VICTOR,
OU
L'ENFANT DE LA FORÊT;
PAR
M. DUCRAY-DUMINIL,
Auteur de Lolotte et Fanfan, d'Alexis,
des Petits Montagnards, &c.
Qui le consolera, l'infortuné?.... Sa vertu!
TOME SECOND.
À PARIS,
Chez Le Prieur, Libraire, rue de Savoie,
nº. 12.
AN V.—1797.
CHAPITRE PREMIER.
COMBATS; LE NOUVEL ŒDIPE.
Le baron de Fritzierne, Victor et Clémence, regardent avec un intérêt mêlé d'effroi, madame Wolf qui couvre de baisers et de larmes le portrait de l'inconnue; ils sont trop troublés pour avoir la faculté de lui parler, de l'interroger; mais leurs regards fixés, leurs bras tendus vers elle, expriment assez leur curiosité, et le desir qu'ils ont de l'entendre s'expliquer sur un rapprochement aussi extraordinaire. Quelle est cette femme, dont le baron et madame Wolf possèdent chacun un portrait? Est-ce cette amie dont madame Wolf veut garderie secret jusqu'au tombeau? Personne n'en peut douter. Est-ce la mère de Victor? C'est la mère de Victor, puisque son portrait se trouva au fond de sa barcelonnette. Madame Wolf connaît la mère de Victor, et sans doute son père; madame Wolf va, par des explications franches, abréger les recherches de l'amant de Clémence; elle va hâter son bonheur, puisque la main de celle qu'il aime est attachée à la découverte du secret de sa naissance. Son père enfin sera connu; son père!.... Ah! sans doute cet homme vertueux fut aussi infortuné que celle pour qui il soupira. Tous deux malheureux, tous deux persécutés apparemment par un tyran farouche, séparés peut-être pour jamais, tous deux ont fini leurs jours loin de l'autre, ou ensemble et par les mêmes coups; madame Wolf sait tout cela; madame Wolf va dévoiler ce mystère; et le baron, en apprenant le sort et le nom du père de Victor, va combler pour toujours les vœux de son fils adoptif en lui donnant Clémence; ô bonheur!
Telles sont les réflexions qui s'accumulent en foule dans la tête de Victor; il ne peut les détailler, ces réflexions mêlées de joie et de tristesse; mais tandis que son cœur bat d'impatience et de sensibilité; ses yeux, qu'humectent quelques larmes, entrevoient déjà l'aurore d'un bonheur prochain; les yeux expressifs du bon Victor sont attachés sur les yeux de madame Wolf: sa bouche est ouverte, et sa langue veut articuler quelques mots qu'il ne peut prononcer. Mille sentimens divers assiégent à-la-fois le cœur de Victor: la curiosité, l'espoir du bonheur, l'amitié, la reconnaissance et la voix de la nature.
Enfin, s'écrie madame Wolf dans l'expansion du plus touchant abandon, enfin il faut parler, il faut le dévoiler ce secret terrible!.... Ô ma tendre amie! toi qui reposes dans le silence du tombeau, le destin m'affranchit du serment que tu as exigé de moi; c'est pour ton fils que je le romps, c'est ton fils qui m'en dégage; cet affreux secret est encore à toi, à moi, puisqu'il n'est déposé que dans son sein, et dans le sein généreux et sensible de son second père, de sa vertueuse épouse.... Écoutez, mes amis, écoutez, et frémissez....
Madame Wolf allait commencer le récit le plus intéressant pour nos amis; déjà chacun d'eux s'était rapproché de cette femme étonnante, et le plus grand silence régnait autour d'elle, lorsque Valentin, qui, comme je l'ai déjà dit, était resté en observateur à une des croisées de l'appartement, se précipite sur Victor en s'écriant: Aux armes! aux armes! les voici!....—Qui?—Les brigands, Roger, les voici!
Un coup de vent qui soulève une colonne de poussière, et la disperse au loin dans la campagne, ne produit pas un effet plus rapide que cette exclamation inattendue n'en fit sur nos quatre amis réunis. Ils se lèvent précipitamment, désespérés de cette interruption, mais embrasés par l'indignation et le feu du courage.... Rentrez, madame Wolf, s'écrie le baron; retire-toi, ô ma Clémence! reprend à son tour Victor..... Les deux dames vont sortir; Clémence revient; elle demande à son père la permission d'embrasser son ami. Qui peut deviner, dit-elle en frémissant, qui peut deviner l'issue de ce combat?.... Le baron présente Victor à sa fille: les deux amans se serrent étroitement: madame Wolf revient à son tour presser les mains de ses deux bienfaiteurs; puis le bon Valentin accompagne ces dames jusqu'à la retraite qui leur est préparée dans la tour la plus reculée et la plus fortifiée du château.
Comment remplirai-je maintenant la tâche que je me suis imposée? Essaierai-je de tracer à mes lecteurs des descriptions de combats? Mon crayon est-il assez fort pour dessiner des attaques, des évolutions militaires?.... Oui, je l'entreprendrai; mais j'abrégerai ce tableau imposant, terrible; et si cette histoire intéresse ceux qui me lisent, ils me sauront gré au moins, malgré ma faiblesse, de ne les priver d'aucuns des détails qui servent à la lier dans toutes ses parties, à lui donner de la clarté, de la variété et de l'intérêt.
À peine Clémence et madame Wolf sont-elles éloignées, que Victor et le baron se mettent à la croisée où Valentin observait, pour tâcher de distinguer les forces de l'ennemi qui s'approchait. À peine y sont-ils, qu'à la lueur des flambeaux que portent les brigands, ils apperçoivent ces scélérats, armés de pied en cap, traînant avec eux des canons, des machines, des matières combustibles, tout l'attirail formidable des combats. Aux armes! s'écrie à son tour l'intrépide Victor; en se précipitant dans les cours intérieures du château où sa petite troupe est postée; et sur-le-champ, ce cri de deuil, aux armes! frappe de tous côtés les voûtes du manoir, naguère si tranquille, du vénérable baron de Fritzierne. Tandis que la trompette sonne l'alarme dans les cours, le son lugubre du beffroi se fait entendre dans la tourelle la plus élevée du château.
Cependant la troupe de Roger s'est avancée dans la plaine; elle est sous les murs des tours, presqu'au bord du large fossé, et forme un demi-cercle au milieu duquel on voit s'élever, comme le chêne au milieu des jeunes ormeaux, le superbe Roger, reconnaissable par l'aigrette blanche qui orne la toque couleur de feu dont son front est ombragé: un large cimeterre brille dans sa main, et sa ceinture est hérissée de pistolets. Il est entouré de l'élite de ses soldats; et ses ordres, comme l'éclair qui semble parcourir la moitié du firmament, volent en un moment de l'aile gauche à l'aile droite de son armée. Elle est formidable, son armée: plus de mille hommes la composent. Ici, à la tête d'une brigade, distinguée par un soleil d'or qui orne sa bannière, on remarque l'effroyable Dragowitz: ce scélérat, dont la taille est gigantesque, qui, à l'approche d'une action, roule ses yeux comme un lion qui déchire sa pâture sanglante, ce monstre couvert de forfaits porte, pour toute arme, une énorme branche d'arbre, qui, dans ses mains, et pour le malheureux passant qu'il attaque, est vraiment la massue d'Hercule. Là, vous remarquez l'astucieux Fritzini, dont le corps maigre et la figure blême n'annoncent pas la force; mais examinez ses yeux louches et faux; entendez le son rauque de sa voix; suivez ses gestes, ses moindres mouvemens, ils vous diront que c'est l'homme le plus adroit pour les trahisons, le plus perfide pour les traités; c'est l'Ulysse de la troupe dans le conseil; c'est le Thersite de l'armée dans les combats. Plus loin sont, à la tête de leurs colonnes, les plus vils brigands de la terre, Sermoneck, Alinditz, Morneck, Flibusket, Bernert; et à leur suite, tous ceux qui se distinguent particulièrement dans l'attaque des voitures publiques, des courriers, et même des brigades qui courent les forêts pour la sûreté publique. Tous ces scélérats, que nous aurons occasion de retrouver par la suite, sont bouillans d'impatience et de pillage; ils toisent déjà des yeux le superbe château de Fritzierne, et le regardent comme leur future propriété: chacun brûle de tenir sa part des richesses qu'il renferme; chacun se dispose à combattre avec la plus grande intrépidité.
Quoi qu'il en soit, leur chef Roger ne sait point se précipiter, sans ordre et sans tactique, sur sa proie, comme une troupe d'écoliers tombe sur un cerisier qu'elle dépouille. Roger aime les batailles rangées, les attaques en règle; il a d'ailleurs affaire à un adversaire dont il connaît les talens dans l'art militaire; il veut lui prouver qu'il en possède aussi: il est fier, Roger, et veut se donner, aux yeux du baron de Fritzierne, la réputation d'un grand guerrier. En conséquence, et pour mettre des formes à l'action qu'il brûle d'engager, un de ses hérauts sonne trois fois du cor: on lui répond de l'intérieur du château. Roger croit qu'il va voir s'abaisser le pont-levis; il se trompe; on le méprise trop pour parlementer avec lui, pour le traiter comme un ennemi ordinaire; son héraut sonne encore du cor, on ne lui répond plus. L'indignation fait rougir de honte son front audacieux: il fait recommencer; pour le coup, une voix très-forte lui crie à travers un des créneaux de la première tour: On n'a rien de commun à démêler ici avec un brigand tel que toi; fuis, si tu crains la mort.—Moi, fuir! s'écrie Roger en se retournant vers sa troupe. Amis, secondez ma fureur, chargez....
