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Vers Ispahan

Chapter 8: QUATRIÈME PARTIE
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About This Book

The narrator recounts an overland journey into central Persia toward Ispahan during the roses' season, blending practical travel reportage with lyrical description. It documents sea arrival and quarantine at a desolate Gulf port, the organisation of a caravan, long marches across high, flower-studded plateaus and sandy deserts, nights of wind and sand, caravanserai promiscuity and insect-ridden hardships, and the sudden reveal of ruined palaces, turquoise domes and blue minarets. Episodes emphasize sensory detail, contrasts between ancient architectural grandeur and present solitude, and the rhythm of staged travel through varied landscapes and encounters.

Après quatre heures de route, dans les chaudes grisailles de l'horizon plein d'éblouissements, apparaît une chose bleue, d'un bleu tellement bleu que c'est tout à fait anormal; vraiment cela rayonne et cela fascine; quelque énorme pierre précieuse, dirait-on, quelque turquoise géante... Et ce n'est que le dôme émaillé d'une vieille petite mosquée en ruines, dans un lugubre hameau à l'abandon, où les huttes ressemblent à d'anciens terriers de bête fauve. A l'ombre d'une voûte de boue séchée, nous nous arrêtons là, pour le repos de midi.

Comme il est long et austère, ce chemin d'Ispahan! Le soir, nos sept ou huit lieues d'étape se font à travers le silence, et nulle part nous n'apercevons trace humaine. Deux fois, il y a un nuage de poussière qui passe très vite devant nous, qui court sur le pâle tapis des basilics et des serpolets: des gazelles en fuite! A peine reconnues, aussitôt invisibles, elles ont détalé comme le vent. Et c'est tout jusqu'à la fin du jour.

Mais, au coucher du soleil, nous arrivons au bord d'une gigantesque coupure dans nos plateaux désolés, et, au fond, c'est la surprise d'une fertile plaine où une rivière passe, où des caravanes sont assemblées, mules et chameaux sans nombre, où une espèce de cité fantastique trône en l'air, sur un rocher comme on n'en voit nulle part.

Elle n'a qu'une demi-lieue de large, cette vallée en contre-bas, mais elle paraît indéfiniment longue entre les parois verticales qui, de chaque côté, l'enferment et la dissimulent.

Tout en y descendant, par de dangereux lacets, on est dans la stupeur de cette ville perchée. Une ville qui n'a pas besoin de murailles, celle-là; mais ses habitants, comment peuvent-ils bien s'y introduire?... Un grand rocher solitaire, qui se lève à plus de soixante mètres de hauteur, lui sert de base; il a la forme exacte du cimier d'un casque, très évidé par le bas, très creusé de ravines et de grottes, mais si élargi par le haut qu'il en est déjà inquiétant; et là-dessus les hommes ont édifié une incroyable superposition de boue séchée au soleil, qui semble une gageure contre l'équilibre et le sens commun, des maisons, qui grimpent les unes sur les autres, qui toutes, comme le rocher, s'élargissent par le haut, s'épanouissant au-dessus de l'abîme en balcons avancés et en terrasses. Cela s'appelle Yezdi-Khast, et on dirait une de ces invraisemblables villes d'oiseaux marins, accrochées en surplomb aux falaises d'un rivage. Tout cela est si téméraire, et d'ailleurs si desséché et si vieux, que la chute ne peut manquer d'être prochaine. Cependant, à chaque balcon, à chacune des petites fenêtres en pisé ou des simples meurtrières, ou voit du monde, des enfants, des femmes, qui se penchent et regardent tranquillement ce qui se passe en bas.

Au pied de la vieille cité fantastique, prête à crouler en cendre, il y a des cavernes, des souterrains, des trous profonds et béants, d'où l'on a tiré jadis cette prodigieuse quantité de terre pour l'échafauder si imprudemment là-haut. Il y a aussi une mosquée, un monumental caravansérail aux murs décorés d'arceaux en faïence bleue; il y a la rivière, avec son pont courbé en arc de cercle; il y a la fraîcheur des ruisseaux, des blés, des jeunes arbres; il y a la vie des caravanes, le gai remuement des chameliers et des muletiers, l'amas sur l'herbe des ballots de marchandises, toute l'animation d'un grand lieu de passage. Voici même, dans un champ, quelques centaines de pains de sucre qui se reposent par terre, et remonteront ce soir à dos de chameau pour se rendre dans les villages les plus reculés des oasis,—de très vulgaires pains de sucre enveloppés de papier bleu comme ceux de chez nous; les Persans en font une consommation considérable, pour ces petites tasses de thé très sucré qu'ils s'offrent les uns aux autres du matin au soir.—(Et ces pains, qui, jusqu'à ces dernières années, étaient fournis par la France, viennent maintenant tous de l'Allemagne et de la Russie: j'apprends cela en causant avec des tcharvadars, qui ne me cachent pas leur pitié un peu dédaigneuse pour notre décadence commerciale.)

Des groupes compacts de chameaux entourent notre caravansérail, et c'est l'instant où ils jettent ces affreux cris de fureur ou de souffrance, qui ont l'air de passer à travers de l'eau, qui ressemblent à des gargouillements de noyé: nous soupons dans ce vacarme, comme au milieu d'une ménagerie.

Cependant le silence revient à l'heure de la lune, de la pleine lune, coutumière de fantasmagories et d'éclairages trompeurs, qui magnifie étrangement la vieille cité saugrenue juchée là-haut dans notre ciel, et la fait paraître toute rose, mais rigide et glacée.

Jeudi, 10 mai.

Le matin, pour sortir de la grande oasis en contre-bas du désert, il nous faut cheminer au milieu des trous et des cavernes, au pied même de la ville perchée, presque dessous, tant elle surplombe; la retombée du rocher qui la supporte nous maintient là dans une ombre froide, quand le beau soleil levant rayonne déjà partout. Au-dessus de nos têtes, beaucoup de ces gens, qui nichent comme les aigles, sont au bord de leurs terrasses menaçantes, ou bien se penchent à leurs fenêtres avancées, et laissent tomber à pic leurs regards sur nous.

Contre l'autre paroi de la vallée, l'étroit sentier qui remonte vers les solitudes est encombré par quelques centaines d'indolents bourriquots qui ne se garent pas. Nos Persans, en cette occurrence et comme chaque fois qu'il y a obstacle, nous font prendre le galop en jetant de grands cris. Effroi et déroute alors parmi les âniers, et, avec tapage, nous arrivons en haut, dans la plaine aride et grisâtre, au niveau ordinaire de nos chevauchées.

C'est aujourd'hui la matinée des ânes, car nous en croisons des milliers, des cortèges d'une lieue de long, qui s'en reviennent d'Ispahan où ils avaient charroyé des marchandises, et s'en reviennent en flâneurs, n'ayant plus sur le dos que leur couverture rayée de Chiraz. Quelques-uns, il est vrai, portent aussi leur maître qui continue son somme de la nuit, enveloppé dans son caftan de feutre, étendu à plat ventre sur le dos de la bonne bête, et les bras noués autour de son cou. Il y a aussi des mamans bourriques, chargées d'un panier dans lequel on a mis leur petit, né de la veille. Et enfin d'autres ânons, déjà en état de suivre, gambadent espièglement derrière leur mère.

Pas trop déserte, la région d'aujourd'hui. Pas trop espacées, les vertes petites oasis, ayant chacune son hameau à donjons crénelés, au milieu de quelques peupliers longs et frêles.

La halte de midi est au grand village de Makandbey, où plusieurs dames-fantômes, perchées au faîte des remparts, regardent dans la triste plaine, entre les créneaux pointus. Sous les arceaux du caravansérail, dans la cour, il y a quantité de beaux voyageurs en turban et robe de cachemire, avec lesquels il faut échanger de cérémonieux saluts; sur des coussins, des tapis aux couleurs exquises, ils sont assis par groupes autour des samovars et cuisinent leur thé en fumant leur kalyan.

Nous sommes à l'avant-dernier jour du carême de la Perse, et ce sera demain l'anniversaire de la mort d'Ali[3]; aussi l'enthousiasme religieux est-il extrême à Makandbey. Sur la place, devant l'humble mosquée aux ogives de terre battue, une centaine d'hommes, rangés en cercle autour d'un derviche qui psalmodie, poussent des gémissements et se frappent la poitrine. Ils ont tous mis à nu leur épaule et leur sein gauches; ils se frappent si fort que la chair est tuméfiée et la peau presque sanglante; on entend les coups résonner creux dans leur thorax profond. Le vieil homme qu'ils écoutent leur raconte, en couplets presque chantés, la Passion de leur prophète, et ils soulignent les phrases plus poignantes de la mélopée en jetant des cris de désespoir ou en simulant des sanglots. De plus en plus il s'exalte, le vieux derviche au regard de fou; voici qu'il se met à chanter comme les muezzins, d'une voix fêlée qui chevrote, et les coups redoublent contre les poitrines nues. Toutes les dames-fantômes maintenant sont arrivées sur les toits alentour; elles couronnent les terrasses et les murs branlants. Le cercle des hommes se resserre, pour une sorte de danse terrible, avec des bonds sur place, des trépignements de frénésie. Et tout à coup, ils s'étreignent les uns les autres, pour former une compacte chaîne ronde, chacun enlaçant du bras gauche son voisin le plus proche, mais continuant à se meurtrir furieusement de la main droite, dans une croissante ivresse de douleur. Il en est dont le délire est hideux à faire pitié; d'autres, qui arrivent au summum de la beauté humaine, tous les muscles en paroxysme d'action, et les yeux enflammés pour la tuerie ou le martyre. Des cris aigus et de caverneux rauquements de bête sortent ensemble de cet amas de corps emmêlés; la sueur et les gouttes de sang coulent sur les torses fauves. La poussière se lève du sol et enveloppe de son nuage ce lieu où darde un cuisant soleil. Sur les murs de la petite place sauvage, les femmes à cagoule sont comme pétrifiées. Et, au-dessus de tout, les cimes des montagnes, les neiges montent dans le ciel idéalement bleu.

