LES BONS GÎTES
« On ne peut rien concevoir de plus abject que ces universitaires... »
M. ED Drumont.
(Libre Parole, 9 août, 1899.)
Au beau temps des premiers chrétiens, alors que pourchassés, bannis, contraints, sous peine de mort à devoir cacher leur croyance, les néophytes voyageaient, pour leurs nécessités personnelles ou le besoin de la propagande, ils ne descendaient pas à l’hôtellerie.
Car, si l’on eût su leur foi, on eût refusé de les recevoir, ou bien ils y auraient couru mille risques inutiles.
Alors, sur ses tablettes, un des diacres, un frère, une sœur quelconque en la religion nouvelle, inscrivait quelques mots, remis au voyageur. Celui-ci partait, arrivait au but de ses pas, frappait à l’huis de la demeure étrangère.
— Qui es-tu ?
— Chrétien.
— D’où viens-tu ?
— Du royaume des ténèbres.
— Où vas-tu ?
— Vers la claire lumière d’amour, le resplendissement de la Justice, le rayonnement de la Vérité !
— Qui t’envoie ?
— Quelqu’un que je connais à peine, vers toi que je ne connais pas. Lis. Et tu m’enverras de même, s’il est nécessaire, à la prochaine étape... chacune de mes enjambées tressant le maillon qui relie, d’une chaîne immuable et invisible, sur le sol en proie aux barbares, tous les disciples du Supplicié !
Or, voilà qu’après dix-neuf siècles, bientôt vingt, la coutume se renouvelle. Quiconque ici, à Rennes, en se gênant, en se serrant, en expédiant à la campagne femme et enfants, a pu faire place en son logis, à quelque familier nouveau, obscur ou célèbre, n’a point hésité.
Cette ville est devenue comme le pôle, la Mecque vers qui tendent des espoirs, des enthousiasmes dont on ne peut se faire idée. Quiconque, parmi les intellectuels généralement pauvres et passionnés, possédait le prix du transport, ou a trouvé à l’emprunter, est arrivé — s’en remettant, pour le reste, au hasard !
Beaucoup logent chez l’ouvrier, le « bleu » qui a ouvert sa porte toute grande. Il m’a été dit, à ce sujet, un mot admirable, par un jeune camarade à qui je demandais son adresse pour l’inscrire :
— Ah ! c’est que voilà, je ne la sais pas !
— Comment ?
— Non. Je suis arrivé au petit jour avec un autre qui avait une lettre. J’ignore le nom de notre hôte et j’ai oublié, en sortant, de regarder celui de la rue. Quand je retrouverai mon compagnon, sur la place, il me dira tout cela...
N’est-ce pas très émouvant, dans son évangélique simplicité ? C’était l’habitude anarchiste, depuis bien des années. Les événements l’ont étendue. Dans le rapprochement qui s’est effectué entre les « abjects » érudits et le peuple, ceux-là ont été gagnés par la noble contagion hospitalière de celui-ci.
Vienne qui voudra en nos demeures ! Nous avons donné nos signatures, notre verbe, nos personnes... voici maintenant nos logis !
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Et les vieux maîtres sont descendus chez les anciens élèves aujourd’hui maîtres à leur tour ; et des amis jusque-là ignorés ont pris place, comme des parents qui reviennent, parmi les gros livres, au calme foyer.
M. Dottin, professeur de grammaire et de philologie, héberge les Havet ; M. Basch, professeur de littérature étrangère, donne asile à Jaurès, MM. Giry et Psichari ; M. Aubry, professeur de droit, attend MM. Trarieux et Painlevé ; M. Sée, professeur d’histoire, loge MM. Hérold, Auguste Molinier et Henri de Bruchard ; M. Jacques Cavalier, professeur de chimie, a pris chez lui Henry Leyret.
Voilà pour les officiels, sans compter le surplus d’hôtes que l’on attend encore, les Monod, etc.
Tandis que monsieur Vignols a offert et abandonné sa villa au colonel Picquart, à Edmond Gast, au docteur Paul Reclus.
