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Virginie de Leyva

Chapter 2: Préface
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About This Book

Un dossier de procès italien est reconstitué pour retracer la vie et le drame survenu dans un couvent de femmes au début du XVIIe siècle, où les archives dévoilent intrigues, passions et abus de l'autorité religieuse. L'auteur commente documents et témoignages pour exposer l'hypocrisie des formes extérieures de piété, le contraste entre discipline apparente et corruption intérieure, et les conséquences morales d'une éducation et d'une civilisation fondées sur les convenances. Le récit mêle enquête archivistique, portraits psychologiques et méditation sur la morale, la foi et la société.


VIRGINIE de LEYVA

 

A
W. MAKEPEACE THACKERAY
AUTEUR DE
VANITY-FAIR, ESMOND, PENDENNIS,
ETC., ETC.

Vous avez, dans d’admirables fictions aussi historiques que l’histoire, mon cher Thackeray, donné la chasse aux plus grands vices de notre pays et de toutes les sociétés humaines, l’hypocrisie, l’égoïsme et la cruauté de l’âme. Votre Rébecca l’intrigante et votre vieux Seigneur voluptueux doivent vivre autant que la langue anglaise.

Laissez-moi placer sous votre protection et recommander à votre sagacité philosophique un récit vrai, qui offre les mêmes enseignements terribles et salutaires. J’ai trouvé vivant et tragique, dans le dossier authentique d’un vieux procès italien, le drame suivant que j’ai simplement commenté, à mesure que les personnages naissaient devant moi, développaient leurs caractères et faisaient éclater leurs passions. Je suis certain qu’il vous intéressera. La profondeur et la finesse de votre esprit saisiront sans peine les questions morales qui ressortent de l’état social que ce récit étrange révèle.


L’élégance des mœurs est-elle la civilisation ?

Que faut-il entendre par le mot « civilisation » ?

Est-ce la régularité de la législation, l’éclat des arts, l’éducation littéraire, le luxe ou la richesse, l’industrie ou le commerce ? Est-ce la forme du gouvernement, l’exactitude de l’administration ou la sévérité de la formule religieuse ?

Ne serait-ce pas plutôt du degré de force morale chez les individus, de vérité dans les âmes, de sympathie et de simplicité dans les relations que dépend la civilisation réelle ? Et tout peuple qui s’éloigne de ces principes ne retourne-t-il pas à la barbarie ?


Je serais assez de cet avis. Vous-même ne m’accuserez pas de paradoxe ; imputation banale, qui si elle était admise détruirait toute analyse, abolirait tout examen et serait mortelle à toute raison. Vous ne m’accuserez pas non plus de nourrir des tendances immorales parce que j’ai reproduit dans leur sanglante vérité les scènes des bords du Lambro et les faits et gestes du confesseur Arrighone. Si quelqu’un m’accusait ou d’intentions contraires à la religion, ou de vues socialistes et démocratiques, parce que j’ai signalé les résultats de la fausse éducation des peuples, résultats que j’ai pris sur le fait dans ces documents oubliés ; vous seriez, je n’en doute pas, le premier à me défendre. Vous protesteriez avec moi et comme moi contre ces dangereuses banalités.

Vous diriez avec moi que la formule n’a rien de commun avec la religion ;

Que la discipline extérieure n’a rien de commun avec la morale ;

Que la gravité de l’hypocrite n’a rien de commun avec le développement intérieur de l’homme ;

Et que Fénelon a vu juste quand il a déclaré que notre vie morale tout entière dépend du centre et du fonds même de l’âme :

« Celui (dit ce sublime et tendre penseur), qui voudrait nourrir ses bras et ses jambes en y appliquant la substance des meilleurs aliments ne se donnerait jamais aucun embonpoint ; il faut que tout commence par le centre, que tout soit d’abord dans l’estomac, qu’il devienne chyle, sang et enfin vraie chair. C’est du dedans le plus intime que se distribue la nourriture de toutes les parties extérieures. L’amour est comme l’estomac, l’instrument de toute digestion. C’est l’amour qui digère tout, qui fait tout sien, et qui incorpore à soi tout ce qu’il reçoit ; c’est lui qui nourrit tout l’extérieur de l’homme dans la pratique des vertus. Comme l’estomac fait de la chair, du sang, des esprits pour les bras, pour les mains, pour les jambes et pour les pieds, de même l’amour… renouvelle l’esprit de vie pour toute la conduite. Il fait de la patience, de la douceur, de l’humilité, de la chasteté, de la sobriété, du désintéressement, de la sincérité et généralement de toutes les autres vertus autant qu’il en faut pour réparer les épuisements journaliers. Si vous voulez appliquer les vertus par dehors, vous ne faites qu’une symétrie gênante, qu’un arrangement superstitieux, qu’un amas d’œuvres légales et judaïques, qu’un ouvrage inanimé. C’est un sépulcre blanchi : le dehors est une décoration de marbre, où toutes les vertus sont en bas-relief ; mais au dedans il n’y a que des ossements de morts. Le dedans est sans vie ; tout y est squelette ; tout y est desséché, faute d’onction. Il ne faut donc pas vouloir mettre l’amour au dedans par la multitude des pratiques entassées au dehors avec scrupule ; mais il faut au contraire que le principe intérieur porte la nourriture du centre aux membres extérieurs et fasse exercer avec simplicité, en chaque occasion, chaque vertu convenable pour ce moment-là. »

C’est le contraire ; c’est la « superstition symétrique », et « l’amas des vaines formules », ce sont les « convenances et les vertus en bas-relief », qu’on est aujourd’hui tenté de soutenir en France, et que beaucoup de gens mettent en pratique. Puissé-je, à votre exemple, mon cher Thackeray, et sans me faire plus que vous personnage vertueux où génie politique, affaiblir ou diminuer quelques-unes des tendances que je crois le plus fatales à mon pays et à mon temps ; — puissé-je encourager quelques âmes à sortir de l’indifférence suprême où s’endorment, à l’abri des formules vaines et sous l’éclat extérieur du luxe et des arts, les sociétés défaillantes !

PHILARÈTE CHASLES.

Paris, Institut. — 15 février 1861