PAUVRES CENSEURS!
/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/
e 4 septembre 1870, vers quatre heures de l'après-midi, en rentrant chez lui, celui qui écrit ces lignes, comme dit le Maître, saisit son portier par la tête, et l'embrassa avec transport.
J'en avais embrassé bien d'autres dans le trajet de la place de la Concorde à l'Entrepôt!...
La République venait d'être proclamée; l'Empire était à bas. J'avais l'âge admirable où, selon l'expression populaire, «on marche sur ses vingt-huit ans». Depuis la veille, le sang m'affluait au cœur à le rompre... Enfin, c'était fait: Liberté! Égalité! Fraternité! Vive la République! J'avais entendu et soutenu, d'une voix retentissante, le cri de délivrance du peuple devant le Corps législatif!
Puis, je m'étais rué à travers la foule, éperdu, les cheveux tout droits, avec une inexprimable joie, un irrésistible besoin d'embrasser. Le premier au cou duquel je sautai fut Richard Lesclide, ce qui n'est pas un petit travail, Richard ayant sept pieds de haut. Il reçut mon étreinte comme un chêne qu'il est et sera longtemps encore; puis me rendit au niveau terrestre de l'humanité, d'où je m'élançai de nouveau pour continuer...
Enfin, je pris un fiacre; la voiture découverte était alors une des manifestations de ma bonne humeur. C'est du haut d'un de ces chars banals que, tantôt dressé, répondant aux passants avec des gestes de bas-reliefs de Rude, et tantôt rassemblé, assis dans la majesté sereine d'un arc de triomphe, je rentrai chez moi par les boulevards.
Le flot humain inondait Paris; l'exaltation était à son comble: il éclatait des rires, il coulait des pleurs. On voyait à chaque instant, du coin d'une enseigne, du haut d'un fronton, tomber une aigle de pierre ou de fonte, arrachée par l'indignation victorieuse, et qui allait s'écraser sur le trottoir, dans le ruisseau... La foule qui, dans ses jours de liesse, aime bien crier quelque chose, criait de temps en temps: Vive Gill! comme elle criait vive un autre, au passage de toute figure amie.—Quelle journée!...
Une chose que je ne remarquai pas d'abord, que je vis sans en chercher la raison, c'est qu'à partir du Châtelet, les groupes arrivaient infailliblement en sens inverse de ma course, et que je remontais le courant populaire.
Où donc allaient les autres? Je l'ai su plus tard: ils allaient à l'Hôtel de Ville.
Quant à moi, je rentrai radieux; je dînai comme quatre; puis je m'endormis du sommeil des hommes antiques, bercé dans le rêve des vieilles républiques guerrières; et l'ombre de Léonidas me donna, sur l'oreiller, quelques poignées de main vraiment flatteuses.
Maintenant, pour dérouiller un des clichés narratifs de Dumas père, je dirai qu'un explorateur qui, trois mois plus tard, battant les carrefours et les rues de la rive gauche, en aurait observé les habitants, eût remarqué sans doute un homme très jeune encore, pitoyablement vêtu d'un képi, d'une capote de soldat et d'un pantalon gris à bande rouge. En poussant plus loin ses investigations, il eût pu même se convaincre que, par un système illusoire et compliqué d'épingles, le jeune homme en question, probablement célibataire, avait essayé vainement d'hermétiser sa défroque ouverte, par maints hyatus, au vent d'hiver.
Le jeune homme, c'était encore celui qui écrit ces lignes. En souvenir de la misère commune, on excusera le déshabillé de l'aveu. On était en plein siège. Plus de pain, plus de bois, plus d'argent, plus de journaux à images, plus de travail...
Il y avait bien les trente sous de la garde nationale. Tant de malheureux ont, depuis, pour les défendre, versé tant de sang vermeil, qu'on aurait peine à les passer sous silence... Mais les jeunes estomacs sont insatiables; je souhaitais plus encore; et comme, entre les sorties de Trochu, il y avait du temps de reste, je rêvais d'employer ce temps à quelque besogne en rapport avec mes facultés, et qu'on m'aurait pu accorder.
Pourquoi, me dira-t-on, ne vous contentiez-vous pas de ce qui suffisait à tant d'autres? Parce que certaines comparaisons, si humble que l'on soit, font parfois naître des rancœurs; et, depuis le 4 Septembre, j'avais d'anciens camarades préfets, sous-préfets, délégués ci, délégués là, tous, récemment, plus ou moins dorés, chamarrés: l'un, entre autres, que je ne nommerai point, désolé que je serais de l'affliger d'ailleurs, et qui portait une casquette de féerie, absolument dissimulée sous la spirale infinie des galons; j'imagine qu'il était quelque chose comme «général des bibliothèques»!
C'étaient ceux qui, le 4 Septembre, n'avaient point négligé de se rendre à l'Hôtel de Ville. Je ne parlerai pas non plus des inspecteurs de musées «de province» qui, bloqués dans Paris, continuèrent à émarger autre chose que trente sous, je vous jure! Je constate mélancoliquement, sans la moindre colère...
Enfin, j'étais très misérable, et, timide comme je l'ai toujours été, sans qu'il y paraisse, tout à fait empêtré.
J'allai voir Rochefort.
C'était rue Cadet, dans la maison qu'avait auparavant habitée Timothée Trimm. Il y avait, chez le membre du gouvernement de la Défense, un certain nombre de personnes dont je ne saurais dire aujourd'hui les noms; je me rappelle seulement son fils aux cheveux blonds, qui, dans l'embrasure d'une croisée, souriant, exerçait un petit oiseau à se tenir immobile dans le creux de sa main, couché sur le dos, faisant le mort, comme un soldat de Champigny.
J'aime Rochefort et ne cache point ma sympathie, n'en déplaise à ses ennemis. Je n'ai point à apprécier sa politique à laquelle je n'entends point grand'chose de plus qu'à une autre; mais, habitué à juger les hommes sur la physionomie, je lui sais gré de la distinction de ses traits nerveux et tourmentés, de la lueur de bravoure qui veille au fond de ses yeux gamins et résolus.
Il me reçut cordialement, me fit manger d'un pâté composé de menus os de je ne sais quel animal; et, en apprenant ma détresse, poussa quelques exclamations qui semblaient protester.
—Je vais vous donner une lettre pour Charles Blanc, me dit-il, il ne peut vous refuser.
Je pris la lettre. M. Charles Blanc était alors délégué au ministère des beaux-arts; là, mieux qu'ailleurs, je pouvais être employé: j'y courus.
Le laquais de l'antichambre était gigantesque, imposant, tout à fait impérial. Il prit ma lettre, cependant, la fit passer, puis, après quelques minutes, m'introduisit.
—Monsieur, me dit M. Charles Blanc, vous avez beaucoup de talent, beaucoup d'esprit, beaucoup...
Je me sentis perdu.
—Mais ce que vous demandez est impossible.
—Ah!...
—Oui. Vous savez qu'il n'y a plus de censure.
—Je suis payé, au moins, pour savoir qu'il y en avait une.
On se rappelle les démêlés du journal la Lune avec les ciseaux de l'Empire.
—Oui, continuait toujours le délégué impassible, eh bien! il n'y en a plus. Mais nous avons toujours les censeurs.
—Bah!
—Certainement. Ces gens-là se trouvaient sur le pavé. Qu'en faire? Nous leur avons donné les places dont on pouvait disposer.
—Bon! vous les avez indemnisés... Et Troppmann?
Il me regarda, effaré.
—Oui, ce pauvre Troppmann, vous ne l'avez pas indemnisé, lui. C'est dommage!
Et je repartis dans la neige, après avoir salué profondément la valetaille.
