se récuse. Tout est à refaire.
Et je commence à prendre mes habitudes dans cette ville, à sortir seul, à me reconnaître dans le dédale des ruelles sombres. Là-bas, sur la place, entre la mosquée rose et les remparts croulants, au petit café où je me rends chaque soir, on ne reçoit en familier; on m'apporte «mon» kalyan, après avoir mis dans la carafe, pour en parfumer l'eau claire, des fleurs d'oranger et deux ou trois roses rouges. Je m'en reviens au logis dès que tombent ces crépuscules d'avril, tout de suite froids à cause de l'altitude, et toujours mélancoliques, malgré la joie délirante des martinets en tourbillon, dont les cris se mêlent au chant des muezzins dans l'air.
Ce soir, pendant que je chemine solitairement pour rentrer chez moi, un mince croissant de lune, dans un coin de ciel tout en nacre verte, m'apparaît là-haut entre deux faîtes de murs; la lune nouvelle, la première lune du carême persan. Je croise en route une foule inusitée de fantômes noirs au masque impénétrable, qui passent furtifs à mes côtés dans la pénombre: il faut avoir séjourné en ces villes d'islamisme sévère pour comprendre combien cela assombrit la vie de n'entrevoir jamais, jamais un visage, jamais un sourire de jeune femme ou de jeune fille... Au petit bazar d'Israël qui avoisine ma demeure, les hautes lampes à trois flammes sont déjà allumées dans les niches des marchands. Les juives, qui n'ont pas le droit de porter le petit loup blanc des musulmanes, mais qui cependant ne doivent pas montrer leur figure, referment plus hermétiquement, sur mon passage, leur voile noir; celles-là encore me resteront toutes inconnues. Et je trouve enfin ma porte, aussi sournoise, délabrée et garnie de fer que toutes celles d'alentour, pareille à tant d'autres, mais dont le heurtoir, dans l'obscurité et le silence, résonne à mes oreilles avec un bruit maintenant coutumier.
Mardi, 1er mai.
Nous étions à cheval avant la pointe de l'aube, et le soleil levant nous trouve dans les ruines d'un palais des vieux temps obscurs, parmi d'informes bas-reliefs éternisant des attitudes, des gestes, des combats, des agonies d'hommes et d'animaux disparus depuis des millénaires. C'est au pied des montagnes qui ferment au Nord la plaine de Chiraz; cela achève de crouler et de s'émietter sur une sorte de plateau aride, poudreux, brûlé de soleil; on voit qu'il y a eu de vastes colonnades et de puissantes murailles, mais tout est si effondré qu'aucun plan d'ensemble ne se démêle plus; ce qui fut construction humaine se confond avec le rocher primitif; sous l'amas des éboulis et de la poussière, on distingue encore çà et là des scènes de chasse ou de bataille, sculptées sur des pans de mur; l'ornementation des frises rappelle, en plus grossier, les monuments de Thèbes: on dirait des dessins égyptiens naïvement reproduits par des barbares. Le palais, aujourd'hui sans nom, domine une fraîche vallée où l'eau des montagnes court parmi des roseaux et des saules, et, sur l'autre bord de la petite rivière, en face de ces ruines où nous sommes, un rocher vertical se dresse, orné de figures à même la paroi: personnages coiffés de tiares, qui lèvent des bras mutilés, appellent, font d'incompréhensibles signes. Quel monarque habitait donc ici, qui a pu disparaître sans laisser de trace dans l'histoire? Je m'imaginais que ces ruines, presque inconnues, à moi signalées hier par Hadji-Abbas, dataient des Achéménides; mais ces maîtres du monde se seraient-ils contentés de si rudes et primitives demeures? Non, tout cela doit remonter à des époques plus ténébreuses. Il n'y a du reste aucune inscription nulle part, et des fouilles pourraient seules révéler le secret de ces pierres. Mais de tels débris suffisent à prouver que les plateaux de Chiraz, dès les origines, ont été un centre d'activité humaine. Au dire de mes amis chiraziens, il y aurait aussi, au cœur de certaines mosquées, de mystérieux soubassements antérieurs à toute histoire, de vénérables porphyres taillés dont personne ne sait plus l'âge; et cela semblerait indiquer que la fondation de la ville remonte bien avant l'année 695 de notre ère, date assignée par les chronologies musulmanes.
Nous avons visité ces palais en courant, et nous rentrons bride abattue, pour conférer encore avec des loueurs de chevaux, tâcher d'organiser quand même le départ.
A l'instant où les muezzins chantent la prière de midi, nous sommes de retour chez nous. Un midi plus chaud que de coutume: c'est aujourd'hui le 1er mai, et on sent l'été venir. «Allah ou Akbar!» De ma fenêtre, j'aperçois le chanteur de la mosquée voisine, dont l'aspect m'est déjà connu; un homme en robe verte et barbe grise, un peu vieux pour un muezzin, mais dont la voix mordante charme encore. Haut perché sur sa terrasse d'herbes, il se détache, non pas devant le ciel, mais devant cette muraille de montagnes cendrées qui enferme ici toutes choses. En plein soleil, la tête levée vers le zénith bleu, il jette son long cri mélancolique dans le silence et la lumière, et ses vocalises couvrent pour moi toutes celles qui s'élancent à la même heure des différents points de Chiraz. Quand il a fini, une autre voix plus éloignée, celle-ci tout à fait fraîche et enfantine, psalmodie encore, traîne quelques secondes de plus dans l'air, et puis tout se tait, et c'est la torpeur méridienne. Sur le ciel magnifique, de minces flocons blancs s'enfuient comme des oiseaux, chassés par un vent qui brûle...
Après une heure et demie de pourparlers, mon nouveau contrat de voyage, comportant deux chevaux de plus, est enfin écrit, condensé en une feuille de grimoire persan, signé et paraphé. Ce serait demain le départ, et, bien que je n'y croie guère, il faut vite aller au bazar des tapis, acheter pour la route quelques-uns de ces bissacs de Chiraz, en beau tissu de laine coloriée, indispensables à tout voyageur qui se respecte. Dans les longues nefs semi-obscures, où des rayons de soleil, criblés par les trous de la voûte, font chatoyer çà et là quelque tapis de prière aux nuances de colibri, rencontré Hadji-Abbas avec deux ou trois notables; on s'arrête pour se faire de grandes politesses; même, comme c'est le dernier jour, on fumera ensemble un kalyan d'adieu, en buvant une minuscule tasse de thé.—Et le lieu choisi pour cette fumerie, près du quartier des ciseleurs d'argent, est l'une de ces très petites places à ciel ouvert qui de loin en loin, au milieu de la ville d'oppression et d'ombre, vous réservent la surprise d'un flot de lumière et d'une fontaine jaillissante au milieu d'orangers en fleurs et de buissons de roses.
Le vizir de Chiraz, rentré enfin dans sa bonne ville, m'a fait dire ce matin qu'il me recevrait aujourd'hui même, deux heures avant le coucher du soleil, ce qui signifie vers cinq heures du soir. Il habite très loin de chez moi, dans un quartier de dignitaires. Au milieu d'un long mur gris, l'ogive qui sert de première entrée à son palais est gardée par beaucoup de soldats et de domestiques, assis sur des bancs que recouvrent des tapis. D'abord un jardin, avec des allées d'orangers. Au fond, une demeure entièrement revêtue de faïence: grands panneaux à personnages de toutes couleurs, alternant avec des panneaux plus petits qui représentent des buissons de roses. Des gardes, des serviteurs de toute classe, en haut bonnet d'astrakan noir, encombrent la porte de la belle maison d'émail, et une quantité extraordinaire de babouches traînent sur le pavage des vestibules, qui est en carreaux de faïence représentant des bouquets de roses, toujours des roses. Un salon voûté en stalactites de grotte, des divans de brocart rouge, et par terre des tapis fins comme du velours. Quand j'ai pris place à côté de l'aimable vizir, on apporte pour chacun de nous un kalyan comme pour Aladin, tout en or ciselé, et un sorbet à la neige, dans un verre en or qui pose sur une petite table en mosaïque de Chiraz. De nombreux personnages arrivent ensuite, qui saluent sans mot dire et forment cercle, accroupis sur leurs talons. L'étiquette orientale exige que la visite soit un peu longue, et il n'y a pas à s'en plaindre quand l'hôte est, comme celui-ci, intelligent et distingué. On cause de l'Inde, que je viens de quitter; le vizir m'interroge sur la famine, qui le révolte, et sur la peste, dont le voisinage l'inquiète.—«Est-il vrai, me demande-t-il, que les Anglais aient sournoisement envoyé des pesteux en Arabie pour y propager la contagion?»—Là, je ne sais quoi répondre; c'était la rumeur courante à Mascate lorsque j'y suis passé, mais l'accusation est bien excessive. Il déplore ensuite l'effacement progressif de l'influence française dans le golfe Persique, où ne paraît presque plus notre pavillon. Et rien n'atteste plus péniblement pour moi notre décadence aux yeux des étrangers que l'air de commisération avec lequel il me demande: «Avez-vous encore un consul à Mascate?»
En ce qui concerne la continuation de ma route vers Ispahan, le vizir est tout disposé à me donner des cavaliers d'escorte; mais seront-ils dès demain prêts au départ, Allah seul pourrait le dire...
