The Project Gutenberg eBook of Voyage aux Pyrénées
Title: Voyage aux Pyrénées
Author: Hippolyte Taine
Release date: April 14, 2021 [eBook #65082]
Most recently updated: October 18, 2024
Language: French
Credits: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by The Internet Archive/Canadian Libraries)
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
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| Voyage aux Pyrénées; 17ᵉ édition. Un vol. in-16, broché | 3 | fr. | 50 |
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| Le même, illustré. Un vol. grand in-8, broché | 10 | fr. | » |
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| Le même, avec gravures. Un vol. in-16, broché | 4 | fr. | » |
| Notes sur Paris, vie et opinions de M. Fréd.-Th. Graindorge; 13ᵉ édition. Un vol. in-16, broché | 3 | fr. | 50 |
| Carnets de Voyage: notes sur la province. Un vol. in-16, br. | 3 | fr. | 50 |
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| 2ᵉ partie.—La Révolution. Six volumes | 21 | fr. | » |
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52698.—Imprimerie Lahure, 9, rue de Fleurus, à Paris.
VOYAGE
AUX PYRÉNÉES
PAR H. TAINE
DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE
——
SEIZIÈME ÉDITION
——
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cⁱᵉ
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1904
Droits de traduction et de reproduction réservés.
A MARCELIN
(ÉMILE PLANAT)
Voici un voyage aux Pyrénées, mon cher Marcelin; j’y suis allé; c’est un mérite; bien des gens en ont écrit, et de plus longs, de leur cabinet.
Mais j’ai des torts graves, et qui me rabaissent fort. Je n’ai gravi le premier aucune montagne inaccessible; je ne me suis cassé ni jambe ni bras; je n’ai point été mangé par les ours; je n’ai sauvé aucune jeune Anglaise emportée par le Gave; je n’en ai épousé aucune; je n’ai assisté à aucun duel; je n’ai vu aucune tragédie de brigands ou de contrebandiers. Je me suis promené beaucoup; j’ai causé un peu; je raconte les plaisirs de mes oreilles et de mes yeux. Qu’est-ce qu’un homme qui revient de voyage avec tous ses membres, aussi peu héros que possible, et qui l’avoue ? J’ai parlé dans ce livre, comme avec toi. Il y a un Marcelin connu du public, fin critique, perçant moqueur, amateur et peintre de toutes les élégances mondaines; il y a un autre Marcelin, connu de trois ou quatre personnes, érudit et penseur. S’il y a ici quelques bonnes idées, la moitié lui en appartient; je les lui rends.
Mars 1858.
I
LA CÔTE
VOYAGE
AUX PYRÉNÉES
BORDEAUX—ROYAN
I.
Le fleuve est si beau, qu’avant d’aller à Bayonne, je suis descendu jusqu’à Royan.
Des navires chargés de voiles blanches remontent lentement les deux côtés du bateau. A chaque coup de la brise, ils se penchent, comme des oiseaux paresseux, levant leur longue aile, et montrant leur ventre noir. Ils courent obliquement, puis reviennent; on dirait qu’ils se trouvent bien dans ce grand port d’eau douce; ils s’y attardent et jouissent de sa paix au sortir des colères et de l’inclémence de l’Océan.
Les rives, bordées de verdure pâle, glissent à droite et à gauche, bien loin, au bord du ciel; le fleuve est large comme une mer; à cette distance, on croirait voir deux haies; les arbres indistincts dressent leur taille fine dans une robe de gaze bleuâtre; çà et là de grands pins lèvent leurs parasols sur l’horizon vaporeux, où tout se confond et s’efface; il y a une douceur inexprimable dans ces premières teintes du jour si timides, attendries encore par la brume qui transpire hors du fleuve profond. Pour lui, son eau s’étale joyeuse et splendide; le soleil qui monte verse sur sa poitrine un long ruisseau d’or; la brise le hérisse d’écailles; ses remous s’allongent et tressaillent comme un serpent qui s’éveille, et, quand la vague les soulève, on croit voir les flancs rayés, la cuirasse fauve d’un léviathan.
