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Voyage aux Pyrénées

Chapter 33: V.
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About This Book

A travel narrative tracing journeys through the Pyrenees and neighboring regions, offering vivid sensory descriptions of rivers, coasts, mountains, villages, and towns. The narrator combines close observation of light, weather, and landscape with portraits of local customs, architecture, and everyday scenes, and adds historical and cultural reflections. Episodic chapters alternate detailed topographical and natural description with personal commentary and aesthetic judgment, producing a reflective, observational account that balances practical travel notes with meditations on nature, society, and artistic perception.

Eaux-Chaudes. (Page 116.)

Gabas est un hameau dans une maigre plaine. Le torrent y gronde sous des glaciers, parmi des troncs brisés; il descend engouffré de l’escarpement, entre des colonnades de pins, habitants muets de la gorge. Ce silence et cette roide attitude font contraste avec les sauts désespérés de l’eau neigeuse. Il y fait froid, tout y est triste; seulement, à l’horizon, on aperçoit le pic du Midi, splendide, qui lève ses deux pieux ébréchés, d’un gris fauve, au milieu du jour serein.

II.

Malgré moi j’ai songé ici aux Dieux antiques, fils de la Grèce, images de leur patrie. Ils sont nés en pays semblables, et renaissent ici en nous-mêmes, avec les sentiments qui les ont faits.

J’imagine des pâtres oisifs et curieux, à l’âme enfantine et nouvelle, non encore occupée par l’autorité d’une civilisation voisine et d’un dogme établi, actifs, hardis, naturellement poëtes. Ils rêvent, et à quoi, sinon aux êtres énormes qui, toute la journée, assiégent leurs yeux ? Comme ces têtes déchiquetées, ces corps bosselés, entassés, ces épaules tordues, sont bizarres ! Quels monstres inconnus, quelle race déformée et morne, en dehors de l’humanité ? Par quel horrible accouchement la terre les a-t-elle soulevés hors de ses entrailles, et quels combats leurs têtes foudroyées ont-elles soutenus dans les nuages et les éclairs ? Aujourd’hui encore ils menacent; seuls les aigles et les vautours sont bienvenus à sonder leurs profondeurs. Ils n’aiment pas l’homme; leurs blocs sont prêts à rouler sur lui, quand il viole leur solitude. D’un frisson, ils abattent sur ses moissons une marée de roches; ils n’ont qu’à ramasser un orage pour le noyer comme une fourmi. Comme leur visage est changeant, mais toujours redoutable ! Quels éclairs jettent leurs cimes entre les brouillards qui rampent ! Cet éclair trouble comme le regard de quelque dieu tyrannique, subitement entrevu, puis caché. Quelques-uns dans de noires fondrières, pleurent, et leurs larmes dégouttent sur leurs vieilles joues avec un sanglot sourd, parmi les pins qui bruissent et chuchottent lugubrement, comme s’ils compatissaient à ce deuil éternel. D’autres, assis en cercle, trempent leurs pieds dans des lacs qui ont la couleur de l’acier et que nul vent ne ride; ils se complaisent dans ce calme, et contemplent leur casque d’argent dans l’eau virginale. Qu’ils sont mystérieux la nuit, et quelles pensées méchantes ils roulent l’hiver, enveloppés dans leur suaire de neige ! Mais au grand jour et dans l’été, de quel élan et dans quelle gloire leur front monte au plus haut de l’air sublime, dans les pures régions rayonnantes, dans la lumière, dans leur patrie. Tout monstrueux et blessés qu’ils soient, ils sont encore les dieux de la terre, et ils ont voulu être les dieux du ciel.

Mais voici qu’une seconde race apparaît, aimable, presque humaine, le chœur des nymphes, êtres fuyants et liquides, filles des colosses difformes. Comment les ont-ils engendrées ? Nul ne le sait; la naissance des dieux, toute mystérieuse, échappe aux regards mortels. Quelques-uns disent qu’on a vu leur première perle suinter d’une herbe, ou d’une crevasse sous les glaciers, dans les hauteurs. Mais elles ont habité longtemps les entrailles paternelles; les unes, brûlantes, gardent le souvenir de la fournaise intérieure qu’elles ont vu bouillonner, et qui de temps en temps fait encore frémir le sol; les autres, glacées, ont traversé l’hiver éternel qui blanchit les cimes. Toutes au premier instant gardent la fougue de leur race; échevelées, hurlantes, en délire, elles se froissent aux rocs, elles fendent les vallées, elles emportent les arbres, elles se souillent et se débattent. Quelle fureur de jeunes filles et de bacchantes ? Mais, arrivées dans les couches lisses que la roche arrondie leur étale, elles sourient, ou s’endorment, ou jouent. Leurs yeux profonds, d’éméraude humide, ont des éclairs. Leur corps se ploie, puis se redresse; dans la fumée du matin, aux subites descentes, leur eau se gonfle, satinée et molle, comme un sein de femme. Avec quelle tendresse, de quels frémissements mignons et sauvages elles caressent les fleurs inclinées, les pousses de thym odorant qui croissent sur leurs bords entre deux arêtes de roche ? Puis d’un caprice soudain elles plongent, et crient, et se tordent, engouffrées dans une caverne, avec l’entêtement et la folie d’un enfant. Quelle joie de s’étendre ainsi au soleil ! Quelle gaieté étrange, ou quelle sérénité divine, dans ce flot transparent qui rit ou tournoie ! Ni les yeux, ni les diamants n’ont cette clarté changeante, ces reflets glauques et passionnés, ces frissons intérieurs de volupté ou d’inquiétude; toutes femmes qu’elles sont, elles sont bien déesses. Sans une puissance surhumaine, auraient-elles pu, de leur eau molle, user ces durs rochers, percer ces barrières inexpugnables ? Et par quelle vertu secrète savent-elles, innocentes d’aspect, tantôt tordre et tuer celui qui les boit, tantôt guérir l’infirme et le malade ? Elles haïssent l’un, elles aiment l’autre, et, comme leurs pères, donnent à volonté la vie ou la mort.

Ce sont là les poésies du monde païen, des peuples enfants; chacun ainsi se fit la sienne, à l’aurore des choses, au premier éveil de l’imagination et de la conscience, longtemps avant l’âge où la réflexion institua des cultes définitifs et des dogmes raisonnés. Entre ces songes éclos au matin du monde, les seuls que j’aime sont ceux d’Ionie. Là-dessus Paul s’est fâché et m’a appelé classique: « Voilà comme vous êtes tous ! vous faites un pas dans une idée, et vous vous arrêtez en poltrons. Avancez donc; il y a cent olympes en Égypte, en Islande, dans l’Inde. Chacun de ces paysages est une face de la nature; chacun de ces dieux est une des formes par lesquelles l’homme a exprimé son idée de la nature. Admirez le dieu au même titre que le paysage; l’oignon d’Égypte vaut le Jupiter olympien.

—Ceci est trop fort, et je vous prends au mot; vous allez prouver votre dire, et tirer un dieu de votre oignon.

—A l’instant même; mais commencez par vous transporter en Égypte, avant l’arrivée des guerriers et des prêtres, sur le limon du fleuve, parmi des sauvages demi-nus dans la bourbe, demi-noyés dans l’eau, demi-brûlés par le soleil. Quel aspect que celui de cette grande plage noire, fumante sous la chaleur, où les crocodiles et les poissons qui grouillent clapotent dans les flaques d’eau ! Des légions de moustiques bourdonnent; les plantes aux larges feuilles se lèvent et s’entrelacent; la terre fermente et enfante; un vertige monte au cerveau avec les lourdes exhalaisons, et l’homme troublé frémit en sentant courir dans l’air et dans ses membres la vertu génératrice par laquelle tout pullule et verdit. Il n’y avait rien l’an passé sur ce limon; quel changement étrange ! Il en sort un grand roseau droit, aux lanières luisantes, le corps gonflé de suc, plongeant dans la vase; tous les jours il enfle et change: verdoyant d’abord, il devient roux, comme le soleil dans les vapeurs. Incessamment ce fils de la vase en aspire le suc et la force; la terre le couve et y dépose toute sa vertu. Maintenant, le voilà qui de lui-même se soulève à demi, puis tout entier, et chauffe au soleil son ventre écailleux plein d’un sang âcre; ce sang pétille, si abondant qu’il crève la triple peau et suinte par la blessure. Quelle vie étrange ! et par quel miracle la pointe du sommet devient-elle un panache et un parasol ? Les premiers qui l’ont cueilli ont pleuré, comme si quelque venin avait brûlé leurs yeux; mais l’hiver, quand le poisson manque, il réjouit celui qui le rencontre. Ses énormes globes entassés ne sont-ils pas les cent mamelles de la grande nourrice, la terre ? D’autres reparaissent chaque fois que l’eau se retire; il y a quelque puissance divine cachée sous ces écailles. Qu’il ne manque jamais de renaître ! Le crocodile est dieu, puisqu’il nous dévore; l’ichneumon est dieu, puisqu’il nous sauve; l’oignon est dieu, puisqu’il nous nourrit.