À l'instant deux pièces de canon sont dirigées sur le pont-levis, dont une des chaînes est sur-le-champ rompue; mais un feu roulant part aussi-tôt des créneaux et du sommet des tours du château; la troupe de Roger en est ébranlée: elle se rallie. L'aile droite dirige toujours ses attaques sur le pont-levis, qu'elle voudrait briser; tandis que l'aile gauche roule des terres, des pierres et des pièces de bois, pour remplir le fossé et tenter l'assaut.... Le feu des assiégés redouble, et fait mordre la poussière à plusieurs des brigands. Le château ne paraît plus qu'un vaste incendie, tant les batteries, placées avec adresse, sont bien dirigées.... Victor est par-tout, par-tout il commande; il ranime sa petite troupe, dont le courage croît à mesure que l'action s'engage. Valentin fait aussi des merveilles; c'est lui qui dirige les canonniers. Tout s'ordonne, tout se fait sans bruit, sans confusion, tandis que le plus grand désordre règne parmi les brigands, qui poussent des cris de rage. Victor ne peut s'empêcher de frémir en voyant ces barbares relever les corps de leurs camarades morts à leurs côtés, et les précipiter dans le fossé pour le combler plus vîte, et arriver jusqu'au château en foulant aux pieds les cadavres de leurs amis....
La nuit la plus obscure couvre ce combat sanglant, éclairé seulement par les torches que portent une partie des brigands, et par la lueur rapide et pâle de la mousquetterie. Elle s'avance, cette nuit terrible, et la victoire paraît couronner les efforts des assiégés. Roger a déjà perdu un grand nombre des siens; il prend une résolution subite: l'ordre en est donné, et sur-le-champ il est exécuté. Les colonnes commandées par Dragowitz et Sermoneck se jettent à la nage dans le fossé, et soutenues par les poutres qui flottent sur l'eau bourbeuse, elles cherchent à briser le pont-levis à coups de hache, tandis que trois autres colonnes, commandées par Alinditz, Morneck et Roger lui-même, attaquent le côté du château qui donne de plain-pied sur la campagne, et où se trouve la petite porte par laquelle Victor et Valentin ont été secourir madame Wolf, au commencement de cette histoire. Le pont-levis résiste aux efforts de Dragowitz et de sa cohorte; une grêle de pierres tombe du haut du château sur ces misérables; ils sont noyés ou blessés pour la plupart, et, forcés d'abandonner leur entreprise; Sermoneck et les siens vont rejoindre Roger, dont les succès paraissent plus certains. En effet, la petite porte est enfoncée; Roger plein d'espoir et d'audace, se précipite dans l'intérieur du château; il est bientôt suivi d'une partie de ses troupes, et les assiégés, vainqueurs jusques-là, sont perdus, perdus sans ressource, si le courage et la prudence les abandonnent....
Étourdi par le grand nombre de précautions que Victor avait dû prendre avant l'action, il n'avait pas pensé à cette petite porte, qui était le côté le plus faible du château: il eût fallu la faire murer: Victor l'avait oublié; il ignorait même dans ce moment qu'elle était enfoncée, et ne songeait qu'à foudroyer le reste des malheureux qui s'étaient jetés à la nage pour briser le pont-levis.... Pauvre Victor! la foudre est sur sa tête, et tu ne l'entends pas gronder!..... Il était donc encore sur la tour du midi, l'intrépide Victor, occupé à donner des ordres, lorsqu'il entend crier à ses côtés: Les voilà, les voilà! ils nous poursuivent!....
Victor ne comprend rien à ces cris; mais il voit ses gens courir, se culbuter, se précipiter les uns sur les autres. Qu'y a-t-il donc? parlez?—Ils sont là, là, dans le château; ils montent, sauvons-nous....
Un trait de lumière vient frapper Victor, il se rappelle sa négligence et frémit; mais il ne se décourage point. Mon père, dit-il au baron qui combat à ses côtés, mon père, ralliez vos gens, et qu'ils me suivent....
Le baron ranime une partie des fuyards: tous jurent de mourir plutôt que d'abandonner leur jeune commandant; et Victor, suivi de Valentin et d'une vingtaine de gens d'élite, descend précipitamment; il entend bientôt les hurlemens de joie des brigands, qui, bien qu'ils n'occupassent encore qu'une seule tour, se croyaient déjà en possession du château. Cette tour renfermait justement une quantité considérable de matières combustibles, que Victor y avait amoncelées d'avance, dans l'intention de brûler les richesses du baron, plutôt que de les céder lâchement à Roger, en cas que la victoire se décidât en faveur de ce dernier. Victor fait précipiter de la paille, des monceaux de lambris et des bois enduits de résine, dans les escaliers que les brigands montent déjà précipitamment. Le feu est mis par-tout à ces matières inflammables; une quantité considérable de soufre est allumée; et, pendant que les assiégeans étourdis de cet incendie inattendu, délibèrent, glacés d'effroi, sur le parti qu'ils ont à prendre, toutes les portes de fer, qui peuvent communiquer de la tour à l'intérieur du château, sont fermées sur eux. Tranquille sur ce point, et bien persuadé que le feu qu'il vient d'allumer ne peut percer les voûtes de la tour, ni s'étendre dans le château, Victor remonte pour prendre d'autres précautions; mais, ô terreur!.... un grouppe de brigands se présente à lui: c'est Roger à la tête de quelques-uns des siens!....
Roger, entraîné par son courage et l'espoir du succès, avait couru plus vîte que Morneck, Alinditz et leur troupe; il n'était déjà plus dans la tour au moment où Victor en avait fait fermer les portes. Roger se croyant suivi de ses amis, parcourait les longs corridors du premier corps de bâtiment, et poursuivait les gens du baron qui fuyaient devant lui. Qu'on juge de sa joie en voyant s'offrir à ses yeux justement l'ennemi qu'il cherche, Fritzierne presque seul, accompagné d'un jeune homme et de quelques vieux serviteurs!—Rends-toi, lui crie Roger, ou tu es mort.—Roger! s'écrie à son tour le vieux baron.—Roger! reprend Victor étonné, tu es ce monstre? tu vas périr.....
À l'instant commence le plus terrible combat; les coups les plus violens se portent de part et d'autre; Roger, qui attend toujours le secours des siens, voit tomber à ses côtés le pesant Sermoneck, et la plupart de ses compagnons; c'est Victor qui les abat à ses pieds, Victor est comme l'ouragan furieux qui entraîne dans sa course les arbres les plus élevés. Victor garantit des coups de Roger son protecteur, qui, malgré son âge, fait encore des prodiges de valeur; Victor voudrait faire mordre la poussière au traître Roger; mais les amis du perfide le défendent, et s'exposent seuls aux coups de Victor, qui les immole comme la pierre, qui roule du haut du rocher, écrase des milliers d'insectes qui rampaient dans la plaine.... Enfin Roger est resté seul de sa petite troupe; Roger écumant de rage, recule quelques pas en mutilant du pied les cadavres de ses complices.... Victor lui crie de se rendre; le scélérat l'ajuste avec un pistolet; il va tirer! le jeune héros se précipite sur le monstre, le désarme, l'étend à ses pieds, et n'écoutant plus que sa juste colère, il le saisit par les cheveux, et se dispose à lui couper la tête....
Roger va donc périr.... il va donc subir la peine due à ses forfaits.... Mais, ô surprise! quel est l'imprudent qui vient suspendre les coups de Victor?.... C'est une femme! c'est madame Wolf!.... Malheureux, s'écrie-t-elle en arrêtant le bras de Victor prêt à frapper!.... jeune insensé! qu'allez-vous faire?—Madame!.... Ô crime! arrêtez! Dieu! je meurs!....
CHAPITRE II.
COUP DU SORT.
Madame Wolf perd connaissance; elle tombe, mais dans les bras de Clémence, qui la suivait, ignorant la cause de sa fuite précipitée.... L'étonnement du vieux baron et de Victor est à son comble; Victor sur-tout est immobile d'effroi et de saisissement. Pendant que nos héros restent comme enchantés, Roger se relève; il fixe madame Wolf en pâlissant... Femme à qui je dois le tourment de ma vie, s'écrie-t-il, tu ne m'échapperas pas.... oui, je te retrouverai....
Il dit; et profitant de l'issue que lui offre un appartement ouvert devant lui, il s'y sauve, ouvre une croisée, et se précipite dans le fossé, sans que Victor, Fritzierne, ni aucun des assistans songent à le retenir.
Laissons Roger gagner la rive à la nage, jusqu'à ce que les siens le reconnaissant, le sauvent transportés de joie. Laissons ce chef de brigands, honteux de sa défaite, pénétré du regret d'avoir perdu une partie de ses complices étouffés dans les flammes de la tour, rallier sa troupe à la hâte, et fuir dans le fond de ses forêts, après avoir encore essuyé le feu des batteries des tours, que Valentin et les gens du baron, ignorant ce qui se passe en bas, font toujours jouer. Revenons à nos amis, que nous avons laissés dans les corridors du château, et que la tête de Méduse, ou la baguette de Médée, n'aurait pas pétrifiés plus promptement que ne l'a fait l'étonnante exclamation de madame Wolf.
Le baron et sa fille s'empressent d'éloigner cette femme, qui n'a pas encore recouvré ses sens, tandis que Victor, stupéfait, sans voix comme sans mouvement, cherche à se rendre compte de l'horreur qui soudain vient de glacer ses sens; il éprouve un sentiment qu'il ne peut définir; il a vu fuir Roger, et n'a pas eu même l'intention de l'arrêter; l'ordre que madame Wolf vient de lui donner d'épargner ce monstre, lui a paru partir d'une voix céleste, d'une voix.... que sa conscience lui a fait entendre en même temps; d'une voix enfin qui a résonné jusqu'au fond de son cœur.... Il pense à madame Wolf, et ne sait si cette femme est complice de Roger, ou si.... Il n'ose se livrer à toutes les réflexions qui s'offrent en foule à son esprit; il reporte sa pensée sur Roger, et un mouvement de pitié qu'il ressent pour ce misérable, le fait rougir de honte et d'indignation.... Ô crime, s'est écrié madame Wolf!.... Eh quoi! Victor allait commettre un crime en punissant un coupable! Quel est donc ce coupable, grand Dieu!.... et combien il doit l'être, ce Roger, puisque la vertu peut elle-même devenir criminelle sans le savoir!....
