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Victor, ou L'enfant de la forêt cover

Victor, ou L'enfant de la forêt

Chapter 53: CHAPITRE X.
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About This Book

The narrative follows an orphan raised at a forest castle who struggles between gratitude toward his protector and a passionate attachment to the protector's daughter. A sequence of nocturnal forest scenes, mistaken identities, combats, travels and domestic trials gradually uncovers secrets about his birth and tests his moral constancy. Encounters range from tender meditations to violent confrontations, with revelations, sacrifices and reconciliations shaping a path toward resolution. Themes emphasize virtue challenged by misfortune and human malice, the persistence of feeling amid improbabilities, and the slow explanation of earlier enigmas through confession and disclosure, culminating in a negotiated domestic happiness.

Victor se rhabille à la hâte, reprend ses armes, et sort avec son valet. Ils croient entrer chez l'inconnue; ils se trompent. Point de porte à côté de la leur; un long mur de corridor, et voilà tout. Ils se mettent, en conséquence, à courir toute la maison, en haut, en bas, de tous les côtés. Ils entrent par-tout où l'on peut entrer, frappent à toutes les portes qui sont fermées, et qu'on n'ouvre pas. Rien, personne; le silence, et l'écho qui répète le bruit qu'ils font, voilà tout.

À la fin Victor commence à se lasser, lorsqu'une porte fragile qui n'est pas fermée, et qui cède à sa main qui la pousse, lui offre un tableau inattendu. Une femme, la religieuse sans doute qu'il a vue dans l'église, car elle est vêtue de même, est appuyée, la tête dans ses deux mains, sur une table; elle dort profondément, et Victor qui l'examine avec attention, sans pouvoir distinguer ses traits, cachés par ses mains, ne sait s'il doit se permettre d'interrompre son sommeil.... Valentin est de cet avis; mais Victor connaît trop les règles de la décence et de la délicatesse pour se permettre une semblable importunité, qui peut d'ailleurs effrayer l'inconnue, et nuire à sa santé. Victor respecte donc son repos; mais il examine tout, il cherche s'il ne trouvera pas quelque indice qui puisse l'éclairer sur le sort de cette femme. Est-ce elle qu'il a entendue gémir, ou sont-elles plusieurs religieuses qui portent le même habit? cela doit être. Quelle apparence en effet qu'une femme reste seule dans des ruines, que n'habiterait pas l'homme le plus intrépide? celle qui pleurait d'ailleurs ne peut pas s'être si vîte endormie: elle était alors à l'autre bout du bâtiment, du moins il a fallu parcourir bien des détours pour venir retrouver celle-ci... Elles sont plusieurs, il n'y a pas de doute, et ce serait une inconséquence que d'en réveiller une pour s'informer du chagrin d'une autre. Attendons, dit Victor, attendons quelques momens, ou plutôt, crois-moi, l'orage se dissipe, le jour commence à renaître, reprenons notre route, et laissons-là cette aventure qui, dans le fond, m'est fort indifférente. Je ne pense qu'à Clémence, Valentin, toutes les autres femmes ne peuvent m'intéresser, et je n'ai pas besoin de m'affliger sur les malheurs des autres, quand j'ai bien de la peine à supporter les miens. Partons, Valentin.—Oui, partons, monsieur.

Victor et Valentin, avant de sortir de la chambre où dort l'inconnue, jettent encore sur elle un dernier regard. Un bijou chargé de diamans, et qui ressemble assez au bracelet d'un riche Bohémien, brille sur elle, où il est presque caché par les replis de son voile. Victor ne fait pas plus d'attention à ce bijou; et Valentin, qui brûle de sortir de ce lieu, ne l'a même pas remarqué. Tous deux descendent, traversent une grande cour dont les portes sont brisées, et se retrouvent enfin dans la campagne, où le temps, plus serein, leur permet de choisir une route. Ils en prennent une au hasard, et après quatre heures environ de marche, ils rencontrent enfin un lieu habité, qu'on leur dit être un petit village, voisin de la ville de Brinn.

Ils s'y reposèrent une partie du jour, et s'amusèrent à examiner la beauté du château de Spilberg, qui, placé sur une hauteur hors de la ville de Brinn, en fait la principale défense. Vers la fin du jour, Victor qui pensait sans cesse à Clémence, voulut revoir l'écharpe précieuse dont elle l'avait décoré. Je le couvrirai de baisers, se dit-il, ce voile chéri qui ne me quittera jamais, et je me rappellerai du devoir qu'il m'impose d'être fidèle à l'amour.

Victor découvre sa poitrine, où il croit retrouver l'objet qui lui est si cher. Ô surprise! il ne l'a plus! Où, quand et comment a-t-il perdu ce bijou précieux? qui le lui a pris? Ciel! s'écrie Victor, je me rappelle.... là-bas, dans cette abbaye, j'ai ôté mes vêtemens, je les ai mis sur un siége, et tout-à-coup, frappé par des accens plaintifs, je les ai repris à la hâte. C'est-là, oui, c'est-là que j'ai oublié mon écharpe.... Oh! courons, volons; je perds la vie, je meurs si je ne la retrouve!—Quoi! monsieur, reprit Valentin, nous allons encore revoir ce vilain séjour des morts? Peine inutile! quelqu'un aura pris votre écharpe, vous ne la reverrez plus.—Eh! qui veux-tu? il n'y a personne, qu'une femme ou deux tout au plus, dans cette maison abandonnée; personne ne va où nous avons été; c'est si haut, il y a tant de décombres à traverser, et le bâtiment est si peu fait pour piquer la curiosité! Retournons-y, Valentin; viens avec moi, mon ami. Oh! si tu savais l'étendue de mes regrets!....

Victor se lève, Valentin le suit tristement, et tous deux, après s'être munis en route de plusieurs flambeaux, car la nuit approche, reprennent le chemin de l'abbaye, qu'ils doivent retrouver après quatre heures de marche. Ils entrent dans le bâtiment, après avoir allumé des flambeaux à leur lanterne sourde.... Ils ne rencontrent encore personne. Victor monte précipitamment à la cellule où il s'est reposé la nuit dernière: il la retrouve, la reconnaît bien; mais, hélas! son écharpe n'y est plus! Quelqu'un l'a prise; mais qui? Pendant que Victor se livre à ses regrets, Valentin, qui cherche autour de la cellule avec son flambeau, jette un cri de surprise. Oh, monsieur, monsieur! lisez, lisez donc ce qu'on a écrit là; votre nom, monsieur, votre nom!

Victor s'approche, et reste frappé d'étonnement en lisant ce qui suit:

»Est-ce bien Victor qui est venu visiter, cette nuit, ces lieux déserts? ou bien est-ce quelque misérable qui lui a dérobé son bijou le plus précieux?... Oh! qui que tu sois, si tu reviens ici, daigne dissiper ma mortelle inquiétude! Ou rends-moi mon ami, ou laisse-moi l'écharpe dont je le ceignis moi-même, comme un don de l'amour.

Victor transporté de joie, comprend par ces mots que Clémence est dans cette maison abandonnée; c'est elle peut-être qu'il a vue sous l'habit de religieuse..... Victor et Valentin courent de nouveau toute la maison: ils croient, à tout moment, qu'ils vont rencontrer Clémence: vain espoir! Clémence ne paraît point. Ils vont dans les souterrains, par-tout! personne, personne....

Laissons Victor occupé de cette recherche dont il commence à désespérer, et rentrons dans le village de Bodwits, où nous verrons ce que fit Clémence pour éviter son père, qui était venu loger justement dans une auberge en face de la maison où la bonne Berthe avait donné l'hospitalité à l'amante de Victor.

CHAPITRE VIII.


LE BEAU PÊCHEUR, nouvelle.

Le jour paraît, et Clémence se doute que le baron goûte quelques momens de repos; car il ne se montre plus à travers sa croisée, et le plus profond silence règne chez lui. Clémence, absorbée elle-même par le voyage de la veille et les inquiétudes de la nuit, s'endort insensiblement, mais bientôt on frappe à sa porte; elle se réveille en sursaut, et tremble sans savoir pourquoi. Qui est là, dit-elle en frémissant?—C'est moi, c'est Berthe votre hôtesse: venez donc, venez donc voir un beau carosse, des domestiques richement habillés, tout l'attirail d'un des plus grands seigneurs de l'Allemagne; sans doute qu'il est descendu cette nuit, à l'Épée couronnée?—Ma bonne hôtesse, je ne suis pas curieuse.—On dit qu'il va monter en voiture, nous le verrons.—Permettez-moi de reposer encore?—Dame, je l'ai vu tout-à-l'heure; c'est un beau vieillard! il m'a salué avec une bonté!... moi, j'avais presque envie, si je n'avais craint de lui manquer, de l'engager à venir voir mon clos, que j'ai là derrière ma maison, et qui est tenu!.... Ah!.... je lui aurais donné du bon lait, et vous auriez déjeûné avec lui. Nous aurions eu tout le temps de le voir!

Clémence sent redoubler son trouble: elle craint que la bonne Berthe n'accomplisse son projet, ne rencontre le baron, et ne l'amène chez elle, ce qui serait très-possible. Le meilleur moyen d'arrêter ce malheur, c'est d'occuper cette femme... Clémence ouvre sa porte. Entrez, ma chère hôtesse, dit-elle à Berthe; asseyez-vous donc là?—Vous êtes-vous bien reposée, ma belle enfant?—Très-bien.—Je craignais hier soir en voyant votre air abattu, que vous tombassiez malade; mais vous ne l'auriez pas été long-temps chez moi, car j'ai un compère qui possède des secrets capables de ressusciter des morts?—Ah çà, pendant que nous sommes seules, et avant que je parte, car je ne tarderai pas à me mettre en route, contez-moi donc ces choses si effrayantes que vous n'avez pas voulu me dire hier au soir?—Fort bien, mais c'est que je voudrais le voir partir.—Qui donc?—Ce grand seigneur.—Eh laissez là votre grand seigneur: on dirait que vous n'en avez jamais vu.—Oh! il n'en passe pas beaucoup de ce train là par ici, et moi je suis rarement sortie de ce village, où je suis née.—Vous devez connaître en ce cas l'abbaye de Belverne qui n'est qu'à quatre lieues de cet endroit?—Si je la connais! j'y ai été plus de vingt fois. Défunt mon mari était même sur le point d'y être jardinier.—C'est une belle abbaye, n'est-ce pas? il y a beaucoup de religieuses?—Ah bien oui! des religieuses! vous ne savez donc pas, mon enfant? c'est justement cela que je voulais vous raconter hier soir: mais des histoires de diables, de revenans, dame ça peut faire peur aux jeunes filles, et troubler leur repos; c'est ce que j'ai craint.—Que parlez-vous de diables, de revenans?—Écoutez, écoutez, mon enfant: vous voulez aller à l'abbaye de Belverne? eh bien, vous n'irez pas, vous ne pouvez pas y aller: ce que je vais vous dire vous fera changer de résolution, j'en suis sûre.

