CHAPITRE XI
LE RETOUR
Le 19 mai, nous sommes enfin prêts pour le départ. Avant de quitter nos quartiers d'hiver, je prends une photographie de la hutte, et dépose dans notre abri un procès-verbal sommaire de l'expédition, enfermé dans un tube en métal soigneusement bouché.
Depuis longtemps nous avons perdu l'habitude de la marche et du halage des traîneaux. Aussi, pour ne pas nous exténuer dès le début et pour nous entraîner peu à peu, faisons-nous une étape très courte. Quelle joie d'être maintenant en route pour le pays!
Le lendemain également, nous ne marchons que quelques heures, nous dirigeant vers le promontoire situé au sud-sud-ouest. Tout l'hiver nous l'avons considéré comme une terre promise; c'est notre cap de Bonne-Espérance. Là, en effet, nous serons fixés sur notre position; là, d'après l'orientation des lignes de côtes, nous pourrons reconnaître si nous sommes sur l'archipel François-Joseph ou sur une terre située plus à l'ouest. La terre file-t-elle vers le sud-est, c'est que nous nous trouvons au nord du cap Lofley; si, au contraire, elle se dirige vers le sud-ouest, nous sommes sur une île inconnue, située plus à l'ouest, près de la terre de Gillies. Au delà de ce cap, nous espérons rencontrer une mer moins encombrée de glace et pouvoir avancer rapidement.
Le 21 mai, en effet, du sommet de ce promontoire nous distinguons au sud une vaste étendue d'eau libre, et, en même temps, deux nouvelles terres, toutes deux entièrement couvertes de neige et de glace. La plus grande est située au S. 40° O.; l'autre au S. 85° O. A mon grand regret, je ne puis reconnaître distinctement la direction de la côte au sud de ce cap. Impossible par suite d'établir avec certitude notre position. Quoi qu'il en soit, nous sommes satisfaits. L'eau libre n'est plus loin; très prochainement, nous pourrons mettre à l'eau les kayaks et naviguer vers la patrie aimée.
L'heure de la délivrance approche! Hélas! la vie de l'explorateur arctique n'est faite que de désillusions. Le lendemain, une terrible tempête de neige nous oblige à rester immobiles sous la tente. Tandis que je prépare le déjeuner, un ours passe à vingt pas de nous, en nous regardant et en contemplant les canots. Comme nous sommes placés à faux vent, l'odorat ne peut lui révéler la nature comestible des êtres qui se trouvent devant lui. Il file donc tranquillement son chemin et nous n'avons garde de le troubler. Nous avons des vivres en quantité suffisante.
23 mai.—Toujours mauvais temps. Néanmoins, nous allons reconnaître le terrain en avant, afin d'atteindre le plus rapidement possible l'eau libre. Après quoi, pour rendre étanche la coque des kayaks, nous la recouvrons d'une couche de stéarine.
Le lendemain, nous nous dirigeons vers une île située dans l'ouest à travers la banquise qui la réunit pour le moment au continent. Le vent soufflant de l'est, nous hissons une voile au-dessus de nos traîneaux, et, sur la surface unie de la glace, les véhicules glissent rapidement.
Jamais donc nous ne pourrons avoir un instant de tranquillité! Aux approches de la terre, le vent se lève tout à coup du sud-ouest en tempête. En toute hâte il faut abattre la voilure; pour atteindre l'île, nous avons maintenant à lutter contre un ouragan terrible. La banquise est très accidentée, hérissée d'arêtes et découpée de crevasses masquées par une perfide couche de neige. Soudain j'enfonce dans une de ces ouvertures. J'essaie de sortir du gouffre, tous mes efforts demeurent inutiles. Les ski paralysent mes mouvements, tandis que la bretelle du traîneau m'empêche de me retourner. Heureusement, en tombant, j'ai enfoncé solidement mon bâton ferré dans la glace, et avec l'autre bras je fais un rétablissement sur le bord opposé de la crevasse. Dans cette position, j'attends l'arrivée de Johansen. Très certainement il m'a vu tomber et va accourir promptement à mon aide… Quelques minutes se passent, mon camarade n'apparaît pas. Mon bâton cède et peu à peu je commence à enfoncer dans l'eau glacée. Je pousse un premier appel; pas de réponse. Je lance un second cri; quelques secondes après, j'entends enfin au loin la voix de mon camarade. Pendant ce temps, j'enfonce de plus en plus, l'eau me monte jusqu'à la poitrine; encore quelques minutes, peut-être quelques secondes et j'aurai disparu. Enfin, Johansen arrive et me tire de cette terrible situation. Occupé à plier la voile de son traîneau, il ne s'était aperçu de ma disparition que lorsqu'il avait entendu mon cri d'alarme. Maintenant nous voici dûment avertis.
Finalement nous réussissons à atteindre notre île, où le bivouac est établi dans un emplacement suffisamment abrité. A notre grand étonnement, nous y rencontrons de nombreux troupeaux de morses échelonnés sur le bord des crevasses. Nous avons des vivres en abondance, inutile donc de troubler leur agréable quiétude.
Les jours suivants, la tempête nous obligea encore à rester immobiles.
26 mai.—Hier et aujourd'hui, nous sommes bloqués par le mauvais temps près du glacier situé sur la côte septentrionale de l'île. La neige est si détrempée que toute marche serait impossible. Espérons que l'eau libre n'est plus loin et que nous pourrons l'atteindre promptement.
