—Il faut un peu mettre sur les rangs nos vieilles veufves qui n'ont pas six dents en gueule, et qui se remarient. Il n'y a pas longtemps qu'une dame, veufve de trois marys, espousa en Guyenne pour le quatriesme un gentilhomme qui tient assez quelque grade, elle estant de l'age de quatre-vingts ans. Je ne sçay pas pourquoy elle le faisoit (car elle estoit très-riche et avoit force escus), dont pour ce le gentilhomme la pourchassa, si ce n'estoit qu'elle ne se vouloit encore rendre, et vouloit encore fringuer sur les lauriers[89], comme disoit mademoiselle Sevin, la folle de la reyne de Navarre.
J'ay cogneu aussi une grande dame qui, en l'âge de soixante-seize ans, se remaria et espousa un gentilhomme qui n'estoit pas de la qualité de son premier, et vesquit cent ans, et pourtant s'y entretint belle; car elle avoit esté des belles femmes en son temps, et avoit bien fait valoir son jeune et gentil corps en toutes façons, et à marier, et mariée, et veufve, ce disoit-on. Voilà deux terribles humeurs de femmes! il falloit bien qu'elles eussent de la chaleur; aussi ay-je ouy dire aux bons et experts fourniers qu'un vieux four est plus aisé à s'eschauffer beaucoup qu'un neuf, et quand il est une fois eschauffé, il garde mieux sa chaleur et fait meilleur pain. Je ne sçay quels appétits savoureux y peuvent prendre leurs chalants et amoureux; mais j'ay veu beaucoup de galants et braves gentilshommes aussi affectionnez à l'amour des vieilles, voire plus que des jeunes, et si me disoit-on que c'estoit pour en tirer des commoditez. Aucuns en ay-je veu aussi qui les aimoient d'une très-ardente amour, sans en tirer rien de leur bourse, sinon de leur corps; ainsi que nous avons veu autrefois un très-grand prince souverain[90] qui aimoit si ardemment une grande dame veufve agée, qu'il quittoit sa femme et toutes autres, tant belles fussent-elles et jeunes, pour coucher avec elle. Mais en cela il avoit raison car c'estoit une des belles et aimables dames que l'on eust sceu voir; et son hyver valoit plus certes que les printemps, estez et automnes des autres. Ceux qui ont pratiqué les courtisannes d'Italie, aucuns a-t-on veu et voit-on choisir tousjours les plus fameuses et antiques et qui ont plus traisné le balet, pour y trouver quelque chose de plus gentil, tant au corps qu'en l'esprit. Voilà pourquoy cette gentille Cléopâtre, ayant esté mandée par Marc Antoine de le venir trouver, ne s'en esmeut autrement, s'asseurant bien que, puisqu'elle avoit sceu attraper Jules Cesar et Cnejus Pompejus, fils du grand Pompée, lorsqu'elle estoit encore jeunette fillette, et ne sçavoit encore bien que c'estoit de son monde ny de son mestier, qu'elle meneroit bien autrement son homme, qui estoit fort grossier, et sentant son gros gendarme, elle estant en la vigueur de son entendement et de son age, comme elle fit. Aussi, pour en parler au vray, si la jeunesse est propre pour l'amour à aucuns, à d'autres la maturité d'un age, d'un bon esprit et longue expérience, et d'un beau parler, de longue main pratiqués, servent beaucoup pour les suborner.
Un doute y a-t-il que j'ay demandé autrefois à des médecins, d'un qui disoit pourquoy il ne vivoit plus longuement, puis qu'en sa vie il n'avoit tenu ny touché vieille, sur cet aphorisme des médecins qui disent: vetulam non cognovi[91], avec d'autres quolibets. Certes, ces médecins m'ont dit un proverbe ancien qui disoit: «qu'en vieille grange l'on bat bien; mais de vieux fleaux, on n'en fait rien de bon.» Aussi un autre: «Il n'en chaut quel age la beste ait, mais qu'elle porte.» Et aussi que par expérience ils ont connu des vieilles si ardentes et chaudasses, que, venant à habiter avec un jeune homme, elles en tirent ce qu'elles en peuvent, et l'alambiquent tant qu'il a de substance ou de suc dans le corps, afin de se humecter mieux: je dis celles qui, pour l'amour de l'age, sont asseichées et ont faute d'humeurs. Lesdits médecins me disoient autres raisons; mais aux plus curieux je les laisse à leur demander.
—J'ay veu une vieille veufve, dame grande, qui mit sur les dents, en moins de quatre ans, et son troisiesme mary et un jeune gentilhomme qu'elle avoit pris pour son amy; et les renvoya dans la terre, non par assassinat ny poison, mais par attenuation et alambiquement de leur substance. Et, à voir celle dame, on n'eust jamais pensé qu'elle eust fait le coup; car elle faisoit devant les gens plus de la dévote, de la marmiteuse et de l'hypocrite, jusques-là qu'elle ne vouloit pas prendre sa chemise devant ses femmes, de peur de la voir nue; ny pisser devant elles: mais, comme disoit quelque dame de ses parentes, qu'elle faisoit ces difficultez à ces femmes et point à ses galands. Mais quoy, est-il plus deffensible et plus loisible à une femme d'avoir eu plusieurs marys en sa vie, comme il y en eu prou qui en ont eu trois, quatre et cinq, ou bien à une autre qui en sa vie n'aura eu que son mary et un amy, ou deux, ou trois? comme certes j'en ay cogneu aucunes continentes et loyales jusques-là? Et en cela j'ay ouy dire à une grande dame de par le monde, qu'elle ne mettoit aucune différence entre une dame qui avoit eu plusieurs marys et une qui n'avoit eu qu'un amy ou deux, avec son mary, si ce n'est que ce voile marital cache tout; mais, quant à la sensualité et lasciveté, il n'y a pas différence d'un double; et en cela pratiquent le refrain espagnol, qui dit que algunas mugeres son de natura de anguillas en retener y de lobas en excoger; c'est-à-dire: «de nature des anguilles à retenir, et des louves à choisir;» car l'anguille est fort glissante et mal tenable, et la louve choisit tousjours le loup le plus laid.
—Il m'advint une fois à la Cour, qu'une dame assez grande, qui avoit esté mariée quatre fois, me vint dire qu'elle venoit de disner avec son beau-frère, et que je devinasse avec qui, et me le disoit naïvement sans y songer malice; et moy, un peu malicieusement, et riant pourtant, je luy respondis: «Et qui diable seroit le devin qui le pourroit deviner? Vous avez esté mariée quatre fois: je laisse à penser au monde la qualité des beaux-freres que vous pouvez avoir.» Alors elle me respondit, et répliqua: «Vous y songez en mal,» et me nomma le beau-frère. «C'est bien parlé, lui répliquay-je, cela; mais non comme vous parliez.»
—Il y eut jadis à Rome[92] une dame qui avoit eu vingt-deux marys l'un après l'autre, et pareillement un homme qui avoit eu vingt-une femmes, dont ils s'advisèrent tous deux, pour faire un bon concert, de se remarier ensemble. Le mary à la fin survesquit sa femme: en quoy le mary fut tellement estimé et honoré dans Rome de tout le peuple, d'une si belle victoire, que comme victorieux, il fut mené et pourmené en un char triomphant, couronné de lauriers et la palme en main. Quelle victoire, et quel triomphe!
—Du temps du roi Henry, en sa Cour fut le seigneur de Barbazan, dit Saint-Anian, qui se maria par trois fois l'une après l'autre. Sa troisiesme femme estoit fille de madame de Mouchy, gouvernante de madame de Lorraine, qui, plus brave que les deux premieres, eut raison de luy, car il mourut sous elle; et, ainsi qu'on le plaignoit à la Cour, et qu'elle de mesme se desconfortoit outrageusement de sa perte. M. de Montpesat, qui disoit très-bien le mot, alla rencontrer qu'au lieu de la plaindre on la devoit exalter et loüer beaucoup de sa victoire qu'elle avoit eu sur son homme, qu'on disoit qu'il estoit si vigoureux et si fort et envitaillé, qu'il avoit fait mourir ses deux premières femmes de force de leur faire; et cette-cy, ne s'estre rendue au combat, mais demeurée victorieuse, devoit estre loüée et admirée par la Cour, pour si belle victoire d'un si vaillant et robuste champion, et pour ce elle-mesme devoit s'en tenir très-glorieuse. Quelle gloire!