La bonne femme, qui allait raconter une histoire, ne songeait plus à guetter le départ du baron de Fritzierne: c'était ce que demandait Clémence, qui s'inquiétait peu du conte qu'elle allait lui débiter. Clémence donc feignit de lui prêter la plus grande attention, et Berthe commença son récit naïf en ces termes.

«Il y avait une fois, il y a trois cents ans peut-être, une belle princesse, qu'on appelait Sigisbethe, si je ne me trompe; oui c'était Sigisbethe qu'elle se nommait. Elle était la fille du duc de Saxe, qui, je crois, alors était roi d'une partie de l'Allemagne; oui c'était le roi ou l'empereur de Saxe. Au surplus, cela est indifférent pour l'histoire de la princesse.

»Sigisbethe donc était belle, jeune et riche, c'était trop de perfection sans doute. Tous les seigneurs les plus galans de la cour de son père, s'empressaient de lui plaire; les souverains même, ses voisins, se faisaient un honneur de briguer sa main et son cœur. Sigisbethe était insensible à tous ces hommages.

»Elle n'aimait point encore, et bravait même l'amour qu'elle jurait, en riant, de ne jamais connaître. Il ne faut point badiner, voyez-vous, avec ce petit dieu, qui fait ses coups à la sourdine, et s'attache plus obstinément à ceux qui ont l'air de le fuir. Sigisbethe un jour était occupée à cultiver des fleurs dans le jardin de son palais, lorsqu'on vint lui annoncer que l'écuyer du prince de Souabe demandait l'honneur d'une audience. Sigisbethe se douta que cet écuyer venait de la part d'un nouvel aspirant à sa main; et, comme elle était, tous les jours, étourdie de semblables visites, elle refusa, pour le moment, de recevoir l'écuyer. Celui-ci insiste; et pour se débarrasser de cet importun, elle dit qu'on l'introduise dans les jardins, où sans façon elle l'écoutera et le congédiera. Elle était à sa volière lorsque l'écuyer se présenta, suivi d'un nombreux cortége de gens chargés de présens. L'aspect imprévu d'une campagne magnifique, au sortir d'une plaine aride, ne frappe pas plus agréablement l'œil du voyageur, que la vue de l'écuyer ne fit d'impression subite sur le cœur de la pauvre Sigisbethe. Le plus beau cavalier du monde se présente à ses regards, met un genou en terre, baisse un œil bleu plein de douceur, et lui dit: Belle princesse, frappé du bruit de votre beauté et de vos vertus, le prince mon maître, vous conjure par ma timide voix, d'agréer ses vœux, son respect, sa tendresse, et le desir qui l'anime de devenir votre époux. Permettez-moi de vous offrir son portrait, et de vous prier d'accepter ces présens, faibles témoignages de son estime pour une si grande princesse!....

»Sigisbethe, frappée soudain d'un trait qui lui perce le cœur de part en part, n'a pas la force de répondre à l'écuyer; elle le regarde, et ne lui dit mot. L'écuyer à son tour, étonné d'un silence qu'il prend pour du mépris, lève ses regards sur les beaux yeux de Sigisbethe, et le même trait que vient de lancer l'amour, blesse deux cœurs à la fois... Princesse, lui dit-il en balbutiant, que dirai-je au prince mon maître?—Loyal écuyer, reprend la princesse aussi troublée, je ne puis vous répondre en ce moment. Vos offres, le cœur que vous me.... Pardonnez si..... Revenez tantôt dans mon cabinet, mais seul..... Nous parlerons, je vous parlerai du moins de votre maître, et vous saurez mes intentions.

»L'écuyer baise le pan de la robe de la princesse et se retire. Sigisbethe, restée seule avec ses oiseaux, continue de leur donner de la nourriture; mais elle est distraite, et ne sait plus ce qu'elle fait. Une tourterelle et son fidèle amant se becquetent dans un coin de la volière, Sigisbethe, qui ne les a jamais remarqués, y fait plus d'attention. Elle soupire en voyant les nids des tendres fauvettes, et regardant peu à peu le portrait du prince de Souabe qu'elle a pris des mains de l'écuyer, elle est effrayée de la laideur de ce prince qui ose prétendre à sa main. Elle compare les traits que lui offre le portrait, avec les traits si beaux de l'homme qui vient de lui parler, et regrette que ce charmant écuyer ne soit pas le prince lui-même. Dès le moment qu'elle a formé ce regret, Sigisbethe, qui a de l'esprit et du jugement, descend dans son cœur. Elle y remarque un amour naissant; et, loin de chercher à le combattre, elle brûle de s'y livrer, tant il est vrai qu'une première inclination est insurmontable. Sigisbethe attend avec impatience le moment qui doit lui ramener le bel écuyer; il arrive, ce moment fortuné. Huguenin est introduit; Huguenin et Sigisbethe s'entretiennent long-temps, d'abord du prince de Souabe; ensuite Sigisbethe lui fait des questions sur son état, sa fortune. Huguenin est sans bien; il n'a que sa naissance et les bontés de son maître. Restez à ma cour, lui dit Sigisbethe, et faites dire à votre maître qu'il vous faut du temps pour lui gagner mon cœur; que j'ai exigé d'ailleurs votre séjour près de moi. Cette préférence que je ne donne à aucun des autres écuyers qui me sont envoyés, ne peut que le flatter.—Je ne le puis, belle princesse, répond Huguenin en soupirant, mon maître va partir pour la guerre qui s'allume du côté de la Prusse, et il faut que je lui rende une prompte réponse.—Partez donc, et revenez, revenez sur-tout... De tous ceux qui m'ont fait, comme vous, des propositions de... mariage, vous seul êtes fait pour réussir à m'enflammer.... Votre parole de franc écuyer que vous reviendrez.—Je vous la donne, princesse. Hélas! que mon maître est heureux!....

»Huguenin prononce ces mots en se retirant. La princesse le rappelle, et lui remet son portrait que le tendre Huguenin admire long-temps. Gardez-le, lui dit Sigisbethe; si vous le trouvez bien fait, gardez-le quelque temps, il vous sera toujours loisible de le remettre à votre maître.

»Huguenin s'en retourne, et dès ce moment la cour de Sigisbethe, ses palais, ses superbes jardins, tout cela n'est plus qu'un désert pour elle. Elle passe les jours entiers sur la plate-forme de sa haute tour, pour regarder de loin si elle voit revenir l'écuyer.... Si son nain donne du cor, s'il entre quelqu'un au palais, le cœur lui bat; elle se lève précipitamment, et court comme si elle allait au-devant d'Huguenin.... Mais hélas! Huguenin ne revient pas! deux années entières s'écoulent, et Huguenin ne paraît plus. Sigisbethe est au désespoir; elle change à vue d'œil: son père, tout le monde s'en apperçoit, et son père s'en afflige avec tout le monde. Sigisbethe n'a plus de goût que pour la solitude, pour les promenades champêtres. Elle sort le matin toute seule, et ne rentre que le soir, sans qu'on sache où elle a été. C'est dans la campagne, c'est dans les bois voisins que Sigisbethe va passer des journées entières; c'est au bord des ruisseaux, au milieu des beautés de la nature, qu'elle va penser au bel écuyer. À la fin, cette conduite déplaît au duc de Saxe son père. Il veut qu'elle choisisse un époux, et lui annonce que puisque son cœur ne s'est décidé pour aucun de ses soupirans, il va les rassembler dans un tournoi dont le vainqueur obtiendra sa main. Déjà le jour est fixé pour cette fête, et de tous les côtés de l'Europe, on voit arriver des paladins plus richement armés les uns que les autres. Sigisbethe voit ces préparatifs avec effroi, elle ne peut supporter l'idée d'être à un homme qu'elle ne peut aimer, quel qu'il soit, puisqu'elle n'en adore qu'un seul, et qui ne peut prétendre à sa main.

«Vous croyez peut-être, ma belle enfant, deviner mon histoire? Oui, vous pensez sans doute que le bel écuyer va revenir, qu'il combattra masqué dans le tournoi, et que, se signalant par ses exploits, il sera le vainqueur et l'époux de Sigisbethe. Point du tout; c'est en effet là la marche de ces sortes d'histoires que l'on m'a lues autrefois; mais celle-ci est véritable, et ne ressemble pas aux autres. Vous allez voir.

»Sigisbethe profite encore des derniers momens de liberté qui lui restent pour aller faire ses promenades champêtres. Un jour qu'elle a retardé son retour au palais, elle se trouve presque surprise par la nuit, et, se sentant accablée par la fatigue et la soif, elle entre dans la cabane d'un pêcheur, dont le toit couvert de paille s'offre à ses regards. Une bonne femme y prépare une collation frugale. J'ai soif, ma bonne, lui dit Sigisbethe, voulez-vous me donner à boire?....—Volontiers, ma belle dame, lui répond la bonne femme, qui s'empresse de lui offrir du laitage. Êtes-vous seule ici, lui demande Sigisbethe?—Avec mon fils, madame, un brave jeune homme qui s'occupe de la pêche pour nous faire vivre. Il va rentrer, madame, vous allez le voir; c'est un bien gentil garçon!

