WeRead Powered by ReaderPub
Voyage à l'Ile-de-France (1/2) cover

Voyage à l'Ile-de-France (1/2)

Chapter 4: LETTRE III.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A travel narrative recounts voyages to an island and offers detailed natural-history descriptions of its climate, soil, plants, animals, and landscapes, then turns to the characters, customs, and daily industry of its settlers. Composed as letters and a marine journal, it intersperses practical nautical notes and botanical conversations with reflections on agriculture, commerce, and the moral consequences of colonial rule. The author balances descriptive observation with appeals for humane treatment of the enslaved, proposals for rural improvement, and meditations on how cultivation and liberty shape social well-being.

LETTRE III.

De Lorient, le 20 février 1768.

Nous n'attendons, pour partir, que les vents favorables. Mon passage est arrêté sur le vaisseau le Marquis de Castries. C'est un navire de huit cents tonneaux, de cent quarante-six hommes d'équipage, chargé de mâtures pour le Bengale. Je viens de voir le lieu qui m'est destiné. C'est un petit réduit en toile dans la grande chambre. Il y a quinze passagers. La plupart sont logés dans la sainte-barbe. C'est le lieu où l'on met les cartouches et une partie des instrumens de l'artillerie. Le maître canonnier a l'inspection de ce poste, et y loge, ainsi que l'écrivain, l'aumônier et le chirurgien-major. Au-dessus est la grande chambre, qui est l'appartement commun où l'on mange. Le second étage comprend la chambre du conseil, où communique celle du capitaine. Elle est décorée, au dehors, d'une galerie ; c'est la plus belle salle du vaisseau. Les chambres des officiers sont à l'entrée, afin qu'ils puissent veiller aux manœuvres qui se font sur le pont. Le premier pilote et le maître des matelots sont logés avec eux pour les mêmes raisons.

L'équipage loge sous les gaillards, et dans l'entrepont, prison ténébreuse où l'on ne voit goutte. Les gaillards comprennent la longueur du navire, qui est de niveau avec la grande chambre, lorsqu'il y a un passavant, comme dans celui-ci ; les cuisines sont sous le gaillard d'avant, les provisions dans des compartimens au-dessous, les marchandises dans la cale, la soute aux poudres au-dessous de la sainte-barbe.

Voilà, en gros, l'ordre de notre vaisseau ; mais il serait impossible de vous en peindre le désordre. On ne sait où passer. Ce sont des caisses de vin de Champagne, des coffres, des tonneaux, des malles, des matelots qui jurent, des bestiaux qui mugissent, des oies et des volailles qui piaulent sur les dunettes ; et, comme il fait gros temps, on entend siffler les cordes et gémir les manœuvres, tandis que notre lourd vaisseau se balance sur ses câbles. Près de nous sont mouillés plusieurs vaisseaux dont les porte-voix nous assourdissent : évite à tribord ; largue l'amarre… Fatigué de ce tumulte, je suis descendu dans ma chaloupe, et j'ai débarqué au Port-Louis.

Il faisait très-grand vent. Nous avons traversé la ville sans y rencontrer personne. J'ai vu, des murs de la citadelle, l'horizon bien noir, l'île de Grois couverte de brume, la pleine mer fort agitée ; au loin, de gros vaisseaux à la cape, de pauvres chasse-marées à la voile entre deux lames ; sur le rivage, des troupes de femmes transies de froid et de crainte ; une sentinelle à la pointe d'un bastion, tout étonnée de la hardiesse de ces malheureux qui pêchent, avec les mauves et les goëlands, au milieu de la tempête.

Nous sommes revenus bien boutonnés, bien mouillés, et la main sur nos chapeaux. En traversant Lorient, nous avons vu toute la place couverte de poisson : des raies blanches, violettes, d'autres tout hérissées d'épines ; des chiens de mer, des congres monstrueux qui serpentaient sur le pavé ; de grands paniers pleins de crabes et de homards ; des monceaux d'huîtres, de moules, de pétoncles ; des merlus, des soles, des turbots… enfin une pêche miraculeuse comme celle des apôtres.

Ces bonnes gens en ont la bonne foi et la piété : quand on pêche la sardine, un prêtre va avec la première barque, et bénit les eaux. C'est l'amour conjugal des vieux temps : à mesure qu'ils arrivaient, leurs femmes et leurs enfans se pendaient à leurs cous. C'est donc parmi les gens de peine que l'on trouve encore quelques vertus ; comme si l'homme ne conservait des mœurs, qu'en vivant toujours entre l'espérance et la crainte.

Cette partie de la côte est fort poissonneuse. Les mêmes espèces de poissons y sont, pour la plupart, plus grandes qu'aux autres endroits ; mais elles sont inférieures pour le goût. On m'a assuré que la pêche de la sardine rapportait quatre millions de revenu à la province. Il est assez singulier qu'il n'y ait point d'écrevisses dans les rivières de Bretagne ; ce qui vient peut-être de ce que les eaux n'y sont pas assez vives.

Nous sommes rentrés dans notre auberge, les oreilles tout étourdies du bruit et du vent de la mer. Il y avait avec nous deux Parisiens, les sieurs B**** père et fils, qui devaient s'embarquer sur notre vaisseau ; ils ont, sans rien dire, fait atteler leur chaise, et sont retournés à Paris.