WeRead Powered by ReaderPub
Vies des dames galantes cover

Vies des dames galantes

Chapter 17: DISCOURS SIXIÈME
Open in WeRead

About This Book

The collection offers dozens of anecdotal discourses about women's amorous lives and the social games around desire, recounting seductions, jealousies, and infidelities alongside reflections on beauty, sexual tactics, and reputation. Short chapters compare the arts of love with military stratagems, consider differences between maidens, married women, and widows, and catalogue tricks, tests, and bold enterprises used to win or resist lovers. The voice mixes vivid storytelling, moral observation, and ironic distance, inviting readers to weigh private passion against public consequence.

J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame qui disoit un jour à son serviteur: «Je ne sais que désormais la vieillesse m'apportera plus grande incommodité (car elle avoit cinquante-cinq ans); mais Dieu merci, je ne le fis jamais si bien comme je le fais, et n'y pris jamais tant de plaisir; que si cecy dure et continuë jusqu'à mon extreme vieillesse, je ne m'en soucie d'elle autrement, ny ne plains point le passé.» Or, touchant l'amour et la concupiscence, j'ay allégué ici et ailleurs assez d'exemples, sans en tirer davantage sur ce sujet. Venons maintenant à l'autre maxime, touchant cette beauté des belles femmes qui ne se diminue par vieillesse de la ceinture jusques en bas. Certes, sur cela, cette dame espagnole allégua plusieurs belles raisons et gentilles comparaisons, accomparant ces belles dames à ces beaux, vieux et superbes édifices qui ont esté, desquels la ruine en demeure encor belle; ainsi que l'on voit à Rome, en ces orgueilleuses antiquitez, les ruines de ces beaux palais, ces superbes colissées et grands termes, qui monstrent bien encore quels ont esté, donnent encore admiration et terreur à tout le monde, et la ruine en demeure admirable et espouvantable; si-bien que sur ces ruines ont y bastit encore de très-beaux édifices, monstrant que les fondements en sont meilleurs et plus beaux que sur d'autres nouveaux: ainsi que l'on voit souvent aux massonneries que nos bons architectes et massons entreprennent; et s'ils trouvent quelques vieilles ruines et fondements, ils bastissent aussi-tost dessus, et plus-tost que sur de nouveaux. J'ay bien veu aussi souvent de belles galleres et navires se bastir et se refaire sur de vieux corps et de vieilles carennes, lesquelles avoient demeuré long-temps dans un port sans rien faire, qui valloient bien autant que celles que l'on bastissoit et charpentoit tout à neuf, et de bois neuf venant de la forest. Davantage, disoit cette dame espagnole, ne void-on pas souvent les sommets des hautes tours par les vents, les orages, les tonnerres estre emportez, défraudez et gastez, et le bas demeurer sain et entier? car tousjours à telles hauteurs telles tempestes s'adressent; mesmes les vents marins minent et mangent les pierres d'enhaut, et les concavent plustost que celles du bas, pour n'y estre si exposées que celles d'enhaut. De mesme, plusieurs belles dames perdent le lustre et la beauté de leurs beaux visages par plusieurs accidents, ou de froid ou de chaud, ou de soleil et de lune, et autres, et, qui pis est, de plusieurs fards qu'elle y applicquent, pensans se rendre plus belles, et gastent tout; au lieu qu'aux partis d'enbas n'y applicquent autre fard que le naturel spermatic, n'y sentant ni froid, ny pluye, ny vent, ny soleil, ny lune, qui n'y touchent point. Si la chaleur les importune, elles s'en sçavent bien garantir et se raffraischir; de mesmes remédient au froid en plusieurs façons: tant d'incommoditez et peines y a-t-il à garder la beauté d'enhaut, et peu à garder celle d'enbas: si-bien qu'encore qu'on ayt veu une belle femme se perdre par le visage, ne faut présumer qu'elle soit perduë par le bas, et qu'il n'y reste encor quelque chose de beau et de bon, et qu'il n'y fait point mauvais bastir.

—J'ay ouy conter d'une grande dame qui avoit esté très-belle et bien adonnée à l'amour: un de ses serviteurs anciens l'ayant perduë de veuë l'espace de quatre ans, pour quelque voyage qu'il entreprit, duquel retournant, et la trouvant fort changée de ce beau visage qu'il luy avoit veu autres fois, et par ce en devint fort dégousté et reffroidy, qu'il ne la voulut plus attaquer, ny renouveller avec elle le plaisir passé. Elle le recogneut bien, et fit tant qu'elle trouva moyen qu'il la vint voir dans son lict; et, pour ce, un jour elle contrefit de la malade, et lui l'estant venuë voir sur jour, elle luy dit: «Je sçay bien, monsieur, que vous me desdaignez à cause de mon visage changé par mon aage; mais tenez, voyez (et sur ce elle luy descouvrit toute la moitié du corps nud en bas) s'il y a rien de changé là; si mon visage vous a trompé, cela ne vous trompe pas.» Le gentilhomme la contemplant, et la trouvant par-là aussi belle et nette que jamais, entra aussitost en appétit, et mangea de la chair qu'il pensoit estre pourrie et gastée. «Et voilà, dit la dame, monsieur, voilà comme vous autres estes trompez. Une autre fois, n'adjoustez plus de foy aux menteries de nos faux visages; car le reste de nos corps ne les ressemble pas toujours. Je vous apprens cela.» Une dame comme celle-là, estant ainsi devenus changée de beau visage, fut en si grand colère et despit contre luy, qu'elle ne le voulut oncques plus jamais mirer dans son miroir, disant qu'il en estoit indigne; et se faisoit coiffer à ses femmes, et, pour récompense, se miroit et s'arregardoit par les parties d'en-bas, y prenant autant de délectation comme elle avoit fait par le visage autresfois.

—J'ay ouy parler d'une autre dame, qui, tant qu'elle couchoit sur jour avec son amy, elle couvroit son visage d'un beau mouchoir blanc d'une fine toile d'Hollande, de peur que, la voyant au visage, le haut ne refroidist et empeschast la batterie du bas, et ne s'en degoustast; car il n'y avoit rien à dire au bas du beau passé. Sur quoy il y eut une fort honneste dame, dont j'ay ouy parler, qui rencontra plaisamment, à laquelle un jour son mary luy demandant «pourquoy son poil d'en-bas n'estoit pas devenu blanc et chenu comme celuy de la teste: Hà, dit-elle, le meschant traistre qu'il est, qui a fait la folie, ne s'en ressent point, ny ne la boit point. Il la fait sentir et boire à d'autres de mes membres et à ma teste; d'autant qu'il demeure toujours, sans changer, et en mesme estat et vigueur, en mesme disposition, et sur-tout en mesme chaud naturel, et a mesme appetit et santé, et non des autres membres, qui en ont pour luy des maux et des douleurs, et mes cheveux qui en sont devenus blancs et chenus.» Elle avoit raison de parler ainsi; car cette partie leur engendre bien des douleurs, des gouttes et des maux, sans que leur gallant du mitan s'en sente; et, pour trop estre chaudes à cela, ce disent les médecins, deviennent ainsi chenuës. Voilà pourquoy les belles dames ne vieillissent jamais par-là en toutes les deux façons.

—J'ay ouy raconter à aucuns qui les ont pratiquées, jusques aux courtisannes, qui m'ont asseuré n'en avoir veu guères de belles estres venues vieilles par-là: car tout le bas et mitan, et cuisses et jambes, avoient le tout beau, et la volonté et la disposition pareille au passé. Mesmes j'en ay ouy parler à plusieurs marys qui trouvoient leurs vieilles (ainsi les appeloient-ils) aussi belles par le bas comme jamais, en vouloir, en gaillardise, en beauté, et aussi volontaires, et n'y trouvoient rien de changé que le visage; et aimoient autant coucher avec elles qu'en leurs jeunes ans. Au reste, combien y a-t-il d'hommes qui aiment autant de vieilles dames pour monter dessus plustost que sur des jeunes; tout ainsi comme plusieurs qui aiment mieux des vieux chevaux, soit pour le jour d'un bon affaire, soit pour le manége et pour le plaisir, qui ont esté si bien appris en leur jeunesse, qu'en leur vieillesse vous n'y trouverez rien à dire, tant ils ont esté bien dressés, et ont continué leur gentille addresse.

—J'ay veu à l'escurie de nos roys le cheval qu'on appelloit le Quadragant, dressé du temps du roy Henry. Il avoit plus de vingt-deux ans; mais encore, tout vieux qu'il estoit, il faisoit très-bien et n'avoit rien oublié; si bien qu'il donnoit encore à son roy, et à tous ceux qui le voyoient manier, du plaisir bien grand. J'en ay veu faire de mesmes à un grand coursier qu'on appeloit le Gonzague, du haras de Mantouë, et estoit contemporain du Quadragant. J'ay veu le Moreau superbe, qui avoit esté mis pour estalon. Le seigneur M. Antonio, qui avoit la charge du haras du Roy, me le monstra à Mun, un jour que je passay par-là, aller à deux pas et un sault, et à voltes, aussi bien que lorsque M. de Carnavallet l'eut dressé, car il estoit à luy; et feu M. de Longueville luy en voulut donner trois mille livres de rente; mais le roy Charles ne le voulut pas, qui le prit pour luy, et le récompensa d'ailleurs. Une infinité d'autres en nommerois-je, mais je n'aurois jamais fait, m'en remettant aux braves escuyers, qui en ont prou veu. Le feu roy Henry, au camp d'Amiens, avoit choisi pour son jour de bataille le Bay de la Pay, un très-beau et fort courcier et vieux; et mourut de la fièvre, par le dire des plus experts mareschaux, au camp d'Amiens; ce qu'on trouva estrange. Feu M. de Guise envoya querir en son haras d'Esclairon le Bay Samson, qui servoit là d'estalon, pour le servir en la bataille de Dreux, où il le servit très-bien. Aux premieres guerres, feu M. le prince prit dans Mun vingt-deux chevaux qui servoient-là d'estalons, pour s'en servir en ses guerres, et les départit aux uns et aux autres des seigneurs qui estoient avec luy, s'en estant réservé sa part; dont le brave Avaret eut un courcier que M. le connestable avoit donné au roy Henry, et l'appeloit-on le Compere: tout vieux qu'il estoit, jamais n'en fut veu un meilleur, et son maistre le fit trouver en de bons combats, qui luy servit très-bien. Le capitaine Bourdet eut le Turc, sur lequel le feu roy Henry fut blessé et tué, que feu M. de Savoye luy avoit donné, et l'appelloit-on le Malheureux: et s'appelloit ainsi quand il fut donné au Roy, ce qui fut un très-mauvais présage pour le Roy. Jamais il ne fut si bon en sa jeunesse comme il fut en sa vieillesse: aussi son maistre, qui estoit un des vaillants gentilshommes de France, le faisoit bien valloir. Bref, tout tant qu'il en eust de ces estalons, jamais l'aage m'empescha qu'ils ne servissent bien à leurs maistres, à leur prince et à leur cause. Ainsi sont plusieurs chevaux vieux qui ne se rendent jamais: aussi dit-on que jamais bon cheval ne devint rosse. De mesme sont plusieurs dames, qui en leur vieillesse valent bien autant que d'autres en leur jeunesse, et donnent bien autant de plaisir, pour avoir esté en leur temps très-bien apprises et dressées; et volontiers telles leçons mal-aisément s'oublient: et ce qui est le meilleur, c'est qu'elles sont fort libérales et larges à donner pour entretenir leurs chevaliers et cavalcadours, qui prennent plus d'argent et veulent plus grand entretien pour monter sur une vieille monture que sur une jeune; qui est au contraire des escuyers, qui n'en prennent tant des chevaux dressés que des jeunes et à dresser: ainsi la raison en cela le veut.