»Sigisbethe, qui ne pense qu'au bel écuyer, se soucie peu de voir un autre gentil garçon: elle se lève pour se retirer, mais une romance, qu'on chante au-dehors de la cabane, frappe agréablement son esprit, qui croit distinguer une voix trop connue de son cœur. Voilà la chanson du pêcheur, ma belle enfant; je la sais, car j'ai été bercée avec cela. Je ne chante pas bien; mais vous entendrez à-peu-près l'air.

CHANSON DU PÊCHEUR.

Au bord d'une rivière
Où tendait ses filets,
Pêcheur, dans sa couleur amère,
Exprimait ses regrets:
Dame de haut parage
Avait touché mon cœur;
Mais, ô douleur!
N'ai pu d'un doux servage
Promettre le bonheur
À mon ardeur.

Bien que de ma naissance
Puisse vanter l'éclat,
Étais plongé dans l'indigence,
Sans honneurs, sans état.
Je pars de ma province,
Plein de timidité,
De loyauté;
Je portais, pour mon prince,
Vœu de fidélité
À la beauté.

Vas trouver châtelaine
Qui soudain prend ma foi:
Un moment la rends souveraine
De mon cœur, de tout moi.
N'ai plus que la puissance
D'admirer ses beaux yeux:
Jour malheureux!
Perds mon indifférence
Et lui fais mes adieux,
Triste, amoureux!

Alors, dans ma souffrance,
Quitte l'habit galant;
Et, sous celui de l'indigence,
Deviens sombre et dolent.
Prends filets et nacelle,
Me fais, dans ma douleur,
Pauvre pêcheur.
Ne pense qu'à ma belle,
Et les coups du malheur
Brisent mon cœur

»Sigisbethe, entraînée par des soupçons bien fondés, court vers le chanteur, qui entre en même temps. Quelle surprise pour la princesse de reconnaître Huguenin!... Huguenin, de son côté, revoit l'objet de sa tendresse, et ne peut croire à son bonheur.... Ah! princesse, lui dit-il, en se précipitant à ses pieds, vous avez entendu ma chanson? elle dit tout, elle m'accuse sans doute; mais vous aurez la générosité de pardonner à ma témérité. Je n'ai pas été maître de mon cœur en voyant tant d'attraits, tant de vertus! vous pouvez punir Huguenin d'oser vous adorer; mais vous ne lui arracherez jamais son amour.—Que dis-tu mon ami, lui répond la princesse en le forçant à se relever; eh! suis-je la maîtresse moi-même de renoncer aux tendres sentimens que tu m'as inspirés! Oui, mon cher Huguenin, si, depuis deux ans tu as renoncé pour moi à la cour, à la faveur de ton maître; si, sous l'habit d'un simple pêcheur, tu as nourri tes feux à la vue de mon portrait, depuis deux ans aussi tes traits sont gravés dans mon cœur; je t'adore, Huguenin, et je vais te le prouver.

»En disant ces mots, Sigisbethe détache son voile brodé, ses aigrettes, ses pierreries; elle ôte sa robe d'azur parsemée de fleurs d'or; tous ses bijoux, tous ses riches ajustemens sont déposés; elle prend dans un coffre qui est ouvert, un simple habit de laine, une coiffe à toque rouge, tous effets appartenant à la prétendue mère du faux pêcheur; et dans un moment, cette belle princesse, dont le faste éblouissait les yeux, n'est plus qu'une simple bergère. Si le respect, dit-elle ensuite au bel écuyer, qui la regarde étonné, si le respect t'empêche de porter tes vœux jusqu'à la princesse de Saxe, tu ne dois plus te reprocher d'oser aimer la bergère Sigisbethe.—Comment?—Je reste ici, je partage tes travaux, ta tendresse, et je dis un éternel adieu à la cour, à toutes ses grandeurs, qui étaient sur le point de me priver pour jamais de mon ami. Huguenin, voilà ma main; je te jure, à la face du ciel, amour fidèle et loyauté.

»Huguenin est transporté de joie; il ne peut concevoir son bonheur, ni l'excès du sacrifice que lui fait Sigisbethe. Ces deux amans se serrent étroitement; bientôt usant des droits d'époux, l'amour vient enrichir de ses fruits précieux un hymen fait seulement sous les auspices de l'Éternel.... Sigisbethe a passé seize années dans cette cabane, où elle est devenue mère d'une fille qui compte quinze printemps. Je ne vous dirai point quelle fut la douleur du prince de Saxe, qui crut sa fille enlevée ou passée dans d'autres climats: il lui prit une maladie si singulière, que, perclus de tous ses membres, ce ne fut qu'au bout de seize ans qu'un charlatan, plus habile que tous ses médecins, lui rendit l'usage de ses jambes. Comme on lui avait ordonné, pour sa santé, de faire de longues courses à pied, le prince allait passer des journées entières à courir les champs, suivi d'un seul écuyer. Un jour qu'il avait été plus loin qu'à son ordinaire, il rencontra une jeune fille dont la vue le frappa singulièrement. Elle était occupée à faire un bouquet; et le prince, dont elle n'était pas connue, ne put résister au desir de lui faire quelques questions. C'est sans doute, lui dit-il, pour quelque berger fortuné, ma belle enfant, que vous faites ce beau bouquet?—Vous vous moquez, monseigneur, je n'ai point d'amant; je n'ai qu'un père et une mère que je chéris.—Que font-ils?—Ils sont pêcheurs.—Ils s'appellent?—Huguenin: pardi tout le monde les connaît et les aime, ils sont si respectables!—Sont-ils riches?—Ils auraient pu l'être, à ce qu'ils disent souvent; mais ils ont préféré la pauvreté à la fortune, parce qu'ils disent qu'ils s'aiment mieux comme ça.—Conduisez-moi vers eux, je veux leur faire compliment d'avoir une fille aussi intéressante; eh puis, ma visite peut leur être plus utile que vous ne pensez.—Avec bien du plaisir, monseigneur; mais, pour le moment, ils ne sont pas dans la cabane que vous voyez là, c'est la nôtre. Mon père et ma mère sont sur la rivière à pêcher dans leur yacht; ils vont rentrer dans le moment, car voilà l'heure de dîner.—Je les attendrai en me reposant, car je suis fatigué.

»La jeune fille fait entrer le prince dans la cabane, sans se douter de l'imprudence qu'elle commet. Le prince s'entretient avec elle; et, suivant la frivolité de son âge, elle lui montre ses beaux ajustemens des jours de fête. Ma mère en a de plus beaux que cela, ajoute-t-elle; mais jamais je ne les lui ai vu porter: tenez, ils sont là, dans ce grand coffre: oh! vous allez voir; ça éblouit, tant c'est riche.

»L'enfant dévoile aux regards du prince les ajustemens brillans que portait Sigisbethe le jour où elle rencontra le beau pêcheur; et le prince, qui reconnaît les bijoux de sa fille, reste saisi d'étonnement. Pendant qu'il cherche à pénétrer ce mystère, Huguenin rentre avec Sigisbethe: tous deux, enlacés amoureusement, s'aident réciproquement à porter le fardeau utile qu'ils viennent de dérober au fleuve. Ils entrent: ô surprise! Sigisbethe reconnaît son père qui l'accable de reproches.... C'est donc pour vivre avec un homme vil, avec un homme des champs, que tu as quitté ton père, lui dit le prince, qui ne sait pas la naissance d'Huguenin?—Mon père, Huguenin n'est point ce que vous pensez: il est....—Il va périr!....

»Le vieillard sent ses forces se ranimer; il se lève, et d'un coup de cimeterre il abat à ses pieds le malheureux Huguenin sans vie et baigné dans son sang!.... Quel tableau pour sa tendre épouse! elle veut se percer d'un fer homicide; son père l'en empêche, et se blesse mortellement lui-même, en cherchant à arracher ce fer des mains de sa fille. Sigisbethe est au comble du désespoir; son époux n'est plus; son père va mourir à ses yeux, quel état!....

»Sur le soir, le prince de Saxe expire, et la princesse prend un parti violent, concentré, qui tarit ses pleurs sans rien diminuer de ses regrets. Elle rentre au palais avec sa fille, y fait transporter le corps de son père et celui de son époux; puis elle se fait reconnaître, dépose les rênes du gouvernement entre les mains d'un de ses plus proches parens, et va demander au prince d'Olmutz, son cousin, la permission de fonder un monastère dans ses états. Le prince d'Olmutz y consent, et Sigisbethe fonde l'abbaye de Belverne du nom de son époux, qui s'appelait Huguenin de Belverne. Sigisbethe fait déposer dans un superbe tombeau les restes précieux du malheureux Huguenin; puis elle ne pense plus qu'à se livrer à l'exercice des devoirs pieux. Sigisbethe avait avec elle sa fille, qu'elle voulait retirer du monde, et détourner des maux que causent les passions: elle appela à elle toutes les femmes que l'amour avait rendues malheureuses, et elle obtint que les victimes de l'amour qui se réfugieraient dans son monastère, ne pourraient plus être réclamées ni persécutées par leurs parens et leurs supérieurs. Telle fut la cause de la règle singulière de cette maison, qui fut bientôt remplie d'une quantité considérable de religieuses, et qui n'en a jamais manqué: tant il y a dans le monde de personnes aimables dont l'amour cause les tourmens!....

»Sigisbethe fut remplacée par sa fille Ragonde, et successivement les femmes les plus distinguées devinrent supérieures de l'abbaye de Belverne, où les étrangers venaient de très-loin admirer les tombeaux et les légendes amoureuses que les saintes personnes de cette maison mettaient par-tout, jusque dans leurs cellules. Les vastes souterrains de l'abbaye servirent souvent de sépulture à des couples malheureux, réunis par la mort. On y voyait la tombe d'un page de Mensterberg et de la belle Adélaïde de Munster: on y voyait des choses très-curieuses pour ceux qui connaissent le sentiment de la tendresse.... Mais tout cela ne s'y voit plus, et vous allez savoir pourquoi.

»Mais pardon si je m'interromps, c'est que j'entends, je crois: oui, c'est ce grand seigneur qui monte en voiture; il faut que je voie cela....».

