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Voyage aux Pyrénées

Chapter 18: V.
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About This Book

A travel narrative tracing journeys through the Pyrenees and neighboring regions, offering vivid sensory descriptions of rivers, coasts, mountains, villages, and towns. The narrator combines close observation of light, weather, and landscape with portraits of local customs, architecture, and everyday scenes, and adds historical and cultural reflections. Episodic chapters alternate detailed topographical and natural description with personal commentary and aesthetic judgment, producing a reflective, observational account that balances practical travel notes with meditations on nature, society, and artistic perception.

Sifflez-moi librement; je vous le rends, mes frères.

Ainsi parlait Voltaire, qui donnait à la fois à tout le monde la charte de l’égalité et de la gaieté.

II

LA VALLÉE D’OSSAU

 

 

DAX—ORTHEZ

I.

J’ai vu Dax en passant, et je ne me rappelle que deux files de murs blancs, d’un éclat cru, où çà et là des portes basses enfonçaient leur cintre noir avec un relief étrange. Une vieille cathédrale, toute sauvage, hérissait ses clochetons et ses dentelures au milieu du luxe de la nature et de la joie de la lumière, comme si le sol crevé eût jadis poussé hors de sa lave un amas de soufre cristallisé.

Le postillon, bon homme, prend une pauvresse en route, et la met à côté de lui sur son siège. Quels gens gais ! Elle chante en patois, le voilà qui chante, le conducteur s’en mêle, puis un des gens de l’impériale. Ils rient de tout leur cœur; leurs yeux brillent. Que nous sommes loin du Nord ! Dans tous ces méridionaux il y a de la verve; de temps en temps la pauvreté, la fatigue, l’inquiétude l’écrasent; à la moindre ouverture, elle jaillit comme une eau vive en plein soleil.

Cette pauvresse m’amuse. Elle a cinquante ans, point de souliers, des vêtements en lambeaux, pas un sou dans sa poche. Elle adresse familièrement la parole à un gros monsieur bien vêtu, qui est derrière elle. Point d’humilité; elle se croit l’égale de tout le monde. La gaieté est comme un ressort qui rend l’âme élastique; les gens plient, mais se relèvent. Un Anglais serait scandalisé. Plusieurs m’ont dit que la nation française n’avait point le sentiment du respect. Voilà pourquoi nous n’avons plus d’aristocratie.

La chaîne des montagnes ondule à gauche, bleuâtre et pareille à une longue assise de nuées. La riche vallée ressemble à une grande coupe, toute regorgeante d’arbres fruitiers et de maïs. Des nuages blancs planent lentement au plus haut du ciel comme une volée de cygnes tranquilles. L’œil se repose sur le duvet de leurs flancs, et tourne avec volupté sur les rondeurs de leurs nobles formes. Ils voguent en troupe, poussés par le vent du sud, d’un essor égal, comme une famille de dieux bienheureux, et de là-haut ils semblent regarder avec tendresse la belle terre qu’ils protégent et vont nourrir.

II.

Orthez, au quatorzième siècle, était une capitale; de cette grandeur il reste quelques débris: des murs ruinés et la haute tour d’un château où pendent des lierres. Les comtes de Foix avaient là un petit État presque indépendant, fièrement planté entre les royaumes de France, d’Angleterre et d’Espagne. Les gens y ont gagné, je le sais: ils ne haïssent plus leurs voisins et vivent tranquilles; ils reçoivent de Paris les inventions et les nouvelles; la paix, l’échange et le bien-être sont plus grands. On y a perdu pourtant; au lieu de trente capitales actives, pensantes, il y a trente villes de province inertes, dociles. Les femmes souhaitent un chapeau, les hommes vont fumer au café; voilà leur vie; ils ramassent de vieilles idées creuses dans des journaux imbéciles. Autrefois ils avaient des pensées politiques et des cours d’amour.

III.

Le bon Froissart vint ici l’an 1388, ayant chevauché et devisé d’armes sur toute la route avec le chevalier messire Espaing de Lyon; il logea dans l’auberge de la Belle-Hôtesse, qu’on appelait alors l’hôtel de la Lune. Le comte Gaston Phœbus l’envoya chercher bien vite: « car c’étoit le seigneur du monde qui, le plus volontiers, veoit étranger pour ouïr nouvelles. » Froissart passa douze semaines dans son hôtel: « car on lui fit bonne chère, et ses chevaux bien repus et de toutes choses bien gouvernés aussi. »

Froissart est un enfant, et quelquefois un vieil enfant. La pensée s’ouvre à ce moment, comme en Grèce au temps d’Hérodote. Mais, tandis qu’en Grèce on sent qu’elle va se déployer jusqu’au bout, on découvre ici qu’un obstacle l’arrête: il y a un nœud dans l’arbre; la séve arrêtée ne peut monter plus haut. Ce nœud, c’est la scolastique.

Car, il y a déjà trois siècles qu’on écrit en vers et deux siècles qu’on écrit en prose; après cette longue culture, voyez quel historien est Froissart. Un matin il monte à cheval avec quelques valets, par un beau soleil, et galope en avant; un seigneur le rencontre, il l’accoste: « Sire, quel est ce château ? » L’autre lui conte les siéges., et quels grands coups d’épée s’y donnèrent. « Sainte Marie, s’écria Froissart, que vos paroles me sont agréables, et qu’elles me font grand bien, pendant que vous me les contez ! Et vous ne les perdrez pas, car toutes seront mises en mémoire et chronique en l’histoire que je poursuis. » Puis il se fait expliquer la parenté du seigneur, ses alliances, comment ont vécu

Dax. (Page 46.)