Le soir, de longs cris répondent au chant des muezzins, de puissantes clameurs humaines, parties d'en dessous, de l'ombre des mosquées. Le carême est commencé et l'exaltation religieuse ira croissant, jusqu'au jour du grand délire final, où l'on se meurtrira la poitrine et où l'on s'entaillera le crâne. Depuis que le babisme, clandestin et persécuté, envahit la Perse, il y a recrudescence de fanatisme chez ceux qui sont restés musulmans chiites, et surtout chez ceux qui feignent de l'être encore.
Cependant c'est peut-être mon dernier soir de Chiraz, et je sors seul à nuit close, contre l'avis de mes prudents serviteurs. L'enfermement et la tristesse de ma maison, à la fin, m'énervent, et la fantaisie me vient d'aller demander «mon» kalyan, là-bas, au petit café en dehors des murs, devant la mosquée aux faïences roses.
L'aspect de ce lieu, que je n'avais jamais vu aux lanternes, dès le premier abord me déconcerte. Il est bondé de monde, gens du peuple ou de la campagne, assis à tout touche. A peine puis-je trouver place près de la porte, au coin d'un banc, à côté d'un habitué qui, en temps ordinaire, me faisait beaucoup d'accueil, mais qui, cette fois, répond tout juste à mon bonsoir. Au milieu de l'assemblée, un vieux derviche au regard d'illuminé est debout qui parle, qui prêche d'abondance, avec des gestes outrés, mais quelquefois superbes. Personne ne fume, personne ne boit; on écoute, en soulignant d'une rumeur gémissante certains passages plus touchants ou plus terribles. Et, de temps à autre, des cris poussés par des centaines de voix viennent à nous de la mosquée proche. Le vieillard, évidemment, conte les douleurs et la mort de ce Hussein[2], dont il redit le nom sans cesse: c'est comme si chez nous un prêtre contait la Passion du Christ.
Et, tout à coup, mon voisin, mon ami de la veille, à voix basse, dédaignant presque de tourner la tête vers moi, me dit en langue turque: «Va-t'en!»
«Va-t'en!» Il serait ridicule et lamentable de persister; ces gens, d'ailleurs, ont bien le droit de ne vouloir point d'infidèle à leur pieuse veillée.
Donc, je m'en vais. Me revoici dans le silence et la nuit noire, au milieu des vieux remparts éboulés et dans le labyrinthe des ruelles voûtées. Attentif, comme le petit Poucet en forêt, aux points de repère que j'ai pris pour éviter les oubliettes béantes sous mes pas, pour tourner quand il faut aux carrefours des couloirs, je m'en vais lentement, les bras étendus à la manière des aveugles, ne percevant d'autres indices de vie sur mon chemin que des fuites prudentes de chats en maraude.
Et jamais encore, dans un pays d'Islam, je n'avais eu le sentiment d'être si étranger et si seul.
Mercredi, 2 mai.
Il semble vraiment que ce sera aujourd'hui, le départ; cela paraît s'organiser pour tout de bon, cela prend dès le matin un air réel. A midi, les deux cavaliers fournis par le gouverneur entrent se présenter à moi, tandis que leurs chevaux, attachés au frappoir de ma porte, font tapage dans la rue. Et, à une heure, nos bagages, après avoir traversé à dos de juifs le petit bazar du quartier, se hissent et s'attachent sur la croupe des bêtes de charge.
C'est à n'en plus douter: voici que l'on apprête nos chevaux. Il y a beaucoup de monde assemblé pour assister à notre départ, devant ces murailles de brique et ces éboulis de terre qui sont l'enceinte de Chiraz. Il y a aussi affluence de mendiants, qui nous offrent des petits bouquets de roses, avec leurs souhaits de bon voyage.
A deux heures, nous sortons de la ville par ce passage que l'on appelle «route d'Ispahan,» et qui, en effet, pendant la première demi-lieue, ressemble assez à une large route; mais, après les longs faubourgs, les mosquées, les jardins, les cimetières, ce n'est plus rien, que l'habituel réseau de sentes tracé par le passage des caravanes.
Nous nous acheminons vers une percée, une sortie dans la chaîne des sommets qui entourent le haut plateau de Chiraz, et, à une lieue à peine des murs, du côté du Nord, nous voici déjà rendus aux steppes désolés, hors de la zone verte, hors de l'oasis où la ville sommeille.
Une porte monumentale, construite il y a un siècle par le vizir de Chiraz, est à l'entrée du défilé: une sorte d'arc de triomphe qui s'ouvre sur les solitudes, sur le chaos des pierres, les horreurs de la montagne. Avant de nous engager là, nous faisons halte pour regarder en arrière, dire adieu à cette ville qui va disparaître pour jamais... Et sous quel aspect idéal et charmeur elle se montre à nous une dernière fois!... De nulle part, jusqu'à cette soirée, nous ne l'avions ainsi vue d'ensemble, dans le recul favorable aux enchantements de la lumière. Comme on la dirait agrandie et devenue étrange! Ses milliers de maisons de terre, de murailles de terre, toutes choses aux contours mous et presque sans formes, se mêlent, s'étagent, se fondent en un groupe imprécis, d'une même nuance grise finement rosée, d'une même teinte nuage de matin. Et, au-dessus de tout cela, les dômes des inapprochables mosquées resplendissent très nets, brillent au soleil comme des joyaux; leurs faïences bleues, leurs faïences vertes,—dont l'éclat ne s'imite plus de nos jours,—sont à cette heure en pleine gloire; avec leurs contours renflés, leurs silhouettes rondes, ils ressemblent à des œufs géants, les uns en turquoise vive, les autres en turquoise mourante, qui seraient posés sur on ne sait quoi de chimérique, sur on ne sait quelle vague ébauche de grande cité, moulée dans une argile couleur tourterelle...
A une descente brusque du chemin, cela s'évanouit sans retour, et, le défilé franchi, nous voici de nouveau seuls, dans le monde tourmenté des pierres. Huit hommes et huit chevaux, c'est tout mon cortège, et il paraît bien peu de chose, perdu à présent au milieu des sites immenses et vides... Des pierres, des pierres à l'infini. Sur ces étendues désertes, déployées à deux mille mètres de haut, on voit passer les ombres de quelques petits nuages voyageurs qui se hâtent de traverser le ciel. Les sommets d'alentour, où aucune herbe n'a pu prendre, sont tels encore que les laissa jadis quelque suprême tempête géologique; leurs différentes couches, bouleversées, soulevées en cyclone du temps des grandes ébullitions minérales, se dessinent partout, dans ces poses convulsives qui furent celles de la dernière fois, et qu'elles conserveront sans doute jusqu'à la fin des âges.
Notre marche est lente et difficile; il faut à tout instant mettre pied à terre et prendre les chevaux par la bride, dans les descentes trop raides ou sur les éboulis trop dangereux.
Le soir, une nouvelle petite oasis, là-bas, bien isolée dans ce royaume des pierres, dessine la ligne verte de ses prairies; elle alimente un village dont les maisonnettes en terre se tiennent collées à la base d'un rocher majestueux et ressemblent dans le lointain à d'humbles nids d'hirondelles. C'est Zargoun, où nous passerons la nuit. Nous mettons en émoi son tout petit bazar, que nous traversons au crépuscule. Les chambres de son caravansérail ont les murs crevés, et le plafond tapissé de chauves-souris; nous nous endormons là, dans un air très frais qui passe sur nous, et bercés par le concert nocturne des grenouilles qui pullulent sous les herbages de cette plaine suspendue.
Jeudi, 3 mai.
Notre manière de voyager est définitivement changée, depuis que le soleil n'est plus mortel comme en bas. Jusqu'à Ispahan, nous ferons chaque jour deux marches, de quatre ou cinq heures l'une, séparées par un repos à midi dans quelque caravansérail du chemin. Donc, il faut se lever tôt, et le soleil n'est pas encore sur l'horizon quand on nous éveille ce matin à Zargoun.
Première image de cette journée, prise du haut de l'inévitable petite terrasse, au sortir du gîte en terre battue, dans la fraîcheur de l'aube. D'abord, au premier plan, la cour du caravansérail, toute de terre et de poussière; mes chevaux, au milieu; le long des murs, mes gens, et d'autres qui passaient, fument le kalyan et prennent le thé du matin, étendus sur une profusion de tapis, de couvertures, de bissacs,—toutes inusables choses, en laine rudement tissée, qui sont le grand luxe de ce pays. Au delà commence la plaine unie de l'oasis, au delà s'étendent les champs de pavots blancs, qui, d'un côté, vont se perdre à l'infini, de l'autre, viennent mourir devant une chaîne de sommets rocheux aux grands aspects terribles. Comme ils ont l'air virginal et pur, dans leur blancheur au lever du jour, tous ces pavots,—qui sont destinés pourtant à composer un poison subtil, vendu très cher pour les fumeries d'Extrême-Orient!... Pas d'arbres nulle part; mais une mer de fleurs blanches, qui, dirait-on, s'est avancée comme pour former un golfe, entre des rives de montagnes énormes et chaotiques. Et des vapeurs d'aube, des vapeurs d'un violet diaphane traînent sur les lointains, embrouillent l'horizon libre, du côté où le soleil va surgir, confondent là-bas ces nappes uniformément fleuries, ces champs étranges, avec le ciel.
Maintenant le soleil monte; ce qui restait d'ombre nocturne fuit peu à peu devant lui sur les champs de fleurs, comme un voile de gaze brune qui s'enroulerait lentement. Et des jeunes filles sortent en troupe du village, pour quelques travaux de la campagne, s'en vont par les petits sentiers, joyeuses, avec des rires, enfouies dans les pavots blancs jusqu'à la ceinture.