Le 28 seulement, nous pouvons nous remettre en marche vers le sud. Entre notre île et la grande terre située plus à l'est s'ouvre un large bassin, entièrement dégagé par suite d'un courant très violent, déterminé, sans doute, par le manque de fond.
Autour de cette nappe, deux ou trois groupes de morses sont couchés sur la glace. Armé de mon appareil photographique, je me dirige vers eux, en me défilant derrière un monticule. Lorsque j'arrive à 6 ou 7 mètres de la bande, une femelle plonge, suivie de son petit. En dépit de mes cris, les autres ne jugent pas nécessaire de bouger. Johansen leur jette des boules de neige et des morceaux de glace; les énormes bêtes, toujours immobiles, s'amusent à enfoncer leurs défenses dans les projectiles et à les flairer. Je me dirige alors droit vers elles; elles se mettent alors en mouvement, mais une seule se décide à se jeter à l'eau, pour remonter presque aussitôt après sur la glace. J'avance de trois pas. Deux énormes morses lèvent une ou deux fois la tête pour jeter un regard de dédain sur le visiteur qui ose s'approcher d'eux, puis se rendorment. Après avoir pris un instantané de cette scène, je me risque à chatouiller le museau de ces monstres avec mon bâton ferré; alors seulement ils sortent de leur engourdissement. Avant de m'en aller, je pique le monstre le plus voisin; aussitôt il se lève et se met à pousser des rugissements formidables, en me regardant de ses grands yeux ronds étonnés. Après cela, bien tranquillement, il se gratte le derrière de la tête, puis se recouche. Lorsque nous partons, tous se sont de nouveau étendus, formant sur la glace d'énormes monceaux de chair.
Une fois arrivés au sud de l'île, une tempête de neige nous arrête de nouveau. L'horizon est absolument bouché; impossible de faire route.
31 mai.—Pour passer le temps, je vais faire un tour dans l'intérieur de l'île. Partout de petites plaines de graviers et d'argile, et partout de nombreuses pistes d'oies. Il y a même des débris de coquilles d'œufs de ce palmipède. Je donnai par suite à notre découverte le nom d'île des Oies. Jackson, qui avait aperçu cette terre au printemps 1895, l'avait appelée île Mary-Elizabeth, dénomination que nous avons adoptée sur notre carte.
2 juin.—Dans la soirée, le vent tombe un peu et le soleil jette bientôt un radieux éclat, un rayon d'espérance. Là-bas, en Norvège, la nature s'épanouit à la gaieté de la lumière et des fleurs, tandis que nous sommes encore enfouis sous des monceaux de neige. Quand cela finira-t-il? Bientôt, soyons-en persuadés tout au moins. Si seulement je savais le Fram en sûreté! S'il est déjà arrivé, quelle tristesse et quelles angoisses pour les êtres chéris qui nous attendent!
3 juin.—En route de nouveau. Le vent d'ouest a chassé vers la terre une nappe de glace. Maintenant plus la plus petite nappe d'eau libre! Il faut recommencer le pénible halage des kayaks à travers la banquise, et dans quel état est-elle! Partout très mince et très disloquée, et couverte d'une couche d'eau. Les ski et les traîneaux enfoncent dans cette bouillie glaciaire et seulement, après un labeur excessif, nous parvenons à atterrir au cap Fisher, un escarpement de basalte absolument perpendiculaire, habité par une colonie innombrable de guillemots nains. Un peu plus loin une troupe de pétrels arctiques (Procellaria glacialis) couve sur un rocher.
Nos provisions sont maintenant très réduites et nous désirerions vivement rencontrer un ours pour renouveler notre garde-manger, mais ces animaux semblent, depuis quelque temps, avoir disparu. Force nous est donc de nous rabattre sur des oiseaux. Les guillemots s'obstinant à rester hors de portée, nous devons nous contenter de deux pétrels, une chair qui n'est pas précisément succulente, du moins pour des gens habitués aux délicatesses de la vie civilisée. Sur ces entrefaites, nous apercevons un troupeau de morses. C'est pour nous la vie assurée. Comme d'habitude, ces animaux, mollement étendus sur la glace, ne prêtent pas la moindre attention à notre venue, et nous pouvons en tuer un sans qu'il ait fait la moindre tentative d'évasion. Les autres, nullement émus par cet incident, lèvent un instant la tête, puis se rendorment.
Nous ne pouvons procéder au dépècement de notre prise au milieu de ces énormes bêtes. Avant tout, il faut faire déguerpir ses voisins qui, à un moment donné, pourraient devenir gênants. L'opération n'est pas précisément facile. Nous poussons les cris les plus variés; les morses nous regardent curieusement sans bouger. Nous les frappons avec nos patins; ils entrent alors en fureur, battent la glace de leurs défenses acérées, sans jamais se décider à décamper. Enfin, en les piquant et en les rouant de coups, absolument comme des ânes rétifs que l'on veut faire avancer, nous réussissons à mettre la troupe en marche et à la pousser à la mer.
A peine sommes-nous au travail, que les morses reviennent à la charge. L'un après l'autre ils arrivent sur le bord de la glace, et, s'aidant de leurs défenses, s'élèvent sur la rive en poussant des grognements absolument terrifiants. Un instant après, ils apparaissent à la surface de la crevasse ouverte tout près de nous et s'élancent à moitié hors de l'eau, en nous regardant fixement comme pour nous demander une explication de notre conduite.