Une question sur le sujet des dames aagées ay-je veu faire, à savoir quelle gloire plus grande y a-t-il à desbaucher une dame aagée et en joüir, ou une jeune. A aucuns ay-je ouy dire que c'est pour la vieille, et disoient que la folie et la chaleur qui est en la jeunesse, sont de soy assez toutes desbauchées et aisées à perdre; mais la sagesse et la froideur qui semblent estre en la vieillesse, malaisément se peuvent-elles corrompre; et qui les corrompt en est en plus belle réputation. Aussi cette fameuse courtisanne Lays se vantoit et se glorifioit fort de quoy les philosophes alloient si souvent la voir et apprendre à son eschole, plus que de tous autres jeunes gens et fols qui allassent. De mesme Flora se glorifioit de voir venir à sa porte de grands sénateurs romains, plustost que de jeunes fols chevaliers. Ainsi me semble-t-il que c'est grand gloire de vaincre la sagesse qui pourroit estre aux vieilles personnes, pour le plaisir et contentement. Je m'en rapporte à ceux qui l'ont expérimenté, dont aucuns ont dit qu'une monture dressée est plus plaisante qu'une farouche et qui ne sçait pas seulement trotter. Davantage, quel plaisir et quel plus grand aise peut-on avoir en l'ame quand on voit entrer dans une salle du bal, dans des chambres de la Reyne, ou dans une église, ou une autre grande assemblée, une dame aagée de grande qualité et d'alta guisa[100], comme dit l'Italien, et mesmes une dame d'honneur de la Reyne ou d'une princesse, ou une gouvernante des damoiselles ou filles de la Cour, que l'on prend, et l'on met en cette digne charge pour la tenir sage? On la verra qui fait la mine de la prude, de la chaste, de la vertueuse, et que tout le monde la tient ainsi pour telle, à cause de son aage, et, quand on songe en soy, et qu'on le dit à quelque sien fidèle compagnon et confident: «La voyez-vous-là en sa façon grave, sa mine sage et dédaigneuse et froide, qu'on diroit qu'elle ne feroit pas mouvoir une seule goutte d'eau? Hélas! quand je la tiens couchée en son lict, il n'y a giroüette au monde qui se remüe et se revire si souvent et si agilement que font ses reins et ses fesses.» Quant à moi, je croy que celuy qui a passé par-là et le peut dire, qu'il est très-content en soy. Ha! que j'en ay cogneu plusieurs de ces dames en ce monde, qui contrefaisoient leurs dames sages, prudes et censoriennes, qui estoient très-débordées et vénériennes quand venoient-là, et que bien souvent on abattoit plustost qu'aucunes jeunes, qui par trop peu rusées, craignent la lutte! Aussi dit-on, qu'il n'y a chasse que de vieilles renardes pour chasser et porter à manger à leurs petits.

Nous lisons que jadis plusieurs empereurs romains se sont fort délectez à débauscher et repasser ainsi ces grandes dames d'honneur et de réputation, autant pour le plaisir et contentement, comme certes il y en a plus qu'en des inférieures, que pour la gloire et honneur qu'il s'attribuoient de les avoir desbauchées et suppéditées: ainsi que j'en ay cogneu de mon temps plusieurs seigneurs, princes et gentilshommes, qui s'en sont sentis très-glorieux et très-contents dans leur ame, pour avoir fait de mesme. Jules César et Octave son successeur sont esté fort ardents à telles conquestes, ainsi que j'ay dit cy-devant; et après eux Calligula, lequel, conviant à ses festins les plus illutres dames romaines avec leurs marys, les contemplant et considérant fort fixement; mesmes avec la main leur levoit la face, si aucunes de honte la baissoient pour se sentir dames d'honneur et de réputation, ou bien d'autres qui voulussent les contrefaire, et des fort prudes et chastes, comme certainement y en pouvoit avoir peu ès temps de ces empereurs dissolus; mais il falloit faire la mine et en estre quitte pour cela, autrement le jeu ne fust esté bon, comme j'en ay veu faire de mesmes à plusieurs dames. Celles après qui plaisoient à ce monsieur l'Empereur, les prenoit privément et publiquement près de leurs marys, et, les sortant de la salle, les menoit en une chambre, où il en tiroit d'elles son plaisir ainsi qu'il luy plaisoit: et puis les retournoit en leur place se rasseoir, et devant toute l'assemblée loüoit leurs beautez et singularitez qui estoient en elles cachées, les spécifiant de part en part; et celles qui avoient quelques tares, laideurs et deffectuositez, ne les celoit nullement, ains les descrioit et les déclaroit, sans rien déguiser ni cacher. Néron fut aussi curieux, qui pis est encore, de voir sa mère morte, la contempler fixement, et manier tous ses membres, loüant les uns et vitupérant les autres. J'en ay ouy compter de mesme d'aucuns grands seigneurs chrétiens, qui ont bien cette mesme curiosité envers leurs meres mortes. Ce n'estoit pas tout de ce Calligula; car il racontoit leurs mouvements, leurs façons lubriques, leur maniements et leurs airs qu'elles observoient en leur manége, et surtout de celles qui avoient esté sages et modestes, ou qui les contrefaisoient ainsi à table: car, si à la couche elles en vouloient faire de mesme, il ne faut point douter si le cruel ne les menassoit de mort si elles ne faisoient tout ce qu'il vouloit pour le contenter, et crainte de mourir; et puis après les scandalisoit ainsi qu'il luy plaisoit, aux dépens et risée commune de ces pauvres dames, qui, pensans estre tenues fort chastes et sages, comme il y en pouvoit avoir, ou faire des hypocrites, et contrefaire les donne da ben, estoient tout à trac divulguées réputées bonnes vesses et ribaudes; ce qui n'estoit pas mal employé, de les découvrir pour telles qu'elles ne vouloient qu'on les cogneust. Et qui estoit le meilleur, c'estoient, comme j'ay dit, toutes grandes dames, comme femmes de consuls, dictateurs, préteurs, questeurs, sénateurs, censeurs, chevaliers, et d'autres de très-grands estats et dignitez; ainsi que nous pouvons dire aujourd'huy en notre chrestienté les reynes, qui se peuvent comparer aux femmes des consuls, puis qu'ils commandoient à tout le monde; les princesses grandes et moyennes, les duchesses grandes et petites, les marquises et marquisottes, les comtesses et contines, les baronnesses et chevaleresses, et autres dames de grand rang et riche étoffe: sur quoy il ne faut douter que, si plusieurs empereurs et roys en pouvoient faire de mesme envers telles grandes dames, comme cet empereur Calligula, ne le fissent; mais ils sont chrestiens, qui ont la crainte de Dieu devant les yeux, ses saints commandements, leur conscience, leur honneur, le diffame des hommes, et leurs marys; car la tyrannie seroit insupportable à des cœurs généreux. En quoy certes les roys chrestiens sont fort à estimer et loüer, de gaigner l'amour des belles dames plus par douceur et amitié que par force et rigueur; et la conqueste en est beaucoup plus belle.

J'ai ouy parler de deux grands princes qui se sont fort pleus à descouvrir ainsi les beautez, gentillesses et singularitez de leurs dames, aussi leurs difformitez, tares et deffauts, ensemble leurs manéges, mouvements et lascivetez, non en public pourtant, comme Galligula, mais en privé avec leurs grands amys particuliers. Et voilà le gentil corps de ces pauvres dames bien employé; pensant bien faire et joüer pour complaire à leurs amants, sont décriées et brocardées.

Or, afin de reprendre encore nostre comparaison, tout ainsi que l'on voit de beaux édifices bastis sur meilleurs fondements et de meilleures pierres et matière les uns plus que les autres, et pour ce durer plus longuement en leur beauté et gloire; aussi y a-t-il des corps de dames si bien complexionnez et composez, et empraints en beautez, qu'on void volontiers le temps n'y gagner tant comme sur d'autres, ny les miner aucunement.

—Il se fit qu'Artaxerces, entre toutes ses femmes qu'il eut, celle qu'il aima le plus fut Astasia, qui estoit fort aagée, et toutesfois très-belle, qui avoit été putain de son feu frère Daire. Son fils en devint si fort amoureux, tant elle estoit belle nonobstant l'aage, qu'il la demanda à son père en partage, aussi-bien que la part du royaume. Le père, par jalousie qu'il en eut, et qu'il participast avec luy ce bon boucon, la fit prestresse du Soleil, d'autant qu'en Perse celles qui ont tel estat se voüent du tout à la chasteté.

—Nous lisons dans l'histoire de Naples, que Ladislaüs Hongre et roy de Naples, assiégea dans Tarente la duchesse Marie, femme de feu Rammondelo de Balzo, et, après plusieurs assauts et faits d'armes, la prit par composition avec ses enfants, et l'espousa, bien qu'elle fust aagée, mais très-belle, et l'emmena avec soy à Naples; et fut appelée la reyne Marie, fort aimée de luy et chérie.