Voilà quel était le système administratif, en 1870, pendant la guerre.
L'INFLEXIBLE PIÉTRI
/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/
ondamné trois fois,—rien que cela! trois fois emprisonné, deux fois comme civil, une fois comme militaire; voilà les états de service que m'attribua l'Inflexible, en 1868. Je ne sais ce qu'il en serait aujourd'hui; mais, en ce temps, quand les improvisateurs de la police donnaient carrière à leur imagination, la fantaisie des poètes était rondement distancée.
*
* *
L'Inflexible!—Se souvient-on de cette publication qui vulgarisait l'idéal de l'immonde? ou la collection honteuse de ses quelques numéros pourrit-elle, oubliée, dans le fumier de l'Empire? Le malheureux qui ne craignit pas d'étaler le nom de son père sur cette ordure, un long et jeune Polonais jaunâtre, efflanqué, gluant, les yeux en trous de pipe, la lèvre en rebord de vase, a, depuis, supplié pitoyablement qu'on l'oubliât. Je ne le nommerai point.
Donc, en son deuxième numéro de l'Inflexible, à travers le torrent d'injures et de calomnies dont il essayait d'engloutir, sous la bave, les noms de Rochefort et de Vallès, le Polonais en question, me désignant par une initiale transparente, m'accusait d'avoir été incarcéré trois fois, tant par la justice militaire que civile; mais, par exemple, toujours pour vol: manque de variété dans le motif.
Il avait, l'aimable drôle, pour collaborateur anonyme en cette affaire, un fils présumé de Dupin et d'une danseuse, un soi-disant général de Bussy, que Nadar se souvient peut-être encore d'avoir rossé, en 1849, au bal d'Antin, et qui, finalement, s'est laissé crever près d'une borne, en sorte que son âme est restée noyée en quelque ruisseau de la Villette ou de la Chopinette, Ophélie de la boue.
Misérable écœuré d'infamie, à qui le dégoût de soi-même, au passage d'un corbillard, arracha ce mot d'éloquence monstrueuse: «Que ne suis-je mort, pour qu'on me salue!»
Il était vieux d'ailleurs au moment de l'outrage; à peine je l'avais entrevu: je m'occupai du jeune. Et, le jour même de l'apparition du placard, je me mis en quête d'en rencontrer le signataire que je connaissais davantage; autre part je dirai comment.
Certes, si l'ignoble attaque se fût produite une quinzaine plus tard, elle n'eût soulevé qu'un rire énorme de dégoût; il eût été superflu d'y répondre; la lumière était faite alors sur l'Inflexible et sa rédaction; mais cela se passait dès le second numéro; on ne savait rien encore; l'opinion publique était en suspens; il fallait manifester sur l'heure.
*
* *
Je fouillai, je parcourus tout le quartier Montparnasse où l'animal était baugé. Probable, s'il avait paru, que j'en eusse fait quelque gâchis. Mais le hasard, qui m'a doté de la pesanteur du bras, ne permit point que j'en fisse usage en cette occasion. Le coquin fut introuvable; et le soir, désespéré, je courus chercher deux témoins, espérant qu'ils seraient plus avisés ou moins éventés.
Or, ces deux témoins, François Polo, rédacteur en chef de l'Éclipse, et mon cousin, le docteur Morpain, s'étant mis en route le lendemain, me revenaient vers cinq heures du soir, harassés à leur tour, ayant exploré les maisons et les bouges de l'ancienne barrière, sans y découvrir apparence du Polonais, enfoui dans sa cachette.
Même, je me rappelle que le docteur, me voyant atterré, m'offrit un chiffon de papier, un procès-verbal de l'inutilité des recherches en ajoutant:
—Allons! allons! tranquillise-toi, et mets cela dans ta poche.
Pauvre cousin! si peu de famille que l'on ait, voilà les plaisanteries qu'on en reçoit!
Comme j'étais tranquille, vous pouvez en juger!
Je m'enfermais, je n'osais plus sortir; ce soir-là je n'ai vu que Victor Noir, le grand enfant, qui vint se jeter dans mes bras les yeux pleins de larmes, ému et frémissant, tout mouillé, comme un bon et brave chien de Terre-Neuve qu'il aurait dû naître. Mais cela ne suffisait point.
La nuit se passa, pour moi, sans sommeil; et, le lendemain matin, j'avais mon plan: voir Piétri.
Le préfet de police régnait alors; il était chef suprême, dominant l'empereur, absolu, formidable, terrifiant. Mais, comme le boulet qui devait tuer Napoléon, le personnage qui m'intimidera, dans la défense de mon honneur, n'est pas encore fondu.
*
* *
A onze heures du matin, un samedi peut-être, en fin de compte, le jour où l'Éclipse, sous presse, attendait mon arrivée pour imprimer, je m'en fus à la Préfecture, dans un fiacre aux stores baissés. Je vous dis qu'avant d'avoir lavé l'injure, je me serais laissé mourir de faim plutôt que de montrer le bout de mon nez aux Parisiens!
Sur le palier du grand escalier de pierre, une sorte d'accablement subit me prit, une sensation d'écrasement, d'annihilation, de dégoût. Je m'appuyai sur le rebord d'une des vastes croisées qui donnaient sur la Seine, et, vaguement, mes regards s'attardèrent à l'eau qui coule, comme la vie, emportant les immondices de l'humanité...
Il faisait beau temps, le grand soleil de juillet; les arbres du quai balançaient leurs panaches verts, les passants allaient et venaient allègrement; sur le pont Saint-Michel, à gauche, des filles, en toilette claire, riaient en agitant des ombrelles. Sur le quai des Vieux-Augustins, en face, on apercevait les étalages de bouquins, les devantures de marchands d'estampes, et, à droite encore, la boutique du restaurant Lapérouse où la table est si gaie, où, devant la fenêtre ouverte, avec un doigt de cognac sous le nez, tout en voyant passer les bateaux, on poursuit, de l'œil idéal, des papillons de rêve si jolis par-dessus les parapets... Tout cela, hier, m'appartenait, et c'était mon droit d'en user joyeusement, de circuler le front haut, comme un gars vigoureux et libre... et aujourd'hui! L'indignation me redressa d'un coup.
—M. Piétri? demandai-je au premier venu.
*
* *
Je suis resté surpris à jamais de la facilité avec laquelle fut accueillie ma demande d'audience.
—Par ici, entrez donc... Le garçon d'antichambre était plié en deux sur mon passage, et je pénétrai dans l'antre du souverain de la Police.
Je vois encore le masque à moustaches et à impériale cosmétiquées, le crâne en forme d'œuf, les yeux troubles, en étain, du préfet d'alors, assis dans la vaste salle éclairée à demi, quasi ténébreuse, devant une table immense, couverte d'un drap vert, trois cordons de sonnettes pendant du plafond, à portée de sa main.—Il parla:
—Que puis-je pour votre service, monsieur?
—Monsieur le préfet, je suis accusé d'avoir été trois fois en prison, par un journal de ce matin; et, comme en ces moments d'angoisse, un peu de fièvre échauffe toujours le débit, je ne craignis pas d'ajouter: un journal qu'on prétend même émané de votre administration.
Le Piétri, impassible, ne sourcilla pas. Je continuai:
—Or, il y a, jusqu'à cette heure, ceci de remarquable dans ma vie, que je n'ai point même séjourné une minute dans le plus humble violon. Vous êtes le chef de la police, en situation, par conséquent, de témoigner des antécédents de vos administrés; je viens vous demander l'attestation de ma virginité judiciaire.
