WeRead Powered by ReaderPub
Vie de Jésus cover

Vie de Jésus

Chapter 16: FOOTNOTES:
Open in WeRead

About This Book

Using a rigorous historical-critical approach, the author reconstructs the life and teaching of Jesus within contemporary Judaic and Hellenistic contexts, evaluates the principal sources (evangelical writings, Josephus, Philo, and the Talmud), and distinguishes probable facts from later legend. The account follows the public ministry, moral instruction, and reported death attributed to the figure, and describes how immediate followers and succeeding generations fashioned doctrines and institutions. The work also outlines a larger plan to examine the apostles, the movement's formative decades and expansion, and supplies extensive notes directing readers to primary texts and scholarly debates.

FOOTNOTES:

[270] Luc, I, 5; passage de l'évangile des Ébionim, conservé par Épiphane (Adv. hær., XXX, 13).

[271] Luc, I, 39. On a proposé, non sans vraisemblance, de voir dans «la ville de Juda» nommée en cet endroit de Luc la ville de Jutta (Josué, XV, 55; XXI, 16). Robinson (Biblical Researches, I, 494; II, 206) a retrouvé cette Jutta portant encore le même nom, à deux petites heures au sud d'Hébron.

[272] Luc, I, 15.

[273] Luc, I, 80.

[274] Matth., III, 4; Marc, I, 6; fragm. de l'évang. des Ébionim, dans Épiph., Adv. hær., XXX, 43.

[275] Malachie, III, 23-24 (IV, 5-6 selon la Vulg.); Ecclésiastique, XLVIII, 10; Matth., XVI, 14; XVII, 40 et suiv.; Marc, VI, 15; VIII, 28; IX, 10 et suiv.; Luc, IX, 8, 19; Jean, I, 21, 25.

[276] Le féroce Abdallah, pacha de Saint-Jean-d'Acre, pensa mourir de frayeur pour l'avoir vu en rêve, dressé debout sur sa montagne. Dans les tableaux des églises chrétiennes, on le voit entouré de têtes coupées; les musulmans ont peur de lui.

[277] Ascension d'haie, n, 9-44.

[278] Luc, I, 47.

[279] Pline, Hist. nat., V, 17; Epiph., Adv. hær., XIX, 1 et 2.

[280] Josèphe, Vita, 2.

[281] Précepteurs spirituels.

[282] J'ai développé ce point ailleurs (Hist. génér. des langues sémitiques, III, IV, 1; Journ. Asiat., février-mars 1856).

[283] Le verbe araméen seba, origine du nom des Sabiens, est synonyme de βαπτιζω.

[284] J'ai traité de ceci plus au long dans le Journal Asiatique, nov.-déc. 1853 et août-sept. 1855. Il est remarquable que les Elchasaïtes, secte sabienne ou baptiste, habitaient le même pays, que les Esséniens (le bord oriental de la mer Morte) et furent confondus avec eux (Épiph., Adv. hær., XIX, I, 2, 4; XXX, 46, 47; un, 4 et 2; Philosophumena, IX, iii, 15 et 46; X, xx, 29).

[285] Voir les notices d'Épiphane sur les Esséniens, les Héméro-baptistes, les Nazaréens, les Ossènes, les Nazoréens, les Ébionites, les Sampséens (Adv. hær., liv. I et II), et celles de l'auteur des Philosophumena sur les Elchasaïtes (liv. IX et X).

[286] Epiph., Adv. hær., XIX, XXX, LIII.

[287] Marc, VII, 4; Jos., Ant., XVIII, v, 2; Justin, Dial. cum Tryph., 17, 29, 80; Epiph., Adv. hær., XVII.

[288] Jos., B. J., II, viii, 5, 7, 9, 13.

[289] Mischna, Pesachim, VIII, 8; Talmud de Babylone, Jebamoth, 46 b; Kerithuth, 9 a; Aboda Zara, 57 a; Masséket Gérim (édit. Kirchheim, 1851), p. 38-40.

[290] Matth., III, 1; Marc, I, 4.

[291] Luc, III, 3.

[292] Jean, I, 28; III, 26. Tous les manuscrits portent Béthanie; mais, comme on ne connaît pas de Béthanie en ces parages, Origène (Comment, in Joann., VI, 24) a proposé de substituer Béthabara, et sa correction a été assez généralement acceptée. Les deux mots ont, du reste, des significations analogues et semblent indiquer un endroit où il y avait un bac pour passer la rivière.

[293] Ænon est le pluriel chaldéen Ænawan, «fontaines.»

[294] Jean, III, 23. La situation de cette localité est douteuse. La circonstance relevée par l'évangéliste ferait croire qu'elle n'était pas très-voisine du Jourdain. Cependant les synoptiques sont constants pour placer toute la scène des baptêmes de Jean sur le bord de ce fleuve (Matth., III, 6; Marc, I, 5; Luc, III; 3). Le rapprochement des versets 22 et 23 du chapitre ni de Jean, et des versets 3 et 4 du chapitre IV du même évangile, porterait d'ailleurs à croire que Salim était en Judée, et par conséquent dans l'oasis de Jéricho, près de l'embouchure du Jourdain, puisqu'on trouverait difficilement, dans le reste de la tribu de Juda, un seul bassin naturel qui puisse prêter à la totale immersion d'une personne. Saint Jérôme veut placer Salim beaucoup plus au nord, près de Beth-Schéan ou Scythopolis. Mais Robinson (Bibl. Res., III, 333) n'a pu rien trouver sur les lieux qui justifiât cette allégation.

[295] Marc, I, 5; Josèphe, Ant., XVIII, v, 2.

[296] Matth., XIV, 5; XXI, 26.

[297] Matth., XI, 14; Marc, VI, 15; Jean, I, 21.

[298] Matth., XIV, 2; Luc, IX, 8.

[299] V. ci-dessus, note 275.

[300] Luc, III, 45 et suiv.; Jean, I, 20.

[301] Matth., XXI, 25 et suiv.; Luc, VII, 30.

[302] Matth., loc. cit.

[303] Matth., III, 2.

[304] Matth., III, 7.

[305] Luc, III, 11-14; Josèphe, Ant., XVIII, v, 2.

[306] Matth., XXI, 32; Luc, III, 12-14.

[307] Matth., III, 9.

[308] Matth., III, 7; Luc, III, 7.