—L’oignon est dieu, et Paul est son prophète; vous en aurez ce soir, à la sauce blanche. Mais, cher ami, vous me faites peur; vous rayez d’un trait trois mille ans d’histoire. Vous mettez tout de niveau, races d’artistes et races de visionnaires, peuplades sauvages et nations civilisées. J’aime le crocodile et l’oignon, mais j’aime mieux Jupiter et Diane. Les Grecs ont inventé les arts et les sciences; les Égyptiens n’ont laissé que des tas de moellons. Un bloc de granit ne vaut ni Aristote ni Homère. Ceux-là sont les premiers partout, qui, ayant raisonné clairement, ont conçu la justice et fait la science. Puis, si mauvais que soit notre temps, il l’emporte sur beaucoup d’autres. Vos grotesques et vos hallucinations orientales sont belles, mais de loin; je veux bien les contempler, non les subir. Aujourd’hui la poésie nous manque, soit; mais nous sentons la poésie des autres. Si notre musée est pauvre, nous avons les musées de tous les âges et de toutes les nations. Savez-vous ce que je tire de vos théories ? Elles m’épargneront quatre francs trois fois par mois; j’y trouverai des féeries sans sortir de ma chambre, et je n’aurai plus besoin d’aller à l’Opéra. »

LES HABITANTS

I.

Le 8 août, dès neuf heures du matin, on entendait à une demi-lieue des Eaux-Bonnes le son aigu d’un flageolet, et les baigneurs se mettaient en marche pour Aas. On y va par un chemin étroit taillé dans la montagne Verte, sur lequel se penchent des tiges de lavande et des bouquets de fleurs sauvages. Nous entrâmes dans une rue large de six pieds: c’est la grande rue. Des enfants en bonnet écarlate, étonnés de leur magnificence, se tenaient roides sur les portes et nous regardaient avec une admiration muette. La place publique est auprès du lavoir, grande comme une petite chambre: c’est là qu’on danse. On y avait posé deux tonneaux, sur les tonneaux deux planches, sur les planches deux chaises, sur les chaises deux musiciens, le tout surmonté de deux beaux parapluies bleus faisant parasols; car le soleil était de plomb, et il n’y avait pas un arbre.

Ce tableau était fort joli et original. Sous le toit du lavoir, de vieilles femmes appuyées aux piliers causaient en groupe; un flot clair sortait et ruisselait dans la rigole ardoisée; trois petits enfants, debout, ouvraient de grands yeux curieux et immobiles. Dans le sentier, les jeunes gens s’exerçaient à jeter la barre. Au-dessus de l’esplanade, sur des pointes de roc qui faisaient gradins, les femmes regardaient la danse en costume de fête: grand capuchon écarlate, corsage brodé, argenté, à fleurs de soie violette; châle jaune, à franges pendantes; jupe noire plissée, serrée au corps; guêtres de laine blanche. Ces fortes couleurs, le rouge prodigué, les reflets de la soie sous une lumière éblouissante, mettaient la joie au cœur. Autour des deux tonneaux tournoyait une ronde d’un mouvement souple, cadencé, sur un air monotone et bizarre, terminé par une note fausse, aiguë, d’un effet saisissant. Un jeune homme en veste de laine, en culotte courte, conduisait la bande; les jeunes filles allaient gravement, sans parler ni rire; leurs petites sœurs, au bout de la file, essayaient le pas à grand’peine, et la rangée de capulets de pourpre ondulait lentement comme une couronne de pivoines. De temps en temps le chef de la danse bondissait brusquement avec un cri sauvage, et l’on se rappelait qu’on était dans la patrie des ours, en plein pays de montagnes.

Paul était là sous son parapluie, l’air ravi; sa grande barbe frétillait. S’il eût pu, il eût suivi la danse.

« Avais-je raison ? Y a-t-il une chose ici qui ne soit d’accord avec le reste, et dont le soleil, le climat, le sol, ne rendent raison ? Ces gens sont poëtes. Pour avoir inventé ces habits splendides, il faut qu’ils aient été amoureux de la lumière. Jamais le soleil du Nord n’eût inspiré cette fête de couleurs; leur costume est en harmonie avec leur ciel. En Flandre, ils auraient l’air de saltimbanques; ici, ils sont aussi beaux que leur pays. Vous n’apercevez plus les vilains traits, les visages brûlés, les grosses mains noueuses qui vous choquaient hier; le soleil anime l’éclat de ces habits, et, dans cette splendeur dorée, toutes les laideurs disparaissent. J’ai vu des gens rire de cette musique: « L’air est monotone, disent-ils, contre toutes les règles, non terminé; ces notes sont fausses. » A Paris, soit; ici, non. Avez-vous senti cette expression originale et sauvage ? Comme elle convient au paysage ! Cet air n’a pu naître que dans les montagnes: le froufrou du tambourin est comme la voix traînante du vent lorsqu’il longe les vallées étroites; le son aigu du flageolet est comme le sifflement de la brise quand on l’écoute sur les cimes dépouillées; la note finale est un cri d’épervier qui plane; les bruits de la montagne se reconnaissent encore, à peine transformés par le rhythme de la chanson. La danse est aussi primitive, aussi naturelle, aussi convenable au pays que la musique: ils vont la main dans la main, tournant en rond. Quoi de plus simple ? Ainsi font les enfants qui jouent. Le pas est souple et lent: ainsi marche le montagnard; vous savez par expérience que, pour monter, il ne faut pas aller vite, et qu’ici les roides enjambées d’un citadin le jettent à terre. Ce saut, qui vous semble étrange, est une de leurs habitudes, partant un de leurs plaisirs. Pour composer une fête, ils ont choisi ce qu’ils ont trouvé d’agréable dans les habitudes de leurs yeux, de leurs oreilles et de leurs jambes. N’est-ce pas la fête la plus nationale, la plus vraie, la plus harmonieuse, et, partant, la plus belle qu’on puisse imaginer ? »

II.

Laruns est un bourg. Au lieu d’un tonneau, il y avait quatre fois deux tonneaux et autant de musiciens, qui jouaient tous ensemble et chacun un endroit différent du même air. Excepté ce charivari et plusieurs magnifiques culottes de velours, la fête était la même que celle d’Aas. Ce qu’on y va voir, c’est la procession.

On assiste d’abord aux vêpres: les femmes dans la nef sombre de l’église, les hommes dans une galerie au premier étage, les petits garçons dans une deuxième galerie plus haute, sous l’œil d’un maître d’école refrogné. Les jeunes filles, agenouillées contre la grille du chœur, disaient des Ave Maria auxquels répondait la voix grave de l’assistance; leurs voix nettes et métalliques formaient un joli contraste avec le bourdonnement sourd des répons retentissants. De vieux loups de montagne arrivés de dix lieues s’agenouillaient lourdement et faisaient crier le bois noirci de la balustrade. Une demi-clarté tombait sur la foule pressée et assombrissait l’expression de ces figures énergiques. On se fût cru au seizième siècle. Cependant les petites cloches joyeuses babillaient de leurs voix grêles et faisaient le plus de bruit possible, comme une juchée de poules au haut du clocher blanc.

Au bout d’une heure, la procession s’ordonna fort artistement et sortit. La première partie du cortége était amusante: deux files de petits polissons en veste rouge, les mains jointes sur le ventre pour y tenir leur livre, faisaient effort pour se donner un air de componction, et se regardaient en dessous d’une façon comique. Cette bande de singes habillés était menée par un bon gros prêtre, dont les rabats plissés, les manchettes et les dentelles pendantes battaient et flottaient comme des ailes. Puis un suisse piteux, en habit de douanier sale; puis un beau maire en uniforme, l’épée au côté, puis deux longs séminaristes, deux petits prêtres rebondis, une bannière de Vierge, enfin tous les douaniers et tous les gendarmes du pays; bref, toutes les grandeurs, toutes les splendeurs, tous les acteurs de la civilisation.