Et j’ai fait, comme un pèlerinage, visite à ces maisons, tant pour en connaître les habitants que pour savoir — hors la logique et l’esprit d’examen inhérents à l’étude — ce qui avait pu les déterminer à une attitude si particulière, étant donnés les anciennes prudences traditionnelles de l’Université et les terribles assujettissements de la vie de province.
Puis la Libre Parole, à l’occasion de cette même attitude, les ayant traités de « clique » et d’ivrognes (sans compter de vendus), il me paraissait naturel de m’assurer, de visu, de leur profonde abjection.
Et j’ai commencé, par le cadet, le dernier venu dans la pléiade, comme âge, comme nomination, comme arrivée, le plus tard marié, le plus tard père de famille : Jacques Cavalier, professeur de chimie.
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Dans une maison modeste, un intérieur fort simple, comme il sied au début de la vie à des êtres qu’attend l’avenir, à une mentalité toute absorbée par les grands problèmes extérieurs.
Sur le tapis, un bébé joufflu qui se roule, se dresse, retombe sans mot dire, avec l’invincible patience des naissantes volontés. Au mur, un portrait d’homme : Georges Cavalier qui fut le camarade de Jules Vallès au pays latin ; Georges Cavalier qui fut Pipe-en-Bois, mais qui fut aussi (on a parfois négligé de le dire) un ingénieur du plus haut mérite, un spécialiste de réelle expérience et de vaste savoir.
Sa veuve demeura seule avec quatre enfants, aujourd’hui élevés et dignes de son vaillant effort maternel : deux filles dans l’instruction, l’aîné des fils dans l’industrie, le plus jeune que voici devant moi.
C’est un être d’énergie et de persévérance, il n’y a pas à s’y tromper, avec sa face brune aux méplats accentués, ses cheveux drus et ras, sa barbe en fer à cheval courte et couleur d’encre, ses yeux flambants. En tout lui est quelque chose d’ascétique et de violent, mais d’une violence calme, si l’on peut accorder ces deux mots, réfléchie, disciplinée.
Sur la nef de l’église en face de qui donnent les croisées, son geste se détache précis, absolu. Il explique que de voir Scheurer-Kestner, le savant qu’il vénère et le citoyen qu’il estime, se lancer dans cette voie de la revision, l’a induit, non par puérile imitation mais par virile confiance, à pareil geste.
Il dit sa foi républicaine ; tandis qu’à la paroi voisine une lithographie de M. Grévy évoque le souvenir du seul Président, avant M. Loubet, qui ait été, de fait et d’allures, sincèrement républicain.
Il proclame son amour du Droit, sa haine de la Force ; alors qu’épinglé non loin, le placard des Défenseurs de Dreyfus affiche ostensiblement, illustre, en quelque sorte, le texte de ses déclarations.
Et je connais, peu à peu, toute l’histoire, toute l’odyssée de cette poignée d’hommes, décidés, coûte que coûte, à s’affirmer pour l’exactitude contre le mensonge, comme s’il s’agissait d’une vérité scientifique.
Ce fut Andrade, le professeur de mathématiques, aujourd’hui à Montpellier, qui, le premier, sans rien dire à personne, écrivit la belle lettre que l’on sait, qui lui valut les huées, les cris de mort, le déplacement.
Ensuite, dès le début de l’adresse à Zola, signèrent MM. Basch, Aubry, Sée, Cavalier, et le placide Weiss, Alsacien, professeur de physique, depuis expédié à Lyon.
Après, M. Dottin, non seulement catholique fervent, mais pratiquant, ainsi que tous les siens, envoya son adhésion aux listes pour Picquart...
Depuis, ç’a a été la bataille, tous les écœurements, toutes les calomnies ; mais, en revanche, le rapprochement avec les travailleurs manuels, les ouvriers de fabriques, d’usines, d’ateliers, mains rugueuses et cœurs nets ; les conférences à la Bourse du Travail — toute une découverte de sensations fortes et saines, joies imprévues !
