WeRead Powered by ReaderPub
Vers la lumière... impressions vécues cover

Vers la lumière... impressions vécues

Chapter 40: PAR DÉLÉGATION
Open in WeRead

About This Book

A collection of journalistic impressions and essays reflecting on the Dreyfus affair, recounting public reactions and episodes of violence, criticizing military secrecy and abuses of authority, and analyzing the press's role in exposing and shaping opinion; the author traces moral consequences of collective hatred, explores legal injustice and humiliation inflicted on the accused, urges mercy and respect for human dignity, and combines personal anecdote with polemic to call for transparency, accountability, and tempering of authority by compassion.

PAR DÉLÉGATION


Rennes, 14 août 1899.

Rien ne tient plus, tout s’efface — la confrontation entre M. Casimir-Perier et le général Mercier, la confusion de celui-ci et les dépositions suivantes, tout, tout ! — devant l’abominable attentat dont Labori est victime.

L’avocat ! Le défenseur !...

Il sortait de chez lui, allait à son devoir, sans prudence parce qu’il est brave, sans méfiance parce qu’il est bon, quand on lui tira lâchement par derrière (ô le chemin creux des chouanneries !) un coup de revolver.

Il fut atteint. Il tomba sur la berge, sanglant, à quelques mètres de sa maison. Sa pauvre jeune femme, avertie, se précipita, tandis que les enfants sans savoir, effrayés, criaient, pleuraient.

L’autre s’enfuyait, content... mais poursuivi par Gast et par Picquart.

Nous autres, nous venions d’arriver dans la salle du Lycée, quand la nouvelle nous parvint. J’ai vu des hommes réputés pour leur flegme sangloter muettement, les poings crispés.

Ils étaient là un tas de Ponce-Pilate à prendre des airs contristés, à se laver les mains de l’aventure.

Trop tard !

L’homme, quel qu’il soit, le fanatique, le fou qui a fait le geste, n’a été que leur instrument, leur délégué, leur serviteur ! Ils lui ont mis le doigt sur la gâchette aussi sûrement que s’ils lui avaient glissé effectivement, matériellement, l’arme dans la main.

Ils ne le voulaient pas ? Mais c’est bien entendu ! Ils ne le souhaitaient point ? Mais je le crois sans peine ! Il n’y a qu’à constater leur désarroi pour en être certain.

Seulement — il y a assez longtemps, mon Dieu, que je le répète ! — seulement quiconque a l’honneur de tenir une plume doit se rendre compte que le « métier » d’écrivain est aussi une mission ; que l’écrit, davantage encore que la parole, porte loin, porte profond.

Cette détonation n’est que l’écho bruyant des muettes instigations : la conclusion logique et féroce.

Et gênante aussi.

J’ai dit exactement la même chose dans le Cri du Peuple, il y a douze ans, par rapport à des événements d’autre sorte. Ma conviction n’a pas changé.

On sème, on récolte. Le germe tombe dans des esprits compréhensifs : il tombe aussi, il est exposé à tomber, dans des cerveaux incultes, volontiers sauvages, en qui le mot, à demi-saisi, évoque uniquement l’instinct barbare, la sauvage poussée des ignorances, des cruautés ancestrales.

Celui-là qui a tiré sur un avocat, sur un défenseur, il est le symbole de toute une foule abusée. C’est votre homme, c’est votre œuvre : regardez-les donc en face, ayez au moins la crânerie de ne les point renier !

Il a cru bien faire, ce misérable, empêcher — méditez bien ceci ! — Labori d’acculer Mercier à sa forfaiture.

Le complot, déjoué à Paris, devait avoir une répercussion, en même temps, à Rennes : ce coup de pistolet est comme la fusée qui éclate après que le feu d’artifice a raté.

Elle était quand même du bouquet !