Victor ne se livre pas long-temps à ce chaos de pensées qui l'assiégent. Il songe bientôt que sa présence est plus nécessaire que jamais: le chef de brigands s'est évadé; il peut rallier ses troupes, et recommencer l'attaque du château.... Victor cherche des yeux son bienfaiteur, madame Wolf et Clémence; il n'a pas oublié que sa bien-aimée s'est présentée à ses regards, à moins que ce ne soit une illusion de l'amour; car tout ce qui vient de se passer sous ses yeux lui paraît un songe.... Hélas! il ne sait pourquoi il craint le réveil!
Victor s'apperçoit, enfin qu'il est seul. Il monte soudain sur les plates-formes des tours; et là, réuni à ses gens, rendu à l'objet important qui doit seul l'occuper, il voit avec plaisir la retraite précipitée des ennemis: il en sourit; mais ses yeux cherchent, sans qu'il y pense, le perfide Roger, il l'apperçoit au loin, et frémit involontairement. Victoire, s'écrie-t-on autour de lui! oui, victoire, répond-il en balbutiant! Plus de danger, plus de malheur, mon cher maître, lui dit son Valentin, et notre héros répète en soupirant, plus de malheur!.... Il est presque disposé à ajouter: Il n'y en a plus à craindre que pour moi!
Pauvre Victor! un funeste pressentiment t'agite; et moi, moi qui ne suis que ton historien, je sens mon cœur palpiter, et mes genoux s'affaiblir dans l'attente de la funeste explication que madame Wolf va bientôt nous donner à tous.
Quand l'amant de Clémence se fut un peu remis de son trouble, il songea à donner les derniers ordres pour rétablir le calme dans le château, et rendre au repos les généreux serviteurs qui l'avaient aidé à repousser l'ennemi: il les assembla donc, et s'apperçut que deux seulement avaient péri sous les coups des brigands qui s'étaient introduits dans la tour, Victor donna des regrets à la mémoire de ces deux braves gens, puis il distribua des récompenses aux autres. Valentin fut ensuite chargé par lui de faire éteindre les restes de l'incendie, de nettoyer la tour, de remettre en un mot tout dans son premier état. Laissons Valentin s'occuper de ces soins avec le zèle qu'on lui connaît, et entrons avec Victor chez M. de Fritzierne. Il est temps que Victor satisfasse sa curiosité; il est temps qu'il demande à madame Wolf les motifs de son étrange conduite. Peut-être a-t-elle déjà parlé, madame Wolf; Victor le craint, et tremble involontairement. Il entre donc chez M. de Fritzierne, qu'il trouve seul, et qu'il n'ose interroger; mais son bienfaiteur l'embrasse avec la même tendresse que la veille: son père adoptif le félicite sur sa victoire, dont il vient d'apprendre les détails. La leçon est forte pour Roger, ajoute le baron; je doute que, de long-temps, il lui prenne une nouvelle envie d'attaquer mon château, ou quelque autre aussi bien fortifié.—J'en doute aussi, mon.... père.... Et cette femme?—Tu lui en veux, je le vois, de ce qu'elle est venue suspendre ta vengeance.—En a-t-elle dit les motifs?—Elle n'a point encore parlé.—(Victor se remet de son trouble.) Elle.... n'a point parlé....—Non; son évanouissement, qui a été long, s'est terminé par un sommeil bienfaisant.... Ma fille est auprès d'elle. Tout ce qu'a pu dire madame Wolf, c'est qu'elle ne veut s'expliquer que devant toi.—Eh! concevez-vous, mon père, une démarche aussi extraordinaire?—Cette femme m'étonne beaucoup, mon fils; elle m'afflige, et même m'inquiète. C'est maintenant que je regrette l'asyle que je lui ai donné.... Comment! Roger poursuit ses jours, nous nous armons tous pour les défendre, pour punir Roger, et c'est elle qui défend Roger, c'est elle qui cause sa fuite! Quelle peut être sa liaison avec ce monstre? quelle est la cause de son attachement pour un pareil scélérat? Quels qu'en soient les motifs, je ne puis souffrir ici une amie de ce brigand qui, tout-à-l'heure encore, et sous tes yeux, voulait m'arracher la vie. Rien de commun entre le criminel et moi; tous ceux qui lui appartiennent, par quelque lien que ce soit, sortiront de chez moi; ils iront vivre avec celui dont ils respectent tant la coupable existence. (Victor pâlit.)—Daignez, mon père, daignez m'accompagner chez elle: je veux savoir absolument.... je ne puis vivre dans l'affreuse inquiétude qui me tue!—Soupçonnerais-tu?...—Moi, rien; oh! rien, mon.... père!—Oui, mon cher Victor, tu as raison: allons savoir d'elle.... D'ailleurs, je veux lui parler avec une sévérité qui l'étonnera sans doute, mais que je crois qu'elle mérite. Viens, mon cher fils!.... viens, mon gendre!
Le baron s'appuie sur le bras de Victor, et tous deux s'acheminent vers la demeure de madame Wolf, où le coup de foudre le plus inattendu va écraser Victor. Victor! comme cette démarche lui coûte; comme il se repent de l'avoir provoquée! il voudrait pouvoir retarder le moment d'une explication dans laquelle ses funestes pressentimens lui font entrevoir le plus grand malheur pour lui; mais il n'est plus temps; ils sont en route, et Victor ne peut plus reculer; ils sont en route, et le baron prodigue à son fils adoptif les noms les plus tendres, les plus douces caresses. Noms tendres! douces caresses de l'amitié! c'est peut-être la dernière fois que vous faites battre le cœur sensible de mon jeune héros!
Ils arrivent enfin chez madame Wolf, qui ne repose déjà plus. Madame Wolf remercie sa jeune amie, la sensible Clémence, des soins généreux qu'elle a pour une infortunée. Clémence veut lui arracher son secret: madame Wolf n'ose le lui confier; elle craint trop d'affliger cette intéressante amie; elle voudrait retenir ses indiscrètes exclamations; elle regrette d'avoir quitté son appartement pour se rendre dans la galerie où Roger allait expirer sous les coups de Victor: mais, enfermée avec Clémence pendant l'action, on vient leur dire que Roger et les siens ont pénétré dans le château. Une minute après, on leur apprend que l'intrépide Victor a rencontré le chef des brigands, et qu'il le combat. Enfin, au bout d'un instant, on vient encore lui annoncer que Victor est vainqueur, et que tout porte à croire que Roger va périr de la main de ce jeune homme.... C'est à cette nouvelle que madame Wolf n'a pu se contenir. Elle est partie pour empêcher un crime; Clémence l'a suivie, et l'on sait l'effet que produisit leur présence sur tous les combattans.... À présent il faut que madame Wolf justifie sa conduite; il faut qu'elle parle. Qu'elle parle, grand Dieu! elle va donc enfoncer le poignard dans le sein de son jeune bienfaiteur, de celui à qui elle doit la vie! elle va donc désespérer une famille qui l'a reçue dans son sein comme une parente, une amie! Elle sait, madame Wolf, elle sait que le baron a promis sa fille à Victor, pourvu qu'il retrouve un père, mais un père vertueux; elle sait que le baron, inflexible sur la probité, ne peut unir son sang à un sang criminel; elle va rompre d'un seul mot un hymen, l'espoir de deux amans! et il faut qu'elle le prononce, ce mot terrible! Qu'on juge de sa douleur et de ses regrets! Elle cherche à reprendre sa fermeté, à se préparer à ce funeste aveu, au moment où elle voit entrer le baron et Victor: elle devine le but de leur visite, et frémit.
Tandis que l'innocente Clémence serre dans ses bras son jeune ami, insensible, pour la première fois, aux caresses d'un amour subordonné, pour le moment, à un intérêt plus vif, le baron s'approche de madame Wolf. Madame, lui dit-il d'un ton le plus sérieux, la paix et le bonheur régnaient ici, et vous en avez chassé la paix et le bonheur. Un ennemi cruel vous poursuivait; il nous attaque, il tombe en notre pouvoir, et vous l'arrachez de nos mains!—Eh! monsieur!....—Répondez, madame; êtes-vous la complice, la femme ou l'amie de ce monstre pour lequel vous témoignez un si grand attachement?.... Je vous prie de m'expliquer sur-le-champ cet étrange mystère.—Monsieur le baron....—Oui, madame Wolf, reprend à son tour Victor; oui, vous daignerez me dire pourquoi vous avez retenu mon bras, prêt à frapper un monstre.—Eh! malheureux, voulais-tu que je te laissasse égorger ton père!—Mon père!—Son père!....
Qui peut peindre cette scène de douleur?.... Victor tombe de sa hauteur sur le plancher. Le baron, glacé d'horreur, cache sa figure de ses deux mains; et Clémence, au désespoir, cherche à secourir son jeune ami, qu'elle parvient à faire asseoir, ainsi que le baron. Ô malheur, s'écrie Victor en sanglotant! ô malheur affreux!....
Madame Wolf poursuit: Vous avez voulu l'apprendre, cet horrible secret; vous m'y avez forcée, famille désolée! Eh bien! le voilà; oui, le doux, le vertueux, l'intéressant Victor est le fils d'un scélérat couvert de tous les forfaits, de Roger, en un mot! La vertu peut donc naître du crime: il en est un fatal exemple!—Ô mon Dieu, reprends ma vie, s'écrie douloureusement Victor, qui verse un torrent de larmes!—Jeune homme, poursuit madame Wolf, rappelle ton courage, réunis toutes les forces de ton ame contre un coup aussi accablant.—Femme imprudente, réplique Victor, qu'avez-vous dit? que vous ai-je fait? pourquoi me perdez-vous? Que ne pouvez-vous me rendre ma paisible ignorance!.... Hélas! je n'ai vécu que dix-huit ans, je vais mourir toute ma vie!—Mourir, interrompt Clémence!—Accablé du fardeau d'une honteuse naissance, puis-je exister, grand Dieu! puis-je exister?....
le baron, se levant.