Durant l'après-midi, nous voyageons à travers un pays de moins en moins désolé, rencontrant des villages, des champs de blé et d'orge, des vergers enclos de murs. Le soir, enfin, nous apercevons une grande ville, dans un simulacre d'enceinte formidable, et c'est Koumichah, qui n'est plus qu'à huit ou neuf heures d'Ispahan.

En Perse, les abords d'une ville sont toujours plus difficiles et dangereux pour les chevaux que la rase campagne. Et, avant d'arriver à la porte des remparts, nous peinons une demi-heure dans des sentiers à se rompre le cou, semés de carcasses de chameaux ou de mulets; c'est au milieu des ruines, des éboulis, des détritus; et, toujours, à droite ou à gauche, nous guettent ces trous béants d'où l'on a retiré la terre à bâtir, pour les forteresses, les maisons et les mosquées.

Le soleil est couché lorsque nous passons cette porte ogivale, qui semblait tout le temps se dérober devant nous. La ville, alors, que ses murailles dissimulaient presque, enchante soudainement nos yeux. Elle est de ce même gris rose que nous avions déjà vu à Chiraz, à Abadeh, et aussi dans chacun des villages du chemin, puisque c'est toujours la même terre argileuse qui sert à tout construire, mais elle se développe et s'étage sur les ondulations du sol à la manière d'un décor de féerie. Et comment peut-on oser, avec de la terre, édifier tant de petits dômes, et les enchevêtrer, les superposer en pyramides? Comment tiennent debout, et résistent aux pluies, tant d'arcades, de grandes ogives élégantes, qui ne sont que de la boue séchée, et tant de minarets, avec leurs galeries comme frangées de stalactites? Tout cela, bien entendu, est sans arêtes vives, sans contours précis; l'ombre et la lumière s'y fondent doucement, parmi des formes toujours molles et rondes. Sur les monuments, pas de faïences bleues, pas d'arbres dans les jardins, rien pour rompre la teinte uniforme de ce déploiement de choses, toutes pétries de la même argile rosée. Mais le jeu des nuances est en bas, dans les rues pleines de monde: des hommes en robe bleue, des hommes en robe verte; des groupes de femmes voilées, groupes intensément noirs, avec ces taches d'un blanc violent que font les masques cachant les visages. Et il est surtout en haut, le jeu magnifique, le heurt des couleurs, il est au-dessus de l'amas des coupoles grises et des arcades grises: à ce crépuscule, les inaccessibles montagnes alentour étalent des violets somptueux de robe d'évêque, des violets zébrés d'argent par des coulées de neige; et, sur le ciel qui devient vert, des petits nuages orange semblent prendre feu, se mettent à éclairer comme des flammes... Nous sommes toujours à près de deux mille mètres d'altitude, dans l'atmosphère pure des sommets, et le voisinage des grands déserts sans vapeur d'eau augmente encore les transparences, avive fantastiquement l'éclat des soirs.

C'est donc aujourd'hui la grande solennité religieuse des Persans, l'anniversaire du martyre de leur khalife. Dans les mosquées, des milliers d'hommes gémissent ensemble; on entend de loin leurs voix, en un murmure confus qui imite le bruit de la mer.

Aussitôt l'arrivée au caravansérail, il faut se hâter vers le lieu saint, pour voir encore un peu de cette fête, qui doit se terminer avant la nuit close. Personne, d'abord, ne veut me conduire. Deux hommes, de figure énergique et d'épaules solides, longtemps indécis, consentent cependant à prix d'or. Mais l'un estime que je dois prendre une robe à lui et un de ses bonnets d'astrakan; l'autre déclare que ce sera plus périlleux, et qu'il faut bravement garder mon costume d'Europe. Après tout, je reste comme je suis, et nous partons ensemble pour la grande mosquée, marchant vite, car il se fait tard. Nous voici, à la nuit tombante, dans le dédale sinistre dont j'avais prévu les aspects: murs sans fenêtres, murs de hautes prisons, avec, de loin en loin seulement, quelque porte bardée de fer; murs qui de temps à autre se rejoignent par le haut, vous plongeant dans cette obscurité souterraine si chère aux villes persanes. Montées, descentes, puits sans margelle, précipices et oubliettes. Aux premiers moments, nous ne rencontrons personne, et c'est comme une course crépusculaire dans des catacombes abandonnées. Et puis, approchant du foyer d'une de ces clameurs, semblables au bruit des plages, dont la ville ce soir est remplie, nous commençons de croiser des groupes d'hommes, qui viennent tous du même côté, et dont la rencontre est presque terrible. Ils sortent de la grande mosquée, principal centre des cris et des lamentations, où la fête de deuil va bientôt finir; par dix, par vingt ou trente, ils s'avancent en masse compacte, enlacés et courant, tête renversée en arrière, ne regardant rien; on voit le blanc de leurs yeux, ouverts démesurément, dont la prunelle trop levée semble entrer dans le front. Les bouches aussi sont ouvertes et exhalent un rugissement continu; toutes les mains droites frappent à grands coups les poitrines sanglantes. On a beau se ranger le long des murs, ou dans les portes si l'on en trouve, on est lourdement frôlé. Ils sentent la sueur et le fauve; ils passent d'un élan irrésistible et aveugle comme la poussée de la houle.

Après les ruelles étroites, lorsqu'un arceau ogival nous donne accès dans la cour de la mosquée, ce lieu nous paraît immense. Deux ou trois mille hommes sont là, pressés les uns contre les autres et donnant de la voix: «Hassan, Hussein! Hassan, Hussein[4]!» hurlent-ils tous ensemble, avec une sorte de cadence formidable. Au fond, dominant tout, la seconde grande ogive, ornée des inévitables faïences bleues, s'ouvre sur le sanctuaire obscur. Au faîte des murailles d'enceinte et au bord de toutes les terrasses d'alentour, les femmes perchées, immobiles et muettes, semblent un vol d'oiseaux noirs qui se serait abattu sur la ville. Dans un coin, un vieillard, abrité du remous humain par le tronc d'un mûrier centenaire, frappe comme un possédé sur un monstrueux tambour: trois par trois, des coups assourdissants, et battus très vite comme pour faire danser on ne sait quoi d'énorme;—or, la chose qui danse en mesure est une sorte de maison soutenue en l'air, au bout de longs madriers, par des centaines de bras, et agitée frénétiquement malgré sa lourdeur. La maison dansante est toute recouverte de vieux velours de Damas et de soies aux broderies archaïques; elle oscille à dix pieds au-dessus de la foule, au-dessus des têtes levées, des yeux égarés, et par instants elle tourne, les fidèles qui la portent se mettant à courir en cercle dans la mêlée compacte, elle tourne, elle tourbillonne à donner le vertige. Dedans, il y a un muezzin en délire, qui se cramponne pour ne pas tomber et dont les vocalises aiguës percent tout le fracas d'en dessous; chaque fois qu'il prononce le nom du prophète de l'Iran, un cri plus affreux s'échappe de toutes les gorges, et des poings cruels s'abattent sur toutes les poitrines, d'un heurt caverneux qui couvre le son du tambour. Des hommes, qui ont jeté leur bonnet, se sont fait au milieu de la chevelure des entailles saignantes; la sueur et les gouttes de sang ruissellent sur toutes les épaules; près de moi, un jeune garçon, pour s'être frappé trop fort, vomit une bave rouge dont je suis éclaboussé.

D'abord on n'avait pas pris garde à ma présence, et je m'étais plaqué contre le mur, derrière mes deux guides inquiets. Mais un enfant lève par hasard les yeux vers moi, devine un étranger et donne l'alarme; d'autres visages aussitôt se retournent, il y a une minute d'arrêt dans les plus proches lamentations, une minute de silence et de stupeur... «Viens!» disent mes deux hommes, m'entourant de leurs bras pour m'entraîner dehors, et nous sortons à reculons, face à la foule, comme les dompteurs, lorsqu'ils sortent des cages, font face aux bêtes... Dans la rue, on ne nous poursuit pas...

Le soir, vers neuf heures, quand un silence de cimetière est retombé sur la ville, épuisée par tant de cris et de lamentations, je sors à nouveau du caravansérail, ayant obtenu d'être convié, chez un notable bourgeois, à une veillée religieuse très fermée.

Koumichah, muette et toute rose sous la lune, est devenue solennelle comme une immense nécropole. Personne nulle part; c'est la lune seule qui est maîtresse de la ville en terre séchée, c'est la lune qui est reine sur les mille petites coupoles aux contours amollis, sur le labyrinthe des passages étroits, sur les amas de ruines et sur les fondrières.

Mais, si les rues sont désertes, on veille dans toutes les maisons, derrière les doubles portes closes; on veille, on se lamente, et on prie.