Après avoir fait une ample provision de viande et de lard, nous préparons un fin régal, un ragoût au sang de morse; puis, ainsi réconfortés, nous reprenons le collier de misère. Heureusement le vent est favorable, toute la nuit nous pouvons faire usage de la voile pour aider au progrès des traîneaux.
Quelques heures plus tard nous avons la grande joie d'atteindre la mer libre devant une île presque entièrement couverte de glaciers; en un ou deux points seulement émergent des affleurements de basalte. Sur ces courants de glace apparaissent plusieurs moraines.
L'eau grouille de guillemots, de mouettes tridactyles; un peu plus loin passe un vol d'eiders. En présence de cette animation de la nature, nous avons l'impression d'être arrivés dans un pays civilisé.
Quelques heures plus tard, le passage nous est de nouveau fermé dans le sud par une proéminence de la banquise côtière. Vers l'ouest, au contraire, la mer est libre. Ici se pose un grave problème. Quelle direction allons-nous prendre? Devons-nous faire route vers l'ouest, et nous diriger vers le Spitzberg, ou bien devons-nous poursuivre notre chemin vers le sud? Tout bien considéré, je me décide pour ce dernier parti. Au sud des îles que nous apercevons, la mer est libre; peut-être de ce côté, trouverons-nous une route plus directe vers le Spitzberg.
Dans la matinée du 5 juin, le campement est établi à la base méridionale du cap Richthofen.
Le lendemain, brume et brise de nord très fraîche. Dans ces conditions, je prends le parti d'avancer vers le sud à travers la banquise côtière. Les voiles sont hissées sur les traîneaux, nous chaussons nos ski, et, tenant en mains le timon des véhicules, nous nous laissons glisser sur la surface unie du pack. Poussés ainsi par le vent, nous traversons le large détroit qui nous sépare de l'île.
Le 8, au milieu de la banquise, nous sommes arrêtés par une furieuse tempête. Impossible de me reconnaître au milieu des nombreuses îles qui nous entourent.
A cette date, mon journal porte la note suivante: «Tous les jours nous découvrons de nouvelles terres dans la direction du sud. Vers l'ouest, nous sommes en vue d'une grande île qui paraît avoir une extension notable dans le sud.» Elle est entièrement couverte de neige et de glace; pas le plus petit pointement rocheux ne perce cette nappe immaculée. Ne l'ayant qu'entrevue dans des éclaircies, nous ne pouvons nous rendre compte de son étendue. Elle paraît très basse et beaucoup plus grande que toutes les autres terres rencontrées jusqu'ici. Dans l'est, c'est un dédale inextricable d'îles, de détroits et de fjords. Nous avons relevé les contours de ces côtes aussi exactement que cela nous a été possible, sans cependant parvenir à nous éclairer sur notre position. Il paraît y avoir là un archipel composé de petites îles.
La banquise est maintenant beaucoup moins épaisse que celle rencontrée plus au nord, près de nos quartiers d'hiver; de plus, elle est recouverte d'une épaisse couche de neige; autant de conditions peu favorables pour le traînage. L'adhérence de la neige aux patins ralentit la marche. Néanmoins, toute la journée du 9 juin, grâce au vent toujours favorable, nous pouvons faire bonne route.
Aux approches d'une île, au moment où nous filions à toute vitesse, Johansen et son traîneau s'affaissent subitement, et, non sans difficultés, mon camarade parvient à rebrousser chemin sur une partie plus résistante de la banquise. Averti par cet incident, j'examine la neige; elle a fort mauvaise apparence, elle semble toute imprégnée d'eau et mes ski commencent à enfoncer. Je n'ai que juste le temps d'enrayer pour éviter de culbuter à mon tour. La voilure est aussitôt amenée; avant de pouvoir la hisser de nouveau, nous devons faire un long détour vers l'ouest, afin de trouver une glace suffisamment solide.
Le lendemain, l'état de la neige est encore très défavorable. Quoi qu'il en soit, grâce à la brise toujours favorable, cous filons vers le sud encore plus rapidement que la veille.
La terre située à l'est paraissant s'infléchir vers le sud-est[43], nous mettons le cap sur la partie la plus méridionale d'une île visible dans le sud-ouest[44].
[43] L'île de Hooker.
[44] L'île de Northbrook.
La situation devient palpitante. Aujourd'hui nous avons parcouru environ 14 milles; nous sommes, d'après une observation, par 80°8′ de Lat. N., et des terres nouvelles apparaissent encore dans le sud. Si elles s'étendent très loin dans cette direction, nous ne sommes pas certainement sur l'archipel François-Joseph, comme je l'ai cru jusqu'ici. Toutefois, dans le sud, la ligne des côtes semble s'infléchir vers l'est, et, par suite, concorder avec les contours du détroit de Markham, sur la carte de Leigh Smith. Nous avons donc dû suivre quelque bras de mer demeuré inaperçu de Payer; par suite, notre longitude ne doit pas être entachée d'une grande erreur. Mais non, à la réflexion, il est impossible que nous ayons passé devant le glacier de Dove et l'archipel qui l'entoure, sans les voir. Nous devons nous trouver sur une terre entre la terre François-Joseph et le Spitzberg.