Viens, ma fille, viens, suis-moi.
victor, se précipitant à ses pieds.
Vous me fuyez, mon pè.... monsieur!.... quoi! vous m'abandonnez! Ah! je ne suis donc plus, pour vous, qu'un objet d'horreur?
le baron, lui prenant la main.
Qu'un infortuné.... que je plains.... Levez-vous, jeune homme. (Il le fixe.) Dieu!.... ce sont tous les traits du monstre!....
clémence.
Mais il n'a pas son cœur, mon père; il est vertueux!
victor.
Vertueux! oh! oui, vertueux!.... Vous le savez, monsieur, vous vous plaisiez vous-même à me le dire.
le baron.
Oui, je te le disais, et je te le répète encore: tu avais plus de vertus que je n'en exigeais dans un fils, dans un gendre.... Mais quel mot ai-je prononcé! Moi donner ma fille au fils de Roger! Non, ne l'espérez plus....
clémence.
Ah! mon père, vous faites mourir deux cœurs qui vous adoraient....
le baron.
Viens, ma fille: faut-il que je te réitère l'ordre de me suivre?
clémence.
Moi, le quitter dans l'état affreux....
(Le baron prend Clémence par la main, et s'éloigne.)
victor.
Que n'ai-je fui.... que n'ai-je fui cette fatale demeure! Je m'éloignais d'ici pendant cette nuit orageuse.... j'allais errer loin de Clémence; mais au moins j'aurais ignoré le sang impur où j'ai puisé la vie.... la mort!
le baron, revient attendri.
Madame Wolf, je vous le recommande; prodiguez-lui les consolations de l'amitié.... Malheureux Victor!
mad. WOLF.
Eh! monsieur, suis-je en état moi-même de le secourir, l'infortuné!
Le baron s'éloigne une seconde fois, en entraînant sa fille, qui tend une main à Victor. Victor s'écrie avec l'accent du désespoir: Je vous suis par-tout, monsieur, ou je meurs à vos yeux!....
Le baron double le pas; Victor le suit, ainsi que sa fille, jusques dans son appartement, où nous les retrouverons tous trois dans le chapitre suivant; mais, avant de terminer celui-ci, je dois faire une courte digression. Mon lecteur, dont je ne doute point de la sagacité, a sans doute deviné depuis long-temps que mon Victor est le fils de Roger. Il est possible qu'avec cette connaissance, la scène douloureuse que je viens de tracer n'ait pas fait sur son ame une très-grande impression. Il est possible aussi qu'ayant deviné un secret qui lui paraissait clair, il s'étonne de ce que les personnages que ce secret regarde ne l'aient pas deviné plutôt, en même temps que lui. Je le prie d'observer d'abord que, dans un roman, les personnages devinent tout, parce qu'il arrive toujours quelqu'un à propos pour les mettre au fait, parce que tout le monde s'y réunit des quatre coins de la terre, et qu'il ne doit pas s'y égarer seulement un petit enfant: mais que, dans une histoire véritable, les héros sont assujettis aux règles de la vraisemblance, et qu'ils ressemblent à une famille, dont les secrets, les défauts et la conduite sont souvent mieux connus des voisins que de ceux qui la composent. En second lieu, mon lecteur voudra bien se mettre à la place de Fritzierne et de Victor. Il relira les scènes avec madame Wolf, où ils peuvent concevoir quelques doutes, et il se dira franchement: Je vois bien, moi, que Victor est l'enfant du crime et du malheur: mais à sa place, à celle de son bienfaiteur, j'aurais repoussé loin de moi une idée si contraire aux principes d'honneur et de vertu qui sont dans leur cœur.
Enfin il le sait, Victor; il connaît le coupable auteur de ses jours. Oh! qu'il est à plaindre, Victor!.... il est maintenant malheureux pour sa vie entière: mais suivons le fil des nombreux événemens qui vont naître de cette affreuse découverte.
CHAPITRE III.
FAIBLE ADOUCISSEMENT.
Le baron, rentré chez lui, s'est jeté dans un fauteuil. Clémence est à ses pieds; elle arrose de larmes les mains de son père. Victor se promène à grands pas dans l'appartement. Absorbé sous le poids du malheur, il ne peut plus exprimer une seule de ses pensées. Quelques exclamations vagues sortent de temps en temps de sa bouche, et soulagent son cœur oppressé.... Le baron le regarde souvent, et souvent il détourne les yeux, comme saisi d'un mouvement d'horreur. Victor s'en apperçoit, et frémit à son tour en pensant à sa singulière ressemblance avec Roger.... Cette scène muette se prolonge si long-temps, qu'elle fatigue nos trois héros; Victor lui-même est prêt à tomber sans connaissance. Monsieur, lui dit doucement Fritzierne, ma fille et moi nous avons besoin de repos; j'espère que vous allez nous laisser maîtres de nous y livrer au moins pendant la fin de cette funeste journée....
Victor veut répliquer, il ne le peut, sa langue se glace sur ses lèvres; il jette un regard plein d'expression sur son bienfaiteur et sur Clémence, qui s'en apperçoit seule, et seule lui répond en usant du même langage. Clémence lui fait même signe de la main de se retirer, de la laisser seule avec un père qui a besoin de ses consolations.... Victor sort d'un air si sombre et si effrayant, que le vieux baron, inquiet, lui crie de loin: Mon ami, donne tes soins pour que tout rentre dans l'ordre dans le château: je te ferai dire l'heure à laquelle tu pourras me parler.... Je veux te parler, Victor, j'en ai besoin.
Ce peu de mots, le ton de bonté avec lequel il est prononcé, tout calme un peu le sombre désespoir de Victor, qui, sûr d'ailleurs du zèle de son fidèle Valentin, pour tout ce qui regarde le château, rentre chez lui, ferme sa porte à double tour, pour n'être point interrompu, et se livre de nouveau à tout l'excès de sa douleur.
Comme tout ce qui l'entoure ajoute à son chagrin! ces meubles, présens de son bienfaiteur, cet appartement que ce généreux bienfaiteur s'est plu à orner pour son fils adoptif, tout cela change de physionomie aux yeux de Victor; il n'est plus qu'un étranger pour le baron, et moins qu'un étranger même, car il est le fils de son plus mortel ennemi...... C'est lui, oui, c'est Victor qui a troublé la paix de ceux qui l'ont élevé; c'est lui qui les a rendus infortunés, et par son adoption, et par le secours qu'il a donné à madame Wolf; c'est en introduisant madame Wolf dans cette maison qu'il en a détruit le charme, qu'il a causé sa propre disgrace. Un secret pareil devait-il jamais être dévoilé? Victor eût préféré ignorer toute sa vie de qui il tient le jour, plutôt que de savoir qu'il le doit à un être si méprisable! Si méprisable!.... Victor ose-t-il bien se servir de cette expression en parlant de son père!..... Oui, il l'ose: les liens du sang ne sont rien à ses yeux auprès de la vertu, de l'éducation et des tendres sentimens qui unissent un bon père à un fils respectueux lorsqu'ils ne se sont jamais quittés. La vertu née du vice lui doit-elle des égards? Un homme jeté parmi d'autres hommes sur cette terre d'infortunes, y est pour son compte; et s'il doit ses malheurs à celui qui l'y a placé, n'a-t-il pas le droit de lui reprocher ce funeste bienfait, plutôt que de lui en témoigner de la reconnaissance? Il est dans cette triste situation, mon Victor; il a connu le doux sentiment de la tendresse filiale, mais pour son bienfaiteur; il ne peut éprouver cette tendre affection pour un homme qui lui a donné l'être au milieu du sang, du carnage, et des forfaits de tous genres.... Bons pères, fils reconnaissans qui lisez ceci, n'accusez pas mon Victor de méconnaître la voix de la nature, qui touche vos cœurs: cette voix n'est vraiment puissante que lorsqu'elle parle à deux cœurs faits pour s'entendre et pour s'aimer: l'écouter seule, cette voix touchante, lorsqu'elle parle pour un être pervers et vil, serait un fanatisme, et tout fanatisme n'a d'empire que sur une ame faible: Victor est trop grand pour y céder.
Victor, en se promenant à grands pas, jette par hasard un regard sur la plaine, à travers sa croisée: il apperçoit quelques-uns des soldats de Roger, qui achèvent de lever leur camp, encore tout effrayés de la déroute qu'ils viennent d'essuyer.... C'est donc là, se dit-il, la digne société de mon.... de Roger! voilà donc ses complices! et c'est sans doute pour ce métier infâme que j'étais né, si le sort n'eût daigné me jeter dans les bras du plus respectable des hommes! Ô destin! tu fais les coupables comme les hommes vertueux. Il n'appartient donc pas à l'enfant dans son berceau de choisir entre le bonheur et l'infortune, le crime et l'innocence, l'estime ou le mépris de ses concitoyens!.... Moi-même! ne suis-je pas, dès ce jour, condamné à la honte, à l'infamie! Ma naissance n'est point mon crime; eh bien! si elle se divulgue, ne suis-je pas l'objet du mépris public? ne suis-je pas montré au doigt par-tout comme le fils d'un scélérat? Hommes aveugles et insensés! vous ne voyez jamais l'homme dans l'homme; vous n'exigez jamais de lui d'autres vertus que celles qu'il n'a pas pu se donner!....
Victor est livré à ces tristes réflexions lorsqu'une voix douce l'appelle à travers la porte de son appartement: Victor!—Ciel! Clémence, c'est vous? entrez!—Non; un mot, un seul mot....