Le préfet me répondit:
—Monsieur, cela ne se fait pas... Cependant, j'ai le plus vif désir de vous être agréable (oh! oui), mais... dites-moi? l'accusation ne porte pas uniquement sur vos antécédents civils. Vous avez été soldat?
—Parfaitement, 44e de ligne, 5e du 1er.
—Avez-vous votre congé?
—Mon congé?... ah! ma foi, je l'ai égaré.
—J'en aurais besoin. Procurez-vous en un double.
—Mais pour cela, il faut du temps... je suis perdu!
—Apportez-moi votre congé... vers quatre heures. Bonsoir, monsieur.
*
* *
Me voilà reparti. Mon congé, il me faut l'aller redemander au ministère de la guerre:
—Cocher, au Gros-Caillou!—J'arrive; j'attends: les heures s'écoulent... Enfin, on me le donné, ce congé qui ne fait mention d'aucun crime, d'aucun châtiment.—Cocher, à la Préfecture! brûlez le pavé!—Sauvé, mon Dieu! j'arrive, il est juste quatre heures, l'heure prescrite... M. le préfet de police est parti depuis longtemps.
J'entre dans des bureaux, je force des consignes. Des aides de camp du chef, des employés subalternes m'affirment avec douceur que leur maître est tout disposé en ma faveur, qu'il ferait l'impossible pour m'être utile; mais... il est parti. Reviendra-t-il demain?... ce soir? après-demain? on ne sait.
Du coup, je repars à travers les escaliers et les couloirs, en hurlant, gesticulant, parlant haut; j'expose mon cas à d'innocents garçons postés pour ouvrir les portes, enseigner le chemin.
L'un d'eux tout à coup me dit—le pauvre diable a peut-être payé cher cette parole—:
—Mais c'est le Casier judiciaire que vous demandez: ici, la porte à gauche; 1 fr. 25.
J'entre, je donne 1 fr. 25, on me délivre un papier que tous ont le droit de réclamer, au même prix: c'est l'extrait du casier, le relevé des antécédents judiciaires de chacun. Le mien n'a qu'un mot: NÉANT.
Je l'emporte, enthousiasmé, je l'imprime: mes lecteurs de cette époque l'ont vu dans le nº 4 de la première année de l'Éclipse, à la date du 5 juillet 1868.
*
* *
M. Piétri, préfet de police de l'Empire, avait jugé utile et agréable de me laisser ignorer ce détail de son administration, l'existence du Casier judiciaire.
J'avais négligé de lui en faire mes compliments; j'en saisis l'occasion.
Mille excuses pour le retard.
SERMON DE CARÊME
/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/
n mot charmant, bien naïf, est celui de cet enfant, assis inerte sur son banc d'école, et qu'un visiteur interroge:
—Tu ne travailles donc pas, mon petit ami?
—Non, m'sieu.
—Alors, que fais-tu là?
—J'attends qu'on sort.
Eh! bien, ce mot qu'on ne peut entendre sans sourire, il me fait choir en mélancolie, quand je songe à quantité de grands garçons qui ont vingt-cinq ans à cette heure et qui, continuant la tradition du moutard de l'asile, bien portants, mais sceptiques, sans foi, sans feu, sans but, ennuyés, inutiles, ennuyeux, semblent plantés dans la vie uniquement pour attendre qu'on sort.
La jeunesse a-t-elle été toujours ainsi?
*
* *
J'ai l'honneur d'être admis dans l'intimité de quelques sexagénaires qui m'émerveillent par la vitalité physique et intellectuelle qu'ils développent incessamment. Quand une heure sombre m'arrive, il me faut fuir en hâte les hommes de mon âge, et surtout l'entretien stérile des plus jeunes.—C'est près de quelque grand aîné que je me réfugie.
Difficilement, en effet, trouverais-je autre part, en été, un géant de belle humeur qui, comme l'illustre professeur Pajot, m'entraînât, toute une après-midi, sur les flots jaseurs et ombragés de la Marne, à force d'avirons; l'hiver, un viveur intéressant de causerie prestigieuse, enthousiaste et consolant comme Molin, dont l'esprit, l'appétit et le cœur sont toujours en éveil; ou même, en tout temps, un espiègle de haute futaie, comme Nadar, qui, fatigué de photographie, de dessin, d'aérostation et de littérature, se repose en bondissant, comme un clown, à travers ses ateliers, défaisant, de minute en minute, le nœud de ma cravate, avec les cris de joie d'un écolier lâché!
Et qu'on ne dise point que ce sont là des cas spéciaux résultant d'organisations exceptionnelles; il m'est revenu du courage, de l'espoir, de tous les anciens que j'ai connus.
Les jeunes ont des vapeurs, des névroses, de l'ennui latent, des ironies clichées pour tout ce qui fut admirable, un vilain dégoût de l'effort, un rire de crécelle à tout idéal, une avide recherche du truc lucratif et rapide, une maîtresse en coopération, des vices solitaires.
*
* *
D'où vient cette dégénérescence?
D'une fabrication ruinée d'abord, j'entends bien que les rudes soldats de 92, au retour des batailles, devaient offrir, à la fécondité de leurs puissantes épouses librement vêtues, des arguments que n'ont pu égaler, de leur échine fléchie, les sous-préfets de l'Empire, accointés de leurs minces dames sanglées, de la nuque à la crinoline, en d'étroits corselets.
De même, je ne saurais oublier que les Nana, dont, tantôt, l'histoire nous fut contée, ont triomphalement, aux applaudissements du dernier règne, inventé, vulgarisé, multiplié quantité de pratiques peu ravigotantes pour la descendance de leurs adorateurs.
Mais ce sont là fatalités dont on ne peut attendre un remède que du temps et d'une éducation nouvelle. D'ailleurs, un peu moins de muscle, de pourpre dans le sang, n'est point ce que je déplore uniquement dans la génération actuelle. Encore que la vaillance de la chair ait, avec celle de l'esprit, une indéniable correspondance, on ne peut exciper de la fragilité des poumons pour absoudre un manque de souffle idéal, un dépérissement de l'entrain, de la verdeur gauloise. Un ardent poète regretté, Glatigny, qui, certes, n'était point robuste, a néanmoins brûlé jusqu'au bout d'une belle flamme; et, si nous n'étions en proie à une école de découragement systématique, on pourrait peut-être encore se tirer d'affaire, avec de violents dépuratifs.
Malheureusement, il y a parti pris d'indifférence lâche, de ramollissement hâtif. On ne voit, en haut du pavé, que rejetons de bourgeois et de banquiers, pâles de sucer leurs petites cannes, héritiers, fainéants, ignorants, railleurs; et si l'on venait dire aujourd'hui: «Tel a bien mérité de l'humanité,» tous répondraient en chœur: «Faut pas nous la faire!»
*
* *
La génération de 48, après l'écœurement d'une révolution ratée, pendant les loisirs débauchés de l'Empire, a commencé l'œuvre de dénigrement par dégoût, désespérance, peut-être pour s'excuser elle-même.
L'habitude en est venue, la mode: l'usage en a passé dans l'art et dans la science. Va pour la science dont les analyses décevantes sont compensées par le bien-être des découvertes; mais pour l'Art. L'Art, qui doit être comme un baume appliqué proportionnellement sur les blessures de la science en perpétuelle démonstration du Néant, l'Art peut-il abandonner sa mission sacrée, qui est de faire sans cesse éclore, aux champs désolés de la réalité, l'Illusion, fleur éternelle qui parfume le monde, et console de la vie?
1848, il est vrai, succédait à 1830, et dans l'ordre naturel des réactions, devait dédaigner la moisson de gloire que lui avaient léguée les devanciers, comme on voit, aux années de récolte surabondante, couler le sang de la vigne aux ruisseaux.