Ici la bonne Berthe coupe sa narration, ouvre la fenêtre de la chambre de Clémence, qui frémit, et lui crie, en regardant dans la rue: «Venez donc, ma chère enfant, venez donc le voir; mettez-vous là, à côté de moi; vous ne le verrez pas: il me salue: bon voyage, monseigneur.... Vous ne pourrez le voir, mademoiselle; le voilà dans sa voiture, le laquais est derrière; le cocher fouette ses chevaux, tout cela part: oh! mon Dieu, mon Dieu, les beaux chevaux! la belle voiture! les beaux habits!....».

Berthe se retire de la fenêtre, et Clémence, que son indiscrétion a fait trembler, se rassure en entendant le bruit de la voiture qui s'éloigne, qui la sépare peut-être pour jamais du baron. Clémence n'a pas fait beaucoup d'attention à l'histoire de Sigisbethe; elle était trop troublée. À présent qu'elle ne craint plus d'être surprise par son père, elle va écouter plus attentivement la bonne Berthe, qu'elle prie de continuer et d'abréger un peu son récit. Berthe lui dit que ce qu'il lui reste à raconter n'est pas long, et elle continue ainsi.

CHAPITRE IX.


ON DOIT S'Y ATTENDRE.

«L'abbaye, ainsi que je vous l'ai dit, était une des plus florissantes de l'Allemagne dans ces derniers temps. Cette sainte maison était le recours des jeunes amans, et l'effroi des parens, qui ne pouvaient plus y exercer de droits sur leurs enfans. Tout allait bien, lorsqu'un jour le bruit se répand qu'on entend toutes les nuits un bruit affreux dans les souterrains de l'abbaye. C'est particulièrement du côté des tombeaux que ce bruit sourd et continuel était le plus effrayant. Les uns disent que ce sont des diables qui viennent y tourmenter les morts; d'autres assurent, et c'est le seul bruit qui se soit confirmé, que toutes les nuits, les cadavres de Sigisbethe et d'Huguenin, quoique morts depuis près de trois cents ans, se lèvent de leur tombeau, se dressent, descendent, et vont embrasser étroitement les corps de tous ceux qui, comme eux, ont été fidèles et constans. Plusieurs religieuses ont la curiosité de vérifier le fait; toutes remontent des caves pâles, tremblantes, effrayées d'avoir vu les deux revenans. Plusieurs ajoutent même qu'un grand chien noir, qui a des ailes comme un hibou, empêche les vivans de pénétrer dans cet asyle des morts. D'autres soutiennent encore qu'une espèce de serpent vert se bat avec les deux revenans, et leur dispute l'approche des tombeaux au milieu des sifflemens les plus aigus. Enfin l'abbesse se décide à descendre elle-même dans les souterrains, accompagnée du jardinier et de plusieurs personnes de la communauté.... Bientôt l'effroi s'empare de ses sens, les flambeaux que portent le jardinier et d'autres curieux, sont éteints; et, à la lueur d'une espèce d'éclair, l'abbesse voit clairement Huguenin et Sigisbethe qui se promènent, leurs grands bras étendus comme cela, et s'arrêtent de tombeau en tombeau, le long des vastes caves de la maison souterraine. Ces spectres lugubres poussent des gémissemens, auxquels répondent toutes les ames des autres corps enfermés dans les diverses tombes. Il n'y a plus de doute que ce ne soit des revenans. L'abbesse n'a point vu le grand chien noir ailé; mais elle a vu le serpent vert tout comme je vous vois. On fait des neuvaines, on dit jour et nuit des prières, on met toutes les cloches en branle, tout cela n'y fait rien; toujours le même charivari. Ce qu'il y a de singulier, c'est que, pendant le jour, on ne trouvait rien de déplacé dans les caveaux; tout y était comme tout avait toujours été; mais la nuit ce n'était plus cela; c'était, comme je vous l'ai dit, un combat épouvantable entre le diable et les revenans qui voulaient absolument embrasser toutes les tombes de ceux qui avaient aimé comme eux. Nous en avions ici des peurs effroyables, ainsi que dans tous les villages voisins. Nous n'osions plus laisser sortir nos enfans, ni revenir trop tard des champs tous les soirs; car il y a des gens du pays qui assurent que, vers le milieu de la nuit, Huguenin et Sigisbethe sortaient de leurs souterrains, et venaient se promener jusque dans la campagne, où le mouvement de leur respiration faisait un bruit comme celui d'un moulin, et qui s'entendait de très loin.

»Enfin, que vous dirai-je après tout cela? Vous saurez que l'abbesse ne pouvant plus vivre dans cette maison où personne n'osait plus venir la trouver, où ses religieuses elles-mêmes se cachaient jour et nuit, l'abbesse, dis-je, demanda à ses supérieurs une autre maison. Comme il n'y en avait point d'assez vastes pour contenir toutes ses compagnes, on les divisa dans plusieurs autres monastères, et l'institution de Belverne se perdit. Il y a à-peu-près une semaine que l'abbaye n'est plus habitée du tout; mais ce qui semble certifier que vraiment le diable y revenait, y revient peut-être encore, c'est que la colère de Dieu poursuit ce bâtiment vide et ruiné. Il y a trois jours environ que le feu du ciel l'a presque réduit en cendres; oui, un violent coup de tonnerre a démoli le peu qu'il y restait de bons murs, et maintenant il serait très-dangereux de visiter ses décombres. On assure d'ailleurs que les revenans y sont toujours, quoique l'on n'y entende plus le même bruit. Personne n'ose s'en approcher, et l'on se croirait perdu, abandonné du ciel, si l'on mettait seulement le pied sous ses portiques démolis.

»Voilà, mon enfant, voilà ce que je ne voulais pas vous dire hier au soir, dans la crainte d'alarmer votre imagination, de vous faire faire de vilains rêves cette nuit. Voilà ce qu'est à présent l'abbaye de Belverne, où vous vouliez vous enterrer. Vous voyez maintenant que j'avais raison de vous prédire que vous n'iriez pas. Vous sentez bien que cela vous est impossible. Qu'iriez-vous faire dans un vaste bâtiment désert, où il n'y a ni portes ni fenêtres, où le diable revient, ce qui est encore pis? Non, mon enfant, vous serez raisonnable, et vous tâcherez de surmonter votre douleur, de rentrer chez vos parens. Vous avez un père, sans doute: je donnerais quelque chose pour qu'il fût là, ici, pour que j'eusse le plaisir de vous réconcilier avec lui. Si je savais où il est, en vérité j'irais le chercher, tant vous m'inspirez d'intérêt, tant je desire de vous voir heureuse. Puisque vous ne pouvez pas aller à l'abbaye, retournez chez vous, mon ange: voilà le conseil que je dois vous donner, et que vous recevrez de tous les honnêtes gens».

Berthe a terminé sa narration, et Clémence n'a été frappée que d'une seule circonstance de son récit; c'est l'impossibilité où elle est maintenant d'aller se réfugier à l'abbaye de Belverne. Que deviendra-t-elle? où ira-t-elle? Retournera-t-elle au château de Fritzierne? elle n'osera jamais; et d'ailleurs son père n'y est plus, il voyage, il cherche sans doute sa fille.... Que deviendra donc Clémence?

En attendant qu'elle prenne un parti, elle se propose toujours d'aller visiter l'abbaye: elle ne craint ni le diable ni les revenans; d'ailleurs elle n'ajoute aucune foi à tout ce radotage de la bonne femme. J'irai, se dit-elle; je verrai ce saint lieu où je me proposais de renfermer à jamais ma douleur; et, lorsque je l'aurai vu, je poursuivrai ma route pour chercher ailleurs une autre retraite pieuse aussi, mais habitée par des femmes respectables.

Clémence a formé ce projet; elle salue l'honnête Berthe, la remercie de l'hospitalité qu'elle a bien voulu lui donner; et sans lui dire où elle va, elle sort de cette maison qui l'a soustraite heureusement aux recherches de son père. La bonne femme la voit partir avec regret; mais enfin elle l'embrasse, et rentre chez elle la larme à l'œil et le cœur serré.

Clémence brûle de voir cette fameuse abbaye fondée par la tendre Sigisbethe. Les quatre lieues qu'elle doit faire lui paraissent bien longues: elle les franchit enfin; elle arrive, et le soleil a marqué déjà la moitié du jour. D'abord les dégradations considérables de cet antique bâtiment lui inspirent une espèce de vénération religieuse; elle entre dans l'église, qui n'est point fermée, s'agenouille au pied de l'autel, prie et devient plus calme. Elle traverse ensuite une vaste cour, monte dans un grand bâtiment, qu'elle visite et parcourt sans y rencontrer qui que ce soit. Clémence se hasardera bien à parcourir de même les souterrains; mais la clarté du jour n'y pénètre pas; et, sans craindre le diable ni les revenans, il est imprudent de se hasarder, sans lumière, dans des caves qu'on ne connaît point. Clémence cependant fait quelques pas dans un caveau, et reste très-étonnée d'y voir un autel chargé de reliques, et devant lequel brûle une lampe qui éclaire ce saint asyle. Clémence est jeune, vive, et sur-tout très-courageuse; elle s'empare de la lampe, et, remarquant bien le chemin qu'elle trace, elle s'enfonce un peu plus avant dans les souterrains. Au bout d'un corridor s'offre une grille de fer qui est ouverte. Clémence passe par cet endroit, et elle apperçoit devant elle le tombeau superbe d'Huguenin et de Sigisbethe: elle n'en peut douter à l'inscription qu'elle lit; mais comme la terreur qu'inspirent les morts est toujours très-forte, Clémence se rappelle les courses nocturnes de ces deux cadavres, qui, dit-on, ouvrent de grands bras.... Il semble qu'elle les voit; sa vue se trouble, son cœur se serre, elle est prête à fuir ou à tomber en faiblesse; mais bientôt elle rappelle ses sens, sa fermeté, sa raison; pour se convaincre de la sottise des contes qu'on a fait courir, elle s'approche du monument, soulève un coin cassé de la pierre sépulcrale qui couvre la tombe, et voit très-distinctement, à la faveur de sa lampe, deux espèces de momies placées l'une à côté de l'autre, et couchées dans le fond d'une tombe beaucoup plus profonde qu'il ne le fallait pour contenir ces deux corps. Vous voilà donc, se dit-elle mentalement, vous voilà donc, amans autrefois si beaux, si tendres et si passionnés; je vous salue, restes sacrés de Sigisbethe et d'Huguenin! je vous salue!... Oh! qu'est-ce que c'est donc que la vie; que sont donc les passions, les vains plaisirs, la vanité des hommes, devant la mort, devant un sommeil éternel!... Qu'elle est forte, la leçon que donnent les tombeaux!....