Victor ouvre; Clémence reste en dehors, et continue: C'est mon père qui m'envoie.—Votre père! Ô bonté!—Mon ami, le secret fatal que vient de nous dévoiler madame Wolf, il faut qu'il ne soit connu que de mon père, de toi et de moi, entends-tu, mon ami? il faut qu'il reste enseveli dans nos cœurs, et que personne de cette maison, pas même ton fidèle Valentin, parvienne à le découvrir. Tel est l'ordre de mon père, cher Victor: il a, dit-il, des raisons pour cela, des motifs qu'il te communiquera.—Homme généreux!....—Ah ça, sois prudent: n'est-ce pas que tu seras prudent, et sur-tout que tu te consoleras? Voyez donc, il est accablé de fatigue, et il se désespère encore avec cela! Victor, si vous m'aimez, oui, si tu crains de me voir mourir, tu surmonteras ta douleur, et tu espéreras.—Moi, espérer!—Oui: mon père est bien plus tranquille, et semble méditer quelque grand projet. Il est bien bon, mon père! il t'a élevé, il t'aime! peut-il te bannir, faire ton malheur, le mien; il me perdrait aussi d'abord; oh! il sait bien qu'il me perdrait s'il ne m'unissait pas à toi. J'en mourrais, mon ami; et toi aussi, n'est-il pas vrai?—Ange du ciel! que ton amour me touche; mais qu'il me fait de la peine!.... Quoi! tu ne craindrais pas de donner ta main au fils d'un....—Moi! pourquoi donc? est-ce que c'est ta faute, à toi? est-ce que j'étais libre de me choisir un père tel que le mien? va, je n'ai ni ton esprit, ni ta science; mais je crois penser juste en ne m'attachant qu'à toi, qu'à toi seul: que m'importent tes parens, puisque je te connais, puisque je sais apprécier ton cœur, ton ame, toutes les rares qualités qui brillent en toi?....—Ô Clémence! que ton père ne pense-t-il comme toi!—Il y reviendra, à ces sentimens raisonnables, j'ose le croire, j'en suis même sûre; je sais comme il m'a parlé!—Que t'a-t-il dit?....—Je te dirai cela dans un autre moment. Il faut que j'aille le rejoindre; il a besoin de moi, ce bon père; il ne peut se passer de mes consolations..... Adieu, adieu, Victor!.... pense à l'ordre de ton bienfaiteur! que ce mystère...... tu m'entends.... Adieu, je reviendrai bientôt.
Clémence est partie, et Victor ne songe plus à s'enfermer.... Il a un rayon d'espoir, Victor; il est plus calme, son sang est rafraîchi, et sa raison plus saine.... Tant il est vrai que les douces paroles de l'objet qu'on aime, font couler dans tous nos sens un baume de consolation bien salutaire. En effet, en y réfléchissant bien, le baron n'a donc point envie d'éclater, de bannir son fils adoptif, puisqu'il lui ordonne le silence sur ce grand événement! Il est bien plus tranquille, a dit Clémence: il semble méditer quelque grand projet?... Quel projet?.... Est-ce celui qu'il avait formé avant ce fatal éclaircissement? serait-il toujours dans l'intention d'unir Victor à.... Insensé! perds cet espoir, perds ce frivole espoir, enfant du crime et du malheur! ne connais-tu pas le baron de Fritzierne? ne sais-tu pas qu'il a sur la probité, sur l'honneur, des préjugés.... Que dis-tu, des préjugés!.... Des opinions légitimes, raisonnables, sensées, et que tout le monde doit approuver. L'homme qui méprise le rang et la fortune dans son gendre, n'a point de préjugés; l'homme qui veut s'allier à une honnête famille, est le véritable honnête homme, et le plus sage des pères.
Ainsi pense Victor, et Victor a raison.... Peut-être dans ce siècle de philosophie, où l'on saute à pieds joints sur tous les sentimens de la nature, sur toutes les conventions sociales, peut-être, dis-je, l'opinion du baron de Fritzierne paraîtra-t-elle exagérée à quelques personnes. On le trouvera peut-être ridicule de ne point estimer assez les qualités personnelles de Victor, pour ne voir en lui qu'un homme vertueux, pour l'isoler de son père, pour ne pas lui faire un crime d'un malheur qu'il n'a pu prévoir, ni prévenir, pour surmonter enfin ce qu'on appellera un préjugé comme celui de la noblesse ou de la fortune. Doucement, philosophes prétendus, sans principes comme sans délicatesse, faites attention au temps où vivaient mes héros; plus d'un siècle s'est écoulé depuis eux; et ce siècle, comme la trombe foudroyante qui, après avoir démâté les vaisseaux, s'avance sur le rivage pour entraîner dans sa course les arbres et les masures du laborieux agriculteur; ce siècle, dit de lumières, a moissonné les vertus sociales et privées; il a émoussé la délicatesse, absorbé les jouissances de l'ame, et tué le sentiment. Du temps de mes héros, on faisait encore quelque cas de l'estime publique; et l'estime publique, que l'intrigue, les cabales et les factions ne s'arrachaient pas, l'estime publique valait quelque chose. Si le respect qu'on a pour la vertu est un préjugé, on l'avait ce préjugé-là; et mon vieux baron pouvait fort bien priser la fortune et la noblesse ce qu'elles valent; mais faire un très-grand cas de la probité qui donne toujours de l'estime de soi-même et des siens.
Victor, revenu à des idées plus douces, s'était endormi, accablé par la fatigue d'une nuit de combats et d'une matinée de douleur. Déjà plus des trois-quarts d'un jour aussi fatal pour l'amant de Clémence s'étaient écoulés, et chacun dans le château avait employé ce jour à se reposer. Vers le soir donc, Victor endormi sur son siége, se sent poussé doucement; il se réveille, et apperçoit Valentin, qui lui dit avec l'accent de l'émotion: Qu'avez-vous, mon bon maître?—Rien.—Rien! oh! pardonnez-moi, vous avez quelque chagrin; car je vois que vous avez versé des larmes.—Moi..... Tu te trompes, mon ami: les embarras de cette nuit ont seuls occasionné cette altération de mes traits.—Vous avez un secret que vous me cachez, à moi, à moi!.... Eh bien! je le saurai.—Comment?—Oui, je le saurai: comme rien de ce qui vous regarde n'est étranger à mademoiselle Clémence, elle connaît le sujet de votre douleur, et elle me le dira.—À toi?—Oui, monsieur, à moi. Oh! elle fait quelque cas de ma discrétion, elle; elle ne me cache rien; mais c'est dur pour un fidèle serviteur de ne pouvoir consoler son maître, et d'apprendre ses malheurs d'un autre que de lui.—Valentin, est-ce pour cela que tu es venu?—Non, monsieur, ce n'est pas pour cela que j'ai pris la liberté de vous réveiller; mais me trouvant seul avec vous, j'ai profité de cette circonstance pour éprouver jusqu'où va votre confiance en moi.—Valentin.... une autre fois.... tu sauras.... oh! je ne te cacherai rien; mais, pour le moment, dis-moi ce qui t'amène? Viens-tu de la part de Clémence?....—Non, monsieur: c'est M. le baron qui m'envoie.... Vous avez des mystères pour moi....—M. le baron? que me veut-il?—Vous voir.... Pour moi qui vous suis si attaché!—Comment t'a-t-il dit?—Va le trouver, qu'il m'a dit, ce pauvre jeune homme!.... Vous voyez bien, monsieur, que si je l'avais pressé un peu, lui, il m'aurait dit la chose.—Après?—Valentin, a continué M. le baron; oui, va trouver ton maître de ma part. Tu lui diras de se rendre ici avec ses amis.—Avec ses amis!—Oui, ce sont ses propres expressions. Madame Wolf y était, qui avait l'air triste: Oh! triste!....—Voilà tout?—Pardonnez-moi monsieur, il y a encore quelque chose; mais je ne puis vous dire ça, parce que ça m'est donné sous le secret.—Oh! parle, mon cher Valentin?—Parle, mon cher Valentin!.... Eh! vous ne lui parlez pas, vous à votre cher Valentin? Vous ne l'estimez pas assez pour lui confier!....—Mon ami, tu me mets au supplice. Oh! dis tout, je verrai après!....—Il faut qu'il soit arrivé quelque chose de bien extraordinaire dans cette maison: oui, quelque événement bien malheureux pour mon cher Victor, pour mon pauvre maître!.... Ce n'est sûrement pas le combat de cette nuit, puisque nous avons remporté la victoire; mais à propos de cela, vous êtes brave, monsieur; savez-vous que moi, qui ai servi.... Oui, monsieur, j'ai servi autrefois dans mon pays, en France: bah! j'ai vu....—Valentin, tu ajoutes à mon impatience par tes éternelles digressions! Voyons, que t'a dit de plus mon bienfaiteur?—Il m'a dit que vous aviez un grand chagrin, un violent chagrin; que vous étiez capable de vous livrer au dernier désespoir; puis il ajouta: Mon ami, tu es un garçon prudent, (il me connaît, M. le baron!) tu m'obligeras tu me rendras le plus grand service, en veillant sur ton maître, en ne le quittant pas d'une minute, en le consolant. Songe que je te confie sa vie, et avec elle l'espoir de ma vieillesse, et le bonheur de ma fille.... Moi je lui ai répondu: Monseigneur, soyez persuadé que....—Ô bonheur!.... que ces mots sont doux! l'espoir de sa vieillesse, le bonheur de sa fille! pourrais-je donc encore espérer!....—Oui, monsieur, espérez: Oh! espérez beaucoup. Puis mademoiselle a joint ses instances à celles de son père; mais avec tant de graces! tant de sensibilité!.... un ton.... si touchant.... En vérité les larmes m'en viennent aux yeux.—Et il me demande?—Sur-le-champ. Allez-y, mon cher maître, ne perdez pas un moment....
Victor se débarrasse de son bon Valentin, qui en revient toujours au peu de confiance que son maître lui témoigne; puis l'amant de Clémence, entraîné par un reste d'espoir, qu'il lui est bien permis de concevoir, se rend précipitamment chez le baron, qui, ainsi que sa fille et madame Wolf, avaient passé la plus grande partie de cette journée à se reposer.... À se reposer! autant qu'il est possible de le faire quand on a l'esprit troublé par tant d'événemens.
Victor se présente en tremblant: madame Wolf, Clémence et le baron, le regardent avec le plus tendre intérêt. Assis-toi, Victor lui dit ce dernier du ton le plus affectueux; assis-toi près de nous, et écoute-moi avec attention.