La barbarie était plus belle: c’était la procession des hommes et des femmes qui, un petit cierge à la main, défilèrent pendant trois quarts d’heure. J’ai vu là des figures comme celle d’Henri IV, avec l’expression sévère et intelligente, l’air sérieux et fier, les grands traits de ses contemporains. Il y avait surtout de vieux pâtres en houppelandes rousses de poils feutrés, le front traversé, non de rides, mais de sillons, bronzés et brûlés du soleil, le regard farouche comme celui d’une bête fauve, dignes d’avoir vécu au temps de Charlemagne. Certainement, ceux qui défirent Roland n’avaient pas une physionomie plus sauvage. Enfin parurent cinq ou six vieilles femmes telles que je n’en aurais jamais imaginé: une cape de laine blanche les enveloppait comme une couverture; on ne voyait que leur face noirâtre, leurs yeux de louve enfoncés et féroces, leurs lèvres marmottantes, qui semblaient dire le grimoire. On pensait involontairement aux sorcières de Macbeth; l’esprit était transporté à cent lieues des villes, dans les gorges désertes, sous les glaciers perdus où les pâtres passent des mois entiers dans les neiges d’hiver, auprès des ours qui hurlent, sans entendre une parole humaine, sans autres compagnons que les pics décharnés et les sapins mornes. Ils ont pris à la solitude quelque chose de son aspect.

III.

Les Ossalais pourtant ont, d’ordinaire, une physionomie douce, intelligente et un peu triste. Le sol est trop pauvre pour donner à leur visage cette expression de vivacité impatiente et de verve spirituelle que le vin du Midi et la vie facile donnent à leurs voisins du Languedoc. Soixante lieues en voiture prouvent que le sol forme le type. Un peu plus haut, dans le Cantal, pays de châtaignes, où les gens s’emplissent d’une nourriture grossière, vous verrez des visages rougis d’un sang lourd et plantés d’une barbe épaisse, des corps charnus, fortement membrés, machines massives de travail. Ici les hommes sont maigres et pâles; leurs os sont saillants, et leurs grands traits tourmentés comme ceux de leurs montagnes. Une lutte éternelle contre le sol a rabougri les femmes comme les plantes; elle leur a laissé dans le regard une vague expression de mélancolie et de réflexion. Ainsi les impressions incessantes du corps et de l’âme finissent par modeler le corps et l’âme; la race façonne l’individu, le pays façonne la race. Un degré de chaleur dans l’air et d’inclinaison dans le sol est la cause première de nos facultés et de nos passions.

Le désintéressement n’est pas une vertu de montagne. Dans un pays pauvre, le premier besoin est le besoin d’argent. On dispute pour savoir s’ils considèrent les étrangers comme une proie ou comme une récolte; les deux opinions sont vraies: c’est une proie qui chaque année donne une récolte. Voici un détail bien petit, mais capable de montrer avec quelle dextérité et quelle passion ils tondent un œuf.

Paul dit un jour à sa servante de remettre un bouton à son pantalon. Au bout d’une heure, elle vient avec le pantalon, et, d’un air indécis, inquiet, comme si elle craignait l’effet de sa demande: « C’est un sou, » dit-elle. J’expliquerai plus tard quelle grosse somme c’est ici qu’un sou.

Paul tire le sou sans mot dire et le donne. Jeannette s’en va sur la pointe du pied jusqu’à la porte, se ravise, revient, prend le pantalon et montre le bouton: « Ah ! c’est un beau bouton ! (Une pause.) Je n’en avais pas dans ma boîte. (Autre pause plus longue.) J’ai acheté celui-là chez l’épicier: c’est un sou. » Elle se dresse avec anxiété; le propriétaire de la culotte, toujours sans mot dire, donne un second sou.

Il est clair qu’il y a là une mine de sous. Jeannette sort, et un instant après rouvre la porte. Elle a pris son parti, et d’une voix aiguë, perçante, avec une volubilité admirable: « Je n’avais pas de fil; il a fallu acheter du fil, j’ai usé beaucoup de fil; c’était du bon fil. Le bouton ne partira plus, je l’ai cousu bien fort: c’est un sou. » Paul pousse sur la table un troisième sou.

Deux heures après, Jeannette, qui a fait ses réflexions, reparaît. Elle prépare le déjeuner avec un soin minutieux; elle essuie attentivement les moindres taches, elle adoucit sa voix, elle marche sans faire de bruit, elle est d’une prévenance charmante; puis elle dit, en déployant toutes sortes de grâces obséquieuses: « Il ne faut pas que je perde, vous ne voulez pas que je perde; l’étoffe était dure, j’ai cassé la pointe de mon aiguille. Je ne le savais pas tout à l’heure, je viens de le voir: c’est un sou. »

Paul tira le quatrième sou, en disant de son air grave:

« Courage, Jeannette; vous ferez une bonne maison, ma fille; heureux l’époux qui vous conduira, candide et rougissante, sous le toit de ses ancêtres ! Allez brosser mon pantalon. »

Les mendiants pullulent. Je n’ai jamais rencontré un enfant qui ne me demandât l’aumône; tous les habitants font ce métier, de quatre à quinze ans. Personne n’en a honte. Vous regardez de toutes petites filles, qui marchent à peine, assises au pas de leur porte et occupées à manger une pomme: elles viennent en trébuchant vous tendre la main. Vous trouvez dans une vallée un jeune pâtre

Vallée d’Ossau.—Types et costumes. (Page 132.)

auprès de ses vaches; il s’approche et vous demande quelque petite chose. Une grande fille passe avec un fagot sur la tête; elle s’arrête et vous demande quelque petite chose. Un paysan travaille au chemin. « Je vous fais une belle route, dit-il; donnez-moi quelque petite chose. » Une bande de polissons jouent au bout d’une promenade; dès qu’ils vous voient, ils se prennent par la main, commencent la danse du pays, et finissent par quêter quelque petite chose. Il en est ainsi dans toutes les Pyrénées.

Ils sont aussi marchands que mendiants. Rarement on traverse la rue sans être abordé par un guide qui vous offre ses services et vous demande la préférence. Si vous êtes assis sur une colline, vous voyez tomber du ciel deux ou trois enfants qui vous apportent des papillons, des pierres, des plantes curieuses, des bouquets de fleurs. Si vous approchez d’une étable, le propriétaire sort avec une écuelle de lait et veut à toute force vous le vendre. Un jour que je regardais un petit taureau, le bouvier me proposa de l’acheter.

Cette avidité n’est point choquante. Je remontais une fois derrière les Eaux-Bonnes le ruisseau de la Soude: c’est une sorte d’escalier disloqué qui tournoie pendant trois lieues entre des buis, dans un fond brûlé; il faut grimper sur des rocs pointus, sauter de saillie en saillie, marcher en équilibre sur des corniches étroites, gravir en zigzag des pentes escarpées de pierres roulantes. Le sentier ferait peur aux chèvres: on s’y meurtrit les pieds, et l’on court risque à chaque pas d’y prendre une entorse. J’y rencontrai de jeunes femmes et des filles de vingt ans, pieds nus, qui portaient au village, l’une un bloc de marbre dans sa hotte, l’autre trois sacs de charbon attachés ensemble, une autre cinq ou six longues et lourdes planches; la course est de trois lieues, par le soleil de midi; ajoutez trois lieues pour revenir: elle est payée dix sous.