Certainement il semble qu’en de tels moments l’eau vive et sente; lorsqu’elle vient s’étendre transparente et sombre sur un banc de cailloux, elle a un regard étrange; elle tourne autour d’eux comme inquiète et irritée; elle les bat de ses petits flots; elle les couvre, puis elle s’en va, puis revient, avec une sorte de frétillement maladif et d’amour mystérieux; ses remous sinueux, ses petites crêtes subitement rabattues ou brisées, son onde penchée, luisante, puis tout d’un coup noircie, ressemblent aux éclairs de passion d’une mère impatiente qui tourne incessamment et anxieusement autour de ses enfants, et les couve, ne sachant que désirer et que craindre. Tout à l’heure un nuage a couvert le ciel, et le vent s’est levé. Le fleuve a pris à l’instant l’aspect d’un animal sournois et sauvage. Il se creusait, et l’on voyait son ventre livide; il arrivait contre la carène avec des soubresauts convulsifs; il l’embrassait et la froissait comme pour essayer sa force; aussi loin qu’on pouvait voir, ses flots se soulevaient et se pressaient, comme des muscles sur une poitrine; des éclairs passaient sur le flanc des vagues avec des sourires sinistres; le mât gémissait, et les arbres pliaient en frissonnant, comme un peuple débile devant la colère d’une bête redoutable. Puis tout s’est apaisé; le soleil s’est dégagé, les flots se sont aplanis, on n’a plus vu qu’une nappe riante; sur ce dos poli traînaient et jouaient follement mille tresses verdâtres; la lumière s’y posait, comme un manteau diaphane; elle suivait les mouvements souples et les enroulements de ces bras liquides; elle ployait autour d’eux, derrière eux, sa robe azurée, rayonnante; elle prenait leurs caprices et leurs couleurs mobiles. Lui cependant, endormi dans son grand lit paisible, s’allongeait au pied des collines qui le regardent, immobiles et éternelles comme lui.
II.
Le bateau s’amarre à une estacade, sous un amas de maisons blanches: c’est Royan.
Voici déjà la mer et les dunes; la droite du village est noyée sous un amas de sable; là sont des collines croulantes, de petites vallées mornes, où l’on est perdu comme dans un désert; nul bruit, nul mouvement, nulle vie; de pauvres herbes sans feuilles parsèment le sol mouvant et leurs filaments tombent comme des cheveux malades; de petits coquillages blancs et vides s’y collent en chapelets, et craquent avec un grésillement, partout où le pied se pose; ce lieu est l’ossuaire de quelque misérable tribu maritime. Un seul arbre peut y vivre, le pin, être sauvage, habitant des forêts et des côtes infécondes: il y en a ici toute une colonie; ils se serrent fraternellement, et couvrent le sable de leurs lamelles brunes; la brise monotone qui les traverse, éveille éternellement leur murmure; ils chantent ainsi d’une façon plaintive, mais avec une voix bien plus douce et bien plus harmonieuse que les autres arbres; cette voix ressemble au bruissement des cigales, lorsqu’en août elles chantent de tout leur cœur entre les tiges des blés mûrs.
Un sentier tourne à gauche du village, au sommet d’un rivage rongé, entre des flots de graminées qui s’étouffent. Le fleuve est si large qu’on ne distingue point l’autre rive. La mer sa voisine lui donne son reflux; les longues ondulations arrivent tour à tour contre la côte, et versent leur petite cascade d’écume sur le sable; puis l’eau s’enfuit, descendant la pente, jusqu’à la rencontre du nouveau flot qui monte et la couvre; ces flots ne se lassent point, et leurs venues avec leurs retours font penser à la respiration régulière d’un enfant endormi. Car le soir est tombé, les teintes de pourpre brunissent et s’effacent. Le fleuve se couche dans l’ombre molle et vague; à peine si, de loin en loin, un reste de lueur part d’un flot oblique; l’obscurité noie tout de sa poussière vaporeuse; l’œil assoupi cherche en vain dans ce brouillard quelque point visible, et distingue enfin, comme une faible étoile, le phare de Cordouan.
III.
Le lendemain soir, une fraîche brise maritime nous a ramenés à Bordeaux. L’énorme ville entasse le long du fleuve ainsi que des bastions ses maisons monumentales; le ciel rouge est crénelé par leur bordure. Elles d’un côté, le pont de l’autre, protégent d’une double ligne le port où s’entassent les vaisseaux comme une couvée de mouettes; ces gracieuses carènes, ces mâts effilés, ces voiles gonflées ou flottantes, entrelacent le labyrinthe de leurs mouvements et de leurs formes sur la magnifique pourpre du couchant. Le soleil s’enfonce au milieu du fleuve qu’il embrase; les agrès noirs les coques rondes, font saillie dans son incendie, et ressemblent à des bijoux de jais montés en or.