Après un long trajet dans le silence, entre deux porteurs de lanterne, j'arrive à la porte mystérieuse de mon hôte. C'est dans son petit jardin muré que se tient la veillée de deuil, à la lueur de la lune et de quelques lampes suspendues aux branches des jasmins ou des treilles. Devant la maison cachée, par terre, on a étendu des tapis, sur lesquels vingt ou trente personnages, coiffés du haut bonnet noir, fument leur kalyan, assis en cercle; au milieu d'eux, un large plateau, contenant une montagne de roses sans tige,—roses persanes, toujours délicieusement odorantes,—et un samovar, pour le thé que des serviteurs renouvellent sans cesse, dans les tasses en miniature. Vu le caractère religieux de cette soirée, ma présence directe au jardin serait une inconvenance; aussi m'installe-t-on seul, avec mon kalyan, dans l'appartement d'honneur, d'où je puis tout voir et tout entendre par la porte laissée ouverte.

L'un des invités monte sur un banc de pierre, au milieu des rosiers tout roses de fleurs, et raconte avec des larmes dans la voix la mort de cet Ali, khalife si vénéré des Persans, en mémoire duquel nous voici assemblés. Les assistants, il va sans dire, soulignent son récit par des plaintes et des sanglots, mais surtout par des exclamations de stupeur incrédule; ils ont entendu cela mille fois, et cependant ils ont l'air de s'écrier: «En croirai-je mes oreilles? Une telle abomination, vraiment est-ce possible?» Le conteur, quand il a fini, se rassied près du samovar, et, tandis qu'on renouvelle le feu des kalyans, un autre prend sa place sur le banc du prêche, pour recommencer dans tous ses détails l'histoire de l'inoubliable crime.

Le petit salon, où je veille à l'écart, est exquis d'archaïsme non voulu; si on l'a ainsi arrangé, tout comme on aurait pu le faire il y a cinq cents ans, c'est qu'on ne connaît pas, à Koumichah, de mode plus récente; aucun objet de notre camelote occidentale n'est encore entré dans cette demeure, et on n'y voit pas trace de ces cotonnades imprimées dont l'Angleterre a commencé d'inonder l'Asie; les yeux peuvent s'amuser à inventorier toutes choses sans y rencontrer un indice de nos temps. Par terre, ce sont les vieux tapis de Perse; pour meubles, des coussins, et de grands coffres en cèdre, incrustés de cuivre ou de nacre. Dans l'épaisseur des murs, blanchis à la chaux, ces espèces de petites niches, de petites grottes à cintre ogival ou frangé, qui remplacent en ce pays les armoires, sont garnies de coffrets d'argent, d'aiguières, de coupes; tout cela ancien, tout cela posant sur des carrés de satin aux broderies surannées. Les portes intérieures, qui me sont défendues, ont des rideaux baissés, en ces soies persanes si étranges et si harmonieuses, dont les dessins, volontairement estompés, troubles comme des cernes, ne ressemblent d'abord qu'à de grandes taches fantasques, mais finissent par vous représenter, à la façon impressionniste, des cyprès funéraires.

Dans le jardin, où la veillée se continue, des narrateurs de plus en plus habiles, ou plus pénétrés, se succèdent sur le banc de pierre; ceux qui déclament à présent ont des attitudes, des gestes de vraie douleur. A certains passages, les assistants, avec un cri désolé, se jettent en avant et heurtent le sol de leur front; ou bien ils découvrent tous ensemble leur poitrine, déjà meurtrie à la mosquée, et recommencent à se frapper, en clamant toujours les deux mêmes noms: «Hassan! Hussein!... Hassan! Hussein!» d'une voix qui s'angoisse. Quelques-uns, une fois prosternés, ne se relèvent plus. Dans l'allée du fond, sous la retombée des jasmins du mur, se tiennent les dames-fantômes toutes noires, que l'on aperçoit à peine, qui jamais ne s'approchent, mais que l'on sait là, et dont les lamentations prolongent en écho le concert lugubre. Comme pour les chanteurs du jardin, on a apporté pour moi des roses dans un plateau, et elles débordent sur les vieux tapis précieux; les jasmins du dehors aussi embaument, malgré le froid de cette nuit de mai, trop limpide, avec des étoiles trop brillantes... Et c'est une scène de très vieux passé oriental, dans un décor intact, défendu par tant de murs, aux portes verrouillées à cette heure: murs doubles et contournés de cette maison; murs plus hauts qui enferment le quartier et l'isolent; murs plus hauts encore qui enveloppent toute cette ville et son immobilité séculaire,—au milieu des solitudes ambiantes, sans doute abîmées en ce moment dans l'infini silence et où les neiges doivent être livides sous la lune...

Vendredi, 11 mai.

Il fait un froid à donner l'onglée, quand notre départ s'organise, au lever d'un soleil de fête. C'est sur une place, d'où l'on voit les mille petites coupoles de terre rosée s'arranger en amphithéâtre, avec les minarets, les ruines, et, tout en haut, les âpres montagnes violettes.

La ville, qui vibrait hier du délire des cris et des lamentations, se repose à présent dans le frais silence du matin. Un derviche exalté prêche encore, au coin d'une rue, s'efforçant d'attrouper les quelques laboureurs qui s'en vont aux champs, la pelle sur le dos, suivis de leurs ânes. Mais non, personne ne s'arrête plus: il y a temps pour tout, et aujourd'hui c'est fini.

Les belles dames de Koumichah sont vraiment bien matineuses; en voici déjà de très élégantes qui commencent à sortir, chacune montée sur son ânesse blanche, et chacune enveloppant de son voile noir un bébé à califourchon sur le devant de la selle, qui ne montre que son bout de nez au petit vent frisquet. C'est vendredi, et on s'en va prendre la rosée de mai hors de la ville, dans les jardins frissonnants, entourés de hauts murs dissimulateurs.

Nos chevaux sont fatigués, bien qu'on ait passé la nuit à leur frictionner les pattes, et surtout à leur étirer les oreilles,—ce qui est, paraît-il, l'opération la plus réconfortante du monde. Aussi partons-nous d'une allure indolente, le long de ces jardins clos, dont les murs de terre sont flanqués à tous les angles d'une tourelle d'émail bleu. A la limite des solitudes, une mosquée très sainte mire dans un étang son merveilleux dôme, qui, auprès des constructions en terre battue, semble une pièce de fine joaillerie; il luit au soleil d'un éclat poli d'agate; l'émail dont il est revêtu représente un fol enchevêtrement d'arabesques bleues, parmi les quelles s'enlacent des fleurs jaunes à cœur noir.

Et puis, derrière une colline aride, ce prodigieux ouvrage de terre qu'est Koumichah disparaît d'un coup, avec ses tours, ses cinquante minarets, ses mille petites coupoles bossues; voici encore devant nous l'espace vide, et le tapis sans fin des fleurettes incolores, qui s'écrasent sous nos pas en répandant leur parfum. Nous pensions en avoir fini avec le désert triste et suave; nous le retrouvons plus monotone que jamais, pendant nos sept ou huit heures de route, avec une chaleur croissante et de continuels mirages.

On aurait pu, en forçant un peu l'étape, arriver enfin ce soir à Ispahan; mais la tombée de la nuit nous a paru un mauvais moment pour aborder une ville où l'hospitalité est problématique, et nous avons décidé de nous arrêter dans un caravansérail, à trois lieues des murs.

Des mirages, des mirages partout: on se croirait dans les plaines mortes de l'Arabie. Un continuel tremblement agite les horizons, qui se déforment et changent. De différents côtés, des petits lacs, d'un bleu exquis, reflétant des rochers ou des ruines, vous appellent et puis s'évanouissent, reparaissent ailleurs et s'en vont encore... Une caravane d'animaux étranges s'avance vers nous; des chameaux qui ont deux têtes, mais qui n'ont pas de jambes, qui sont dédoublés par le milieu, comme les rois et les reines des jeux de cartes... De plus près, cependant, ils redeviennent tout à coup des bêtes normales, d'ordinaires et braves chameaux qui marchent tranquillement vers cette Chiraz, déjà lointaine derrière nous. Et ce qu'ils portent, en ballots cordés suspendus à leurs flancs, c'est de l'opium, qui s'en ira ensuite très loin vers l'Orient extrême; c'est une ample provision de rêve et de mort, qui a poussé dans les champs de la Perse sous forme de fleurs blanches, et qui est destinée aux hommes à petits yeux du Céleste-Empire.

Sur le soir, ayant traversé des défilés rugueux, entre des montagnes pointues et noirâtres comme des tentes bédouines, nous retombons dans une Perse plus heureuse; au loin reparaissent partout les taches vertes des blés et des peupliers.

Notre gîte pour la huit est cependant un assez farouche petit château fort, isolé au milieu des landes stériles. D'innombrables ballots de marchandises et quelques centaines de chameaux accroupis entourent ce caravansérail, quand nous y arrivons au déclin rouge du soleil; c'est une de ces immenses caravanes, plus lentes que les files de mulets ou d'ânons, qui font les gros transports et mettent de cinquante à cinquante-cinq jours entre Téhéran et Chiraz. Comme d'habitude, nous occupons le logis des hôtes de marque, au-dessus de l'ogive d'entrée: une chambre aux murs de terre, perchée en vedette, avec promenoir sur les toits et sur le faîte crénelé du rempart.—Ispahan, la désirée, n'est plus qu'à trois heures de marche mais des replis du terrain nous la cachent encore.

Aussitôt le soleil couché, la grande caravane s'ébranle sous nos murs, pour faire son étape de nuit, à la belle lune, aux belles étoiles. Le vent nous apporte la puanteur musquée des chameaux et les horribles cris de malice ou de souffrance qu'ils jettent chaque fois qu'il s'agit de les charger; nous sommes au milieu d'une ménagerie en fureur, on ne s'entend plus.