Tant pis! Je regrette les romantiques fureurs des anciens; j'eusse aimé mieux porter l'écarlate pourpoint de Gautier que le gilet de flanelle des éreintés de mon temps!
Ah! nous sommes loin du Corrège et de son cri d'enthousiasme: «Anch'io son pittor!» devant Raphaël; bien loin, même, de Carpeaux, le grand statuaire attardé parmi nous, qui, souffrant déjà du mal dont il devait mourir, en quittant les galeries du Louvre, jetait, au Prisonnier de Michel-Ange, la rose de sa boutonnière, avec un baiser!...
Le fonds qui manque le plus, c'est l'admiration; l'admiration, ressort indispensable! Qui admire est tenté d'égaler, de surpasser...
Au fait, je demande pardon au lecteur de cette homélie. Je ne voulais que lui conter une anecdote à laquelle prête un regain d'actualité le récent anniversaire de Victor Hugo: un cri d'admiration poussé loin d'ici, voilà longtemps. La scène est à deux personnages; l'un est le Maître lui-même; l'autre, un mien vieil ami que j'ai nommé tout à l'heure.
*
* *
Donc, en septembre 1843, ce mien ami descendait à cheval, rayonnant de jeunesse, un des sentiers rocheux des Hautes-Pyrénées. Il allait tranquille au soleil, abandonnant sa chevelure aux vives caresses de l'air.
Un piéton montait la côte, au même instant, un peu courbé quoique dans la force de l'âge, le chapeau sur les yeux. Tout à coup, soit excès de chaleur, soit fatigue, soit pour toute autre cause, il se découvrit, et le cavalier, tremblant, éperdu en reconnaissant son visage, exclama dans l'étendue ce cri retentissant:
—Hugo!
Hugo—c'était lui—s'arrêta, s'inclina; mais le cheval effrayé du cri, violemment refréné, se cabra si rudement, qu'il envoya son cavalier sur le sol, et s'enfuit.
Mon homme désarçonné, meurtri, se releva, salua profondément; puis, interloqué, prit le parti de courir après sa monture.
Il se disait, entre chaque enjambée: bon! le Maître est ici; je le retrouverai bien.
Il le retrouva en effet, le soir même, assis et causant comme un personnage naturel chez la marchande de tabac du village. Il n'osa l'interrompre, songea: demain matin, j'irai le voir. Et, pendant la nuit, il eut des songes merveilleux, où Hugo lui proposait sa collaboration et l'appelait: «mon cher!»
Hélas! le lendemain, Hugo était parti, un message arrivé de la veille l'avait rappelé en toute hâte.
Ce fut pour mon homme un désappointement si amer, qu'il demanda, toute la journée, des consolations au vin d'Espagne, et le soir, n'ayant obtenu qu'une recrudescence de mélancolie, s'alla glisser dans un torrent qui cascadait par là.
En résumé, ajoute le héros de cette équipée, vous savez qu'autrefois, en arrivant à Lyon, j'ai traversé le Rhône à belles brassées, pour un maigre pari. Quand on est nageur à ce point, on nage malgré soi: le lendemain matin, je m'éveillai dans mon lit d'auberge.
*
* *
Assurément je n'engage personne à suivre cet hyperbolique exemple, où s'affirme trop clairement l'influence du Malaga sur un cerveau gentiment fêlé au préalable.
C'est égal: cela sent bon, l'enthousiasme et l'amour du beau! Tout excès dévotieux est, à mon goût, préférable au dénigrement en face d'un génie, unique depuis les prophètes, et pour l'éclosion duquel il a fallu l'effort de dix-huit cents ans!...
Quant à moi, si j'avais à choisir entre le danger de la noyade et le métier de certains laids bossus qui, après avoir, à genoux et roulant des yeux de crapaud extatique, baisé le pupitre du Maître, à Guernesey, essayent, à cette heure, de «le blaguer» dans les journaux où cette besogne est lucrative, on me verrait, rapide, courir à la rivière!
Un peu d'enthousiasme et d'idéal, mes frères; admirons, aimons, travaillons avant qu'on sort! C'est la grâce que je vous souhaite. Amen!
CLÉMENT THOMAS
/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/
e 18 mars—inutile d'ajouter le millésime, on le connaît,—le 18 mars, au matin, comme j'étais encore couché (j'habitais alors du côté de l'Entrepôt, boulevard Saint-Germain), j'entendis ma porte s'ouvrir, ce qui n'avait rien que de naturel, ma clef restant toujours à la disposition des amateurs; et je vis entrer Agricol.
—Encore à la paille! s'écria-t-il; tu ne sais donc pas qu'il y a une révolution?
—Bon! depuis quand?
—Depuis tout à l'heure, à Montmartre; il faut voir ça!
—Voyons.
Et sautant à bas du lit, je précipitai ma toilette, interrogeant, par secousses, mon camarade occupé à fumer des cigarettes et à taquiner un poids de quarante qui me suit depuis l'adolescence...
*
* *
Un peu rude, mon camarade: moitié ouvrier, moitié artiste, hardiment bâti, têtu, Breton d'origine, faubourien d'habitudes, nous l'appelions Agricol à cause de sa ressemblance avec un personnage de roman d'Eugène Sue. Autre part, peut-être, je dirai son véritable nom.
L'exercice violent lui est indispensable; et jamais la gravure en taille-douce à laquelle il était destiné, qu'il exerça par intervalles, non sans talent, n'a pu apaiser le tourment de ses muscles. Avec cela, une sorte de curiosité invincible des métiers populaires. Je l'ai connu, tour à tour, peintre, cordonnier, forgeron, déménageur. Comme déménageur, il aimait monter un piano, sur ses épaules, au cinquième étage, et, là, le placer, l'ouvrir et en jouer, au grand ébahissement du ou de la locataire.
Un «drôle de corps», comme vous voyez.
Il est, lui-même le dit, rustique, et, j'ajoute, mal commode à malmener. Fier d'ailleurs, enclin à l'héroïsme et aux grands mouvements du cœur. Voici un fait:
Engagé des premiers, au moment de la guerre, dans les francs-tireurs de Mocquart, il partit battre la plaine avec sa compagnie, puis tomba malade: il avait rencontré la petite vérole noire qui courut le guilledou en ce temps. Sa face énergique était belle, de ligne régulière et pure; elle est, depuis lors, couturée, labourée. Tant bien que mal, s'accrochant aux arbres, rampant le long des buissons, se reposant au bord des fossés, il revint seul, se traîna jusque dans Paris, frappa à la porte d'une ambulance, y fut recueilli.
Là, dans le crépuscule des salles d'agonie et le frisson somnolent de la fièvre, un fragment de journal tomba entre ses mains; il y put lire qu'on promettait des pensions aux veuves de soldats victimes du siège. Il avait une maîtresse, une pauvre fille débile, rachitique, à ce point que, nommant l'homme Agricol, nous appelions sa femme la Mayeux, une chétive créature qui s'était abandonnée éperdument à ce grand garçon. Il la fit venir, l'épousa, comptant mourir et lui laisser du pain...
Pour «peuple» que soit mon homme, on voit qu'il s'en peut rencontrer de plus vulgaires.
*
* *
Revenons au 18 mars.
Assurément, je ne vais pas refaire l'historique ressassé du premier jour de la Commune; il y en aurait bon besoin cependant, l'impartialité m'ayant paru étrangère à tous les récits que j'en ai lus. Seul, Édouard Lockroy s'est trouvé d'accord avec mon impression. Il raconte une sorte de fête, une procession populaire en armes, un défilé, des mouvements de bataillons très calmes, très joyeux en plein soleil rayonnant qu'il faisait ce jour-là, une grimpée serpentante de bayonnettes sur la butte, une prise de possession illusoire du sol familier, du grand air et de la liberté.