—J'ay veu madame la duchesse de Valentinois, en l'aage de soixante-dix ans, aussi belle de face, aussi fraische et aussi aimable comme en l'aage de trente ans: aussi fut-elle fort aimée et servie d'un des grands roys et valeureux du monde. Je le peux dire franchement, sans faire tort à la beauté de cette dame, car toute dame aimée d'un grand roy, c'est signe que perfection habite et abonde en elle, qui la fait aimer: aussi la beauté donnée des cieux ne doit estre espargnée aux demy-dieux. Je vis cette dame, six mois avant qu'elle mourust, si belle encor, que je ne sçache cœur de rocher qui ne s'en fust émeu, encore qu'auparavant elle s'estoit rompue une jambe sur le pavé d'Orléans, allant et se tenant à cheval aussi dextrement et dispostement comme elle avoit fait jamais; mais le cheval tomba et glissa sous elle. Et, pour telle rupture et maux et douleurs qu'elle endura, il eust semblé que sa belle face s'en fust changée; mais rien moins que cela, car sa beauté, sa grâce, sa majesté, sa belle apparence, estoient toutes pareilles qu'elle avoit toujours eu: et surtout elle avoit une très-grande blancheur, et sans se farder aucunement: mais on dit bien que tous les matins elle usoit de quelques bouillons composez d'or potable et autres drogues que je ne sçay pas comme les bons médecins et subtils apoticaires. Je crois que si cette dame eust encor vescu cent ans, qu'elle n'eust jamais vieilly, fust du visage, tant il estoit bien composé, fust du corps, caché et couvert, tant il estoit de bonne trempe et belle habitude. C'est dommage que la terre couvre ces beaux corps! J'ai veu madame la marquise de Rothelin, mere à madame la douairiere, princesse de Condé et de feu M. de Longueville, nullement offensée en sa beauté ny du temps, ny de l'aage, et s'y entretenir en aussi belle fleur qu'en la première, fors que le visage luy rougissoit un peu sur la fin; mais pourtant ses beaux yeux, qui estoient des nompareils du monde, dont madame sa fille en a hérité, ne changèrent oncques, et aussi prests à blesser que jamais. J'ai veu madame de La Bourdesiere, depuis en secondes nopces mareschale d'Aumont, aussi belle sur ses vieux jours que l'on eust dit qu'elle estoit en ses plus jeunes ans; si-bien que ses cinq filles, qui ont esté des belles, ne l'effaçoient en rien: et volontiers, si le choix fust été à faire, eust-on laissé les filles pour prendre la mère; et si avoit eu plusieurs enfants: aussi estoit-ce la dame qui se contregardoit le mieux, car elle estoit ennemie mortelle du serain et de la lune, et les fuyoit le plus qu'elle pouvoit; le fard commun, pratiqué de plusieurs dames, luy estoit incogneu. J'ay veu, qui est bien plus, madame de Mareuil, mère de madame la marquise de Mezieres, et grand-mère de la princesse Dauphin, en l'aage de cent ans, auquel mourut, aussi dispote, fraische et belle et saine qu'en l'aage de cinquante ans: ç'avoit esté une très-belle femme en sa jeune saison. Sa fille, madame la dite marquise, avoit esté telle, et mourut ainsi, mais non si aagée de vingt ans, et la taille lui appetissa un peu. Elle estoit tante de madame de Bourdeille, femme à mon frère aisné, qui lui portoit pareille vertu; car, encore qu'elle eust passé cinquante-trois ans et ait eu quatorze enfants, on diroit, comme ceux qui la voyent sont de meilleur jugement que moy et l'asseurent, que ces quatre filles qu'elle a auprès d'elle se monstrent ses sœurs: aussi void-on souvent plusieurs fruits d'hyver et de la dernière saison, se parangonner à ceux d'esté et se garder, et estre aussi beaux et savoureux, voire plus. Madame l'admiralle de Brion, et sa fille, madame de Barbezieux, ont esté aussi très-belles en vieillesse. L'on me dit dernierement que la belle Paule de Toulouse, tant renommée de jadis, est aussi belle que jamais, bien qu'elle ait quatre-vingts ans, et n'y trouve-t-on rien changé, ny en sa haute taille ny en son beau visage. J'ai veu madame la présidente Comte de Bordeaux, tout de mesme et en pareil aage, et très-aimable et désirable: aussi avoit-elle beaucoup de perfections. J'en nommerois tant d'autres, mais je n'en pourrois faire la fin.