[309] Ant., XVIII, v, 2. Il faut observer que, quand Josèphe expose les doctrines secrètes et plus ou moins séditieuses de ses compatriotes, il efface tout ce qui a trait aux croyances messianiques, et répand sur ces doctrines, pour ne pas faire ombrage aux Romains, un vernis de banalité, qui fait ressembler tous les chefs de sectes juives à des professeurs de morale ou à des stoïciens.

[310] Matth., IX, 14.

[311] Luc, III, 11.

[312] Matth., ni, 13 et suiv.; Marc, I, 9 et suiv.; Luc, m, 21 et suiv.; Jean, I, 29 et suiv.; m, 22 et suiv. Les synoptiques font venir Jésus vers Jean, avant qu'il eût joué de rôle public. Mais s'il est vrai, comme ils le disent, que Jean reconnut tout d'abord Jésus et lui fît grand accueil, il faut supposer que Jésus était déjà un maître assez renommé. Le quatrième évangéliste amène deux fois Jésus vers Jean, une première fois encore obscur, une deuxième fois avec une troupe de disciples. Sans toucher ici la question des itinéraires précis de Jésus (question insoluble vu les contradictions des documents et le peu de souci qu'eurent les évangélistes d'être exacts en pareille matière), sans nier que Jésus ait pu faire un voyage auprès de Jean au temps où il n'avait pas encore de notoriété, nous adoptons la donnée fournie par le quatrième évangile (m. 22 et suiv.), à savoir que Jésus, avant de se mettre à baptiser comme Jean, avait une école formée. Il faut se rappeler, du reste, que les premières pages du quatrième évangile sont des notes mises bout à bout, sans ordre chronologique rigoureux.

[313] Luc, I, bien que tous les détails du récit, notamment ce qui concerne la parenté de Jean avec Jésus, soient légendaires.

[314] Jean, III, 22-26; IV, 1-2. La parenthèse du verset 2 paraît être une glose ajoutée, ou peut-être un scrupule tardif de Jean se corrigeant lui-même.

[315] Jean, III, 26; IV, 1.

[316] Matth., III, 2; IV, 17.

[317] Matth., III, 7; XII, 34; XXIII, 33.

[318] Matth., XI, 2-13.

[319] Matth., XIV, 42.

[320] Luc, III, 19.

[321] Jos., Ant., XVIII, v, 2.

[322] Jos., Ant., XVIII, v, 4.

[323] Matthieu (XIV, 3, dans le texte grec) et Marc (VI, 17) veulent que ce soit Philippe; mais c'est là certainement une inadvertance (voir Josèphe, Ant., XVIII, v, 1 et 4). La femme de Philippe était Salomé, fille d'Hérodiade.

[324] Jos., Ant., XVII, IV, 2.

[325] Jos., Ant., XVIII, vu, 1, 2; B.J.. II, ix, 6.

[326] Jos., Ant., XVIII, v, 1.

[327] Cette forme se trouve dans le Talmud de Jérusalem (Schebiit, IX, 2) et dans les Targums de Jonathan et de Jérusalem (Nombres, XXII, 35).

[328] Aujourd'hui Mkaur, dans le ouadi Zerka Maïn. Cet endroit n'a pas été visité depuis Seetzen.

[329] Josèphe, De bell. Jud., VII, vi, 1 et suiv.

[330] Jos., Ant., XVIII, v, 1.

[331] Lévitique, XVIII, 16.

[332] Jos., Ant., XV, vii, 10.

[333] Matth., XIV, 4; Marc, VI, 18; Luc, III, 19.

[334] Jos., Ant., XVIII, v, 2.

[335] Matth., XIV, 5.

[336] Marc, VI, 20. Je lis ηπορει, et non εποιει

.


CHAPITRE VII

DÉVELOPPEMENT DES IDÉES DE JÉSUS SUR LE ROYAUME DE DIEU.

Jusqu'à l'arrestation de Jean, que nous plaçons par approximation dans l'été de l'an 29, Jésus ne quitta pas les environs de la mer Morte et du Jourdain. Le séjour au désert de Judée était généralement considéré comme la préparation des grandes choses, comme une sorte de «retraite» avant les actes publics. Jésus s'y soumit à l'exemple des autres et passa quarante jours sans autre compagnie que les bêtes sauvages, pratiquant un jeûne rigoureux. L'imagination des disciples s'exerça beaucoup sur ce séjour. Le désert était, dans les croyances populaires, la demeure des démons[337]. Il existe au monde peu de régions plus désolées, plus abandonnées de Dieu, plus fermées à la vie que la pente rocailleuse qui forme le bord occidental de la mer Morte. On crut que pendant le temps qu'il passa dans cet affreux pays, il avait traversé de terribles épreuves, que Satan l'avait effrayé de ses illusions ou bercé de séduisantes promesses, qu'ensuite les anges pour le récompenser de sa victoire étaient venus le servir[338].

Ce fut probablement en sortant du désert que Jésus apprit l'arrestation de Jean-Baptiste. Il n'avait plus de raisons désormais de prolonger son séjour dans un pays qui lui était à demi étranger. Peut-être craignait-il aussi d'être enveloppé dans les sévérités qu'on déployait à l'égard de Jean, et ne voulait-il pas s'exposer, en un temps où, vu le peu de célébrité qu'il avait, sa mort ne pouvait servir en rien au progrès de ses idées. Il regagna la Galilée[339], sa vraie patrie, mûri par une importante expérience et ayant puisé dans le contact avec un grand homme, fort différent de lui, le sentiment de sa propre originalité.

En somme, l'influence de Jean avait été plus fâcheuse qu'utile à Jésus. Elle fut un arrêt dans son développement; tout porte à croire qu'il avait, quand il descendit vers le Jourdain, des idées supérieures à celles de Jean, et que ce fut par une sorte de concession qu'il inclina un moment vers le baptisme. Peut-être si le baptiste, à l'autorité duquel il lui aurait été difficile de se soustraire, fût resté libre, n'eût-il pas su rejeter le joug des rites et des pratiques extérieures, et alors sans doute il fût resté un sectaire juif inconnu; car le monde n'eût pas abandonné des pratiques pour d'autres. C'est par l'attrait d'une religion dégagée de toute forme extérieure que le christianisme a séduit les âmes élevées. Le baptiste une fois emprisonné, son école fut fort amoindrie, et Jésus se trouva rendu à son propre mouvement. La seule chose qu'il dut à Jean, ce furent en quelque sorte des leçons de prédication et d'action populaire. Dès ce moment, en effet, il prêche avec beaucoup plus de force et s'impose à la foule avec autorité[340].