Ils sont, comme les mendiants et les marchands, très-rusés et très-polis. La pauvreté oblige l’homme à calculer et à plaire: ils ôtent leur bonnet sitôt qu’on leur parle et sourient complaisamment; jamais de façons brutales ou naïves. Le proverbe dit très-bien: « Béarnais faux et courtois. » On se souvient des manières caressantes et de la parfaite habileté de leur Henri IV: il sut jouer tout le monde et ne heurter personne. En ce point et en beaucoup d’autres, il était de son pays. La nécessité aidant, je leur ai vu inventer des dissertations géologiques. Au milieu de juillet il y eut une sorte de tremblement de terre; on répandit le bruit qu’un vieux mur s’était écroulé: la vérité est que les fenêtres avaient tremblé, comme lorsqu’une grosse voiture passe. Aussitôt la moitié des baigneurs délogea: cent cinquante personnes s’enfuirent de Cauterets en deux jours; les voyageurs en chemise couraient à l’écurie la nuit pour atteler leurs voitures, et emportaient pour l’éclairer la lanterne de l’hôtel. Les paysans secouaient la tête d’un air de compassion et me disaient: « Voyez-vous, monsieur, ils vont chercher pis; s’il y a un tremblement, la plaine s’ouvrira et ils tomberont dans les crevasses, au lieu qu’ici la montagne est solide et les garantirait comme une maison. »

Cette même Jeannette, qui tient déjà une place si honorable dans mon histoire, fournira un exemple de la circonspection polie et de la réserve méticuleuse dont ils s’enveloppent quand ils ont peur de se compromettre. Son maître avait dessiné l’église voisine, et voulut juger son œuvre à la façon de Molière.

« Reconnaissez-vous cela, Jeannette ?

—Ah ! monsieur, c’est-y vous qui l’avez fait ?

—Qu’est-ce que j’ai copié là ?

—Ah ! monsieur, c’est bien beau.

—Mais encore, dites-moi ce qu’il y a là-dessus. »

Elle prend la feuille, la tourne et la retourne, regarde l’artiste d’un air ébahi et ne dit rien.

« Est-ce un moulin ou une église ?

—Oui-da !

—Est-ce l’église de Laruns ?

—Ah ! c’est bien beau. »

On ne put jamais la tirer de là.

IV.

Nous avons voulu savoir si les pères valaient les fils; et nous avons trouvé l’histoire du Béarn dans un bel in-folio rouge, composé en l’an 1640, par maître Pierre de Marca, Béarnais, conseiller du roi en ses conseils d’État et privé, et président en sa cour du parlement de Navarre, le tout orné d’une magnifique gravure qui représente la conquête de la Toison d’or. Pierre de Marca y fait plusieurs découvertes importantes, entre autres celle de deux rois de Navarre, personnages du neuvième siècle, inconnus jusqu’à lui: Séméno Ennéconis, et Ennéco Séménonis.

Quoique pleins de respect pour Séméno Ennéconis et Ennéco Séménonis, nous nous sommes ennuyé infiniment en lisant les procès, les brigandages et les généalogies de tous ces illustres inconnus. Paul prétend que l’histoire savante est bonne pour les ânes savants; mille dates ne font pas une idée. Un jour le célèbre historien de la Suisse, Jean de Muller, ayant voulu réciter la liste de tous les seigneurs suisses, oublia le cinquante et unième descendant de je ne sais quel vicomte; de honte et de chagrin, il fut malade: c’est comme si un général tâchait de savoir combien chacun de ses soldats a de boutons à son habit.

Nous avons trouvé que de tout temps ces bons montagnards ont été gaigneurs et picoreurs. Il est si naturel de vouloir vivre, et bien vivre ! Surtout il est si doux de vivre aux dépens d’autrui ! Jadis, en Écosse, tout vaisseau naufragé appartenait aux gens de la côte; les navires brisés leur arrivaient comme les harengs dans la saison, récolte héréditaire et légitime; ils se jugeaient volés quand un naufragé tâchait de garder son habit. De même ici les étrangers. L’arrière-garde de Charlemagne y périt avec Roland; les montagnards avaient roulé sur elle une avalanche de pierres; après quoi ils se partagèrent les étoffes, l’argent, les mulets, les bagages, et chacun s’en fut dans sa tanière. Ils traitèrent pareillement une seconde armée envoyée par Louis le Débonnaire. J’imagine que ces passages leur paraissaient une bénédiction du ciel, et comme un don particulier de la divine Providence. De belles cuirasses, des lances neuves, des colliers, des habits chauds, il y avait là tout un magasin d’or, de fer et de laine. Probablement les femmes couraient à la rencontre, bénissant le bon époux qui avait songé le mieux aux intérêts de sa petite famille et rapportait le plus de provisions. Cette naïveté dans le vol subsiste encore en Calabre. Du temps de Napoléon, un préfet gourmandait un paysan aisé qui ne payait pas ses contributions; l’autre répondit avec une franchise d’honnête homme: « Ma foi, Excellence, ce n’est pas ma faute. Voilà quinze jours que je vais tous les soirs avec ma carabine me poster sur la route pour voir s’il ne passera personne. Personne ne passe; mais je vous promets d’y retourner, jusqu’à ce que j’aie ramassé les ducats que je vous dois. »

Ajoutez à cette habitude de vol une bravoure extrême; je crois que le pays cause l’une comme l’autre; l’extrême pauvreté ôte la timidité comme les scrupules; on tond de fort près la peau du prochain, mais on est prodigue de la sienne; on est aussi capable de résistance que de profits; on prend volontiers le bien d’autrui, et on garde le sien plus volontiers encore. La liberté a poussé ici de toute antiquité, hargneuse et sauvage, aussi indigène et aussi dure qu’une tige de buis. Écoutez de quel ton parle la charte primitive:

« Ce sont ici les fors du Béarn, dans lesquels il est fait mention qu’anciennement en Béarn il n’y avait pas de seigneur, et dans ce temps ils entendirent parler avec éloge d’un chevalier. Ils allèrent le chercher, et en firent leur seigneur pendant un an; et après, il ne les voulut tenir en leurs fors et coutumes. Et la cour de Béarn s’assembla alors à Pau, et ils le requirent de les tenir ès fors et coutumes. Et lui ne le voulut pas, et lors le tuèrent en pleine cour. »

Pareillement la terre d’Ossau garda ses priviléges, même contre son vicomte. Tout voleur qui entrait avec son butin dans la vallée y était en sûreté, et pouvait le lendemain se présenter impunément devant le vicomte; il n’était jugé que lorsque celui-ci ou sa femme en son absence entraient dans la vallée pour y rendre la justice. Cela n’arrivait guère, et la terre d’Ossau était « la retraite de tous les gens de mauvaise vie et picoreurs » des environs.

V.

Ces rudes mœurs, pleines de hasard et de dangers, faisaient autant de héros que de brigands. Le premier est le comte Gaston, un des chefs de la première croisade; c’était, comme tous les grands hommes du pays, un esprit entreprenant et adroit, homme d’expérience et homme d’avant-garde. Il alla en avant pour reconnaître Jérusalem, et construisit les machines du siége; il passait pour un des plus sages au conseil, et arbora le premier sur les murs les vaches du Béarn. Personne ne frappait plus fort et ne calculait plus juste; personne n’aimait mieux à calculer et à frapper. De retour, il se battit contre ses voisins, assiégea deux fois Saragosse, assiégea Bayonne, gagna, avec le roi Alphonse, deux grandes batailles contre les Maures. Quel bon temps pour ces esprits et ces muscles d’aventuriers ! On n’avait pas besoin alors de chercher la guerre; on la trouvait partout, et le profit avec elle. Les belles courses que ces cavalcades parmi les villes merveilleuses des Sarrasins d’Asie et des Maures d’Espagne ! Que de crânes à fendre et que d’or à rapporter ! On déchargeait ainsi le trop-plein de son imagination et de sa force; on trouvait à la fois l’emploi de son corps et le salut de son âme. On ne mourait pas sottement d’une balle égarée ou d’un boulet maladroit, au milieu d’une manœuvre correcte. On subissait tous les hasards et l’imprévu de la chevalerie errante; les sens étaient en éveil; les bras travaillaient, le corps était soldat; Gaston fut tué comme un simple cavalier dans une embuscade, avec l’évêque de Huesca.

Ce qui me plaît dans l’histoire, ce sont les petites circonstances et les détails de caractère. Tel bout de phrase indique une révolution dans les facultés et dans les passions; les grands événements y tiennent au large comme dans leur cause. Voici l’un de ces mots dans la vie de Gaston. Le jour où Jérusalem fut prise, on avait fait grâce à beaucoup de musulmans. « Mais le lendemain, les autres, fâchés de voir qu’il y avait encore des infidèles en vie, montèrent sur les toits du temple, et massacrèrent et déchirèrent tous les Sarrasins, hommes et femmes[B]. » Nul raisonnement, nulle délibération; à la vue de l’habit musulman, la colère et le sang leur montent au visage, et ils s’élancent, abattent et démembrent comme des lions ou des bouchers. Lope de Véga, vieux chrétien, âpre Espagnol, a retrouvé ce sentiment de sauvage et de fanatique:

GARCIA TELLO. Pourquoi, mon père, n’avez-vous pas amené un Maure pour que je puisse le voir ?