Clémence va recouvrir le cercueil; mais ô terreur!.... une voix se fait entendre! on s'écrie: Qui vient troubler le silence de ce lieu terrible? vient-on m'arracher à l'empire de la mort à qui j'appartiens?....

Pour le coup, l'homme le plus courageux perdrait ici toute sa fermeté.... Qu'on juge de ce que doit devenir une jeune personne de dix-sept ans!.... Clémence s'est laissé tomber de sa hauteur; elle est restée sans sentiment sur le marbre glacé qui orne cette chapelle.... Je ne sais combien il s'écoule de temps jusqu'au moment où Clémence recouvre ses sens.... Elle revient à elle enfin; mais c'est pour voir redoubler son effroi. Elle n'a plus de lumière, Clémence; sa chute a entraîné sa lampe, qui s'est éteinte. Elle est toujours étendue sur le marbre; mais quelqu'un la tient, quelqu'un la serre dans ses bras, et paraît l'embrasser étroitement. C'est à présent que Clémence, dont l'esprit n'est pourtant point faible, croit sérieusement aux grands bras de Sigisbethe et d'Huguenin; elle s'imagine qu'elle a violé le silence des tombeaux, et que, pour l'en punir, Sigisbethe, qui lui a parlé, est sortie de sa tombe pour la tourmenter. C'est Sigisbethe qui l'étouffe, ce n'est pas Huguenin; car le spectre qui l'écrase a des vêtemens de femme.

Clémence fait rapidement ces réflexions, et va mourir d'effroi, si les embrassemens qu'on lui prodigue se prolongent encore. On se lève enfin, et Clémence entend la même voix qui lui dit: Ne craignez rien, femme, que j'ai trop effrayée sans le vouloir, ne craignez rien; je ne suis point une ombre, je ne suis point un revenant, je suis une mortelle comme vous, qui n'a plus, il est vrai, que quelques momens à vivre, mais qui existe encore, qui existe pour vous rendre à la lumière, pour vous secourir!....

Ce peu de mots calme Clémence, qui rougit de sa terreur de bonne femme. Qui êtes-vous donc, madame, dit Clémence à l'inconnue? comment êtes-vous ici? où suis-je moi-même?—Je ne dois pas vous répondre, répliqua l'inconnue, avant de vous avoir rendue au jour, que vous avez besoin de revoir.... Relevez-vous, aimable personne; et comme je suis faible et mourante, daignez me prêter le secours de votre bras, je guiderai vos pas.

Clémence n'a plus peur; elle se lève, prend le bras de l'inconnue, qui peut à peine marcher, et se laisse conduire. Bientôt elles se trouvent toutes deux sous les voûtes d'un vaste cloître qui donne de plain-pied sur un jardin. L'inconnue fait entrer Clémence dans une espèce de cellule, où elle lui prodigue tous les secours dont elle doit avoir besoin après une frayeur aussi forte. Clémence regarde avec douleur l'inconnue, qui porte des vêtemens de religieuse, blancs et de fin lin. La curiosité sans doute, lui dit cette religieuse, vous a portée à visiter cette maison abandonnée? vous êtes descendue dans le souterrain, vous avez visité la tombe de nos fondateurs, et vous ne m'avez pas apperçue apparemment? J'étais, il est vrai, penchée sur une urne cinéraire dans un coin, où je priais, où je méditais, avant de rendre à Dieu une vie qu'il lui a plu de traverser par mille infortunes. Vous avez troublé ma méditation par le bruit que vous avez fait près du tombeau. Étonnée de voir là, près de moi, une femme que je n'avais pas entendue entrer, je me suis écriée, et soudain je vous ai vue tomber. Vous jugez de ma douleur, en voyant un effet si triste de la peur que je venais de vous inspirer. Je me suis traînée vers vous, et graces au ciel, je me suis apperçue que vous respiriez.

Clémence remercia la religieuse de ses soins obligeans, puis elle la pria de lui raconter ses malheurs, et de lui dire si elle était seule dans cette vaste maison, ainsi que les motifs qui l'engageaient à y rester.

«L'amour a fait le tourment de ma vie, lui répondit la religieuse; c'est ce qui m'a engagée, jeune encore, à entrer dans cette pieuse retraite où l'on recevait alors les infortunées comme moi. Je ne vous dirai point des aventures que je n'ai pu oublier, et qui ont altéré ma raison. Je vous apprendrai seulement la vérité sur les histoires de diables, de revenans qu'on a fait courir sur cette maison, histoires qu'on vous a dites, sans doute, et qui ont peut-être causé votre effroi tout-à-l'heure au tombeau de Sigisbethe».

Ce début piqua singulièrement la curiosité de Clémence, qui s'approcha de la religieuse et lui prêta la plus grande attention.

«Je m'appelle sœur Sophie: élevée pour ainsi dire dans cette maison, j'y avais perdu la santé sans y perdre l'habitude de pleurer mes malheurs. Il y a quelques jours qu'une de mes amies, sœur Bonne, qui vivait ici avec moi, perdit entièrement l'usage de la raison. Elle devint folle, se jeta dans un puits, et dès ce moment on n'en entendit plus parler. Je la regrettais, et je sentais que ma raison à moi n'était guère plus saine que la sienne; je craignais sur toutes choses de tomber en démence, comme si je pressentais que ce malheur devait bientôt m'arriver. Le lendemain de cet événement j'étais au chœur; toutes nos dames étaient rentrées, et j'étais restée la dernière à prier. Un particulier s'approche de la grille qui donnait dans l'église: Sœur Sophie, me dit-il, savez-vous le malheur affreux!......—Quoi donc, m'écriai-je, en m'approchant de la grille?—Votre amant, que son père avait sacrifié à l'intérêt en l'arrachant à votre amour, n'a pu supporter la vie: il vient de s'empoisonner; hélas! il est mort en prononçant votre nom....

»Cette nouvelle est un coup de foudre pour moi... Tout-à-coup un éblouissement vient passer sur mes yeux: mon cerveau se dérange, et je perds à mon tour la raison.... Je ne vois plus le particulier qui vient de m'annoncer la mort de mon amant; je ne vois plus l'église, je ne vois plus rien, que la mort que je cherche. Je cours précipitamment vers le petit cloître; le puits dans lequel s'est jetée mon amie, sœur Bonne, se présente à mes yeux, et je m'y précipite sans être vue de personne. Ce n'est que depuis deux jours que je me rappelle tout ce qui m'est arrivé depuis cet événement; car alors, et pendant tout le cours de mes extravagances, j'agissais sans savoir ce que je faisais, ni sans m'en rendre raison. À présent que le voile est déchiré, je puis vous raconter des folies d'un genre nouveau, et qui ont causé la désertion de cette abbaye.

»Je tombe donc dans un puits très-profond, mais où il y a fort peu d'eau. Le froid que j'éprouve, joint au coup violent que je me suis donné, tout me rappelle un peu à moi; et comme la mort est toujours repoussante quand on la voit de près, je cherche à lui échapper, en gravissant le mur avec les pieds et les mains, jusqu'à une ouverture que j'y remarque à deux pieds au-dessus de ma tête. J'arrive dans cette ouverture salutaire, et je m'y glisse en rampant, attendu qu'elle est très-étroite. À force de travail, je parviens à trouver le terme de cette espèce de soupirail; il me conduit à un souterrain fétide, rempli de bêtes venimeuses, et qui, selon toutes les apparences, était un puisard de la maison. Je détache des pierres qui tiennent à peine, et me voilà dans une vaste salle souterraine, où je suis tout étonnée de rencontrer sœur Bonne, mon amie, qui me regarde, se met à rire du rire de l'insensé, et ne me dit pas un mot... Je ne sais si je lui parlai; car ma tête était encore plus dérangée que la sienne, et ma folie plus triste, en ce que je poussais sans cesse des gémissemens plaintifs, et que je courais toujours sans me reposer. Cependant, comme tout ce qui respire s'entend, en quelqu'état que soit l'esprit, nous nous attachâmes bientôt l'une à l'autre, et nous promîmes de ne jamais nous séparer. L'aspect des étrangers nous fatiguait, nous effrayait même; car je me rappelle que les figures que je voyais, me semblaient monstrueuses, et les tailles gigantesques. Nous restâmes quelques heures dans cette salle souterraine qui était murée, et par conséquent inaccessible.

»Peu à peu le vide de notre tête, qui s'augmentait par le défaut de nourriture, nous porta aux dernières extravagances. Nous parvînmes à faire une brèche au petit mur qui fermait l'entrée de cette espèce de fondation, et de-là, nous nous répandîmes dans les souterrains que nous ne voulûmes point franchir. Le bruit qu'on faisait sur nos têtes nous importunait au point, que pendant le jour nous nous retirions dans la citerne où nous dormions; mais la nuit nous allions nous coucher dans la tombe de Sigisbethe, qui est très-profonde; de-là, nous; nous levions comme des spectres; puis, nous précipitant sur tous les tombeaux que nous pouvions rencontrer, nous les embrassions, nous appelions à grands cris les morts qu'ils renfermaient, et nous bravions les regards de ceux qui venaient nous observer avec effroi. Quant à notre nourriture, il nous était aisé d'en dérober dans les caves que nous parcourions aussi, et dont nous faisions fuir tout le monde.