C'est l'heure aussi pour nous de partir. Allons-nous-en, par les mêmes sentiers que viennent de suivre les jeunes filles, et où les mêmes fleurs, les mêmes longues herbes nous frôleront...
Mais notre étape d'aujourd'hui sera de courte durée, car, au bout de quatre heures, nous devons rencontrer les grands palais du silence, les palais de Darius et de Xerxès, qui valent bien que l'on s'arrête.
Après avoir franchi deux lieues de pavots blancs, et ensuite d'interminables prairies mouillées, et des ruisseaux et des torrents profonds, nous faisons halte devant un hameau bien humble et bien perdu, qu'entourent une dizaine de peupliers. Nous passerons là deux nuits, dans le plus délabré et le plus sauvage des caravansérails, qui n'a plus ni portes ni fenêtres, mais dont le vieux jardin à l'abandon est exquis, avec ses rosiers en broussailles, ses allées d'abricotiers et ses herbes folles. Des petits enfants viennent, en faisant des révérences, nous apporter des roses, de modestes roses-de-tous-les-mois, presque simples. Prairies désertes alentour; paix et silence partout. Le ciel se couvre, et il fait frais. On se croirait dans nos campagnes françaises, mais jadis, au vieux temps...
Cependant, là-bas, à deux lieues de nous peut-être, au bout d'une plaine d'herbages et au pied de l'une de ces chaînes de rochers qui de tous côtés partagent le pays comme des murailles, il y a une chose solitaire, indifférente au premier coup d'œil, et de plus en plus difficile à définir si l'on s'attache à la regarder... Un village, ou un caravansérail, semblait-il d'abord; des murs ou des terrasses qui ont l'air d'être en terre grise, comme partout ailleurs, mais avec une quantité de mâts très longs, plantés au-dessus en désordre. L'extrême limpidité de l'air trompe sur les distances, et il faut observer un peu attentivement pour se rendre compte que cela est loin, que ces terrasses seraient tout à fait hors de proportion avec celles du pays, et que ces mâtures seraient géantes. Plus on examine, et plus cela se révèle singulier... Et c'est en effet l'une des grandes merveilles classiques de la Terre, à l'égal des pyramides d'Égypte;—mais on y est beaucoup moins venu qu'à Memphis, et l'énigme en est bien moins éclaircie. Des rois qui faisaient trembler le monde, Xerxès, Darius, y ont tenu leur inimaginable cour, embellissant ce lieu de statues, de bas-reliefs, sur lesquels le temps n'a pas eu de prise. Depuis un peu plus de deux mille ans, depuis que le passage des armées du Macédonien en a révélé l'existence aux nations occidentales, cela porte un nom qui est devenu à lui seul imposant et évocateur: Persépolis. Mais, aux origines, comment cela s'appelait-il, et quels souverains de légende en avaient jeté les bases? Les historiens, les érudits, à commencer par Hérodote pour finir aux contemporains, ont émis tant d'opinions contradictoires! Au cours des siècles, tant de savants, attirés par ces ruines, ont bravé mille dangers pour camper dans les solitudes alentour, scruter les inscriptions, fouiller les tombeaux, sans arriver à conclure! Et combien de laborieux volumes ont été écrits à propos de ce recoin de l'Asie, où la moindre pierre est gardienne d'antiques secrets!
Du reste, peu importe, pour un simple passant comme moi, l'absolue précision des données historiques; que tel monarque ou tel autre dorme au fond de tel sépulcre; que ce soit bien ce palais, ou celui de Pasargadé, qu'incendièrent les soldats d'Alexandre. Il me suffit que ces ruines soient les plus grandioses de leur temps et les moins détruites, éternisant pour nos yeux le génie de toute une époque et de toute une race.
Mais quel mystère que cette sorte de malédiction, toujours jetée sur les lieux qui furent dans l'antiquité particulièrement splendides!... Ici, par exemple, pourquoi les hommes ont-ils délaissé un tel pays, si fertile et si beau sous un ciel si pur? Pourquoi jadis tant de magnificences accumulées à Persépolis, et aujourd'hui plus rien, qu'un désert de fleurs?...
Laissant nos bagages et notre suite au pauvre caravansérail où nous passerons la nuit, nous montons à cheval après le repos méridien, escortés de deux jeunes hommes du hameau qui ont voulu nous guider vers ces grandes ruines. Pendant la première lieue, nous sommes dans une véritable mer de pavots blancs et d'orges vertes; ensuite vient la prairie sauvage, tapissée de menthes et d'immortelles jaunes. Et là-bas au fond, derrière Persépolis qui se rapproche et se dessine, la plaine est barrée par des montagnes funèbres, d'une couleur de basane, où s'ouvrent des trous et des lézardes. Du reste, depuis Chiraz, tout ce pays sans arbres est ainsi: des plateaux unis comme de l'eau tranquille, et séparés les uns des autres par des amas de roches dénudées, aux aspects effroyables.
Mais nulle part encore ces fantaisies de la pierre, toujours inattendues, ne nous avaient montré quelque chose de pareil à ce qui surgit en ce moment sur notre gauche, dans le clair lointain. C'est beaucoup trop immense pour être de construction humaine, et alors cela inquiète par son arrangement si cherché: au centre, une masse absolument carrée, de cinq ou six cents mètres de haut, qui semble une forteresse de Dieux, ou bien la base de quelque tour de Babel interrompue; et de chaque côté, posés en symétrie comme des gardes, deux blocs géants, tout à fait réguliers et pareils, qui imitent des monstres assis. Depuis le commencement des temps, les hommes avaient été frappés par la physionomie de ces trois montagnes, bien capables d'inspirer l'effroi du surnaturel; elles ne sont pas étrangères sans doute au choix qui a été fait de ce lieu pour y construire la demeure terrible des souverains; vues de ces palais où nous arrivons, elles doivent produire leur effet le plus intense, assez proches pour être imposantes, et juste assez lointaines pour rester indéfinissables.
Les sentiers que nous suivons, au milieu de tant de solitude et de silence, dans les fleurs, sont coupés de temps à autre par des ruisseaux limpides, qui continuent de répandre l'inutile fertilité autour de ces ruines.
Maintenant qu'il est près de nous, ce semblant de village mort, au pied de sa montagne morte, il ne laisse plus de doutes sur ses proportions colossales; ses terrasses, qui dépassent cinq ou six fois la hauteur coutumière, au lieu d'être, comme partout ailleurs, en terre battue que les pluies ne tarderont pas à détruire, sont faites en blocs cyclopéens, d'une durée éternelle; et ces longues choses, qui de loin nous faisaient l'effet de mâts de navire, sont des colonnes monolithes, étonnamment sveltes et hardies,—qui devaient supporter jadis les plafonds en bois de cèdre, la charpente des prodigieux palais.
Nous arrivons maintenant à des escaliers en pierre dure et luisante, assez larges pour faire passer de front toute une armée; là, nous mettons pied à terre, pour monter à ces terrasses d'où les colonnes s'élancent. Je ne sais quelle idée vient à nos Persans de faire monter aussi derrière nous les chevaux, qui d'abord ne veulent pas, qui se débattent, meurtrissant à coups de sabots les marches magnifiques, et notre entrée est bruyante, au milieu de ce recueillement infini.
Nous voici sur ces terrasses, qui nous réservaient la surprise d'être beaucoup plus immenses qu'elles ne le paraissaient d'en bas. C'est une esplanade assez étendue pour supporter une ville, et sur laquelle, en son temps, les grandes colonnes monolithes étaient multipliées comme les arbres d'une forêt. Il n'en reste plus debout qu'une vingtaine, de ces colonnes dont chacune était une merveille, et les autres, en tombant, ont jonché les dalles de leurs tronçons; quantité de débris superbes se dressent aussi, en mêlée confuse, dans cette solitude pavée de larges pierres: des pylônes sculptés minutieusement, des pans de murs couverts d'inscriptions et de bas-reliefs. Et tout cela est d'un gris foncé, uniforme, étrange, inusité dans les ruines, d'un gris que la patine des siècles ne saurait produire, mais qui est dû évidemment à la couleur même d'on ne sait quelle matière rare en laquelle ces palais étaient construits.
On est dominé de près, ici, par cette chaîne d'énormes rochers couleur de basane, que, depuis notre départ du village, nous apercevions comme une muraille; mais on domine, de l'autre côté, toutes ces plaines d'herbes et de fleurs, au fond desquelles se dessine l'inquiétante montagne carrée, avec ses deux gardiens accroupis; deux ou trois petits hameaux, bien humbles, chacun dans son bouquet de peupliers, apparaissent aussi au loin, sortes d'îlots perdus dans cette mer de foins odorants et d'orges vertes; et la paix suprême, la paix des mondes à jamais abandonnés, plane sur ces prairies d'avril,—qui ont connu, dans les temps, des somptuosités sardanapalesques, puis des incendies, des massacres, le déploiement des grandes armées, le tourbillon des grandes batailles.