—J'ay ony tenir cette mesme maxime de cy-devant d'un seigneur de France, qu'il ne mettoit pas plus de différence entre une femme qui avoit eu quatre ou cinq marys, et une putain qui a eu quatre serviteurs l'un après l'autre; si-non que l'une se colore par le mariage, et l'autre point. Aussi un galant homme que je sçay, ayant espousé une femme qui avoit été mariée trois fois, il y eut quelqu'un que je sçay, qui disoit bien: «Il a espousé, dit-il, enfin une putain sortant du bordel de réputation.» Ma foy, telles femmes qui se remarient ressemblent les chirurgiens avares, lesquels veulent tout à coup resserrer les plaies d'un pauvre blessé, afin d'allonger la guérison et en gagner tousjours mieux la petite pièce d'argent. Aussi, se disoit une: «Il n'est beau de s'arrêter au beau mitan de la carrière; mais il la faut achever, et aller jusques au bout.» Je m'estonne que ces femmes, qui sont si chaudes et promptes à se remarier, et mesme si surannées, n'usent pour leur honneur de quelques remèdes réfrigératifs et potions tempérées, pour expeller toutes ces chaleurs; mais tant s'en faut qu'elles en veulent user, qu'elles s'en aident du tout de leur contraire. J'ai veu et leu un petit livret d'autrefois, en italien, sot pourtant, qui s'est voulu mesler de donner des receptes contre la luxure, et en met trente-deux; mais elles sont si sottes que je ne conseille point aux femmes d'en user, pour ne mettre leur corps à trop fascheuse subjection. Voilà pourquoy je ne les ay mises icy par escrit. Pline en allègue une, de laquelle usoient le temps passé les vestales; et les dames d'Athènes s'en servoient aussi durant les fêtes de la déesse Cérès, dites Themophoria[93], pour se refroidir et oster tout appetit chaud de l'amour, et par ce vouloient celebrer cette feste en plus grande chasteté, qu'estoient des paillasses de feuilles d'arbre dit agnus castus. Mais pensez que durant la feste elles se chastroient de cette façon, et puis après elles jettoient bien la paillasse au vent. J'ay veu un pareil arbre en une maison en Guyenne, d'une grande, honneste et très-belle dame, et qui le monstroit souvent aux estrangers qui la venoient voir, par grande spéciauté, et leur en disoit la propriété: mais au diable si j'ay jamais veu ny ouy dire que femme ou dame en ait encore osé cueillir une seule branche, ny fait pas seulement un petit recoin de paillasse, non pas même la dame propriétaire de l'arbre et du lieu, qui n'en eust peu disposer comme il luy eust pleu. Ce fust esté aussi dommage, car son mary ne s'en fust pas mieux trouvé: aussi qu'elle valoit bien que l'on laissast se régler au cours de la nature, tant elle estoit belle et agréable, et aussi qu'elle a fait une très-belle lignée. Et pour dire vray, il faut laisser et ordonner telles receptes austéres et froides aux pauvres religieuses, lesquelles, encore qu'elles jeusnent et macérent leurs corps, si sont-elles souvent assaillies, les pauvrettes des tentations de la chair; et si elles avoient liberté au moins aucunes, elles se voudroient rafraischir comme les mondaines; et bien souvent pour s'estre repenties se repentent, ainsi qu'on voit les courtisannes de Rome, dont j'en allégueray un plaisant conte d'une, laquelle s'estant vouée au voile, avant qu'aller au monastère, un sieur ami, gentilhomme français, la vint voir pour luy dire adieu puisqu'elle s'en alloit estre recluse; et avant que s'en aller, la pria d'amour; et la prenant, elle luy dit: Fate dunque presto; ch'adesso mi verrano cercar per far mi monaca, e menare al monasterio[94]. Pensez qu'elle voulut faire ce coup pour prendre sa dernière main, et dire: Tandem hæc olim meminisse juvabit; c'est-à-dire: «Encore me fait-il grand bien de m'en ressouvenir pour la dernière fois.» Quelle repentance et quelle intrade de religion! Et quand une fois elles y ont esté professes, au moins les belles, je dis aucunes, je croy qu'elles vivent plus de repentance que de viandes corporelles ny spirituelles. Dont aucunes y a qui sçavent y remédier, ou par dispenses et par pleines libertez qu'elles prennent d'elles-mesmes; car on ne les traite icy comme les Romains le temps passé traitoient cruellement leurs vestales quand elles avoient forfait; ce qui estoit une chose horrible et abominable: aussi estoient-ils payens, et pleins d'horreurs et de cruautez; nous autres chrestiens, qui en suivons la douceur de nostre Christ, devons estre benins comme luy; et comme il nous pardonne, il faut que nous pardonnions. Je mettrois icy par escrit la façon de laquelle ils les traitoient; mais je la laisse au bout de la plume. Or laissons ces pauvres ames, que, ma foy, quand elles sont-là une fois renfermées, elles endurent assez de mal; ainsi que dit une fois une dame d'Espagne, voyant mettre en religion une fort belle et honneste damoiselle: O tristezilla, y en que pecaste, que tum presto vienes à penitentia, y seys metida en sepultura viva! c'est-à-dire: «O pauvre misérable, en quoi avez-vous tant péché, que si prestement vous venez à pénitence, et estes mise toute vive en sépulture!» Et voyant que les religieuses luy faisoient toutes les bonnes cheres, recueils et honneurs du monde, elle dit que todo le hedia, hasla el encensio de la yglesia; c'est-à-dire: «que tout luy puoit, jusques à l'encens de l'église.»
—Une question y a-t-il que je voudrois qui me fust dissolue, en toute vérité et sans dissimulation, par aucunes dames qui ont fait le voyage; à sçavoir, quand elles sont remariées, comment elles se comportent à l'endroit de la mémoire des premiers marys. En cela il y a une maxime: que les dernieres amitiez et inimitiez font oublier les premieres; aussi les secondes nopces ensevelissent les premieres. Sur quoy j'allégueray un exemple plaisant, non pour tant qu'il doive estre fort authorisable; si est-ce qu'on dit que sous un lieu obscur et vil encore la sapience et science s'y cache. Une grande dame de Poictou demandant une fois à une paysanne, sienne tenancière, combien de marys elle avoit eus, et comment elle s'en estoit trouvée, elle, faisant sa petite révérence à la pitaude, luy respondit de sang froid: «Je vous dirai, madame, j'ay eu deux marys, grâce à Dieu. L'un s'appeloit Guillaume, qui estoit le premier; et le second s'appeloit Colas. Guillaume estoit bon homme, aisé de moyens, et me traitoit fort bien; mais Dieu pardonne à Colas, car Colas me le faisoit bien.» Mais elle disoit tout à trac ce qui se commence par f., sans le déguiser ou farder comme je le déguise. Voyez, s'il vous plaist, comme cette maraude prioit Dieu pour l'ame du trépassé bon compagnon, et, s'il vous plaist, sur quel sujet, et du premier mérite. Je penserois que de mesmes en font plusieurs dames convolantes et revolantes; car, puisqu'elles en viennent là, c'est pour ce grand point; et, pour ce, qui le joüe le mieux est le plus aimé. Et volontiers croyent que le second doit faire rage; mais bien souvent aucunes sont trompées, car elles ne trouvent en leurs boutiques l'assortiment qu'elles y pensoient trouver, ou bien à d'aucunes, s'il y en a, il est si chetif et usé et gasté, flasque et foulé et lasche, qu'on se repend d'y avoir mis son denier; comme j'en ay veu force exemples que je ne veux alléguer, car il est temps, ce me semble, de faire fin ou jamais non.
—D'autres dames y a-t-il qui disent qu'elles aiment mieux leurs derniers marys de beaucoup que les premiers: «D'autant, m'ont dit aucunes, que les premiers que nous espousons, le plus souvent nous les prenons par le commandement de nos roys et reynes maistresses, par la contrainte de nos peres et meres, parents, tuteurs, non par la volonté pure de nous autres: au lieu qu'en nos viduitez, comme très-bien émancipées, nous en faisons telle élection qui nous plaist, et ne les prenons que pour nos beaux et bons plaisirs, et par amourettes, et à nostre gentil contentement.» Certainement il peut y avoir de la raison, si ce n'estoit que bien souvent les amours qui s'accommencent par anneaux se finissent par couteaux, ce dit un vieux proverbe, ainsi que tous les jours nous en voyons les expériences et exemples d'aucunes, qui pensants estre bien traitées de leurs hommes, qu'elles avoient tirez de la justice et du gibet, de la pauvreté, de la chetiverie du bordel, et eslevez, les battoient, rossoient, les traitoient fort mal, et bien souvent leur ostoient la vie, dont en cela c'estoit juste punition divine, pour avoir esté par trop ingrates à leurs premiers marys, qui leur estoient par trop bons et en disoient pis que pendre. Et ne ressembloient pas à une que j'ay ouy raconter, laquelle la première nuict de ses nopces, ainsi que son mary la commençoit à assaillir, elle se mit à pleurer et souspirer bien fort, si bien que tout à un coup elle faisoit deux choses fort contraires. Son mary luy demandoit ce qu'elle avoit à s'attrister, et s'il ne s'acquittoit pas bien de son devoir. Elle luy respondit: «Hélas prou: mais je me ressouviens de mon mary, qui m'avoit tant priée et repriée de ne me remarier jamais après sa mort, et que j'eusse souvenance et pitié de ses petits enfants. Hélas! je voy bien que j'en auray encor tant de vous. Hé, que feray-je! Je croy que s'il me peut voir du lieu où il est maintenant, il me maudit bien.» Quelle humeur de n'avoir point songé à telles considérations, ny avoir esté sage, si-non après le coup! Mais le mary, l'ayant appaisée et fait souvent passer cette fantaisie par le trou lu milieu, le lendemain matin, ouvrant la fenestre de la chambre, envoya dehors toute la mémoire du mary premier; car se disoit un grand proverbe ancien, que femme qui enterre un mary ne se soucie plus d'en enterrer un autre: et aussi un autre qui dit: Plus de mine en une femme perdant son mary, que de mélancolie.
—J'ay cogneu une autre veufve, grande dame, bien contraire à cette-cy, qui ne pleura ainsi; car, la première nuict et seconde de ses nopces, elle se conjoignit tellement avec son mary second, qu'ils enfoncèrent et rompirent le chaslis, encore qu'elle eust une espèce de cancre à un tétin; et nonobstant son mal, ne laissa d'un seul point son amoureux plaisir, l'entretenant par après souvent de la sottise et inhabilité de son premier mary. Aussi, à ce que j'ay ouy dire à aucuns et aucunes, c'est la chose que les seconds marys veulent le moins de leurs femmes, qu'elles les entretiennent de la vertu et valeurs de leurs premiers marys, comme estants jaloux des pauvres trépassez, qui y songent autant comme de revenir en ce monde: d'en dire mal tant que l'on voudra. Si en a-t-il force pourtant qui leur en demandent des nouvelles; mais, comme se sentant fort vigoureux et forts, et faisans comparaisons, les interrogent de leurs forces et vigueurs en ces douces charges, comme j'ay ouy dire à aucuns et aucunes, lesquelles, pour leur faire trouver meilleur, leur font accroire que les autres n'estoient qu'apprentifs, dont bien souvent elles s'en trouvent mieux. Autres disoient le contraire, et que les premiers faisoient rage, afin de faire efforcer les derniers à faire les asnes desbatez. Telles femmes veufves seroient bonnes à l'isle de Chio, la plus belle isle et gentille et plaisante du Levant, jadis possédée des Gennois, et depuis trente-cinq ans usurpée par les Turcs, dont c'est un grand dommage et perte pour la chrestienté. En ceste isle donc, comme je tiens d'aucuns marchands gennois, le coustume est que si une femme veut demeurer en viduïté, sans aucuns propos de se remarier, le seigneur la contraint de payer un certain prix d'argent, qu'ils appellent argomoniatique, qui vaut autant dire (sauf l'honneur des dames) c.. reposé et inutile. Je leur ay demandé sur quoy cette coutume pouvoit estre fondée: ils me respondirent que pour tousjours mieux repeupler l'isle. Je vous assure que nostre France ne demeurera donc indeserte ny infertile par faute de nos veufves qui ne se remarient point; car je pense qu'il y en a plus qui se remarient que d'autres, et par ce ne payeront de tribut du c.. inutile et reposé; que si ce n'est par le mariage, pour le moins autrement qu'ils le font travailler et fructifier, comme j'espère de dire. Non plus ne payeront aussi aucunes de nos filles de France que celles de Chio, lesquelles, soit des champs ou de ville, si elles laissent perdre leur pucelage avant que d'estre mariées, et qu'elles veulent continuer le mestier sont tenues de bailler pour une fois un ducat (dont c'est un très-bon marché pour faire cela toute leur vie) au capitaine de la nuict, afin de le pouvoir faire à leur plaisir, sans aucune crainte et danger; et en cela gist le plus grand et asseuré gain qu'ait le gentil capitaine en son Estat.