—Un jeune cavalier espagnol parlant d'amour à une dame aagée, mais pourtant encore belle, elle luy respondit: A mis completas pesta manera me habla V. M.? «Comment à mes complies me parlez vous ainsi?» Voulant signifier par les complies son aage et déclin de son beau jour, et l'approche de sa nuict. Le cavalier luy respondit: Sus completas valen mas, y son mas graciosas, que las horas de prima de qualquier otra dama. «Vos complies vallent plus, et sont plus belles et gracieuses que les heures de prime de quelque autre dame qu soit.» Cette allusion est gentille. Un autre parlant de mesme d'amour à une dame aagée, et l'autre luy remonstrant sa beauté flestrie, qui pourtant ne l'estoit trop, il luy respondit: Alas visperas se cognosce la fiesta: «A vespres la feste se connoist.» On voit encore aujourd'huy madame de Nemours, jadis en son avril la beauté du monde, faire affront au temps, encore qu'il efface tout. Je la puis dire telle, et ceux qui l'ont veuë avec moy, que ç'a esté la plus belle femme, en ses jours verdoyants, de la chrestienté. Je la vis un jour danser comme j'ay dit ailleurs, avec la reyne d'Escosse, elles deux toutes seules ensemble et sans autres dames de compagnie, et par ce caprice, que tous ceux et celles qui les advisoient danser ne sceurent juger qui l'emportoit en beauté, et eust-on dit, ce dit quelqu'un, que c'estoient les deux soleils assemblez qu'on lit dans Pline avoir apparu autrefois pour faire esbahir le monde. Madame de Nemours, pour lors madame de Guise, monstroit la taille la plus riche; et, s'il m'est loisible ainsi de dire, sans offenser la reyne d'Escosse, elle avoit la majesté plus grave et apparente, encor qu'elle ne fust reyne comme l'autre; mais elle estoit petite-fille de ce grand roy Pere du peuple, auquel elle ressembloit en beaucoup de traits du visage, comme je l'ay veu pourtrait dans le cabinet de la reyne de Navarre, qui monstroit bien en tout quel roy il estoit. Je pense avoir esté le premier qui l'ay appelée du nom de petite-fille du roy Pere du peuple, et ce fut à Lyon quand le Roy tourna de Pologne, et bien souvent l'y appelois-je: aussi me faisoit-elle cet honneur de le trouver bon, et l'aimer de moy. Elle estoit certes vraye petite-fille de ce grand roy, et sur-tout en bonté et beauté; car elle a esté très-bonne, et peu ou nul se trouve à qui elle ayt fait mal ny desplaisir, et si en a eu de grands moyens du temps de sa faveur, c'est-à-dire que celle de feu M. de Guise son mary, qui a eu grand crédit en France. Ce sont donc deux très-grandes perfections qui ont esté en cette dame, que bonté et beauté, et que toutes deux elle a très-bien entretenu jusques icy, et pour lesquelles elle a espousé deux honnestes marys, et deux que peu ou point en eust-on trouvé de pareils; et s'il s'en trouvoit encore un pareil et digne d'elle, et qu'elle le voulust pour le tiers, elle le pourroit encor user, tant elle est encor belle. Aussi qu'en Italie l'on tient les dames ferraroises pour de bons et friands morceaux, dont est venu le proverbe, pota ferraresa, comme l'on dit cazzo mantouan. Sur-quoy, un grand seigneur de ce pays-là pourchassant une fois une belle et grande princesse de nostre France, ainsi qu'on le loüoit à la cour de ses belles vertus, valeurs et perfection pour la mériter, il y eut feu M. Dau, capitaine des gardes escossaises, qui rentra mieux que tous, en disant. «Vous oubliez le meilleur, cazzo mantuan.» J'ay ouy dire un pareil mot une fois, c'est que le duc de Mantouë qu'on appeloit le Gobin[101], parce qu'il estoit fort bossu, vouloit espouser la sœur de l'empereur Maximilian, il fut dit à elle qu'il estoit ainsi fort bossu. Elle respondit, dit-on: Non importa purche la campana habbia qualche diffetto, ma ch' el sonaglio sia buono[102]; voulant entendre le cazzo mantuan. D'autres disent qu'elle ne profera le mot, car elle estoit trop sage et bien apprise; mais d'autres le dirent pour elle. Pour tourner encore à cette princesse ferraroise, je la vis, aux nopces de feu M. de Joyeuse, parestre vestue d'une mante à la mode d'Italie, et retroussée à demy sur le bras à la mode sienoise; mais il n'y eut point encore de dame qui l'effaçast, et n'y eut aucun qui ne dist: «Cette belle princesse ne se peut rendre encor, tant elle est belle; et est bien aisé à juger que ce beau visage couvre et cache d'autres grandes beautez et parties en elle que nous ne voyons point; tout ainsi qu'à voir le beau et superbe front d'un beau bastiment, il est à juger qu'au dedans il y a de belles chambres, anti-chambres, garde-robbes, beaux recoins et cabinets.» En tant de lieux encor a-t-elle fait paroistre sa beauté depuis peu, et en son arrière-saison, et mesme en Espagne aux nopces de M. et madame de Savoye, que l'admiration d'elle et de sa beauté, et de ses vertus, y en demeurera gravée pour tout jamais. Si les aisles de ma plume estoient assez fortes et simples pour la porter dans le ciel, je le ferois; mais elles sont trop foibles, si en parleray-je encore ailleurs; tant il y a que ce ç'a esté une très-belle femme en son printemps, son esté et son automne, et son hyver encor, quoy qu'elle ait eu grande quantité d'ennuys et d'enfants. Qui pis est, les Italiens, méprisants une femme qui a eu plusieurs enfants, l'appellent scrofa, qui est à dire une truye; mais celles qui en produisent de beaux, braves et généreux, comme cette princesse a fait, sont à loüer, et sont indignes de ce nom, mais de celuy des benistes de Dieu. Je puis faire cette exclamation: Quelle mondaine et merveilleuse inconstance, que la chose qui est la plus legere et inconstante fait la résistance au temps, qu'est la belle femme! Ce n'est pas moy qui le dit; j'en serois bien marry, car j'estime fort la constance d'aucunes femmes, et toutes ne sont inconstantes: c'est d'un autre de qui je tiens cette exclamation. J'alléguerois encore volontiers des dames estrangeres, aussi bien que de nos Françoises, belles en leur autonne et hyver, mais pour ce coup je ne mettray en ce rang que deux. L'une, la reyne Elisabeth d'Angleterre qui regne aujourd'huy, qu'on m'a dit estre encor aussi belle que jamais. Que si elle est telle, je la tiens pour une belle princesse; car je l'ay veuë en son esté et en son automne: quant à son hyver, elle y approche fort: si elle n'y est; car il y a long-temps que je ne l'ay veuë. La première fois que je la vis, je sçay l'aage qu'on luy donnoit alors. Je crois que ce qui l'a maintenue si long-temps en sa beauté, c'est qu'elle n'a jamais esté mariée, ny a supporté le faix du mariage, qui est fort onéreux, et mesmes quand l'on porte plusieurs enfants. Cette reyne est à loüer en toutes sortes de louanges, n'estoit la mort de cette brave, belle et rare reyne d'Escosse, qui a fort souillé ses vertus. L'autre princesse et dame estrangere est madame la marquise de Gouast, donne Marie d'Arragon, laquelle j'ay veue une très-belle dame sur sa derniere saison; et je vous le vais dire par un discours que j'abregeray le plus que je pourray. Lors que le roy Henry mourut, le pape Paul quatriesme, Caraffe, et pour l'élection d'un nouveau fallut que tous les cardinaux s'assemblassent. Entr'autres partit de France le cardinal de Guise, et alla à Rome par mer avec les galleres du Roy, desquelles estoit général M. le grand-prieur de France, frère dudit cardinal, lequel, comme bon frère, le conduisit avec seize galleres; et firent si bonne dilligence et avec si bon vent en poupe, qu'ils arrivèrent en deux jours et deux nuicts à Civita-Vecchia, et de-là à Rome; où estant, M. le grand-prieur voyant qu'on n'estoit pas encor prest de faire nouvelle élection (comme de vray elle demeura trois mois à faire), et par conséquent son frère ne pouvoit retourner, et que ses galleres ne faisoient rien au port, il s'advisa d'aller jusques à Naples voir la ville et y passer son temps. A son arrivée donc, le vice-roy, qui estoit lors le duc d'Alcala, le receut comme si ce fust esté un roy; mais avant que d'y arriver salua la ville d'une fort belle salüe qui dura long-temps, et la mesme luy fut rendue de la ville et des chasteaux, qu'on eust dit que le ciel tonnoit estrangement durant cette salüe; et tenant ses galleres en batailles et en loly, et assez loin, il envoya dans un esquif M. de l'Estrange, de Languedoc, fort habile et honneste gentilhomme, qui parloit fort bien, vers le vice-roy, pour ne luy donner l'allarme, et lui demander permission (encore que nous fussions en bonne paix, mais pourtant nous ne venions que de frais de la guerre) d'entrer dans le port pour voir la ville et visiter les sépulchres de ses prédécesseurs qui estoient là enterrez, et leur jetter de l'eau beniste et prier Dieu sur eux. Le vice-roy l'accorda très-librement. M. le grand-prieur donc s'advança et recommença la salüe aussi belle et aussi furieuse que devant, tant des canons de courcie des seize galleres, que des autres pièces et d'harquebusades, tellement que tout estoit en feu; et puis entra dans le mole fort superbement, avec plus d'estendarts, de banderolles, de flambants de taffetas cramoisi, et la sienne de damas, et tous les forçats vestus de velours cramoisi, et les soldats de sa garde de mesme, avec mandilles couvertes de passement d'argent, desquels estoit capitaine le capitaine Geoffroy, Provençal, brave et vaillant capitaine; et bien que l'on trouvast nos galleres françaises très-belles, lestes et bien espaverades, et sur-tout la Réalle, à laquelle n'y avoit rien à redire; car ce prince estoit en tout très-magnifique et libéral. Estant donc entré dans le monde en un si bel arroy, il prit terre, et tous nous autres avec luy, où le vice-roy avoit commandé de tenir prests des chevaux et des coches pour nous recueillir et nous conduire en la ville, comme de vray nous y trouvasmes cent chevaux, coursiers, genets, chevaux d'Espagne, barbes et autres, les uns plus beaux que les autres, avec des housses de velours toutes en broderies, les unes d'or, les autres d'argent. Qui vouloit montoit à cheval, montoit qui en coche vouloit, car il y en avoit une vingtaine des plus belles et riches et des mieux attelées, et traisnées par des coursiers des plus beaux qu'on eust sceu voir. Là se trouvèrent aussi force grands princes et seigneurs, tant du regne qu'espagnols, qui receurent M. le grand-prieur, de la part du vice-roy, très-honnorablement. Il monta sur un cheval d'Espagne, le plus beau que j'aye veu il a long-temps, que depuis le vice-roy luy donna, et se manioit très-bien, et faisoit de très-belles courbettes, ainsi qu'on parloit de ce temps. Luy, qui estoit un très-bon homme de cheval, et aussi bon que de mer, il le fit très-beau voir là-dessus: et il le faisoit très-bien valloir et aller, et de fort bonne grace, car il estoit l'un des plus beaux princes qui fust de ce temps-là et des plus agréables, des plus accomplis, et de fort haute et belle taille et bien dénoüée; ce qui n'advient guieres à ces grands hommes. Ainsi il fut conduit par tous ces seigneurs et tant d'autres gentilshommes chez le vice-roy, lequel l'attendoit, et luy fit tous les honneurs du monde, et logea en son palais, et le festoya fort sumptueusement, et luy et sa troupe: il le pouvoit bien faire, car il luy gaigna vingt mille escus à ce voyage.

Nous pouvions bien estre avec lui deux cents gentilshommes, que capitaines des galleres et autres; nous fusmes logés chez la pluspart des grands seigneurs de la ville, et très-magnifiquement. Dès le matin, sortant de nos chambres, nous rencontrions des estaffiers si bien créez qui se venoient présenter aussi-tost et demander ce que nous voulions faire et où nous voulions aller et pourmener, et si nous voulions chevaux ou coches. Soudain, aussi-tost nostre volonté dite aussi-tost accomplie, et alloient quérir les montures que voulions, si belles, si riches et si superbes, qu'un roy s'en fust contenté; et puis accommencions et accomplissions nostre journée ainsi qu'il plaisoit à chacun. Enfin nous n'estions guieres gastez d'avoir faute de plaisirs et délices en cette ville: ne faut dire qu'il n'y en eust, car je n'ai jamais veu ville qui en fust plus remplie en toute sorte. Il n'y manque que la familiere, libre et franche conversation d'avec les dames d'honneur et réputation, car d'autres il y en a assez: à quoi pour ce coup sceut très-bien remédier madame la marquise de Gouast, pour l'amour de laquelle ce discours se fait; car, toute courtoise et pleine de toute honnesteté, et pour la grandeur de sa maison, ayant ouy renommer M. le grand-prieur des perfections qui estoient en luy, et l'ayant veu passer par la ville à cheval et recogneu, comme de grand à grand, cela est deu communément, elle qui estoit toute grande en tout, l'envoya visiter un jour par un gentilhomme fort honneste et bien créé, et lui manda que, si son sexe et la coustume du pays lui eussent permis de le visiter, volontiers elle y fust venue fort librement pour luy offrir sa puissance, comme avoient fait tous les grands seigneurs du royaume, mais le pria de prendre ses excuses en gré, en luy offrant et ses maisons, et ses chasteaux, et sa puissance. M. le grand-prieur, qui estoit la mesme courtoisie, la remercia fort comme il devoit, et luy manda qu'il luy iroit baiser les mains incontinent après disner; à quoi il ne faillit avec sa suite de tous nous autres qui estions avec luy. Nous trouvasmes la marquise dans sa salle avec ses deux filles, donne Antonine, et l'autre donne Hieronyme ou donne Joanne (je ne sçaurois bien le dire, car il ne m'en souvient plus), avec force belles dames et damoiselles, tant bien en point et de si belle et bonne grace, que, horsmis nos cours de France et d'Espagne, volontiers ailleurs n'ay-je point veu plus belle troupe de ames. Madame la marquise salua à la française et receut M. le grand-prieur avec un très-grand honneur; et luy en fit de mesmes, encore plus humble, con mas gran sossiego, comme dit l'Espagnol. Leurs devis furent pour ce coup de propos communs. Aucuns de nous autres, qui sçavions parler italien et espagnol, accostasmes les autres dames, que nous trouvasmes fort honnestes et gallantes, et de fort bon entretien. Au départir, madame la marquise, ayant sceu de M. le grand-prieur le séjour de quinze jours qu'il vouloit faire-là, lui dit: «Monsieur, quand vous ne saurez que faire et qu'aurez faute de passetemps, lorsqu'il vous plaira venir céans vous me ferez beaucoup d'honneur, et y serez le très-bien venu comme en la maison de madame vostre mére; vous priant de disposer cette-cy de mesme et ainsi que de la sienne, et y faire ny plus ny moins. J'ay ce bonheur d'estre aimée et visitée d'honnestes et belles dames de ce royaume et de cette ville, autant que dame qui soit; et d'autant que vostre jeunesse et vertu porte que vous aimez la conversation des honnestes dames, je les prieray de se rendre icy plus souvent que de coustume, pour vous tenir compagnie et à toute cette belle noblesse qui est avec vous. Voilà mes deux filles, auxquelles je commanderay, encores qu'elles ne soient si accomplies qu'on diroit bien, de vous tenir compagnie à la française, comme de rire, danser, joüer, causer librement, et modestement, honnestement, comme vous faites à la Cour de France, à quoy je m'offrirois volontiers; mais il fascheroit fort à un prince jeune, beau et honneste comme vous estes, d'entretenir une vieille surannée, fascheuse et peu aimable comme moy; car volontiers vieillesse et jeunesse ne s'accordent guieres bien ensemble.»