Il semble aussi que son séjour près de Jean, moins par l'action du baptiste que par la marche naturelle de sa propre pensée, mûrit beaucoup ses idées sur «le royaume du ciel.» Son mot d'ordre désormais, c'est la «bonne nouvelle,» l'annonce que le règne de Dieu est proche[341]. Jésus ne sera plus seulement un délicieux moraliste, aspirant à, renfermer en quelques aphorismes vifs et courts des leçons sublimes; c'est le révolutionnaire transcendant, qui essaye de renouveler le monde par ses bases mêmes et de fonder sur terre l'idéal qu'il a conçu. «Attendre le royaume de Dieu» sera synonyme d'être disciple de Jésus[342]. Ce mot de «royaume de Dieu» ou de «royaume du ciel,» ainsi que nous l'avons déjà dit[343], était depuis longtemps familier aux Juifs. Mais Jésus lui donnait un sens moral, une portée sociale que l'auteur même du Livre de Daniel, dans son enthousiasme apocalyptique avait à peine osé entrevoir.

Dans le monde tel qu'il est, c'est le mal qui règne. Satan est le «roi de ce monde[344],» et tout lui obéit. Les rois tuent les prophètes. Les prêtres et les docteurs ne font pas ce qu'ils ordonnent aux autres de faire. Les justes sont persécutés, et l'unique partage des bons est de pleurer. Le «monde» est de la sorte l'ennemi de Dieu et de ses saints[345]; mais Dieu se réveillera et vengera ses saints. Le jour est proche; car l'abomination est à son comble. Le règne du bien aura son tour.

L'avénement de ce règne du bien sera une grande révolution subite. Le monde semblera renversé; l'état actuel étant mauvais, pour se représenter l'avenir, il suffit de concevoir à peu près le contraire de ce qui existe. Les premiers seront les derniers[346]. Un ordre nouveau gouvernera l'humanité. Maintenant le bien et le mal sont mêlés comme l'ivraie et le bon grain dans un champ. Le maître les laisse croître ensemble; mais l'heure de la séparation violente arrivera[347]. Le royaume de Dieu sera comme un grand coup de filet, qui amène du bon et du mauvais poisson; on met le bon dans des jarres, et on se débarrasse du reste[348]. Le germe de cette grande révolution sera d'abord méconnaissable. Il sera comme le grain de sénevé, qui est la plus petite des semences, mais qui, jeté en terre, devient un arbre sous le feuillage duquel les oiseaux viennent se reposer[349]; ou bien il sera comme le levain qui, déposé dans la pâte, la fait fermenter tout entière[350]. Une série de paraboles, souvent obscures, était destinée à exprimer les surprises de cet avénement soudain, ses apparentes injustices, son caractère inévitable et définitif[351].

Qui établira ce règne de Dieu? Rappelons-nous que la première pensée de Jésus, pensée tellement profonde chez lui qu'elle n'eut probablement pas d'origine et tenait aux racines mêmes de son être, fut qu'il était le fils de Dieu, l'intime de son Père, l'exécuteur de ses volontés. La réponse de Jésus à une telle question ne pouvait donc être douteuse. La persuasion qu'il ferait régner Dieu s'empara de son esprit d'une manière absolue. Il s'envisagea comme l'universel réformateur. Le ciel, la terre, la nature tout entière, la folie, la maladie et la mort ne sont que des instruments pour lui. Dans son accès de volonté, héroïque, il se croit tout-puissant. Si la terre ne se prête pas à cette transformation suprême, la terre sera broyée, purifiée par la flamme et le souffle de Dieu. Un ciel nouveau sera créé, et le monde entier sera peuplé d'anges de Dieu[352].

Une révolution radicale[353], embrassant jusqu'à la nature elle-même, telle fut donc la pensée fondamentale de Jésus. Dès lors, sans doute, il avait renoncé à la politique; l'exemple de Juda le Gaulonite lui avait montré l'inutilité des séditions populaires. Jamais il ne songea à se révolter contre les Romains et les tétrarques. Le principe effréné et anarchique du Gaulonite n'était pas le sien. Sa soumission aux pouvoirs établis, dérisoire au fond, était complète dans la forme. Il payait le tribut à César pour ne pas scandaliser. La liberté et le droit ne sont pas de ce monde; pourquoi troubler sa vie par de vaines susceptibilités? Méprisant la terre, convaincu que le monde présent ne mérite pas qu'on s'en soucie, il se réfugiait dans son royaume idéal; il fondait cette grande doctrine du dédain transcendant[354], vraie doctrine de la liberté des âmes, qui seule donne la paix. Mais il n'avait pas dit encore: «Mon royaume n'est pas de ce monde.» Bien des ténèbres se mêlaient à ses vues les plus droites. Parfois des tentations étranges traversaient son esprit. Dans le désert de Judée, Satan lui avait proposé les royaumes de la terre. Ne connaissant pas la force de l'empire romain, il pouvait, avec le fond d'enthousiasme qu'il y avait en Judée et qui aboutit bientôt après à une si terrible résistance militaire, il pouvait, dis-je, espérer de fonder un royaume par l'audace et le nombre de ses partisans. Plusieurs fois peut-être se posa pour lui la question suprême: Le royaume de Dieu se réalisera-t-il par la force ou par la douceur, par la révolte ou par la patience? Un jour, dit-on, les simples gens de Galilée voulurent l'enlever et le faire roi[355]. Jésus s'enfuit dans la montagne et y resta quelque temps seul. Sa belle nature le préserva de l'erreur qui eût fait de lui un agitateur ou un chef de rebelles, un Theudas ou un Barkokeba.

La révolution qu'il voulut faire fut toujours une révolution morale; mais il n'en était pas encore arrivé à se fier pour l'exécution aux anges et à la trompette finale. C'est sur les hommes et par les hommes eux-mêmes qu'il voulait agir. Un visionnaire qui n'aurait eu d'autre idée que la proximité du jugement dernier n'eût pas eu ce soin pour l'amélioration de l'homme, et n'eût pas fondé le plus bel enseignement moral que l'humanité ait reçu. Beaucoup de vague restait sans doute dans sa pensée, et un noble sentiment, bien plus qu'un dessein arrêté, le poussait à l'œuvre sublime qui s'est réalisée par lui, bien que d'une manière fort différente de celle qu'il imaginait.