Bordeaux.—Vue prise de la Bourse. (Page 8.)
LES LANDES—BAYONNE
I.
Autour de Bordeaux, des collines riantes, des horizons variés, de fraîches vallées, une rivière peuplée par la navigation incessante, une suite de villes et de villages harmonieusement posés sur les coteaux ou dans les plaines, partout la plus riche verdure, le luxe de la nature et de la civilisation, la terre et l’homme travaillant à l’envi pour enrichir et décorer la plus heureuse vallée de la France. Au-dessous de Bordeaux, un sol plat, des marécages, des sables, une terre qui va s’appauvrissant, des villages de plus en plus rares, bientôt le désert. J’aime autant le désert.
Des bois de pins passent à droite et à gauche, silencieux et ternes. Chaque arbre porte au flanc la cicatrice des blessures par où les bûcherons ont fait couler le sang résineux qui le gorge; la puissante liqueur monte encore dans ses membres avec la sève, transpire par ses flèches visqueuses et par sa peau fendue; une âpre odeur aromatique emplit l’air.
Plus loin la plaine monotone des fougères s’étend à perte de vue, baignée de lumière. Leurs éventails verts s’ouvrent sous le soleil qui les colore sans les flétrir. Quelques arbres çà et là lèvent sur l’horizon leurs colonnettes grêles. De temps en temps on aperçoit la silhouette d’un pâtre sur ses échasses, inerte et debout comme un héron malade. Des chevaux libres paissent à demi cachés dans les herbes. Au passage du convoi, ils relèvent brusquement leurs grands yeux effarouchés et restent immobiles, inquiets du bruit qui a troublé leur solitude. L’homme n’est pas bien ici, il y meurt ou dégénère; mais c’est la patrie des animaux, et surtout des plantes. Elles foisonnent dans ce désert, libres, sûres de vivre. Nos jolies vallées bien découpées sont mesquines auprès de ces espaces immenses, lieues après lieues d’herbes marécageuses ou sèches, plage uniforme où la nature troublée ailleurs et tourmentée par les hommes, végète encore ainsi qu’aux temps primitifs avec un calme égal à sa grandeur. Le soleil a besoin de ces savanes pour déployer sa lumière; aux exhalaisons qui montent, on sent que la plaine entière fermente sous son effort; et les yeux remplis par les horizons sans limite devinent le sourd travail par lequel cet
Vue prise dans les Landes. (Page 10.)
océan de verdure pullulante se renouvelle et se nourrit.
La nuit est venue, sans lune. Les étoiles pacifiques luisent comme des points de flamme; tout l’air est rempli d’une lumière bleuâtre et tendre, qui a l’air de dormir dans le réseau de vapeur où elle s’est posée. Le regard y plonge sans rien saisir. De loin en loin, dans ce crépuscule, un bois marque confusément sa tache, comme un roc au fond d’un lac; partout alentour sont des profondeurs vagues, des formes flottantes et voilées, des êtres indistincts et fantastiques qui se continuent dans leurs voisins, des prés qui ressemblent à une mer onduleuse, des bouquets d’arbres qu’on prendrait pour des nuages d’été, tout le gracieux chaos des apparitions brouillées et des choses nocturnes. L’esprit y nage comme sur une eau fuyante, et, dans ce rêve, rien ne lui semble réel que les étangs qui réfléchissent les étoiles et font sur la terre un second ciel.
II.
Bayonne est une ville gaie, originale, demi-espagnole. Partout gens en veste de velours et en culotte courte; on entend la musique âpre et sonore de la langue qu’on parle au delà des monts. Des arcades écrasées bordent les grandes rues; sous ce soleil il faut de l’ombre.
Un joli palais épiscopal, élégant et moderne, enlaidit encore la laide cathédrale. Le pauvre monument avorté lève piteusement, comme un moignon, son clocher arrêté depuis trois siècles. Des échoppes se sont collées dans ses creux, en manière de verrues; on a plaqué ça et là de gros emplâtres de pierre. Ce vieil invalide fait peine à voir à côté des maisons neuves et des boutiques affairées qui se pressent autour de ses flancs salis.