—Il ne fut jamais que les Grecs n'eussent tousjours quelques inventions tendantes à la paillardise; comme le temps passé nous lisons de la coustume de l'isle de Cypre, qu'on dit que la bonne dame Vénus, patronne de-là, introduisit une loy que les filles de-là falloit qu'elles allassent se pourmenants le long des rivages, costes et orées de la mer, pour gagner leur mariage par la libéralité de leurs corps aux mariniers, passants et navigeants, qui descendoient exprès, voire bien souvent se destournoient de leur chemin droit de la boussole pour prendre la terre, et là, prenants leurs petits rafraischissements avec elles, les payoient très-bien, et puis s'en alloient les uns à regret pour laisser telles beautez; et par ainsi ces belles filles gagnoient leurs mariages, qui plus qui moins, qui bas qui haut, qui grand qui petit, selon les beautez, qualitez et tentations des filaudes.
—Aujourd'huy aucunes de nos filles de nos nations chrestiennes ne vont point se pourmener, s'exposer ainsi aux vents, aux pluyes, aux froids, au soleil, aux chaleurs, car la peine est trop laborieuse et trop dure pour leurs tendres et délicates peaux et blanches charnures; mais elles se font venir trouver sous de riches pavillons et dans de pompeuses courtines, et là tirent leur solde amoureuse et maritale de leurs amoureux, sans payer aucun tribut. Je ne parle pas des courtisannes de Rome qui en payent, mais de plus grandes qu'elles: si bien qu'à aucunes, la plus part du temps, leurs peres, meres et freres n'ont pas grande peine de chercher argent ny leur en donner pour les marier; ains, au contraire, bien souvent aucunes y a-t-il qui en baillent aux leurs, et les advancent en biens et charges, en grades et dignitez, ainsi que j'en ay veu plusieurs. Aussi Lycurgus ordonna que les filles vierges fussent mariées sans doüaire d'argent, à ce que les hommes les espousassent pour leurs vertus, non pour l'avarice. Mais quelles vertus estoit-ce, qu'aux bonnes festes solemnelles elles chantoient, dansoient publiquement toutes nuës avec les garçons, voire luitoient en belle place marchande; ce qui se faisoit pourtant avec toute honnesteté, dit l'histoire: c'est à sçavoir, et quelle honnesteté en tel estat estoit-ce, les belles filles voir publiquement? D'honnesteté n'y en avoit-il point, mais ouy bien un plaisir pour la veuë, et mesme en leur mouvement de corps à danser, et encore plus à luiter: et puis quand ils venoient à tomber l'un sur l'autre, et, comme dit le latin, Illa sub, ille super, et ille sub, illa super, c'est-à-dire, «elle dessous, luy dessus, et elle dessus, luy dessous.» Et comment me pourroit-on desguiser cela, qu'il y eust là toute honnesteté? Je croy qu'il n'y a chasteté qui ne s'en esbranlast, et, que, se faisant là en public et de jour les petites attaques, qu'à couvert et de nuict et du rendez-vous les grands combats et camisades s'en ensuivissent. Tout cela se pouvoit faire sans aucun doute, veu que ledit Lycurgus permit à ceux qui estoient beaux et dispos d'emprunter les femmes des autres pour y labourer comme en terre grasse: et si n'estoit chose reprochable à un vieil et lassé de prester sa femme belle et jeune à un galant jeune homme qu'il choisissoit; mais il vouloit qu'il fust permis à la femme de choisir pour secours le plus proche parent de son mary, tel qu'il luy plairoit, pour se coupler avec luy, à ce que les enfants qu'ils pourroient engendrer fussent au moins du sang et de la race mesme du mary. Les Juifs avoient cette loy de la belle-sœur au beau-frère; mais nostre loy chrestienne a tout rabillé cela, encore que nostre Saint Pere en aye baillé plusieurs dispenses fondées sur plusieurs raisons.
—Or, parlons un peu, et le plus sobrement que nous pourrons, d'aucunes autres veufves, et puis nous fairons la fin. Il y a une autre espèce de veufves dont il y en a qui ne se remarient point, mais fuyent le mariage comme peste: ainsi que me dit une, et de grande maison, et bien spirituelle, à laquelle ayant demandé si elle offriroit encore son vœu au dieu Hymenée, elle me respondit: «Par vostre foy, seroit-il pas fat et malhabile le forçat ou l'esclave, après avoir longuement tiré à la rame, attaché à la cadene, s'il venoit à recouvrer sa liberté, s'il s'en alloit de son bon gré encore s'assujettir sous les loix d'un orageux corsaire? Pareillement moy, après avoir assez esté sous l'esclavage d'un mary, et en reprendre un autre, que meriterois-je, puis que d'ailleurs, sans aucun hazard, je me puis donner du bon temps?» Et une autre dame grande, et ma parente (car je ne veux pas prendre le Turc), luy ayant demandé si elle n'avoit point envie de convoler, «nenny, me respondit-elle, mon cousin, mais bien de conjoüir:» faisant une allusion sur ce mot de conjoüir, comme voulant dire qu'elle vouloit bien faire à son c.. joüir d'autre chose qu'à un second mary, suivant le proverbe ancien qui dit qu'il vaut mieux voler en amour qu'en mariage: aussi que les femmes sont sottes par-tout.
—J'ay ouy parler d'une autre à qui il fut demandé par un gentilhomme qui vouloit tenter le guay pour la pourchasser, et luy demandant si elle ne vouloit point un mary: «Hà! dit-elle, ne me parlez point de mary, je n'en auray jamais plus: mais avoir un amy, c'est une autre affaire.—Permettez donc, madame, que je sois cet amy, puisque mary je ne puis estre.» Elle luy repliqua: «Servez bien et perseverez; possible le serez-vous.»
—J'ay cogneu une grande dame qui, durant qu'elle estoit fille et mariée, on ne parloit que de son embonpoint: elle vint à perdre son mary, et en faire un regret si extrême qu'elle en devint seiche comme bois[95]; pourtant ne delaissa de se donner au cœur joye d'ailleurs, jusqu'à emprunter l'aide d'un sien secretaire, voire de son cuisinier ce disoit-on; mais pour cela ne recouvroit son embonpoint, encore que le dit cuisinier, qui estoit tout gresseux et gras, ce me semble, la devoit rendre grasse. Et ainsi en prenoient et de l'un et de l'autre de ses valets, faisant, avec cela, la plus prude et chaste femme de la Cour, n'ayant que la vertu en la bouche, et mal-disante de toutes les autres femmes, et y trouvant à toutes à redire. Telle estoit cette grande dame de Dauphiné, dans les Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre, qui fut trouvée couchée sur belle herbe avec son palefrenier ou muletier dessus elle, par un gentilhomme qui en estoit amoureux à se perdre; mais par ainsi guérit aisément son mal d'amour.
—J'ay leu dans un vieux roman de Jean de Saintré, qui est imprimé en lettres gothiques, que le feu roy Jean le nourrit page. Par l'usance du temps passé les grands envoyoient leurs pages en message, comme on fait bien aujourd'huy; mais alors alloient partout et par pays à cheval; mesme que j'ay ouy dire à nos peres qu'on les envoyoit bien souvent en petites ambassades; car, en depeschant un page avec un cheval et une piece d'argent, on en estoit quitte, et autant espargné. Ce petit Jean de Saintré (car ainsi l'appeloit-on long-temps) estoit fort aimé de son maistre le roy Jean, car il estoit tout plein d'esprit, fut envoyé souvent porter de petits messages à sa sœur, qui estoit pour lors veufve (le livre ne dit pas de qui). Cette dame en devint amoureuse après plusieurs messages par luy faits; et un jour, le trouvant à propos et hors de compagnie, elle l'arraisonna, et se mit à demander s'il aimoit point aucune dame de la Cour, et laquelle luy revenoit le mieux; ainsi qu'est la coustume de plusieurs dames d'user de ces propos quand elles veulent donner à aucuns la première pointe ou attaque d'amour, comme j'ay veu pratiquer. Ce petit Jean de Saintré, qui n'avoit jamais songé rien moins qu'à l'amour, luy dit que non encore. Elle luy en alla descouvrir plusieurs, et ce qui luy en sembloit. «Encore moins,» respondit-il, après luy avoir presché des vertus et loüanges de l'amour. Car, aussi bien de ce temps vieux comme aujourd'huy, aucunes grandes dames y estoient sujettes; car le monde n'estoit pas fin comme il est: et les plus fines tant mieux pour elles, qui en faisoient passer de belles aux marys, mais avec leurs hypocrisies et naïvetez. Cette dame donc, voyant ce jeune garçon qui estoit de bonne prise, luy va dire qu'elle luy vouloit donner une maistresse qui l'aymeroit bien, mais qu'il la servist bien, et luy fit promettre, avec toutes les hontes du monde qu'il eust sur ce coup, et surtout qu'il fust secret: enfin elle se déclara à luy qu'elle vouloit estre sa dame et amoureuse; car de ce temps ce mot de maistresse ne s'usoit. Ce jeune page fut fort estonné, pensant qu'elle se moquast ou le voulust faire atrapper ou le faire foüetter. Toutefois elle luy monstra aussitost tant de signes de feu et d'embrasement d'amour, qu'il connut que ce n'estoit pas moquerie; luy disant toujours qu'elle le vouloit dresser de sa main et le faire grand. Tant y a que leurs amours et jouissances durèrent longuement, et estant page et hors de page, jusques à ce qu'il luy fallut aller à un lointain voyage, qu'elle le changea en un gros, gras abbé; et c'est le conte que vous voyez en les Nouvelles du monde advantureux, d'un valet de chambre de la reyne de Navarre; là où vous voyez l'abbé faire un affront au dit Jean de Saintré, qui estoit si brave et si vaillant; aussi bien-tost après le rendit-il à M. l'abbé par bon eschange, et au triple. Ce conte est très-beau, et est pris de là où je vous dis. Voilà comme ce n'est d'aujourd'huy que les dames aiment les pages, et mesmes quand ils sont maillés comme perdreaux. Quelles humeurs de femmes, qui veulent avoir des amys prou, mais des marys point! Elles font cela pour l'amour de la liberté, qui est une si douce chose; et leur semble que quand elles sont hors de la domination de leurs marys, qu'elles sont en paradis; car elles ont leur doüaire très-beau, et le mesnagent; ont les affaires de la maison en maniement; elles touchent les deniers; tout passe par leurs mains: au lieu qu'elles estoient servantes, elles sont maistresses, font eslection de leurs plaisirs et de ceux qui leur en donnent à leur souhait. Aucunes il y a qui se faschent certes de ne rentrer en second mariage, soit pour les grandeurs, dignitez, biens et richesses, grades, bons et doux traitements, comme elles faisoient aux autres; ou pensant y trouver du pire, et par ce se contiennent: ainsi que j'ay cogneu et ouy parler de plusieurs grandes dames et princesses, lesquelles, de peur de ne rencontrer à leur souhait de la grandeur, et de perdre leurs rangs, n'ont jamais voulu se marier; mais ne laissent pour cela à faire bien l'amour, et le mettre et convertir en joüissance; et n'en perdoient pour cela ny leurs rangs, ny leurs tabourets, ny leurs siéges et séances. N'estoient-elles pas bienheureuses celles-là, jouyr de la grandeur, et de monter haut et s'abaisser bas tout ensemble? De leur en dire mot, ou leur en faire la remonstrance, n'en faloit point parler; autrement il y avoit plus de despits, plus de desmentis, de négatives, de contradictions et de vengeances.