C'est bien le royaume de Dieu, en effet, je veux dire le royaume de l'esprit, qu'il fondait, et si Jésus, du sein de son Père, voit son œuvre fructifier dans l'histoire, il peut bien dire avec vérité: Voilà ce que j'ai voulu. Ce que Jésus a fondé, ce qui restera éternellement de lui, abstraction faite des imperfections qui se mêlent à toute chose réalisée par l'humanité, c'est la doctrine de la liberté des âmes. Déjà la Grèce avait eu sur ce sujet de belles pensées[356]. Plusieurs stoïciens avaient trouvé moyen d'être libres sous un tyran. Mais, en général, le monde ancien s'était figuré la liberté comme attachée à, certaines formes politiques; les libéraux s'étaient appelés Harmodius et Aristogiton, Brutus et Cassius. Le chrétien véritable est bien plus dégagé de toute chaîne; il est ici-bas un exilé; que lui importe le maître passager de cette terre, qui n'est pas sa patrie? La liberté pour lui, c'est la vérité[357]. Jésus ne savait pas assez l'histoire pour comprendre combien une telle doctrine venait juste à son point, au moment où finissait la liberté républicaine et où les petites constitutions municipales de l'antiquité expiraient dans l'unité de l'empire romain. Mais son bon sens admirable et l'instinct vraiment prophétique qu'il avait de sa mission le guidèrent ici avec une merveilleuse sûreté. Par ce mot: «Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu,» il a créé quelque chose d'étranger à la politique, un refuge pour les âmes au milieu de l'empire de la force brutale. Assurément, une telle doctrine avait ses dangers. Établir en principe que le signe pour reconnaître le pouvoir légitime est de regarder la monnaie, proclamer que l'homme parfait paye l'impôt par dédain et sans discuter, c'était détruire la république à la façon ancienne et favoriser toutes les tyrannies. Le christianisme, en ce sens, a beaucoup contribué à affaiblir le sentiment des devoirs du citoyen et à livrer le monde au pouvoir absolu des faits accomplis. Mais, en constituant une immense association libre, qui, durant trois cents ans, sut se passer de politique, le christianisme compensa amplement le tort qu'il a fait aux vertus civiques. Le pouvoir de l'État a été borné aux choses de la terre; l'esprit a été affranchi, ou du moins le faisceau terrible de l'omnipotence romaine a été brisé pour jamais.

L'homme surtout préoccupé des devoirs de la vie publique ne pardonne pas aux autres de mettre quelque chose au-dessus de ses querelles de parti. Il blâme surtout ceux qui subordonnent aux questions sociales les questions politiques et professent pour celles-ci une sorte d'indifférence. Il a raison en un sens, car toute direction exclusive est préjudiciable au bon gouvernement des choses humaines. Mais quel progrès les partis ont-ils fait faire à la moralité générale de notre espèce? Si Jésus, au lieu de fonder son royaume céleste, était parti pour Rome, s'était usé à conspirer contre Tibère, ou à regretter Germanicus, que serait devenu le monde? Républicain austère, patriote zélé, il n'eût pas arrêté le grand courant des affaires de son siècle, tandis qu'en déclarant la politique insignifiante, il a révélé au monde cette vérité que la patrie n'est pas tout, et que l'homme est antérieur et supérieur au citoyen.

Nos principes de science positive sont blessés de la part de rêves que renfermait le programme de Jésus. Nous savons l'histoire de la terre; les révolutions cosmiques du genre de celle qu'attendait Jésus ne se produisent que par des causes géologiques ou astronomiques, dont on n'a jamais constaté le lien avec les choses morales. Mais, pour être juste envers les grands créateurs, il ne faut pas s'arrêter aux préjugés qu'ils ont pu partager. Colomb a découvert l'Amérique en partant d'idées fort erronées; Newton croyait sa folle explication de l'Apocalypse aussi certaine que son système du monde. Mettra-t-on tel homme médiocre de notre temps au-dessus d'un François d'Assise, d'un saint Bernard, d'une Jeanne d'Arc, d'un Luther, parce qu'il est exempt des erreurs que ces derniers ont professées? Voudrait-on mesurer les hommes à la rectitude de leurs idées en physique et à la connaissance plus ou moins exacte qu'ils possèdent du vrai système du monde? Comprenons mieux la position de Jésus et ce qui fit sa force. Le déisme du XVIIIe siècle et un certain protestantisme nous ont habitués à ne considérer le fondateur de la foi chrétienne que comme un grand moraliste, un bienfaiteur de l'humanité. Nous ne voyons plus dans l'Évangile que de bonnes maximes; nous jetons un voile prudent sur l'étrange état intellectuel où il est né. Il y a des personnes qui regrettent aussi que la Révolution française soit sortie plus d'une fois des principes et qu'elle n'ait pas été faite par des hommes sages et modérés. N'imposons pas nos petits programmes de bourgeois sensés à ces mouvements extraordinaires si fort au-dessus de notre taille. Continuons d'admirer la «morale de l'Évangile;» supprimons dans nos instructions religieuses la chimère qui en fut l'âme; mais ne croyons pas qu'avec les simples idées de bonheur ou de moralité individuelle on remue le monde. L'idée de Jésus fut bien plus profonde; ce fut l'idée la plus révolutionnaire qui soit jamais éclose dans un cerveau humain; elle doit être prise dans son ensemble, et non avec ces suppressions timides qui en retranchent justement ce qui l'a rendue efficace pour la régénération de l'humanité.

Au fond, l'idéal est toujours une utopie. Quand nous voulons aujourd'hui représenter le Christ de la conscience moderne, le consolateur, le juge des temps nouveaux, que faisons-nous? Ce que fit Jésus lui-même il y a 1830 ans. Nous supposons les conditions du monde réel tout autres qu'elles ne sont; nous représentons un libérateur moral brisant sans armes les fers du nègre, améliorant la condition du prolétaire, délivrant les nations opprimées. Nous oublions que cela suppose le monde renversé, le climat de la Virginie et celui du Congo modifiés, le sang et la race de millions d'hommes changés, nos complications sociales ramenées à une simplicité chimérique, les stratifications politiques de l'Europe dérangées de leur ordre naturel. La «réforme de toutes choses[358]» voulue par Jésus n'était pas plus difficile. Cette terre nouvelle, ce ciel nouveau, cette Jérusalem nouvelle qui descend du ciel, ce cri: «Voilà que je refais tout à neuf[359]!» sont les traits communs des réformateurs. Toujours le contraste de l'idéal avec la triste réalité produira dans l'humanité ces révoltes contre la froide raison que les esprits médiocres taxent de folie, jusqu'au jour où elles triomphent et où ceux qui les ont combattues sont les premiers à en reconnaître la haute raison.