Quant à l'esplanade où nous venons de monter, elle est un lieu d'indicible mélancolie, à cette heure, à cette approche du soir; il y souffle un vent suave et léger, il y tombe une lumière à la fois très nette et très douce; on dirait que les deux mille mètres d'altitude, plus encore sur ces terrasses que dans la plaine alentour, nous sont rendus sensibles par la fraîcheur de l'air, par la pureté et l'éclat discret des rayons, par la transparence des ombres. Entre ces dalles, qui furent couvertes de tapis de pourpre au passage des rois, croissent à présent les très fines graminées, amies des lieux secs et tranquilles, fleurissent le serpolet et la menthe sauvage; et des chèvres, qui paissent sur l'emplacement des salles de trône, avivent et répandent, en broutant, le parfum des aromates champêtres.—Mais c'est surtout cette lumière, qui ne ressemble pas à la lumière d'ailleurs; l'éclairage de ce soir est comme un reflet d'apothéose sur tant de vieux bas-reliefs, et d'antiques silhouettes humaines, éternisées là dans les pierres...
Oh! mon saisissement d'être accueilli, dès l'entrée, par deux de ces mornes géants dont l'aspect, à moi connu de très bonne heure, avait hanté mon enfance: corps de taureau ailé, et tête d'homme à longue barbe frisée, sous une tiare de roi mage!—Je me complais trop sans doute à revenir sur mes impressions d'enfant; mais c'est qu'elles ont été les plus mystérieuses, en même temps que les plus vives.—Donc, je les avais rencontrés pour la première fois vers ma douzième année, ces géants gardiens de tous les palais d'Assyrie, et c'était dans les images de certaine partition de Sémiramis, très souvent ouverte en ce temps-là sur mon piano; tout de suite ils avaient symbolisé à mes yeux la lourde magnificence de Ninive ou de Babylone. Quant à ceux de leurs pareils qui, de nos jours, restaient peut-être encore debout là-bas dans les ruines, je me les représentais entourés de ces fleurettes délicates, particulières au sol pierreux d'un domaine de campagne appelé «la Limoise,» lequel, à la même époque, jouait un grand rôle dans mes rêveries d'exotisme... Et voici précisément que je retrouve aujourd'hui, aux pieds de ceux qui m'accueillent, le thym, la menthe et la marjolaine, toute la petite flore de mes bois, sous ce climat semblable au nôtre.
Les deux géants ailés, qui me reçoivent au seuil de ces palais, c'est Xerxès qui eut la fantaisie de les poster ici en vedette.—Et ils me révèlent sur leur souverain des choses intimes que je ne m'attendais point à jamais surprendre; en les contemplant, mieux qu'en lisant dix volumes d'histoire, je conçois peu à peu combien fut majestueuse, hiératique et superbe, la vision de la vie dans les yeux de cet homme à demi légendaire.
Mais les immenses salles dont ils gardaient les abords n'existent plus depuis tantôt vingt-trois siècles, et on ne peut qu'idéalement les reconstituer. En beaucoup plus grandiose, elles devaient ressembler à ce que l'on voit encore dans les vieilles demeures princières du moyen âge persan: une profusion de colonnes, d'une finesse extrême en comparaison de leur longueur, des espèces de grandes tiges de roseau, soutenant très haut en l'air un toit plat.—Les hommes d'ici furent, je crois, les seuls à imaginer la colonne élancée, la sveltesse des formes, dans cette antiquité où l'on faisait partout massif et puissamment trapu.—Toujours suivis de nos chevaux, dont les pas résonnent trop sur les dalles, nous nous avançons au cœur des palais, vers les quartiers magnifiques de Darius. Les colonnes brisées jonchent le sol; il en reste debout une vingtaine peut-être, qui de loin en loin s'élèvent solitairement, toutes droites et toutes minces, dans le ciel pur; elles sont cannelées du haut en bas; leur socle est taillé en monstrueux calice de fleur, et leur chapiteau très débordant, qui paraît en équilibre instable dans l'air, représente, sur chacune de ses quatre faces, la tête et le poitrail d'un bœuf. Comment tiennent-elles encore, si audacieuses et si longues, depuis deux mille ans que les charpentes de cèdre ne sont plus là-haut pour les relier les unes aux autres?
Les esplanades se superposent, les escaliers se succèdent à mesure que l'on approche des salles où trôna le roi Darius. Et la face de chaque assise nouvelle est toujours couverte de patients bas-reliefs, représentant des centaines de personnages, aux nobles raideurs, aux barbes et aux chevelures frisées en petites boucles: des phalanges d'archers, tous pareils et inscrits de profil; des défilés rituels, des monarques s'avançant sous de grands parasols que tiennent des esclaves; des taureaux, des dromadaires, des monstres. En quelle pierre merveilleuse tout cela a-t-il été ciselé, pour que tant de siècles n'aient même pu rien dépolir? Les plus durs granits de nos églises, après trois ou quatre cents ans, n'ont plus une arête vive; les porphyres byzantins, les marbres grecs exposés au grand air sont usés et frustes; ici, toutes ces étranges figures, on dirait qu'elles sortent à peine de la main des sculpteurs. Les archéologues ont discuté, sans tomber d'accord sur la provenance de cette matière très spéciale, qui est d'un grain si fin, et d'une si monotone couleur de souris; qui ressemble à une sorte de silex, de pierre à fusil d'une nuance très foncée; les ciseaux devaient s'y émousser comme sur du métal; de plus, c'était aussi cassant que du jade, car on voit de grands bas-reliefs qui ont éclaté du haut en bas,—sous l'action indéfinie des soleils d'été peut-être, ou bien, dans les temps, sous le heurt des machines de guerre.
Et ces ruines muettes racontent leur histoire par d'innombrables inscriptions, leur histoire et celle du monde; le moindre bloc voudrait parler, à qui saurait lire les primitives écritures. Il y a d'abord les mystérieux caractères cunéiformes, qui faisaient partie de l'ornementation initiale; ils alignent partout leurs milliers de petits dessins serrés et précis, sur les socles, sur les frises, entre les moulures parfaites qui leur servent de cadre. Et puis, semées au hasard, il y a les réflexions de tous ceux qui sont venus, au cours des âges, attirés ici par ce grand nom de Persépolis; de simples notes, ou bien des sentences, des poésies anciennes sur la vanité des choses de ce monde, en grec, en koufique, en syriaque, en persan, en indoustani, ou même en chinois. «Où sont-ils les souverains qui régnèrent dans ce palais jusqu'au jour où la Mort les invita à boire à sa coupe? Combien de cités furent bâties le matin, qui tombèrent en ruines le soir?» écrivait là, en arabe, il y a environ trois siècles, un poète passant, qui signait: «Ali, fils de sultan Khaled...» Quelquefois, rien qu'un millésime, avec un nom; et voici des signatures d'explorateurs français de 1826 et de 1830,—dates qui nous semblent déjà presque lointaines, et qui cependant sont d'hier, en comparaison de celles gravées sur tous ces cartouches de rois...
Le pavage sur lequel on marche est particulièrement exquis; chaque brisure, chaque joint des pierres est devenu un minuscule jardin de ces toutes petites plantes qu'affectionnent les chèvres, et qui embaument la main lorsqu'on les froisse.
Derrière les salles d'apparat, aux colonnades ouvertes, on arrive à des constructions plus compliquées, plus enchevêtrées, qui couvent plus de mystère; ce devaient être des chambres, des appartements profonds; les fragments de murs se multiplient et aussi les pylônes aux contours un peu égyptiens, qui ont pour architrave des feuilles de fleurs. On se sent là plus entouré, plus enclos, et, si l'on peut dire, plus dans l'ombre de tout ce colossal passé. Ces quartiers abondent en admirables grands bas-reliefs, d'une conservation stupéfiante. Les personnages ont gardé, sur leurs robes assyriennes ou sur leurs chevelures soigneusement calamistrées, le luisant des marbres neufs; les uns se tiennent assis, dans des attitudes de dignité impérative, d'autres tirent de l'arc, ou luttent avec des monstres. Ils sont de taille humaine, le profil régulier et le visage noble. On en voit partout, sur des pans de muraille qui semblent aujourd'hui plantés sans ordre; on les a tout autour de soi, en groupes intimidants; et cette couleur de la pierre; toujours ce même gris sombre, donne quelque chose de funèbre à leur compagnie. Des cartouches, criblés de petites légendes en cunéiformes, présentent des surfaces tellement lisses que l'on y aperçoit sa propre silhouette, réfléchie comme sur un miroir d'étain. Et on est confondu de savoir l'âge de ces ciselures si fraîches, de se dire que ces plaques polies sont les mêmes qui, à cette même place, reflétèrent des figures, des beautés, des magnificences évanouies depuis plus de deux mille ans. Un fragment quelconque de telles pierres, que l'on emporterait avec soi, deviendrait une pièce incomparable pour un musée; et tout cela est à la merci du premier ravisseur qui pénétrerait dans ces vastes solitudes, tout cela n'est gardé que par les deux géants pensifs, en sentinelle là-bas sur le seuil.
Plus loin, Persépolis se continue vaguement, en sculptures plus détruites, en débris plus éboulés et plus informes, jusqu'au pied de la triste montagne couleur de cuir, qui doit être elle-même forée et travaillée jusqu'en ses tréfonds les plus secrets, car on y aperçoit çà et là de grands trous noirs, d'une forme régulière, avec frontons et pilastres taillés à même le roc, qui bâillent à différentes hauteurs et qui sont des bouches de sépulcre. Dans les souterrains d'alentour sommeillent sans doute tant de richesses ou de reliques étranges!
Le soleil baisse, allongeant les ombres des colonnes et des géants, sur ce sol qui fut un pavé royal; ces choses, lasses de durer, lasses de se fendiller au souffle des siècles, voient encore un soir...