et sont morts ses amis et ses ennemis, et tout l’écheveau des aventures entre-croisées pendant deux siècles et dans trois pays. « Et sitôt que aux hôtels, sur le chemin que nous faisions ensemble, j’étais descendu, je les écrivais, fût de soir ou matin, pour en avoir mieux la mémoire au temps à venir; car il n’est si juste rétentive que c’est d’écriture. » Tout s’y trouve, le pêle-mêle et les cent détours des conversations, des réflexions, des petits accidents de voyage. Un vieil écuyer lui conte des légendes de montagne, comment Pierre de Béarn, ayant une fois tué un ours énorme, ne sut plus dormir tranquille, « mais dorénavant se réveilla chaque nuit, menant un tel terribouris et tel brouillis qu’il semblait que tous les diables d’enfer dussent tout emporter et fussent dedans avec lui. » Froissart juge que cet ours était peut-être un cavalier changé en bête pour quelque méfait, et cite à l’appui l’histoire d’Actéon « appert et joli chevalier, lequel fut mué en cerf. » Ainsi va sa vie et se fait son histoire; elle ressemble à une tapisserie du temps, éclatante et variée, pleine de chasses, de tournois, de batailles, de processions. Il se donne et donne à ses auditeurs le plaisir d’imaginer des cérémonies et des aventures; nulle autre idée, ou plutôt nulle idée. De critique, de pensées générales, de raisonnements sur l’homme ou la société, de conseils ou de prévisions, nulle trace; c’est un héraut d’armes qui cherche à plaire aux yeux curieux, à l’humeur belliqueuse et à l’esprit vide de chevaliers vigoureux, grands mangeurs, amateurs de horions et de parades. Cette stérilité de la raison n’est-elle pas étrange ? En Grèce, au bout de cent ans, Thucydide, Platon, Xénophon, la philosophie et la science avaient paru. Pour comble, lisez les vers de Froissart, ces rondeaux, ballades et virelais qu’il récitait la nuit au comte de Foix, « lequel prenait grand solas à les bien entendre, » vieilleries de décadence, allégories usées, recherchées, bavardage de pédant décrépit qui s’amuse à faire des tours d’adresse ennuyeux. Et les autres sont pareils. Charles d’Orléans n’a qu’une grâce fanée, Christine de Pisan n’a qu’une solennité officielle. Ces esprits débiles n’ont pas la force d’enfanter les idées générales; celles qu’on accroche sur eux les plient sous leur poids.

La cause est là, tout près; regardez ce gros docteur cornificien aux yeux mornes, un confrère de Froissart, si vous voulez, mais combien différent ! Il tient en main son manuel de droit canon, Pierre le Lombard, un traité du syllogisme. Dix heures par jour il dispute en Baralipton sur l’hiccæité. Une fois enroué, il replongeait son nez dans son in-folio jaune; les syllogismes et les quiddités achevaient de le rendre stupide; il ignorait les choses ou n’osait les voir; il remuait des mots, entre-choquait des formules, se cassait la tête, perdait le sens commun, et raisonnait comme une machine à vers latins[A]. Quel maître pour les fils des seigneurs, et les vifs esprits poétiques ! Quelle éducation que ce grimoire de logique sèche et de scolastique extravagante ! Lassés, dégoûtés, fouettés, abêtis, ils oubliaient au plus vite ce vilain rêve, couraient au grand air, et ne songeaient plus qu’à la chasse, à la guerre ou aux dames, n’ayant garde de tourner les yeux une seconde fois vers leur rebutante litanie; s’ils y revenaient, c’était par vanité, pour nicher dans leurs chansons quelque fable latine ou quelque abstraction savante, n’y comprenant mot, s’en affublant par mode, comme d’une docte hermine. Chez nous aujourd’hui les idées générales poussent en tout esprit, vivantes et florissantes; chez les laïques alors, la racine en était coupée, et chez les clercs il n’en restait qu’un fagot de bois mort.

Les hommes n’en étaient que plus propres à la vie corporelle et plus capables de passions violentes; là-dessus le style de Froissart, si naïf, nous trompe. Nous croyons entendre le gentil bavardage d’un enfant qui s’amuse; sous ce babil, il faut démêler la rude voix des combattants, chasseurs d’ours et chasseurs d’hommes, et la large hospitalité grossière des mœurs féodales. Le comte de Foix venait à minuit souper dans sa haute salle. « Devant lui avait douze torches allumées que douze valets portaient; et icelles douze torches étaient tenues devant sa table qui donnaient grande clarté en la salle, laquelle était pleine de chevaliers et écuyers; et toujours étaient à foison tables dressées pour souper, qui souper voulait. » Ce devait être un étonnant spectacle que ces figures sillonnées et ces puissants corps, avec leurs robes fourrées et leurs justaucorps rayés sous les éclairs vacillants des torches. Un jour de Noël, allant dans sa galerie, il vit qu’il n’y avait qu’un petit feu, et le dit tout haut. Là-dessus, un chevalier, Ernauton d’Espagne, ayant regardé par la fenêtre, aperçut dans la cour quantité d’ânes qui apportaient du bois. « Il prit le plus grand de ces ânes tout chargé de bûches, et le chargea sur son cou moult légèrement, et l’apporta amont les degrés qui étaient environ vingt-quatre, et ouvrit la presse des chevaliers et écuyers qui devant la cheminée étaient, et renversa les bûches, et l’âne les pieds dessus en la cheminée sur les cheminaux, dont le comte de Foix eut grande joie et tous ceux qui là étaient. » Ce sont les rires et les amusements de géants barbares. Il leur fallait du bruit et des chants proportionnés. Froissart conte une fête où siégeaient des évêques, des comtes, des abbés, des chevaliers presque au nombre de cent. « Et je vous dis que grand foison de ménestrels, tant de ceux qui étaient au comte que d’autres étrangers, firent tous par grand loisir leur devoir de ménestrandie. » Ceux de Touraine le firent si fort et si bien que le comte les emmitoufla le jour même « en des robes de drap d’or et fourré de fin menu vair. »