Qu'il y eût une contradiction entre la croyance d'une fin prochaine du monde et la morale habituelle de Jésus, conçue en vue d'un état stable de l'humanité, assez analogue à celui qui existe en effet, c'est ce qu'on n'essayera pas de nier[360]. Ce fut justement cette contradiction qui assura la fortune de son œuvre. Le millénaire seul n'aurait rien fait de durable; le moraliste seul n'aurait rien fait de puissant. Le millénarisme donna l'impulsion, la morale assura l'avenir. Par là, le christianisme réunit les deux conditions des grands succès en ce monde, un point de départ révolutionnaire et la possibilité de vivre. Tout ce qui est fait pour réussir doit répondre à ces deux besoins; car le monde veut à la fois changer et durer. Jésus, en même temps qu'il annonçait un bouleversement sans égal dans les choses humaines, proclamait les principes sur lesquels la société repose depuis dix-huit cents ans.

Ce qui distingue, en effet, Jésus des agitateurs de son temps et de ceux de tous les siècles, c'est son parfait idéalisme. Jésus, à quelques égards, est un anarchiste, car il n'a aucune idée du gouvernement civil. Ce gouvernement lui semble purement et simplement un abus. Il en parle en termes vagues et à la façon d'une personne du peuple qui n'a aucune idée de politique. Tout magistrat lui paraît un ennemi naturel des hommes de Dieu; il annonce à ses disciples des démêlés avec la police, sans songer un moment qu'il y ait là matière à rougir[361]. Mais jamais la tentative de se substituer aux puissants et aux riches ne se montre chez lui. Il veut anéantir la richesse et le pouvoir, mais non s'en emparer. Il prédit à ses disciples des persécutions et des supplices[362]; mais pas une seule fois la pensée d'une résistance armée ne se laisse entrevoir. L'idée qu'on est tout-puissant par la souffrance et la résignation, qu'on triomphe de la force par la pureté du cœur, est bien une idée propre de Jésus. Jésus n'est pas un spiritualiste; car tout aboutit pour lui à une réalisation palpable; il n'a pas la moindre notion d'une âme séparée du corps. Mais c'est un idéaliste accompli, la matière n'étant pour lui que le signe de l'idée, et le réel l'expression vivante de ce qui ne paraît pas.

A qui s'adresser, sur qui compter pour fonder le règne de Dieu? La pensée de Jésus en ceci n'hésita jamais. Ce qui est haut pour les hommes est en abomination aux yeux de Dieu[363]. Les fondateurs du royaume de Dieu seront les simples. Pas de riches, pas de docteurs, pas de prêtres; des femmes, des hommes du peuple, des humbles, des petits[364]. Le grand signe du Messie, c'est «la bonne nouvelle annoncée aux pauvres[365].» La nature idyllique et douce de Jésus reprenait ici le dessus. Une immense révolution sociale, où les rangs seront intervertis, où tout ce qui est officiel en ce monde sera humilié, voilà son rêve. Le monde ne le croira pas; le monde le tuera. Mais ses disciples ne seront pas du monde[366]. Ils seront un petit troupeau d'humbles et de simples, qui vaincra par son humilité même. Le sentiment qui a fait de «mondain» l'antithèse de «chrétien» a, dans les pensées du maître, sa pleine justification[367].


NOTES:

[337] Tobie VIII, 3; Luc, XI, 24.

[338] Matth., IV, 1 et suiv.; Marc, I, 12-13; Luc, IV, 1 et suiv. Certes, l'analogie frappante que ces récits offrent avec des légendes analogues du Vendidad (farg. XIX) et du Lalitavistara (ch. XVII, XVIII, XXI) porterait à n'y voir qu'un mythe. Mais le récit maigre et concis de Marc, qui représente ici évidemment la rédaction primitive, suppose un fait réel, qui plus tard a fourni le thème de développements légendaires.

[339] Matth., IV, 12; Marc, I, 14; Luc, IV, 14; Jean, IV, 3.

[340] Matth., VII, 29; Marc, I, 22; Luc, IV, 32.

[341] Marc, I,14-15.

[342] Marc, XV, 43.

[343] Voir ci-dessus, p. 78-79.

[344] Jean, XII, 31; XIV, 30; XVI, 14. Comp. II Cor., IV, 4; Ephes., VI, 2.

[345] Jean, I, 10; VII, 7; XIV, 17, 22, 27; XV, 18 et suiv.; XVI, 8, 20, 33; XVII, 9, 14, 16, 25. Cette nuance du mot «monde» est surtout caractérisée dans les écrits de Paul et de Jean.

[346] Matth., XIX, 30; XX, 16; Marc, X, 31; Luc, XIII, 30.

[347] Matth., XIII, 24 et suiv.

[348] Matth., XIII, 47 et suiv.

[349] Matth., XIII, 31 et suiv.; Marc, IV, 31 et suiv.; Luc, XIII, 19 et suiv.

[350] Matth., XIII, 33; Luc, XIII, 21.

[351] Matth., XIII entier; XVIII, 23 et suiv.; XX, 1 et suiv.; Luc, XIII, 18 et suiv.

[352] Matth., XXII, 30.

[353] Απικαταστασις παντων. Act., III, 21

[354] Matth., XVII, 23-26; XXII, 16-22.

[355] Jean, VI, 15.

[356] V. Stobée, Florilegium, ch. LXII, LXXVII, LXXXVI et suiv.

[357] Jean, VIII, 32 et suiv.

[358] Act., III, 21.

[359] Apocal., XXI, 1, 2, 5.

[360] Les sectes millénaires de l'Angleterre présentent le même contraste, je veux dire la croyance à une prochaine fin du monde, et néanmoins beaucoup de bon sens dans la pratique de la vie, une entente extraordinaire des affaires commerciales et de l'industrie.

[361] Matth., X, 47-48; Luc, XII, 41.