Ils observent toujours avec attention, les deux géants à barbe frisée, l'un tournant sa large face meurtrie vers la nécropole de la montagne; l'autre sondant les lointains de cette plaine, par où arrivèrent jadis les guerriers, les conquérants, arbitres du monde. Mais, à présent, aucune armée ne viendra plus dans ce lieu délaissé, devant ces hautains palais; cette région de la terre est rendue pour jamais au calme pastoral et au silence...
Les chèvres, qui broutaient dans les ruines, rappelées par leur pâtre en armes, se rassemblent et vont s'en aller, car voici bientôt l'heure dangereuse pour les troupeaux, l'heure des panthères. Je désirerais rester, moi, jusqu'à la nuit close, au moins jusqu'au lever de la lune; mais les deux bergers mes guides refusent absolument; ils ont peur, peur des brigands ou des fantômes, on ne sait de quoi, et ils tiennent à être rentrés avant la fin du jour dans leur petit hameau, derrière leurs murs en terre, cependant crevés de toutes parts. Donc, nous reviendrons demain, et pour cette fois il faut partir, à la suite des chèvres qui déjà s'éloignent dans les prairies sans fin. Nous repassons entre les deux géants, qui virent jadis entrer et sortir tant de rois et de cortèges. Mais nos chevaux, qui déjà n'avaient pas voulu monter les escaliers de Xerxès et de Darius, naturellement veulent encore moins les redescendre; ils se défendent, essayent de s'échapper; et c'est tout à coup, pour finir, une belle scène de vie, de lutte et de muscles tendus, au milieu du silence de ces colossales choses mortes,—tandis que se lève un grand vent frais, un vent de soir de mai, qui nous amène, des prairies d'en bas, une suave odeur d'herbes.
Ayant retraversé la longue plaine unie, les foins, les orges, les champs de pavots, nous rentrons au crépuscule dans les ruelles du hameau perdu, et enfin dans notre gîte de terre, sans portes ni fenêtres. Un vent vraiment très froid agite les peupliers du dehors et les abricotiers du jardinet sauvage; le jour meurt dans un admirable ciel bleu vert, où s'effiloquent des petits nuages d'un rose de corail, et on entend des vocalises de bergers qui appellent à la prière du soir.
TROISIÈME PARTIE
Vendredi, 4 mai.
Départ à l'aube pure et froide, à travers les grandes fleurs blanches des pavots, qui sont tout humides de la rosée de Mai. Pour la première fois depuis Chiraz, mes Persans ont mis leur burnous et enfoncé jusqu'aux oreilles leur bonnet de Mage.
Ayant retraversé la plaine, nous montons en passant faire nos adieux aux grands palais du silence. Mais la lumière du matin, qui ne manque jamais d'accentuer toutes les vétustés, toutes les décrépitudes, nous montre, plus anéanties que la veille, les splendeurs de Darius et de Xerxès; plus détruits, les majestueux escaliers; plus lamentable, par terre, la jonchée des colonnes. Seuls, les étonnants bas-reliefs, en ce silex gris que n'éraillent point les siècles, supportent sans broncher l'éclairage du soleil levant: princes aux barbes bouclées, guerriers ou prêtres, en pleine lumière crue, luisent d'un poli aussi neuf que le jour où parut comme un ouragan la horde macédonienne.
En foulant ce vieux sol de mystère, mon pied heurte un morceau de bois à demi enfoui, que je fais dégager pour le voir; c'est un fragment de quelque poutre qui a dû être énorme, en cèdre indestructible du Liban, et,—il n'y a pas à en douter,—cela vient de la charpente de Darius... Je le soulève et le retourne. Un des côtés est noirci, s'émiette carbonisé: le feu mis par la torche d'Alexandre!... La trace en subsiste, de ce feu légendaire, elle est là entre mes mains, encore visible après plus de vingt-deux siècles!... Pendant un instant, les durées antérieures s'évanouissent pour moi; il me semble que c'était hier, cet incendie; on dirait qu'un sortilège d'évocation dormait dans ce bloc de cèdre; beaucoup mieux que la veille, presque en une sorte de vision, je perçois la splendeur de ces palais, l'éclat des émaux, des ors et des tapis de pourpre, le faste de ces inimaginables salles, qui étaient plus hautes que la nef de la Madeleine et dont les enfilades de colonnes, comme des allées d'arbres géants, s'enfuyaient dans une pénombre de forêt. Un passage de Plutarque me revient aussi en mémoire; un passage traduit jadis, au temps de mes études, avec un maussade ennui, sous la férule d'un professeur, mais qui tout à coup s'anime et s'éclaire; la description d'une unit d'orgie, dans la ville qui s'étendait ici, autour de ces esplanades, à la place où sont à présent ces champs de fleurs sauvages: le Macédonien déséquilibré par un trop long séjour au milieu de ce luxe à lui si inconnu, le Macédonien ivre et couronné de roses, ayant à ses côtés la belle Thaïs, conseillère d'extravagances, et, sur la fin d'un repas, empressé à satisfaire un caprice de la courtisane, se levant avec une torche à la main pour aller commettre l'irrémédiable sacrilège, allumer l'incendie, faire un feu de joie de la demeure des Achéménides. Et alors, les immenses cris d'ivresse et d'horreur, la flambée soudaine des charpentes de cèdre, le crépitement des émaux sur la muraille, et la déroute enfin des gigantesques colonnes, se renversant les unes sur les autres, rebondissant contre le sol avec un bruit d'orage... Sur le morceau de poutre qui existe encore et que mes mains touchent, cette partie noirâtre, c'est pendant cette nuit-là qu'elle fut carbonisée...
L'étape d'aujourd'hui sera de neuf heures, et nous l'allongeons encore d'un détour, afin de voir de plus près la montagne couleur de basane, qui se lève derrière Persépolis comme un grand mur en cuir gondolé, et dans laquelle s'ouvrent les trous noirs, les hypogées des rois Achéménides.
Pour arriver au pied de ces roches, il faut cheminer à travers des éboulis sans fin de pierres sculptées, des amas de ruines; les passés prodigieux ont imprégné ce sol, qui doit être plein de trésors ensevelis et plein d'ossements.
Il y a trois immenses hypogées, espacés et en ligne, au flanc de la montagne brune; pour rendre inaccessibles ces tombeaux de Darius et des princes de sa famille, on a placé la bouche des souterrains à mi-hauteur de la paroi abrupte, et nous ne pourrions monter là qu'avec des échelles, des cordes, tout un matériel de siège et d'escalade. L'entrée monumentale de chacun de ces souterrains est entourée de colonnes et surmontée de bas-reliefs à personnages, le tout taillé à même le roc; la décoration paraît inspirée à la fois de l'Égypte et de la Grèce; les colonnes, les entablements sont ioniens, mais l'aspect d'ensemble rappelle la lourdeur superbe des portiques de Thèbes.
Au-dessous de ces tombeaux, à la base même de la montagne funéraire, dans des carrés taillés en creux, d'autres bas-reliefs gigantesques ont l'air de tableaux d'ans leur cadre, posés çà et là sans ordre. Ils sont postérieurs aux hypogées et datent des rois Sassanides; les personnages, de quinze ou vingt pieds de haut, ont eu presque tous la figure mutilée par les Musulmans, mais différentes scènes de bataille ou de triomphe imposent encore. On voit surtout un roi Sassanide, l'attitude orgueilleuse sur son cheval de guerre, et, devant lui, un empereur romain, reconnaissable à sa toge, un vaincu sans doute, qui s'agenouille et s'humilie; c'est le plus saisissant et aussi le plus énorme de tous ces groupes, encadrés par la roche primitive.
Les conquérants d'autrefois s'y entendaient à détruire et on est confondu aujourd'hui en présence du néant dans lequel tant de villes fameuses ont pu être d'un seul coup replongées; Carthage par exemple, et, ici même, au pied de ces palais, cette Istakhar qui avait tant duré, qui avait été une des gloires du monde et qui au VIIe siècle de notre ère, sous le dernier roi Sassanide, continuait d'être une grande capitale: un jour, passa le Khalife Omar, qui ordonna de la supprimer et de transporter ses habitants à Chiraz; ce fut fait comme il l'avait dit, et il n'en reste rien, à peine une jonchée de pierres dans l'herbe; on hésite à en reconnaître la trace.
Je cherchais des yeux, parmi tant d'informes débris, un monument plus ancien que les autres et plus étrange, que des Zoroastriens émigrés dans l'Inde m'avaient signalé comme existant toujours. Et voici qu'il m'apparaît, très proche, farouche et morne sur un bloc de rochers en piédestal. D'après la description qui m'en avait été faite, je le reconnais au premier abord, et son identité m'est d'ailleurs confirmée par la désignation du tcharvadar: «Ateuchka!»—où je retrouve le mot turc ateuch qui signifie le feu. Deux lourdes et naïves pyramides tronquées, que couronne une dentelure barbare; deux autels jumeaux pour le culte du feu, qui datent des premiers Mages, qui ont précédé de plusieurs siècles tout le colossal travail de Persépolis et de la montagne sculptée; ils étaient déjà des choses très antiques et vénérables quand les Achéménides firent choix de ce lieu pour y bâtir leurs palais, leur ville et leurs tombeaux; ils se dressaient là dans les temps obscurs où les roches aux hypogées étaient encore intactes et vierges, et où de tranquilles plaines s'étendaient à la place de tant d'immenses esplanades de pierre; ils ont vu croître et passer des civilisations magnifiques, et ils demeurent toujours à peu près les mêmes, sur leur socle, les deux Ateuchkas, inusables et quasi éternels dans leur solide rudesse. Aujourd'hui les adorateurs du feu, comme on le sait, disparaissent de plus en plus de leur pays d'origine, et même du monde; ceux qui restent sont disséminés, un peu comme le peuple d'Israël; à Yezd, cependant, ville de désert que je laisserai sur la droite de ma route, ils persistent en groupe assez compact encore; on en trouve quelques-uns en Arabie, d'autres à Téhéran; et enfin, ils forment une colonie importante et riche à Bombay, où ils ont installé leurs grandes tours macabres. Mais, de tous les points de la Terre où leur destinée les a conduits, ils ne cessent de revenir ici même, en pèlerinage, devant ces deux pyramides effroyablement vieilles, qui sont leurs autels les plus sacrés.