La clarté rouge et or, au couchant, s'éteint devant la lune ronde, qui commence de dessiner sur le sol les ombres de nos murs crénelés et de nos tours. Peu à peu, ces amas d'objets qui étaient par terre se hissent et s'équilibrent sur le dos des chameaux, qui cessent de crier; redevenus des bêtes dociles, à présent ils sont tous debout, agitant leurs clochettes. La caravane va partir.

Ils ne crient plus, les chameaux, et les voilà qui s'éloignent à la queue leu leu, avec un carillon de sonnailles douces. Vers les pays du Sud, d'où nous venons, ils s'en retournent lentement; toutes les fondrières, tous les gouffres d'où nous sommes sortis, ils vont les retraverser; étape par étape, caillou par caillou, refaire le même pénible chemin. Et ils recommenceront indéfiniment, jusqu'à ce qu'ils tombent de fatigue et que sur place les vautours les mangent. Le vent n'apporte plus leur puanteur, mais le parfum des herbes. A la file, ils s'éloignent, petits riens maintenant, qui se traînent sur l'étendue obscure; le bruit de leurs sonnailles est bientôt perdu.—C'est du haut de nos remparts, entre nos créneaux, que nous regardons la plaine, comme des châtelains du moyen âge.—La fuite de cette caravane a fait la solitude absolue dans nos profonds entours. Toutes les dents de notre petit rempart sont maintenant dessinées sur la lande, en ombres lunaires, précises et dures. Au-dessous de nous, on verrouille avec fracas la porte ferrée qui nous protégera des surprises nocturnes. Au chant des grillons, la nuit de plus en plus s'établit en souveraine, mais il y a de telles transparences que l'on continue de voir infiniment loin de tous côtés. On sent de temps à autre un souffle encore chaud, qui promène l'odeur des serpolets et des basilics. Et puis, sous la lumière spectrale de la lune, un frisson passe; tout à coup il fait très froid.

Samedi, 12 mai.

Départ au lever du jour, enfin pour Ispahan!

Une heure de route, dans un sinistre petit désert, aux ondulations d'argile brune,—qui sans doute est placé là pour préparer l'apparition de la ville d'émail bleu, et de sa fraîche oasis.

Et puis, avec un effet de rideau qui se lève au théâtre, deux collines désolées s'écartent devant nous et se séparent; alors un éden, qui était derrière, se révèle avec lenteur. D'abord des champs de larges fleurs blanches qui, après la monotonie terreuse du désert, semblent éclatants comme de la neige. Ensuite une puissante mêlée d'arbres,—des peupliers, des saules, des yeuses, des platanes,—d'où émergent tous les dômes bleus et tous les minarets bleus d'Ispahan!... C'est un bois et c'est une ville; cette verdure de mai, plus exubérante encore que chez nous, est étonnamment verte; mais surtout cette ville bleue, cette ville de turquoise et de lapis, dans la lumière du matin, s'annonce invraisemblable et charmante autant qu'un vieux conte oriental.

Les myriades de petites coupoles en terre rosée sont là aussi parmi les branches. Mais tout ce qui monte un peu haut dans le ciel, minarets sveltes et tournés comme des fuseaux, dômes tout ronds, ou dômes renflés comme des turbans et terminés en pointe, portiques majestueux des mosquées, carrés de muraille qui se dressent percés d'une ogive colossale, tout cela brille, étincelle dans des tons bleus, si puissants et si rares que l'on songe à des pierres fines, à des palais en saphir, à d'irréalisables splendeurs de féerie. Et au loin, une ceinture de montagnes neigeuses enveloppe et défend toute cette haute oasis, aujourd'hui délaissée, qui fut en son temps un des centres de la magnificence et du luxe sur la Terre.

Ispahan!... Mais quel silence aux abords!... Chez nous, autour d'une grande ville, il y a toujours des kilomètres de gâchis enfumé, des charbons, de tapageuses machines en fonte, et surtout des réseaux de ces lignes de fer qui établissent la communication affolée avec le reste du monde.—Ispahan, seule et lointaine dans son oasis, semble n'avoir même pas de routes. De grands cimetières abandonnés où paissent des chèvres, de limpides ruisseaux qui courent librement partout et sur lesquels on n'a même pas fait de pont, des ruines d'anciennes enceintes crénelées, et rien de plus. Longtemps nous cherchons un passage, parmi les débris de remparts et les eaux vives, pour ensuite nous engager entre des murs de vingt pieds de haut, dans un chemin droit et sans vue, creusé en son milieu par un petit torrent. C'est comme une longue souricière, et cela débouche enfin sur une place où bourdonne la foule. Des marchands, des acheteurs, des dames-fantômes, des Circassiens en tunique serrée, des Bédouins de Syrie venus avec les caravanes de l'Ouest (têtes énormes, enroulées de foulards), des Arméniens, des Juifs... Par terre, à l'ombre des platanes, les tapis gisent par monceaux, les couvertures, les selles, les vieux burnous ou les vieux bonnets; des ânons, en passant, les piétinent,—et nos chevaux aussi, qui prennent peur. Cependant, ce n'est pas encore la ville aux minarets bleus. Ce n'est pas la vraie Ispahan, que nous avions aperçue en sortant du désert, et qui nous avait semblé si proche dans la limpidité du matin; elle est à une lieue plus loin, au delà de plusieurs champs de pavots et d'une rivière très large. Ici, ce n'est que le faubourg arménien, le faubourg profane où les étrangers à l'Islam ont le droit d'habiter. Et ces humbles quartiers, pour la plupart en ruines, où grouille une population pauvre, représentent les restes de la Djoulfa qui connut tant d'opulence à la fin du XVIe siècle, sous Chah-Abbas. (On sait comment ce grand empereur,—par des procédés un peu violents, il est vrai,—avait fait venir de ses frontières du Nord toute une colonie arménienne pour l'implanter aux portes de la capitale, mais l'avait ensuite comblée de privilèges, si bien que ce faubourg commerçant devint une source de richesse pour l'Empire. Aux siècles d'après, sous d'autres Chahs, les Arméniens, qui s'étaient rendus encombrants, se virent pressurés, persécutés, amoindris de toutes les manières[5]. De nos jours, sous le Vizir actuel de l'Irak, ils ont cependant recouvré le droit d'ouvrir leurs églises et de vivre en paix).

On nous presse de rester à Djoulfa: les chrétiens, nous dit-on, ne sont pas admis à loger dans la sainte Ispahan. Nos chevaux, d'ailleurs, ne nous y conduiront point, leur maître s'y refuse; ça n'est pas dans le contrat, et puis-ça ne se fait jamais. Des Arméniens s'avancent pour nous offrir de nous louer des chambres dans leurs maisons. Nous sommes là, nos bagages et nos armes par terre, au milieu de la foule, qui de plus en plus nous cerne et s'intéresse.—Non; moi je tiens à habiter la belle ville bleue; je suis venu exprès; en dehors de cela, je ne veux rien entendre! Qu'on me procure des mules, des ânes, n'importe quoi, et allons-nous-en de ce mercantile faubourg, digne tout au plus des infidèles.

Les mules qu'on m'amène sont de vilaines bêtes rétives, je l'avais prévu, qui jettent deux ou trois fois leur charge par terre. Les gens, du reste, regardent nos préparatifs de départ avec des airs narquois, des airs de dire: On les mettra à la porte et ils nous reviendront. Ça ne fait rien! En route, par les petits sentiers, les petites ruelles, où passe toujours quelque ruisseau d'eau vive, issu des neiges voisines. Bientôt nous nous retrouvons dans les blés ou les pavots en fleurs. Et la voici, cette rivière d'Ispahan, qui coule peu profonde sur un lit de galets; elle pourrait cependant servir de voie de communication, si, au lieu de se rendre à la mer, elle n'allait s'infiltrer dans les couches souterraines et finir par se jeter dans ce lac, perdu au milieu des solitudes, que nous avons aperçu au commencement du voyage; sur ses bords, sèchent au soleil des centaines de ces toiles murales, qui s'impriment ici de dessins en forme de porte de mosquée et puis qui se répandent dans toute la Perse et jusqu'en Turquie.

C'est un pont magnifique et singulier qui nous donne accès dans la ville; il date de Chah-Abbas, comme tout le luxe d'Ispahan; il a près de trois cents mètres de longueur et se compose de deux séries superposées d'arcades ogivales, en briques grises, rehaussées de bel émail bleu. En même temps que nous, une caravane fait son entrée, une très longue caravane, qui arrive des déserts de l'Est et dont les chameaux sont tous coiffés de plumets barbares. Des deux côtés de la voie qui occupe le milieu du pont, des passages, pour les gens à pied, s'abritent sous de gracieuses arcades ornées de faïences, et ressemblent à des cloîtres gothiques.

Toutes les dames-fantômes noires, qui cheminent dans ces promenoirs couverts, ont un bouquet de roses à la main. Des roses, partout des roses. Tous les petits marchands de thé ou de sucreries postés sur la route ont des roses plein leurs plateaux, des roses piquées dans la ceinture, et les mendiants pouilleux accroupis sous les ogives tourmentent des roses dans leurs doigts.

Les dômes bleus, les minarets bleus, les donjons bleus commencent de nous montrer le détail de leurs arabesques, pareilles aux dessins des vieux tapis de prière. Et, dans le ciel merveilleux, des vols de pigeons s'ébattent de tous côtés au-dessus d'Ispahan, se lèvent, tourbillonnent, puis se posent à nouveau sur les tours de faïence.