Ce comte, dit Froissart, « fut prud’homme à régner; de toutes choses, il était si très-parfait qu’on ne le pourrait trop louer. Nul haut prince de son temps ne se pouvait comparer à lui de sens, d’honneur et de sagesse. » En ce cas, les hauts princes du temps ne valaient pas grand’chose. De justice et d’humanité, le bon Froissart ne s’inquiète guère; il trouve le meurtre fort naturel: en effet, c’était la coutume; on ne s’en étonnait pas plus qu’en voyant un loup on ne s’étonne d’un coup de gueule. L’homme ressemblait à une bête de proie, et personne ne se scandalise quand une bête de proie a mangé un mouton. Cet excellent comte de Foix fut assassin, non pas une fois, mais dix. Par exemple, un jour, voulant avoir le château de Lourdes, il manda le capitaine, Pierre Ernault, qui l’avait reçu en garde du prince de Galles. Pierre Ernault « eut plusieurs imaginations, et ne savait lequel faire, du venir ou du laisser. » Il vint enfin, et le comte lui demanda le château de Lourdes. « Le chevalier pensa un petit pour savoir quelle chose il répondrait. Toutefois, tout pensé et tout considéré, il dit: « Monseigneur, vraiment je vous dois foi et hommage, car je suis un pauvre chevalier de votre sang et de votre terre; mais ce châtel de Lourdes ne vous rendrai-je jà. Vous m’avez mandé, si vous pouvez faire de moi ce qu’il vous plaira. Je le tiens du roi d’Angleterre, qui m’y a mis et établi, et à personne qui soit je ne le rendrai, fors à lui. » Quand le comte de Foix ouït cette réponse, si lui mua le sang en félonie et en courroux, et dit, en tirant hors une dague: « Ho ! faux traître, as-tu dit ce mot de non-faire ? Par cette tête, tu ne l’as pas dit pour néant. » Adonc férit-il de sa dague sur le chevalier, par telle manière que il le navra moult vilainement en cinq lieux, et il n’y avait là baron ni chevalier qui osât aller au-devant. Le chevalier disait bien: « Ha ! monseigneur, vous ne faites pas gentillesse; vous m’avez mandé, et si m’occiez. » Toutes voies, point il n’arrêta, jusques à tant qu’il lui eût donné cinq coups d’une dague. Puis après commanda le comte qu’il fût mis dans la fosse, et il le fut, et là mourut, car il fut pauvrement curé de ses plaies. »

On retrouve dans le peuple cette domination de la passion soudaine, cette violence du premier mouvement, cette émotion de la chair et du sang, ce brusque appel à la force physique; à la moindre injure leurs yeux s’allument et les coups de poing trottent. Au sortir de Dax, une diligence dépassa la nôtre en froissant un des chevaux. Le conducteur sauta à bas de son siége un pieu à la main et voulut assommer son confrère. Les seigneurs vivaient et sentaient à peu près comme nos charretiers, et le comte de Foix en était un.

Je demande pardon aux charretiers; je leur fais insulte. Celui-ci, ne craignant pas la gendarmerie, en venait tout de suite non aux coups de poing, mais aux coups de couteau. Son fils Gaston, étant allé chez le roi de Navarre, reçut une poudre noire qui, selon ce roi, devait réconcilier pour toujours le comte et sa femme; l’enfant mit la poudre dans une petite bourse et la cacha dans sa poitrine; un jour Yvain, son frère bâtard, jouant avec lui, vit la bourse, voulut l’avoir, et alla le dénoncer au comte. A ce mot, le comte « entra tantôt en soupçon, car il était moult imaginatif, » et demeura ainsi jusqu’à son dîner, la tête travaillant, toute traversée et labourée de sombres rêves. Ces cerveaux orageux, comblés par la guerre et le danger d’images lugubres, entraient à l’instant en tumulte et en tempête. L’enfant vint et commença à servir debout, goûtant les viandes. C’était la coutume; l’idée du poison était à la porte de chaque esprit. Le comte, regardant, vit les pendants de la bourse; cette sensation des yeux lui mit le feu aux veines, « le sang lui mua, » il prit l’enfant, ouvrit sa cotte, coupa les cordons de la bourse, et versa de la poudre sur une tranche de pain, pendant que le pauvre petit « tout blanc de peur tremblait. » « Puis il siffla un lévrier qu’il avait de lez lui et lui donna à manger. Sitôt que le chien eut mangé ce premier morcel, il tourna les yeux en la tête et mourut. »

Le comte ne dit rien, se leva soudain, et empoignant son couteau, le lançait sur son fils. Mais les chevaliers se jetèrent au-devant: « Monseigneur, pour Dieu, merci ! ne vous hâtez pas; mais vous informez de la besogne, avant que vous fassiez à votre fils nul mal. » Le comte cria contre l’enfant des malédictions et des injures, puis tout d’un coup sautant par delà la table, couteau en main, il courut sur lui comme un taureau. Mais les chevaliers et les écuyers se mirent à genoux en pleurant devant lui, et lui dirent: « Ha ! monseigneur, pour Dieu merci ! n’occiez pas Gaston, vous n’avez plus d’enfants. » A grand’peine enfin il s’arrêta, pensant sans doute qu’il était prudent de chercher si nul autre n’avait part à la chose, et mit l’enfant dans la tour d’Orthez.

Il chercha donc, mais d’une façon singulière, en loup affamé, aheurté contre une idée unique, venant s’y choquer machinalement et bestialement à travers le meurtre et les cris, tuant à l’aveugle sans réfléchir que sa tuerie ne lui sert pas. « Il fit prendre grand foison de ceux qui servaient son fils, et en fit mourir jusqu’à quinze très-horriblement. Et la raison qu’il y mettait était telle, qu’il ne pouvait être qu’ils ne sussent ses secrets, et lui dussent avoir signifié et dit: « Monseigneur, Gaston porte à la poitrine une bourse telle et telle. » Rien n’en firent, et pour ce moururent horriblement, dont ce fut pitié, aucuns écuyers, car il n’y en avait en toute Gascogne si jolis, si beaux, si acesmés comme ils étaient. »

Ne trouvant rien, il se rabattit sur l’enfant; ayant mandé les nobles, les prélats et tous les hommes notables de son comté, il leur conta l’affaire, et qu’il le voulait faire mourir. Mais eux ne voulurent pas, et dirent que la comté avait besoin d’un héritier pour être bien gardée et défendue, « et ne voulurent point partir d’Orthez, jusqu’à ce que le comte les assura que Gaston ne mourrait point, tant aimaient-ils l’enfant. »

Cependant l’enfant restait dans la tour d’Orthez, « où petit avait de lumière, toujours couché, seul, ne voulant pas manger, maudissant l’heure que il fut oncques né ni engendré pour être venu à telle fin. » Le dixième jour, le gardien vit toutes les viandes en un coin, et vint dire la chose au comte. Le comte se renflamma, comme une bête de proie rassasiée qui rencontre encore un reste de résistance; « sans mot dire, » il arriva à la prison, tenant par la pointe un petit couteau dont il curait ses ongles. Puis portant le poing sur la gorge de son fils, il le poussa rudement, disant: « Ha ! traître, pourquoi ne manges-tu point ? » Puis il s’en alla sans plus parler. Son couteau avait touché une artère; l’enfant, épouvanté et blême, se tourna silencieusement de l’autre côté du lit, rendit le sang et mourut.