A mesure que nous nous éloignons, les trous noirs des hypogées semblent nous poursuivre comme des regards de mort. Les rois qui avaient imaginé de placer si haut leur sépulture, voulaient sans doute que leur fantôme, du seuil de la porte sombre, pût promener encore sur le pays des yeux dominateurs, continuer d'inspirer la crainte aux vivants.
Pour nous en aller, nous suivons d'abord une mince rivière qui court sur des cailloux, encaissée et profonde, entre des roseaux et des saules; c'est une traînée de verdure à demi enfouie dans un repli du terrain, au milieu d'une si funèbre région de pierres. Et bientôt, perdant de vue tout cet ossuaire des antiques magnificences, perdant de vue aussi l'ombreuse petite vallée, nous retrouvons l'habituelle et monotone solitude: la plaine sans arbres, tapissée d'herbes courtes et de fleurs pâles, qui se déroule à deux mille mètres de haut, unie comme l'eau d'un fleuve, entre deux chaînes de montagnes chaotiques, couleur de cendre, ou bien couleur de cuir et de bête morte.
Nous cheminons là jusqu'à l'heure tout à coup froide du crépuscule.
Et cependant le soleil est encore très haut et brûlant quand nous commençons d'apercevoir, au bout de cette nappe verte, le village d'Ali-Abad qui sera notre étape de nuit. Mais quantité de ravins sournois coupent de place en place la plaine qui semblait si facile; de dangereuses gerçures du sol, infranchissables pour des cavaliers, nous obligent à de continuels détours; pris comme dans un labyrinthe, nous n'avançons pas; et, au fond de ces creux, des cadavres de chevaux, d'ânes ou de mulets, semés par le passage incessant des caravanes, sont des rendez-vous d'oiseaux noirs. Ali-Abad reste toujours lointain, et on dirait un château fort du moyen âge: des murs de trente pieds de haut, crénelés et flanqués de tours, l'enferment par craintes des nomades et des panthères.
Voici maintenant, dans un ravin, un torrent qu'il nous faut franchir. Des paysans, accourus à notre aide, pour nous montrer le gué, retroussent au-dessus de la ceinture leurs longues robes de coton bleu, entrent dans l'eau bouillonnante et nous les suivons, mouillés nous-mêmes jusqu'au poitrail des chevaux. Ali-Abad, enfin, se rapproche; encore une demi-lieue de cimetières, de tombes effondrées; ensuite des clôtures de jardins, murailles en terre battue, au-dessus desquelles frissonnent des arbres de nos climats, cerisiers, amandiers ou mûriers, chargés de petits fruits verts; et enfin nous arrivons à la porte des remparts, une immense ogive sous laquelle, pour nous voir défiler, toutes les femmes se sont groupées. Ces donjons, ces murs, ces créneaux, ce terrifiant appareil de défense, tout cela, de près, fait l'effet d'un simulacre de forteresse; tout cela n'est qu'en terre battue, tient debout par miracle, suffit peut-être contre les fusils des nomades, mais, au premier coup de canon, s'effondrerait comme un château de cartes.
Au milieu de ces femmes qui regardent en silence, plaquées contre les battants des portes aux énormes clous de fer, nous entrons pêle-mêle avec un troupeau de bœufs. Ici, nous ne retrouvons plus les fantômes noirs à cagoule blanche qui endeuillaient les rues de Chiraz; les longs voiles sont en étoffe claire, semés de palmes ou de fleurs anciennes, et forment un harmonieux ensemble de nuances fanées; on les retient avec la main contre la bouche pour ne montrer que les yeux, mais le vent du soir, qui s'engouffre avec nous sous l'ogive, les relève, et nous apercevons plus d'un visage et plus d'un naïf sourire.
Le caravansérail est à la porte même, et ces trous à peu près réguliers, au-dessous des créneaux dont l'ogive se couronne, sont les fenêtres de notre logis. Nous grimpons par des escaliers de terre, suivis de la foule obligeante qui nous apporte nos bagages, qui nous monte des cruches d'eau, des jattes de lait, des faisceaux de ramilles pour faire du feu. Et bientôt nous nous chauffons délicieusement, devant une flambée qui répand une senteur d'aromates.
Nous avons aussi une terrasse intérieure, pour dominer le village, l'amas des toits en terre pressés entre les remparts. Et maintenant toutes les femmes, tous les humbles voiles à fleurs déteintes, sont sur ces toits, leur promenoir habituel; elles ne voient pas au loin, les dames d'Ali-Abad, puisque les très hautes murailles d'enceinte les tiennent là comme en prison, mais elles se regardent entre elles et bavardent d'une maison à l'autre; dans ce village emmuré et perdu, c'est l'heure de la flânerie du soir, qui serait douce et que l'on prolongerait s'il faisait moins froid.
Le muezzin chante. Et voici la rentrée des troupeaux; nous l'avons déjà tant vue partout, cette rentrée compacte et bêlante, que nous ne devrions plus nous y complaire; mais ici, dans ce lieu resserré, vraiment elle est spéciale. Par l'ogive d'entrée, le vivant flot noir fait irruption, déborde comme un fleuve après les pluies. Et, tout de suite, il se divise en une quantité de branches, de petits ruisseaux qui coulent dans les ruelles étroites; chaque troupeau connaît sa maison, se trie de lui-même et n'hésite pas; les chevreaux, les agnelets suivent leur maman qui sait où elle va; personne ne se trompe, et très vile c'est fini, les bêlements font silence, le fleuve de toisons noires s'est absorbé, laissant dans l'air l'odeur des pâturages; toutes les dociles petites bêtes sont rentrées.
Alors, nous rentrons nous-mêmes, impatients de nous étendre et de dormir, sous le vent glacé qui souffle, par les trous de nos murs.
Samedi, 5 mai.
Les mêmes voiles à fleurs, dès le soleil levé, sont à la porte du village pour nous voir partir, et les hommes s'assemblent aussi, tous en robe bleue, en bonnet noir. De longs rayons roses, traversant l'air limpide et froid, font resplendir les créneaux, le faîte des tours, tandis qu'en bas l'ombre matinale demeure sur ces groupes immobiles, tassés au pied des remparts, qui nous suivent des yeux jusqu'à l'instant où nous disparaissons, dans un repli de la très proche montagne.
Tout de suite nous voici engagés dans des gorges sauvages, étroites et profondes, que surplombent des roches penchées, des cimes menaçantes. Chose rare en Perse, il y a là des broussailles, des aubépines fleuries qui embaument le printemps, et même des arbres, de grands chênes; cela nous change pour une heure de nos éternelles solitudes d'herbages et de pierres. Comme le lieu, paraît-il, est un repaire de brigands, mes cavaliers de Chiraz ont jugé bon de s'adjoindre trois vigoureux jeunes hommes d'Ali-Abad. Ils vont à pied, ceux-ci, chargés de longs fusils à silex, de poires à poudre, de coutelas et d'amulettes; cependant ils retardent à peine notre marche, tant ils sont alertes et bons coureurs. «Allez, allez,—nous disent-ils tout le temps,—trottez, ne vous gênez en rien, cela ne nous fatigue pas.» Pour courir mieux, ils ont relevé, dans une lanière de cuir qui leur serre les reins, les deux pans de leur robe bleue, mettant à nu leurs cuisses brunes et musclées; ainsi ils ressemblent aux princes en chasse des bas-reliefs de Persépolis, qui arrangeaient exactement de la même manière leur robe dans leur ceinture, pour aller combattre les lions ou les monstres.
Et ils gambadent en route, trouvant le moyen de poursuivre les cailles, les perdrix qui se lèvent de tous côtés,—et encore de nous apporter en courant des brins de basilic, des petits bouquets d'aromates, présentés avec des sourires à belles dents blanches. C'est à peine si la sueur perle sous leurs bonnets lourds.
Brusquement les gorges s'ouvrent, et le désert se déploie devant nous, lumineux, immense, infini. Le danger, nous dit-on, est passé, les détrousseurs n'opérant que dans les ravins de la montagne. Nous pouvons donc ici remercier nos trois gardes d'Ali-Abad, et prendre le galop dans l'espace; nos chevaux d'ailleurs ne demandent pas mieux, agacés qu'ils étaient de se sentir retenus à cause de ces piétons, coureurs à deux jambes seulement; ils partent comme pour une fantasia; ceux que montent mes cavaliers de Chiraz, moins rapides et plus capricieux, ont l'air de galoper voluptueusement et recourbent leur cou très long avec la grâce des cygnes. Pas de routes tracées, pas de clôtures, pas de limites, rien d'humain nulle part; vive l'espace libre qui est à tout le monde et n'est à personne! Le désert, que bordent au loin, très au loin, de droite et de gauche, des cimes neigeuses, s'en va devant nous, s'en va comme vers des horizons fuyants que l'on n'atteindra jamais. Le désert est traversé d'ondulations douces, pareilles aux longues houles de l'Océan quand il fait calme. Le désert est d'une pâle nuance verte, qui semble çà et là saupoudrée d'une cendre un peu violette;—et cette cendre est la floraison d'étranges et tristes petites plantes qui, au soleil trop brûlant et au vent trop froid, ouvrent des calices décolorés, presque gris, mais qui embaument, dont la sève même est un parfum. Le désert est attirant, le désert est charmeur, le désert sent bon; son sol ferme et sec est tout feutré d'aromates.