J’étais tout chagrin de cette décrépitude, et une fois entré je me suis trouvé plus triste encore. L’obscurité tombait de la voûte comme un suaire; je ne distinguais rien que des piliers vermoulus, des tableaux enfumés, des pans de murs verdâtres. Deux fraîches toilettes que j’ai rencontrées ont accru le contraste; rien de plus blessant ici que des rubans roses. Je voyais le spectre du moyen âge; comme la sécurité et l’abondance de la vie moderne lui sont contraires ! Ces sombres voûtes, ces colonnettes, ces rosaces sanglantes, appelaient des rêves et des émotions que nous ne pouvons plus avoir. Il faudrait sentir ici ce que sentaient les hommes, il y a six cents ans, quand ils sortaient en fourmilières de leurs taudis, de leurs rues sans pavés, larges de six pieds, cloaques d’immondices, qui exhalaient la lèpre et la fièvre; quand leur corps sans linge, miné par les famines, envoyait un sang pauvre à leur cerveau brut; quand les guerres, les lois atroces et
Bayonne.—Confluent de la Nive et de l’Adour. (Page 12.)
les légendes de sorcelleries emplissaient leurs rêveries d’images éclatantes et lugubres; quand sur les draperies chamarrées, sur le grimoire des vitraux fantastiques, les rosaces versaient comme un incendie ou comme une auréole leurs rayons transfigurés.
Ce sont les souvenirs de la fièvre et de l’extase: pour m’en délivrer, je suis allé sur le port; c’est une longue allée de vieux arbres au bord de l’Adour. Il est tout gai et pittoresque. Des bœufs graves, le front baissé, tirent les poutres qu’on décharge. Des cordiers, ceints d’une liasse de chanvre, reculent serrant les fils et tissant leur câble qui s’allonge. Les navires en file s’amarrent au quai; les cordages grêles dessinent leur labyrinthe sur le ciel, et les matelots y pendent accrochés comme des araignées dans leur toile. Les tonneaux, les ballots, les pièces de bois sont pêle-mêle sur les dalles. On sent avec plaisir que l’homme travaille et prospère. Et ici la nature est aussi heureuse que l’homme. La large rivière d’argent se déroule sous le rayonnement du matin. De minces nuages détachent sur l’azur leurs bandes de nacre. Le ciel ressemble à une arcade de lapis-lazuli. Sa voûte se pose sur l’extrémité du fleuve qui avance sans flots et sans effort, sous les miroitements de ses ondulations paisibles, entre deux rangées de coteaux, jusqu’à une colline où des bois de pins d’un vert tendre descendent à sa rencontre, aussi gracieux que lui. Cependant la marée monte, et les feuilles des chênes commencent à luire et à chuchoter sous le faible vent de la mer.
III.
Il pleut; l’auberge est insupportable. On s’étouffe sous les arcades; je m’ennuie au café, et je ne connais personne. La seule ressource est d’aller à la bibliothèque. Elle est fermée.
Heureusement le conservateur a pitié de moi et m’ouvre. Bien mieux, il m’apporte toutes sortes de chartes et de vieux livres; il est très-savant, très-aimable, m’explique tout, me guide, me renseigne et m’installe. Me voilà dans un coin, seul, à une table, avec les documents d’une belle histoire toute réjouissante; c’est une pastorale du moyen âge. Je n’ai rien de mieux à faire que de me la conter.
Pé de Puyane était un homme brave et habile en mer, qui de son temps fut maire de Bayonne et amiral; mais il était rude aux gens, comme tous ceux qui ont mené des navires, et il avait plus tôt assommé un homme qu’ôté son bonnet. Il avait bataillé longtemps contre les gens de mer normands, et une fois en pendit soixante-dix à ses vergues, côte à côte avec des chiens. Ayant mis à ses galères des bannières rouges qui signifiaient mort sans remède, il prit à la bataille de l’Écluse le grand vaisseau génois Christophle, et y mena si bien les mains que nul Français n’échappa; car tous y furent noyés ou tués, et les deux amiraux Quieret et Bahuchet s’étant rendus, Bahuchet eut le col serré d’une corde et Quieret la gorge coupée. Ce qui était bien fait; car plus on tue de ses ennemis, moins on en a. C’est pourquoi, quand il revint, les gens de Bayonne le fêtèrent avec un tel bruit et un tel tintamarre de trompes, de cornets, de tambours et de toutes sortes d’instruments, que ce jour-là on n’eût pas ouï Dieu tonnant.