LE VIEUX TELLO, lui montrant les prisonniers. Eh bien, Garcia, en voilà.

GARCIA. Ah ! ce sont des Maures ? Ils ressemblent à des hommes.

LE VIEUX TELLO. Mais aussi ce sont des hommes.

GARCIA. Ils ne méritent pas d’être.

LE VIEUX TELLO. Pourquoi ?

GARCIA. Parce qu’ils ne croient ni en Dieu ni en la vierge Marie; leur vue me fait bouillir le sang, mon père.

LE VIEUX TELLO. En as-tu peur ?

GARCIA. Pas plus que vous, mon père. (Allant vers les prisonniers.) Chiens, j’ai envie de vous mettre en morceaux, de mes mains; vous allez connaître ce que c’est qu’un chrétien. (Il s’élance contre eux et les poursuit.)

LE VIEUX TELLO. Oh ! le bon petit fils ! Vive Dieu ! il est fin comme du corail.

TELLO. Mendo, vois qu’il ne leur fasse pas de mal.

LE VIEUX TELLO. Laisse-lui en tuer un ou deux; c’est ainsi qu’on apprend à tuer au faucon dès son plus jeune âge.

En effet, ce sont des faucons ou des vautours. Dans la chanson de Roland, quand les preux demandent à Turpin l’absolution de leurs fautes, l’archevêque leur recommande pour pénitence de bien frapper.

Mais en même temps, c’étaient des esprits et des âmes d’enfants. « Hauts sont les puits, et les vallées ténébreuses, les rochers noirs, les défilés merveilleux, » voilà toute leur description des Pyrénées; ils sentent en bloc et disent de même. Un enfant interrogé sur Paris, qu’il venait de voir pour la première fois, répondit: « Il y a beaucoup de rues, et des voitures partout, et des maisons très-grandes, et deux grandes colonnes sur deux places. » Le vieux poëte est comme lui; il ne sait pas décomposer ses impressions. Comme lui, il aime le merveilleux, et se plaît aux histoires gigantesques. Dans la bataille de Roncevaux tout grandit, et à l’infini. Les preux tuent toute l’avant-garde des Sarrasins, cent mille hommes, puis l’armée du roi Marsile, trente bataillons, chacun de dix mille hommes. Roland sonne le cor, et la clameur arrive à trente lieues jusqu’à Charlemagne, dont les soixante mille hautbois se mettent à retentir. Quelles visions de pareils mots éveillaient dans ces cerveaux neufs ! Puis tout d’un coup l’arc se débandait; Roland blessé se souvient « des hommes de son lignage, de la douce France, de Charlemagne son seigneur qui le nourrit, et ne peut se tenir d’en pleurer et d’en soupirer. » Au sortir du carnage dont ils emplirent Jérusalem, les croisés allèrent pieds nus, pleurant, et chantant, jusqu’au saint sépulcre. Plus tard, quand une partie des barons voulut quitter la croisade de Constantinople, les autres allèrent à leur rencontre, et tombant à genoux les supplièrent; tous s’embrassèrent alors, éclatant en sanglots. Enfants robustes: ce mot exprime tout; ils tuaient et hurlaient en bêtes de proie, puis la fougue apaisée ils revenaient aux larmes et aux tendresses d’un enfant qui se jette au cou de son frère, ou qui va faire sa première communion.

VI.

Je reviens à mes Béarnais: ils étaient les plus alertes et les plus avisés de la bande.

Les comtes de Béarn se battent et traitent avec tout le monde; ils flottent entre le patronage de la France, de l’Espagne et de l’Angleterre, et ne sont sujets de personne; ils passent de l’un à l’autre et toujours avec profit, « attirés, dit Matthieu Paris, par les livres sterling et par les écus dont ils avaient grand besoin, et dont il y avait grande foison. » Ils sont toujours les premiers aux rudes coups et aux bonnes affaires; ils vont se faire tuer en Espagne ou demander de l’argent à Poitiers. Ce sont des calculateurs et des aventuriers, amoureux des batailles par imagination et courage, amoureux du gain par nécessité et réflexion.

C’est ainsi que leur Henri gagna la couronne de France, très-occupé de ses intérêts, très-peu occupé de sa vie, et toujours pauvre. Du camp de la Fère, déjà reconnu roi, il écrivait: « Je n’ai quasi un cheval sur lequel je puisse combattre ni un harnais complet que je puisse endosser; mes chemises sont toutes déchirées, mes pourpoints troués au coude. Ma marmite est souvent renversée, et, depuis deux jours, je dîne et je soupe chez les uns et chez les autres, mes pourvoyeurs disant n’avoir plus moyen de fournir pour ma table, d’autant qu’il n’y a plus de six mois qu’ils n’ont reçu d’argent. »

Un mois après, à Fontaine-Française, il chargeait une armée avec huit cents cavaliers et faisait le coup de pistolet par plaisir, comme un soldat. Mais en même temps ce père du peuple traitait le peuple de la façon que voici: « Les prisons de Normandie étaient pleines de prisonniers pour le payement de l’impôt du sel. Ils y pourrissaient tellement qu’on en avait tiré jusqu’à cent vingt cadavres pour une fois. Le parlement de Rouen supplia Sa Majesté d’avoir pitié de son peuple; mais le roi, qui avait été instruit qu’il venait un grand trésor de cet impôt, commença à dire qu’il voulait que ledit impôt fût levé, et semblait qu’il voulût tourner le reste en risée. »

Bon diable sans doute, mais diable à quatre; nous les aimons, nous autres Français; ils sont aimables, mais parfois pendables. Ceux-ci prudents par-dessus le marché, étaient faits pour être officiers de fortune.

« Gassion, dit Tallemant des Réaux, était le quatrième garçon et avait un cadet. Après qu’il eut fait ses études, on l’envoya à la guerre; mais on ne le mit pas autrement en bon équipage. Son père lui donna pour tous chevaux un vieux courtaud qui pouvait bien avoir trente ans; il n’y avait plus que celui-là dans tout le Béarn, et on l’appelait par rareté le courteau de Gassion. Il y a apparence que ce jeune homme n’était guère mieux pourvu d’argent que de monture. Ce gentil coursier le laissa à quatre ou cinq lieues de Pau. Cela n’empêcha pas qu’il n’allât jusqu’en Savoie, où il se mit dans les troupes du duc de Savoie, car alors il n’y avait point de guerre en France. Mais le feu roi ayant rompu avec ce prince, tous les Français eurent ordre de quitter son service; cela obligea notre aventurier à revenir au service du roi.

« A la prise du pas de Suze, il fit si bien, n’étant que simple cavalier, qu’on le fit cornette; mais la compagnie dont il était cornette ayant été cassée, il vient à Paris et demande une casaque de mousquetaire. On la lui refuse à cause de sa religion. De dépit, il passe avec quelques Français en Allemagne, et, quoique dans la troupe il y eût des gens plus qualifiés que lui, sachant parler latin, on le prit partout pour le principal de la bande. Un de ceux-là fit les avances d’une compagnie de chevau-légers qu’ils vinrent lever en France pour le roi de Suède; il en fut lieutenant; son capitaine fut tué, le voilà capitaine lui-même. Il se fit bientôt connaître pour un homme de cœur, de telle sorte qu’il obtint du roi de Suède qu’il ne recevrait d’ordre que de Sa Majesté seule; ce fut à la charge de marcher toujours à la tête de l’armée et de faire en quelque sorte le métier d’enfant perdu. Dans cet emploi, il reçut un furieux coup de pistolet dans le côté droit, dont la plaie s’est rouverte plusieurs fois, tantôt avec danger de la vie, tantôt cette ouverture servant de crise aux autres maladies. »

Il était tout soldat, avant tout amateur de bravoure. Un paysan rebelle, à Avranches, se battit admirablement devant une barricade, et tua le marquis de Courtaumer, qu’il prit pour Gassion. Gassion fit chercher partout ce vaillant homme pour lui faire grâce et le mettre dans son régiment. Le chancelier Séguier prit l’affaire en homme de robe; quelque temps après, ayant saisi le paysan, il le fit rouer.

