WeRead Powered by ReaderPub
Virginie de Leyva cover

Virginie de Leyva

Chapter 17: XV La passion. — L’intérêt. — L’Arrighone et l’Osio. — Morale du temps.
Open in WeRead

About This Book

Un dossier de procès italien est reconstitué pour retracer la vie et le drame survenu dans un couvent de femmes au début du XVIIe siècle, où les archives dévoilent intrigues, passions et abus de l'autorité religieuse. L'auteur commente documents et témoignages pour exposer l'hypocrisie des formes extérieures de piété, le contraste entre discipline apparente et corruption intérieure, et les conséquences morales d'une éducation et d'une civilisation fondées sur les convenances. Le récit mêle enquête archivistique, portraits psychologiques et méditation sur la morale, la foi et la société.

XV
La passion. — L’intérêt. — L’Arrighone et l’Osio. — Morale du temps.

Osio avait vu la princesse. Comme il avait su la toucher et lui plaire, la justice se tut devant les passions.

Chacun sait ce que deviennent les passions menées et exploitées par l’intérêt ; quand le soufflet de celui-ci agite et avive la flamme de celles-là, de terribles drames éclatent. Ici un confesseur mettait tout en mouvement. Arrighone était à l’œuvre ; — cynique, gras, mafflé, joufflu, pansu ; à l’œil faux ; à à la bouche pendante ; le vice sur le front, le mépris sur les lèvres ; calomniateur et flatteur ; homme d’intrigue et de maquignonnage ; tournant bien la phrase ; ayant des raisons pour tout, sachant par cœur Sanchez et Suarez ; impudent et hypocrite ; dînant grassement avec les seigneurs, soupant de confitures avec les religieuses ; servant les voluptés de ceux-ci, soulageant les consciences de celles-là ; haï, recherché, méprisé et ménagé à vingt lieues à la ronde ; homme pratique, commode, utile ; homme nécessaire ; homme incomparable.

L’Osio devinait le mérite et l’utilité de l’Arrighone. Ces deux nobles âmes s’attirèrent mutuellement et confondirent leurs aspirations. L’Osio séduisait, l’Arrighone confessait, et les femmes ne se plaignaient pas.

L’Osio ne se sentit pas très-rassuré quand il eut envoyé Molteno dans un monde meilleur. Il craignait que la princesse ne prît fait et cause pour son agent. Cette Espagnole, cousine des princes d’Ascoli, maîtresse féodale de tout le district, avait la main longue, comme dit le peuple, et elle pouvait se venger.

L’Osio confia ses craintes à l’Arrighone.

« Vous voilà, lui dit le confesseur, embarrassé pour peu de chose ! En vérité je vous trouve trop naïf. Eh quoi ! vous êtes jeune, vous êtes beau, vous savez votre monde ; et une telle difficulté vous effraye ! Faites-vous donc aimer de la princesse ; ce sera désarmer l’ennemi. »

La morale du dix-septième siècle admettait ces pratiques, qui aujourd’hui nous sembleraient ignobles. Gens du dix-neuvième siècle, nous acceptons l’extrême cupidité et l’extrême bassesse sous l’apparence de la dignité ; mais l’érotisme machiavélique toléré par nos ancêtres nous déplaît.

Ils pardonnaient à Jean-Jacques ses tristes passions et ses lâchetés envers les femmes ; Malesherbes pouvait, sans les choquer, apprendre la Pucelle par cœur ; Gœthe servir et partager les fantaisies du duc de Weymar, comme on le lira[3] dans l’histoire de cette petite cour poétique et efféminée.

[3] Lustige Zeite.

Tout change, excepté l’homme même.