Je voudrais dire, au surplus, ce qu'il m'a semblé démêler d'enfantillage en cette affaire.
On avait le printemps tout neuf, cinq mois d'épouvantable misère à oublier, à savourer un facile triomphe que, le matin, M. Thiers, sachant bien ce qu'il faisait, avait ménagé aux pauvres diables jaloux de leur armement. (On connaît l'équipée des canons réquisitionnés, sans chevaux pour les emmener.)
Les gens de Montmartre y mettaient de l'ostentation, de la pavane; on jouait au soldat. Le peuple, enfant ignorant et malheureux, toujours en défiance et qu'on pourrait mener par une franche persuasion, s'irrite et se désespère aux malices d'une diplomatie dont il se sent dupe; il résiste; la répression motivée par sa résistance, pif! paf!... on le réprime.
Le châtiment formidable et solennel exagère la physionomie des réprouvés, et d'ombres dans la vie fait des statues dans la mort. Je parle des meneurs comme des menés, du troupeau comme des chefs: ignorance et misère d'une part, extravagance outrecuidante et puérile de l'autre.
J'ai connu grand nombre des niais d'alors que, depuis, la légende a faits terrifiants. Un jour ou l'autre, je les passerai en revue; il faudra rabattre de leur hyperbolique importance.
En résumé, si j'avais à synthétiser le tableau du désastre, je n'aurais qu'à me rappeler un cadavre entre autres qu'il m'a fallu enjamber plus tard, à la fin de mai. C'était un homme fusillé, les pieds au mur, la tête au bord du trottoir, le bras rejeté étendant ses doigts raidis vers une croûte roulée au ruisseau.
En dépit de ses fautes, le peuple de la Commune gardera cet aspect pour la pitié humaine:
Un malheureux, révolté, mort en croyant défendre son morceau de pain.
*
* *
Il ne s'agit d'ailleurs, en ce moment, que d'une rencontre et d'une observation que je fis le 18 mars, en compagnie d'Agricol, et les voici:
Après avoir traversé Paris, déjeuné dans un cabaret de la place Blanche, exploré le quartier des Buttes, serré quelques échantillons de mains calleuses, nous repassions, pour la dixième fois peut-être, devant la maison de la Boule-Noire, quand un groupe de trois personnes attira notre attention.
Il pouvait être environ trois heures et demie ou quatre heures du soir. Près du troisième arbre, au bord du trottoir, sur le terre-plein qui règne au milieu de la chaussée, je les vois encore; ils étaient debout: un sergent de fédérés, petit, physionomie chafouine; un homme quelconque de sa compagnie, au port d'armes, et de profil; enfin, répondant au sergent et lui faisant face, un grand vieillard à barbe blanche, en pardessus gris, chapeau haut de forme, une canne à la main, droit, sec et propre. Silhouette étrange, inusitée, ce jour-là, dans ces parages, où ne se voyaient guère que guenilles et uniformes. C'est ce qui nous fit approcher, nous arrêter près du triangle formé par les trois hommes.
Le vieux, en ce moment, parla; je me rappelle exactement ses paroles:
—Non, mes enfants, disait-il, non; vous savez bien que je ne peux plus rien être.
Un passant qui vint s'ajouter à nous murmura:
—Tiens! c'est Clément Thomas.
Celui qui avait mené la garde nationale à Buzenval était-il sollicité de reprendre son commandement? Je ne sais.
Il y eut un instant de silence pesant; puis l'ex-général recula, fit un pas en arrière pour se retirer, mais gauchement, maladroitement, comme incertain de son libre arbitre. Ceci est le point décisif à remarquer; j'y insiste: il ne sut point repartir.
Je connais médiocrement l'histoire de Clément Thomas et n'ai pas pris le temps de l'étudier; mais ce geste a suffi pour me convaincre que la netteté, la franchise d'allures n'étaient point du ressort de ses vertus. En une seconde, son trouble, sa tournure embarrassée, sa retraite oblique avaient allumé la défiance du groupe qui s'était formé autour de nous, groupe qui devenait foule.
Une voix cria: il faut l'arrêter! La retraite lui fut barrée; on l'entoura.
Resté en place, interdit, je le vis disparaître, entraîné dans une masse armée et tumultueuse.
Alors mon compagnon me dit:
—Suivons-les: on va le fusiller.
Certes, si j'avais entrevu la probabilité d'un tel dénouement, j'aurais, selon le conseil d'Agricol, accompagné la foule; évidemment nous eussions fait, pour sauver l'homme, tout ce que pouvaient deux grands garçons résolus, de stature et d'accent populaires.
Mais cela était si loin de mes prévisions, de l'impression «bonhomme» du commencement de la journée, que, haussant les épaules, fatigué de promenade, je pris mon compagnon par le bras, et le ramenai dans Paris.
Ce n'est que vers huit heures du soir que la rumeur nous apprit la double exécution de Lecomte et de Clément Thomas.
—Tu vois! me dit Agricol; eh bien, maintenant la Commune est f....ue!
*
* *
Dès ce soir de son premier jour, en effet, la Commune prit tournure d'épouvante et perdit les neuf dixièmes de ses adhérents ou de ses tolérants. Si ce meurtre n'avait pas été commis, les événements, peut-être, eussent eu un autre cours. Clément Thomas, qui avait alors la soixantaine, serait mort depuis ou ne vaudrait guère mieux; trente mille hommes de France, vigoureux et jeunes, qui sont enfouis sous la terre, y seraient encore debout, vivant pour le travail et pour la République.
LE MODÈLE
/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/
A Coquelin cadet.
'fft!
Depuis quatorze ans que Mme Basculard, mon épouse, me répète: «Armand, nous n'avons pas ton portrait; c'est ridicule; un chef de famille doit avoir son image accrochée à la place d'honneur de son foyer;» je n'ai pas trouvé le temps de me faire faire. Un commerçant sérieux n'a pas de loisirs... P'fft.
Mes enfants ont été photographiés chez Nadar.
Ma femme a préféré poser chez Carjat, parce qu'en dehors de son métier, cet artiste fait des vers; moi, je ne comprends pas qu'on s'occupe de trente-six choses à la fois; c'est du désordre; mais ma femme adore la poésie; elle est donc allée chez Carjat. Moi, je n'ai été tiré nulle part.
J'avais mon idée. Un projet caressé depuis longtemps. A l'instar de mon respectable beau-père et prédécesseur, qui mourut en regrettant de ne pas nous laisser son image tracée par Horace Vernet, j'ai toujours ambitionné, moi, de me faire peindre en grandeur naturelle, p'fft... et à l'huile. J'ai mille raisons, p'fft... pour préférer atout autre ce genre de reproduction de la figure humaine. La photographie n'a ni consistance, ni valeur sérieuse; elle passe, on l'égare; en résumé, ce n'est que du papier; la sculpture est triste, pâle, encombrante et lourde en diable; on ne sait où la fourrer; si on prend le parti de la mettre au jardin—encore faut-il avoir ce jardin—elle est exposée aux caprices de la température. Le dessin au crayon, même aux deux crayons, manque de solidité; c'est encore du papier. Bref, il n'y a rien de tel qu'un bon tableau, gai à l'œil, dans un beau cadre doré qui brille et qu'on accroche aux murs de son salon. C'est une valeur mobilière. Tel est mon sentiment, à moi. P'fft!