L'air est si vivifiant que l'on dirait nos chevaux infatigables; ils galopent ce matin, légers et joyeux, avec un cliquetis d'ornements de cuivre et avec de fantasques envolées de crinière. Nos cavaliers de Chiraz ne peuvent pas suivre; les voilà distancés, bientôt invisibles derrière nous, dans les lointains de l'étendue pâlement verte et pâlement irisée qui n'a pas l'air de finir. Tant pis! On voit si loin de tous côtés, et le vide est si profond, quelle surprise pourrions-nous bien craindre?
Rencontré une nombreuse compagnie de taureaux noirs et de vaches noires, qu'aucun berger ne surveille; quelques-uns des jeunes mâles, en nous voyant approcher, commencent à sauter et à décrire des courbes folles, mais rien que par gaieté et pour faire parade, sans la moindre idée de foncer sur nous, qui ne leur en voulons pas.
Vers neuf heures du matin, à une lieue peut-être sur la gauche, dans une plaine en contre-bas, de grandes ruines surgissent; des ruines Achéménides sans doute, car les colonnes encore debout, sur les éboulis de pierres, sont fines et sveltes comme à Persépolis. Qu'est-ce que ce palais, et quel prince magnifique habitait là, dans les temps? Les connaît-on, ces ruines, quelqu'un les a-t-il explorées? Nous dédaignons de faire le détour et de nous arrêter; ce matin, il nous faut fournir une rapide étape de cinq heures, et nous sommes tout à l'ivresse physique d'aller en avant dans l'espace. Le soleil qui monte brûle un peu nos têtes; mais, pour nous rafraîchir, un vent souffle, qui a passé sur les neiges; des cimes blanches continuent de nous suivre des deux côtés de ces plaines, qui sont comme une sorte d'avenue mondiale, large de plusieurs lieues, et longue, on ne sait combien...
A onze heures, une tache plus franchement verte se dessine là-bas, et vite grandit; pour nos yeux déjà habitués aux oasis de l'Iran, cela indique un coin où passe un ruisseau, un coin que l'on cultive, un groupement humain. En effet, des remparts, des créneaux se mêlent à ces verdures toutes fraîches et frileuses; c'est un pauvre hameau, qui s'appelle Kader-Abad, et qui se donne des airs de citadelle avec ses murailles en terre croulante. Là, nous prenons le repas de midi, sur des tapis de Chiraz, dans le jardinet de l'humble caravansérail, à l'ombre de mûriers grêles, effeuillés par les gelées du printemps. Et le mur, derrière nous, se garnit peu à peu de têtes de femmes et de petites filles, qui émergent timidement une à une, pour nous regarder.
Nous allions repartir, quand une rumeur emplit le village; tout le monde court; il se passe quelque chose... C'est, nous dit-on, une grande dame qui arrive, une très grande dame, même une princesse, avec sa suite. Elle voyage depuis une semaine, elle se rend à Ispahan, et, pour cette nuit, elle compte demander à Kader-Abad la protection de ses murs.
En effet, voici une troupe de cavaliers, ses gardes, qui la précèdent, montés sur de beaux chevaux, avec des selles brodées, frangées d'or. Et, dans la porte à donjon du rempart, une chose tout à fait extraordinaire s'encadre: un carrosse! Un carrosse à rideaux de soie pourpre, qui roule dételé, traîné par une équipe de bergers; il est venu de Chiraz, paraît-il, par des chemins plus longs mais moins dangereux que les nôtres; cependant une roue s'est rompue, il a fallu renforcer tous les ressorts avec des cordes, le trajet n'a pas été sans peine. Et, derrière la voiture endommagée, la belle mystérieuse s'avance d'un pas tranquille. Jeune ou vieille, qui pourrait le dire? Bien entendu, c'est un fantôme, mais un fantôme qui a de la grâce; elle est tout enveloppée de soie noire, avec un loup blanc sur le visage, mais ses petits pieds sont élégamment chaussés, et sa main fine, qui retient le voile, est gantée de gris perle. Pour mieux voir, toutes les femmes de Kader-Abad viennent de monter sur les toits, et les filles brunes d'une tribu nomade, par là campée, accourent à toutes jambes. Après la dame, ses suivantes, voilées aussi impénétrablement, arrivent deux par deux sur des mules blanches, dans des espèces de grandes cages à rideaux rouges. Et enfin raie vingtaine de mulets ferment la marche, portant des ballots ou des coffres que recouvrent d'anciens et somptueux tissus aux reflets de velours.
Nous repartons, nous, tout de suite replongés dans le vaste désert. Du haut de chacune de ces ondulations, qu'il nous faut constamment gravir et redescendre, nous apercevons toujours des étendues nouvelles, aussi vides, aussi inviolées et sauvages, dans une clarté aussi magnifique. On respire un air suave, froid sous un soleil de splendeur. Le ciel méridien est d'un bleu violent, et les quelques nuages nacrés qui passent promènent leurs ombres précises sur le tapis sans fin qui recouvre ici la terre, un tapis fait de graminées délicates, de basilics, de serpolets, de petites orchidées rares dont la fleur ressemble à une mouche grise... Nous cheminons entre deux et trois mille mètres de haut. Pas une caravane, ce soir, pas une rencontre.
Sur la fin du jour, les deux chaînes de montagnes qui nous suivaient depuis le matin se rapprochent; avec une netteté qui déroute les yeux, elles nous montrent la tourmente de leurs sommets, dans des bleus sombres et des violets admirables passant au rose; on dirait des châteaux pour les génies, des tours de Babel, des temples, des cités apocalyptiques, les ruines d'un monde; et les neiges, qui dorment là dans tous les replis des abîmes, nous envoient du vrai froid.
Cependant une nouvelle tache verte, dans le lointain, nous appelle, nous indique le gîte du soir: la toujours pareille petite oasis, les blés, les quelques peupliers, et, au milieu, les créneaux d'un rempart.
C'est Abas-Abad. Mais le caravansérail est plein, il abrite une riche caravane de marchands, et, à prix d'or, nous n'y trouverions pas place. Il faut donc chercher asile chez de très humbles gens, qui possèdent deux chambres en terre au-dessus d'une étable, et consentent à nous en céder une; la famille, qui est nombreuse, les garçons, les filles, se transporteront dans l'autre, abandonnée à cause d'un trou dans le toit, qui laisse entrer la froidure. Par un escalier usé où l'on glisse, nous montons à ce gîte sauvage, enfumé et noir; on s'empresse d'enlever les pauvres matelas, les cruches, les jarres, les gâteaux de froment, les fusils à pierre, les vieux sabres, et de chasser les poules avec leurs petits. Ensuite, il s'agit de nous faire du feu, car l'air est glacé. En ce pays sans forêts, sans broussailles, on se chauffe avec une espèce de chardon, qui pousse comme les madrépores en forme de galette épineuse; les femmes vont le ramasser dans la montagne et le font sécher pour l'hiver. Dans l'âtre, on en jette plusieurs pieds, qui pétillent et brûlent avec mille petites flammes gaies. Le chat de la maison, qui d'abord avait déménagé avec ses maîtres, prend le parti de revenir se chauffer à notre feu et accepte de souper avec nous. Les deux plus jeunes filles, de douze à quinze ans, que notre déballage avait rendues muettes de stupeur, arrivent aussi sur la pointe des pieds et ne peuvent plus s'arracher à la contemplation de notre repas. D'ailleurs si drôles, toutes deux, qu'il n'y a pas moyen de leur en vouloir, et si impeccablement jolies, sous leurs voiles de perse aux dessins surannés, avec leurs joues rouges et veloutées comme des pêches de septembre, leurs yeux presque trop longs et trop grands, dont les coins se perdent dans leurs noirs bandeaux à la Vierge,—et surtout leur mine honnête, chaste et naïve. Au moment de notre coucher seulement, elles se retirent, après avoir jeté de nouveaux pieds de chardon dans le feu; alors le froid et le solennel silence, qui émanent des cimes proches et de leurs neiges, s'épandent avec la nuit sur les solitudes alentour, enveloppent bientôt le petit village de terre, notre chambrette misérable, et notre bon sommeil sans rêves.
Dimanche, 6 mai.
Dès le matin, nous retrouvons la joie de la vitesse et de l'espace, dans le désert toujours pareil, entre les deux chaînes de hauts sommets garnis de neige. Le désert est comme marbré par ses différentes zones de fleurs. Mais ce n'est plus l'éclat des plaines du Maroc ou de la Palestine, qui, au printemps, se couvrent de glaïeuls roses, de liserons bleus, d'anémones rouges. Il semble qu'ici tout se décolore, sous les rayons d'un soleil trop rapproché et trop clair: des serpolets d'une nuance indécise, des pâquerettes d'un jaune atténué, de pâles iris dont le violet tourne au gris perle, des orchidées à fleurs grises, et mille petites plantes inconnues, que l'on dirait passées dans la cendre.