Le pont franchi, nous trouvons une avenue large et droite, qui est pour confondre toutes nos données sur les villes orientales. De chaque côté de la voie, d'épais buissons de roses forment bordure; derrière, ce sont des jardins où l'on aperçoit, parmi les arbres centenaires, des maisons ou des palais, en ruines peut-être, mais on ne sait trop, tant la feuillée est épaisse. Ces massifs de rosiers en pleine rue, que les passants peuvent fourrager, ont fleuri avec une exubérance folle, et, comme c'est l'époque de la cueillette pour composer les parfums, des dames voilées sont là dedans, ciseaux en main, qui coupent, qui coupent, qui font tomber une pluie de pétales; il y à de pleines corbeilles de roses posées de côté et d'autre, et des montagnes de roses par terre... Qu'est-ce qu'on nous racontait donc à Djoulfa, et comment serions-nous mal accueillis, dans cette ville des grands arbres et des fleurs, qui est si ouverte et où les gens nous laissent si tranquillement arriver?

Mais l'enfermement, l'oppression des ruines et du mystère nous attendaient au premier détour du chemin; tout à coup nous nous retrouvons, comme à Chiraz, dans le labyrinthe des ruelles désertes, sombres entre de grands murs sans fenêtres, avec des immondices par terre, des carcasses, des chiens morts. Tout est inhabité, caduc et funèbre; çà et là, des parois éventrées nous laissent voir des maisons, bonnes tout au plus pour les revenants ou les hiboux. Et, dans l'éternelle uniformité grise des murailles, les vieilles portes toujours charmantes, aux cadres finement émaillés, sèment en petites parcelles bleues leurs mosaïques sur le sol, comme les arbres sèment leurs feuilles en automne. Il fait chaud et on manque d'air, dans ces ruines où nous marchons à la débandade, perdant de vue plus d'une fois nos bêtes entêtées qui ne veulent pas suivre. Nous marchons, nous marchons, sans trop savoir nous-mêmes où nous pourrons bien faire tête, notre guide à présent n'ayant pas l'air beaucoup plus rassuré que les Arméniens de Djoulfa sur l'accueil que l'on nous réserve. Essayons dans les caravansérails d'abord, et, si l'on nous refuse, nous verrons ensuite chez les habitants!...

Sans transition, nous voici au milieu de la foule, dans la pénombre et la fraîcheur; nous venons d'entrer sous les grandes nefs voûtées des bazars. La ville n'est donc pas morte dans tous ses quartiers, puisqu'on peut y rencontrer encore un grouillement pareil. Mais il fait presque noir, et toute cette agitation de marchands en burnous, de dames-fantômes, de cavaliers, de caravanes, qui se révèle ainsi d'un seul coup, après tant de ruines et de silence, au premier abord paraît à moitié fantastique.

C'est un monde, ces bazars d'Ispahan, qui furent à leur époque les plus riches marchés de l'Asie. Leurs nefs de briques, leurs séries de hautes coupoles, se prolongent à l'infini, se croisent en des carrefours réguliers, ornés de fontaines, et, dans leur délabrement, restent grandioses. Des trous, des cloaques, des pavés pointus où l'on glisse; péniblement nous avançons, bousculés par les gens, par les bêtes, et sans cesse préoccupés de nos mules de charge, qui se laissent distancer dans la mêlée étrange.

Les caravansérails s'ouvrent le long de ces avenues obscures, et y jettent chacun son flot de lumière. Ils ont tous leur cour à ciel libre, où les voyageurs fument le kalyan à l'ombre de quelque vieux platane, auprès d'une fontaine jaillissante, parmi des buissons de roses roses et d'églantines blanches; sur ces jardins intérieurs, deux ou trois étages de petites chambres pareilles prennent jour par des ogives d'émail bleu.

Nous nous présentons à la porte de trois, quatre, cinq caravansérails, où la réponse invariable nous est faite, que tout est plein.

En voici un cependant où il n'y a visiblement personne; mais quel bouge sombre et sinistre, au fond d'un quartier abandonné qui s'écroule!—Tant pis! Il est midi passé, nous mourons de faim, nous n'en pouvons plus, entrons là.—D'ailleurs, nos mules et nos muletiers de Djoulfa, refusant d'aller plus loin, jettent tout sur le pavé, devant la porte, dans la rue déserte et de mauvaise mine où il fait presque nuit sous l'épaisseur des voûtes.—«Tout est plein,» nous répond l'hôte avec un mielleux sourire... Alors, que faire?...

Un vieil homme à figure futée, qui depuis un instant nous suivait, s'approche pour me parler en confidence: «Un seigneur, qui se trouve dans la gêne, me dit-il à l'oreille, l'a chargé de louer sa maison. Un peu cher peut-être, cinquante tomans (deux cent cinquante francs) par mois; cependant, si je veux voir...» Et il m'emmène loin, très loin, à travers une demi-lieue de ruines et de décombres, pour m'ouvrir enfin, au bout d'une impasse, une porte vermoulue qui a l'air de donner dans un caveau de cimetière...

Oh! l'idéale demeure! Un jardin, ou plutôt un nid de roses: des rosiers élancés et hauts comme des arbres; des rosiers grimpants qui cachent les murailles sous un réseau de fleurs. Et, au fond, un petit palais des Mille et une Nuits, avec une rangée de colonnes longues et frêles, en ce vieux style persan qui s'inspire encore de l'architecture achéménide et des élégances du roi Darius. A l'intérieur, c'est de l'Orient ancien et très pur; une salle élevée, qui jadis fut blanche et or, aujourd'hui d'un ton d'ivoire rehaussé de vermeil mourant; au plafond, des mosaïques en très petites parcelles de miroir, d'un éclat d'argent terni, et puis des retombées de ces inévitables ornements des palais de la Perse, qui sont comme des grappes de stalactites ou des amas d'alvéoles d'abeilles. Des divans garnis d'une soie vert jade, aux dessins d'autrefois imitant des flammes roses. Des coussins, des tapis de Kerman et de Chiraz. Dans les fonds, des portes, au cintre comme frangé de stalactites, donnant sur de petits lointains où il fait noir. En tout cela, un inquiétant charme de vétusté, de mystère et d'aventure. Et le parfum des roses du jardin, mêlé aux senteurs d'on ne sait quelles essences de harem, dont les tentures sont imprégnées...

Vite, que je retourne chercher mes gens et mes bagages, pendant que le bonhomme futé préviendra son seigneur que le marché est conclu à n'importe quel prix. Pour moi, étranger qui passe, quel amusement rêvé d'habiter une telle maison, cachée parmi les ruines et enveloppée de silence, au cœur d'une ville comme Ispahan!

Mais, hélas! bientôt j'entends courir derrière moi dans la rue, et c'est le bonhomme qui me rappelle effaré: le seigneur dans la gêne refuse avec indignation. «Des chrétiens! a-t-il répondu, non pas même pour mille tomans la journée; qu'ils s'en aillent à Djoulfa ou au diable!»

Il est une heure et demie. A toute extrémité, nous accepterions n'importe quel gîte, pour nous reposer à l'ombre et en finir.

Dans une maison de pauvres, au-dessus d'une cour où grouillent des enfants loqueteux, une vieille femme consent à nous louer un taudis, quatre murs en pisé et un toit de branches, rien de plus; encore désire-t-elle l'autorisation de son père, fort longue à obtenir, car le vieillard est en enfance sénile, aveugle et sourd, et il faut lui hurler longtemps la chose, dans les deux oreilles l'une après l'autre.

A peine étions-nous là, étendus pour un peu de repos, une clameur monte et commence à nous troubler: la cour est pleine de monde, la rue aussi; et nous apercevons la vieille femme en sanglots, au milieu de gens qui vocifèrent et la menacent du poing.

—Qu'est-ce que c'est? lui dit-on, loger des chrétiens! Qu'elle rende l'argent! Dehors, leurs bagages! Et qu'ils sortent sur l'heure!

—Ça, non, par exemple, nous ne sortirons pas!

Je fais barricader la porte et informer la foule, par la voix d'un héraut, que je suis prêt à subir toutes les horreurs d'un siège plutôt que de descendre; ensuite, aux deux lucarnes de la fenêtre, mon serviteur français et moi, nous montrons braqués nos revolvers,—après avoir eu soin d'enlever les cartouches pour éviter tous risques d'accident.

QUATRIÈME PARTIE

Sur un bout de papier, confié à mon Persan le plus fidèle, dans la première minute du siège, j'ai griffonné ma détresse à l'unique Européen qui habite Ispahan, le prince D..., consul général de Russie. Ma maison assiégée se trouve par hasard assez voisine de la sienne, et je vois arriver aussitôt deux grands diables de cosaques, vêtus de la livrée officielle russe devant quoi tous les assaillants s'inclinent. Ils me sont dépêchés en hâte, m'apportant la plus aimable invitation de venir demeurer chez le prince, et, malgré la crainte d'être indiscret, il ne me reste vraiment d'autre parti que celui d'accepter. Je consens donc à rendre la place, et à suivre tête haute mes deux libérateurs galonnés d'argent, tandis que la foule, en somme pas bien méchante, enfantine plutôt, s'emploie d'elle-même à transporter mes bagages.

Au fond d'un grand jardin,—plein de roses, il va sans dire, et haut muré, bien entendu,—se retrouver tout à coup dans un logement vaste, propre et clair, avec le confort européen dans un cadre oriental, c'est tout de même un bien-être exquis, un repos inappréciable, après tant de jours passés dans les niches en terre et la promiscuité des caravansérails. Le prince et la princesse D... sont d'ailleurs des hôtes si charmants qu'ils savent, dès la première minute, vous donner l'illusion qu'on n'est point un chemineau recueilli par aventure, mais un ami attendu et ne gênant pas.