Et si, comme il est présumable, mon sentiment se transmet à ma descendance, il y a lieu dès lors de préjuger que mes fils et petits-fils imitant mon exemple, une galerie se formerait ainsi des hommes de ma race, un panthéon des chefs successifs de la maison Basculard, qui ne serait pas, j'imagine,—p'fft!—sans intérêt pour l'Histoire.
Ces considérations m'avaient décidé. Une seule chose me retenait encore; le prix qu'on à coutume de payer ces sortes de produits. J'avais interrogé, près du Louvre, un gardien du Musée:
—Combien pensez-vous, avais-je dit à cet homme, que me demanderait un bon peintre, M. Duran ou M. Bonnat, pour faire mon portrait en grandeur naturelle, comme ceci, à mi-corps?
—De dix à vingt mille francs.
P'fft... J'avais envie de demander à ce fonctionnaire de bas étage:
—Combien croyez-vous donc qu'il me faut, à moi, expédier de kilogrammes de chocolat vanillé, praliné, sans rival, pour les gagner, ces dix ou vingt mille francs?
Mais il n'aurait pas compris; je me bornai à lui répondre en pinçant les lèvres:
—Bigre! il faut convenir que ces messieurs gagnent l'argent bien facilement.
Je le lui dis ainsi comme je vous le répète, et comme je suis prêt à le redire à qui voudra: on pourra m'arracher le cœur, mais on ne m'arrachera pas l'indépendance du langage.
Vingt mille francs! Certes, la maison Basculard s'appuie sur une caisse qui, je puis le dire, ne craint pas les fluctuations commerciales: mais je serais désespéré que la fortune m'eût rendu prodigue. Et, d'ailleurs, je considère ces façons orientales de traiter certaines gens, peintres ou comédiens, comme attentatoires à l'équilibre moral. Où irions-nous si tous les capitalistes s'ingéraient de jeter l'or en barres à la tête des individus qui s'écartent de la société pour embrasser des professions irrégulières? P'fft!
Heureusement nous avons dans le quartier un artiste plus abordable.
Au moins, s'il a de ces prétentions scandaleuses, n'a-t-il pas réussi encore à les imposer, car on a saisi ses meubles avant-hier. Je le tiens de mon huissier qui venait d'instrumenter en personne.
Aussitôt je me suis dit: c'est le moment; voici un gaillard à qui la Providence vient d'enseigner à propos la modestie. Tâtons-le. Et je l'ai fait venir. P'fft!
—Mon garçon, lui ai-je dit, vous n'êtes pas heureux,—ma femme me poussait le coude, mais Mme Basculard n'entend rien aux affaires,—mon garçon, vous n'êtes pas heureux, soyez raisonnable.
Il me fait un prix, je lui en ai dit un autre; nous avons coupé la poire en deux, et hier, j'ai posé pour la première fois dans son atelier.
Nous commençons par chercher la pose.
Je voulais une pose qui fût digne de moi, p'fft!... Je dis à l'artiste:
—Faites-moi à mi-corps. A mi-corps... avec la pose favorite de M. Thiers... en y ajoutant quelque chose du Vercingétorix qui était à l'Exposition...
—Bien, me dit-il.
Après quelques tâtonnements, j'attrape la pose. Nous commençons.
C'est très fatigant de poser, p'fft!... Et puis rien n'est ennuyeux et déplaisant à voir comme un atelier. C'est sale, c'est mal rangé. Des couleurs partout. Il est bien regrettable que pour se faire faire en peinture, on soit obligé d'aller chez des peintres. Enfin!...
Le désordre de l'atelier, le fouillis des toiles, des meubles, des étoffes jetées pêle-mêle, et l'obligation de rester immobile ne tardèrent pas à me faire mal au cœur. J'avais envie de fermer les yeux. Je dis à l'artiste:
—Avez-vous besoin du regard?
Il me dit:
—Non. Nous verrons plus tard le regard.
—Bien. Je ferme les yeux et peu à peu une douce somnolence m'envahit. P'ffffft!...
Tout à coup, j'entends—dans ma somnolence—la porte s'ouvrir et une voix—juvénile—prononcer ces paroles:
—Avez-vous besoin d'un modèle?
Je rouvre les yeux et je vois une fillette de quatorze, quinze ans; mal vêtue, très mal; en cheveux, l'air doux, pas vilaine, la beauté du diable, p'fft!
L'artiste la regarde, interrompt mon portrait et lui dit:
—Fais voir.
Je me demandais: Fais voir... quoi? Savez-vous ce qu'elle fait voir?—p'fft!—elle ôte sa jupe, sa camisole, elle ôte tout, et se met nue, complètement nue, p'fft! p'fft! p'fft!
Vous comprenez que Mme Basculard ne m'a pas habitué à ces choses-là. J'étais... révolté et... ému en même temps. P'fft!
Elle, cependant, avait l'air le plus tranquille du monde. L'artiste aussi. Il tournait autour d'elle, l'examinait. Tout à coup, il me dit:
—Comment la trouvez-vous?
A ce coup, le rouge me monta à la face. Je me levai, je pris mon chapeau.
—Monsieur, lui dis-je, je suis marié!
Et je sortis.
Dans la rue, je respirai plus librement, p'fft! p'fft!... Mon indignation se calmait. La pensée me vint d'attendre cette enfant. Il me semblait qu'il y avait là une bonne action à faire, qu'on pouvait encore ramener au bien cette âme égarée...
Au bout de cinq minutes, elle sortit. Je ne pus, en la revoyant, me défendre d'une certaine émotion, p'fft! La pitié probablement. Je m'approchai d'elle et lui parlai avec bonté.
Quelques minutes plus tard, entraîné sans savoir comment, je me trouvais chez elle.
Un taudis!... un vrai chenil!
*
* *
Néanmoins... j'y passai quelques instants... Fut-ce une faute? je ne le crois pas. Je ne saurais me résoudre à qualifier de coupable un acte qui a la vertu pour dénouement;—et c'est ce qui arriva:
Au moment de quitter la malheureuse, pris d'une inspiration soudaine, je me plaçai devant elle, et avec l'autorité qui résulte de mon âge et de ma situation,—p'fft!
—Jurez-moi, lui dis-je, que c'est la dernière fois, et que vous serez sage désormais.
Elle me le promit.
Vous en penserez ce que vous voudrez; mais, moi, je m'éloignai, le cœur plein du légitime orgueil que donne le sentiment d'avoir, probablement, fait une bonne action.
Après un bel inventaire de fin d'année, je ne sais rien de meilleur dans la vie.
A L'ÉCOLE DES BEAUX-ARTS
/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/
eudi prochain, 25 mars, tous les jeunes Français, illusionnés d'art, pourront se présenter au concours des prix de Rome, et tenter la première épreuve de peinture. Ils seront un peu moins d'une soixantaine—je connais cela—réunis, aux premières lueurs de l'aube, dans la troisième cour, à gauche, de l'École des Beaux-Arts, armés d'une boîte à couleurs, d'un chevalet portatif, d'une toile «de 6», et munis d'un petit pain d'un sou.
Il y a vingt ans, à pareille époque, j'étais de la fête; je voudrais pouvoir en être encore. Je n'avais point fermé l'œil de la nuit précédente; si l'on m'avait proposé de renoncer au concours, pour être, tout simplement, sur l'heure, Vélasquez ou Titien, j'aurais eu un beau rire de dédain et de refus. La plupart des concurrents, jeudi, seront tout pareils à ce que j'étais.
Tout pareillement aussi, un gardien les appellera nominativement, tour à tour, selon l'ordre des inscriptions prises dans le courant de la semaine; il fera le simulacre de les fouiller, pour constater qu'ils n'ont apporté aucun document, croquis ou calque de maître. Un à un, ils graviront le petit escalier raide qui mène au lieu du concours, déboucheront dans un long couloir, orné, en son milieu, de poêles en fonte espacés, percé, à droite et à gauche, d'étroites logettes.