Le comte l’ayant appris s’affligea outre mesure. Car ces âmes violentes ne sentaient qu’avec excès et par contrastes; il se fit raser, et se vêtit de noir. « Et fut le corps de l’enfant porté en pleurs et en cris aux frères mineurs à Orthez, et là fut ensépulturé. » De tels meurtres laissaient dans le cœur une plaie mal fermée; il restait une anxiété sourde, et de temps en temps quelque noir nuage traversait le tumulte des festins. C’est pourquoi le comte n’eut plus jamais « si parfaite joie qu’il avait devant. »

Ce temps est triste; il n’y en a guère où l’on serait plus fâché d’avoir vécu. La poésie radotait, la chevalerie devenait un brigandage, la religion altérée s’affaiblissait, l’État disloqué croulait, la nation pressurée par le roi, par les nobles et par les Anglais, se débattait pour cent ans dans un cloaque, entre le moyen âge qui finissait et l’âge moderne qui ne s’ouvrait pas encore. Et cependant un homme comme Ernauton devait ressentir une joie unique et superbe, lorsque, étayé sur ses deux pieds d’athlète, sentant sa chemise d’acier sur sa poitrine, il trouait une haie de piques, et maniait sa grande épée au soleil.

IV.

Rien de plus doux que de voyager seul, en pays inconnu, sans but précis, sans soucis récents; toutes les pensées petites s’effacent. Sais-je si ce champ est à Pierre ou à Paul, si l’ingénieur est en guerre avec le préfet, si l’on se dispute ici sur un projet de canal ou de route ? Je suis bien heureux de n’en rien savoir; je suis encore plus heureux de passer ici pour la première fois, de trouver des sensations fraîches, de ne point être troublé par des comparaisons et des souvenirs. Je puis considérer les choses par des vues générales, ne plus songer que ce sol est exploité par les hommes, oublier l’utile, ne penser qu’au beau, sentir le mouvement des formes et l’expression des couleurs.

Ce chemin même me semble beau. Quel air résigné dans ces vieux ormes ! Ils bourgeonnent et s’éparpillent en branches, depuis le pied jusqu’à la tête, tant ils ont envie de vivre, même sous cette poussière. Puis viennent des platanes lustrés, agitant leurs belles feuilles régulières. Des liserons blancs, des campanules bleues, pendent au rebord des fossés. N’est-il pas étrange que ces jolies créatures restent ainsi solitaires, qu’elles soient destinées à mourir demain, qu’elles nous aient à peine regardés un instant, que leur beauté n’ait fleuri que pour être admirée deux secondes ? Elles aussi ont leur monde, ce peuple de hautes graminées qui se penchent sur elles, ces lézards qui font onduler le fourré des herbes, ces guêpes dorées qui bourdonnent dans leur calice. Ce monde-là vaut bien le nôtre, et je les trouve heureux d’ouvrir ainsi, puis de fermer leurs yeux pâles au souffle paisible du vent.

La route courbe et relève à perte de vue sa ceinture blanche autour des collines; ce mouvement sinueux est d’une douceur infinie; le long ruban serre sur leur taille leur voile de moissons blondes ou leur robe de prairies vertes. Ces pentes et ces rondeurs sont aussi expressives que les formes humaines; mais combien plus variées, combien plus étranges et plus riches en attitudes ! Celles-ci, là-bas, à l’horizon, presque cachées derrière la troupe des autres, timides, sourient faiblement, sous leur couronne de gaze vaporeuse; elles forment une ronde au bord du ciel, ronde fuyante que le moindre trouble de l’air fera disparaître, et qui cependant regarde avec tendresse les êtres agités perdus dans son sein. Les autres, voisines, bossellent rudement le sol de leurs hanches et de leurs côtes brunes; la structure humaine y perce à demi, puis

Orthez. (Page 60.)

disparaît sous la barbarie minérale; ce sont les enfants d’un autre âge, toujours puissants, encore sévères, races inconnues et antiques, dont l’esprit involontairement cherche la mystérieuse histoire. Des landes fauves pleines de troupeaux montent sur leurs flancs jusqu’à leurs têtes; des prairies splendides étincellent sur leur dos. Plusieurs plongent violemment jusqu’en des profondeurs où elles dégorgent les ruisseaux qu’elles accumulent, et où s’amasse toute la chaleur de la voûte ardente qui reluit là-haut sous le plus généreux soleil. Lui, cependant, embrasse et couve la campagne; des bois, des plaines, des collines, sort la grande âme végétale qui monte à la rencontre de ses rayons.

Ici, votre voisin qui discute chaudement, vous tire par la manche en criant: « N’est-ce pas, monsieur, que le gigot d’Orthez ne donne point de crampes à l’estomac ? »

Vous sursautez; puis un instant après vous remettez le nez à la portière. Mais la sensation a disparu: le mouton de Dax a tout effacé. Les prairies sont des kilogrammes de foin non fauché, les arbres des stères de solives, et les troupeaux des biftecks qui marchent.

PAU

I.

Pau est une jolie ville, propre, d’apparence gaie; mais la chaussée est pavée en petits galets roulés, les trottoirs en petits cailloux aigus: ainsi les chevaux marchent sur des têtes de clous et les piétons sur des pointes de clous. De Bordeaux à Toulouse, tel est l’usage et le pavage. Au bout de cinq minutes, vos pieds vous disent d’une manière très-intelligible que vous êtes à deux cents lieues de Paris.

On rencontre des chariots chargés de bois, d’une simplicité rustique, dont l’invention remonte certainement au temps de Vercingétorix, mais seuls capables de gravir et de descendre les escarpements pierreux des montagnes. Ils sont composés d’un tronc d’arbre posé en travers sur des essieux et soutenant deux claies obliques; ils sont traînés par deux grands bœufs blanchâtres, habillés d’une pièce de toile pendante, coiffés d’un réseau de fil et couronnés de fougères, le tout pour les garantir des mouches grises. Cela donne à penser; car la peau de l’homme est beaucoup plus tendre que celle du bœuf, et les mouches grises n’ont point juré de paix avec notre espèce. Devant les bœufs marche ordinairement un paysan armé d’une gaule, l’air défiant et rusé, en veste de laine blanche et en culotte brune; derrière la voiture vient un petit garçon, pieds nus, très-éveillé et très-déguenillé, dont le vieux béret de velours retombe comme une calotte de champignon plissé, et qui s’arrête saisi d’admiration au magnifique aspect de la diligence.