Victor, un peu rassuré, s'asseoit, et le baron continue:
«J'ai prié madame Wolf de se rendre chez moi; je t'y ai fait venir toi-même, afin que tu entendisses le récit des aventures de ta mère, et le détail des circonstances malheureuses qui t'ont fait naître d'un homme, dont le nom seul est l'effroi des gens de bien. Madame Wolf voudra bien nous faire ce récit intéressant; mais, avant qu'elle le commence, je dois te prévenir, mon ami, que la réflexion m'a suggéré un projet qui, s'il réussit, peut encore te mener au bonheur. Oui, mon cher Victor, tu peux encore espérer d'obtenir ta Clémence, et tout concourt à me fortifier dans cet espoir. Je ne m'expliquerai que lorsque madame Wolf aura fini son récit; mais ce que je t'en dis à présent est suffisant sans doute pour calmer ton esprit, et pour t'engager à prêter la plus grande attention à l'histoire que l'on va te raconter. (Le baron lui prend la main.) Me promets-tu, Victor, d'être calme et confiant en ton vieil ami?—Ah! mon.... monsieur! eh! que deviendrais-je si vous me retiriez votre tendresse?....—Tu l'as encore, tu l'auras toujours; et Clémence, qui me regarde avec tant d'expression, sait bien que mon cœur brûle de te donner un titre bien doux!.... Mais laissons cela; tu sauras bientôt mes intentions.... Parlez, madame Wolf; racontez-nous les étranges événemens qui ont fait naître Victor dans une forêt, et qui m'ont fait jouer, à moi-même, un rôle si singulier à l'époque de sa naissance; car je ne doute pas maintenant que vous n'ayez su que l'enfant m'avait été remis: vous étiez peut-être le secrétaire invisible des tablettes du souterrain?—Oui, monsieur, répond madame Wolf; c'est moi qui ai conduit toute cette affaire; mais ne vous ayant à peine pas entrevu dans les souterrains de la forêt, puisque je vous y faisais voyager sans lumière; ignorant, ainsi que je vous le dirai, le nom et la demeure du particulier à qui j'avais confié l'enfant.... ajoutez à cela dix-huit ans qui se sont écoulés depuis ce moment, il n'est pas étonnant que je ne me sois pas douté, en entrant chez vous, des rapports étonnans qui pouvaient exister entre vous, Victor et moi. La ressemblance de Victor avec son père me frappa cependant la première fois que je le vis: il doit s'en souvenir; mais ce n'est que par le récit que vous nous avez fait de son adoption, que j'ai été entièrement éclairée. Jugez de ma surprise et de ma douleur! Je ne pouvais rompre le silence, puisque je vous aurais rendus tous malheureux! et jamais vous n'auriez su que Victor est le fils de Roger, si je n'eusse craint cette nuit un parricide! Entraînée hors de mon asyle par l'horreur que m'inspirait ce crime, je l'ai empêché; mais dès-lors j'ai senti que je ne pouvais plus me taire, et vous me trouvez décidée à vous faire un récit sincère et détaillé: écoutez-moi tous, et sachez que si mon Victor a une ame bien différente de celle de son père, c'est qu'il a puisé ses principes et toutes ses vertus dans le cœur de sa mère, la plus vertueuse et la plus intéressante des femmes»!
Il se fait un grand silence, et madame Wolf poursuit en ces termes:
CHAPITRE IV.
UNE SEULE FAUTE, Nouvelle.
La voiture publique, une nuit d'auberge.
«Vous me permettrez de prendre ma narration d'un peu loin, et de vous distraire par quelques anecdotes, quelques tableaux assez plaisans qui se trouvent naturellement enchaînés à l'histoire de la femme estimable dont je dois vous entretenir: mon récit ne sera pas au commencement aussi triste, aussi douloureux qu'il le deviendra vers la fin; mais je suis forcée à ces épisodes étrangers à Roger, pour ne rien vous laisser ignorer de ce qui a pu affecter ma malheureuse amie. L'action est en France.
»Madame du Sézil, jeune femme de dix-huit ans, venait de perdre son mari dans un voyage que tous deux avaient fait à Calais. À peine arrivé dans cette ville, son époux tombe malade, et meurt dans ses bras au bout de quatre jours de souffrances. Madame du Sézil, triste, isolée, sans enfans, sans fortune comme sans parens; car elle avait fait un mariage d'inclination qui l'avait brouillée avec sa famille, une des plus distinguées de la Provence; madame du Sézil se livre pendant quelque temps à ses regrets; puis enfin elle songe au parti qui lui reste à prendre. Ira-t-elle se jeter aux genoux de son père, homme inflexible et fier? Non; son cœur répugne à cette humiliation: elle préfère s'adresser au protecteur de son mari. M. du Sézil lui avait raconté cent fois, pendant le court espace de temps que l'amour et l'hymen leur avaient permis de passer ensemble, qu'il avait été élevé par les soins du marquis de Rosange, vieillard respectable, ami de ses parens qu'il avait perdus en bas âge. C'était M. de Rosange qui l'avait avancé dans le service, qui avait fourni à tous ses besoins, et qui lui avait promis de ne jamais l'abandonner. M. de Rosange savait que son protégé s'était marié, en voyageant dans la Provence, avec une jeune personne qu'il avait en quelque façon enlevée à ses parens. M. de Rosange avait d'abord blâmé cette conduite; mais ensuite il s'était appaisé. Il avait écrit cent fois à du Sézil qu'il voulait voir sa femme; et ce dernier, au moment même où la mort le frappait à Calais, formait le projet d'aller à Paris, présenter sa jeune et vertueuse épouse à son bienfaiteur. Ma chère Constance, lui disait-il souvent pendant sa maladie, si je recouvre ma santé, nous irons, oui, nous irons nous précipiter dans les bras du vénérable Rosange; il m'a servi de père, il t'en tiendra lieu aussi; lui seul peut, par la suite, calmer la colère de ton père, et nous faire pardonner notre amour par ton injuste famille....
»Vains projets!..... La mort venait de les anéantir, et madame du Sézil perdait son jeune époux au moment où il allait lui procurer cette utile protection. Elle prend son parti: j'irai, se dit-elle; oui, j'irai me présenter, seule, hélas! à cet homme respectable; je lui dirai: J'ai tout perdu! votre protégé n'est plus; mais vous voyez devant vous sa veuve désolée: elle avait son cœur, elle a conservé toutes ses affections: il vous chérissait, elle vous chérit et vous honore; pourra-t-elle se flatter de prendre sa place auprès de vous, osera-t-elle espérer que vous la rendrez à son père irrité, à sa famille, dont votre bonté tutélaire peut seule la rapprocher! Oui, vous le ferez; vous aimiez mon époux. La moitié de son être existe encore, puisque je respire pour vous témoigner sa vive reconnaissance, dette sacrée, la seule qu'il m'ait laissée, et que je me fasse un bonheur d'acquitter!
»Remplie de ces idées consolantes, madame du Sézil rassemble le peu d'effets qu'elle possède, et prend la voiture publique pour se rendre à Paris chez M. de Rosange, dont elle sait l'adresse. C'est ici que l'attend une aventure singulière, et qui doit influer sur le bonheur du reste de ses jours.
»Ne pouvant voyager avec une voiture à elle, vu le peu de facultés qu'elle avait, elle prit donc, comme je viens de vous le dire, une voiture publique qui devait mettre huit jours à faire ce voyage, en couchant dans des auberges. Dans cette voiture, étaient deux vieillards, homme et femme; un ecclésiastique, un militaire, une jeune personne, et enfin un jeune homme qui paraissait très-bien né, et que la nature avait doué de la plus heureuse figure.
»Madame du Sézil, malgré son affliction, ne pouvait s'empêcher d'examiner les diverses figures de ses compagnons de voyage. Les deux vieux époux, par le peu d'amitié qu'ils se prouvaient, par le ton aigre de leur conversation, avaient l'air de s'ennuyer d'une longue existence, passée ensemble peut-être au milieu des ennuis et des querelles de ménage: madame du Sézil sut les définir, et se promit de s'en amuser. L'ecclésiastique, homme fait, qui voulait affecter de la gravité, pour provoquer un respect que ses manières égoïstes et peu polies ne pouvaient inspirer, parut être, à notre voyageuse, un sot et un caffard. Le militaire était assez bien, mais brusque et de mauvaise société; la jeune fille qui l'accompagnait, faisait assez connaître, par son étourderie et sa conversation, l'espèce de liaison qu'elle avait avec lui. La seule personne douce qui pouvait frapper plus agréablement madame du Sézil, était le jeune étranger, dont les manières étaient polies, dont la figure était douce, spirituelle, et le ton excellent. Ce n'est pas que, nouvelle matrone d'Éphèse, madame du Sézil sentît son cœur s'arracher du tombeau de son époux pour voler à une nouvelle passion; mais quand le sort vous contraint à voyager huit jours avec les mêmes personnes, c'est une espèce de liaison qu'on contracte, il faut se livrer malgré soi; il est donc nécessaire de choisir sa société, et de se fixer au moins à ceux qui nous offrent plus de rapport avec nos goûts, nos mœurs et notre éducation.
»De son côté, les observations qu'avait faites madame du Sézil, avaient frappé le jeune étranger. Aucun personnage de la voiture ne lui avait paru mériter son attention; mais madame du Sézil était jeune, jolie; l'habillement de deuil qu'elle portait, joint à l'air de langueur répandue sur ses traits un peu décolorés par le chagrin, tout jetait sur sa personne un intérêt propre à toucher un cœur moins sensible et moins brûlant que ne l'était celui du jeune étranger. Il regarde, il examine, il admire madame du Sézil, et dès ce moment l'amour le plus violent embrase ses sens: vous verrez bientôt quel fut l'effet de cette fatale passion.