—J'ay ouy raconter d'une dame veufve et l'ay cogneue, qui s'estoit fait longuement servir à un honneste gentilhomme, sous prétexte de mariage; mais il ne se mettoit nullement en évidence. Une grande princesse, sa maistresse, luy en voulut faire la reprimande. Elle, rusée et corrompue, luy respondit: «Et quoy, madame, seroit deffendu de n'aimer d'amour honneste? ce seroit par trop grande cruauté.» Et on sçait que cet amour honneste s'appeloit un amour bien lascif, et composé de confitures spermatiques: comme certes sont toutes amours, qui naissent toutes pures, chastes et honnestes; mais après se dépucellent, et, par quelque certain attouchement d'une pierre philosophale, se convertissent et se rendent deshonnestes et lubriques.
—Feu M. de Bussy, qui estoit l'homme de son temps qui disoit des mieux, et racontoit aussi plaisamment, un jour à la Cour, voyant une dame veufve, grande, qui continuoit toujours le mestier d'amour, «Et quoy, dit-il, cette jument va-elle encore à l'estallon?» Cela fut rapporté à la dame, qui luy en voulut mal mortel; ce que M. de Bussy sceut: «Et bien, dit-il, je sçay comme je feray mon accord et rabilleray cela. Dites-luy, je vous prie, que je n'ay pas parlé ainsi; mais bien j'ay dit: Cette poultre[96] va-elle encore au cheval? Car je sçay bien qu'elle n'est pas marrye de quoy je la tiens pour dame de joye, mais pour vieille; et lorsqu'elle sçaura que je l'ay nommée poultre, qui est une jeune cavalle, elle pensera que je l'ay encore en estime d'une jeune dame.» Par ainsi, la dame, ayant sceu cette satisfaction et rabillement de paroles, s'appaisa, et se remit en amitié avec M. de Bussy; dont nous en rismes bien. Toutefois elle avoit beau faire, car on la tenoit tousjours pour une jument vieille et réparée, qui, toute suragée qu'elle estoit, hannissoit encore aux chevaux. Cette dame ne ressembloit pas à une autre dont j'ay ouy parler, laquelle, ayant esté bonne compagne en son premier temps, et se jettant fort sur l'age, se mit à servir Dieu en jeusnes et oraisons. Un gentilhomme honneste luy remonstrant pourquoy elle faisoit tant de veilles à l'église, et tant de jeusnes à la table, et si c'estoit pour vaincre et matter les aiguillons de la chair, «Hélas! dit-elle, ils me sont tous passez;» proférant ces mots aussi piteusement que jamais fit Milo Crotoniates, ce fort et puissant luiteur; lequel un jour estant descendu dans l'arene, ou le champ des luiteurs, pour y voir l'esbat seulement, car il estoit devenu fort vieux, il y en eut un de la troupe qui luy vient dire s'il ne vouloit point faire encore un coup du vieux temps. Luy, se rebrassant et retroussant ses bras fort piteusement, regardant ses nerfs et muscles, il dit seulement: «Hélas! ils sont morts.» Si cette femme en eust fait de mesme et se fust retroussée, le trait estoit pareil à celuy de Milo; mais on n'y eust veu grand cas qui valust ny qui tentast. Un autre pareil trait et mot au précédent M. de Bussy fit un gentilhomme que je sçay. Venant à la Cour, d'où il avoit esté absent six mois, il vid une dame qui alloit à l'Académie, qui estoit alors introduite à la Cour par le feu Roy: «Comment, dit-il, l'Académie dure encore? on m'avoit dit qu'elle estoit abolie.—En doutez-vous, luy respondit un, si elle y va? son magister luy apprend la philosophie, qui parle et traite du mouvement perpétuel.»
—Une dame de par le monde rencontra bien mieux d'une autre à laquelle on loüoit fort ses beautez, fors qu'elle avoit ses yeux immobiles, qu'elle ne remuoit nullement. «Pensez, dit-elle, que toute sa curiosité est à mettre son mouvement au reste de son corps, et mesme à celuy du mitan, sans le renvoyer à ses yeux.» Or, si je voulois mettre par escrit et tous les bons mots et bons contes que je sçay pour bien amplifier ce sujet, je n'aurois jamais fait, et d'autant que j'ay d'autres pas à faire je m'en désiste, et concluray avec Bocace, cy-dessus allégué, que, et filles, et mariées, et veufves, au moins la plus grande part, tendent toutes à l'amour.
Je ne veux point parler des personnes viles, ny des champs, ny de ville, car telle n'a point esté mon intention d'en escrire, mais des grandes, pour lesquelles ma plume vole. Toutefois, si au vray on me demandoit mon opinion, je dirois volontiers qu'il n'y a que les mariées, tout hazard et danger des marys à part, pour estre propres à l'amour et en tirer prestement l'essence; car les marys les eschauffent tant, que, comme une fournaise qui est souvent bien embrasée, elles ne demandent que de la matiere et du bois pour entretenir tousjours leur chaleur; et aussi qui se veut bien servir de la lampe, il y faut mettre souvent de l'huile; mais aussi garde le jarret, et les embusches de ces marys jaloux, où les plus habiles bien souvent y sont attrapez! Toutefois il y faut aller le plus sagement que l'on peut et le plus hardiment, et faire comme un Roy, lequel, comme il estoit fort sujet à l'amour, et fort aussi respectueux aux dames, et discret, et par conséquent bien-aimé et receu d'elles, quand quelquefois il changeoit de lict et s'alloit coucher en celuy d'une autre dame qui l'attendoit, ainsi que je tiens de bon lieu, jamais il n'y alloit, et fust-ce en ses galeries cachées de Saint Germain, Bloys et Fontainebleau, et petits degrés eschapatoires, et recoins, et galletas de ses chasteaux, qu'il n'eust son valet-de-chambre favory, dit Griffon, qui portoit son espieu devant luy avec le flambeau, et luy après, son grand manteau devant les yeux ou sa robe de nuict, et son espée sous le bras; et estant couché avec la dame, se faisoit mettre son espieu et son espée auprès de son chevet, et Griffon à la porte bien fermée, qui quelquefois faisoit le guet et quelquefois dormoit. Je vous laisse à penser, si un grand roy prenoit si bien garde à soy (car il y en a eu d'atrapez, et des roys et de grands princes); ce que les petits compagnons auprès de ce grand doivent faire. Mais il y a de certains presomptueux qui desdaignent tout; aussi sont-ils bien atrappez souvent.
—J'ay ouy conter que le roy François, ayant en main une fort belle dame qui luy a longtemps duré, allant un jour inopiné à ladite dame et en heure inopinée coucher avec elle, vint à frapper à la porte rudement, ainsi qu'il devoit et avoit pouvoir, car il estoit maistre. Elle qui estoit pour lors accompagnée du sieur de Bonnivet, n'osa pas dire le mot des courtisannes de Rome: Non si parla, la signora è accompagnata[97]. Ce fut à s'adviser là où son galand se cacheroit pour plus grande seureté. Par cas c'estoit en esté, où l'on avoit mis des branches et feuilles dans la cheminée, ainsi qu'est la coustume de France. Parquoy elle luy conseille et l'advisa aussitost de se jeter dans la cheminée, et se cacher dans ces feuillages tout en chemise, que bien luy servit de quoy ce n'estoit en hyver. Après que le Roy eut fait sa besogne avec la dame, il voulut faire de l'eau; et se levant, la vint faire dans la cheminée, par faute d'autre commodité; dont il en eust si grande envie, qu'il en arrosa le pauvre amoureux plus que si l'on luy eust jetté un sceau d'eau, car il l'en arrousa, en forme de chantepleure de jardin, de tous costez, voire et sur le visage, par les yeux, par le nez, la bouche, et par tout; possible en eschappa-t-il quelque goutte dans la bouche. Je vous laisse à penser en quelle peine estoit ce gentilhomme, car il n'osoit se remuer, et quelle patience et constance tout ensemble! Le Roy, ayant fait, s'en alla, prit congé de la dame et sortit de la chambre. La dame fit fermer par derrière, et appella son serviteur dans son lict, l'eschauffa de son feu, et lui fit prendre chemise blanche: ce ne fust pas sans rire après la grande appréhension; car s'il eust esté descouvert, et luy et elle estoient en très-grand danger. Cette dame est celle-là mesme laquelle estant fort amoureuse de M. de Bonnivet, en voulant monstrer au Roy le contraire, qui en concevoit quelque petite jalousie, elle luy disoit: «Mais il est bon, Sire, de Bonnivet, qui pense estre beau; et tant plus je luy dis qu'il l'est, tant plus il se voit; et je me moque de luy, et par ainsi j'en passe mon temps, car il est fort plaisant et dit de très-bons mots, si bien qu'on ne sçauroit s'en garder de rire quand on est près de luy, tant il raconte bien.» Elle vouloit par là monstrer au Roy que sa conversation ordinaire qu'elle avoit avec luy n'estoit point l'aimer et en joüir, ny pour fausser compagnie au Roy. Ha! qu'il y a plusieurs dames qui usent de ces ruses pour couvrir leurs amours qu'elles ont avec quelques-uns; elles en disent du mal, s'en moquent devant le monde, et derrière n'en font pas ce beau semblant, et cela s'appellent ruses et astuces d'amour.