Nos provisions sont maintenant presque épuisées. Nous n'avons plus de vivres que pour un jour, et sur cette banquise sans la moindre nappe d'eau, ni ours, ni phoque, ni oiseau. Combien de temps cela va-t-il durer? Si bientôt nous ne rencontrons pas un bassin d'eau libre où nous pourrons trouver du gibier, notre position deviendra terrible.
12 juin.—A quatre heures du matin nous partons, les voiles hissées sur les traîneaux. La gelée de la nuit dernière a durci la neige; aussi, poussés par la brise, espérons-nous avancer rapidement et facilement.
La veille, une éclaircie nous a permis de reconnaître les terres avoisinantes. Pour atteindre la pointe méridionale de l'île située dans l'ouest, nous devons mettre le cap un peu plus à l'ouest que les jours précédents. Les terres jusque-là visibles dans l'est ont maintenant disparu et, de l'autre côté, s'ouvre un large détroit[45].
[45] Le détroit entre les îles Northbrook et Bruce et Peterhead sur la terre Alexandra.
Entre temps la brise a molli et la glace est devenue très accidentée. Nous nous trouvons maintenant sur un pack formé de drift ice[46] dont la traversée est très difficile.
[46] Glaçons de faibles dimensions. (Note du traducteur.)
La couleur foncée du ciel indique l'existence d'eau libre dans le sud, et, à notre grande joie, nous entendons le bruit du ressac. A six heures du matin, nous faisons halte. Du sommet d'un hummock, où je me suis installé pour prendre une observation de longitude, j'aperçois, à une petite distance, une nappe d'eau s'étendant vers le sud-ouest.
Bien que le vent souffle maintenant de l'ouest, nous espérons pouvoir faire voile le long de la banquise et, dans cette pensée, nous nous dirigeons immédiatement vers l'eau libre. Bientôt nous sommes à la lisière de la glace. Une fois encore nous voici devant la mer vivante et animée. Quel plaisir d'entendre son joyeux clapotis, après l'avoir vue si longtemps inerte sous une lourde carapace cristalline. Les kayaks sont lancés, attachés bord contre bord, la voile hissée, aussitôt après, en route!
Notre espoir n'a pas été déçu. Toute la journée nous faisons de rapides progrès. Par moments le vent est si violent que les embarcations piquent le nez dans la «plume» et sont balayées par les vagues. Nous sommes trempés, mais la joie de la délivrance prochaine nous réchauffe.
Après avoir doublé le promontoire sur lequel nous gouvernions, nous découvrons que la ligne de côte est orientée est-ouest et que la banquette de glace côtière suit la même direction; en même temps, à notre grande satisfaction, à perte de vue, devant nous, s'étend l'eau libre.
Bientôt nous voici au sud de cette terre, à travers laquelle nous marchons depuis si longtemps et où nous avons passé un si pénible hiver[47]. Malgré tout, les lignes de cette côte méridionale me semblent concorder avec la carte de la terre François-Joseph dressée par Leigh Smith. Tout en faisant cette observation, je me rappelle la carte de Payer et ce souvenir chasse ma première pensée.
[47] Le cap Barents.
Dans la soirée, nous débarquons sur le bord de la banquette de glaces côtières, pour mouvoir un peu nos jambes ankylosées par ce long voyage en kayak. Nous nous proposons également de gravir un hummock afin d'examiner l'horizon dans l'ouest. Mais comment amarrer nos précieuses embarcations?
«Prends une drisse, me dit Johansen, qui est déjà sur la glace.
—Est-elle assez forte?
—Oui, elle a tenu toute la journée la voile de mon traîneau, reprend mon camarade.
—Parfaitement. Il n'est du reste pas besoin d'un câble bien fort pour retenir ces légères embarcations.»
Et je les amarre au moyen de cette drisse faite d'une lanière de peau de morse.
Nous nous promenons de long en large près des kayaks pour nous dégourdir les jambes. La brise a maintenant molli et paraît descendre de plus en plus dans l'ouest. Pourrons-nous continuer notre navigation avec ce vent? Pour nous en assurer, nous gravissons un monticule de glace voisin.
Pendant que j'examine l'horizon, Johansen s'écrie tout à coup: «Les kayaks s'en vont à la dérive!» A toute vitesse nous courons vers la rive. Les canots sont déjà à une certaine distance du bord et filent rapidement vers le large. La drisse avait cédé!
«Prends ma montre,» dis-je à Johansen.
Et, en un clin d'œil, je me débarrasse des vêtements les plus gênants pour pouvoir nager plus facilement. Je n'ose me dévêtir complètement de crainte d'une crampe. Et, d'un bond, je saute à l'eau.
Le vent soufflait de terre et poussait rapidement les kayaks vers la pleine mer. L'eau était glacée; mes vêtements entravaient mes mouvements et les canots s'éloignaient toujours. Loin de gagner du terrain, j'en perdais. Il me semblait presque impossible de pouvoir les rejoindre. Mais avec eux disparaissait tout espoir de salut, tout ce que nous possédions, nous n'avions même pas sur nous un couteau. Que je fusse noyé ou que je regagnasse la rive sans les kayaks, le résultat était le même.
