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Vers la lumière... impressions vécues

Chapter 50: LE « PÈRE JOSUÉ »
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About This Book

A collection of journalistic impressions and essays reflecting on the Dreyfus affair, recounting public reactions and episodes of violence, criticizing military secrecy and abuses of authority, and analyzing the press's role in exposing and shaping opinion; the author traces moral consequences of collective hatred, explores legal injustice and humiliation inflicted on the accused, urges mercy and respect for human dignity, and combines personal anecdote with polemic to call for transparency, accountability, and tempering of authority by compassion.

LE « PÈRE JOSUÉ »


Rennes, 29 août 1899.

Vous souvient-il dans les Gaîtés de l’Escadron, de Courteline, d’un type admirable : Hurluret, le capitaine, ronchonnot, et paternel, qui se perd dans les subtilités nouveau-jeu, mais qui aime ses hommes, et en est chéri ?

Il procède du commandant Hulot de Balzac ; des « Africains » d’Horace Vernet — et un peu aussi de ce capitaine Coignet dont les Cahiers resteront légendaires.

Il a peut-être moins d’envergure que le premier, que le dernier ; n’ayant point participé aux luttes épiques de l’Indivisible ou de l’Empire ; il ne s’élève point jusqu’à l’esthétique de Raffet, n’est que le descendant des héroïques grognards dont Charlet nous a laissé la silhouette...

Mais, tout de même, il a bu dans leur verre, et, par ses blessures, versé de leur sang !

Il est sorti du rang, à la force du mérite ; il a le mépris des freluquets d’écoles ; il se méfie des subtils dans l’armée tout comme ailleurs. Il va droit, net, ayant ses petites faiblesses, mais sans détours : le regard franc, la main loyale, le verbe haut... susceptible d’erreur et rien que d’erreur, incapable d’une bassesse ou d’une fourberie !

Hé ! bien, celui-là ressemble comme un frère au témoin d’aujourd’hui : à l’excellent homme que par dérision, les hermines du 2e bureau avaient surnommé le « père Josué » — M. le lieutenant-colonel Cordier.

Ah ! comme on comprend qu’ils l’eussent en horreur ! Regardez-les, pour la plupart ; regardez-le ! Ils ont des fronts de ruse et des mâchoires de haine : ils épiloguent, argutient, font des distinguo, coupent en quatre un cheveu de bonnet à poil ! Lui va comme un boulet de canon, comme la boule parmi les quilles.

Il ne dit pas : « Et allez donc ! » mais il reprend le « Allons-y ! »... et va si bien que tous les autres se démènent, se lèvent, protestent, comme s’ils étaient assis sur un cent de clous.

Et le « père Josué » dit tout ce qu’il veut dire ; met les points sur les i ; bouscule les petits pièges ; patauge à travers les toiles d’araignées ; le tout ponctué du poing sur la tablette de bois et d’un « Si v’ voulez ! » tout à fait réjouissant.

Il s’étonne qu’on ait fait reproche à Dreyfus « de n’avoir pas été, le jour de son mariage, digne de porter la fleur d’oranger » ; déclare, à propos des espionnes, « que des robes dans le service, il n’en faut pas » ; s’indigne contre le jeu de glaces et les deux paires d’oreilles aux écoutes, le jour de la dictée ; proclame que son antisémitisme n’allait pas jusqu’à vouloir la perte d’un juif innocent ; parle de soi-même, et des calomnies dont il fut l’objet, avec une bonhomie communicative qui lui conquiert la salle.

—  Oui, je sais, on a dit et écrit Cordier : vieille bête, Ramollot, les petits verres, etc. Cela même a été publié dans le Moniteur officiel de ces Messieurs... mais je m’en f..., je suis un honnête homme !

On a presque applaudi. Et une rumeur approbative et rieuse a salué sa riposte au général Roget.

— M. Cordier a dit que ma déposition était fausse. Mais il n’a pas dit sur quels points ? Le ton était persuasif, le geste onctueux, le thorax bombait élégamment...

Ça n’a pas été long : le règlement s’est fait en cinq-sec.

— Sur tous !

Si bien qu’après l’intellectuel qu’est Georges Picquart ; qu’après l’espèce de héros wagnérien qu’est Freystætter, voilà qu’issu des légendes soldatesques, descendu du cadre des lithographies, un « troupier » selon le sentiment populaire se manifeste parmi les combattants de la vérité.

Ça a fait plaisir.