Chacun choisira la sienne; puis tous attendront, par groupes de camarades, l'arrivée du programme que sont en train d'élaborer les professeurs. Pour tuer le temps, on se regarde, on se rapproche, quand on se connaît; on fait, aux inconnus, des scies. Blaguer le nouveau, c'est la tradition. Je me rappelle avoir été scié par Lambron, le beau Lambron, le peintre des croque-morts. J'avais dix-sept ans, les yeux bleus, les cheveux longs. Il m'accabla d'une série de plaisanteries qui me confusionnèrent beaucoup, tout en me paraissant d'un goût douteux.
La gaieté, d'ailleurs, est rarement affinée, chez les jeunes gens, peintres ou sculpteurs. Dès l'enfance, marqués au front de la folie spéciale qui prendra leur vie, rarement ils font leurs études, observent autrement que par les yeux, soumettent leur esprit au crible de la fréquentation.
Beaucoup sont pauvres et, nobles d'aspiration, par nature, sortent de souche esclave.
De là, cette vulgarité dans l'expression parlée, cette lourdeur dans les relations, cette inélégance des façons et de la tenue, ces espiègleries brutales dont l'usage commence à décroître, mais dont la légende est toujours en faveur: de l'Échelle de la Broche en dos, du cheval mis en couleur, dans la cour de l'Institut, pendant que son cavalier rendait visite à Vernet; du camarade exposé nu, sur un toit, l'hiver, et succombant au froid.
J'y ajouterai deux traits que je tiens d'un vieux, d'un ancien, du temps où l'on payait encore un sou pour passer le pont des Arts, et où le pont Neuf était, à droite et à gauche, flanqué de niches en pierre où de petits marchands débitaient leurs produits.
—Quelquefois, me disait Henri Rousseau, riant encore,—car il était resté primitif et mal dégrossi,—quelquefois, pour économiser un quart d'heure de trajet, ceux qui habitaient la rive droite se décidaient, au sortir de l'École, à prendre le pont des Arts; et, pour rire, ceux qui habitaient la rive gauche les accompagnaient, en grande partie. On prenait son élan, dès l'Institut, et, au grand galop, on se précipitait sur les planches du pont sonore, tandis que l'invalide préposé au contrôle, se jetant hors de sa guérite, essayait de prévenir son collègue de l'autre bout, par des signaux désespérés.
Mais alors, un des grands de la bande, l'homme à barbe du tas, l'arrêtait d'un air protecteur, disant: «Laissez donc! ce sont des enfants; je vais payer.» Et tandis que le malheureux invalide, à demi rasséréné, guignait, du coin de l'œil, le tourbillon disparaissant, lui semblait compter autant de sous que de fuyards, puis, tout à coup, les voyant hors d'atteinte, campait un sou unique dans la main du garde, et ricanait: «Tiens! voilà pour moi, vieux serin; eux, je ne les connais pas.» Et il s'en allait, superbe.
Une autre fois, un des rapins ayant eu maille à partir avec une marchande de beignets du pont Neuf, on résolut de le venger. L'un des meneurs alla commander à la pauvre cent beignets pour la sortie de l'École.—Ayez soin qu'ils soient bien chauds pour six heures, lui répéta-t-il avec instance. La malheureuse prépara les cent beignets, les sortit de la poêle, à l'instant même où arrivaient les cent drôles. Alors on lui demanda: «Sont-ils bien chauds?»
—Oh! oui, messieurs.—Bien chauds! brûlants!
—Eh bien, alors,—et le cœur tout entier des polissons hurlait,—eh bien alors, une!... deux!... trois!... f... lanquez-vous les au... rein!
Voilà donc le genre de plaisanterie, la monnaie d'esprit dont on fête les nouveaux venus. Le couloir des loges s'emplit de quolibets et de rires; les voix de gorge et les voix de tête résonnent, roulant d'échos en échos... Tout à coup, profond silence; voilà le programme qu'on apporte, le texte du sujet de concours; en quelques lignes, sur papier timbré du sceau de l'École et qu'on accroche, après lecture officielle, aux murs de la chambrée.
C'est généralement une belle parole de l'histoire sainte ou païenne. Il s'agit d'exprimer, avec des tons, des contours et des plis d'étoffe, l'éloquence d'un Gracque ou d'un Machabée!
Comment les pauvres diables s'y prennent-ils pour allumer leur jeune imagination à ces vieilles cendres, depuis trois mille ans éteintes? Où prennent-ils l'enthousiasme? Où le renseignement? Tout le monde se met à l'œuvre aussitôt; il faut qu'au soir, l'esquisse soit terminée, rendue au gardien, qui les range au fur et à mesure. Les malins, ceux qui ont échappé au contrôle de l'entrée, tirent en hâte, de leurs poches, les calques de vieilles gravures qu'ils ont apportées, tant bien que mal adaptent, au sujet prescrit, les plis, les attitudes d'un vieux poncif. Les autres font comme ils peuvent. Et quand le jour décline, ils s'en vont incertains, inquiets, moins brillants que le matin. L'impassible gardien met sous clé soixante toiles de 6, à jamais barbouillées.
Deux jours après, le jugement sera rendu: vingt élèves, sur cette première épreuve, seront admis au concours «de la figure peinte». Enfin, dix, de ces vingt, monteront définitivement en loges, pour, de nouveau et plus amplement, peindre une belle parole de l'antiquité.
Le vainqueur de ces dix aura le Prix de Rome. C'est-à-dire que, honoré de la faveur patriotique et d'une subvention de l'État, au lieu d'être un artiste, une sorte d'initiateur, de prophète, ému au cours de sa vie, laissant, en ses œuvres, trace de son temps pour la postérité, il s'étudiera à refaire du vieux, loin de son pays, refroidissant sa flamme aux marbres émiettés de l'irrémédiable Italie, épuisant son amour aux grandes filles en pain d'épice du Transtévère, égrenant ses belles années dans la poussière et l'ennui des choses mortes.
Puis, si vraiment il est marqué du signe auquel on reconnaît les peintres majestueux, il reviendra vieillir en France, investi des commandes officielles, déposant sans relâche, le long des murs, de vastes et insipides pastiches des écoles enterrées.
*
* *
Qu'importe!... Allez au premier essai du concours, enfants. Si, quelque jour, un souffle d'amour réel pour l'Art et la Vérité vous emplit les poumons, si la poignante et auguste Réalité vous fait battre le cœur, vous saurez bien, de vous-même, rejeter la guenille moisie et cuistrale qu'on vous impose. Allez, pendant tout un jour, manger votre pain blanc de jeunesse, au fumet vertigineux de l'Espérance...
Et soyez émus devant vos professeurs, comme je le fus, autrefois, devant Horace Vernet:
Voilà longtemps déjà. C'était près de l'École: je voyais venir à moi, sec, astiqué, cambré, ce petit vieux gaillard, qu'il convient de ne point rapprocher de Delacroix, par exemple, mais qui n'en déroulait pas moins les Smala, du bout de la brosse, avec une certaine désinvolture.
Il fumait un énorme cigare, et j'avais aux doigts les premières cigarettes.
—Si je lui demandais du feu? pensai-je.
On a de ces audaces ravies, dans l'enfance. Horace Vernet s'y prêta fort bien, souriant. Mais moi, perdant la tête, rouge au delà des oreilles, je laissai choir ma cigarette, la ramassai, de plus en plus confus; puis, prenant le cigare qui me parut éteint, songeant peut-être, dans mon délire, à le raviver, je l'approchai de mes lèvres, avec un trouble tel que je mis dans ma bouche le côté du feu.