[362] Matth., V, 10 et suiv.; X entier; Luc, VI, 22 et suiv.; Jean, XV, 18 et suiv.; XVI, 2 et suiv., 20, 33; XVII, 14.

[363] Luc, XVI, 15.

[364] Matth., V, 3, 10; XVIII, 3; XIX, 14, 23-24; XXI, 3',; XXII, 2 et suiv.; Marc, X, 14-15, 23-25; Luc, IV, 18 et suiv.; VI, 20; XVIII, 16-17, 24-25.

[365] Matth., XI, 5.

[366] Jean, XV, 19; XVII, 14, 16.

[367] Voir surtout le chapitre XVII de saint Jean, exprimant, sinon un discours réel tenu par Jésus, du moins un sentiment qui était très-profond chez ses disciples et qui sûrement venait de lui.


CHAPITRE VIII.

JÉSUS A CAPHARNAHUM.

Obsédé d'une idée de plus en plus impérieuse et exclusive, Jésus marchera désormais avec une sorte d'impassibilité fatale dans la voie que lui avaient tracée son étonnant génie et les circonstances extraordinaires où il vivait. Jusque-là il n'avait fait que communiquer ses pensées à quelques personnes secrètement attirées vers lui; désormais son enseignement devient public et suivi. Il avait à peu près trente ans[368]. Le petit groupe d'auditeurs qui l'avait accompagné près de Jean-Baptiste s'était grossi sans doute, et peut-être quelques disciples de Jean s'étaient-ils joints à lui[369]. C'est avec ce premier noyau d'Église qu'il annonce hardiment, dès son retour en Galilée, la «bonne nouvelle du royaume de Dieu.» Ce royaume allait venir, et c'était lui, Jésus, qui était ce «Fils de l'homme» que Daniel en sa vision avait aperçu comme l'appariteur divin de la dernière et suprême révélation.

Il faut se rappeler que, dans les idées juives, antipathiques à l'art et à la mythologie, la simple forme de l'homme avait une supériorité sur celle des chérubs et des animaux fantastiques que l'imagination du peuple, depuis qu'elle avait subi l'influence de l'Assyrie, supposait rangés autour de la divine majesté. Déjà dans Ézéchiel[370], l'être assis sur le trône suprême, bien au-dessus des monstres du char mystérieux, le grand révélateur des visions prophétiques a la figure d'un homme. Dans le Livre de Daniel, au milieu de la vision des empires représentés par des animaux, au moment où la séance du grand jugement commence et où les livres sont ouverts, un être «semblable à un fils de l'homme» s'avance vers l'Ancien des jours, qui lui confère le pouvoir de juger le monde, et de le gouverner pour l'éternité[371]. Fils de l'homme est dans les langues sémitiques, surtout dans les dialectes araméens, un simple synonyme d'homme. Mais ce passage capital de Daniel frappa les esprits; le mot de fils de l'homme devint, au moins dans certaines écoles[372], un des titres du Messie envisagé comme juge du monde et comme roi de l'ère nouvelle qui allait s'ouvrir[373]. L'application que s'en faisait Jésus à lui-même était donc la proclamation de sa messianité et l'affirmation de la prochaine catastrophe où il devait figurer en juge, revêtu des pleins pouvoirs que lui avait délégués l'Ancien des jours[374].

Le succès de la parole du nouveau prophète fut cette fois décisif. Un groupe d'hommes et de femmes, tous caractérisés par un même esprit de candeur juvénile et de naïve innocence, adhérèrent à lui et lui dirent: «Tu es le Messie.» Comme le Messie devait être fils de David, on lui décernait naturellement ce titre, qui était synonyme du premier. Jésus se le laissait donner avec plaisir, quoiqu'il lui causât quelque embarras, sa naissance étant toute populaire. Pour lui, le titre qu'il préférait était celui de «Fils de l'homme,» titre humble en apparence, mais qui se rattachait directement aux espérances messianiques. C'est par ce mot qu'il se désignait[375], si bien que dans sa bouche, «le Fils de l'homme» était synonyme du pronom «je,» dont il évitait de se servir. Mais on ne l'apostrophait jamais ainsi, sans doute parce que le nom dont il s'agit ne devait pleinement lui convenir qu'au jour de sa future apparition.

Le centre d'action de Jésus, à cette époque de sa vie, fut la petite ville de Capharnahum, située sur le bord du lac de Génésareth. Le nom de Capharnahum, où entre le mot caphar, «village», semble désigner une bourgade à l'ancienne manière, par opposition aux grandes villes bâties selon la mode romaine, comme Tibériade[376]. Ce nom avait si peu de notoriété, que Josèphe, à un endroit de ses écrits[377], le prend pour le nom d'une fontaine, la fontaine ayant plus de célébrité que le village situé près d'elle. Comme Nazareth, Capharnahum était sans passé, et n'avait en rien participé au mouvement profane favorisé par les Hérodes. Jésus s'attacha beaucoup à cette ville et s'en fit comme une seconde patrie[378]. Peu après son retour, il avait dirigé sur Nazareth une tentative qui n'eut aucun succès[379]. Il n'y put faire aucun miracle, selon la naïve remarque d'un de ses biographes[380]. La connaissance qu'on avait de sa famille, laquelle était peu considérable, nuisait trop à son autorité. On ne pouvait regarder comme le fils de David celui dont on voyait tous les jours le frère, la sœur, le beau-frère. Il est remarquable, du reste, que sa famille lui fit une assez vive opposition, et refusa nettement de croire a sa mission[381]. Les Nazaréens, bien plus violents, voulurent, dit-on, le tuer en le précipitant d'un sommet escarpé[382]. Jésus remarqua avec esprit que cette aventure lui était commune avec tous les grands hommes, et il se fit l'application du proverbe: «Nul n'est prophète en son pays.»