Donc, me raidissant, je fais un effort terrible. Le salut est à ce prix. Quand je me sens fatigué, je nage sur le dos. Dans cette position, j'aperçois Johansen qui se promène fébrilement sur la glace. Le pauvre ami, il ne peut rester en place; sa position lui paraît affreuse, d'être ainsi condamné à l'impuissance, et il n'a guère espoir de me voir réussir. S'il se fût jeté à l'eau à son tour, cela n'aurait pas avancé les choses. Plus tard, il me raconta que cette attente terrible avait été le moment le plus pénible de sa vie.
Quand je me retournai, je vis que j'étais plus près des kayaks. Cela me redonna du courage et je redoublai d'efforts. Malheureusement, l'engourdissement et l'insensibilité envahissaient mes jambes; bientôt il me sera impossible de les mouvoir… Maintenant la distance n'est plus longue; si je puis tenir encore quelques instants, nous serons sauvés. En avant donc! Mes brassées deviennent de plus en plus courtes: encore un effort, et je rejoindrai les embarcations.
Enfin! j'empoigne un ski disposé en travers de l'arrière et j'arrive tout contre les canots. Nous sommes sauvés. J'essaie de grimper à bord, mais mon corps raidi par le froid refuse tout service. Un instant je pensai que j'arrivais trop tard, je touchais le but sans pouvoir le saisir.
Après un instant d'anxiété terrible, je réussis à passer une jambe par-dessus le traîneau placé sur le pont, et à l'aide de ce point d'appui parvins à grimper à bord. Aussitôt je pris la pagaie, mais tout mon corps était devenu si raide que je pouvais à peine la manœuvrer. Il n'était pas facile de ramer seul dans cette double embarcation; il fallait faire un va-et-vient constant entre les deux canots pour donner tantôt à droite tantôt à gauche des coups de pagaie. Certes, si j'avais pu séparer les kayaks et ramer dans l'un en remorquant le second, la manœuvre eût été plus aisée. Dans ma position, un pareil travail était impossible; avant de l'avoir terminé, je serais tombé raide de froid. D'ailleurs, ramer était le meilleur moyen de me réchauffer. Tout mon corps était comme insensible. Lorsque soufflaient des bouffées de brise, j'avais l'impression d'être transpercé, je grelottais, mes dents claquaient, j'étais littéralement transi. Néanmoins je pouvais encore manier la pagaie.
Sur ces entrefaites, j'aperçus tout près de l'avant deux guillemots nains. Un pareil gibier était trop tentant. Je prends, mon fusil et, d'un seul coup, je tue les deux oiseaux. Johansen me raconta plus tard son alarme au bruit de la détonation; il avait cru à un accident et ne pouvait comprendre ce que je faisais. Lorsqu'il me vit ensuite ramer et ramasser deux oiseaux, il craignit pour ma raison.
A la fin j'atteignis la rive, mais le courant m'avait entraîné loin de notre débarcadère. Suivant le bord de la banquise côtière, Johansen vint bientôt me rejoindre. Quelques instants plus tard, le campement est installé.
Je suis épuisé; à grand'peine, je puis me traîner et me tenir debout.
Tandis que je claque des dents, Johansen me déshabille, me passe tous les vêtements secs que nous avons en réserve, me couche sur le sac de couchage, et me couvre des voiles et de tout ce qu'il trouve, pour me protéger contre la bise. Je grelotte toujours; mais, peu à peu, je commence à me réchauffer. Seuls mes pieds, qui avaient séjourné dans l'eau sans la protection des chaussettes, restèrent longtemps froids et insensibles comme des glaçons. Tandis que Johansen dresse la tente et fait cuire mes deux guillemots, je m'endors. Quand je me réveillai, le repas était prêt. Une bonne soupe chaude et le fin rôti effacèrent bientôt les dernières traces de cette terrible aventure. Pendant la nuit, mes vêtements furent suspendus au dehors pour sécher et, le lendemain, je pouvais les endosser.
13 juin.—La violence du courant, le calme plat nous obligent à attendre la renverse de la marée. Nous faisons ensuite bonne route toute la nuit.
Le lendemain matin, nous rencontrons de nombreux troupeaux de morses couchés sur la glace. Nous n'avons plus de vivres et notre provision de combustible est presque épuisée. Un ours serait le bienvenu. Depuis plusieurs jours, nous n'en avons pas aperçu; il est donc prudent de ne pas laisser échapper l'occasion d'un ravitaillement. Nous nous dirigeons vers un groupe de morses, avec l'intention de nous attaquer aux jeunes, dont la capture est beaucoup plus aisée que celle des vieux. Notre plan de bataille réussit parfaitement. Je tire deux balles, et deux jeunes morses tombent. Au premier coup, toute la troupe se lève effarée, et au second commence à se jeter à l'eau. Les mères tournent autour des cadavres de leurs enfants, les flairent bruyamment et les secouent, hurlant lamentablement, absolument comme des créatures humaines. Les malheureuses bêtes se demandent évidemment ce qui a pu arriver à leur progéniture! A leur tour, elles se dirigent vers la mer en poussant devant elles les cadavres de leurs petits. Aussitôt je saute en avant pour leur faire lâcher prise et pour sauver mon butin, mais j'arrive trop tard. Serrant les cadavres de leurs enfants contre leur poitrine avec leurs nageoires antérieures, les deux pauvres mères disparaissent bientôt. Je reste quelque temps sur le bord de la glace, espérant toujours voir remonter à la surface les corps, mais rien ne paraît. Les morses sont sans doute partis loin.
Après cette déconvenue, je me dirige vers un second troupeau. Cette fois l'expérience m'a rendu prudent, et je tue en même temps la mère et l'enfant.