Il se trouva que les Basques ne voulaient plus payer la redevance sur le cidre qu’on brassait à Bayonne pour le vendre en leur pays. Pé de Puyane dit que les marchands de la ville ne leur en porteraient plus, et que, si quelqu’un leur en portait, il aurait le poing coupé. De fait, Pierre Cambo, un pauvre homme, en ayant voituré nuitamment deux muids, fut mené sur la place du marché, devant Notre-Dame de Saint-Léon, qu’on bâtissait, eut la main tranchée, puis les veines bouchées par des fers rougis; ensuite il fut promené en tombereau dans toute la ville, ce qui était un bon exemple; car les petites gens doivent toujours faire ce qu’ont ordonné les gens de haut lieu.
Ensuite Pé de Puyane, ayant assemblé les cent pairs dans la maison de ville, leur montra que les Basques étant traîtres, rebelles envers la seigneurie de Bayonne, ne devaient plus garder les franchises qu’on leur avait accordées; que la seigneurie de Bayonne, ayant souveraineté de la mer, pouvait justement faire payer impôt en tous les endroits où montait la mer, tout comme dans son port, et qu’ainsi dorénavant les Basques devaient payer pour passer à Villefranche, au pont de la Nive, jusqu’où va le flux. Tous crièrent que cela était juste, et Pé de Puyane dénonça aux Basques le péage; mais tous se mirent à rire, disant qu’ils n’étaient point des chiens de matelots comme ceux du maire. Puis étant venus en force, ils battirent les gens du pont et en laissèrent trois pour morts.
Pé ne dit rien, car il ne parlait pas beaucoup; mais il serra les dents, et regarda si affreusement autour de lui, que nul n’osa s’enquérir de ce qu’il ferait, ni l’exhorter, ni souffler mot. Du premier samedi d’avril jusqu’à la mi-août, plusieurs hommes furent battus, tant Bayonnais que Basques, sans qu’il y eût guerre dénoncée, et, quand on en parlait au maire, il tournait le dos.
Le vingt-quatrième jour d’août, beaucoup d’hommes nobles d’entre les Basques, et plusieurs jeunes gens, bons sauteurs et danseurs, vinrent au château de Miot pour la Saint-Barthélemy. Ils festinèrent et paradèrent tout le jour, et les jeunes gens, qui sautaient à la perche avec leurs ceintures rouges et leurs culottes blanches, semblèrent adroits et beaux. Le soir, un homme vint parler bas au maire, et lui, qui d’ordinaire avait une mine grave et judiciaire, eut tout d’un coup les yeux allumés comme un jeune garçon qui voit arriver sa mariée. Il descendit en quatre sauts son escalier, mena dehors une bande de vieux matelots qui étaient venus un à un, couvertement, dans sa salle basse, et partit la nuit close avec plusieurs des jurats, ayant fermé les portes de la ville, de peur que quelque traître, comme il y en a partout, n’allât devant.
Étant arrivés au château, ils trouvèrent le pont-levis baissé et la poterne ouverte, tant les Basques étaient confiants et sans soupçon, et entrèrent, coutelas tirés et piques en avant, dans la grande salle. Là furent tués sept jeunes gens qui s’étaient barricadés avec des tables et voulaient jouer de la dague; mais les bonnes hallebardes bien pointues et tranchantes les firent vite taire. Les autres, ayant fermé les portes du dedans, pensèrent qu’ils auraient pouvoir de se défendre ou loisir pour fuir; mais les marins bayonnais, de leurs grandes haches abattirent les ais et fendirent les premières cervelles qui se trouvèrent auprès. Le maire, voyant les Basques bien serrés à la taille de leurs ceintures rouges, allait disant (car il était facétieux aux jours de bataille): « Lardez-moi ces beaux galants; la broche en avant dans leur justaucorps de chair. » Et de fait les broches allèrent si avant, qu’ils furent tous perforés et ouverts, quelques-uns de part en part, si bien qu’on aurait vu jour au travers d’eux, et que la salle, une demi-heure après, fut pleine de corps blêmes et rouges, plusieurs ployés en travers des bancs, d’autres en tas dans les coins, quelques-uns le nez collé à la table comme il arrive aux ivrognes, en telle sorte qu’un Bayonnais, les considérant, dit: « Voici le marché aux veaux. » Beaucoup, piqués par derrière, avaient sauté par les fenêtres et furent trouvés le lendemain la tête ouverte ou l’échine cassée, dans les fossés. Il ne resta que cinq hommes en vie, gentilshommes, deux d’Urtubie, deux de Saint-Pé et un de Lahet, que le maire fît mettre de côté comme une denrée précieuse; puis, ayant envoyé quelqu’un pour ouvrir les portes de Bayonne et commander au peuple de venir, il ordonna qu’on mît le feu au château. Ce fut une belle vue, car le château brûla depuis minuit jusqu’au matin; à chaque tourelle, mur ou plancher qui tombait, le peuple en joie faisait un grand cri. Il y avait des volées d’étincelles dans la fumée et des flamboiements qui s’arrêtaient, puis recommençaient tout d’un coup, ainsi qu’aux réjouissances publiques; en sorte qu’un jurat, bel avocat et grand lettré, fit ce dicton: « Belle fête aux gens de Bayonne; aux Basques grillades de cochons. »