Il traitait les affaires civiles comme les affaires militaires. Il fit dire à un marchand de Paris, qui lui fit banqueroute de dix mille livres, « qu’il lui serait impossible de laisser au monde un homme qui emportait son bien. » Il fut payé.

« Il mena admirablement les gens à la guerre. J’en ai ouï conter une action bien hardie et bien sensée tout ensemble: avant que d’être maréchal de camp, il demanda à quelques gentilshommes s’ils voulaient venir en parti avec lui. Ils y allèrent. Après avoir couru toute une matinée sans rien trouver, il leur dit: « Nous sommes trop forts; les partis fuient devant nous. Laissons ici nos cavaliers, et allons-nous-en tout seuls. » Les volontaires le suivent; ils s’avancent jusqu’auprès de Saint-Omer. Quand ils furent là, voilà deux escadrons de cavalerie qui paraissent et leur coupent le chemin; car Saint-Omer était à dos de nos gens. « Messieurs, leur dit-il, il faut périr ou passer. Mettez-vous tous de front; allez au grand trot à eux et ne tirez point. Le premier escadron craindra, voyant que vous ne voulez tirer qu’à brûle-pourpoint; il reculera et renversera l’autre. » Cela arriva comme il l’avait dit: nos gentilshommes, bien montés, forcent les deux escadrons et se sauvent tous, à un près.

« En voici un autre qui est bien aussi hardi; mais il me semble un peu téméraire. Ayant eu avis que les Cravates emmenaient les chevaux du prince d’Enrichemont, il voulut aller les charger, accompagné seulement de quelques-uns de ses cavaliers, et, s’étant trouvé un grand fossé entre lui et les ennemis, il le fit passer à la nage à son cheval, sans regarder si on le suivait, tellement qu’il alla seul aux ennemis, en tua cinq, mit les autres en fuite, et revint avec trois des nôtres qu’ils avaient pris, et qui lui aidèrent peut-être dans le combat. Il ramena tous les chevaux. »

L’ancien chevau-léger reparaissait sous le général. Aussi resta-t-il toujours le camarade de ses soldats. Quand quelqu’un avait offensé le moindre de ses cavaliers, il menait avec lui ce cavalier et lui faisait rendre raison d’une façon ou d’une autre.

« La Vieuxville, depuis surintendant, lui donna son fils aîné pour apprendre le métier de la guerre. Ce jeune homme traita Gassion à l’armée magnifiquement. « Vous vous moquez, dit-il, monsieur le marquis: à quoi bon toutes ces friandises ? Mordioux ! il ne faut que bon pain, bon vin et bon fourrage. » Il pensait à son cheval autant qu’à lui-même.

Il était méchant courtisan et ne s’inquiétait guère des cérémonies. Un jour, il alla à la cène devant le prince palatin, et, le dimanche suivant, ayant trouvé sa place prise, il ne voulut jamais souffrir qu’un gentilhomme en sortît, et alla chercher place ailleurs. Du reste, peu galant avec les dames et sur ce point très-indigne d’Henri IV.

« A la cour, beaucoup de filles, qui eussent bien voulu de lui, le cajolaient et lui disaient: « Vraiment, monsieur, vous avez fait les plus belles choses du monde.—Cela s’entend bien, » disait-il. Une ayant dit: « Je voudrais bien avoir un mari comme M. de Gassion.—Je le crois bien, » répondit-il.

« Il disait de Mlle de Ségur, vieille et laide: Elle me plaît, cette fille; elle ressemble à un Cravate. »

« Quand Bougis, son lieutenant de gendarmes, demeurait trop longtemps à Paris l’hiver, il lui écrivait: « Vous vous amusez à ces femmes, vous périrez malheureusement; ici vous verriez quelque belle occasion. Quel diable de plaisir d’aller au Cours et de faire l’amour ! Cela est bien comparable au plaisir d’enlever un quartier ! »

Son frère Bergeré paraissait peu goûter ce plaisir. Gassion, alors colonel, lui ordonna en une occasion d’aller à la charge avec cinquante reîtres, et lui déclara que s’il lâchait pied, il lui passerait l’épée au travers du corps. Excellente manière de former les hommes ! Bergeré s’en trouva bien, et depuis alla aux coups tout comme un autre.

Ces deux aventuriers eurent une fin toute militaire. Leur frère le président, pour épargner l’argent, fit embaumer Bergeré par un valet de chambre qui le charcuta horriblement. Pour Gassion, il attendit trois mois une sépulture. « Le président, se lassant de payer le louage des draps funèbres, les rendit et en fit mettre d’autres qui lui coûtaient dix sols de moins par jour. Enfin il fit faire un petit caveau entre deux portes dans le vieux cimetière; il les fit ensevelir un jour de prêche sans aucune solennité, ni sans qu’on pût dire qu’on y était allé pour eux. » Les trois quarts des héros ont été enterrés ainsi, comme des chiens.

Le dernier de ces d’Artagnan, coureurs héroïques d’aventures profitables, naquit à Pau, rue du Tran, nº 6[C]. Tambour en 1792, il était en 1810 prince royal de Suède. Il avait fait son chemin, et perdu ses préjugés en route. Comme Henri IV, il trouvait qu’un royaume vaut bien une messe; il fit aussi « le saut périlleux, » mais en sens inverse, et laissa là sa religion comme une vieille casaque; affaire de friperie: un manteau royal et tout neuf valait mieux.

III

LA VALLÉE DE LUZ

 

 

ROUTE DE LUZ

I.

La voiture part des Eaux-Bonnes avec l’aube. Le soleil se lève à peine, et les montagnes le cachent encore. De pâles rayons viennent colorer les mousses du versant occidental. Ces mousses, trempées de rosée, semblent s’éveiller sous la première caresse du jour. Des teintes roses, d’une douceur inexprimable, se posent sur les sommets, puis descendent sur les pentes. On n’aurait jamais cru ces vieux êtres décharnés capables d’une expression si timide et si tendre. La lumière croît, le ciel s’élargit, l’air s’emplit de joie et de vie. Un pic chauve au milieu des autres se détache plus noir dans une auréole de flamme. Tout d’un coup entre deux dentelures, part, comme une flèche éblouissante, le premier regard du soleil.

II.

Au delà de Pau, s’étend un pays riant, doré de moissons, où le Gave tord ses replis bleus entre des grèves blanches. Sur la droite, dans un voile lointain de vapeur lumineuse, les Pyrénées lèvent leurs cimes dentelées et les pointes nues de leurs rocs noirs. Leurs flancs, que les eaux d’hiver sillonnent, sont parfaitement rayés et comme labourés par un râteau de fer. On voit s’ouvrir le pays pittoresque et les grandes montagnes; les clôtures des champs sont en galets roulés; dans leurs fissures foisonnent des graminées ondoyantes, de jolies bruyères, des touffes de sédums jaunes et surtout de petits géraniums roses qui brillent au soleil comme des étoiles de rubis. On est tout porté à chercher des nymphes; nous en rencontrons six dans un verger, non pas à la vérité dansantes, mais crottées. Elles mangent du pain et du fromage, et nous regardent la bouche béante, accroupies sur leurs talons.

III.

Coarraze garde encore une tour et un portail, débris d’un château. Ce château a sa légende, et Froissart la conte d’un style si coulant, si aimable, si détaillé et si expressif, qu’il faut le copier tout au long.

Le sire de Coarraze était en dispute avec un clerc; le clerc partit en faisant des menaces. « Quand le chevalier y pensoit le moins, environ trois mois après, vinrent en son chastel de Coarraze, là où il se dormoit en son lit de lez de sa femme, messagers invisibles qui commencèrent à bûcher et à tempêter tout ce qu’ils trouvoient parmi ce chastel, en tel manière, que il sembloit que ils dussent tout abattre; et bûchoient les coups si grands à l’huys de la chambre du seigneur, que la dame qui se gisoit en son lit en étoit toute effrayée; le chevalier oyoit bien tout ce, mais il ne sonnoit mot, car il ne vouloit pas montrer courage d’homme ébahi; et aussi il étoit hardi assez pour attendre les aventures.