Maintenant nous avons pour longtemps du combustible et des vivres d'excellente qualité. La chair de jeune morse a le goût de la longe de mouton.
Dans ces parages, ces animaux étaient extraordinairement nombreux; très certainement leur nombre devait dépasser trois cents.
15 juin.—A une heure du matin en route. Le temps est absolument calme.
La mer grouille de morses; aussi est-il préférable de ne pas naviguer isolément et d'attacher les kayaks bord contre bord. Nous savons par expérience combien ces gaillards-là sont parfois agressifs. La veille, plusieurs bandes avaient longtemps suivi notre sillage, sans doute par curiosité. Quoique nous eussions eu déjà la preuve du contraire, je ne croyais pas ces animaux dangereux. Johansen ne partageait pas mon optimisme. Quand nos compagnons devenaient trop gênants, nous nous réfugions, quand cela était possible, au-dessus d'un ice foot[48] et attendions qu'ils vinssent à se disperser.
[48] Partie proéminente d'un glaçon en dessous de la surface de la mer.
… Nous avançons rapidement le long de la côte, malheureusement un épais brouillard masque toute vue et nous empêche de reconnaître la topographie de la région. J'aurais pourtant vivement désiré découvrir le panorama de ces terres. J'ai de plus en plus le pressentiment que nous devons être dans le voisinage des quartiers d'hiver de Leigh Smith, sur la côte sud de la terre François-Joseph. La latitude, la direction des côtes, la disposition des îles, semblent indiquer que nous nous trouvons sur cette terre.
Dans la matinée, n'apercevant plus de morses autour de nous depuis quelque temps, nous pensions être en complète sécurité, lorsqu'un solitaire apparaît juste devant nous. Aussitôt Johansen, qui se trouve en tête, cherche un refuge au-dessus d'un glaçon flottant entre deux eaux. Je me disposai à suivre son exemple, quand le vieux monstre se jette sur mon kayak en s'efforçant de le culbuter avec ses défenses. Tout en essayant de garder mon équilibre, je lui assène un violent coup de pagaie sur la tête; l'animal n'en revient pas moins à la charge et tente de nouveau de me culbuter. Je saisis alors mon fusil, mais entre temps la monstrueuse bête disparaît subitement. Tout cela dura à peine quelques secondes.
Juste au moment où je me félicitais d'avoir échappé au danger, je sentis tout à coup mes jambes mouillées. Le morse avait crevé la coque du kayak et l'eau y pénétrait à flot. A peine ai-je le temps de gagner l'ice foot que le canot coule immédiatement. Avec l'aide de Johansen je parviens cependant à le hisser sur la glace. Tout ce que je possède flotte à l'intérieur de l'embarcation toute pleine d'eau. Peut-être nos précieuses plaques photographiques sont-elles perdues.
La déchirure de la coque est longue de 6 mètres, et ce n'est pas un petit travail que cette reprise, surtout avec les engins rudimentaires que nous possédons.
17 juin.—Il est plus de midi, lorsque je me lève pour préparer le déjeuner. Je vais chercher de l'eau pour la soupe, j'allume le fourneau, je découpe la viande, je mets la popotte en train. Au moment de me recoucher jusqu'à ce que le repas soit prêt, la brume se lève. Immédiatement je vais gravir un hummock voisin pour reconnaître les environs.
Une brise légère apporte de la terre voisine le bruit du piaillement des oiseaux établis sur les montagnes. J'écoute cette rumeur vivante; je suis des yeux les vols de guillemots qui passent et repassent autour de ma tête, je contemple cette ligne de côte blanche, tachée de rochers noirs… Soudain il me semble entendre des aboiements. Je tressaille, je tends l'oreille… puis, je n'entends plus rien… rien que les cris des oiseaux… Peut-être me suis-je trompé? Je continue l'examen du panorama. Mais non, voici de nouveaux aboiements. Aucun doute n'est plus possible. Je me souviens alors avoir entendu hier deux détonations qui semblaient des coups de feu, mais que sur le moment j'avais crues produites par une contraction de la glace. De suite je crie à Johansen que j'ai entendu des chiens du côté de terre. Des chiens? répète-t-il machinalement, encore tout ahuri par le sommeil. En toute hâte il se lève pour aller aux écoutes.
Mon camarade demeure absolument incrédule. Il a bien perçu un bruit ressemblant à des aboiements, mais couvert par le sabbat des oiseaux. Évidemment, à son avis, je suis dupe d'une illusion. Malgré tout, je reste persuadé que je ne me suis pas trompé. Tout en avalant en hâte le déjeuner, nous nous perdons en conjectures sur la présence d'une expédition dans ces parages. Sont-ce des Anglais ou des compatriotes? Si c'est la mission anglaise qui, lors de notre départ, se préparait à explorer la terre François-Joseph, que ferons-nous?—C'est bien simple, répondit Johansen; nous passerons avec elle un jour ou deux, puis nous nous acheminerons vers le Spitzberg; autrement Dieu sait quand nous serons de retour. Sur ce point nous sommes d'accord. Après avoir emprunté aux Anglais de bonnes provisions, nous poursuivrons notre route.
Le déjeuner achevé, je vais en reconnaissance, laissant Johansen à la garde des kayaks. Maintenant, je n'entends plus que le piaillement des mouettes et les cris stridents des guillemots nains. Peut-être Johansen a-t-il raison? Probablement j'ai été victime d'une illusion.