Nous ne leur demandons rien. Nous ne sommes pas, nous ne serons jamais candidats. Toute notre ambition est dans la communion des idées qu’enfin nous vivions en un monde où l’action soit la sœur du rêve.
J’écoute le jeune professeur qui parle au nom de tous, avec émotion, avec respect. La voilà donc réveillée de sa torpeur, la Mère au bois dormant, la vieille Université qui n’était plus qu’un mandarinat, et redevient l’École des consciences !
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Une rue étroite, gazonneuse, où les voitures ne passant point, car elle s’achève en sente, pour dégringoler vers la ville. Les murs gris sont crêtés de lierre ; une odeur de glycine flotte très doucement dans l’air, où le soleil pâle a des reflets de miel.
Derrière la porte, un roulis de tambour ! ! !
Informations prises, c’est le troisième petit Dottin qui manifeste ses sentiments militaires. Mais quand on lui demande ce que c’est que les soldats, il répond, la frimousse entendue :
— C’est de la musique.
Heureux âge, qui ignore l’aboi meurtrier des canons, et s’en tient à l’éternuement sonore des cymbales, au rythme tonitruant de la grosse caisse !
Mais dans le cabinet de travail où d’énormes bouquins de Beyle soubassent la croisée, voici le père de cet innocent.
Tête ronde, le teint clair, des yeux de clair regard, le sourire facile sous une moustache blonde, éminemment pondéré d’accent, de mimique, un grand air de bonté native et peut-être timide, tel m’apparaît M. Dottin.
De sa voix tranquille, il me raconte pourquoi il ne voulut point se presser, ayant scrupule d’agir avant que sa conviction fût absolue. Ce qui le détermina, lui chrétien, lui catholique, ce fut l’antisémitisme, doctrine de haine et de proscription. Il y vit aussi l’abolition de tout progrès, le recul en arrière, « un danger pour la République ».
Alors, lui et sa femme, très vaillamment, acceptèrent les ruptures mondaines qui, dans la Rennes bien pensante, s’imposaient, après un tel « scandale ». Peut-être s’en consolèrent-ils dans la satisfaction du devoir accompli, et de songer que le Pape lui-même, recommandant aux fidèles le respect du régime actuel, se trouvait, non moins qu’eux, en quarantaine et suspect.
Quant aux élèves de M. Dottin — élèves des Lettres — ils lui demeurèrent fidèles et respectueux.
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Une maison large, aisée, souriante, que précède un jardin fleuri, dans le faubourg rustique : une femme qui semble épandre autour d’elle la bonté et la joie ; une fillette éclatante de fraîcheur, un garçonnet exquis, un homme dans la force de l’âge, robuste et fin, aux yeux pleins d’ironie : nous sommes chez M. Aubry, le professeur de droit.
Imaginez M. Bergeret — l’immortel Bergeret, d’Anatole France — heureux en famille... et ce sera presque cela.
Il commence, comme le forgeron de Coppée :
Mon histoire, Messieurs les juges, sera brève...
Puis, tout de suite :
— Ce qui m’a amené à penser ce que je pense, à faire ce que j’ai fait, à être ce que je suis ? Mais c’est mon bon sens ! Dès que j’ai vu l’acte d’accusation imbécile de d’Ormescheville, puis l’acte d’accusation non moins imbécile de Ravary, j’ai été fixé !... Cependant, il faut être juste, dire tout. Si je lisais le Temps, d’habitude, pour être renseigné, je lisais aussi, à titre d’observation sur la mentalité adverse, l’Intransigeant et la Libre Parole. C’est à ces feuilles que je dois la plénitude de ma conviction. La preuve par le contraire, ce n’est pas un paradoxe, c’est une opération courante.
A propos de courir, comment marche-t-il, Monsieur le professeur, votre nouveau petit élève ?
— Qui ça ?
— M. le commandant Carrière.
Une lueur fugace s’échappe d’entre les cils, aggrave de malice éphémère la bonhomie du visage rond où, sous la moustache, l’angle de la lèvre se crispe en un effort de gravité.