M. le grand-prieur luy releva aussi-tost ces mots, en luy faisant entendre que la vieillesse n'avoit rien gaigné sur elle, et que mal-aisément il ne passeroit pas celuy-là, et que son automne surpassoit tous les printemps et estez qui estoient en cette salle. Comme de vray, elle se monstroit encor une très-belle dame et fort aimable, voire plus que ses deux filles, toutes belles et jeunes qu'elles estoient; si avoit-elle bien alors près de soixante bonnes années. Ces deux petits mots que M. le grand-prieur donna à madame la marquise luy plurent fort, selon que nous pusmes cognoistre à son visage riant, à sa parole et à sa façon. Nous partismes de-là extresmement bien édifiés de cette belle dame et surtout M. le grand-prieur, qui en fust aussi-tost espris, ainsi qu'il nous le dit. Il ne faut donc douter si cette belle dame et honneste, et sa belle troupe de dames, convia M. le grand-prieur tous les jours d'aller à son logis; car si on n'y alloit l'après-dinée on y alloit le soir. M. le grand-prieur prit pour sa maistresse sa fille aisnée, encore qu'il aimast mieux la mère; mais ce fut per adumbrar la cosa[103].

Il se fit force courements de bague, où M. le grand-prieur emporta le prix, force ballets et danses. Bref, cette belle compagnie fut cause que, luy ne pensant séjourner que quinze jours, nous y fusmes pour nos six sepmaines, sans nous y fascher nullement, car nous y avions nous autres aussi bien fait des maistresses comme nostre général. Encore y eussions demeuré davantage, sans qu'un courrier vint du Roy son maistre, qui lui porta nouvelles de la guerre eslevée en Escosse; et pour ce falloit mener et faire passer ses galleres de levant en ponant, qui pourtant ne passèrent de huict mois après. Ce fut à ce départir de ces plaisirs délicieux, et de laisser la bonne et gentille ville de Naples: et ne fut à M. nostre général et à tous nous autres sans grandes tristesses et regrets, mais nous faschant fort de quitter un lieu où nous nous trouvions si bien.

Au bout de six ans, ou plus, nous allasmes au secours de Malte. Moy estant à Naples, je m'enquis si madite dame la marquise estoit encor vivante; on me dit qu'ouy, et qu'elle estoit en la ville. Soudain je ne faillis de l'aller voir, et fus aussi-tost recogneu par un vieux maistre d'hostel de céans, qui l'alla dire à madite dame que je luy voulois baiser les mains. Elle, qui se ressouvint de mon nom de Bourdeille, me fit monter en sa chambre et la voir. Je la trouvay qui gardoit le lict, à cause d'un petit feu vollage qu'elle avoit d'un costé de jouë. Elle me fit, je vous jure, une très-bonne chere: je ne la trouvay que fort peu changée, et encore si belle, qu'elle eust bien fait commettre un péché mortel, fust de fait ou de volonté. Elle s'enquit fort à moy des nouvelles de M. le grand-prieur, et d'affection, et comme il estoit mort, et qu'on lui avoit dit qu'il avoit esté empoisonné, maudissant cent fois le malheureux qui avoit fait le coup. Je luy dis que non, et qu'elle otast cela de sa fantaisie, et qu'il estoit mort d'un purisy faux et sourd qu'il avoit gaigné à la bataille de Dreux, où il avoit combattu comme un César tout le jour; et le soir à la dernière charge, s'estant fort échauffé au combat, et suant, se retirant le soir qu'il geloit à pierre fendre, se morfondit, et se couva sa maladie, dont il mourut un mois ou six semaines après. Elle monstroit, par sa parole et sa façon, de le regretter fort: et notez que, deux ou trois ans auparavant, il avoit envoyé deux galleres en cours sous la charge du capitaine Beaulieu, l'un de ses lieutenants de galleres. Il avoit pris la bandiere de la reyne d'Escosse, qu'on n'avoit jamais veue vers les mers de levant, ny cogneuë, dont on estoit fort esbahy; car, de prendre celle de France, n'en falloit point parler, pour l'alliance entre le Turc.

M. le grand-prieur avoit donné charge au dit capitaine Beaulieu de prendre terre à Naples, et de visiter de sa part madame la marquise et ses filles, auxquelles trois il envoyoit force présents de toutes les petites singularitez qui estoient lors à la Cour et au palais, à Paris et en France; car ledit sieur grand-prieur estoit la libéralité et magnificence mesme: à quoy ne faillit le capitaine Beaulieu, et de présenter le tout, qui fut très-bien receu, et pour ce fut récompensé d'un beau présent. Madame la marquise se ressentoit si fort obligée de ce présent, et de la souvenance qu'il avoit encor d'elle, qu'elle me le réïtera plusieurs fois, dont elle l'en aima encore plus. Pour l'amour de luy elle fit encore une courtoisie à un gentilhomme gascon, qui estoit lors aux galleres de M. le grand-prieur, lequel, quand nous partismes, demeura dans la ville, malade jusqu'à la mort. La fortune fut si bonne pour luy, que, s'addressant à la dite dame en son adversité, elle le fit si bien secourir qu'il eschappa, et le prit en sa maison, et s'en servit, que, venant à vacquer une capitainerie en un de ses chasteaux, elle la luy donna, et luy fit espouser une femme riche. Aucuns de nous autres ne sceusmes qu'estoit devenu le gentilhomme, et le pensions mort, si non lors que nous fismes ce voyage de Malte il se trouva un gentilhomme qui estoit cadet de celuy dont j'ay parlé, qui un jour, sans y penser, parlant à moy de la principale occasion de son voyage qui estoit pour chercher nouvelles d'un sien frère qui avoit esté à M. le grand-prieur, et estoit resté malade à Naples il y avoit plus de six ans, et que depuis il n'en avoit jamais sceu nouvelles, il m'en alla souvenir, et depuis m'enquis de ses nouvelles aux gens de madame la marquise, qui m'en contèrent, et de sa bonne fortune: soudain je le rapportay à son cadet, qui m'en remercia fort, et vint avec moi chez ma dite dame qui en prit encor plus de langue, et l'alla voir où il estoit.

Voilà une belle obligation pour une souvenance d'amitié qu'elle avoit encore, comme j'ay dit; car elle m'en fit encore meilleure chere, et m'entretint fort du bon temps passé, et de force autres choses qui faisoient trouver sa compagnie très-belle et très-aimable; car elle estoit de très-beau et bon devis, et très-bien parlante. Elle me pria cent fois ne prendre autre logis ny repas que le sien, mais je ne le voulus jamais, n'ayant esté mon naturel d'estre importun ny coquin. Je l'allois voir tous les jours, pour sept ou huict jours que nous demeurasmes, et y estois très-bien venu, et sa chambre m'estoit toujours ouverte sans difficulté. Quand je luy dis adieu, elle me donna des lettres de faveur à son fils M. le marquis de Pescaire, général pour lors en l'armée espagnole: outre ce, elle me fit promettre qu'au retour je passerois pour la revoir, et de ne prendre autre logis que le sien. Le malheur fut tant pour moy, que les galleres qui nous tournèrent ne nous mirent à terre qu'à Terracine, d'où nous allasmes à Rome, et ne pus tourner en arrière; et aussi que je m'en voulois aller à la guerre d'Hongrie; mais, estans à Venise, nous sceusmes la mort du grand Soliman. Ce fut-là où je maudis cent fois mon malheur que je ne fusse retourné aussi bien à Naples, où j'eusse bien passé mon temps, et possible, par le moyen de ma dite dame la marquise, j'y eusse rencontré une bonne fortune, fust par mariage ou autrement; car elle me faisoit ce bien de m'aimer. Je croy que ma malheureuse destinée ne le voulut, et me voulut encore ramener en France pour y estre à jamais malheureux, et où jamais la bonne fortune ne m'a monstré bon visage, si-non par apparence et beau semblant; d'estre estimé gallant homme de bien et d'honneur prou, mais des moyens et des grades point, comme aucuns de mes compagnons, voire d'autres plus bas, lesquels j'ay veu qu'ils se fussent estimez heureux que j'eusse parlé à eux dans une Cour, dans une chambre de roy ou de reyne, ou une salle, encore à costé ou sur l'espaule, qu'aujourd'huy je les vois advancés comme potirons, et fort aggrandis, bien que je n'aye affaire d'eux et ne les tienne plus grands que moy, ny que je leur voulusse déférer en rien de la longueur d'un ongle. Or bien pour moy je peux en cela pratiquer le proverbe que nostre rédempteur Jésus-Christ a profféré de sa propre bouche, que nul ne peut estre prophete en son pays. Possible, si j'eusse servi des princes estrangers, aussi bien que les miens, et cherché l'adventure parmy eux comme j'ay fait parmy les nostres, je serois maintenant plus chargé de biens et dignitez que ne suis de douleurs et d'années. Patience: si ma parque m'a ainsi filé, je la maudis; s'il tient à mes princes, je les donne à tous les diables, s'ils n'y sont.

Voilà mon conte achevé de cette honnorable dame. Elle est morte en une très-grande réputation d'avoir esté une très-belle et honneste dame, et d'avoir laissé après elle une belle et généreuse lignée, comme M. le marquis son aisné, don Juan, don Carlos, don Césare d'Avalos; que j'ay tous veus et desquels j'en ay parlé ailleurs: les filles de mesme ont ensuivy les frères.

Or, je fais fin à mon principal discours.

DISCOURS SIXIÈME

Sur ce que les belles et honnestes femmes aiment les vaillants hommes, et les braves hommes aiment les dames courageuses.

Il ne fut jamais que les belles et honnestes dames n'aimassent les gens braves et vaillants, encore que de ieur nature elles soyent poltronnes et timides; mais la vaillance a telle vertu à l'endroit d'elles, qu'elles l'aiment. Que c'est que de se faire aimer à son contraire, malgré son naturel! Et, qu'il ne soit vray, Vénus, qui fut jadis la déesse de beauté, de toute gentillesse et honnesteté, estant à mesme, dans les cieux et en la cour de Jupiter, pour choisir quelque amoureux gentil et beau, et pour faire cocu son bonhomme de mary Vulcain, n'en alla aucun choisir des plus mignons, des plus fringants ny des plus frisés, de tant qu'il y en avoit, mais choisit et s'amouracha du dieu Mars, dieu des armées et des vaillances, encore qu'il fust tout sallaud, tout suant de la guerre d'où il venoit, et tout noirci de poussière et malpropre ce qu'il se peut, centant mieux son soldat de guerre que son mignon de cour; et, qui pis est encore, bien souvent, possible, tout sanglant, revenant des batailles, couchoit-il avec elle sans autrement se nettoyer et parfumer.