« Ce tempêtement et effroi fait en plusieurs lieux parmi le chastel dura un long espace et puis se cessa. Quand ce vint à lendemain, toutes les mesnies de l’hôtel s’assemblèrent et vinrent au seigneur à l’heure qu’il fut découché et lui demandèrent: « Monseigneur, n’avez-vous point ouy ce que nous avons anuit ouy ? » Le sire de Coarraze se feignit et dit: « Non; quelle chose avez-vous ouy ? » Adonc lui recordèrent-ils comment on avoit tempêté aval son chastel et retourné et cassé toute la vaisselle de la cuisine. Il commença à rire et dit que ils l’avoient songé et que ce n’avoit été que vent. « En nom Dieu, dit la dame, je l’ai bien ouy. »

« Quant ce vint l’autre nuit après ensuivant, encore revinrent ces tempêteurs mener plus grand’noise que devant et bûcher les coups moult grands à l’huys et aux fenêtres de la chambre du chevalier. Le chevalier saillit sus en my son lit, et ne se put ni se volt abstenir que il ne parlât et ne demandât « Qui est-ce là, qui ainsi bûche en ma chambre à cette heure ? »

« Tantôt lui fut répondu: « Ce suis-je, ce suis-je. » Le chevalier dit: « Qui t’envoye ici ?—Il m’y envoye le grand clerc de Casteloigne à qui tu fais grand tort, car tu lui tols les droits de son héritage. Si ne te lairay en paix, tant que tu lui en auras fait bon compte et qu’il soit content. » Dit le chevalier: « Et comment t’appelle-t-on, qui es si bon messager ?—On m’appelle Orton.—Orton, dit le chevalier, le service d’un clerc ne te vaut rien, il te fera trop de peine si tu veux le croire; je te prie, laisse-le en paix et me sers, et je t’en saurai gré. »

« Orton fut tantôt conseillé de répondre, car il s’enamoura du chevalier et dit: « Le voulez-vous ?—Oui, dit le sire de Coarraze; mais que tu ne fasses mal à personne de céans; je me chevirai bien à toi et nous serons bien d’accord.—Nennil, dit Orton, je n’ai nulle puissance de faire autre mal que de toi réveiller et destourber ou autrui, quand on devrait le mieux dormir.—Fais ce que je dis, dit le chevalier, nous serons bien d’accord, et laisse ce méchant désespéré clerc. Il n’y a rien de bien en lui, fors que peine pour toi, et si me sers.—Et puisque tu le veux, dit Orton, et je le veuil. »

« Là s’enamoura tellement cil Orton du seigneur de Coarraze, que il le venoit voir bien souvent de nuit, et quand il le trouvoit dormant, il lui hochoit son oreiller, ou il heurtoit grands coups à l’huys ou aux fenêtres de la chambre, et le chevalier, quand il étoit réveillé, lui disoit: « Orton, laisse-moi dormir, je t’en prie.—Non ferai, disoit Orton, si t’aurai ainçois dit des nouvelles. » Là avoit la femme du chevalier si grand paour, que tous les cheveux lui dressoient, et se muçoit en la couverture. Là lui demandoit le chevalier:

« Et quelles nouvelles me dirois-tu et de quel pays viens-tu ? » Là disoit Orton: « Je viens d’Angleterre, ou d’Allemagne, ou de Hongrie, ou d’un autre pays, et puis je m’en partis hier, et telles choses et telles y sont avenues. » Si savoit ainsi le sire de Coarraze par Orton tout quant que il avenoit par le monde; et maintint cette ruse cinq ou six ans et ne put s’en taire, mais s’en découvrit au comte de Foix par une manière que je vous dirai.

« Le premier an, quand le sire de Coarraze venoit vers le comte à Ortais ou ailleurs, le sire de Coarraze lui disoit: « Monseigneur, telle chose est avenue en Angleterre, ou en Écosse, ou en Allemagne, ou en Flandre, ou en Brabant, ou autres pays; » et le comte de Foix, qui depuis trouvoit ce en voir (vrai), avoit grand’merveille dont telles choses lui venoient à savoir. Et tant le pressa et examina une fois, que le sire de Coarraze lui dit comment et par qui toutes telles nouvelles il savoit, et par quelle manière il y étoit venu. Quand le comte de Foix en sçut la vérité, il en eut trop grand’joie et lui dit: « Sire de Coarraze, tenez-le à amour; je voudrois bien avoir un tel messager; il ne vous coûte rien, et si savez véritablement tout quant que il avient par le monde. » Le chevalier répondit: « Monseigneur, aussi ferai-je. »

« Ainsi était le sire de Coarraze servi de Orton, et fut longtemps. Je ne sais pas si cil Orton avoit plus d’un maître, mais toutes les semaines de nuit, deux ou trois fois, il venoit visiter le seigneur de Coarraze et lui recordoit des nouvelles qui étoient avenues en pays où il avait conversé, et le sire de Coarraze en escriptoit au comte de Foix, lequel en avoit grand’joie, car c’étoit le sire en ce monde, qui plus volontiers oyoit nouvelles d’étranges pays. Une fois étoit le sire de Coarraze avec le comte de Foix; si jangloient entre eux deux ensemble de Orton et chéy à matière que le comte lui demanda: « Sire de Coarraze, avez-vous point encore vu votre messager ? » Il répondit: « Par ma foi, monseigneur, nennil, ni point je ne l’ai pressé.—Non ? dit-il. C’est merveille; si me fût aussi bien appareillé comme il est à vous, je lui eusse prié que il se fût démontré à moi. Et vous prie que vous vous en mettez en peine, si me saurez à dire de quelle forme il est, et de quelle façon. Vous m’avez dit qu’il parole le gascon si comme moi ou vous.—Par ma foi, dit le sire de Coarraze, c’est la vérité, il le parole aussi bien et aussi bel comme moi et vous; et par ma foi, je me mettrai en peine de le voir, puisque vous me le conseillez. »

« Avint que le sire de Coarraze, comme les autres nuits avoit été, étoit en son lit en sa chambre, de côté sa femme, laquelle étoit jà toute accoutumée de ouïr Orton et n’en avoit plus nul doute, lors vint Orton, et tire l’oreiller du seigneur de Coarraze qui fort dormoit; le sire de Coarraze s’éveilla tantôt et demanda: « Qui est-ce là ? » Il répondit: « Ce suis-je, voir Orton.—Et d’où viens-tu ?—Je viens de Prague en Bohême; l’emperière de Rome est mort.—Et quand mourut-il ?—Il mourut devant hier.—Et combien a de ci à Prague en Bohême ?—Combien ? dit-il; il y a bien soixante journées.—Et si en es-tu sitôt venu ?—M’ait Dieu ! voire, je vais aussitôt ou plustôt que le vent.—Et as-tu ailes ?—M’ait Dieu ! Nennil.—Et comment donc peux-tu voler sitôt ? » Répondit Orton: « Vous n’en avez que faire du savoir.—Non, dit-il, je te verrais volontiers pour savoir de quelle forme et façon tu es. » Répondit Orton: « Vous n’en avez que faire du savoir; suffise vous quand vous me oyez et je vous rapporte certaines et vraies nouvelles.—Par Dieu ! Orton, dit le sire de Coarraze, je t’aimerois mieux si je t’avois vu. » Répondit Orton: « Et puisque vous avez tel désir de moi voir, la première chose que vous verrez et encontrerez demain au matin, quand vous saudrez hors de votre lit, ce serai-je.—Il suffit, dit le sire de Coarraze. Or, va, je te donne congé pour cette nuit. »