Le château brûlé, le maire dit aux cinq gentilshommes qu’il voulait traiter avec eux de bonne amitié, et qu’eux-mêmes seraient juges, si le flux venait jusqu’au pont; puis il les fit attacher deux par deux aux arches, attendant la marée et assurant qu’ils étaient en bon lieu pour voir. Tout le peuple était sur le pont et aux rivages, et regardait l’eau se gonfler. Petit à petit le flot monta à leur poitrine, puis à leur cou, et ils rejetaient la tête en arrière pour avoir la bouche plus haute. Le peuple riait fort, leur criant que c’était l’heure de boire comme font les moines à matines, et qu’ils en auraient assez pour le demeurant de leurs jours. Puis l’eau entra dans la bouche et le nez des trois qui étaient le plus bas; leur gosier gargouilla comme ces bouteilles qu’on emplit, et le peuple applaudit, disant que les ivrognes lampaient trop vite et allaient s’étrangler, tant ils étaient goulus. Il n’y avait plus que les deux hommes d’Urtubie, liés à la maîtresse arche, père et fils, le fils un peu plus bas. Quand le père vit l’enfant suffoquer, il tendit si fort les bras qu’une corde cassa: mais ce fut tout, et le chanvre entra dans sa chair sans qu’il pût aller plus loin. Les gens d’en haut, voyant que les yeux de l’enfant tournaient, que les veines devenaient bleues et grosses sur son front, et que l’eau remuait autour de lui par son hoquet, l’appelèrent poupon, et demandèrent pourquoi il avait tété si fort, et si sa nourrice n’allait pas venir bientôt pour le coucher. Le père, sur ce mot, cria comme un loup, et cracha en l’air contre eux, et dit qu’ils étaient des bourreaux et des lâches. Eux fâchés, commencèrent à lui jeter des pierres, si bien que sa tête blanche devint rouge, et que son œil droit fut crevé ce qui fut pour lui un petit malheur: car un peu après l’eau montant boucha l’autre. Quant elle fut baissée, le maire commanda qu’on laissât là les cinq corps qui pendaient le cou ployé et flasque, en témoignage aux Basques que l’eau de Bayonne venait jusqu’au pont, et qu’ils devaient justement le péage. Puis il s’en retourna étant fort acclamé par le peuple, qui se réjouissait d’avoir un si bon maire, homme entendu, grand justicier, prompt aux sages entreprises, et qui donnait à chacun son dû.
Il avait mis soixante hommes, en partant, à l’entrée du pont, dans la tour du péage, leur commandant de se bien garder, et les avertissant que les Basques tâcheraient de se venger au plus tôt. Mais eux se dirent qu’ils avaient encore au moins une nuit franche, et travaillèrent de tout leur gosier à vider les pots. Vers le milieu de la nuit, qui était sans lune, arrivèrent environ deux cents Basques; car ils sont alertes comme des isards, et leurs coureurs avaient éveillé au matin plus de vingt villages dans la Soule, leur contant l’incendie et la noyade; incontinents, les plus jeunes, avec quelques hommes d’expérience, étaient partis par des sentiers détournés, pieds nus pour ne point faire de bruit, avec force coutelas, crampons, et plusieurs échelles de fines cordes, et s’étaient glissés aussi adroitement que des renards jusqu’au bas de la tour, du côté du levant à l’endroit où elle plonge droit jusqu’au lit du fleuve, vraie fondrière, en sorte qu’en ce lieu il n’y avait point de garde, et que le roulement de l’eau sur les cailloux empêchait d’entendre leur petit bruit, s’ils en faisaient. Ils fichèrent leurs crampons dans les fentes des pierres, et, petit à petit, Jean Amacho, homme de Béhobie, bon chasseur de bêtes montagnardes, grimpa sur les créneaux du premier mur, puis, ayant appuyé une perche jusqu’à une fenêtre de la tour, entra, et accrocha deux échelles; les autres à leur tour montèrent, jusqu’à ce qu’il y en eût cinquante environ; et toujours de nouveaux hommes arrivaient, tant que les échelles pouvaient porter, enjambant le bord de la fenêtre et sans bruit.