—La généreuse belle reyne Pantasilée, la renommée luy ayant fait à sçavoir les valeurs et vaillances du preux Hector, et ses merveilleux faits d'armes qu'il faisoit devant Troye sur les Grecs, au seul bruit s'amouracha de luy tant, que, par un désir d'avoir d'un si vaillant chevalier des enfants, c'est-à-dire filles qui succédassent a son royaume, s'en alla le trouver à Troye, et, le voyant, le contemplant et l'admirant, fit tout ce qu'elle peut pour se mettre en grâce avec luy, non moins par les armes qu'elle faisoit, que par sa beauté, qui estoit très-rare; et jamais Hector ne faisoit saillie sur ses ennemis qu'elle ne l'y accompagnast, et ne se meslast aussi avant que Hector là où il faisoit le plus chaud; si que l'on dit que plusieurs fois, faisant de si grandes proüesses, elle en faisoit esmerveiller Hector, tellement qu'il s'arrestoit tout court comme ravy souvent au milieu des combats les plus forts, et se mettoit un peu à l'escart pour voir et contempler mieux à son aise cette brave reyne à faire de si beaux coups. De-là en avant il est à penser au monde ce qu'ils firent de leurs amours, et s'ils les mirent à exécution: le jugement en peut estre bientost donné; mais tant y a que leur plaisir ne peut pas durer longuement; car elle, pour mieux complaire à son amoureux, se précipitoit ordinairement aux hasards, qu'elle fut tuée à la fin parmi la plus forte et plus cruelle meslée. Aucuns disent pourtant qu'elle ne vid pas Hector, et qu'il estoit mort devant qu'elle arrivast, dont arrivant et sçachant la mort, entra en un si grand dépit et tristesse, pour avoir perdu le bien de sa veuë qu'elle avoit tant desiré et pourchassé de si loingtain pays, qu'elle s'alla perdre volontairement dans les plus sanglantes batailles, et mourut, ne voulant plus vivre puisqu'elle n'avoit peu voir l'objet valeureux qu'elle avoit le mieux choisi et plus aimé. De mesmes en fit Tallestride, autre reyne des Amazones, laquelle traversa un grand pays, et fit je ne sçay combien de lieuës pour aller trouver Alexandre le Grand, luy demandant par mercy, ou à la pareille, de ce bon temps que l'on faisoit, et le donnoit-on pour la pareille; coucha avec luy pour avoir de la ligéne d'un si grand et généreux sang, l'ayant ouy tant estimer; ce que volontiers Alexandre luy accorda; mais bien gasté et dégousté s'il eust fait autrement, car la digne reyne estoit bien aussi belle que vaillante. Quinte Curce, Oroze et Justin l'asseurent, et qu'elle vint trouver Alexandre avec trois cents dames à sa suite, tant bien en point et de si bonne grace, portans leurs armes, que rien plus; et fit ainsi la révérence à Alexandre, qui la recueillit avec un très-grand honneur, et demeura l'espace de treize jours et treize nuicts avec luy, s'accommoda du tout à ses volontez et plaisirs, luy disant pourtant tousjours que si elle en avoit une fille, qu'elle la garderoit comme un très-précieux trésor: si elle en avoit un fils, qu'elle luy envoyeroit, pour la haine extreme qu'elle portoit au sexe masculin, en matiere de regner, et avoir aucun commandement parmy elles, selon les loix introduites en leurs compagnies depuis qu'elles tuèrent leurs marys. Ne faut douter là-dessus que les autres dames et sous-dames n'en firent de mesme et ne se firent couvrir aux autres capitaines et gendarmes du dit Alexandre; car, en cela, il falloit faire comme la dame.

La belle vierge Camille, belle et généreuse, et qui servoit si fidellement Diane, sa maistresse, parmy les forests et les bois, en ses chasses, ayant senty le vent et la vaillance de Turnus, et qu'il avoit à faire avec un vaillant homme aussi, qui estoit Enée, et qui luy donnoit de la peine, choisit son parti et le vint trouver seulement avec trois fort honnestes et belles dames de ses compagnes, qu'elle avoit esleu pour ses grandes amies et fideles confidentes, et tribades pensez, et pour friquarelle; et pour l'honneur en tous lieux s'en servoit, comme dit Virgile en ses Æneïdes, et s'appeloit l'une Armie la vierge et la vaillante, et l'autre Iulle, et la troisiesme Tarpée, qui sçavoit bien bransler la pique et le dard, en deux façons diverses pensez, et toutes trois filles d'Italie. Camille donc vint ainsi avec sa belle petite bande (aussi dit-on petit et beau et bon) trouver Turnus, avec lequel elle fit de très-belles armes, et s'advança si souvent et se mesla parmy les vaillants Troyens, qu'elle fut tuée, avec très-grand regret de Turnus, qui l'honnoroit beaucoup, tant pour sa beauté que pour son bon secours. Ainsi ces dames belles et courageuses alloient rechercher les braves et vaillants, les secourans en leurs guerres et combats. Qui mit le feu d'amour si ardent dans la poitrine de la pauvre Didon, si-non la vaillance qu'elle sentit en son Enéas, si nous voulons croire Virgile? Car, après qu'elle l'eut prié de luy raconter les guerres, désolations et destruction de Troye, et qu'il l'en eut contenté, à son grand regret pourtant pour renouveller telles douleurs, et qu'en son discours il n'oublioit pas ses vaillantises, et les ayant Didon très-bien remarquées et considérées en soy, lorsqu'elle commença à déclarer à sa sœur Anne son amour, les plus prégnantes et principales paroles qu'elle luy dit, furent: «Hà! ma sœur, quel hoste est cettuy-cy qui est venu chez moy! la belle façon qu'il a, et combien se monstre-t-il en grace d'estre brave et vaillant, soit en armes et en courage! et croy fermement qu'il est extraict de quelque race des dieux; car les cœurs villains sont coüards de nature.» Telles furent ses paroles. Et croy qu'elle se mit à l'aimer, tant aussi parce qu'elle estoit brave et généreuse, et que son instinct a poussoit d'aimer son semblable, aussi pour s'en aider et servir en cas de nécessité. Mais le malheureux la trompa et l'abandonna misérablement; ce qu'il ne devoit faire à cette honneste dame qui luy avoit donné son cœur et son amour; à luy, dis-je, qui estoit un estranger et un forbanny[104].

—Bocace, en son livre des Illustres malheureux, fait un conte d'une duchesse de Furly, nommée Romilde, laquelle, ayant perdu son mary, ses terres et son bien, que Caucan, roy des Avarois, luy avoit tout prit, et réduite à se retirer avec ses enfants dans son chasteau de Furly, là où il l'assiégea. Mais un jour qu'il s'en approchoit pour le recognoistre, Romilde, qui estoit sur le haut d'une tour, le vid, et se mit fort à le contempler et longuement; et le voyant si beau, estant à la fleur de son aage, monté sur un beau cheval, et armé d'un harnois très-superbe, et qu'il faisoit tant de beaux exploict d'armes, et ne s'espargnoit non plus que le moindre soldat des siens, en devint incontinent passionnément amoureuse; et, laissant arrière le deuil de son mary et les affaires de son chasteau et de son siége, luy manda par un messager que, s'il la vouloit prendre en mariage, qu'elle luy rendroit la place dès le jour que les nopces seroient célébrées. Le roy Cauean la prit au mot. Le jour donc compromis venu, elle s'habille pompeusement de ses plus beaux et superbes habits de duchesse, qui la rendirent d'autant plus belle, car elle l'estoit très-fort; et estant venue au camp du Roy pour consommer le mariage, afin qu'on ne le pust blasmer qu'il n'eust tenu sa foy, se mit toute la nuict à contenter la duchesse eschauffée. Puis lendemain au matin, estant levé, fit appeler douze soldats avarois des siens, qu'il estimoit les plus forts et roides compagnons, et mit Romilde entre leurs mains pour en faire leur plaisir l'un après l'autre; laquelle repassèrent tout une nuict tant qu'ils purent: et le jour venu, Caucan, l'ayant fait appeller, luy ayant fait forces reproches de sa lubricité et dit force injures, la fit empaler par sa nature, dont elle en mourut. Acte cruel et barbare certes, de traitter ainsi une si belle et honneste dame, au lieu de la reconnoistre, la récompenser et traitter en toute sorte de courtoisie, pour la bonne opinion qu'elle avoit eue de sa générosité, de sa valeur et de son noble courage, et l'avoir pour cela aimé! A quoy quelquefois les dames doivent bien regarder, car il y a de ces vaillants qui ont tant accoustumé à tuer, à manier et à battre le fer si rudement, que quelquefois il leur prend des humeurs d'en faire de mesme sur les dames. Mais tous ne sont pas de ces complexions; car, quand quelques honnestes dames leur font cet honneur de les aimer et avoir bonne opinion de leur valeur, laissent dans le camp leurs furies et leurs rages, et dans des cours et dans des chambres s'accommodent aux douceurs et à toutes les bonnestetez et courtoisies. Bandel, dans ses Histoires tragiques, en raconte une, qui est la plus belle que j'aye jamais leu, d'une duchesse de Savoye, laquelle un jour en sortant de sa ville de Thurin, et ayant ouy une pellerine espagnole, qui alloit à Lorette pour certain veu, s'escrier et admirer sa beauté, et dire tout haut que si une belle et parfaite dame estoit mariée avec son frere le seigneur de Mendozze, qui estoit si beau, si brave et si vaillant, qu'il se pourroit bien dire partout que les deux plus beaux pairs du monde estoient couplez ensemble. La duchesse, qui entendoit très-bien la langue espagnole, ayant en soy très-bien engravés et remarqués ces mots, et dans son ame s'y mit aussi à en graver l'amour, si bien que par un tel bruit elle devint tant passionnée du seigneur de Mendozze, qu'elle ne cessa jamais jusques à ce qu'elle eust projeté un feint pellerinage à Saint Jacques, pour voir son amoureux si-tost conceu; et, s'estant acheminée en Espagne, et pris le chemin par la maison du seigneur de Mendozze, eut temps et loisir de contenter et rassasier sa veuë de l'objet beau qu'elle avoit esleu; car la sœur du seigneur de Mendozze, qui accompagnoit la duchesse, avoit adverty son frère d'une telle et si noble et belle venue: à quoy il ne faillit d'aller au devant d'elle bien en point, monté sur un beau cheval d'Espagne, avec une si belle grace que la duchesse eut occasion de se contenter de la renommée qui luy avoit esté rapportée, et l'admira fort, tant pour sa beauté que pour sa belle façon, qui monstroit à plein la vaillance qui estoit en luy, qu'elle estimoit bien autant que les autres vertus et accomplissements et perfections; présageant dès lors qu'un jour elle en auroit bien affaire, ainsi que par après il luy servit grandement en l'accusation fausse que le comte Pancalier fit contre sa chasteté. Toutes fois, encore qu'elle le tint brave et courageux pour les armes, si fut-il pour ce coup coüard en amours; car il se monstra si froid et respectueux envers elle, qu'il ne luy fit nul assaut de paroles amoureuses; ce qu'elle aimoit le plus, et pourquoy elle avoit entrepris son voyage; et, pour ce, dépitée d'un tel froid respect ou plustost de telles coüardises d'amours, s'en partit le lendemain d'avec luy, non si contente qu'elle eust voulu. Voilà comment les dames quelquefois aiment bien autant les hommes hardis pour l'amour comme pour les armes, non qu'elles veuillent qu'ils soient effrontez et hardis, impudents et sots, comme j'en ay cogneu; mais il faut en cela qu'ils tiennent le medium. J'ay cogneu plusieurs qui ont perdu beaucoup de bonnes fortunes pour tels respects, dont j'en ferois de bons contes si je ne craignois m'esgarer trop de mon discours; mais j'espère les faire à part: si diray-je cettuy-cy. J'ay ouy conter d'autres fois d'une dame, et des très-belles du monde, laquelle, ayant de mesme ouy renommer un pour brave et vaillant, et qu'il avoit desjà en son aage fait et parfait de grands exploicts d'armes, et surtout gaignées deux grandes et signalées batailles contre ses ennemis[105], eut grand désir de le voir, et pour ce fit un voyage dans la province où pour lors il y faisoit séjour, sous quelque autre prétexte que je ne diray point. Enfin elle s'achemina; mais et qu'est-il impossible à un brave cœur amoureux? Elle le void et contemple à son aise, car il vint fort loing au-devant d'elle, et la reçoit avec tous les honneurs et respects du monde, ainsi qu'il devoit à une si grande, belle et magnanime princesse, et trop, comme dit l'autre, car il luy arriva de mesme comme au seigneur de Mendozze et à la duchesse de Savoye; et tels respects engendrerent pareils mescontentements et dépits, si bien qu'elle partit d'avec luy non si bien satisfaite comme elle y estoit venuë. Possible qu'il y eust perdu son temps et qu'elle n'eust obéy à ses volontez; mais pourtant l'essay n'en fust esté mauvais, ains fort honorable, et l'en eust-on estimé davantage. De quoy sert donc un courage hardy et généreux, s'il ne se monstre en toutes choses, et mesmes en amours comme aux armes, puisque armes et amours sont compagnes, marchent ensemble et ont une mesme sympathie: ainsi que dit le poëte, tout amant est gendarme, et Cupidon a son camp et ses armes aussi-bien que Mars. M. de Ronsard en a fait un beau sonnet dans ses premieres amours.