—J'ay cogneu une très-grande dame, laquelle, ayant veu un jour sa fille, qui estoit l'une des belles du monde, estre en peine à cause de l'amour d'un gentilhomme dont son frere estoit estomaqué, entr'autres discours que la mère luy dit: «Hé! ma fille, n'aimez plus cet homme-là; il a si mauvaise grâce et façon! il est si laid! il ressemble à un vray pastissier de village.» La fille s'en mit à rire et moquer, et applaudir au dire de sa mère, et l'advoüer pour semblance de pastissier de village; mais qu'il eust un bonnet rouge, toutefois elle l'aimoit. Mais, quelque temps après, qui fut environ six mois, elle le quitta pour en avoir un autre. J'ay connu plusieurs dames qui ont dit pis que pendre des femmes qui aimoient en lieux bas, comme leurs secrétaires, valets de chambre et autres personnes basses, et détestoient devant le monde cet amour plus que poison; et toutefois elles s'y abandonnoient autant, ou plus qu'à d'autres. Et ce sont les finesses des dames, jusque là que, devant le monde, elles se courroucent contre eux, les menacent, les injurient; mais derrière elles s'en accommodent galamment. Ces femmes ont tant de ruses! car, comme dit l'Espagnol, mucho sabe la sorra; pero sab mas la dama enamorada; c'est à dire: «Le renard sait beaucoup, mais une dame amoureuse sait bien davantage.» Quoy que fist cette dame précédente pour oster martel au roy François, si ne peut-elle tant faire qu'il ne lui en restast quelques grains en teste: car, comme j'ay sceu, et surquoy il me souvient, qu'une fois m'estant allé pourmener à Chambord, un vieux concierge qui estoit céans, et avoit esté valet de chambre du Roy François m'y reçut fort honnestement; car il avoit dès ce temps-là connu les miens à la Cour et aux guerres, et luy-mesme me voulut monstrer tout; et m'ayant mené à la chambre du Roy, il me monstra un escrit au costé de la fenestre: «Tenez, dit-il, lisez cela, monsieur; si vous n'avez veu de l'escriture du Roy mon maistre, en voilà.» Et l'ayant leu en grandes lettres, il y avoit ce mot: «Toute femme varie.» J'avois avec moy un fort honneste gentilhomme de Périgord, mon amy, qui s'appeloit M. de Roche, qui me dit soudain: «Pensez que quelques-unes de ces dames qu'il aimoit le plus, et de la fidelité desquelles il s'assuroit le plus, il les avoit trouvées varier et luy faire faux-bons, et en elles avoit découvert quelque changement dont il n'estoit guères content, et, de despit, en avoit escrit ce mot.» Le concierge, qui nous ouyt, dit: «C'est mon, vrayment, ne vous en pensez pas moquer: car, de toutes celles que je luy ay jamais veues et cogneues, je n'en ay veu aucune qui n'allast au change plus que ses chiens de la meute à la chasse du cerf; mais c'estoit avec une voix fort basse, car s'il s'en fust apperçu, il les eust bien relevées.» Voyez, s'il vous plaist, de ces femmes qui ne se contentent ny de leurs marys, ny de leurs serviteurs, grands roys et princes et grands seigneurs; mais il faut qu'elles aillent au change et que ce grand roy les avoit bien connues et expérimentées pour telles, et pour les avoir desbauchées et tirées des mains de leurs marys, de leurs mères et de leurs libertez et viduitez.
—J'ay cogneu une bien grande dame, veufve, qui en a fait de mesme: car, encore qu'elle fust quasi adorée d'un très-grand, si falloit-il avoir quelques menus autres serviteurs, afin de ne pas perdre toutes les heures du temps et demeurer en oisiveté; car un seul ne peut pas en ces choses y vaquer ny fournir toujours: aussi que telle est la règle de l'amour, que la dame d'amour n'est pas pour un temps préfix, n'y aussi pour une personne préfixe, ny seule arrestée. Je m'en rapporte à cette dame des Cent Nouvelles de la Reyne de Navarre, qui avoit trois serviteurs au coup, et estoit si habile qu'elle les sçavoit tous trois fort accortement entretenir.
—J'ay cogneu une dame, laquelle ayant esté servie d'un fort honneste gentilhomme, et puis en ayant esté quittée au bout de quelque temps, se vinrent à raconter de leurs amours passez. Le gentilhomme, qui voulut faire du galant, lui dit: «Et quoy! penseriez vous que vous seule fussiez de ce temps ma maistresse? vous seriez bien estonnée si, avec vous, j'en avois eu deux autres?» Elle luy respondit aussi-tost: «Vous seriez bien plus estonné si vous eussiez pensé estre le seul mon serviteur, car j'en avois bien trois autres pour réserve.» Voilà comment un bon navire veut avoir tousjours deux ou trois ancres pour bien s'affermir. Pour faire fin, vive l'amour pour les femmes! et, comme j'ay trouvé une fois dans les tablettes d'une très-belle et honneste dame qui habloit un peu l'espagnol et l'entendoit très-bien, ce petit refrain escrit de sa propre main, car je la connois très-bien: Hembra o dama sin campagnero, esperança sin trabajo, y navio sine timon, nunca pueden haser cosa que sea buena; c'est-à-dire: «Jamais femme ou dame sans compagnon, ny espérance sans travail; ny navire sans gouvernail, ne pourroient faire chose qui vaille.» Ce refrain peut estre bon et pour la femme et pour la veufve, et pour la fille; car et l'une et l'autre ne peuvent rien faire de bon sans la compagnie de l'homme, ny l'espérance que l'on a de les avoir n'est point tant agréable à les attrapper aisément, comme avec un peu de peine et travail, rudesse et rigueur. Toutefois la femme et la veufve n'en donnent pas tant que la fille, d'autant que l'on dit qu'il est plus aisé et facile de vaincre et abattre une personne qui a esté vaincue, abattue et renversée, que celle qui ne le fust jamais; et qu'on ne prend point tant de travail et peine à marcher par un chemin desjà bien frayé et battu, que par celuy qui n'a jamais esté fait ny tracé: et de ces deux comparaisons je m'en rapporte aux voyageurs et guerriers. Ainsi est-il des filles; car mesme il y en a aucunes si capricieuses, qui jamais n'ont voulu se marier, ains vivre toujours en condition filiale; et si on leur demandoit pourquoy, «C'est ainsi, et telle est mon humeur,» disent-elles. Aussi que Cybele, Junon, Vénus, Thétis, Cérès et autres déesses du ciel, ont toutes méprisé ce nom de vierge, fors Pallas, qui prit du cerveau de Jupiter sa naissance, faisant voir par-là que la virginité n'est qu'une opinion conçue en la cervelle. Aussi demandez à nos filles qui ne se marient jamais, ou, si elles se marient, c'est le plus tard qu'elles peuvent, et fort surannées, pourquoy elles ne se marient. «Parce, disent-elles, que je ne le veux, et telle est mon humeur et mon opinion.» Nous en avons veu aux Cours de nos roys aucunes du temps du roy François. Madame la régente avoit une fille belle et honneste, qui s'appeloit Poupincourt, qui ne se maria jamais, et mourut vierge de l'âge de soixante ans, comme elle nasquit, car elle fut très-sage. La Brelaudière est morte fille et pucelle en l'âge de quatre-vingts ans, laquelle on a veu gouvernante de madame d'Angoulesme estant fille. Mademoiselle de Charansonne de Savoye mourut à Tours dernièrement fille, et fut enterrée avec son chapeau et son habit blanc virginal, très-solemnellement, en grande pompe, solemnité et compagnie, en l'âge de quarante-cinq ans ou plus: et ne faut point mettre en doute si c'estoit à faute de party, car, estant l'une des belles et honnestes filles et sages de la Cour, je luy en ay veu refuser de très-bons et très-grands. Ma sœur de Bourdeille, qui est à la Cour fille de la Reyne, a refusé de mesme de fort bons partis, et jamais n'a voulu se marier ny ne le fera, tant elle est résolue et opiniastre de vivre et mourir fille et bien agée; et s'est jusques ici laissée vaincre à cette opinion, et a un bon age. J'ai veu l'infante de Portugal, fille de la feue reyne Eleonor, en mesme résolution, et est morte fille et vierge en l'age de soixante ans ou plus. Ce n'est pas faute de grandeur, car elle estoit grande en tout, ny par faute de biens, car elle en avoit force, et mesme en France, où M. le général Gourgues a bien fait ses affaires; ny pour faute de dons de nature, car je l'ay veüe à Lisbonne, en l'age de quarante-cinq ans, une très-belle et agréable fille, de bonne grace, de belle apparence, douce, agréable, et qui méritoit bien un mary pareil à elle en tout, courtoise, et mesme à nous autres Français. Je le peux dire, pour avoir eu cet honneur d'avoir parlé à elle souvent et privement. Feu M. le grand prieur de Lorraine, lorsqu'il mena ses galères du levant en ponant pour aller en Écosse, du temps du petit roy François, passant et séjournant à Lisbonne quelques jours, la visita et vid tous les jours: elle le receut fort courtoisement et se pleust fort en sa compagnie, et luy fit tout plein de beaux présents. Entre autres, elle luy bailla une chaisne pour pendre sa croix, toute de diamants et rubis, et perles grosses proprement et richement élabourées; et pouvoit valoir de quatre à cinq mille escus, et luy faisoit trois tours; car je croy qu'elle pouvoit bien valoir cela: aussi l'engageoit-il toujours pour trois mille escus, ainsi qu'il fit une fois à Londres, lorsque nous tournions d'Écosse; mais aussitost en France il l'envoya desengager, car il l'aimoit pour l'amour de la dame de laquelle il estoit encapricié et fort pris: et croy qu'elle ne l'aimoit pas moins, et que volontiers elle eust rompu son nœud virginal pour luy; cela s'appelle par mariage, car c'estoit une très-sage et vertueuse princesse: et si diray-je bien plus, que, sans les troubles qui commencèrent en France, messieurs ses frères l'attiroient et l'y tenoient. Il vouloit luy-mesme retourner avec ses galères et reprendre mesme route, et revoir cette princesse, et luy parler de nopces: et croy qu'il n'en fust point esté esconduit, car il estoit d'aussi bonne maison qu'elle, et extrait de grands roys comme elle, et surtout l'un des beaux, des agréables, des honnestes et des meilleurs de la chrestienté; messieurs ses frères, principalement les deux aisnez, car ils estoient les oracles de tous et conduisoient la barque: je vis un jour qu'il leur en parloit, leur racontant son voyage et les plaisirs qu'il avoit receus là, et les faveurs: ils vouloient fort qu'il refist le voyage et y retournast encore, et luy conseilloient de donner là, car le Pape en eust aussitost donné la dispense de la croix: et, sans ces maudits troubles, il y alloit et en fust sorty, à mon advis, à son honneur et contentement. La dite princesse l'aimoit fort, et m'en parla en très-bonne part, et le regretta beaucoup, m'interrogeant de sa mort, et comme esprise, ainsi qu'il est aisé, en telle chose, à un homme un peu clairvoyant le connoistre.