Voilà les vrais compatriotes d’Henri IV. Quant aux jolies dames en chapeaux de gaze, dont les robes ballonnées et bruissantes frôlent en passant les cornes des bœufs immobiles, il ne faut pas les regarder; elles reporteraient votre imagination au boulevard de Gand, et vous auriez fait deux cents lieues pour rester en place. Je ne suis ici que pour faire visite au seizième siècle; on voyage pour changer, non de lieu, mais d’idées. Montrez à un Parisien la porte par laquelle Henri IV entra dans Paris; il aura grand’peine à revoir les armures, les hallebardes et toute la procession victorieuse et tumultueuse que décrit l’Étoile: c’est qu’il a passé là aujourd’hui pour telle affaire, qu’hier il a rencontré un ami, que l’an dernier il a regardé cette porte au milieu d’une fête publique. Toutes ces pensées accourent avec la force de l’habitude, repoussant et étouffant le spectacle historique qui allait se lever en pleine lumière et se dérouler devant l’esprit. Mettez ce même homme à Pau: il n’y connaît ni hôtels, ni habitants, ni boutiques; son imagination dépaysée peut courir à l’aventure; aucun objet connu ne la fera trébucher et tomber dans des soucis d’intérêt et de passion présente; il entre de plain-pied dans le passé et s’y promène comme chez lui, à son aise. Il était huit heures du matin; point de visiteur au château, personne dans les cours ni sur la terrasse; je n’aurais pas été trop étonné de rencontrer le Béarnais, « ce vert galant, ce diable à quatre, » si malin qu’il se fit appeler « le bon roi. »

Son château est fort irrégulier; il faut descendre dans la vallée pour lui trouver un peu d’agrément et d’harmonie. Au-dessus de deux étages de toits pointus et de vieilles maisons, il se détache seul dans le ciel et regarde au loin la vallée; deux tourelles à clochetons s’avancent de front vers l’ouest; le corps oblong suit, et deux grosses tours en briques ferment la marche avec leurs esplanades et leurs créneaux. Il touche à la ville par un vieux pont étroit, au parc par un large pont moderne, et les pieds de sa terrasse sont mouillés par un joli ruisseau sombre. De près cette ordonnance disparaît: une cinquième tour du côté du nord dérange

Pau.—La ville et le château. (Page 64.)

la symétrie. La grande cour, en forme d’œuf, est une mosaïque de maçonneries disparates: au-dessus du porche, un mur en galets du Gave et en briques rouges croisées comme les dessins d’une tapisserie; en face, collés au mur, une rangée de médaillons en pierre; sur les côtés, des portes de toute forme et de tout âge; des fenêtres en mansarde, carrées, pointues, crénelées, dont les châssis de pierre sont festonnés de bosselures ouvragées. Cette mascarade d’architectures trouble l’esprit sans lui déplaire; elle est sans prétention et naïve; chaque siècle a bâti à sa guise, sans s’occuper de son voisin.

Au premier étage, on montre une grande écaille de tortue qui fut le berceau d’Henri IV. Des bahuts sculptés, des dressoirs, des tapisseries, des horloges du temps, le lit et le fauteuil de Jeanne d’Albret, tout un ameublement dans le goût de la Renaissance, éclatant et sombre, d’un style tourmenté et magnifique, reportent d’abord l’esprit vers cet âge de force et d’effort, d’audace inventive, de plaisirs effrénés et de labeur terrible, de sensualité et d’héroïsme. Jeanne d’Albret, mère d’Henri IV, traversa la France pour venir, selon sa promesse, accoucher dans ce château, « princesse, dit d’Aubigné, n’ayant de la femme que le sexe, l’âme entière aux choses viriles, l’esprit puissant aux grandes affaires, le cœur invincible aux adversités. » Elle chantait un cantique béarnais quand elle le mit au monde. On dit que le vieux grand-père frotta d’une gousse d’ail les lèvres du nouveau-né, lui versa dans la bouche quelques gouttes de vin de Jurançon, et l’emporta dans sa robe de chambre. L’enfant naquit dans la chambre qui touche à la tour de Mazères, au coin du sud-ouest. « Son grand-père l’ôta au père et à la mère, et voulut faire nourrir cet enfant à sa porte, reprochant à sa fille et à son gendre que, par les délicatesses françaises, ils avaient perdu plusieurs de leurs enfants. Et, de fait, il l’éleva à la béarnaise, c’est-à-dire pieds nus et tête nue, bien souvent avec aussi peu de curiosité que l’on nourrit les enfants des paysans. Cette bizarre résolution succédant forma un corps auquel le froid et le chaud, les labeurs immodérés et toutes sortes de peines n’ont pu apporter d’altération, en cela s’accordant sa nourriture à sa condition, comme Dieu voulant dès ce temps préparer un sûr remède et un ferme cœur d’acier aux nœuds ferrés de nos dures calamités. »

Sa mère, ardente et austère calviniste, l’emmena à quinze ans, à travers l’armée catholique, jusqu’à la Rochelle, et le donna aux siens pour général. A seize ans, au combat d’Arnay-le-Duc, il conduisait la première charge de cavalerie. Quelle éducation et quels hommes ! Leurs descendants tout à l’heure passaient dans la rue, allant au collége pour composer des vers latins et réciter les pastorales de Massillon.

II.