Cet échec fut loin de le décourager. Il revint à Capharnahum[383], où il trouvait des dispositions beaucoup meilleures, et de là il organisa une série de missions sur les petites villes environnantes. Les populations de ce beau et fertile pays n'étaient guère réunies que le samedi. Ce fut le jour qu'il choisit pour ses enseignements. Chaque ville avait alors sa synagogue ou lieu de séance. C'était une salle rectangulaire, assez petite, avec un portique, que l'on décorait des ordres grecs. Les Juifs, n'ayant pas d'architecture propre, n'ont jamais tenu à donner à ces édifices un style original. Les restes de plusieurs anciennes synagogues existent encore en Galilée[384]. Elles sont toutes construites en grands et bons matériaux; mais leur style est assez mesquin par suite de cette profusion d'ornements végétaux, de rinceaux, de torsades, qui caractérise les monuments juifs[385]. A l'intérieur, il y avait des bancs, une chaire pour la lecture publique, une armoire pour renfermer les rouleaux sacrés[386]. Ces édifices, qui n'avaient rien du temple, étaient le centre de toute la vie juive. On s'y réunissait le jour du sabbat pour la prière et pour la lecture de la Loi et des Prophètes. Comme le judaïsme, hors de Jérusalem, n'avait pas de clergé proprement dit, le premier venu se levait, faisait les lectures du jour (parascha et haphtara), et y ajoutait un midrasch ou commentaire tout personnel, où il exposait ses propres idées[387]. C'était l'origine de «l'homélie,» dont nous trouvons le modèle accompli dans les petits traités de Philon. On avait le droit de faire des objections et des questions au lecteur; de la sorte, la réunion dégénérait vite en une sorte d'assemblée libre. Elle avait un président[388], des «anciens[389],» un hazzan, lecteur attitré ou appariteur[390], des «envoyés[391],» sortes de secrétaires ou de messagers qui faisaient la correspondance d'une synagogue à l'autre, un schammasch ou sacristain[392]. Les synagogues étaient ainsi de vraies petites républiques indépendantes; elles avaient une juridiction étendue. Comme toutes les corporations municipales jusqu'à une époque avancée de l'empire romain, elles faisaient des décrets honorifiques[393], votaient des résolutions ayant force de loi pour la communauté, prononçaient des peines corporelles dont l'exécuteur ordinaire était le hazzan[394].

Avec l'extrême activité d'esprit qui a toujours caractérisé les Juifs, une telle institution, malgré les rigueurs arbitraires qu'elle comportait, ne pouvait manquer de donner lieu à des discussions très-animées. Grâce aux synagogues, le judaïsme put traverser intact dix-huit siècles de persécution. C'étaient comme autant de petits mondes à part, où l'esprit national se conservait, et qui offraient aux luttes intestines des champs tout préparés. Il s'y dépensait une somme énorme de passion. Les querelles de préséance y étaient vives. Avoir un fauteuil d'honneur au premier rang était la récompense d'une haute piété, ou le privilège de la richesse qu'on enviait le plus[395]. D'un autre côté, la liberté, laissée à qui la voulait prendre, de s'instituer lecteur et commentateur du texte sacré donnait des facilités merveilleuses pour la propagation des nouveautés. Ce fut là une des grandes forces de Jésus et le moyen le plus habituel qu'il employa pour fonder son enseignement doctrinal[396]. Il entrait dans la synagogue, se levait pour lire; le hazzan lui tendait le livre, il le déroulait, et lisant la parascha ou la haphtara du jour, il tirait de cette lecture quelque développement conforme à ses idées[397]. Comme il y avait peu de pharisiens en Galilée, la discussion contre lui ne prenait pas ce degré de vivacité et ce ton d'acrimonie qui, à Jérusalem, l'eussent arrêté court dès ses premiers pas. Ces bons Galiléens n'avaient jamais entendu une parole aussi accommodée à leur imagination riante[398]. On l'admirait, on le choyait, on trouvait qu'il parlait bien et que ses raisons étaient convaincantes. Les objections les plus difficiles, il les résolvait avec assurance; le charme de sa parole et de sa personne captivait ces populations encore jeunes, que le pédantisme des docteurs n'avait pas desséchées.

L'autorité du jeune maître allait ainsi tous les jours grandissant, et, naturellement, plus on croyait en lui, plus il croyait en lui-même. Son action était fort restreinte. Elle était toute bornée au bassin du lac de Tibériade, et même dans ce bassin elle avait une région préférée. Le lac a cinq ou six lieues de long sur trois ou quatre de large; quoique offrant l'apparence d'un ovale assez régulier, il forme, à partir de Tibériade jusqu'à l'entrée du Jourdain, une sorte de golfe, dont la courbe mesure environ trois lieues. Voilà le champ où la semence de Jésus trouva enfin la terre bien préparée. Parcourons-le pas à pas, en essayant de soulever le manteau de sécheresse et de deuil dont l'a couvert le démon de l'islam.

En sortant de Tibériade, ce sont d'abord des rochers escarpés, une montagne qui semble s'écrouler dans la mer. Puis les montagnes s'écartent; une plaine (El-Ghoueir) s'ouvre presque au niveau du lac. C'est un délicieux bosquet de haute verdure, sillonné par d'abondantes eaux qui sortent en partie d'un grand bassin rond, de construction antique (Aïn-Medawara). A l'entrée de cette plaine, qui est le pays de Génésareth proprement dit, se trouve le misérable village de Medjdel. A l'autre extrémité de la plaine (toujours en suivant la mer), on rencontre un emplacement de ville (Khan-Minyeh), de très-belles eaux (Aïn-et-Tin), un joli chemin, étroit et profond, taillé dans le roc, que certainement Jésus a souvent suivi, et qui sert de passage entre la plaine de Génésareth et le talus septentrional du lac. A un quart d'heure de là, on traverse une petite rivière d'eau salée (Aïn-Tabiga), sortant de terre par plusieurs larges sources à quelques pas du lac, et s'y jetant au milieu d'un épais fourré de verdure. Enfin, à quarante minutes plus loin, sur la pente aride qui s'étend d'Aïn-Tabiga à l'embouchure du Jourdain, on trouve quelques huttes et un ensemble de ruines assez monumentales, nommés Tell-Hum.

Cinq petites villes, dont l'humanité parlera éternellement autant que de Rome et d'Athènes, étaient, du temps de Jésus, disséminées dans l'espace qui s'étend du village de Medjdel à Tell-Hum. De ces cinq villes, Magdala, Dalmanutha, Capharnahum, Bethsaïde, Chorazin[399], la première seule se laisse retrouver aujourd'hui avec certitude. L'affreux village de Medjdel a sans doute conservé le nom et la place de la bourgade qui donna à Jésus sa plus fidèle amie[400]. Dalmanutha était probablement près de là[401]. Il n'est pas impossible que Chorazin fût un peu dans les terres, du côté du nord[402]. Quant à Bethsaïde et Capharnahum, c'est en vérité presque au hasard qu'on les place à Tell-Hum, à Aïn-et-Tin, à Khan-Minyeh, à Aïn-Medawara[403]. On dirait qu'en topographie, comme en histoire, un dessein profond ait voulu cacher les traces du grand fondateur. Il est douteux qu'on arrive jamais, sur ce sol profondément dévasté, à fixer les places où l'humanité voudrait venir baiser l'empreinte de ses pieds.