»Tel est l'excès de démence où nous étions plongées, et qui fit croire qu'il y avait des revenans dans les souterrains. On déserta l'abbaye, et nous eûmes plus d'étendue pour donner carrière à nos courses effrayantes. Vous desirez savoir maintenant comment j'ai recouvré la raison; c'est le coup le plus inattendu, un coup, hélas! qui va me conduire à la mort!.... Il y a trois jours, que courant avec ma compagne dans ces vastes cloîtres que vous voyez d'ici, la foudre est tombée sur le cloître, dont une partie s'est écroulée sur nous. Sœur Bonne est morte, écrasée sur la place; et moi, frappée mortellement de tous les côtés du corps par des pierres énormes, j'ai trouvé le moyen de me retirer des décombres; mais par un effet bizarre, sans exemple, de la peur que j'ai éprouvée, ma folie m'a quittée, et je me suis retrouvée telle que j'étais autrefois. Ce n'est qu'hier, et par un voyageur secourable qui voulait m'arracher à ces tristes lieux, que j'ai su que la désertion de mes compagnes n'avait d'autre motif que nos extravagances: on les a grossies dans le public; on en a fait une histoire de diables, de revenans; on y a joint un serpent vert, un chien noir ailé, et mille autres sottises; mais, dans le fait, il faut convenir que notre apparition nocturne était faite pour effrayer, et que tous ceux qui nous virent à moitié nues, sortant du tombeau de Sigisbethe et d'Huguenin, durent éprouver une terrible frayeur! Voilà, ma chère demoiselle, le malheur affreux auquel j'ai été en butte; voilà l'événement peut-être le plus singulier dont on ait jamais entendu parler. On ne le croira pas, et moi je voudrais bien ne l'avoir pas éprouvé».

Ce court récit de la religieuse pénétra de douleur la sensible Clémence: sa tête se monta, elle jura à sœur Sophie qu'elle ne la quitterait pas qu'elle ne l'ait rendue à la vie, à la santé. Sœur Sophie qui en effet n'avait que très-peu d'heures à vivre, la remercia de ses soins obligeans, et la pria seulement de vouloir bien fermer ses yeux à la lumière qu'elle allait perdre pour jamais.

Clémence la soutint pour remonter dans sa cellule, qui était dans le milieu du premier corridor du bâtiment. J'ai voulu, lui dit là sœur Sophie d'une voix faible, j'ai voulu voir encore, avant de mourir, ces lieux funestes témoins de ma folie. Je disais, lorsque vous êtes entrée dans la chapelle de Sigisbethe, un éternel adieu à cette amante qui a fondé notre abbaye. Je la quitte, hélas! cette maison, au moment où j'aurais pu l'habiter avec plus de facilité; car je ne l'aurais jamais quittée.—Vous ne l'auriez jamais quittée, interrompit Clémence! Eh! comment vous seriez-vous procuré les choses nécessaires à la vie?—Il y a de tout ici, lui répondit sœur Sophie: nos sœurs en se retirant à la hâte, effrayées des revenans, n'ont point tout emporté. Voilà cette armoire, des habits, du linge; plus loin sont des meubles assez commodes encore. Là-bas dans les offices, cuisines, bûchers, &c. il y a des provisions de toute espèce, et pour plusieurs années. Du pain? Eh bien! avec de la farine qu'on a laissée dans les greniers, on peut en faire; mais pense-t-on à tous ces détails, quand on est fortement occupé d'une douleur vive, éternelle! Je ne voulais que vivre et mourir au pied de l'autel qui, le premier, a reçu de moi le serment de me consacrer à Dieu. La prière, la méditation, voilà quelle devait être l'occupation du reste de ma vie..... Hélas! y a-t-il sur la terre une femme capable de faire à l'amour un pareil sacrifice?—Oui, s'écria Clémence comme inspirée; oui, sœur Sophie: il existe une femme aussi pieuse, aussi courageuse que vous, et cette femme, c'est moi.—Vous! à votre âge?—J'ai tout perdu en perdant Victor, je renonce au monde, à tout, et je reste ici.

La religieuse étonnée voulut détourner Clémence de son projet insensé; elle se fatigua sans réussir. Clémence la veilla toute la nuit, et le lendemain matin elle expira dans les bras de l'amante de Victor. Clémence alors ne s'occupa plus que de son projet de retraite; et après avoir employé plusieurs jours à étudier tous les détours de cette vaste maison, elle prit l'habit de religieuse, le grand voile qui leur couvrait autrefois la figure, et elle se détermina à rester ainsi seule, absolument seule, dans une abbaye ouverte de tous les côtés, et dont les ruines inspiraient à la fois l'horreur et l'effroi. Ce genre de vie aurait pu altérer sa santé, et même aliéner son cerveau; mais un enfant de son âge ne réfléchit point: elle se livre au désespoir, et forme des projets d'autant plus bizarres que sa douleur est plus forte. Les impressions d'un premier amour sont violentes, et poussent au délire le cœur sensible qui les éprouve. Clémence ne pouvait plus vivre avec Victor, Clémence devait détester le monde, et chérir la retraite.

Laissons-la flétrir les roses de son printemps au milieu des larmes, des regrets et de l'exercice des devoirs pieux: voyons maintenant ce que devient Victor, après avoir cherché vainement, dans toute la maison isolée, et son écharpe et Clémence, qui sans doute y est cachée, puisqu'elle a écrit de sa propre main le nom de Victor, joint à la phrase la plus expressive pour un amant.

Victor désolé de l'inutilité de ses recherches, jure de ne point quitter ce lieu qu'il n'en ait parcouru jusqu'au moindre détour: il va recommencer ses courses, lorsque Valentin lui crie: Eh! mon cher maître, voilà là-bas, voyez-vous, dans ce jardin, au pied d'un crucifix... C'est une religieuse, je crois; allons la trouver?

Victor regarde: il apperçoit un femme vêtue de blanc, et à genoux: elle tient dans ses mains une écharpe écarlate, qu'elle semble mouiller de ses larmes. C'est son écharpe; c'est Clémence sans doute. Victor vole, il traverse les terrasses, les broussailles de ce vaste jardin, qui n'est plus entretenu. Il s'écrie de loin: Clémence! et arrive à temps pour soutenir dans ses bras son amante, qui ne peut que dire: Victor!.... Ô mon Dieu! vous me l'avez rendu!....

Quoi! c'est Clémence, c'est elle, auprès de laquelle il a passé, hier, toute une nuit sans la reconnaître! C'est Clémence qu'il a vue entrer dans l'église, et son cœur ne lui a pas dit qu'elle était là, sous ce long voile qui la cachait à ses regards! C'est Clémence dont il a entendu les gémissemens! C'est Clémence enfin qu'il a vue dormir dans une cellule, sur une table, la tête enfoncée dans ses deux mains! Dieu! il était si près d'elle, et il la fuyait! Il la fuyait, Victor! c'est son écharpe.... don précieux de l'amour. Ah! Clémence avait bien raison quand elle en orna Victor, de s'écrier: Je ne sais quel pressentiment me dit qu'un jour cette écharpe amoureuse nous servira à nous réunir! Oh Victor! que tu dois la chérir!

Valentin est venu retrouver ces deux amans: il pleure de joie, Valentin, en revoyant sa jeune maîtresse. Mais comme elle est déjà changée! La pâleur de son front, le creux de ses joues, tout annonce qu'elle a bien souffert. Elle a souffert! Elle aime donc bien Victor? Oui, elle le chérit, elle l'adore, et il est difficile de dire lequel des deux a le plus de tendresse pour l'autre. Quitte à l'instant cet asyle de douleur, ma chère Clémence!—Mon doux ami, je te revois! je ne suis plus qu'à toi.

Clémence va reprendre ses premiers vêtemens. Elle reparaît bientôt, mise comme elle l'était le jour de sa fuite, et nos trois amis, heureux, bien heureux d'être réunis, reprennent la route de Bodwitz où ils veulent s'arrêter chez la bonne Berthe, dont Clémence vante à Victor les vertus hospitalières.

Quittons aussi, ami lecteur, quittons avec nos héros la vaste abbaye de Belverne, que nous ne reverrons plus, et laissons là les caveaux, les souterrains, les tombeaux, pour ne plus nous occuper que de l'alégresse de deux amans que le sort n'a cependant point encore cessé de persécuter.

CHAPITRE X.


ILS TOUCHENT AU BONHEUR.

Victor, Clémence et Valentin descendent chez Berthe, qui, fort étonnée de revoir sa belle voyageuse, ainsi qu'elle appelle Clémence, lui donne, de même qu'à ses deux compagnons, les marques de la plus franche amitié. Eh bien! lui dit-elle, je savais bien, moi, que vous ne prendriez pas l'habit religieux?—Pardonnez-moi, ma chère hôtesse, je l'ai pris.—Où donc cela?—À l'abbaye.—Quoi! dans cette maison inhabitée? Et le diable?—J'ai vu le diable.—Ah bon Dieu! et Sigisbethe, avec son fidèle Huguenin?—Je les ai découverts, ainsi que leurs grands bras.—Bonté divine! asseyez-vous donc, ma chère, et contez-moi cela! Je veux être la première à l'apprendre à tout le village.—Clémence lui raconta ce qui lui était arrivé à l'abbaye; elle n'oublia pas de détruire le conte des revenans, en lui faisant part des folies de sœur Sophie et sœur Bonne; puis elle lui apprit qu'elle avait enfin retrouvé son amant, ainsi que son bon serviteur Valentin, qui avait élevé son enfance.

La bonne femme enchantée, lui dit quand elle eut fini: C'est charmant! voilà de quoi m'entretenir pendant un mois au moins avec mes voisines. Ah çà, vous resterez ici tous les trois, n'est-ce pas? Vous vous donnerez le temps de vous reposer de tant de fatigue; écoutez: je ne suis à présent qu'une pauvre femme. Autrefois j'étais plus riche, fille d'un bon fermier, qui m'a déshéritée pour une amourette: j'aurais pu avoir de belles fermes, de bonnes terres; mais j'ai été jeune comme cette belle enfant; j'ai fait des extravagances, je me suis mariée par inclination, et puis il a fallu travailler, dame, travailler comme quatre pour avoir seulement cette petite maison avec le beau clos, qui est derrière, et qui fait vraiment l'admiration des voyageurs. Toute pauvre que je suis, je suis cependant assez à mon aise encore pour pouvoir exercer l'hospitalité, et voilà la seule richesse qui me plaise. Vos malheurs me touchent; je vous aime: ainsi vous resterez ici quinze jours, un mois, tant que vous voudrez.