Ces vieilles guerres sont les plus poétiques de France; on les faisait par plaisir plus que par intérêt: c’était une chasse où l’on trouvait des aventures, des dangers, des émotions, où l’on vivait au soleil, à cheval, parmi les coups de feu, où le corps, aussi bien que l’âme, avait sa jouissance et son exercice. Henri la mène aussi vivement qu’une danse, avec un entrain de Gascon et une verve de soldat, par brusques saillies, et poussant sa pointe contre les ennemis comme auprès des dames. On ne voit pas de grosses masses d’hommes, bien disciplinés, se heurter lourdement et tomber par milliers sur le carreau, selon les règles de la bonne tactique: le roi sort de Pau ou de Nérac avec une petite troupe, ramasse en passant les garnisons voisines, escalade une forteresse, coupe un corps d’arquebusiers qui passent, se dégage le pistolet au poing du milieu d’une troupe ennemie, et revient aux pieds de Mlle de Tignonville. On dresse son plan au jour le jour; on ne fait rien que d’imprévu et de hasardé. Les entreprises sont des coups de fortune. En voici une que Sully se fait raconter par son secrétaire; j’ai plaisir à écouter des paroles anciennes parmi des monuments anciens, et à sentir la convenance mutuelle des objets et du style:

« Le roi de Navarre fit dessein de se saisir de la ville d’Eause, qui était à lui en propre, où il courut de grandes fortunes; car estimant que les habitants, qui n’avaient point voulu recevoir garnison, auraient du respect à la personne de lui, qui était leur seigneur, il voulut marcher tout le jour pour entrer dedans avec peu de gens, afin de ne donner point d’alarme, et, de fait, n’ayant pris que quinze ou seize de vous autres, messieurs, qui vous rangiez le plus près de lui, desquels vous fûtes, avec de simples cuirasses sous vos jupes de chasse, deux épées et deux pistolets, il surprit la porte de la ville et entra dedans avant que ceux de la garde eussent eu moyen de prendre les armes. Mais l’un d’iceux ayant crié à celui qui était au portail en sentinelle, il coupa la corde de la herse coulisse, qui s’abattit aussitôt quasi sur la croupe de votre cheval et de celui de M. de Béthune l’aîné, votre cousin, ce qui empêcha la suite qui venait au galop de pouvoir entrer, tellement que le roi et vous quinze ou seize tout seuls demeurâtes enfermés dans cette ville, de laquelle tout le peuple s’étant armé, il vous tomba à diverses troupes et diverses fois sur les bras, le tocsin sonnant furieusement, et un cri d’arme, arme, et de tue, tue, retentissant de toutes parts. Ce que voyant le roi de Navarre, dès la première troupe qui se présenta de quelque cinquante, les uns bien, les autres mal armés, lui marchant le pistolet au poing, droit à eux, il vous cria: « Or sus, mes amis, mes compagnons; c’est ici où il vous faut montrer du courage et de la résolution, car d’icelle dépend notre salut; que chacun donc me suive et fasse comme moi, sans tirer le pistolet qui ne touche. » Et en même temps, oyant trois ou quatre qui criaient: « Tirez à cette jupe d’écarlate, à ce panache blanc, car c’est le roi de Navarre, » il les chargea de telle impétuosité que, sans tirer que cinq ou six coups, ils prirent l’épouvante et se retirèrent par diverses troupes. D’autres semblables vous vinrent encore mugoter par trois ou quatre fois; mais sitôt qu’ils se voyaient enfoncés, ils tiraient quelques coups et s’écartaient jusqu’à ce que, s’étant ralliés près de deux cents, ils vous contraignirent de gagner un portail, et deux de vous autres montèrent pour donner un signal au reste de la troupe que le roi était là et qu’il fallait enfoncer la porte, le pont-levis n’ayant pas été levé. A quoi chacun commença de travailler, et lors plusieurs de cette populace, qui aimaient le roi, et d’autres qui craignaient de l’offenser, étant leur seigneur, se mirent à tumultuer en sa faveur; enfin, après quelques arquebusades et coups de pistolets tirés de part et d’autre, il se mit une telle dissension entre eux, les uns criant: « Il faut se rendre »; les autres: « Il faut se défendre, » que cette irrésolution donna moyen et loisir de faire ouverture des portes, et à toutes les troupes de se présenter, à la tête desquels le roi se mit, voyant la plupart des peuples s’enfuir et des consuls avec leurs chaperons crier: « Sire, nous sommes vos sujets et vos serviteurs particuliers. Hélas ! ne permettez pas le saccagement de cette ville, qui est vôtre, pour la folie de quelques méchants garnements qu’il faut chasser. » Il se mit, dis-je, à la tête pour empêcher le pillage: aussi ne se commit-il aucune violence, ni désordre, ni autre punition, sinon que quatre, qui avaient tiré au panache blanc, furent pendus, avec la joie de tous les autres habitants, qui ne pensaient pas devoir en être quittes à si bon marché. »

A Cahors, il creva les deux portes à coups de pétard et de hache, et combattit cinq jours et cinq nuits dans la ville, emportant maison après maison. Ne sont-ce pas là des aventures de chevalerie et la poésie en action ? « Çà, çà, cavaliers, criaient les catholiques à Marmande, un coup de pistolet pour l’amour de la maîtresse; car votre cour est trop remplie de belles dames pour en manquer. » Henri s’échappait en vrai paladin et perdait sa victoire de Coutras pour porter à la belle Corisandre les drapeaux qu’il avait pris. Agir, oser, jouir, dépenser sa force et sa peine en prodigue, s’abandonner à la sensation présente, être toujours pressé de passions toujours vivantes, supporter et rechercher les excès de tous les contrastes, voilà la vie du seizième siècle. Henri à Fontenay « travaillait dans les tranchées du pic et de la pioche. » Au retour, ce n’était que fêtes. « Nous nous rassemblions, dit Marguerite, pour nous aller promener ensemble, ou dans un très-beau jardin qui a des allées de cyprès et de lauriers fort longues, ou dans le parc que j’avais fait faire, en des allées de trois mille pas qui sont au long de la rivière; et le reste de la journée se passait en toutes sortes de plaisirs honnêtes, le bal se tenant ordinairement l’après-dîner et le soir. » Le grave Sully « prenait une maîtresse comme les autres. » Quand on visite la salle à manger restaurée, on la repeuple involontairement des costumes somptueux décrits par Brantôme: dames « habillées d’orangé et de clinquant, robes de toiles d’argent, de drap d’or frisé, étoffes toutes roides d’ornements et de broderies. La reine Marguerite était vêtue d’une robe de velours incarnadin d’Espagne, fort chargée de clinquant, et d’un bonnet du même velours, tant bien dressé de plumes et pierreries que rien plus.

« Je dis à M. de Ronsard: « Ne vous semble-t-il pas voir cette belle reine, en tel appareil, paraître comme la belle Aurore, quand elle vient à naître avant le Jour, avec sa belle face blanche et entournée de sa vermeille et incarnate couleur ? » Au bal, le soir, elle aimait à danser « la pavane d’Espagne et le pazzemano d’Italie. Les passages y étaient si bien dansés, les pas si sagement conduits, les arrêts faits de si belle sorte, qu’on ne savait que plus admirer, ou la belle façon de danser, ou la majesté de s’arrêter, représentant maintenant une gaieté, et maintenant un beau et grave dédain. »

Et croyez que le bon roi ne se faisait faute de divertissements.