Dimanche, 13 mai.

Je m'éveille tard, au chant des oiseaux, avec, tout de suite, avant le retour complet de la pensée, une impression de sécurité et de loisir: le tcharvadar ne viendra pas ce matin me tourmenter pour le départ; il n'y aura pas à se remettre en route, par les sentiers mauvais et les fondrières. Autour de moi, ce ne sont plus les murs troués et noirâtres, la terre et les immondices; la chambre est spacieuse et blanche, avec les divans larges et les gais tapis de l'Orient. Le jardin devant ma porte est une véritables nappe de roses, éclaircie par quelques genêts jaunes, qui jaillissent çà et là en gerbes d'or, sous un ciel de mai d'une pureté et d'une profondeur à peu près inconnues à d'autres climats. Les oiseaux, qui viennent jusqu'au seuil de ma porte faire leur tapage de fête, sont des mésanges, des bergeronnettes, des rossignols. Il y a comme un délire de renouveau dans l'air; c'est la pleine magnificence de ce printemps de la Perse, qui est si éphémère avant l'été torride; c'est la folle exaltation de cette saison des roses à Ispahan, qui se hâte d'épuiser toutes les sèves, de donner en quelques jours toutes les fleurs et tout le parfum.

Par ailleurs, j'ai le sentiment, au réveil, que la partie difficile du voyage est accomplie, que c'est presque fini pour moi,—heureusement et hélas!—de la Perse des déserts. Ispahan est l'étape à peu près dernière de la route dangereuse, car elle a des communications établies avec le Nord, avec Téhéran et la mer Caspienne par où je m'en irai; plus de brigands sur le parcours, et les sentiers de caravane ne seront même plus tout à fait impossibles, car on cite des voyageurs ayant réussi à faire le trajet en voiture.

Quant à mon séjour ici, maintenant que je suis sous la protection du drapeau russe, il sera exempt de toute préoccupation. Mais les gens d'Ispahan, paraît-il, étant moins favorables aux étrangers que ceux de Chiraz ou de Koumichah, une garde me sera donnée chaque fois que je me promènerai, autant pour la sécurité que pour le décorum: deux soldats armés de bâtons ouvrant la marche; derrière eux, un cosaque galonné portant la livrée du prince. Et c'est dans cet équipage que je fais aujourd'hui ma première sortie, par la belle matinée de mai, pour aller visiter d'abord la place Impériale[6], qui est la merveille de la ville, et dont s'ébahirent tant, au XVIIe siècle, les premiers Européens admis à pénétrer ici.

Après avoir suivi plusieurs ruelles tortueuses, au milieu des trous et des ruines, nous retombons bientôt dans l'éternelle pénombre des bazars. La nef où nous voici entrés est celle des tailleurs; les burnous, les robes bleues, les robes vertes, les robes de cachemire chamarré, se cousent et se vendent là dans une sorte de cathédrale indéfiniment longue, qui a bien trente ou quarante pieds de haut. Et une ogive tout ornée de mosaïques d'émail, une énorme ogive, ouverte depuis le sol jusqu'au sommet de la voûte, nous révèle soudain cette place d'Ispahan, qui n'a d'égale dans aucune de nos villes d'Europe, ni comme dimensions, ni comme magnificence. C'est un parfait rectangle, bordé d'édifices réguliers, et si vaste que les caravanes, les files de chameaux, les cortèges, tout ce qui le traverse en ce moment, sous le beau soleil et le ciel incomparable, y semble perdu; les longues nefs droites des bazars en forment essentiellement les quatre côtés, avec leurs deux étages de colossales ogives murées, d'un gris rose, qui se suivent en séries tristes et sans fin; mais, pour interrompre cette rectitude trop absolue dans les lignes, des monuments étranges et superbes, émaillés de la tête au pied, resplendissent de différents côtés comme de précieuses pièces de porcelaine. D'abord, au fond là-bas, dans un recul majestueux et au centre de tout, c'est la mosquée Impériale[7] entièrement en bleu lapis et bleu turquoise, ses dômes, ses portiques, ses ogives démesurées, ses quatre minarets qui pointent dans l'air comme des fuseaux géants. Au milieu de la face de droite, c'est le palais du grand empereur, le palais du Chah-Abbas, dont la svelte colonnade, en vieux style d'Assyrie, surélevée par une sorte de piédestal de trente pieds de haut, se découpe dans le vide comme une chose aérienne et légère. Sur la face où nous sommes, ce sont les minarets et les coupoles d'émail jaune de l'antique mosquée du Vendredi[8], l'une des plus vieilles et des plus saintes de l'Iran. Ensuite, un peu partout, dans les lointains, d'autres dômes bleus se mêlent aux cimes des platanes, d'autres minarets bleus, d'autres donjons bleus, autour desquels des vols de pigeons tourbillonnent. Et enfin, aux plans extrêmes, les montagnes entourent l'immense tableau d'une éclatante dentelure de neiges.

En Perse où, de temps immémorial, les hommes se sont livrés à de prodigieux travaux d'irrigation pour fertiliser leurs déserts, rien ne va sans eaux vives; donc, le long des côtés de cette place grandiose, dans des conduits de marbre blanc, courent de clairs ruisseaux, amenés de très loin, qui entretiennent une double allée d'arbres et de buissons de roses. Et là, sous des tendelets, quantité d'indolents rêveurs fument des kalyans et prennent du thé; les uns accroupis sur le sol, d'autres assis sur des banquettes, qu'ils ont mises en travers, par-dessus le ruisseau pour mieux sentir la fraîcheur du petit flot qui passe. Des centaines de gens et de bêtes de toute sorte circulent sur cette place, sans arriver à la remplir tant elle est grande; le centre demeure toujours une quasi-solitude, inondée de lumière. De beaux cavaliers y paradent au galop,—ce galop persan, très ramassé, qui donne au cou du cheval la courbure d'un cou de cygne. Des groupes d'hommes en turban sortent des mosquées après l'office du matin, apparaissent d'abord dans l'ombre des grands portiques follement bleus, et puis se dispersent au soleil. Des chameaux processionnent avec lenteur; des théories de petits ânes trottinent, chargés de volumineux fardeaux. Des dames-fantômes se promènent, sur leurs ânesses blanches, qui ont des houssines tout à fait pompeuses, en velours brodé et frangé d'or.—Cependant, combien seraient pitoyables cette animation, ces costumes d'aujourd'hui, auprès de ce que l'on devait voir ici même, lorsque régnait le grand empereur, et que le faubourg de Djoulfa regorgeait de richesses! En ce temps-là, tout l'or de l'Asie affluait à Ispahan; les palais d'émail y poussaient aussi vite que l'herbe de mai; et les robes de brocart, les robes lamées se portaient couramment dans la rue, ainsi que les aigrettes de pierreries. Quand on y regarde mieux, quel délabrement dans tous ces édifices, qui, au premier aspect, jouent encore la splendeur!—Là-haut, cette belle colonnade aérienne de Chah-Abbas est toute déjetée, sous la toiture qui commence de crouler. Du côté où soufflent les vents d'hiver, tous les minarets des mosquées, tous les dômes sont à moitié dépouillés de leurs patientes mosaïques de faïence et semblent rongés d'une lèpre grise; avec l'incurie orientale, les Persans laissent la destruction s'accomplir; et d'ailleurs tout cela, de nos jours, serait irréparable: on n'a plus le temps ni l'argent qu'il faudrait, et le secret de ces bleus merveilleux est depuis longues années perdu. Donc, on ne répare rien, et cette place unique au monde, qui a déjà plus de trois cents ans, ne verra certainement pas finir le siècle où nous venons d'entrer.

De même que Chiraz était la ville de Kerim-Khan, Ispahan est la ville de Chah-Abbas. Avec cette facilité qu'ont eue de tout temps les souverains de la Perse à changer de capitale, ce prince, vers l'an 1565, décida d'établir ici sa cour, et de faire de cette ville, déjà si vieille et du reste à peu près anéantie depuis le passage effroyable de Tamerlan[9], quelque chose qui étonnerait le monde. A une époque où, même en Occident, nous en étions encore aux places étroites et aux ruelles contournées, un siècle avant que fussent conçues les orgueilleuses perspectives de Versailles, cet Oriental avait rêvé et créé des symétries grandioses, des déploiements d'avenues que personne après lui n'a su égaler. L'Ispahan nouvelle qui sortit de ses mains était au rebours de toutes les idées d'alors sur le tracé des plans, et aujourd'hui ses ruines font reflet d'une anomalie sur cette terre persane.

Il me semblerait naturel, comme j'en avais l'habitude à Chiraz, de m'asseoir à l'ombre, parmi ces gens si paisibles, qui tiennent une rose entre leurs doigts; mais ma garde d'honneur me gêne, et puis cela ne se fait pas ici, paraît-il: on me servirait mon thé avec dédain, et le kalyan me serait refusé.

Continuons donc de marcher, puisque la douce flânerie des musulmans m'est interdite.

