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Vers la lumière... impressions vécues

Chapter 45: L’OMELETTE
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About This Book

A collection of journalistic impressions and essays reflecting on the Dreyfus affair, recounting public reactions and episodes of violence, criticizing military secrecy and abuses of authority, and analyzing the press's role in exposing and shaping opinion; the author traces moral consequences of collective hatred, explores legal injustice and humiliation inflicted on the accused, urges mercy and respect for human dignity, and combines personal anecdote with polemic to call for transparency, accountability, and tempering of authority by compassion.

L’OMELETTE


Rennes, 23 août, 1899.

On ne la fait pas sans casser d’œufs : c’est bien évident ! Et il était de grande prévoyance, l’assassin qui s’employa à éviter que le panier vînt aux mains de Labori.

Le panier — et la poêle !

Hier, il nous venait comme un sourire, quand le colonel Bertin-Mourot, d’une voix de commandement tout à fait comique en la circonstance, racontait que son entrevue avec M. Billot, Ministre de la Guerre, pour lui communiquer les doutes de M. Scheurer-Kestner, était coupée de l’appel affamé des officiers d’ordonnance : « Mon général, l’omelette est prête ! »

Pour sûr, elle l’était !

Nos confrères masculins ont le mépris de ces petits détails ; mais tout drame comporte son emblème, lequel est souvent un objet familier, voire vulgaire, soudainement promu au rang d’arme parlante.

Une lampe, c’est Gribelin ; un rasoir, c’est Henry ; des éperons sous une jupe, c’est du Paty ; un grattoir symbolise le 2e bureau ; un lacet — le cordon que le Grand-Turc envoie à ses disgraciés ! — c’est, dénoué, le point d’interrogation qui ondule sur les fins louches : la tombe de Lemercier-Picquart, la tombe de Lorimier, et même le cabanon de Lajoux.

L’omelette, c’est tout l’imbroglio. On la voit à l’origine, dans l’auberge de campagne où le général Billot fait halte ; où, pour la première fois, le scrupule civil se heurte à la sérénité militaire.

— L’omelette est prête !

C’est le Mané, Thécel, Pharès, aux murs, blanchis de chaux de l’hôtellerie.

Après, on la retrouve, en prison, à la Santé, sur la table du colonel Picquart. Une simple distraction y a laissé choir, en éclats aigus, le verre de la lampe chère à Gribelin... et la lumière, affaiblie, vacille.

Aujourd’hui, dans la paume de Labori, on entend craquer les œufs. Quelques-uns n’ont déjà plus que leurs coquilles : des crânes angoissés qui feraient peine à voir s’il n’y avait une victime, et trop de machinations, trop de mensonges, trop de supplices agglomérés !

Cependant notre ancienne connaissance Auffray s’agite. Vous savez bien ? le chef de claque du procès Zola ; celui à qui du Paty écrivait pour « faire » la salle, quand, sous l’argumentation de la défense, l’État-major fléchissait ?

Il s’agissait d’obstruer le débat par les hurlements de l’auditoire, appuyant l’éternel refus de M. Delegorgue : « La question ne sera pas posée » ; d’empêcher le sacrilège de l’interrogation civile à l’omnipotente guerrière.

Ce fut fait en conscience. Zola, reprenant le mot de Voltaire, put, en toute exactitude, traiter de cannibales ceux qui criaient à mort, assommaient les républicains et menaçaient les femmes.

Le sang coula ; M. Esterhazy fut acclamé ; les officiers de réserve et de territoriale arborèrent l’uniforme : ce fut une bien jolie fête !

Ici, c’est moins facile. La circulaire du chef suprême de l’armée enjoignant à ses subordonnés de rester chez eux, semble avoir assuré la tranquillité des débats.

La tactique paraît devoir être la dignité ; l’abstention en masse et significative.

Quand on fut sur le point de lire la lettre-témoignage d’Esterhazy qui figure à l’Enquête de la Cour de cassation — Esterhazy ? Fi ! Pouah !... Oh ! les amours passées ? — noblement, en masse, l’élément militaire déserta le prétoire.

L’effet tout d’abord, fut perdu. Comme la température n’est pas très saine et que le changement d’habitudes indispose ici beaucoup de gens, on crut d’abord à un malaise général.

On les plaignit. Ce ne fut que lorsque M. Auffray « berger de ce troupeau » et quelques directeurs de journaux nationalistes leur emboîtèrent le pas que l’on comprit.

Alors, cela parut simplement ridicule, et fit sourire.

Tant mieux ! Toute manifestation de parti-pris nous sert ; démontrera qui s’obstine dans l’aveuglement, la surdité, l’erreur !

Cependant que d’œufs brisés d’ici-là, d’où — quelques-uns ayant été couvés — de bizarres poulets s’échappent et se mettent à courir.

Faudra-t-il donc, après l’omelette, s’occuper de la fricassée ?