Nos trois amis acceptèrent ses offres, se promettant intérieurement de l'en bien récompenser. Ils restèrent en conséquence une quinzaine de jours chez la bonne Berthe, et c'est le seul moment de calme qu'ils ont goûté depuis l'entrée de madame Wolf au château de Fritzierne. Cependant Victor voulut mettre à profit ce moment de stagnation. Il engagea Valentin à écrire à la bonne fermière de Bohême, à qui il avait confié l'enfance du jeune Hyacinthe. Tu lui demanderas, ajouta-t-il, des nouvelles de ce qui se passe au château, et sur-tout tu ne lui diras point, dans ta lettre, que tu es avec moi, ni que j'ai eu le bonheur de rejoindre Clémence. Tu feras comme si tu voyageais seul, et dans l'intention de chercher une autre condition: c'est seulement pour satisfaire ta curiosité que tu lui demandes ces détails: tu me comprends?

Valentin répondit à son maître qu'il l'entendait à merveille, et suivit ses ordres avec beaucoup d'intelligence: sa lettre partie, il en attendit la réponse, qui ne tarda pas à lui parvenir par le courrier; mais Valentin, fort étonné de trouver le paquet plus fort qu'il ne le croyait, fut trouver Victor, Clémence, et Berthe qu'on avait mise dans le secret. Il fut convenu que la réponse de la fermière serait décachetée devant Clémence et Berthe. On le fit, et voici ce qu'on y trouva.

Première lettre, de la fermière.

«Pour répondre à l'honneur de la vôtre, mon cher monsieur, j'aurais été bien embarrassée, ne connaissant pas la manière de coucher sur le papier; mais j'ai été trouver, au château de Fritzierne, M. Fritz, qui vous aime toujours beaucoup, et qui regrette tous les jours son ami Victor, ainsi que la belle Clémence. Je l'ai prié de se charger de ma réponse. Il l'a fait, et je vous l'envoie avec celle-ci. Lisez-la; elle sera plus intelligible que tout le griffonnage que j'aurais pu faire. Je vous salue, et prie Dieu qu'il vous fasse rencontrer d'aussi bons maîtres que ceux que vous avez perdus.

Thérèse, femme Toby».

P. S. «Le petit Hyacinthe se porte à merveille. Moi et les miens nous avons toujours le plus grand soin de cet enfant, qui est gentil à croquer».

Seconde lettre, de Fritz à Valentin.

«Tu demandes des détails de ce qui s'est passé au château depuis ton départ, mon cher Valentin! Je vais te les donner le plus clairement qu'il me sera possible, et je dois cette marque de confiance au zèle, à l'amitié que tu as toujours marqués à ton maître, mon ami, l'infortuné Victor que je pleure tous les jours.

»Si quelque jour tu le rencontres, ce malheureux jeune homme, si le hasard te le fait trouver en quelque coin de la terre, montre-lui ma lettre, et qu'il apprenne qu'il a en moi un tendre ami. Que ne puis-je être, hélas! son consolateur!

»Tu sauras donc que ton départ inattendu et précipité augmenta pour nous le deuil qui couvrait déjà cette maison. La mort de madame Germain, la fuite de Clémence, l'absence du père de cette intéressante enfant, tout nous plongea dans la solitude la plus profonde. J'étais là, moi, seul avec les domestiques, et mon père; mais mon pauvre père, le bon Friksy, qui ne connaissait personne au château, et ne pouvait s'intéresser qu'au baron à qui il devait sa liberté; mon pauvre père, absorbé encore par le souvenir d'un long malheur, n'était guère propre à me distraire de mes regrets. Nous passâmes ainsi quinze jours, au bout desquels nous vîmes revenir le baron de Fritzierne, pâle, défait et plongé dans la plus sombre douleur. Nous nous précipitons au-devant de lui. Il nous salue, et nous demande des nouvelles de madame Germain. Elle n'est plus, lui dis-je.—L'infortunée, répond-il! Cette femme généreuse et sensible n'a donc pu résister au regret d'avoir porté le malheur dans le sein de ma famille! Elle n'est plus; et, victime de la fatalité comme moi et mes enfans, elle a souffert pour les fautes des autres! Modèle touchant de la plus parfaite amitié! reçois le tribut de larmes que doit tout homme honnête à la cendre de celle qui sut se faire des peines des chagrins de ses amis, et qui n'a pu leur survivre!... Et.... Clémence n'est point revenue?...—Vous ne l'avez rencontrée nulle part?—Nulle part!... Avant sa fuite, je l'entendais souvent former des vœux pour finir ses jours dans quelque retraite pieuse: dès que je vis qu'elle m'avait quittée, à mon retour de Prague, je me doutai qu'elle était partie pour se rendre dans une maison religieuse; la plus prochaine de ces contrées, est la fameuse abbaye de Belverne, qui n'est qu'à douze lieues de mon château. J'avais entendu parler de cette abbaye célèbre par les amours de sa Fondatrice, et plus encore par l'asyle qu'on y accordait aux jeunes filles qu'un désespoir amoureux engageait à se retirer du monde. C'est-là, me dis-je, que ma fille est allée. Il n'y a pas de doute qu'elle n'ait formé le projet de se retirer dans ce monastère, plus conforme que tout autre à ses goûts, à ses malheurs et à sa mélancolie. J'étais bien éloigné, mon cher Fritz, d'accuser Victor de la fuite de ma fille. Ce jeune homme est incapable de m'enlever mon enfant, de la séduire, de lui conseiller d'abandonner son vieux père. Non, Victor a trop de vertu pour enfreindre les loix de l'hospitalité, pour donner un rendez-vous à Clémence, et la ravir à ma vieillesse. Je me décidai donc à partir sur-le-champ pour l'abbaye de Belverne. Si je n'arrive pas à temps, me dis-je; si ma fille a prononcé des vœux indiscrets, si même elle est entrée avant moi dans cette maison, redoutable aux pères de famille, je ne pourrai plus la reprendre; on ne me la rendra pas, et je serai malheureux à jamais: il n'y a donc pas un moment à perdre.

»Je ne vous dis rien de mon projet, continua le baron; je monte en voiture, et j'arrive vers minuit au village de Bodwitz, qui n'est qu'à quatre lieues de l'abbaye. Là, je m'arrête dans la première auberge. Demain, me dis-je, il sera temps de me présenter à l'abbaye qui doit être fermée à cette heure, et inaccessible à tous les étrangers. Si ma fille, qui n'a pu aller aussi vîte que moi, quelque moyen qu'elle ait pris pour voyager; si ma fille n'y est pas encore arrivée, je l'y attendrai, et je compte assez sur la probité de l'abbesse pour croire qu'elle ne m'enlèvera point mon enfant. Je passai, dans mon auberge, une nuit cruelle, agitée; j'écrivis à l'abbesse, en cas qu'on ne m'introduisît pas sur-le-champ auprès d'elle. Je déchirai vingt fois ma lettre, et je m'arrêtai enfin à un billet très-court, et dicté par le regret, par la tendresse paternelle. Le lendemain matin, je remontai en voiture, et j'arrivai trois heures après à l'abbaye, dont je vis s'élever le dôme à mes yeux, avec un tressaillement de peine ensemble et d'alégresse. Mais quelle est ma surprise! L'abbaye est déserte! elle est ruinée, et n'offre plus, pour ainsi dire, qu'un monceau de décombres! J'y entre, je la parcours, et n'y trouve personne.... Je vous avoue que je ne pus me défendre d'un sentiment tout-à-la-fois respectueux et terrible, en visitant les voûtes silencieuses de ce vaste monument, dont je sors enfin pénétré d'horreur et d'effroi. Je m'informe aux environs des causes de la dégradation de ce monastère: on me fait des contes de diables, de revenans qui me font pitié, et je remonte dans ma voiture, le cœur serré et l'ame brisée de douleur. Puisque cette maison n'existe plus, me dis-je, ma fille ne peut s'y renfermer. Elle aura su plutôt que moi, l'abandon où l'on a laissé cette abbaye. Des contes de revenans, aussi effrayans que ceux-ci, volent de bouche en bouche, depuis les vieilles femmes jusqu'aux jeunes filles. Tandis qu'on craint de nous les débiter, à nous autres hommes graves et incrédules, on en fait le plaisir des veillées, la conversation des enfans et des femmes. Clémence aura su que l'abbaye ne pouvait plus lui offrir un port assuré contre la sévérité de son père, et elle aura tourné ses pas d'un autre côté; mais où? de quel côté? grand Dieu!

»Dans cette incertitude, poursuit toujours le baron, et toujours persuadé que ma fille avait choisi pour retraite une maison religieuse, j'ai parcouru, depuis quinze jours, tous les monastères que l'Allemagne peut contenir aux environs de la Bohême seulement; car je ne suis pas assez insensé pour courir, à mon âge, après un enfant qui a bien su se cacher, puisqu'elle a eu le courage de me quitter. Peut-être est-elle encore dans l'Allemagne, peut-être est-elle passée dans quelque pays étranger; voilà ce que j'ignore. Tout ce que je puis vous dire, mon cher Fritz, c'est que je reviens seul, sans elle, privé de mon enfant, de tout ce qui pouvait faire la consolation de ma vieillesse. Ô mon ami! j'ai tout perdu, ma fille, mon fils adoptif, madame Germain!..... Il ne me reste plus ici personne qui puisse me rappeler ces êtres si chers, personne avec qui je puisse causer de l'enfance de Clémence et de Victor, si ce n'est ce bon Valentin, qui les a vus naître. Où est-il? pourquoi ne s'est-il pas offert déjà à mes regards?—Ce pauvre Valentin, monsieur, vous ne le verrez plus; il a quitté le château sans prévenir d'autre personne que votre intendant, à qui il a remis ses comptes et ses clefs.—Quoi! Valentin aussi?... Tout le monde m'abandonne donc? Quelle ingratitude! On me fuit comme un tyran! on veut me laisser là, seul, mourir consumé par la douleur et les regrets! Qu'est devenu Valentin? est-il allé retrouver son maître, avec qui il pouvait correspondre? Cela est possible: oui, c'est cela sans doute, et je ne puis le blâmer; au contraire, je suis charmé que ce fidèle serviteur puisse accompagner Victor quelque part où il soit, le consoler, et lui tenir lieu d'un ami qu'il a perdu en moi.... Mais aussi, pourquoi l'ai-je banni? Ô mon Dieu! l'homme le moins susceptible d'orgueil, de vanité, est donc encore l'esclave et la victime des préjugés!.... J'aurais dû le rendre plus heureux, ce pauvre Victor; j'aurais dû oublier sa naissance pour l'unir à ma fille.... Oublier sa naissance! je frémis!.... Le pouvais-je? Fritz, dites-moi, le pouvais-je? et tous les pères de famille se seraient conduits comme moi; je dirai plus, il n'y en a pas un peut-être qui ait pu montrer tant de patience et tant d'indulgence au fils de son plus cruel ennemi. Ah, Fritz! que vais-je devenir? que vais-je devenir, mon cher Fritz?