— Je n’ai pas encore eu l’occasion de lui faire passer d’examen : ce sera pour novembre. Mais rien de défavorable, sur son zèle universitaire, n’a circulé en ville, que je sache, ou n’est venu jusqu’à moi.
Or, voilà justement que M. Sée arrive, avec sa gracieuse femme et un gentil blondinet. M. Auguste Molinier (dont la déposition témoigne de tant de maîtrise, au procès Zola) les accompagne.
Je profite de l’occasion pour obtenir de lui quelques renseignements personnels. Portant binocle, la barbe blonde, la physionomie alsacienne et volontiers souriante, M. Sée, qui est israélite, m’édifie en quelques mots.
Ce qui m’a conduit à examiner mieux le cas de Dreyfus et à préjuger de son innocence, c’est d’abord l’intérêt que l’antisémitisme avait à sa perte, ensuite la brochure de Bernard Lazare.
Puis on cause, on échange des vues, dans ce milieu si parfaitement simple, si profondément intelligent et érudit. De nobles espérances, des aperçus quant aux temps nouveaux sont exprimés, avec l’horreur de tout ce qui est barbare, vulgaire, vil ou vénal...
C’est ça, la « clique » ? Je n’ai pas encore rencontré d’ivrognes. Mais il me reste encore à voir M. Basch. Après tout, c’est peut-être bien lui, l’ivrogne ?
Allons-y !
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Avez-vous parfois découvert, dans la réalité, la maison de vos rêves, le logis où, comme Mignon, on eût aimé naître, aimer, mourir ; la vieille demeure aux murs épais, aux corridors inégaux, toute baignée de clarté, toute drapée de vignes ; grille sur la route, ferme derrière, allée de tilleuls menant à l’ancienne chapelle, jardin ombreux, verger aux arbres croulants, perrons herbus, lourds volets et petits carreaux, rendez-vous de chasse, ex-prieuré, sorte de Charmettes, enfin, qu’eût respecté la Révolution ?
Si oui, vous devinerez ce qu’est, sur la route de Fougères, le Gros-Chêne, l’habitation de M. Basch.
Des légendes couraient sur le « château », resté fermé et vide, parce que hanté, prétendaient les commères, lorsqu’il y a quatorze ans, le locataire actuel le visita.
Quelle âme y revenait ? On ne sait trop. Celle de Volney, disaient les uns, le château de Maurepas communiquant avec le Gros-Chêne par un souterrain qui permettait au proscrit d’alterner entre ses deux refuges. Celle de Napoléon III, disaient les autres, qui, simple prince, et prince sans argent, logea dans cette demeure et fit des dettes en ville — détail qui rend la version de son séjour tout à fait vraisemblable ?
Encore une fois, on l’ignore. Le spectre, si spectre il y eut, plus galant que certains paladins dont je parlerai tout à l’heure, se fit sans doute scrupule de faire pâlir d’effroi la grâce radieuse de la nouvelle châtelaine. Puis quatre beaux enfants survinrent dont les cris eurent mis en fuite tous les esprits de ténèbres.
Et le bonheur régna ici, treize années durant.
M. Basch me conte ces choses d’une voix nuancée et aisée, dans le cabinet tapissé de livres où l’image de Gambetta fait pendant à un admirable profil de Gœthe vieilli.
J’observe le maître de céans, tandis qu’il parle.
Il vaut la haine. Elle lui convient comme un gant. C’eût été outrage qu’il ne la recueillît point — la haine succulente, savoureuse, délicieuse, hommage enivrant et involontaire à la cuistrerie, de la muflerie !
Car il est bien un patricien de la pensée, un intellectuel, un « esthète »... tous les termes injurieux dont se revanche la vulgarité lui sont applicables.
De taille moyenne, mince, brun, la barbe noire et la main blanche également soignées, élégant sans effort, éloquent sans emphase, il se trouve fatalement, comme Picquart, désigné à l’exécration de tous les disgraciés, de tous les estropiés de corps ou d’esprit.