»La voiture s'arrêta le soir, à Boulogne, à l'auberge de la poste; où il fallait coucher. Le jeune étranger ne négligea rien pour prouver à madame du Sézil qu'elle l'avait intéressé; et, de son côté, madame du Sézil, qui ne suivait que l'impulsion de son cœur et de son esprit, lui fit entendre aisément qu'elle l'avait distingué des autres voyageurs. Ce soir-là, madame du Sézil ne voulut point souper, et ne tint pas une longue conversation avec les voyageurs.
»Le lendemain, le jeune étranger eut soin de se placer, dans la voiture, en face de madame du Sézil, place qu'il n'occupait pas la veille; car madame du Sézil avait eu le sot abbé pour vis-à-vis pendant toute la journée; mais la place du coin près la portière étant plus commode, le jeune étranger qui l'avait, pria l'abbé de l'accepter, celui-ci fut enchanté de cette marque de déférence, et madame du Sézil, qui crut que c'était par respect pour l'âge et pour l'habit ecclésiastique, que le jeune étranger en agissait ainsi, lui en sut intérieurement bon gré.
»Fatalité des rencontres et des premières entrevues! Si l'on pouvait percer dans l'avenir, et voir dans la personne qu'on salue pour la première fois, l'être qui doit changer un jour vos destinées et causer à jamais vos malheurs, combien serait-on plus attentif à réprimer les premières affections de l'ame? combien serait-on plus scrupuleux sur le choix de ses amis, de ses moindres liaisons même!.... Mais poursuivons.
»La conversation fut d'abord générale; elle roula sur les sites, sur les campagnes qui s'offraient à la vue; ensuite le vieux époux raconta des histoires, des anecdotes de voyages, qui endormirent profondément l'ecclésiastique. Le militaire, pour éviter de les entendre, se mit à causer tout bas avec sa jeune amie placée aussi en face de lui. Le vieux conteur, piqué, se tourna vers sa femme, qu'il querella, et le jeune étranger saisit cette circonstance pour adresser quelques questions à madame du Sézil, qui ne fit aucune difficulté d'y satisfaire. Il apprit ainsi d'elle qu'elle venait de perdre un époux qui lui était bien cher, qu'elle n'avait point d'enfans, que, privée de fortune, elle allait à Paris implorer les bontés d'un protecteur qu'elle ne nomma point, et qu'enfin son veuvage était éternel.... Le jeune étranger parut s'attendrir; sa sensibilité émut madame du Sézil qui versa quelques larmes: le jeune homme aurait bien voulu les essuyer, tant les beaux yeux de madame du Sézil faisaient d'impression sur son cœur; mais il se contenta de lui offrir des motifs de consolation qu'il puisa dans sa jeunesse, ses graces, l'appui qu'elle ne pouvait manquer d'attendre de tout le monde, etc. Madame du Sézil lui fit, à son tour, quelques questions auxquelles il répondit d'une manière un peu détournée: il était noble, il allait à Paris aussi rejoindre son père; mais il ne devait pas faire la route entière dans la voiture publique; son domestique venait au-devant de lui avec une chaise de poste; en un mot, madame du Sézil sut de lui bien moins de choses qu'elle ne lui en dit sur son propre compte; car madame du Sézil était bonne, confiante; elle lui raconta une partie de sa vie, sans cependant lui dire le nom de son père ni celui de son époux: encore, s'il l'avait demandé, on les lui aurait dit. Il inspirait tant d'intérêt à notre sensible voyageuse!
»Ce soir, on fut coucher à Montreuil, à l'auberge de la cour de France: mêmes attentions de la part de l'inconnu; même confiance de madame du Sézil. Le lendemain, on descendit à Abbeville, et le surlendemain à Princourt, où l'on arriva au grand jour: car on n'avait fait que cinq lieues ce jour-là; il était survenu un accident à la voiture, qui fut raccommodée le même soir. Au petit jour on se remit en route, et l'on se trouva pour dîner à Amiens. Pendant qu'on préparait le dîner, le jeune inconnu demanda à madame du Sézil la permission de lui faire voir cette ville qui est grande et bien peuplée. Madame du Sézil y consentit, et prit le bras de son écuyer qui, connaissant plusieurs personnes dans la ville, lui fit voir la riche fabrique d'étoffes de laine et celle de poil de chèvre. Ils admirèrent ensemble la nef et le clocher de la cathédrale, puis, après avoir fait un tour de promenade sur le cours, ils rentrèrent à leur auberge. Le jeune étranger avait fait en route plusieurs emplettes, principalement chez un apothicaire, où il était entré seul: il était indisposé, disait-il, sujet à de violentes palpitations de cœur, on lui avait enseigné une poudre merveilleuse pour calmer ces sortes d'incommodités. Il s'enferma seul d'abord; puis madame du Sézil le vit, sans y faire une grande attention, causer long-temps, et non sans quelque chaleur, avec la jeune maîtresse du militaire.
»Remontés dans la voiture après le dîner, madame du Sézil remarqua que cette fille lui adressait plus souvent la parole: comme elle avoit de la gaîté et des saillies, elle amusa assez notre voyageuse, qui prit même quelque goût à l'entendre. Depuis deux jours, sur-tout, le jeune étranger pouvait à peine contenir son amour; il brûlait, il était au plus haut degré de la passion, et cependant il n'en avait rien dit à madame du Sézil, qui ne s'en était point apperçue: il est vrai qu'elle-même éprouvait un sentiment tendre, dont elle ne se rendait point compte, mais qui la portait à l'indulgence, à l'intérêt même pour tout ce que lui disait d'obligeant un jeune homme qu'elle trouvait charmant: elle ignorait, hélas! le malheur qui l'attendait, malheur qu'elle n'avait plus assez de prudence pour prévoir, ni assez de force pour repousser.
»La voiture devait aller coucher à Breteuil, pour réparer le temps qu'on avait perdu à la réparer. Il était près de neuf heures lorsqu'on arriva dans ce bourg: aussi n'y avait-il presque plus de chambres à donner à l'auberge de l'Ange couronné, la meilleure de l'endroit. Ce contre-temps désespéra madame du Sézil, qui vit bien qu'il lui faudrait partager son lit avec une des dames ses compagnes de voyage; ce qui la contrariait beaucoup. En effet, quand on eut soupé, il fallut faire le partage des chambres: il ne s'en trouva que trois; il fut décidé en conséquence que le vieux ménage en aurait une, que le militaire, le prêtre et le jeune inconnu coucheraient dans la seconde, et qu'enfin la troisième, où il n'y avait qu'un lit, serait donnée à madame du Sézil et à la compagne du militaire. Que faire? point de moyen de passer la nuit autrement, il fallut accepter cet arrangement.
»On avait soupé tous ensemble, et l'on avait même fait quelques excès excités par le militaire et l'abbé, qui s'entendaient à merveille, lorsqu'il s'agissait de boire. Madame du Sézil n'avait rien pris de plus qu'à son ordinaire; cependant elle se sentait la tête lourde; des bâillemens perpétuels annonçaient chez elle une extrême envie de dormir, et ses yeux se fermaient à tout moment malgré elle. Retirée dans sa chambre avec sa jeune compagne, elle voulut résister à cet assoupissement auquel elle n'était pas accoutumée. Elle prit donc une plume, de l'encre, du papier, et forma le projet d'écrire une lettre qu'elle pût laisser chez le marquis de Rosange, en cas qu'elle ne le trouvât pas chez lui à son arrivée à Paris. Cette lettre le préviendra, se dit-elle; elle épargnera beaucoup à ma timidité. Il y verra l'objet de ma visite, et je trouverai son front serein et ses bras ouverts, lorsque je me présenterai devant lui..... Oui, écrivons....
»Elle écrit; mais à peine est-elle à la moitié de sa lettre, qu'il lui est impossible de continuer; ses yeux se ferment tout-à-fait, et elle va passer la nuit endormie sur son papier, si sa compagne, qui est déjà couchée ne la réveille en l'engageant à se mettre au lit.
»Madame du Sézil se lève, laisse sans y penser sa lettre telle qu'elle l'a commencée, et toute déployée sur la table; puis elle se couche en se plaignant d'une migraine affreuse et d'un élancement singulier dans la tête. Mais un profond sommeil vint bientôt engourdir ses sens.
»Comment vous raconterai-je maintenant l'événement singulier qui a décidé du sort de sa vie entière! Quelles expressions emploierai-je pour couvrir des détails.... qu'une femme ne peut rapporter sans rougir: essayons cependant de vous faire entendre.... Si vous me comprenez, j'en aurai dit assez.
»Le sommeil de madame du Sézil devint bientôt agité d'une manière extraordinaire; elle crut rêver qu'elle était dans les bras de son mari; et cette idée, embrasant son sang, elle perdit connaissance; mais elle ne la recouvra que pour faire la funeste découverte de quelque réalité dans son rêve.... Un homme est dans ses bras; elle le repousse, vain effort! Le crime est consommé. Qui es-tu, s'écrie-t-elle, vil séducteur?....—Ô la plus belle des femmes, je vous adore!....—Quoi, vous!.... ciel! vous que j'ai cru si doux, si vertueux!.... Sortez, sortez....
»Madame du Sézil a reconnu la voix du jeune étranger, et l'indignation a succédé à la terreur, à la colère!.... Elle lui dit: sortez; mais d'une voix tremblante. Elle n'a plus la force de le repousser, elle ne peut que verser un torrent de larmes!.... L'étranger en est ému. Je ne suis point vicieux, lui dit-il, je ne suis qu'un jeune homme brûlant, ivre d'amour, et qui n'a pu résister au desir de vous posséder.... Oh! daignez me pardonner!....—Te pardonner, monstre, après m'avoir déshonorée!....—Ma conduite vous prouvera mes remords et ma tendresse: oui, quelque part où vous soyez, j'en jure par l'amour, je ne vous abandonnerai point.... et peut-être un jour.... si un père n'exigeait pas de moi un sacrifice!.... Oui, oui, un jour nous nous reverrons, nous nous reverrons, j'en ai l'heureux pressentiment!....