—J'ay ouy dire une autre raison encore à une personne fort habile, je ne dis fille ou femme, et possible avoit-elle expérimenté, pourquoy aucunes filles sont si tardives de se marier. Elles disent que c'est propter mollitiem; et ce mot mollities s'interprète qu'elles sont si molles, c'est-à-dire tant amatrices d'elles-mesmes et tant soucieuses de se délicater et se plaire seules en elles-mesmes, ou bien avec d'aucunes de leur compagnie, à la mode lesbienne, et y prennent tel plaisir à part elles, qu'elles pensent et croyent fermement qu'avec les hommes elles n'en sçauroient jamais tant tirer de plaisir; et, pour ce, se contentent-elles en leur joye et savoureux plaisirs, sans se soucier des hommes, ny de leurs accointances, ny du mariage. Ces filles ainsi vierges et pucelles eussent esté à Rome fort honorées et fort privilégiées, jusques-là que la justice n'avoit pouvoir sur elles à les sentencier à la mort: si bien que nous lisons que, du temps du triumvirat, il y eut un sénateur romain parmy les proscrits, qui fut condamné à mourir, non luy seulement, mais toute sa lignée de luy procréée; et estant sur l'eschaffaut représentée une sienne fille fort belle et gentille, d'age pourtant non meure et encore trouvée pucelle, il fallut que le bourreau la dépucelast et la dévirginisast luy-mesme sur l'eschaffaut; et puis ainsi pollue la repassa par le cousteau: cruauté certes fort vilaine. Les vestales de mesme estoient très-honorées et respectées, autant pour leur virginité que pour leur religion: car si elles venoient le moins du monde à faillir de leurs corps, elles estoient cent fois plus punies rigoureusement que quand elles n'avoient pas bien gardé le feu sacré car on les enterroit toutes vives avec des pitiés effroyables. Il se lit d'un Albinus, Romain, qui, ayant rencontré hors de Rome quelques vestales qui s'en alloient à pied en quelque part, il commanda à sa femme de descendre avec ses enfants de son chariot, pour les y monter à parfaire leur chemin. Elles avoient aussi telle authorité, que bien souvent ont elles esté crues et moyenneresses à faire l'accord entre le peuple de Rome et les chevaliers, quand quelquefois ils avoient rumeur ensemble. L'empereur Théodose les chassa de Rome par le conseil des chrestiens, envers lequel empereur les Romains députèrent un Symmachus, pour le prier de les remettre avec leurs biens, rentes et facultez qu'elles avoient grandes, et telles, que tous les jours elles donnoient si grande quantité d'aumosnes, qu'elles n'ont jamais permis à nul Romain ny estranger, passant ou venant, de demander l'aumosne, tant leur pie charité s'estendoit sur les pauvres: et toutefois Théodose ne les y voulut jamais remettre. Elles s'appeloient vestales, de ce mot de Vesta, qui signifie feu, lequel a beau tourner, virer, mouvoir, flamber, jamais ne jette semence ny n'en reçoit: de mesme la vierge. Elles duroient trente ans ainsi vierges, au bout desquels se pouvoient marier; desquelles peu sortant de là se trouvoient plus heureuses, ny plus ny moins que nos religieuses qui se sont dévoilées et ont quitté leurs habits. Elles estoient fort pompeuses et superbement habillées, lesquelles le poëte Prudence descrit gentiment, telles comme peuvent estre les chanoinesses d'aujourd'huy de Mons en Hainault, et de Remiremont en Lorraine, qui se marient. Aussi ce poëte Prudence les blasme fort qu'elles alloient parmy la ville dans des coches fort superbes, et ainsi si bien vestues aux amphithéâtres, voir les jeux des gladiateurs et combattants à outrance entre eux et des bestes sauvages, comme prenant grand plaisir à voir ainsi les hommes s'entre tuer et répandre le sang; et pour ce il supplie l'Empereur d'abolir ces sanguinaires combats et si pitoyables spectacles. Ces vestales, certes, ne devoient voir tels jeux; mais pouvoient-elles dire aussi: «Par faute d'autres jeux plus plaisants, que les autres dames voyent et pratiquent, nous pouvons nous contenter en ceux-cy.»
—Quant à la condition de plusieurs veufves, il y en a aussi plusieurs qui font l'amour de mesme que ces filles, ainsi que j'en ay cogneu aucunes, et autres qui aiment mieux s'esbattre avec les hommes en cachette, et en toute leur pleiniere volonté, que leur estant sujettes par mariage: pour ce, quand on en voit aucunes garder longement leurs viduïtez, il ne les en faut pas tant loüer, comme l'on diroit, jusqu'à ce que l'on sçache leur vie. C'est après, selon que l'on descouvre, qu'il les en faut louer ou mespriser; car une femme, quand elle veut desplier ses esprits, comme on dit, est terriblement fine, et mene l'homme vendre au marché sans qu'il s'en prenne garde; et, estant ainsi fine, elle sçait si bien ensorceller et esbloüer les yeux et les pensées des hommes, qu'ils ne peuvent jamais guères bien connoistre leur bien; car telle prendra-t-on pour une prude femme et confite en sapience, qui sera une bonne putain, et joüera son jeu si bien à point, et si à couvert, qu'on n'y connoistra rien. Je sçay bien que plusieurs me pourroient dire que j'ay obmis plusieurs bons mots et contes qui eussent mieux encore embelly et annobly ce sujet. Je le vois; mais, d'ici au bout du monde, je n'en eusse veu la fin; et, qui en voudra prendre la peine de faire mieux, l'on luy aura grande obligation.
Or, mes dames, je fais fin, et m'excusez si j'ay dit quelque chose qui vous offense. Je ne fus jamais né ny dressé pour vous offenser ni desplaire. Si je parle d'aucunes, je ne parle pas de toutes; et de ces aucunes, je n'en parle que par noms couverts et point divulgués. Je les cache si bien, qu'on ne s'en peut apercevoir, et le scandale n'en peut tomber sur elles que par doutes et soupçons, et non par vraye apparence.
DISCOURS CINQUIÈME.
Sur aucunes dames vieilles qui aiment autant à faire l'amour comme les jeunes.
Puisque j'ay parlé cy-devant des vieilles dames qui aiment à roussiner, je me suis mis à faire ce discours. Par quoy j'accommence, et dit qu'un jour moy, estant à la Cour d'Espagne, devisant avec une fort honneste et belle dame, mais pourtant un peu aagée, me dit ces mots: Que ningunas damas lindas, o allo menos pocas, se hazen viejas de la cinta hasta a baxo; «que nulles dames belles, ou au moins peu, se font vieilles de la ceinture jusques en bas.» Sur quoy je luy demanday comment elle l'entendoit, si c'estoit ou pour la beauté du corps de cette ceinture en bas, qu'elle n'en diminuast aucunement par la vieillesse, ou pour l'envie et l'appetit de la concupiscence qui vinssent à ne s'en estreindre ny s'en refroidir par le bas aucunement. Elle respondit qu'elle l'entendoit et pour l'un et pour l'autre; «car, quant à la picqueure de la chair, disoit-elle, ne faut pas penser que l'on s'en guérisse que par la mort, quoiqu'il semble que l'aage y vueille répugner; d'autant que toute femme belle s'aime extresmement, et en s'aimant ce n'est point pour elle, mais pour autruy; et nullement ressemble à Narcisus, qui, fat qu'il estoit, aimé de soy et de soy-mesme amoureux, abhorroit toutes autres amours.» La belle femme ne tient rien de cette humeur; ainsi que j'ay ouy raconter d'une très-belle dame, laquelle, s'aimant et se plaisant fort bien souvent seule et à part soy, dans son lit se mettoit toute nuë, et en toutes postures se contemploit, s'admiroit et s'arregardoit lascivement, en se maudissant d'estre voüée à un seul qui n'estoit digne d'un si beau corps, entendant son mary nullement égal à elle. Enfin elle s'enflamma tellement par telles contemplations et visions qu'elle dit adieu à sa chasteté et à son sot vœu marital, et fit amour et serviteur nouveau. Voilà donc comme la beauté allume le feu et la flamme d'une dame, qui la transporte à ceux qu'elle veut puis après, soit aux marys ou aux serviteurs, pour les mettre en usage; aussi qu'un amour en amene un autre. De plus, estant ainsi belle et recherchée de quelqu'un, et qu'elle ne dédaigne de respondre, la voilà troussée: ainsi que Lays disoit que toute femme qui ouvre la bouche pour dire quelque response douce à son amy, le cœur s'y en va et s'ouvre de mesme. Davantage, toute belle et honneste femme ne refuse jamais loüange qu'on lui donne; et si une fois elle se plaist ou permette d'estre loüée en sa beauté, bonnes graces et gentilles façons, ainsi que nous autres courtisans avons accoustumé de faire pour le premier assaut de l'amour, quoyqu'il tarde, avec la continuë nous l'emportons. Or est-il que toute belle femme s'estant une fois essayée au jeu d'amour ne le desapprend jamais, et la continuë luy est toujours très-douce et agréable; ny plus ny moins que, quand l'on a acoustumé une bonne viande, on se fasche fort de la laisser; et tant plus on va sur l'aage, tant meilleure est-elle pour la personne, ce disent les médecins: aussi, tant plus la femme va sur l'aage, tant plus est friande d'une bonne chair qu'elle a accoustumé; et si sa bouche d'en haut y prend de la saveur, sa bouche d'en bas aussi en prend bien autant; et la friandise ne s'en oublie jamais ny ne s'en lasse par la charge des ans, oui plustost bien par une longue maladie, ce disent les médecins, ou autres accidents: que si l'on s'en fasche pour quelque temps, pourtant on la reprend bien.