Tout à coup je découvre sur la neige des pistes. Elles sont trop grandes pour provenir d'un renard. Des chiens sont donc venus rôder par ici, à quelques centaines de pas de notre campement? Comment n'ont-ils pas aboyé? Comment ne les avons-nous pas vus? Peut-être sont-ce après tout des pistes de loups?
J'ai la tête pleine d'étranges pensées, et tour à tour je passe du doute à la certitude. Notre labeur excessif, nos souffrances, nos privations vont-elles enfin prendre fin? Cela me semble à peine croyable; pourtant tout l'indique. J'entends un aboiement beaucoup plus distinct, et de tous côtés je vois des pistes qui ne peuvent provenir que d'un chien. Ensuite, plus rien que la rumeur de la foule ailée. Aussitôt le doute revient en moi. Peut-être est-ce un rêve? Mais non, ces traces existent bien là, sur la neige, je les vois, je les touche. Si une expédition est établie dans cette région, nous ne sommes pas alors sur la terre de Gillies ou sur une terre nouvelle, comme je le croyais. Nous nous trouvons alors, ainsi que je le supposais il y a quelques jours, sur la côte méridionale de la terre François-Joseph.
J'arrive enfin à terre, et soudain je crois entendre le son d'une voix, la première voix étrangère depuis trois ans. Mon cœur bat à se rompre. J'escalade un hummock en poussant un appel de toute la force de mes poumons. Cette voix inconnue au milieu du désert glacé m'apporte comme un message de vie et un salut du pays.
Bientôt après, une nouvelle voix se fait entendre… Au milieu des hummocks blancs, j'aperçois une forme noire. C'est un chien, puis une autre forme noire. Un homme, un homme! Est-ce Jackson, ou un de ses compagnons, ou un compatriote? Nous marchons à la rencontre l'un de l'autre. J'agite mon chapeau, il répète le même mouvement. Je l'entends parler à un chien; c'est un Anglais. J'avance et je crois reconnaître M. Jackson, que j'ai vu une fois avant mon départ.
Je salue, et nous nous serrons les mains avec un cordial: How do you do?
Au-dessus de nous un plafond de brume; au dessous, la banquise rugueuse; autour, une échappée de vue sur la terre toute en glace et en neige. D'un côté, un Anglais en complet élégant, avec de hautes bottes en caoutchouc, tiré à quatre épingles, répandant une bonne odeur de savon, perceptible aux sens aiguisés d'un primitif; de l'autre, un sauvage en haillons, enveloppé d'une longue chevelure et d'une épaisse barbe, absolument incultes, couvert de crasse et de suie. Sous ces dehors, personne ne pouvait reconnaître le personnage.
«Je suis très heureux de vous voir, me dit Jackson.
—Merci! moi également.
—Avez-vous un navire ici?
—Non, mon navire n'est pas ici!
—Combien êtes-vous?
—J'ai avec moi un compagnon resté sur le bord de la glace.»
Tout en causant, nous nous dirigeons vers la côte. Tout à coup Jackson s'arrête, me regarde, bien en face et s'écrie:
«Mais, n'êtes-vous pas Nansen?
—Oui.
—Par Jupiter! Que je suis aise de vous voir!»
Et il me serre de nouveau les mains avec effusion, en me souriant affectueusement.
«D'où arrivez-vous? me demande-t-il.
—J'ai quitté le Fram par le 84° de Lat. N., après une dérive de deux ans, et ai atteint ensuite le 86°13′. De là, nous avons gagné la terre François-Joseph où nous avons hiverné; maintenant nous sommes en route pour le Spitzberg.
—Je suis heureux de votre succès. Vous avez, certes, accompli un magnifique voyage et je suis enchanté d'être le premier à vous en féliciter.»
En même temps Jackson me prend de nouveau les mains et les presse chaleureusement. Je ne puis être accueilli plus cordialement. Dans la chaleur de cette poignée de main, je sens plus qu'une simple forme de politesse. Aussitôt, avec la plus parfaite affabilité, mon interlocuteur m'offre l'hospitalité dans sa station et m'annonce que d'un jour à l'autre il attend l'arrivée du navire chargé de ravitailler son expédition.
Dès que je puis parler, je demande à Jackson des nouvelles des miens. Lors de son départ, deux ans auparavant, ma femme et ma fille étaient en parfaite santé. Je m'enquis ensuite de la Norvège et de la situation politique. De ce sujet il ne savait rien. J'en conclus que tout allait bien de ce côté.
Immédiatement Jackson me propose d'aller rechercher Johansen et les bagages. «Sur cette glace accidentée le halage des kayaks sera très pénible à nous trois. Si donc vous avez des hommes disponibles en nombre suffisant, lui répondis-je, il est préférable de les charger de cette besogne.» En attendant, pour avertir Johansen, nous tirons chacun deux coups de fusil.