»À ces mots, le suborneur se retire, et madame du Sézil n'a point le courage de lui adresser de nouveaux reproches; elle est tellement étourdie du crime dont elle vient d'être la victime, qu'elle est anéantie dans une mer de réflexions douloureuses!.... Quel est cet étranger, qui, même au milieu des violences les plus coupables, conserve encore l'accent et le langage du sentiment! L'amour seul aurait-il causé sa faute? L'amour! que ce motif l'excuse auprès de madame du Sézil! Non, il ne peut être vicieux, il n'est qu'égaré!.... Mais dieux! quelle fatale aventure!.... Si elle se répand, si cette femme perfide, instrument du crime, qui a livré à un suborneur sa place dans le lit de l'innocence, si elle parle, quelle honte! quel déshonneur! Madame du Sézil verse toujours des pleurs, qui, peu à peu la replongent dans un sommeil, dont les monstres, pour le troubler d'une manière aussi criminelle, ont sans doute doublé la force par quelque boisson.
»On la réveille enfin, et ce sont les cris du conducteur qui lui annoncent que la voiture va partir. Madame du Sézil ouvre les yeux et frémit.... Son cœur se serre en se rappelant son malheur, et une rougeur subite couvre son front. C'est elle qui rougit, c'est elle qui éprouve de la honte, tandis que les vrais coupables ont sans doute le calme et la sérénité de la vertu.... Madame du Sézil ne peut se décider à poursuivre sa route avec ceux qui l'ont déshonorée.... Que fera-t-elle? Ira-t-elle se plaindre à l'hôte, à l'hôtesse? De quoi? D'une aventure dont le public est toujours disposé à rire, et dont le ridicule retombe souvent sur la femme qui en est l'héroïne! Non, il faut se taire, il faut cacher à jamais au fond de son cœur ce fatal secret; mais en même temps, il faut fuir la présence de ceux qui l'ont trompée; elle ne pourrait soutenir leur vue ni leur sourire malin: elle doit donc rester seule avec son déshonneur et ses regrets.
»Je ne sais, monsieur le baron, si cette aventure vous a paru singulière et peu commune; mais j'ai dû vous la raconter pour vous amener à l'histoire de ma tendre amie; car de cette nuit fatale, de ce crime affreux commis sur la vertueuse madame du Sézil, est née ma malheureuse compagne, la sensible Adèle, ta mère, ô mon cher Victor!.... Oui, mon Victor, ta mère a dû le jour à madame du Sézil, et à ce jeune inconnu, que nous retrouverons néanmoins par la suite; mais suivons le fi des événemens qui doivent nous le ramener».
CHAPITRE V.
TOUT LE MONDE LA TROMPE.
«Madame du Sézil se lève aux cris du conducteur, et fait ensemble toutes les réflexions que je viens de vous communiquer. Elle met ses deux mains sur son front, et se détermine à cacher son malheur à tout le monde. Si M. de Rosange, se dit-elle, si ce respectable bienfaiteur connaissait ma faute!.... Je lui écrivais, à ce digne ami de mon époux; je lui marquais!....
»Elle va pour mettre la main sur sa lettre, elle ne la trouve plus! Ciel, s'écrie-t-elle, qui peut me l'avoir prise!... Elle cherche encore cette lettre, où le secret de son voyage est renfermé; elle est disparue. À sa place est un autre billet conçu en ces termes:
«Je pars, j'emporte le regret d'avoir déshonoré la plus estimable des femmes! La raison a repris son empire sur mes sens trop impétueux!.... Je reconnais mon crime, et si je vis assez pour pouvoir le réparer, ô femme accomplie! aucun sacrifice ne me coûtera.... Soyez tranquille sur votre lettre, je l'ai, elle m'a appris votre nom; c'est tout ce que je desirais savoir. Adieu. J'emporte à la fois, au fond de mon cœur, le remords et l'amour, qui ne me quitteront qu'au tombeau.... Adieu! Il est possible que vous ne me revoyiez jamais, mais vous me retrouverez toujours près de vous. J. R.»
»Madame du Sézil relit plusieurs fois ce singulier billet; elle rougit de nouveau à ces mots: elle m'a appris votre nom; c'est tout ce que je desirais savoir.... Mais c'est sur-tout à cet endroit de la lettre que sa pénétration l'abandonne: Il est possible que vous ne me revoyiez jamais; mais vous me retrouverez toujours près de vous.... Que signifie cette phrase mystérieuse! Quoi! cet homme coupable va donc l'obséder sans cesse; il va donc jouir continuellement de son triomphe! Est-ce là ce qu'il veut dire? vous me retrouverez! Oui, sans doute, je ne te retrouverai que trop, homme sans honneur, sans délicatesse! Oui, à toute heure, chaque jour, toute la vie, tu seras présent à ma mémoire: tu seras toujours là, là, devant mes yeux, pour faire rougir mon front, et oppresser mon cœur que tu as lâchement trompé.... Je te dois la perte de ma vertu, de mon innocence, de ma tranquillité: juge si je dois te retrouver sans cesse!
»L'infortunée descend dans la grande salle de l'auberge, dans l'intention de congédier le conducteur de la voiture, et d'attendre qu'il se présente une autre occasion de continuer sa route. Elle apprend par hasard que le jeune inconnu est parti seul, de grand matin. Quoiqu'elle ne dût plus le rencontrer dans la voiture, elle ne voulut pas y monter, pour ne plus revoir cette malheureuse femme qui l'avait trahie, en la livrant à son séducteur. En conséquence, le conducteur, prévenu par elle, fouette ses chevaux, et la voiture part avec deux voyageurs de moins. Je laisse le militaire et sa maîtresse, le vieux couple et l'abbé, s'entretenir peut-être de cette aventure, qui leur paraît sans doute plaisante. Ils ignorent jusqu'aux noms des acteurs de la scène, ainsi leur estime ou leur mépris doivent être fort indifférens pour nous. Je reviens à madame du Sézil, qui est restée dans l'auberge, seule, en proie à sa douleur, et en attendant qu'il se présente une place dans une autre voiture qui puisse la conduire à Paris, où elle a toujours dessein d'aller. La pâleur que lui avait causée le chagrin de la perte de son mari, s'était encore accrue par la douleur qu'elle éprouvait de son aventure: sa faiblesse était extrême, et sa raison paraissait même un peu aliénée. Dans cet état cruel, elle était si intéressante, que l'hôtesse s'empressa de lui prodiguer les soins les plus touchans. Dans l'après-midi, madame du Sézil se trouva mal; on fut obligé de la mettre au lit, et l'hôtesse eut la complaisance de passer elle-même la nuit dans sa chambre. Le lendemain matin, madame du Sézil se sentit mieux, elle se leva; l'hôtesse ouvrit sa valise, y prit ce qui était nécessaire, et l'habilla avec les marques de l'amitié la plus touchante. Tant de soins pénétrèrent de reconnaissance la sensible madame du Sézil, qui remercia l'hôtesse avec sensibilité; celle-ci lui répondit en l'embrassant, et en lui protestant que de tous les voyageurs qui étaient descendus chez elle, aucun ne lui avait encore inspiré tant d'intérêt. Sur le soir il arriva un carrosse d'Amiens, dans lequel il se trouva justement une place: madame du Sézil la retint pour le lendemain matin. Enchantée de cet heureux hasard, qui lui faisait quitter une maison triste par les souvenirs douloureux qu'elle lui rappelait, elle sentit renaître ses forces et son courage; elle passa même une bonne nuit. Éveillée de bonne heure, elle trouva l'hôtesse dans sa chambre, occupée à remettre tout en place dans sa valise: cette femme avait tellement mérité la confiance de madame du Sézil, que cette dernière ne craignait pas qu'elle détournât quelques-uns de ses effets. Quand elle eut fermé la valise, madame du Sézil lui dit: N'avez-vous rien oublié, ma chère hôtesse?—Rien, ma chère dame, rien: vous y trouverez tout, tout, et même plus que vous ne pensez.—Comment! que voulez-vous dire? Je veux dire que j'y ai mis plus d'ordre qu'il n'y en avait, plus que vous ne pensiez que j'étais capable d'en mettre apparemment.—Pardon, chère hôtesse, je n'ai pas entendu vous chagriner. Voulez-vous bien me dire combien je vous dois?—Rien, ma bonne dame, rien.—Comment, rien!—Non, je suis payée.—Payée! et par qui?—Oh! par qui, par qui? je suis payée, cela doit vous suffire.—Mais encore? Depuis deux jours que je suis ici, ma dépense....—Ne vous regarde pas, encore une fois...—Très-sérieusement, madame, je ne vous comprends pas, et je me fâche avec vous, si vous ne me dites sur-le-champ comment vous vous trouvez payée, quand je ne connais personne capable....—Personne! (en souriant) ah! personne! et ce beau cavalier qui s'en est allé l'avant-dernière nuit à cinq heures du matin, madame ne le connaît pas, non? (Madame du Sézil rougit.) Allons, il ne faut pas rougir pour cela; au surplus si vous ne le connaissez pas, il vous connaît bien, lui; car, en s'en allant, il m'a recommandé d'avoir pour vous les plus grands soins, les plus grandes attentions; eh puis, c'est qu'il m'a donné beaucoup d'argent pour cela.—Il vous a donné?....—Enfin je suis contente.—Madame, je ne veux pas, je ne puis consentir.... je vous en prie, ma chère hôtesse; des raisons particulières m'engagent à vous prier de distribuer à quelques infortunés la somme qu'il vous a remise: je veux payer ma dépense; elle me regarde, je crois; et ce monsieur si obligeant!....—Oh! comme il m'a parlé de vous! il m'a demandé de l'encre et du papier; puis il a écrit une lettre qu'il a remise à cette jeune personne qui a couché dans votre chambre: elle a dû vous la rendre, cette lettre, car il le lui a bien recommandé; et puis, c'est qu'il pleurait, ce pauvre jeune homme!....—Il....—Oui, madame, il pleurait, il sanglotait à nous fendre le cœur à tous; car mon mari, qui n'est pourtant pas bon, eh bien! il en avait la larme à l'œil.