Il fut de ses sujets le vainqueur et le père.

Les filles d’honneur de Marguerite pourraient en témoigner; de là intrigues, querelles et comédies conjugales, dont l’une est racontée fort joliment et fort naïvement par la reine; Mlle de Fosseuse était l’héroïne: « Le mal lui prenant un matin, au point du jour, estant couchée en la chambre des filles, elle envoya quérir mon médecin et le pria d’aller avertir le roi mon mari, ce qu’il fit. Nous étions couchés en une même chambre en divers lits, comme nous avions accoutumé. Comme le médecin lui dit cette nouvelle, il se trouva fort en peine, ne sachant que faire, craignant d’un côté qu’elle ne fût découverte et de l’autre qu’elle ne fût mal secourue, car il l’aimait fort. Il se résolut enfin de m’avouer tout et me prier de l’aller faire secourir, sachant bien que, quoi qui se fût passé, il me trouverait toujours prête à le servir en ce qui lui plairait. Il ouvre mon rideau et me dit: « Ma mie, je

Combat dans les rues d’Eauze. (Page 70.)

vous ai caché une chose qu’il faut que je vous avoue; je vous prie de m’en excuser et de ne vous point souvenir de tout ce que je vous ai dit pour ce sujet. Mais obligez-moi tant que de vous lever tout à cette heure, et allez secourir Fosseuse qui est fort mal; je m’assure que vous ne voudriez, la voyant dans cet état, vous ressentir de ce qui s’est passé. Vous savez combien je l’aime; je vous prie, obligez-moi en cela. » Je lui dis que je l’honorais trop pour m’offenser de chose qui vînt de lui, que je m’y en allais et ferais comme si c’était ma fille; que cependant il allât à la chasse et emmenât tout le monde, afin qu’il n’en fût point ouï parler.

« Je la fis promptement ôter de la chambre des filles et la mis en une chambre écartée avec mon médecin et les femmes pour la servir, et la fis très-bien secourir. Dieu voulut qu’elle ne fît qu’une fille, qui encore était morte. Étant délivrée, on la porta à la chambre des filles, où, bien qu’on apportât toute la discrétion que l’on pouvait, on ne put empêcher que le bruit ne fût semé par tout le château. Le roi mon mari, étant revenu de la chasse, la va voir, comme il avait accoutumé. Elle le prie que je l’allasse voir, comme j’avais accoutumé d’aller voir toutes mes filles quand elles étaient malades, pensant par ce moyen ôter le bruit qui courait. Le roi mon mari, venant en la chambre, me trouva que je m’étais remise dans le lit, étant lasse de m’être levée si matin et de la peine que j’avais eue à la faire secourir. Il me prie que je me lève et que je l’aille voir; je lui dis que je l’avais fait lorsqu’elle avait besoin de mon secours, mais qu’à cette heure elle n’en avait plus à faire; que si j’y allais, je découvrirais plutôt que de couvrir ce qui était, et que tout le monde me montrerait au doigt. Il se fâcha fort contre moi, et, ce qui me déplut beaucoup, il me sembla que je ne méritais pas cette récompense de ce que j’avais fait le matin. Elle le mit souvent en des humeurs pareilles contre moi. »

Ames compatissantes, qui admirez la complaisance de la reine, ne la plaignez pas trop: elle punit le roi à Usson et ailleurs, en l’imitant.

Et pourtant Pau était un petit Genève. Parmi ces violences et ces voluptés, la dévotion était ardente; on allait au prêche ou à l’église, du même air qu’aux champs de bataille ou aux rendez-vous. C’est que la religion alors n’était pas une vertu, mais une passion. Dans ce cas, les passions voisines, au lieu de l’éteindre l’enflamment; le cœur déborde de ce côté comme des autres. Quand le lazzarone a tué son ennemi d’un coup de couteau, il trouve un second plaisir, dit Beyle, à bavarder, sur sa colère, auprès d’un grillage, dans une grande boîte de bois noir. L’Hindou qui hurle et s’exalte dans la fête de Jaggernaut, au tintamarre de cinquante mille tamtams, le quaker américain qui pleure et crie ses fautes dans un shouting, ont à peu près la même sorte de jouissance qu’un Italien enthousiaste à l’Opéra. Cela explique et met d’accord le zèle et la galanterie de Marguerite.

« L’on me permit seulement, dit-elle, de faire dire la messe en une petite chapelle qui n’a que trois ou quatre pas de long, qui, étant fort étroite, était pleine quand nous y étions sept ou huit. Alors que l’on voulait dire la messe, l’on levait le pont du château, de peur que les catholiques du pays, qui n’avaient aucun exercice de leur religion, l’ouïssent; car ils étaient infiniment désireux de pouvoir assister au saint sacrifice, de quoi ils étaient depuis plusieurs années privés. Et, poussés de ce saint désir, les habitants de Pau trouvèrent moyen, le jour de la Pentecôte, avant que l’on levât le pont, d’entrer dans le château, se glissant dans la chapelle, où ils n’avaient point été découverts jusque sur la fin de la messe, lorsque, entr’ouvrant la porte pour laisser entrer quelqu’un de mes gens, quelques huguenots qui épiaient à la porte les aperçurent et l’allèrent dire au Pin, secrétaire du roi mon mari, lequel y envoya des gardes du roi mon mari, qui, les tirant hors et les battant en ma présence, les menèrent en prison, où ils furent longtemps, et payèrent une grosse amende. »

La petite chapelle a disparu, je crois, quand le château et le pays tout entier furent rendus au culte catholique. Au reste, ce traitement était de l’humanité: Saint-Pont, à Mâcon, « au sortir des festins qu’il faisait, donnait aux dames le plaisir de voir sauter quelque quantité de prisonniers du pont en bas. » Tels étaient ces hommes, extrêmes en tout, en fanatisme, en voluptés, en violence; jamais la source des désirs ne coula plus pleine et plus profonde; jamais passions plus vigoureuses ne se déployèrent avec plus de séve et de verdeur. En marchant dans ces salles silencieuses, que de temps en temps troublent de frêles promeneuses ou de pâles jeunes gens poitrinaires, je songeai que l’affaiblissement des âmes vient de l’affaiblissement des corps. Nous passons le temps dans des chambres, occupés de raisonnements, de réflexions, de lectures; la douceur des mœurs nous évite les dangers, et le progrès de l’industrie, les fatigues. Ils vivaient en plein air, toujours en chasse et en guerre. « La reine Catherine aimait fort d’aller à cheval, jusques à l’âge de soixante ans et plus, et à faire de grandes et vives traites, encore qu’elle fût tombée souvent au grand dommage de son corps, car elle en fut blessée plusieurs fois jusqu’à rompure de jambe et blessure de tête. » Les rudes exercices endurcissaient les nerfs; un sang plus chaud, remué par le péril incessant, poussait au cerveau des volontés impétueuses; ils faisaient l’histoire, et nous l’écrivons.