Une seule chose, en lui, prête à rire, mais là, bien : l’envie folle qu’il eut d’être militaire, toutes les peines qu’il prit pour aboutir — né en Hongrie, venu en France à l’âge de deux ans, naturalisé dès que la loi le permit — à être le seul professeur de son âge, de sa promotion, qui, ne bénéficiant ni de la loi de 1889, ni même de l’engagement décennal, serait appelé, en cas de guerre, sous les drapeaux !
Bien entendu, on le traite de cosmopolite et de sans-patrie !
Ce que j’avance là, j’en ai eu la preuve sous les yeux, entre les mains ; ce ne sont point paroles à la légère.
M. Basch, élevé au lycée Condorcet ; sorti premier pour la licence ; boursier pour l’agrégation grâce à Caro ; francisé le 9 décembre 1887 (rappelez-vous que le Code interdit toute démarche avant la majorité de l’intéressé), voulant être soldat à toute force et doublement dispensé, ne pouvait que s’engager dans la Légion étrangère.
Or, il était marié et père de deux enfants : cela valait un peu d’hésitation.
Il préféra demander un tour de faveur au ministre de la guerre d’alors, lequel était M. de Freycinet, qui lui fit (par lettre en possession du destinataire) répondre de se présenter dès l’ouverture d’une période d’examen.
Ceci date d’il y a des années : aucune période d’examen ne s’ouvrit ; on annonce que la chose va se produire incessamment
Las d’attendre, le jeune professeur tira au sort.
Si je m’attarde sur ce point, c’est parce que je songe combien ils furent abusés, les étudiants qui s’en furent devant le Palais des Facultés, barrer la route au maître s’en allant faire son cours.
Dans la matinée, un groupe, sous ses fenêtres, était déjà venu l’avertir :
— Tu n’iras pas faire ton cours ! A bas Basch ! A bas Basch !
A la croisée, l’interpellé se pencha :
— D’abord, je vous défends de me tutoyer ! Ensuite, changez donc votre cri ; vous avez l’air de gâteux ! Criez Basch à l’eau ! c’est bien plus euphonique. Quant à mon cours, nous verrons ça !
Ils se dispersèrent. A l’heure habituelle, sur son passage, M. Basch trouva deux de ses collègues, de sentiment absolument opposé, mais qui méritent l’hommage pour leur noble intervention : MM. Rainaud et Jordan. Plus, M. Dottin (c’était bien avant le procès Zola, au moment de la lettre d’Andrade ; il n’avait pas encore pris position).
— N’allez pas par là : ils vous tueront !
— Ah ! par exemple !
Notez que la Vilaine, le quai, longent la façade du Palais. Basch s’engagea sous les cannes levées, parmi les clameurs d’ « A mort les Juifs ! » Derrière, les trois collègues s’efforçaient de le rejoindre, de le protéger. Il fut sauvegardé, sauvé par le prestige du courage ; entra, fit son cours, ressortit par la grande porte, regagna à pied sa maison, dans le lointain faubourg.
Ceci, je le tiens de témoins.
Alors, on attendit la nuit. Un millier d’individus s’en furent silencieusement de la ville, puis se précipitèrent sur la demeure où il n’y avait qu’un homme, quelques femmes, des enfants.
On m’a assuré que trois prêtres en robe marchaient en avant de la colonne. Je ne voudrais pas le croire : ce serait trop hideux !
La foule se rua sur les grilles, qui résistèrent. On tenta alors de forcer d’autres issues. En désespoir de cause, les fenêtres furent lapidées, trouées : des pierres comme les deux poings, conservées en reliques, attestent de la sauvagerie, du désir de tuer des assaillants.
Par miracle, à la fin ils se lassèrent, s’en furent.
C’était sous le ministère Dupuy : on n’ouvrit même pas d’enquête, pour connaître bien moins les acteurs que les instigateurs de ces honteux exploits.
Aujourd’hui, les bons gîtes sont en paix. Rennes, paisible ainsi qu’il sied au prétoire sur lequel le monde a les yeux fixés, ne saurait plus admettre que rien troublât cette majesté qui l’honore, et l’hospitalité qu’elle-même accorde aux délégués de l’angoisse universelle.