Ils étaient dans un petit réduit bas, et de là, dans la grande salle du premier étage ils voyaient à six marches au dessous d’eux les Bayonnais qui n’étaient que trois en ce lieu, deux dormant, l’autre qui venait de s’éveiller et se frottait les yeux, le dos tourné à la petite porte du réduit. Jean Amacho fit signe aux deux hommes qui étaient montés aussitôt après lui, et tous ensemble sautèrent d’un seul saut, et si juste, que leurs trois couteaux entrèrent à la fois dans la gorge des Bayonnais, lesquels, fléchissant des jambes, coulèrent à terre sans faire un cri. Puis les autres Basques entrèrent et se tinrent au bord du grand escalier à rampe, qui menait dans la salle basse où étaient les Bayonnais, les uns dormant en tas près de l’âtre, les autres criant et banquetant dru.
Un de ceux-ci, sentant ses cheveux mouillés, leva la tête, vit de petits filets rouges qui coulaient d’entre les solives du plafond, et se mit à rire, disant que les goinfres d’en haut ne pouvant plus tenir leurs flacons répandaient le bon vin, ce qui est une grosse faute. Mais trouvant que ce vin était bien tiède, il en mit à son doigt, puis sur sa langue, et vit au goût fade que c’était du sang. Il le cria tout haut, et les Bayonnais sursautant empoignèrent leurs piques et coururent à l’escalier. Sur cela, les Basques, qui avaient attendu, n’étant pas assez nombreux, voulurent rattraper le moment et s’élancèrent; mais les premiers sentirent la pointe des piques, et furent enlevés comme des bottes de foin qu’on embroche avec des fourches pour les jeter à bas d’un grenier; puis les Bayonnais, se tenant serrés et portant devant eux comme un hérisson de piques, commencèrent à monter.
Alors un vaillant Basque, Antoine Chaho, et deux autres avec lui, se coulèrent, à la façon des lézards, le long du mur, en se couvrant des corps morts; et glissant entre les grosses jambes des matelots de Bayonne, ils commencèrent à travailler du couteau dans leurs jarrets; de sorte que les Bayonnais, étant serrés dans l’escalier et embarrassés des hommes et des piques qui tombaient en travers, ne purent plus avancer ni jouer si juste de leurs broches. A ce moment, Jean Amacho et quelques jeunes Basques sautèrent de plus de vingt pieds, ayant épié le moment, jusqu’au milieu de la salle, à un endroit où il n’y avait point de hallebardes prêtes, et commencèrent, avec une grande promptitude, à couper des gorges, puis, s’étant jetés à genoux, à découdre des ventres; ils tuaient bien plus qu’ils n’étaient tués, parce qu’ils avaient les mains lestes, que plusieurs s’étaient fourrés de grosse laine et des chemises de cuir, et que les manches de leurs couteaux étant garnis de cordes ne glissaient point. En outre, les Basques d’en haut, étant maintenant plus de cent, roulèrent en bas de l’escalier comme une dégringolée de chèvres; d’autres arrivaient à chaque minute, et par tous les coins de la salle, homme contre homme, ils commencèrent à s’enferrer.
Là mourut Jean Amacho d’une façon bien malheureuse, et sans qu’il y eût de sa faute; car ayant tranché la gorge à un Bayonnais, ce qui était sa façon ordinaire de tuer, laquelle est en effet la meilleure de toutes, il approcha trop la tête, et le jet des deux grosses veines du cou lui sauta à la face comme la mousse d’une jarre de poiré qu’on débouche, et subitement lui boucha les deux yeux; tellement qu’il ne put se garer d’un Bayonnais qui était à sa gauche; celui-ci lui planta sa dague dans le dos: il cracha le sang et mourut une minute après.