III.

Le parc est un grand bois sur une colline, entouré de prairies et de moissons. On marche dans de longues allées solitaires, sous des colonnades de chênes superbes, tandis qu’à gauche les hautes tiges des taillis montent en files serrées sur le dos de la colline. Le brouillard ne s’était point levé; l’air était immobile; pas un coin de ciel bleu, pas un bruit dans la campagne. Un chant d’oiseau sortait pour un instant du milieu des frênes, puis s’arrêtait attristé. Est-ce là le ciel du Midi, et fallait-il venir dans le joyeux pays du Béarnais pour trouver ces impressions mélancoliques ? Un petit chemin de côté nous a conduit sur une rive du Gave: dans une longue flaque d’eau croissait une armée de joncs hauts comme deux hommes; leurs épis grisâtres et leurs feuilles tremblantes s’inclinaient et chuchotaient sous le vent; auprès d’eux, une fleur sauvage répandait un parfum de vanille. Nous avons regardé la large campagne, les rangées de collines arrondies, la plaine silencieuse sous le dôme terne du ciel. Le Gave roule à trois cents pas entre des rives rangées, qu’il a couvertes de sable; on distingue au milieu des eaux les piles moussues d’un pont ruiné. On est bien ici, et cependant on sent au fond du cœur une vague inquiétude; l’âme s’amollit et se perd en des rêveries tendres et tristes. Tout à coup l’heure sonne, et l’on va déployer sa serviette pour manger du potage entre deux commis voyageurs.

IV.

Aujourd’hui, c’est jour de soleil. En allant à la Place Nationale, j’ai vu une pauvre église demi-ruinée, changée en remise; on y a cloué l’enseigne d’un voiturier. Les arcades en petites pierres grises s’arrondissent encore avec une hardiesse élégante; au-dessous s’empilent des charrettes, des tonneaux, des pièces de bois; des ouvriers çà et là maniaient des roues. Un large rayon de lumière tombait sur un tas de paille et noircissait les coins sombres; les tableaux qu’on rencontre valent ceux qu’on vient chercher.

De l’esplanade qui est en face, on voit toute la vallée, et au fond les montagnes; ce premier aspect du soleil méridional, au sortir des brumes pluvieuses, est admirable; une nappe de lumière blanche s’étale d’un bout de l’horizon à l’autre sans rencontrer un seul nuage. Le cœur se dilate dans cet espace immense; l’air n’est qu’une fête; les yeux éblouis se ferment sous la clarté qui les inonde et qui ruisselle, renvoyée par le dôme ardent du ciel. Le courant de la rivière scintille comme une ceinture de pierreries; les chaînes de collines, hier voilées et humides, s’allongent à plaisir sous les rayons pénétrants qui les échauffent, et montent d’étage en étage pour étaler leur robe verte au soleil. Dans le lointain, les Pyrénées bleuâtres semblent une traînée de nuages; l’air qui les revêt en fait des êtres aériens, fantômes vaporeux, dont les derniers s’évanouissent dans l’horizon blanchâtre, contours indistincts, qu’on prendrait pour l’esquisse fugitive du plus léger crayon. Au milieu de la chaîne dentelée, le pic du Midi d’Ossau dresse son cône abrupt; à cette distance, les formes s’adoucissent, les couleurs se fondent, les Pyrénées ne sont que la bordure gracieuse d’un paysage riant et d’un ciel magnifique. Rien d’imposant ni de sévère; la beauté ici est sereine et le plaisir est pur.

V.

Sur l’esplanade est la statue d’Henri IV, avec une inscription en latin et en patois; l’armure est d’un fini parfait, à rendre un armurier jaloux. Mais pourquoi le roi fait-il une aussi triste mine ? Son cou est gêné sur ses épaules; ses traits sont petits, soucieux; il a perdu sa gaieté, sa verve, sa confiance en sa fortune et sa fière contenance. Il n’a l’air ni d’un grand homme, ni d’un homme bon, ni d’un homme d’esprit; son visage est mécontent, et l’on dirait qu’il s’ennuie à Pau. Je ne sais s’il a raison: la ville cependant passe pour agréable; le climat est fort doux, les malades qui redoutent le froid y passent l’hiver. On donne des bals dans les cercles; les Anglais y abondent, et l’on sait qu’en fait de cuisine, de lits et d’auberges, ce peuple est le premier réformateur de l’univers.

Ils auraient bien dû réformer les voitures: les mauvaises petites diligences du pays sont tirées par des haridelles décharnées qui descendent les côtes au pas et font halte aux montées. Tous les encouragements du fouet sont perdus sur leur dos; on ne saurait leur en vouloir, tant elles ont piteuse apparence, échine saillante, oreilles pendantes, ventre efflanqué. Le cocher se lève sur son siége, tire les rênes, agite les bras, crie et tempête, descend et remonte; son métier est rude, mais il a l’âme de son métier. Peu lui importent les voyageurs, il les traite en paquets utiles, en contre-poids obligés sur lesquels il a droit. Au bas d’une montagne, la machine mit sa roue dans un fossé et pencha; chacun de sauter dehors à la façon des moutons de Panurge. Il courait de l’un à l’autre pour les faire rentrer, exhortant surtout les gens de l’impériale, et leur montrant le danger de la voiture qui, inclinée en arrière, avait besoin de lest en avant. Ceux-ci restèrent froids et montèrent à pied; il suivait en grommelant, et les appelait égoïstes.