« Quand ce vint au lendemain matin, le sire de Coarraze se commença à lever, et la dame avoit telle paour que elle fit la malade, et que point ne se leveroit ce jour, ce dit-elle à son seigneur qui vouloit que elle se levât. « Voire, dit la dame, si verrois Orton. Par ma foi, ne le veuil, si Dieu plaît, ni voir ni encontrer. » Or dit le sire de Coarraze: « Et ce fais-je. » Il sault tout bellement hors de son lit, et cuidoit bien adonc voir en propre forme Orton, mais ne vit rien. Adonc vint-il aux fenêtres et les ouvrit pour voir plus clair en la chambre, mais il ne vit rien chose que il pût dire: « Vecy Orton. » Ce jour passé, la nuit vint. Quand le sire de Coarraze fut en son lit couché, Orton vint et commença à parler ainsi comme accoutumé avoit. « Va, va, dit le sire de Coarraze, tu n’es qu’un bourdeur; tu te devois si bien montrer à moi hier qui fut, et tu n’en as rien fait.—Non ! dit-il, si ai, m’aist Dieu !—Non as.—Et ne vîtes-vous pas, ce dit Orton, quand vous saulsistes hors de votre lit, aucune chose ?—Oil, dit-il, en séant sur mon lit, et pensant après toi, je vis deux longs fétus sur le pavement, qui tournèrent ensemble et se jouoient.—Et ce étois-je, dit Orton, en cette forme-là, m’étois-je mis. » Dit le sire de Coarraze: « Il ne me suffit pas; je te prie que tu te mettes en autre forme, telle que je te puisse voir et connoître. » Répondit Orton: « Vous ferez tant que vous me perdrez et que je me tannerois de vous, car vous me requérez trop avant. » Dit le sire de Coarraze: « Non feras-tu, ni te tanneras point de moi; si je t’avois vu une seule fois, je ne te voudrois plus jamais voir.—Or, dit Orton, vous me verrez demain, et prenez bien garde que la première chose que vous verrez, quand vous serez issu hors de votre chambre, ce serois-je.—Il suffit, dit le sire de Coarraze; or, t’en va meshuy, je te donne congé, car je veuil dormir. »

« Orton se partit. Quand ce vint à lendemain à heure de tierce, que le sire de Coarraze fut levé et appareillé, si comme à lui appartenoit, il issit hors de sa chambre et vint en une galeries qui regardoient en mi la cour du chastel. Il jette les yeux et la première chose que il vit, c’étoit que en sa cour a une truie la plus grande que oncques avoit vu, mais elle étoit tant maigre que par semblant on n’y veoit que les os et la pel; et avoit un museau long et tout affamé. Le sire de Coarraze s’émerveilla trop fort de cette truie et ne la vit point volontiers et commanda à ses gens: « Or tôt mettez les chiens hors, je veuil que cette truie soit pillée. » Les varlets saillirent avent, et defrêmèrent le lieu où les chiens étoient et les firent assaillir la truie. La truie jeta un grand cri et regarda contremont sur le seigneur de Coarraze, qui s’appuyoit devant sa chambre à une étaie. On ne la vit oncques puis, car elle s’esvanouit, ni on ne sçut que elle devint.

« Le sire de Coarraze rentra dans sa chambre tout pensif, et lui alla souvenir de Orton, et dit: « Je crois que j’ai huy vu mon messager; je me repens de ce que j’ai huyé et fait huïer mes chiens sur lui; fort y a si je le vois jamais, car il m’a dit plusieurs fois que sitôt que je le courroucerois je le perdrois et ne revenroit plus. » Il dit vérité: oncques puis ne revint en l’hôtel du seigneur de Coarraze, et mourut le chevalier dedans l’an suivant. »

Cet Orton, les fadets, la reine Mab, sont les pauvres petits dieux populaires, fils de l’étang et du chêne, engendrés par les rêveries tristes et craintives de la fileuse et du paysan. Une grande religion officielle couvrait alors toutes les pensées de son ombre; le dogme était fait, imposé; les hommes ne pouvaient plus, comme en Grèce ou en Scandinavie, bâtir le grand poëme qui convenait à leurs mœurs et à leur esprit. Ils le recevaient d’en haut, et répétaient la litanie docilement, sans bien l’entendre. Leur invention ne portait que sur des légendes de saints ou des superstitions de clocher. Ne pouvant toucher à Dieu, ils se forgeaient des lutins, des ermites et des gnomes, et exprimaient par ces figures bonasses ou fantastiques leur vie rustique ou leurs terreurs vagues. Cet Orton qui la nuit tempête aux portes et casse la vaisselle, n’est-ce pas le cauchemar de l’homme demi-éveillé, écoutant avec anxiété le frôlement du vent qui tâtonne aux portes, et les bruits soudains de la nuit grossis par le silence ? L’enfant a des craintes pareilles quand, dans son lit, il se bouche les yeux et les oreilles pour ne pas voir l’ombre étrange de l’armoire, et pour ne pas entendre les cris étouffés du chaume sur le toit. Ces deux brins de paille qui tournoient convulsivement, enlacés comme des jumeaux, et luisent d’un éclat mystérieux sous le soleil pâle, laissent dans une tête maladive une inquiétude vague. Ainsi naissait le peuple des farfadets et des fées, êtres agiles, voyageurs soudains, aussi capricieux et aussi prompts que le rêve, qui malignement s’amusaient à coller les crins des chevaux ou à aigrir le lait, tendres pourtant quelquefois et domestiques, attachés au foyer comme le grillon à son âtre, pénates de campagne et de ferme, puissants et invisibles comme des dieux, bizarres et violents comme des enfants. Toutes les légendes conservent et embellissent ainsi des mœurs et des sentiments évanouis, semblables à ces forces minérales qui, là-bas, au cœur des montagnes, transforment le charbon et la pierre en marbre et en diamant.

IV.

A Lestelle, à peine arrivés, de toutes parts on nous déclare qu’il faut visiter la chapelle. Nous passons entre des rangées de boutiques chargées de chapelets, de bénitiers, de médailles, de petits crucifix, à travers un feu croisé d’offres, d’exhortations et de cris. Après quoi nous sommes libres d’admirer l’édifice, et nous n’usons pas de cette liberté. Il y a bien sur le portail une vierge assez jolie dans le style du dix-septième siècle, quatre évangélistes en marbre, et dans l’intérieur quelques tableaux passables; mais le dôme bleu étoilé d’or a l’air d’une bonbonnière, les murs sont déshonorés d’estampes achetées rue Saint-Jacques, l’autel est encombré de colifichets. Ce trou doré est prétentieux et triste; en si beau pays le bon Dieu est mal logé.

La pauvre petite chapelle s’adosse comme un nid à une grosse montagne boisée de buissons verts serrés, qui s’étale opulemment sous la lumière et chauffe son ventre au soleil. La route arrêtée brusquement se courbe et traverse le Gave. Le joli pont, d’une seule arche, pose ses pieds sur la roche nue et laisse pendre sa chevelure de lierre dans l’eau glauque tournoyante. On monte sur de belles collines boisées où pâturent les vaches et dont les pentes arrondies descendent mollement jusqu’à la rivière. On approche de Saint-Pé, frontière du Bigorre et du Béarn.

Saint-Pé renferme une curieuse église romane à porte sculptée. Une poussière lumineuse dansait dans son ombre chaude; les yeux plongeaient avec volupté dans le profond enfoncement; les reliefs y nageaient dans une noirceur vivante. Puis tout d’un coup un tintamarre de coups de fouets, de roues grinçantes et roulantes, de pavés froissés qui pétillent; puis l’interminable haie des murs blancs qui courent à droite et à gauche, plaqués de lumière crue; puis la subite ouverture du ciel et le triomphe du soleil, dont la fournaise flamboie au plus haut de l’air.

V.

Près de Lourdes, les collines se pèlent et le paysage s’attriste. Lourdes n’est qu’un amas de toits ternes, d’une morne teinte plombée, entassés au-dessous de la route. Les deux petites tours du fort dessinent dans l’air leurs formes grêles. Un rocher énorme, d’une seule pièce, noirâtre, lève son dos rongé de mousse au-dessus d’une mince muraille d’enceinte qui tourne pour l’enserrer: on dirait un éléphant dans une baraque de planches. Le voisinage des montagnes rend mesquines toutes les constructions humaines.

De lourds nuages montaient dans le ciel, et l’horizon terni s’encaissait entre deux rangs de montagnes décharnées, tachées de broussailles maigres, fendues de ravines; un jour pâle tombait sur les sommets tronqués et dans les crevasses grises. Aux relais, des bandes de mendiants s’accrochaient à la voiture avec des sons rauques, inarticulés, l’air idiot, le cou tors, le corps déformé, les tendons saillants boursouflaient leur peau rugueuse, et, sous les guenilles en loques, leur chair montrait sa couleur de brique brûlée.

On entra dans la gorge de Pierrefitte. Les nuages avaient gagné et noircissaient tout le ciel; le vent s’engouffrait par saccades et fouettait la poussière