—Bon! ce n'est rien; du feu, vous en avez là, me dit le vieillard, en me touchant le front; et riant d'un rire qui fit vaciller les longues pointes gommées de sa moustache; il ajouta:
—Vous en avez là! vous serez un artiste...
Hélas!
LE TABLEAU DE MARCEL
/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/
'est fait! la cage est vide, l'oiseau envolé, l'enfant hors du logis. Du taudis ou de l'hôtel, de tout atelier d'artiste peintre ou statuaire, est sorti le tableau nouveau-né, le marbre neuf. Des lointains paisibles du Luxembourg aux mercantiles hauteurs de Montmartre, on a vu, pendant dix jours, camions, voitures de déménagement, fiacres, haquets, commissionnaires, emporter, vers le palais à coiffe de verre des Champs-Élysées, la moisson d'art annuelle.
Il y a eu, comme toujours, grande presse au dernier moment, sur le passage des envois, à la porte nº 9. Rapins et maîtres mêlés, confondus sur les degrés du grand escalier de pierre, ont fraternellement imité le chant du coq, entonné les scies de rigueur pendant le défilé. Les camarades se sont retrouvés; les forts ont été salués, les chétifs, blagués. Des feutres d'un autre âge ont été signalés çà et là, campés sur des yeux enfantins et des barbes fluviales, ainsi qu'aux jours d'émeute reparaissent les types de barricadiers. La dernière peintresse est revenue, toujours pareille, émue et empanachée, filant les yeux baissés, dissimulant, dans un foulard, sa «nature morte» encore fraîche.
On a hurlé des «bans» pour Carolus, espéré vainement Sarah Bernardt. Enfin les gardiens du Palais ont repoussé la foule au dehors. A cinq heures, les portes se sont fermées. Silence. Il faut attendre maintenant les décisions du jury. Que faire jusqu'au premier mai, jusqu'à l'ouverture de l'Exposition?
L'œuvre accomplie, l'effort épuisé, la tartine ou le navet disparu, l'artiste, aux premiers instants, semble hébété, prostré, comme amputé d'un morceau de son être. Il erre, traînant son désœuvrement, son inquiétude, par les rues, les brasseries, le regard vague, les bras ballants, rebelle au séjour de l'atelier vide, veuf de sa chimère.
En effet, si médiocre que soit l'œuvre, on y a laissé de soi-même; utilement ou non, ce marbre, on l'a ému de son souffle, on a laissé de sa vie en cette toile; à l'heure de la séparation, non seulement c'est un vide à l'atelier, c'est véritablement un trou dans le cœur. Chez les isolés surtout, les célibataires. Pour eux, c'est absolument l'ami qui s'en va, le consolateur, le confident des causeries muettes pendant les longs crépuscules d'hiver, aux reflets mourants du poêle, alors que, dans la magie du soir, il semblait qu'on vît, par moments, s'animer, palpiter l'ébauche.
Il en est ainsi pour le peintre Marcel.
Son tableau de cette année représente un intérieur ouvrier; trois personnages: l'homme, la femme, l'enfant. La mère effarée serre entre ses bras son petit emmailloté. Scène violente.
Quand l'idée a jailli, soudaine, armée de pied en cap ainsi que la Minerve au sortir du crâne olympien, Marcel en a brossé tout aussitôt l'esquisse, au courant du premier jet. Puis est venue la réflexion; l'étude a déterminé les proportions, la gamme.
Il a fallu songer aux modèles.
Trouver l'ouvrier, la femme du peuple, rien de plus facile. Depuis l'abandon des académies, le délaissement du nu, les «poseurs» sont en grève; il en pleut dans la misère de Paris.
Quant aux femmes, il n'est point rare de voir se musser, dans l'entrebâillement des portes d'atelier, la frimousse ébouriffée et curieuse d'une fille qu'ennuie la couture ou le fer à repasser, et qui, sur le conseil d'une rouleuse, a entrepris le «tour des artistes», vient offrir sa beauté paresseuse.
Un enfant au maillot, c'est autre chose à obtenir. A moins d'être voisin d'un bureau de nourrices, et encore?...
Le mieux serait de l'avoir fait; mais est-ce que Marcel a eu le temps d'être père?
Orphelin de bonne heure, jeté au vent du hasard, en dédaignant les aubaines, retenu en même temps que poussé hors des étroites conventions de la société moyenne, par ces deux fatalités natives:—pauvreté, imagination,—il a grandi dans l'indépendance d'allure et d'esprit qui le désigne à la réprobation bourgeoise. Aucun guide, aucune aide. Ses amitiés? des partages de peines; ses amours? quelques sourires, par échappées, longuement suivis de pleurs. Cependant, il poursuit son but. Les ans passent.
Il vient tard, le nid, à ces oiseaux-là!
*
* *
Non, Marcel n'a pas d'enfant.
C'est pourquoi notre homme est allé voir un camarade, ancien disciple de Préault, qui, pour le salut de son estomac, substitua naguère le moule au ciseau, et fait aujourd'hui, au lieu de statues, des accessoires de théâtre.
Là, dans la fumée des pipes, le chant des ouvriers, la joyeuse odeur du vernis, sous le regard troué des têtes de cotillon, la trompe en baudruche des éléphants de féerie; dans le vaste pandémonium, encombré de bibelots en toc et de simili-meubles à trucs, qui est son usine, le cartonnier, sur l'heure, a modelé, moulé, enluminé, mis au monde factice un enfant parfaitement conformé, articulé, propre à l'illusion, et l'a jeté au bras de Marcel qui s'en est allé ravi.
Il ne s'agissait plus que d'habiller le bébé.
La Providence, encore une fois, s'est manifestée sous les traits de Mme Henriette.
C'est la vieille femme de ménage de Marcel; une autre misère: 30 francs par mois. Elle a été mariée. Son homme, un cordonnier, alors qu'elle fut près d'accoucher, la délaissa pour une autre «qui avait plus de manières», dit-elle humblement.
L'enfant est venu, un garçon; elle l'a élevé tant bien que mal. Maintenant il est soldat.
Quand elle a eu connaissance de l'embarras de Marcel:
—Passez-moi cela, lui a-t-elle dit, c'est mon affaire.
—Mais les vêtements?
—J'ai ceux du petit.
—Votre garçon? mais c'est un homme!
—Oh! j'ai gardé ses petites affaires de «dans le temps».
—Oui. Eh bien, mère Henriette, allez! vous me ferez plaisir.
Cela n'a pas été long. La mère Henriette a couru vers son taudis, elle est revenue avec un paquet de vieux langes, une brassière, un petit bonnet. Elle était rajeunie de vingt-cinq ans. C'était plaisir de voir virer, s'assouplir, vivre le poupon dans ces vieilles mains maternelles.
Une épingle ici, une épingle là; en un clin d'œil ce fut fini; puis, soulevant le poupon dans ses bras, et le contemplant d'un œil enchanté:
—C'est tout à fait lui, fit-elle.
Et tandis que se mouillaient ses yeux, elle appuya, d'un geste emporté, ses lèvres sur le carton colorié...
*
* *
O grandeur de la chair! puissance de l'enfant! culte jamais lassé; œuvre jamais finie et toujours présente; amour dont l'éternel éclair suffit à entretenir la flamme au cœur des vieillards.
C'est à cela, c'est à ce geste éloquent, naïf, irréfléchi d'une pauvre servante, que songe à présent Marcel, en son atelier vide et muet, le regard errant aux solives du plafond, où les araignées, silencieusement, tissent leurs fils pareils à des cheveux gris.
LE CHAUFFEUR
/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/\/