Or, pour tourner encore aux curiositez qu'ont les dames de voir et aimer les gens généreux et vaillants, j'ay ouy raconter à la Reyne d'Angleterre Élisabeth, qui regne aujourd'huy, un jour, elle estant à table, faisant souper avec elle M. le grand-prieur de France, de la maison de Lorraine, et M. d'Anville, aujourd'huy M. de Montmorency et connestable, parmy ce devis de table et s'estant mis sur les loüanges du feu roy Henry deuxiesme le loua fort de ce qu'il estoit brave, vaillant et généreux, et, en usant de ce mot, fort martial, et qu'il l'avoit bien monstré en toutes ses actions; et que pour ce, s'il ne fust mort si tost, elle avoit résolu de l'aller voir en son royaume, et avoit fait accommoder et apprester ses galeres pour passer en France et toucher entre leurs deux mains la foi et leur paix. «Enfin c'estoit une de mes envies de le voir; je crois qu'il ne m'en eust refusée, car, disoit-elle, mon humeur est d'aymer les gens vaillants, et veux mal à la mort d'avoir ravy un si brave roy, au moins avant que je ne l'aye veu.» Cette mesme reyne, quelque temps après, ayant ouy tant renommer M. de Nemours des perfections et valleurs qui estoient en luy, fut curieuse d'en demander des nouvelles à feu M. de Rendan, lorsque le roy François second l'envoya en Escosse faire la paix devant le petit lict qui estoit assiégé; et ainsi qu'il luy en eust conté bien au long, et toutes les especes de ses grandes et belles vertus et vaillances, M. de Rendan, qui s'entendoit en amours aussi bien qu'en armes, cogneut en elle et son visage quelque estincelle d'amour ou d'affection, et puis en ses paroles une grande envie de le voir. Par quoy ne se voulant arrester en si beau chemin, fit tant envers elle de sçavoir, s'il la venoit voir, s'il seroit le bien venu et receu; ce qu'elle l'en asseura, et par là présuma qu'ils pourroient venir en mariage. Estant donc de retour de son ambassade à la Cour, en fit au Roy et à M. de Nemours tout le discours; à quoy le roy recommanda et persuada à M. de Nemours d'y entendre: ce qu'il fit avec une très-grande joye, s'il pouvoit parvenir à un si beau royaume par le moyen d'une si belle, si vertueuse et honneste Reyne. Pour fin, les fers se mirent au feu; par les beaux moyens que le roy lui donna, il fit de fort grands préparatifs, et très-superbes et beaux appareils, tant d'habillement, chevaux, armes, bref, de toutes choses exquises, sans y rien obmettre (car je vis tout cela), pour aller parestre devant cette belle princesse; n'oubliant surtout d'y mener toute la fleur de la jeunesse de la Cour; si bien que le fol Greffier, rencontrant là-dessus, disoit que c'estoit la fleur des febves, par-là brocardant la follastre jeunesse de la Cour. Cependant M. de Lignerolles, très-habile et accort gentilhomme, et lors fort favory de M. de Nemours son maistre, fut depesché vers la dite Reyne, qui s'en retourna avec une response belle et très-digne de s'en contenter et de presser et avancer son voyage; et me souvient que la Cour en tenoit le mariage pour quasi fait: mais nous nous donnasmes la garde que, tout à coup, ledit voyage se rompit et demeura court, et avec une très-grande despense, très-vaine et inutile pourtant. Je dirois, aussi bien qu'homme de France, à quoy il tint que cette rupture se fit si-non qu'en passant ce seul mot, que d'autres amours, possible, luy serroyent plus le cœur et le tenoient plus captif et arresté; car il estoit si accomply en toutes choses et si adroit aux armes et autres vertus, que les dames à l'envy volontiers l'eussent couru à force, ainsi que j'en ai vu de plus fringantes et plus chastes, qui rompoient bien leur jeusne de chasteté pour luy.

—Nous avons, dans les Cents Nouvelles de la reyne de Navarre Marguerite, une très-belle histoire de cette dame de Milan, qui, ayant donné assignation à feu M. de Bonnivet, depuis amiral de France, une nuict attira ses femmes de chambre avec des espées nues pour faire bruit sur le degré ainsi qu'il seroit prest à se coucher: ce qu'elles firent très-bien, suivant en cela le commandement de leur maistresse, qui de son côté, fit de l'effrayée et craintive, disant que c'estoient ses beaux-frères qui s'estoient aperceus de quelque chose, et qu'elle estoit perdue, et qu'il se cachast sous le lict ou derrière la tapisserie. Mais M. de Bonnivet, sans s'effrayer, prenant sa cape à l'entour du bras et son espée de l'autre, il dit: «Et où sont-ils ces braves frères qui me voudroient faire peur ou mal? Quand ils me verront, ils n'oseront regarder seulement la pointe de mon espée.» Et, ouvrant la porte et sortant, ainsi qu'il vouloit commencer à charger sur ce degré, il trouva ces femmes avec leur tintamarre, qui eurent peur et se mirent à crier et confesser le tout. M. de Bonnivet, voyant que ce n'estoit que cela, les laissa et les recommanda au diable; et se rentra en la chambre, et ferma la porte sur lui, et vint trouver sa dame, qui se mit à rire et l'embrasser, et luy confesser que c'estoit un jeu aposté par elle, et l'asseurer que, s'il eust fait du poltron et n'eust monstré en cela sa vaillance, de laquelle il avoit le bruit, que jamais il n'eust couché avec elle; et pour s'estre monstré ainsi généreux et asseuré, elle l'embrassa et le coucha auprès d'elle; et toute la nuict ne faut point demander ce qu'ils firent; car c'estoit l'une des belles femmes de Milan, et après laquelle il avoit eu beaucoup de peine à la gaigner.

—J'ay cogneu un brave gentilhomme, qui un jour estant à Rome couché avec une gentille dame romaine, son mary absent, luy donna une pareille allarme, et fit venir une de ses femmes en sursaut l'advertir que le mary tournoit des champs. La femme, faisant de l'estonnée, pria le gentilhomme de se cacher dans un cabinet, autrement elle estoit perdue. «Non, non, dit le gentilhomme, pour tout le bien du monde je ne ferois pas cela; mais s'il vient, je le tueray.» Ainsi qu'il avoit sauté à son espée, la dame se mit à rire et confesser avoir fait cela à poste pour l'esprouver, si son mary luy vouloit faire mal, ce qu'il feroit et la défendroit bien.

—J'ay cogneu une très-belle dame qui quitta tout à trac un serviteur qu'elle avoit, pour ne le tenir vaillant, et le changea en un autre qui ne le ressembloit, mais estoit craint et redouté extresmement de son espée, qui estoit des meilleures qui se trouvassent pour lors.