L'on dit aussi que tous exercices décroissent et diminuent par l'aage, qui oste la force aux personnes pour les faire valoir, fors celui de Vénus, qui se pratique très-doucement, sans peine et sans travail dans un mol et beau lit, et très-bien à l'aise. Je parle pour la femme et non pour l'homme, à qui pour cela tout le travail et corvée eschoit en partage. Luy donc, privé de ce plaisir, s'en abstient de bonne heure, encor que ce soit en dépit de luy; mais la femme, en quelque aage qu'elle soit, reçoit en soy, comme une fournaise, tout feu et toute matière; j'entends si on lui en veut donner: mais il n'y a si vieille monture, si elle a désir d'aller et veuille estre picquée, qui ne trouve quelque chevaucheur malautru; et quand bien une femme aagée n'en sçauroit chevir bonnement, et n'en trouveroit à point comme en ses jeunes ans, elle a de l'argent et des moyens pour en avoir au prix du marché, en de bons, comme j'ai ouy dire. Toutes marchandises qui coustent faschent fort à la bourse, contre l'opinion d'Héliogabale, qui, tant plus il acheptoit les viandes cheres, tant meilleures les trouvoit-il; fors la marchandise de Vénus, laquelle tant plus couste, tant plus plaist, pour le grand désir que l'on a de bien faire valloir la besogne et denrée que l'on aura bien acheptée; et le tallent que l'on a en main, on le fait valloir au triple, voir au centuple, si l'on peut. Ce fust ce que dist une courtisanne espagnole à deux braves cavaliers espagnols qui prindrent querelle pour elle, et sortants de son logis mirent les espées aux mains et se commencèrent à battre: elle mit la tête à la fenestre, et s'escria à eux: Senores, mis amores se gagnan con oro y plata, non con hierro; c'est-à-dire: «Messieurs, mes amours se gagnent avec l'or et l'argent, et non avec le fer.» Voilà comme tout amour bien achepté est bon. Force dames et cavaliers qui ont trafiqué tels marché en sçavent bien que dire: d'alléguer des exemples de plusieurs dames qui ont bruslé en leur vieillesse aussi bien qu'en jeunesse, ou qui ont passé, ou, pour mieux dire, entretenu leurs feux par seconds et nouveaux marys et serviteurs, ce seroit à moi maintenant chose superfluë, puis qu'ailleurs j'en ay allégué plusieurs; ci en rapporteray-je icy aucuns, car la chose la requiert et sert à cette cause.
—J'ai ouy parler d'une grande dame, qui rencontroit le mot aussi bien que dame de son temps, laquelle, voyant un jour un jeune gentilhomme qui avoit les mains très-blanches, elle luy demanda ce qu'il faisoit pour les avoir telles: il respondit en riant et gaussant, que le plus souvent qu'il pouvoit il les frottoit de sperme. «Voilà, dit-elle donc, un malheur pour moy, car il y a plus de soixante ans que j'en lave mon cas (le nommant tout à trac), il est aussi noir que le premier jour; et si je l'en lave encore tous les jours.»
—J'ai ouy parler d'une dame d'assez bonnes années, laquelle se voulant remarier, en demanda un jour l'advis à un médecin, fondant ses raisons sur ce qu'elle estoit très-humide et remplie de toutes mauvaises humeurs, qui luy estoient venues et l'avoient entrenue depuis qu'elle estoient veufve, ce qui ne luy estoit arrivé du temps de son mary, d'autant que, par les assidus exercices qu'ils faisoient ensemble, ces humeurs s'asséchoient et consommoient. Le médecin, qui estoit bon compagnon, et qui luy voulut en cela complaire, luy conseilla de se remarier et de chasser les humeurs de son corps de cette façon, et qu'il valloit mieux estre séche qu'humide. La dame pratiqua ce conseil, et l'approuva très-bien, toute surannée qu'elle estoit; mais je dis avec un mary et un amoureux nouveau, qui l'aimoit bien autant pour l'amour du bon argent que du plaisir qu'il tiroit d'elle: encore qu'il y ait plusieurs dames aagées avec lesquelles on prend bien autant de plaisir, et y fait aussi bon et meilleur qu'avec les plus jeunes, pour en sçavoir mieux l'art et la façon, et en donner le goust aux amants. Les courtisannes de Rome et d'Italie, quand elles sont sur l'aage, tiennent cette maxime, que una galina vecchia fà miglior brodo che un'altra[98]. Horace fait mention d'une vieille, laquelle s'agitoit et se mouvoit, quand elle venoit là, de telle façon et si rudement et inquiétement, qu'elle faisoit trembler non-seulement le lit, mais toute la maison. Voilà une gente vieille! Les Latins appellent s'agiter ainsi et s'esmouvoir, subare à sue, qu'est à dire une porque, ou truye. Nous lisons de l'empereur Calicula, de toutes ses femmes qu'il eut il aima Cezonnia, non tant par sa beauté qu'elle eut, ni d'aage florissant, car elle estoit desja fort avancée, mais à cause de sa grande lascivité et palliardise qui estoit en elle, et la grande iudustrie qu'elle avoit pour l'exercer, que la vieille saison et pratique luy avoit apportée, laissant toutes les autres femmes, encor qu'elles fussent plus belles et jeunes que celle-là; et la menoit ordinairement aux armées avec luy, habillée et armée en garçon, et chevauchant de mesme costé à costé de luy, jusques à la montrer souventes fois à ses amys toute nuë, et leur faire voir ses tours de souplesse et de paillardise. Il falloit bien dire que l'aage n'eust rien diminué en cette femme de beau et de lascif, puis qu'il l'aimoit tant. Neantmoins, avec tout ce grand amour qu'il lui portoit, bien souvent, quand il l'embrassoit et touschoit à sa belle gorge, il ne se pouvoit empescher de luy dire, tant il estoit sanglant: «Voilà une belle gorge, mais aussi il est en mon pouvoir de la faire couper.» Hélas! la pauvre femme fut de mesme avec lui occise d'un coup d'espée à travers le corps par un centenier, et sa fille brisée et accravantée contre une muraille, qui ne pouvoit mais de la méchanceté de son père.
—Il se lit encore de Julia, marastre de Caracalla, empereur, estant un jour quasi par négligence nue de la moitié du corps, et Caracalla la voyant, il ne dit que ces mots: «Ha! que j'en voudrois bien, s'il m'estoit permis!» Elle soudain respondit: «S'il vous plaist, ne savez-vous pas que vous estes empereur, et que vous donnez des loix et non pas les recevez?» Sur ce bon mot et bonne volonté, il l'espousa et se coupla avec elle. Pareilles quasi paroles furent données à l'un de nos trois roys derniers, que je ne nommeray point. Estant espris et devenu amoureux d'une fort belle et honneste dame, après lui avoir jetté des premières pointes et paroles d'amour, luy en fit un jour entendre sa volonté plus au long, par un honneste et très-habile gentilhomme que je sçay, qui, luy portant le petit poulet, se mit en son mieux dire pour la persuader de venir là. Elle, qui n'estoit point sotte, se défendit le mieux qu'elle put, par force belles raisons qu'elle sceut bien alléguer, sans oublier sur-tout le grand, ou, pour mieux dire, le petit point d'honneur. Somme, le gentilhomme, après force contestations, luy demanda, pour fin, ce qu'elle vouloit qu'il dist au Roy? Elle, ayant un peu songé, tout à coup, comme d'une désespérade, proféra ces mots: «Que vous luy direz? dit-elle; autre chose, si-non que je sçay bien qu'un refus ne fut jamais profitable à celuy ou à celle qui le fait à son Roy ou à son souverain, et que bien souvent, usant de sa puissance, il sçait plustost prendre et commander que requérir et prier.» Le gentilhomme, se contentant de cette response, la porte aussitost au Roy, qui prit l'occasion par le poil et va trouver la dame en sa chambre, laquelle, sans trop grand effort de lutte, fut abattue. Cette response fut d'esprit et d'envie d'avoir affaire à son Roy, encore qu'on die qu'il ne fait pas bon se joüer ni avoir affaire avec son Roy: il s'en faut ce point, dont on ne s'en trouve jamais mal si la femme s'y conduit sagement et constamment. Pour reprendre cette Julia, marastre de cet empereur, il falloit bien qu'elle fust putain, d'aimer et prendre à mary celui sur le sein de laquelle; quelque temps avant, il luy avoit tué son propre fils; elle estoit bien putain celle-là et de bas cœur. Toutesfois c'estoit grande chose que d'estre impératrice, et pour tel honneur tout s'oublie. Cette Julia fut fort aimée de son mary, encore qu'elle fust bien fort en l'aage, n'ayant pourtant rien abattu de sa beauté; car elle estoit très-belle et très-accorte, témoins ses paroles, qui lui haussèrent bien le chevet de sa grandeur.