»Le baron pleurait, sanglotait; mon père et moi nous fîmes tous nos efforts pour lui offrir quelques motifs de consolation. Il fut sourd à tout, s'enferma chez lui, et passa la nuit entière à verser des larmes. Il passa toute la journée du lendemain à écrire des lettres aux principaux gouverneurs des villes et provinces de l'Allemagne, il leur désignait sa fille, et les conjurait de la faire chercher, de la lui rendre. Quand ses lettres furent parties, le baron parut plus tranquille. Il fit un tour de jardin avec nous; mais dès qu'il apperçut le tombeau de madame Germain, que tu as fait ériger dans un des bosquets, sa douleur s'accrut, et ses larmes redoublèrent. Nous l'arrachâmes de ce lieu de douleur, et nous rentrâmes avec lui.

»Depuis ce temps, mon ami, le chagrin paraît le consumer visiblement. Il est changé à faire compassion, en un mot, c'est un homme qui approche de sa tombe. Nous aurons la douleur de le voir mourir bientôt dans nos bras. Oui, mon pauvre Valentin, il nous le dit tous les jours, et nous n'avons que trop de sujet de craindre ce coup du sort. Oh! Valentin, si jamais tu rencontres Clémence! mon ami, dis-lui, dis-lui qu'elle revienne, qu'elle ne cause point la mort d'un père qui la chérit. Ramène-la plutôt toi-même, Valentin. Elle n'est point ingrate. Son cœur est excellent, si sa tête est légère. Oh! si elle pouvait lire cette lettre, comme elle se repentirait des maux qu'elle cause au plus tendre des pères!... Ce matin encore, il prononçait son nom, celui de Victor... S'il était là, Victor, si sa fille revenait, je ne doute pas, Valentin, que le baron ne soit capable de faire leur bonheur.... Mais adieu, je ne puis plus écrire, mon cœur est trop oppressé! Quelques larmes même coulent de mes yeux, et mouillent cette triste lettre.... que je finis en te donnant mille assurances de mon affection.

Fritz».

Cette lettre qui avait arraché quelques larmes à celui qui l'avait écrite, en faisait couler de plus amères des yeux de nos trois amis, qui tous y étaient cités; Clémence, sur-tout, Clémence sentit son cœur se briser. L'état affligeant de son père, état cruel dont elle s'accusait, faisait son supplice. Ses remords lui dictent bientôt un avis salutaire, le seul qu'elle pût suivre. Viens, Victor, dit-elle à son ami, viens le retrouver, ce vieillard infortuné. Il est, dit-on, capable de nous unir: il nous unira; oui, il nous unira! Un heureux pressentiment me l'assure.—Clémence, répond Victor, en hésitant, penses-tu bien?... Je ne pense plus qu'au malheur de causer la mort de mon père. Je ne le puis, je ne le puis.....—Clémence, je le chéris autant que toi; mais peux-tu espérer qu'il consente...—J'en suis certaine: Je lui dirai: Mon père, me voilà, soumise et repentante. Je vous ramène Victor, dont l'existence est attachée à la mienne. Le voici près de vous, mon père! unissez-nous, unissez-nous, ou nous mourons tous deux de désespoir à vos pieds... Penses-tu, Victor, qu'après une épreuve aussi douloureuse, après s'être vu privé de sa fille depuis près d'un mois; penses-tu, te dis-je, qu'il aura la cruauté de nous laisser mourir de douleur à ses pieds? Je te jure que je ne m'en relèverai pas qu'il n'ait consenti à notre bonheur. Ô Victor! partons, partons, il n'y a pas un moment à perdre, si nous voulons retrouver ce malheureux père, qu'un moment peut plonger dans la tombe.

Victor entraîné par la touchante éloquence de son amie, cède enfin à ses instances, après avoir résisté quelques instans; mais comme Victor unit la prudence à la reconnaissance, il pense qu'il est à propos de faire écrire de nouveau à Fritz par Valentin, et d'attendre sa réponse pour reprendre la route du château. Valentin, ajoute-t-il, écrira à Fritz qu'il a rejoint Clémence, que Victor n'est pas éloigné non plus; mais que Clémence, avant de se hasarder à reparaître devant un père irrité, le conjure de consentir à son bonheur, et de lui pardonner. Il faut pour ainsi dire, mettre le retour de Clémence à la condition de notre hymen; sinon Clémence, qui est prête à échapper à Valentin, s'éloignera de nouveau, et jamais on ne la reverra. Je ne veux pas que cela soit présenté d'une manière aussi dure que je le propose; mais il faut faire entendre adroitement que notre hymen serait un motif bien puissant pour ramener Clémence à la maison paternelle. Vous m'entendez, mes amis, mieux que je ne puis m'exprimer dans le trouble qui m'agite; et je vais dicter à Valentin la lettre telle que je conçois qu'elle doit être.

Valentin prit une plume, du papier, et Victor lui dicta la lettre suivante destinée à Fritz:

«Je n'ai que le temps de vous écrire très-peu de lignes, monsieur: j'ai découvert l'asyle de Clémence; mais l'homme puissant qui la protége et dont elle s'est fait un appui par l'intérêt qu'elle inspire à tout le monde, est capable de la soustraire à toutes les recherches, à tous les regards, si le plan que lui-même m'a chargé de vous proposer, ne réussit pas. Il pense, cet homme puissant, que monsieur le baron ne doit pas s'opposer plus long-temps à l'hymen de Victor et de Clémence, si toutefois on parvient à retrouver Victor un jour. Il serait fâché, dit-il, de la rendre à son père, pour la voir toujours malheureuse; ce sont ses expressions. J'ai lu votre lettre à ma jeune maîtresse, qui fondait en larmes: elle voulait partir sur-le-champ, aller se jeter aux pieds de son père, implorer son pardon; mais son protecteur l'a retenue; c'est lui qui s'oppose aux élans du repentir et du remords. Voyez, monsieur Fritz, ce que vous pouvez me mander à ce sujet. Indiquez-moi la conduite que je dois tenir, et sur-tout que votre réponse soit prompte; car le protecteur de Clémence est sur le point de l'emmener en France, sa patrie. Je suis, &c.

Valentin».

Dans cette lettre, Valentin ne disait point que Victor fût retrouvé; cela eût donné un air d'intelligence aux deux amans: il valait mieux en effet sonder les dispositions du baron: et, si le lecteur a pensé que Victor faisait un mensonge, en citant un Français protecteur de Clémence, il l'accuse à tort d'une bassesse indigne de sa probité. Je vais le désabuser.

Depuis quelques jours il était descendu à l'auberge de l'épée couronnée un respectable vieillard français qui paraissait riche et bien né. Berthe, qui était à l'affût de tous les voyageurs, avait découvert que c'était un riche seigneur, et qu'il s'appelait le baron d'Ermancé. La bonne femme, bavarde et curieuse à l'excès, avait d'abord lié conversation avec le vieux baron; puis elle l'avait engagé à parcourir son clos. M. d'Ermancé, homme bon et familier, avait vu Victor, Clémence, et s'était singulièrement intéressé à ces deux jeunes gens. Il avait demandé à Berthe ce qu'étaient ces deux Allemands: Berthe, qui ne pouvait jamais parler sans faire des histoires, et ne voulait pas d'ailleurs compromettre ses hôtes en dévoilant leurs malheurs, avait fait à M. d'Ermancé le roman suivant. Le jeune homme est bien né. On l'appelle Victor de Walfein: il est devenu amoureux de la jeune personne, qui est la fille d'un des plus puissans seigneurs de l'Allemagne. Le jeune homme l'a enlevée; ils se sont mariés depuis secrètement, et Victor voyage pour soustraire sa jeune épouse aux recherches de son père à elle, qui la poursuit par-tout. M. d'Ermancé qui ne connaissait point l'empire des préjugés quand ils peuvent gêner l'amour, s'intéressa vivement à nos deux amans, et leur promit même ses secours, son appui, sa protection, si jamais le malheur les forçait à recourir à lui. Berthe avait mis Victor et Clémence au fait du conte qu'elle avait débité à M. d'Ermancé. Les deux amans lui en avaient fait d'abord quelques reproches, mais bientôt ils sentirent qu'il était bien plus décent pour Clémence qu'elle passât pour la femme de Victor, et ils se donnèrent pour époux à M. d'Ermancé, qui leur voua la plus tendre amitié. Tous les soirs ce vieillard venait lire ou causer avec eux. Il paraissait voyager pour son agrément, et n'étant point pressé de quitter ce village, il profitait du séjour que Victor et Clémence y faisaient, pour jouir de leur société. C'est M. d'Ermancé que Victor avait en vue en dictant la lettre de Valentin: Victor était ce protecteur de Clémence; et Victor ne doutait point que s'ils en priaient le vieillard, il ne se fît un vrai plaisir de les mener en France, où il se rendait. Victor n'avait donc point imaginé de mensonge bas et indigne de lui: il était toujours tranquille avec sa conscience.