Bientôt après nous rencontrons plusieurs autres membres de l'expédition: le commandant en second, M. Armitage, M. Child, le photographe, le Dr Kœtlitz. Les présentations faites, immédiatement ce sont de nouvelles congratulations. Un peu plus loin nous sommes salués par le botaniste, M. Fisher, M. Burgess et un Finnois du nom de Blomqvist. Dès qu'il avait aperçu un étranger sur la glace, immédiatement Fisher avait eu l'idée que ce ne pouvait être que moi. Il avait ensuite cru s'être trompé, lorsqu'au lieu de l'homme blond qu'il s'attendait à voir, il s'était trouvé en présence d'un homme aux cheveux et à la barbe complètement noirs. Une fois tout le personnel de la mission réuni, Jackson leur annonça que j'étais parvenu au 86°15′. Trois vigoureux hurrahs accueillirent la nouvelle.
Immédiatement des hommes partent au-devant de Johansen, pendant que je m'achemine vers la station anglaise, établie au cap Flora.
Jackson m'annonça alors qu'il avait des lettres pour moi et que, dans une excursion qu'il avait entreprise vers le nord, il les avait emportées, pensant nous rencontrer sur son chemin. Au mois de mars dernier, il s'était avancé jusqu'au cap Richthofen, à 35 milles seulement de nos quartiers d'hiver, et avait dû s'arrêter devant cette nappe d'eau libre dont nous avions soupçonné l'existence pendant notre détention.
Seulement, en arrivant près de la station, mon nouvel ami me questionna sur le Fram et sur les résultats de notre dérive. En quelques mots je lui racontai notre voyage à travers le bassin polaire. Dans les premiers moments de notre rencontre, m'expliqua-t-il plus tard, il avait cru à un désastre. Il pensait que notre navire avait été détruit et que nous étions les deux seuls survivants de l'expédition. Aux premières paroles qu'il m'avait adressées au sujet de notre bâtiment, il lui avait semblé surprendre dans ma physionomie une expression de profonde tristesse et n'avait plus ensuite osé aborder ce sujet. Il avait même recommandé à ses compagnons le silence sur ce sujet. S'étant ensuite aperçu de sa méprise, il me demanda aussitôt des renseignements sur le Fram et sur le reste de l'équipage.
Tout en causant nous arrivons à Elmwood, l'habitation de la mission, une maison russe, très basse, toute en bois, édifiée au pied d'une montagne, sur une ancienne ligne de côte, à une hauteur de 16 mètres au-dessus de la mer. Autour sont installés une écurie et quatre grands baraquements servant de magasins.
Nous entrons dans ce nid chaud perdu au milieu de cette froide solitude… Le plafond et les murs sont couverts de drap vert. Aux panneaux sont accrochées des photographies, des photogravures. Des étagères chargées de livres et d'instruments sont disposées dans les angles. Des vêtements et des chaussures sont suspendus au plafond pour sécher. Au milieu de cette pièce confortable brûle un poêle hospitalier. Un singulier état d'esprit me pénètre en m'asseyant au milieu de toutes ces choses étranges pour nous. Par un coup du destin changeant, toutes les responsabilités et toutes les anxiétés qui, depuis trois longues années, pesaient sur moi, se sont envolées subitement. Je suis maintenant dans un port sûr au milieu de la banquise. Les pénibles attentes de ces années de lutte s'effacent devant le soleil flamboyant d'une brillante aurore. Mon devoir est accompli, ma tâche est terminée. Maintenant je n'ai plus qu'à me reposer et à attendre.
Jackson me remet une cassette soigneusement scellée. Elle contient des lettres de Norvège. En l'ouvrant, mes mains tremblent et le cœur me bat violemment. Toutes ne m'apportent que de bonnes nouvelles. Après cela, un doux sentiment de quiétude m'envahit.
Le dîner est servi. Du pain, du beurre, du lait, du sucre, du café, toutes choses dont depuis un an nous avons perdu le goût. Mais le suprême confort de la vie civilisée, nous ne le connaissons qu'après avoir jeté nos guenilles et pris un bain. La couche de crasse qui nous enveloppe est si épaisse qu'elle ne disparaît qu'à la suite d'une série d'ablutions réitérées. Après avoir endossé des vêtements propres et moelleux, coupé notre barbe et notre chevelure hirsutes et embroussaillées, notre transformation de sauvages en Européens est maintenant complète. Plus rapidement elle s'est opérée que l'adaptation inverse subie il y a dix-huit mois.
Bientôt arrive Johansen, escorté par les membres de l'expédition. Lorsque les Anglais avaient rencontré mon ami, immédiatement ils l'avaient salué, ainsi que le pavillon norvégien d'un triple hourrah, puis s'étaient attelés aux traîneaux, ne voulant à aucun prix lui permettre d'y toucher. «Je marchais à côté d'eux, me raconta-t-il, comme un simple touriste. De bien des manières nous avons voyagé sur la banquise, à coup sûr celle-là est la plus agréable.»
Johansen est non moins cordialement reçu que je l'ai été. A son tour, il subit la même transformation que moi. Après cette métamorphose, je ne puis reconnaître mon camarade. Je cherche à retrouver en lui le miséreux qui se promenait avec moi devant un taudis sur cette plage désolée. Le troglodyte, noir de crasse et de suie, a fait place à un élégant Européen, fumant un bon cigare, paresseusement étendu sur un siège confortable. De jour en jour, il me semble engraisser d'une manière alarmante. Du reste, depuis notre départ du Fram, nous avons tous les deux singulièrement augmenté de poids. En quinze mois, j'ai gagné 10 kilogrammes et demi et Johansen un peu plus de 6 kilogrammes. Ce brillant résultat, nous le devons à notre nourriture composée exclusivement de graisse et de viande d'ours.