—Philippes-Maria, duc troisiesme de Milan, espousa en secondes nopces Beatricine, veuve de feu Facin Cane, estant fort vieille; mais elle luy porta en mariage quatre cents mille escus, sans les autres meubles, bagues et joyaux, qui montoient à un haut prix, et qui effaçoient sa vieillesse; nonobstant laquelle fut soupçonnée de son mary d'aller ribauder ailleurs, et pour tel soupçon la fit mourir. Vous voyez si la vieillesse luy fit perdre le goust du jeu d'amour; pensez que le grand usage qu'elle en avoit luy en donnoit encore l'envie.
—Constance, reyne de Sicile, qui, dès sa jeunesse, et toute sa vie, n'avoit bougé vestale du cul d'un cloistre en chasteté, venant à s'emanciper au monde en l'aage de cinquante ans, qui n'estoit pas belle pourtant et toute décrépite, voulut taster de la douceur de la chair et se marier, et engrossa d'un enfant en l'aage de cinquante deux ans, duquel elle voulut enfanter publiquement dans les prairies de Palerme, y ayant fait dresser une tente et un pavillon exprès, afin que le monde n'entrast en doute que son fruit fut apposté: qui fust un des grands miracles que jamais on ait veu depuis sainte Elisabeth. L'histoire de Naples pourtant dit qu'on le reputa supposé. Si fut-il pourtant un grand personnage; mais ce sont-ils ceux-là, la pluspart, des braves, que les bastards, ainsi que me dit un jour un grand.
—J'ay cogneu une abbesse de Tarascon, sœur de madame d'Usez, de la maison de Tallard, qui se deffroqua et sortit de religion en l'aage de plus de cinquante ans, et se maria avec le grand Chanay, qu'on a veu grand joüeur à la Cour. Force autres religieuses ont fait de tels tours, soit en mariage ou autrement, pour taster de la chair en leur aage très-meur. Si telles font cela, que doivent donc faire nos dames, qui y sont accoutumées dès leurs tendres ans? la vieillesse les doit-elle empescher qu'elles ne tastent ou mangent quelquefois de bons morceaux dont elles en ont pratiqué l'usance si longtemps? Et que deviendroient tant de bons potages restaurants, bouillons composez, tant d'ambresgris, et autres drogues escaldatives et confortatives pour eschauffer et conforter leur estomach, vieil et froid? Dont ne faut douter que telles compositions, en remettant et entrenant leur débile estomach, ne fassent encore autre seconde opération sous bourre, qui les eschauffent dans le corps et leur causent quelques chaleurs vénériennes; qu'il faut par après expulser par la cohabitation et copulation, qui est le plus souverain remède qui soit, et le plus ordinaire, sans y appeler autrement l'advis des médecins, dont je m'en rapporte à eux. Et qui meilleur est pour elles, est, qu'estant aagées et venues sur les cinquante ans, n'ont plus de crainte d'engrosser, et lors ont pleiniere et toute ample liberté de se joüer et recueillir les arrerages des plaisirs, que possible aucunes n'ont osé prendre de peur de l'enflure de leur traistre ventre: de sorte que plusieurs y en a-t-il qui se donnent plus de bon temps en leurs amours depuis cinquante ans en bas, que de cinquante ans en avant. De plusieurs grandes et moyennes dames en ay-je oy parler en telles complexions, jusques-là que plusieurs en ay-je cogneu et ouy parler qui ont souhaité plusieurs fois les cinquante ans chargés sur elles pour les empescher de la groisse, et pour le faire mieux sans aucune crainte ni escandale. Mais pouquoy s'en en garderoient-elles sur l'aage? vous diriez qu'après la mort aucunes ont quelque mouvement et sentiment de chair. Si faut-il que je fasse un conte que je vais faire.
—J'ay eu d'autres fois un frere puisné qu'on appeloit le capitaine Bourdeille, l'un des braves et vaillants capitaines de son temps. Il faut que je die cela de luy, encore qu'il fust mon frère, sans offenser la loüange que je luy donne: les combats qu'il a faits aux guerres et aux estaquades en font foy; car c'estoit le gentilhomme de France qui avoit les armes mieux en la main: aussi l'appeloit-on en Piedmont l'un des Rodomonts de-là. Il fut tué à l'assaut de Hesdin, à la derniere reprise. Il fut dédié par ses pere et mere aux lettres, et pour ce il fut envoyé à l'aage de dix-huit ans en Italie pour estudier, et s'arresta à Ferrare, pour ce que madame Renée de France, duchesse de Ferrare, aimoit fort ma mere, et pour ce le retint là pour vaquer à ses études, car il y avoit université. Or, d'autant qu'il n'y estoit nay ny propre, il n'y vaquoit gueres, ains plutost s'amusa à faire la cour et l'amour: si bien qu'il s'amouracha fort d'une damoiselle française veufve, qui estoit à madame de Ferrare, qu'on appeloit mademoiselle de La Roche[99], et en tira de la joüissance, s'entr'aimant si fort l'un et l'autre, que mon frere, ayant esté rappelé de son pere, le voyant mal propre pour les lettres, fallust qu'il s'en retournast. Elle qui l'aimoit, et qui craignoit qu'il ne luy mesadvint, parce qu'elle sentoit fort de Luther, qui voguoit pour lors, pria mon frere de l'emmener avec luy en France, et en la cour de la reyne de Navarre, Marguerite, à qui elle avoit esté, et l'avoit donnée à madame Renée lorsqu'elle fut mariée, et s'en alla en Italie. Mon frère, qui estoit jeune et sans aucune considération, estant bien aise de cette bonne compagnie, la conduisit jusques à Paris, où estoit pour lors la Reyne, qui fut fort aise de la voir, car c'estoit la femme qui avoit le plus d'esprit et disoit des mieux, et estoit une veufve belle et accomplie en tout. Mon frère, après avoir demeuré quelques jours avec ma grand-mere et ma mere, qui estoient lors en sa Cour, s'en retourna voir son pere. Au bout de quelque temps, se dégoustant fort des lettres, et ne s'y voyant propre, les quitte tout à plat, et s'en va aux guerres de Piedmont et de Parme, où il acquit beaucoup d'honneur, et les pratiqua l'espace de cinq à six mois sans venir à sa maison; au bout desquels il vint voir sa mère, qui estoit lors à la Cour avec la reyne de Navarre, qui se tenoit lors à Pau, à laquelle il fit révérence ainsi qu'elle tournoit de vespres. Elle, qui estoit la meilleure princesse du monde, luy fit une fort bonne chere, et, le prenant par la main, le pourmena par l'église environ une heure ou deux, luy demandant force nouvelles des guerres de Piedmont et d'Italie, et plusieurs autres particularitez auxquelles mon frere respondit si bien, qu'elle en fut satisfaite (car il disoit des mieux), tant de son esprit que de son corps, car il estoit très-beau gentilhomme, et de l'aage de vingt-quatre ans. Enfin, après l'avoir entretenu assez de temps, et ainsi que la nature et la complexion de cette honorable princesse estoit de ne dédaigner les belles conversations et entretiens des honnestes gens, de propos en propos, tousjours en se pourmenant, vint précisément arrester coy mon frere sur la tombe de mademoiselle de La Roche, qui estoit morte il y avoit trois mois; puis le prit par la main et luy dit: «Mon cousin (car ainsi l'appeloit-elle, d'autant qu'une fille d'Albret avoit esté mariée en notre maison de Bourdeille; mais pour cela je n'en mets pas plus grand pot au feu, n'y n'en augmente davantage mon ambition), ne sentez-vous point rien mouvoir sous vous et sous vos pieds?—Non, madame, respondit-il.—Mais songez-y bien, mon cousin, lui répliqua-elle.» Mon frère lui respondit: «Madame, j'y ay bien songé, mais je ne sens rien mouvoir; car je marche sur une pierre bien ferme.—Or, je vous advise, dit lors la Reyne, sans le tenir plus en suspens, que vous estes sur la tombe et le corps de la pauvre mademoiselle de La Roche, qui est ici dessous vous enterrée, que vous avez tant aimée; et puis que les ames ont du sentiment après nostre mort, il ne faut pas douter que cette honneste créature, morte de frais, ne se soit esmue aussi-tost que vous avez esté sur elle; et si vous ne l'avez senty à cause de l'espaisseur de la tombe, ne faut douter qu'en soy ne se soit esmue et ressentie; et d'autant que c'est un pieux office d'avoir souvenance des trespassés, et mesme de ceux que l'on a aimez, je vous prie luy donner un Pater noster et un Ave Maria, et un De profundis, et l'arrousez d'eau bénite; et vous acquerrez le nom de très-fidèle amant et d'un bon chrestien. Je vous lairray donc pour cela, et pars.» Et s'en va. Feu mon frere ne faillit à ce qu'elle avoit dit, et puis l'alla trouver, qui luy en fit un peu la guerre, car elle en estoit commune en tout bon propos et y avoit bonne grace. Voilà l'opinion de cette bonne princesse laquelle la tenoit plus par gentillesse et par forme de devis que par créance, à mon advis. Ces propos gentils me font souvenir d'une épitaphe d'une courtisanne qui est enterrée à Rome à Nostre-Dame del Populo, où il y a ces mots: Quæso, viator, ne me diutius calcatam, amplius calces: «Passant, m'ayant tant de fois foulée et trépée, je te prie ne me tréper ny ne me fouler plus.» Le mot latin a plus de grace. Je mets tout cecy plus pour risée que pour autre chose. Or, pour faire fin, ne se faut esbahir si cette dame espagnole tenoit cette maxime des belles dames qui se sont fort aimées, et ont aimé et aiment, et se plaisent à estre louées, bien qu'elles ne tiennent guieres du passé; mais pourtant c'est le plus grand plaisir que vous leur pouvez donner, et qu'elles aiment plus, quand vous leur dites que ce sont tousjours elles, et qu'elles ne sont nullement changées ny envieillies, et sur-tout qui ne deviennent point vieilles de la ceinture jusqu'au bas.