—J'ay ouy faire un conte à la Cour aux anciens, d'une dame qui estoit à la Cour, maistresse de feu M. de Lorge, le bonhomme, en ses jeunes ans l'un des vaillants et renommez capitaines des gens de pied de son temps. Elle, en ayant ouy dire tant de bien de sa vaillance, un jour que le roy François premier faisoit combattre des lions en sa Cour, voulut faire preuve s'il estoit tel qu'on luy avoit fait entendre, et pour ce laissa tomber un de ses gands dans le parc des lyons, estants en leur plus grande furie, et là-dessus pria M. de Lorge de l'aller quérir s'il l'aimoit tant comme il le disoit. Luy, sans s'estonner, met sa cape au poing et l'espée à l'autre main, et s'en va asseurément parmy ces lyons recouvrer le gand. En quoy la fortune luy fut si favorable, que, faisant toujours bonne mine, et monstrant d'une belle asseurance la pointe de son espée aux lyons, ils ne l'osèrent attaquer; et ayant recouru le gand, il s'en retourna devers sa maistresse et luy rendit; en quoy elle et tous les assistants l'en estimèrent bien fort. Mais on dit que, de beau dépit, M. de Lorge la quitta pour avoir voulu tirer son passe-temps de luy et de sa valeur de cette façon. Encores dit-on qu'il luy jeta par beau dépit le gand au nez; car il eust mieux voulu qu'elle luy eust commandé cent fois d'aller enfoncer un bataillon de gens de pied, où il s'estoit bien appris d'y aller, que non de combattre des bestes, dont le combat n'en est guères glorieux. Certes tels essais ne sont ny beaux, ny honnestes, et les personnes qui s'en aident sont fort à reprouver. J'aimerois autant un tour que fit une dame à son serviteur, lequel, ainsi qu'il luy présentoit son service, et l'asseuroit qu'il n'y auroit chose, tant hazardeuse fust-elle, qu'il ne la fist, elle, le voulant prendre au mot, luy dit: «Si vous m'aimez tant, et que vous soyez si courageux que vous le dites, donnez-vous de vostre dague dans le bras pour l'amour de moy.» L'autre, qui mouroit pour l'amour d'elle, la tira soudain, s'en voulant donner: je luy tins le bras et luy ostay la dague, luy remonstrant que ce seroit un grand fol d'aller faire ainsi et de telle façon preuve de son amour et de sa valeur. Je ne nommeray point la dame, mais le gentilhomme estoit feu M. de Clermont-Tallard l'aisné, qui mourut à la bataille de Moncontour, un des braves et vaillants gentilshommes de France, ainsi qu'il le monstra à sa mort, commandant à une compagnie de gens-d'armes, que j'aimois et honorois fort. J'ay ouy dire qu'il en arriva tout de mesme à feu de Genlis, qui mourut en Allemagne, menant les troupes huguenottes aux troisiesmes troubles: car, passant un jour la rivière devant le Louvre avec sa maistresse, elle laissa tomber son mouchoir dans l'eau, qui estoit beau et riche, exprès, et luy dit qu'il se jetast dedans pour luy recourre. Luy, qui ne sçavoit nager que comme une pierre, se voulut excuser; mais elle, luy reprochant que c'estoit un coüard amy, et nullement hardy, sans dire gare se jeta à corps perdu dedans, et, pensant avoir le mouchoir, se fust noyé s'il n'eust esté aussitost secouru d'un autre batteau. Je crois que telles femmes se veulent défaire par tels essays ainsi gentiment de leurs serviteurs, qui possible les ennuyent. Il vaudroit mieux qu'elles leur donnassent de belles faveurs, et les prier, pour l'amour d'elles, les porter aux lieux honorables de la guerre, et faire preuve de leur valeur, ou les y pousser davantage, que non pas faire de ces sottises que je viens de dire, et que j'en dirois une infinité.

—Il me souvient que, lors que nous allasmes assiéger Roüen aux premiers troubles, mademoiselle de Piennes, l'une des honnestes filles de la Cour, estant en doute que feu M. de Gergeay ne fust esté assez vaillant pour avoir tué lui seul, et d'homme à homme, le feu baron d'Ingrande, qui estoit un des vaillants gentilshommes de la Cour, pour esprouver sa valeur, luy donna une faveur d'une escharpe qu'il mit à son habillement de teste: et, ainsi qu'on vint pour reconnoistre le fort de Sainte-Catherine, il donna si courageusement et vaillamment dans une troupe de chevaux qui estoient sortis hors de la ville, qu'en bien combattant il eut un coup de pistollet dans la teste, dont il mourut roide mort sur la place: en quoy ladite demoiselle fut satisfaite de sa valeur; et s'il ne fust mort ce coup, ayant si bien fait, elle l'eust espousé; mais, doutant un peu de son courage, et qu'il avoit mal tué ledit baron, ce luy sembloit, elle voulut voir cette expérience, ce disoit-elle. Et certes, encor qu'il y ait beaucoup d'hommes vaillants de leur nature, les dames les y poussent encore davantage; et, s'ils sont las et froids, elles les esmeuvent et eschauffent. Nous en avons un très-bel exemple de la belle Agnès, laquelle, voyant le roy Charles VII enamouraché d'elle et ne se soucier que de luy faire l'amour, et, mol et lasche, ne tenir compte de son royaume, luy dit un jour que, lorsqu'elle estoit encores jeune fille, un astrologue lui avoit prédit qu'elle seroit aimée et servie de l'un des plus vaillants et courageux roys de la chrestienté; que, quand le Roy lui fit cet honneur de l'aimer, elle pensoit que ce fust ce roy valleureux qui luy avoit esté prédit; mais le voyant si mol, avec si peu de soin de ses affaires, elle voyoit bien qu'elle estoit trompée, et que ce roy si courageux n'estoit pas luy, mais le roy d'Angleterre, qui faisoit de si belles armes, et luy prenoit tant de belles villes à sa barbe; «dont, dit-elle au Roy, je m'en vais le trouver, car c'est celuy duquel entendoit l'astrologue.» Ces paroles piquèrent si fort le cœur du Roy, qu'il se mit à plorer; et de-là en avant, prenant courage, et quittant sa chasse et ses jardins, prit le frein aux dents; si bien que par son bonheur et vaillance, chassa les Anglois de son royaume.

—Bertrand du Guesclin, ayant espousé sa femme, madame Thiphanie, se mit du tout à la contenter et laisser le train de la guerre, luy qui l'avoit tant pratiquée auparavant, et qui avoit acquis tant de gloire et de loüange, mais elle luy en fit une réprimende et remonstrance, qu'avant leur mariage on ne parloit que de luy et de ses beaux faits, et que désormais on luy pourroit reprocher à elle-mesme une telle discontinuation de son mary; qui portoit un très-grand préjudice à elle et à son mary, d'estre devenu un si grand casannier, dont elle ne cessa jamais jusques à ce qu'elle lui eust remis son premier courage, et renvoyé à la guerre, où il fit encore mieux que devant. Voilà comment cette honneste dame n'aima point tant son plaisir de nuict comme elle faisoit l'honneur de son mary: et certes, nos femmes mesmes, encor qu'elles nous trouvent près de leurs costez, si nous ne sommes braves et vaillants, ne nous sçauroient aymer ny nous tenir auprès d'elles de bon cœur; mais, quand nous retournons des armées, et que nous avons fait quelque chose de bien et de beau, c'est alors qu'elles nous ayment et nous embrassent de bon cœur, et qu'elles le trouvent meilleur.

—La quatriesme fille du comte de Provence, beau-pere de saint Louis, et femme à Charles, comte d'Anjou, frère dudit roy, magnanime et ambitieuse qu'elle estoit, se faschant de n'estre que simple comtesse de Provence et d'Anjou, et qu'elle seule de ses trois sœurs, dont les deux estoient reyne et l'autre impératrice, ne portoit autre titre que de dame et comtesse, ne cessa jamais, jusques à ce qu'elle eust prié, pressé et importuné son mary d'avoir et de conquester quelque royaume; et firent si bien qu'ils furent eslus par le pape Urbain roy et reyne des Deux-Siciles; et allèrent tous deux à Rome avec trente galleres se faire couronner par sa Sainteté, en grande magnificence, roy et reyne de Jérusalem et de Naples, qu'il conquesta après tant par ses armes valeureuses que par les moyens que sa femme luy donna, vendant toutes ses bagues et joyaux pour fournir aux frais de la guerre: et puis après régnèrent assez paisiblement et longuement en leurs beaux royaumes conquis. Longtemps après, une de leurs petites-filles, descendues d'eux et des leurs, Isabeau de Lorraine, fit, sans son mary René, semblable trait; car luy estant prisonnier entre les mains de Charles, duc de Bourgogne, elle estant princesse, sage et de grand magnanimité et courage, de Sicile et de Naples le royaume leur estant escheu par succession, assembla une armée de trente mille hommes, et elle-mesme la mena et conquesta le royaume, et se saisit de Naples. Je nommerois une infinité de dames qui ont servi de telles façons beaucoup à leurs marys, et qu'elles, estant hautes de cœur et d'ambition, ont poussé et encouragé leurs marys à se faire grands, acquerir des biens et des grandeurs et richesses: aussi est-ce le plus beau et le plus honorable que d'en avoir par la pointe de l'espée. J'en ay cogneu beaucoup en nostre France et en nos Cours, qui, plus poussez de leurs femmes, quasi que de leurs volontés, ont entrepris et parfait de belles choses. Force femme ay-je cogneu aussi, qui ne songeans qu'à leurs bons plaisirs, les ont empeschez et tenus tousjours auprès d'elles; les empeschant de faire de beaux faits, ne voulant qu'ils s'amusassent si-non à les contenter du jeu de Vénus, tant elles y estoient aspres. J'en ferois force contes, mais je m'extravaguerois trop de mon sujet, qui est plus beau certes, car il touche la vertu, que l'autre qui touche le vice, et contente plus d'ouyr parler de ces dames qui ont poussé les hommes à de beaux actes. Je ne parle pas seulement des femmes mariées, mais de plusieurs autres, qui, pour une seule petite faveur, ont fait faire à leurs serviteurs beaucoup de choses qu'ils n'eussent pas fait; car quel contentement leur est-ce, quelle ambition et eschauffement de cœur? Est-il plus grande que, quand on est en guerre, que l'on songe que l'on est bien aymé de sa maistresse, et que si l'on fait quelque belle chose pour l'amour d'elle, combien de bons visages, de beaux attrait, de belles œillades, d'embrassades, de plaisirs, de faveurs, qu'on espère après de recevoir d'elles.