Nous avons pris le parti de laisser derrière nous nos bêtes de charge, avec nos inutiles et flâneurs cavaliers de Chiraz; la confiance entière nous est venue, et nous allons de l'avant.
Voici cependant là-bas une multitude en marche, qui va croiser notre route; ce sont des nomades, gens de mauvais renom, c'est une tribu qui change de pâturage. En tête s'avancent les hommes armés, qui ont de belles allures de bandits; nos Persans imaginent de passer ventre à terre au milieu d'eux, en jetant de grands cris sauvages pour exciter les chevaux; et on se range, on nous fait place. En traversant la cohue du bétail qui vient ensuite, nous reprenons le trot tranquille. Au petit pas, enfin, nous croisons l'arrière-garde, composée des femmes et des petits,—petits enfants, petits chameaux, petits cabris, pêle-mêle dans une promiscuité comique et gentille;—d'un même panier, sur le dos d'une mule, nous voyons sortir la tête d'un bébé et celle d'un ânon qui vient de naître, et on ne sait qui est le plus joli, du petit nomade qui roule ses yeux noirs, ou du petit âne au poil encore tout frisé qui remue ses grandes oreilles, l'un et l'autre du reste nous regardant avec la même candeur étonnée.
Après quatre heures de route, halte au village désolé de Dehbid (deux mille six cents mètres d'altitude). Au milieu de la plaine grise, une lourde forteresse antique, datant des rois Sassanides, contre laquelle de misérables huttes en terre se tiennent blotties, comme par crainte des rafales qui balayent ces hauts plateaux. Un vent glacé, des neiges proches, et une étincelante lumière.
Cependant nos bêtes de charge, distancées depuis le matin, ne nous rejoignent point, non plus que nos cavaliers de Chiraz. Tout le jour, nous les attendons comme sœur Anne, montés sur le toit du caravansérail, interrogeant l'horizon: des caravanes apparaissent, des mules, des chameaux, des ânes, des bêtes et des gens de toute espèce, mais les nôtres point. A l'heure où les ombres des grandes montagnes s'allongent démesurément sur le désert, l'un des cavaliers enfin arrive: «Ne vous inquiétez pas, dit-il, ils ont pris un autre chemin, de nous connu; dormez ici, comme je vais faire moi-même; demain vous les retrouverez à quatre heures plus loin, au caravansérail de Khan-Korrah.»
Donc, dormons à Dehbid; il n'y a que ce parti à prendre, en effet, car voici bientôt l'enveloppement solennel de la nuit. Mais qu'on apporte beaucoup de chardons secs, dans l'âtre où nous allumerons notre feu.
Le muezzin jette ses longs appels chantés. Les oiseaux, cessant de tournoyer, se couchent dans les branches de quelques peupliers rabougris, qui sont les seuls arbres à bien des lieues alentour. Et des petites filles d'une douzaine d'années se mettent à danser en rond, comme celles de chez nous les soirs de mai; petites beautés persanes que l'on voilera bientôt, petites fleurs d'oasis destinées à se faner dans ce village perdu. Elles dansent, elles chantent; tant que dure le transparent crépuscule, elles continuent leur ronde, et leur gaîté détonne, dans l'âpre tristesse de Dehbid...
Lundi, 7 mai.
Le soleil va se lever quand nous jetons notre premier regard au dehors, par les trous de notre mur de terre. Une immense caravane, qui vient d'arriver, est au repos sur l'herbe toute brillante de gelée blanche; les dos bossus des chameaux, les pointes de leurs selles se détachent sur l'Orient clair, sur le ciel idéalement pur du matin, et, pour nos yeux mal éveillés, tout cela d'abord se confond avec les montagnes pointues—qui sont pourtant si loin, là-bas, au bout des vastes plaines.
Nous repartons dans le désert monotone, où quelques asphodèles commencent d'apparaître, dressant leurs quenouilles blanches au-dessus des petites floraisons grisâtres ou violacées que nous avions coutume de voir.
A midi, sous un soleil devenu tout à coup torride, nous retrouvons au point indiqué nos bêtes et nos gens qui étaient perdus. Mais quel sinistre lieu de rendez-vous que ce caravansérail de Khan-Korrah! Pas le moindre village dans les environs. Au milieu d'une absolue solitude et d'un steppe de pierre, ce n'est qu'une haute enceinte crénelée, une place où l'on peut dormir à l'abri des attaques nocturnes, derrière des murs. Aux abords, gisent une douzaine de squelettes, carcasses de cheval ou de chameau, et quelques bêtes plus fraîchement mortes, sur lesquelles des vautours sont posés. D'énormes molosses et trois hommes à figure farouche, armés jusqu'aux dents, gardent cette forteresse, où nous entrons pour un temps de repos à l'ombre. Intérieurement la cour est jonchée d'immondices, et des carcasses de mules achèvent d'y pourrir: les bêtes avaient agonisé là, après quelque étape forcée, et on n'a pas pris la peine de les jeter dehors, s'en remettant aux soins des vautours; à cette heure brûlante, un essaim de mouches les enveloppe.
Il gèlera sans doute cette nuit, mais la chaleur en ce moment est à peine tolérable, et notre sommeil méridien est troublé par ces mêmes mouches bleues qui, avant notre venue, étaient assemblées sur les pourritures.
Cinq heures de route l'après-midi, à travers les solitudes grises, sous un soleil de plomb, pour aller coucher au caravansérail de Surmah, près d'une antique forteresse Sassanide, au pied des neiges.
Mardi, 8 mai.
Les taches vertes des petites oasis aujourd'hui se font plus nombreuses, des deux côtés de notre chemin. Sur le sol aride, une quantité de ruisseaux de cristal, issus de la fonte des neiges, et canalisés, divisés jalousement par la main des hommes, s'en vont çà et là porter la vie aux quelques défrichements épars dans ces hautes plaines.
Vers dix heures du matin, nous arrivons dans une ville, la première depuis Chiraz. Elle s'appelle Abadeh. Ses triples remparts, en terre cuite et en terre battue, qui commencent de crouler par endroits, sont d'une hauteur excessive, surmontés de créneaux féroces et ornés de briques d'émail bleu qui dessinent des arcades. Ses portes s'agrémentent de cornes de gazelle, disposées en couronne au-dessus de l'ogive. Il y a un grand bazar couvert, où l'animation est extrême; on y vend des tapis, des laines tissées et en écheveaux, des cuirs travaillés, des fusils à pierre, des grains, des épices venues de l'Inde. Aujourd'hui se tient aussi, dans les rues étroites, une foire au bétail; tout est encombré de moutons et de chèvres. Les femmes d'Abadeh ne portent point le petit masque blanc percé de trous, mais leur voile est on ne peut plus dissimulateur: il n'est pas noir comme à Chiraz, ni à bouquets et à ramages comme dans les campagnes, mais toujours bleu, très long, s'élargissant vers le sol et formant traîne; pour se conduire, on risque un coup d'œil, de temps à autre, entre les plis discrets. Les belles ainsi voilées ressemblent à de gracieuses madones n'ayant pas de figure. On nous regarde naturellement beaucoup dans cette ville, mais sans malveillance, et les enfants nous suivent en troupe, avec de jolis yeux de curiosité contenue.
Nous pensions repartir après une halte de deux heures, mais le maître de nos chevaux s'y refuse, déclarant que ses bêtes sont trop fatiguées et qu'il faut coucher ici.
Donc, le mélancolique soir nous trouve au caravansérail d'Abadeh, assis devant la porte que surmonte une rangée de cornes de gazelle. Derrière nous, les grands murs crénelés qui s'assombrissent découpent leurs dents sur le ciel d'or vert. Et nous avons vue sur la plaine des sépultures: un sol gris où aucune herbe ne pousse; d'humbles mausolées en brique grise, petites coupoles ou simples tables funéraires; jusqu'au lointain, toujours des tombes, pour la plupart si vieilles que personne sans doute ne les connaît plus. Des madones bleues au voile traînant se promènent là par groupes; dans le crépuscule qui vient, elles prennent plus que jamais leurs airs de fantôme. L'horizon est fermé là-bas par des cimes de quatre ou cinq mille mètres de haut, dont les neiges, à cette heure, bleuissent et donnent froid à regarder.
Dès que la première étoile s'allume au ciel limpide, les madones se dispersent lentement vers la ville, et les portes, derrière elles, se ferment. En ces pays, quand la nuit approche, la vie se glace; tout de suite on sent rôder la tristesse et l'indéfinissable peur...
Mercredi, 9 mai.
Nos chevaux reposés reprennent dès le matin leur vitesse, dans l'étendue toujours morne et claire. La floraison des asphodèles et des acanthes donne par instants à ces solitudes des aspects de jardin; jardin funèbre et décoloré, qui se prolonge pendant des lieues sans que jamais rien ne change. A droite et à gauche, infiniment loin, les deux chaînes de montagnes continuent de nous suivre; elles forment à la surface de la terre comme une sorte de double arête, qui est l'une des plus hautes du monde. Mais aujourd'hui, dans la chaîne de l'Est, parfois des brèches nous laissent apercevoir l'entrée de ces immenses déserts de sable et de sel qui ont deux cents lieues de profondeur, et s'en vont jusqu'à la frontière afghane.