Rasant les bords de la place, pour éviter le petit Sahara du centre, longeant les alignements sans fin des grandes arcades murées, que je m'approche au moins de la mosquée Impériale, dont la porte gigantesque, tout là-bas, m'attire comme l'entrée magique d'un gouffre bleu! A mesure que nous avançons, les minarets et le dôme du sanctuaire profond,—toutes choses qui sont plus loin, derrière le parvis, dans une zone sacrée et défendue,—ont l'air de s'affaisser pour disparaître, tandis que monte toujours davantage cet arceau du porche, cette ogive aux dimensions d'arc triomphal, dans son carré de mur tout chamarré de faïences à reflets changeants. Lorsqu'on arrive sous ce porche immense, on voit comme une cascade de stalactites bleues, qui tombe du haut des cintres; elle se partage en gerbes régulières, et puis en myriades symétriques de gouttelettes, pour glisser le long des murailles intérieures, qui sont merveilleusement brodées d'émaux bleus, verts, jaunes et blancs. Ces broderies d'un éclat éternel représentent des branches de fleurs, enlacées à de fines inscriptions religieuses blanches, par-dessus des fouillis d'arabesques en toutes les nuances de turquoise. Les cascades, les traînées de stalactites ou d'alvéoles, descendues de la voûte, coulent et s'allongent jusqu'à des colonnettes, sur quoi elles finissent par reposer, formant ainsi des séries de petits arceaux, dentelés délicieusement, qui s'encadrent, avec leurs harmonieuses complications, sous le gigantesque arceau principal. L'ensemble de cela, qui est indescriptible d'enchevêtrement et de magnificence, dans des couleurs de pierreries, produit une impression d'unité et de calme, en même temps qu'on se sent enveloppé là de fraîche pénombre. Et, au fond de ce péristyle, s'ouvre la porte impénétrable pour les chrétiens, la porte du saint lieu, qui est large et haute, mais que l'on dirait petite, tant sont écrasantes les proportions de l'ogive d'entrée; elle plonge dans des parois épaisses, revêtues d'émail couleur lapis; elle a l'air de s'enfoncer dans le royaume du bleu absolu et suprême.

Quand je reviens à la maison de Russie, le portique, seule entrée de l'enclos, que gardent les bons cosaques, est décoré de vieilles broderies d'or et de vieux tapis de prière, piqués au hasard sur le mur avec des épingles, comme pour un passage de procession. Et c'est pour me tenter, paraît-il; des marchands arméniens et juifs, ayant eu vent de l'arrivée d'un étranger, se sont hâtés de venir. Je demande pour eux la permission d'entrer dans le jardin aux roses,—et cela devient un des amusements réguliers de chaque matin, sous la véranda de mon logis, le déballage des bibelots qui me sont offerts, et les marchandages en toute sorte de langues.

L'après-midi, mon escorte à bâtons me promène dans les bazars, où règnent perpétuellement le demi-jour et l'agréable fraîcheur des souterrains. Toutes leurs avenues menacent ruine, et il en est beaucoup d'abandonnées et de sinistres; celles où les vendeurs continuent de se tenir sont bien déchues de l'opulence ancienne; cependant on y trouve encore des foules bruyantes, et des milliers d'objets curieux ou éclatants; les places où ces avenues se croisent sont toujours recouvertes d'une large et magnifique coupole, très haut suspendue, avec une ouverture au milieu, par où tombent les rayons clairs du soleil de Perse: chacun de ces carrefours est aussi orné d'une fontaine, d'un bassin de marbre où trempent les belles gerbes des marchands de roses, et où viennent boire les gens, les ânes, les chameaux et les chiens.

Le bazar des teinturiers, monumental, obscur et lugubre, donne l'idée d'une église gothique démesurément longue et tendue de deuil, avec toutes les pièces d'étoffe ruisselantes de teinture qui s'égouttent, accrochées partout jusqu'en haut des voûtes,—bleu sombre pour les robes des hommes, noir pour les-voiles des dames-fantômes.

Dans le bazar des marteleurs de cuivre, d'une demi-lieue de long et sans cesse vibrant au bruit infernal des marteaux, les plus gracieuses aiguières, les buires de cuivre des formes les plus sveltes et les plus rares, brillent toutes neuves aux devantures des échoppes, à travers la pénombre enfumée.

Comme à Chiraz, c'est le bazar des selliers qui est, dans toute son étendue, le plus miroitant de broderies, de dorures, de perles et de paillettes. Les fantaisies orientales pour voyageurs de caravane s'y étalent innombrables: sacs de cuir, chamarrés de broderies de soie; poires à poudre très dorées, gourdes surchargées de pendeloques; petites coupes de métal ciselé pour boire l'eau fraîche aux fontaines du chemin. Et puis viennent les houssines de velours et d'or, destinées aux ânesses blanches des dames; les harnais pailletés pour les chevaux ou les mules; les guirlandes de sonnettes, dont le carillon épouvante les bêtes fauves. Et enfin tout ce qui est nécessaire à la vraie élégance des chameaux: rangs de perles pour passer dans les narines, bissacs frangés de vives couleurs; têtières ornées de verroteries, de plumets et de petits miroirs où joueront pendant la marche les rayons du soleil ou les rayons de la lune.

Une des ogives immenses nous envoie tout à coup son flot de lumière, et la place Impériale nous réapparaît, toujours saisissante de proportions et de splendeur, avec ses enfilades d'arceaux réguliers, ses mosquées qui semblent se coiffer de monstrueux turbans d'émail, ses minarets fuselés, où du haut en bas s'enroulent en spirale des torsades blanches et des arabesques prodigieusement bleues.

Vite, traversons ce lieu vaste, désert à cette heure sous le soleil torride, et de l'autre côté, par une ogive semblable, abritons-nous à nouveau, reprenons la fraîcheur des voûtes.

Le bazar où nous nous retrouvons à l'ombre est celui des pâtissiers. Il y fait chaud; des fourneaux y sont allumés partout dans les échoppes; et on y sent l'odeur des bonbons qui cuisent. Beaucoup de bouquets de roses, aux petits étalages, parmi les sucres d'orge et les tartes; des sirops de toutes couleurs dans des carafes; des confitures dans de grandes vieilles potiches chinoises, arrivées ici au siècle de Chah-Abbas; une nuée de mouches. Des groupes nombreux de dames noires au masque blanc. Et surtout des enfants adorables, drôlement habillés comme de grandes personnes; petits garçons en longue robe et trop haut bonnet; petites filles aux yeux peints, jolies comme des poupées, en veste à basques retombantes, jupe courte et culotte par-dessous.

Au suivant carrefour, qui montre une vétusté caduque, des groupes stationnent auprès de la fontaine: assis sur le bord de la vasque de marbre, un vieux derviche est là qui prêche, tout blanc de barbe et de cheveux dans le rayon qui tombe du haut de la coupole, l'air d'avoir cent ans, et, du bout de ses doigts décharnés, tenant une rose.

Ensuite, c'est le bazar des bijoutiers, très archaïque, très souterrain, et où ne passe personne. On y vend des objets d'argent repoussé, coffrets, coupes, miroirs, carafes pour le kaylan; dans des boîtes vitrées, aux verres ternis, qu'enveloppe toujours par surcroît de précautions un filet en mailles de soie bleue, on vend aussi des parures anciennes, en argent ou en or, en pierreries vraies ou fausses, et quantité de ces agrafes pour attacher derrière la tête le petit voile blanc percé de deux trous qui masque le visage des femmes. Les marchands, presque tous, sont des vieillards à la barbe neigeuse, accroupis dans des niches sombres, chacun tenant sa petite balance pour peser les turquoises et chacun poursuivant son rêve que les acheteurs ne viennent guère troubler. La poussière, les chauves-souris, les toiles d'araignée, les décombres noirs ont envahi ce bazar décaissé, où sommeillent pourtant d'exquises choses.

Nous finissons la journée dans un Ispahan de ruines et de mort, qui se fait de plus en plus lugubre à mesure que le soleil baisse. C'est l'immense partie de la ville qui a cessé de vivre depuis l'invasion afghane, depuis les horreurs de ce grand siège, mis sous ses murs par le sultan Mahmoud il y aura deux cents ans bientôt. Ispahan ne s'est plus relevée après cette seconde terrible tourmente, qui réduisit ses habitants, de sept cent mille qu'ils étaient, à soixante milliers à peine; et d'ailleurs Kerim-Khan, presque aussitôt, consacra sa déchéance en transportant à Chiraz la capitale de l'Empire. Sur un parcours de plus d'une lieue, maisons, palais, bazars, tout est désert et tout s'écroule; le long des rues ou dans les mosquées, les renards et les chacals sont venus creuser leurs trous et fixer leurs demeures; et çà et là l'émiettement des belles mosaïques, des belles faïences, a saupoudré comme d'une cendre bleu céleste les éboulis de briques et de terre grise. A part un chacal, qui nous montre à la porte d'un terrier son museau pointu, nous ne rencontrons rien de vivant nulle part; nous marchons à travers le froid silence, n'entendant que nos pas et le heurt des bâtons de mes deux gardes contre les pierres. Cependant des fleurs de mai, des marguerites, des pieds-d'alouette, des coquelicots, des églantines blanches forment des petits jardins partout, sur le faîte des murs; le déclin du jour est limpide et doré; les neiges lointaines, là-bas sur les cimes, deviennent délicieusement roses; au-dessus de cette désolation, la fête de lumière bat son plein à l'approche du soir.

Il faut être rentré au plus tard pour le crépuscule, car la vieille capitale de Chah-Abbas n'a point de vie nocturne. Le portail de la maison du prince se ferme hermétiquement dès qu'il commence à faire noir. Les vieilles portes bardées de fer, qui séparent les uns des autres les différents quartiers, se ferment aussi partout; l'inextricable labyrinthe de la ville, où l'obscurité sera bientôt souveraine, se divise en une infinité de parties closes qui, jusqu'au retour du soleil, ne communiqueront plus ensemble: le suaire de plomb de l'Islam retombe sur Ispahan.