Le lac, l'horizon, les arbustes, les fleurs, voilà donc tout ce qui reste du petit canton de trois ou quatre lieues où Jésus fonda son œuvre divine. Les arbres ont totalement disparu. Dans ce pays, où la végétation était autrefois si brillante que Josèphe y voyait une sorte de miracle,—la nature, suivant lui, s'étant plu à rapprocher ici côte à côte les plantes des pays froids, les productions des zones brûlantes, les arbres des climats moyens, chargés toute l'année de fleurs et de fruits[404];—dans ce pays, dis-je, on calcule maintenant un jour d'avance l'endroit où l'on trouvera le lendemain un peu d'ombre pour son repas. Le lac est devenu désert. Une seule barque, dans le plus misérable état, sillonne aujourd'hui ces flots jadis si riches de vie et de joie. Mais les eaux sont toujours légères et transparentes[405]. La grève, composée de rochers ou de galets, est bien celle d'une petite mer, non celle d'un étang, comme les bords du lac Huleh. Elle est nette, propre, sans vase, toujours battue au même endroit par le léger mouvement des flots. De petits promontoires, couverts de lauriers roses, de tamaris et de câpriers épineux, s'y dessinent; à deux endroits surtout, à la sortie du Jourdain, près de Tarichée, et au bord de la plaine de Génésareth, il y a d'enivrants parterres, où les vagues viennent s'éteindre en des massifs de gazon et de fleurs. Le ruisseau d'Aïn-Tabiga fait un petit estuaire, plein de jolis coquillages. Des nuées d'oiseaux nageurs couvrent le lac. L'horizon est éblouissant de lumière. Les eaux, d'un azur céleste, profondément encaissées entre des roches brûlantes, semblent, quand on les regarde du haut des montagnes de Safed, occuper le fond d'une coupe d'or. Au nord, les ravins neigeux de l'Hermon se découpent en lignes blanches sur le ciel; à l'ouest, les hauts plateaux ondulés de la Gaulonitide et de la Pérée, absolument arides et revêtus par le soleil d'une sorte d'atmosphère veloutée, forment une montagne compacte, ou pour mieux dire une longue terrasse très-élevée, qui, depuis Césarée de Philippe, court indéfiniment vers le sud.

La chaleur sur les bords est maintenant très-pesante. Le lac occupe une dépression de deux cents mètres au-dessous du niveau de la Méditerranée[406], et participe ainsi des conditions torrides de la mer Morte[407]. Une végétation abondante tempérait autrefois ces ardeurs excessives; on comprendrait difficilement qu'une fournaise comme est aujourd'hui tout le bassin du lac, à partir du mois de mai, eût jamais été le théâtre d'une prodigieuse activité. Josèphe, d'ailleurs, trouve le pays fort tempéré[408]. Sans doute il y a eu ici, comme dans la campagne de Rome, quelque changement de climat, amené par des causes historiques. C'est l'islamisme, et surtout la réaction musulmane contre les croisades, qui ont desséché, à la façon d'un vent de mort, le canton préféré de Jésus. La belle terre de Génésareth ne se doutait pas que sous le front de ce pacifique promeneur s'agitaient ses destinées. Dangereux compatriote, Jésus a été fatal au pays qui eut le redoutable honneur de le porter. Devenue pour tous un objet d'amour ou de haine, convoitée par deux fanatismes rivaux, la Galilée devait, pour prix de sa gloire, se changer en désert. Mais qui voudrait dire que Jésus eût été plus heureux, s'il eût vécu un plein âge d'homme, obscur en son village? Et ces ingrats Nazaréens, qui penserait à eux, si, au risque de compromettre l'avenir de leur bourgade, un des leurs n'eût reconnu son Père et ne se fût proclamé fils de Dieu?

Quatre ou cinq gros villages, situés à une demi-heure l'un de l'autre, voilà donc le petit monde de Jésus à l'époque où nous sommes. Il ne semble pas être jamais entré à Tibériade, ville toute profane, peuplée en grande partie de païens et résidence habituelle d'Antipas[409]. Quelquefois, cependant, il s'écartait de sa région favorite. Il allait en barque sur la rive orientale, à, Gergésa par exemple[410]. Vers le nord, on le voit à Panéas ou Césarée de Philippe[411], au pied de l'Hermon. Une fois, enfin, il fait une course du côté de Tyr et de Sidon[412], pays qui devait être alors merveilleusement florissant. Dans toutes ces contrées, il était en plein paganisme[413]. A Césarée, il vit la célèbre grotte du Panium, où l'on plaçait la source du Jourdain, et que la croyance populaire entourait d'étranges légendes[414]; il put admirer le temple de marbre qu'Hérode fit élever près de là en l'honneur d'Auguste[415]; il s'arrêta probablement devant les nombreuses statues votives à Pan, aux Nymphes, à l'Écho de la grotte, que la piété entassait déjà en ce bel endroit[416]. Un juif évhémériste, habitué à prendre les dieux étrangers pour des hommes divinisés ou pour des démons, devait considérer toutes ces représentations figurées comme des idoles. Les séductions des cultes naturalistes, qui enivraient les races plus sensitives, le laissèrent froid. Il n'eut sans doute aucune connaissance de ce que le vieux sanctuaire de Melkarth, à Tyr, pouvait renfermer encore d'un culte primitif plus ou moins analogue à celui des Juifs[417]. Le paganisme, qui, en Phénicie, avait élevé sur chaque colline un temple et un bois sacré, tout cet aspect de grande industrie et de richesse profane[418], durent peu lui sourire. Le monothéisme enlève toute aptitude à comprendre les religions païennes; le musulman jeté dans les pays polythéistes semble n'avoir pas d'yeux. Jésus sans contredit n'apprit rien dans ces voyages. Il revenait toujours à sa rive bien-aimée de Génésareth. Le centre de ses pensées était là; là, il trouvait foi et amour.