Les roses embaument dans la nuit, les roses du jardin très muré et défendu sur lequel mon logis s'ouvre. On n'entend venir aucun bruit du dehors, puisque personne ne circule plus; aucun roulement, puisqu'il n'existe point de voitures; l'air limpide et sonore ne vous apporte de temps à autre que des sons de voix, tous glapissants, tous tristes; appels chantés des muezzins, longs cris des veilleurs de nuit qui se répondent d'un quartier fermé à un autre, aboiements des chiens de garde, ou plaintes lointaines des chacals. Et les étoiles scintillent étrangement clair, car nous sommes toujours très haut, à peu près à l'altitude des sommets de nos plus grandes montagnes françaises.

Lundi, 14 mai.

Le Chah-Abbas voulut aussi dans sa capitale d'incomparables jardins et de majestueuses allées. L'avenue de Tscharbag, qui est l'une des voies conduisant à Djoulfa et qui fait suite à ce pont superbe par lequel nous sommes entrés le premier jour, fut en son temps une promenade unique sur la terre, quelque chose comme les Champs-Élysées d'Ispahan: une quadruple rangée de platanes, longue de plus d'une demi-lieue, formant trois allées droites; l'allée du centre, pour les cavaliers et les caravanes, pavée de larges dalles régulières; les allées latérales, bordées, dans toute leur étendue, de pièces d'eau, de plates-bandes fleuries, de charmilles de roses; et, des deux côtés, sur les bords, des palais ouverts[10], aux murs de faïence, aux plafonds tout en arabesques et en stalactites dorées. A l'époque où resplendissait chez nous la cour du Roi-Soleil, la cour des Chahs de Perse était sa seule rivale en magnificence; Ispahan, près d'être investie par les barbares de l'Est, atteignait l'apogée de son luxe, de ses raffinements de parure, et le Tscharbag était un rendez-vous d'élégances telles que Versailles même n'en dut point connaître. Aux heures de parade, les belles voilées envahissaient les balcons des palais, pour regarder les seigneurs caracoler sur les dalles blanches, entre les deux haies de rosiers arborescents qui longeaient l'avenue. Les chevaux fiers, aux harnais dorés, devaient galoper avec ces attitudes précieuses, ces courbures excessives du col que les Persans de nos jours s'étudient encore à leur donner. Et les cavaliers à fine taille portaient très serrées, très collantes, leurs robes de cachemire ou de brocart d'or sur lesquelles descendaient leurs longues barbes teintes; ils avaient des bagues, des bracelets, des aigrettes à leur haute coiffure, ils étincelaient de pierreries; les fresques et les miniatures anciennes nous ont transmis le détail de leurs modes un peu décadentes, qui cadraient bien avec le décor du temps, avec l'ornementation exquise et frêle des palais, avec l'éternelle transparence de l'air et la profusion des fleurs.

Le Tscharbag, tel qu'il m'apparaît au soleil de ce matin de mai, est d'une indicible mélancolie, voie de communication presque abandonnée entre ces deux amas de ruines, Ispahan et Djoulfa. Les platanes, plus de trois fois centenaires, y sont devenus des géants qui se meurent, la tête découronnée; les dalles sont disjointes et envahies par une herbe funèbre. Les pièces d'eau se dessèchent ou bien se changent en mares croupissantes; les plates-bandes de fleurs ont disparu et les derniers rosiers tournent à la broussaille sauvage. Entre qui veut dans les quelques palais restés debout, dont les plafonds délicats tombent en poussière et où les Afghans, par fanatisme, ont brisé dès leur arrivée le visage de toutes les belles dames peintes sur les panneaux de faïence. Avec ses allées d'arbres qui vivent encore, ce Tscharbag, témoin du faste d'un siècle si peu distant du nôtre, est plus nostalgique cent fois que les débris des passés très lointains.

Rentrés dans Ispahan, au retour de notre visite à la grande avenue morne, nous repassons par les bazars, qui sont toujours le lieu de la fraîcheur attirante et de l'ombre. Là, mon escorte me conduit d'abord chez les gens qui tissent la soie, qui font les brocarts pour les robes de cérémonie, et les taffetas[11]; cela se passe dans une demi-nuit, les métiers tendus au fond de tristes logis en contre-bas qui ne prennent de lumière que sur la rue voûtée et sombre. Et puis, chez ceux qui tissent le coton récolté dans l'oasis alentour, et chez ceux qui l'impriment, par des procédés séculaires, au moyen de grandes plaques de bois gravées; c'est aussi dans une quasi-obscurité souterraine que se colorient ces milliers de panneaux d'étoile (représentant toujours des portiques de mosquée), qui, de temps immémorial, vont ensuite se laver dans la rivière, et sécher au beau soleil, sur les galets blancs des bords.

Nous terminons par le quartier des émailleurs de faïence, qui travaillent encore avec une grande activité à peinturlurer, d'après les vieux modèles inchangeables, des fleurs et des arabesques sur les briques destinées aux maisons des Persans de nos jours. Mais ni les couleurs ni l'émail ne peuvent être comparés à ceux des carreaux anciens; les bleus surtout ne se retrouvent plus, ces bleus lumineux et profonds, presque surnaturels, qui dans le lointain, font ressembler à des blocs de pierre précieuse les coupoles des vieilles mosquées. Le Chah-Abbas, qui avait tant vulgarisé l'art des faïences, faisait venir du fond de l'Inde ou de la Chine des cobalts et des indigos rares, que l'on cuisait par des procédés aujourd'hui perdus. Il avait aussi mandé d'Europe et de Pékin des maîtres dessinateurs, qui, malgré le Coran, mêlèrent à la décoration persane des figures humaines.—Et c'est pourquoi, dans les palais de ce prince, sur les panneaux émaillés, on voit des dames de la Renaissance occidentale, portant fraise à la Médicis, et d'autres qui ont de tout petits yeux tirés vers les tempes et minaudent avec une grâce chinoise.

Mes deux soldats à bâtons et mon beau cosaque galonné m'ennuyaient vraiment beaucoup. Cet après-midi, je me décide à les remercier pour circuler seul. Et, quoi qu'on m'en ait dit, je tente de m'asseoir, maintenant que je commence à être connu dans Ispahan, sur l'une des petites banquettes des marchands de thé, au bord d'un des frais ruisseaux de la place Impériale, du côté de l'ombre. J'en étais certain: on m'apporte de très bonne grâce ma tasse de thé miniature, mon kalyan et une rose; avec mes amis les musulmans, si l'on s'y prend comme il faut, toujours on finit par s'entendre.

Le soleil de mai, depuis ces deux ou trois jours, devient cuisant comme du feu, rendant plus désirables la fraîcheur de cette eau courante devant les petits cafés, et le repos à l'abri des tendelets ou des jeunes arbres. Il est deux heures; au milieu de l'immense place, dévorée de clarté blanche, restent seulement quelques ânes nonchalants étendus sur la poussière et quelques chameaux accroupis. Aux deux extrémités de ce lieu superbe et mort, se faisant face de très loin, les deux grandes mosquées d'Ispahan étincellent en pleine lumière, avec leurs dômes tout diaprés et leurs étonnants fuseaux enroulés d'arabesques: l'une, la très antique et la très sainte, la mosquée du Vendredi, habillée de jaune d'or que relève un peu de vert et un peu de noir; l'autre, la reine de tous les bleus, des bleus intenses et des pâles bleus célestes, la mosquée Impériale.

Quand commence de baisser le soleil, je prends le chemin de l'antique école de théologie musulmane, appelée l'École de la Mère du Chah, le prince D... ayant eu la bonté de me donner un introducteur pour me présenter au prêtre qui la dirige.

L'avenue large et droite qui y conduit, inutile de demander qui l'a tracée: c'est le Chah-Abbas, toujours le Chah-Abbas; à Ispahan, tout ce qui diffère des ruelles tortueuses coutumières aux villes de Perse, fut l'œuvre de ce prince. La belle avenue est bordée par des platanes centenaires, dont on a émondé les branches inférieures, à la mode persane, pour faire monter plus droit leurs troncs blancs comme de l'ivoire, leur donner l'aspect de colonnes, épanouies et feuillues seulement vers le sommet. Et des deux côtés de la voie s'ouvrent quantité de portiques délabrés, qui eurent jadis des cadres de faïence, et que surmontent les armes de l'Iran: devant le soleil, un lion tenant un glaive.

Cette université—qui date de trois siècles et où le programme des études n'a pas varié depuis la fondation—a été construite avec une magnificence digne de ce peuple de penseurs et de poètes, où la culture de l'esprit fut en honneur depuis les vieux âges. On est ébloui dès l'abord par le luxe de l'entrée; dans une muraille lisse, en émail blanc et émail bleu, c'est une sorte de renfoncement gigantesque, une sorte de caverne à haute ouverture ogivale, en dedans toute frangée d'une pluie de stalactites bleues et jaunes. Quant à la porte elle-même, ses deux battants de cèdre, qui ont bien quinze ou dix-huit pieds de hauteur, sont entièrement revêtus d'un blindage d'argent fin, d'argent repoussé et ciselé, représentant des entrelacs d'arabesques et de roses, où se mêlent des inscriptions religieuses en vermeil; ces orfèvreries, bien entendu, ont subi l'injure du temps et de l'invasion afghane; usées, bossuées, arrachées par place, elles évoquent très mélancoliquement la période sans retour des luxes fous et des raffinements exquis.