Mais les Bayonnais, étant moins nombreux et moins adroits, ne purent tenir, et au bout d’une demi-heure il n’en resta plus qu’une douzaine, acculés au coin du fond, près d’un petit cellier où l’on mettait les brocs et les outres. Pour forcer ceux-là plus vite, les Basques ramassèrent les piques, et commencèrent à pousser à travers ce tas d’hommes; et les Bayonnais, comme chacun fait toujours lorsqu’il sent une fiche de fer entrer dans sa peau, reculèrent et roulèrent ensemble dans le cellier. A cet instant les torches s’étant éteintes, les Basques, pour ne point se blesser les uns les autres, alignèrent toute la brassée de piques, et harponnèrent en avant à l’aveugle dans le cellier, pendant plus d’un quart d’heure, afin d’être bien sûrs que nul Bayonnais ne restait en vie; en sorte que, lorsque tout y fut devenu tranquille et qu’ayant rallumé les torches ils regardèrent, ils virent que le cellier avait l’air d’un hachoir de charcutier, les corps étant tranchés en vingt endroits, et séparés de leurs têtes, et les membres
étant mêlés les uns avec les autres, tellement qu’il ne manquait que du sel pour que ce fût un saloir.
Mais les plus jeunes des Basques, quoiqu’il n’y eût plus rien à tuer, tournaient les yeux de tous les côtés de la salle, grinçant les dents comme des lévriers après la curée; ils criaient de moment en moment tressaillant des jambes, et serrant leurs doigts après le manche de leur couteau; plusieurs, blessés et les lèvres blanches, ne sentaient point encore leurs blessures ni le manque de sang, restaient accroupis près de l’homme qu’ils avaient tué le dernier, et sursautaient sans le vouloir. Un ou deux riaient d’un rire fixe comme celui des fous, lâchant par instants un grondement rauque; et il y avait dans la chambre une telle vapeur de carnage qu’à les voir ainsi chanceler ou hurler, on les eût crus soûlés de vin.
Au soleil levant, ayant détaché les cinq noyés des arches, ils jetèrent au fil de l’eau tous les Bayonnais, et dirent qu’ils pourraient descendre ainsi jusqu’à leur mer, et que cette charretée de chair morte était le péage que payeraient les Basques. Les plaies figées se décollèrent par la froideur de l’eau; ce fut une belle vue: car, par le sang qui coulait, la rivière devint aussi vermeille que le ciel à l’orient.
Après cela les Basques et les gens de Bayonne combattirent plusieurs années encore, homme contre homme, bande contre bande; et beaucoup d’hommes braves moururent des deux parts. A la fin, les deux partis s’accordèrent pour s’en remettre à l’arbitrage de Bertrand Ezi, sire d’Albret. Le sire d’Albret dit que les Bayonnais ayant fait la première attaque étaient en faute; il ordonna que les Basques ne payeraient point à l’avenir de redevance, que tout au contraire la cité de Bayonne leur payerait quinze cents écus d’or neufs, et établirait dix prébendes presbytérales devant coûter quatre mille écus vieux du premier coin de France, de bon or et de loyal poids, pour le repos des âmes des cinq gentilshommes noyés sans confession, lesquelles peut-être, étaient dans le purgatoire et avaient besoin de beaucoup de messes pour en sortir. Mais les Basques ne voulurent pas que Pé de Puyane, le maire, fût compris dans cette paix, ni lui, ni ses fils, et se réservèrent de les poursuivre jusqu’à ce qu’ils eussent pris vengeance sur sa chair et sur sa race. Le maire se retira à Bordeaux, dans la maison du prince de Galles, dont il était grand ami et bon serviteur, et pendant deux ans ne sortit point de la ville, sinon trois ou quatre fois, bien cuirassé, et avec une escorte de gens d’armes. Mais un jour, étant allé voir une vigne qu’il avait achetée, il s’écarta un peu de sa troupe pour relever un gros cep noir qui tombait dans le fossé; un instant après, ses hommes entendirent un petit cri sec, comme celui d’une grive qui se prend au lacet; ayant couru, ils virent Pé de Puyane mort avec un couteau long d’une brasse qui était entré dans l’aisselle au défaut de la cuirasse. Son fils aîné Sébastien, qui avait fui à Toulouse, fut tué par Augustin de Lahet, neveu du noyé; l’autre, Hugues, survécut, et fit souche, parce qu’étant allé par mer en Angleterre, il y resta, et reçut du roi Édouard un fief de chevalier. Mais ni lui ni ses enfants ne revinrent jamais en Gascogne; ils firent sagement; car ils y eussent trouvé leurs fossoyeurs.
BIARRITZ—SAINT-JEAN-DE-LUZ
I.
A une demi-lieue, au tournant d’un chemin, on aperçoit un coteau d’un bleu singulier: c’est la mer. Puis on descend, par une route qui serpente, jusqu’au village.
Triste village, sali d’hôtels blancs réguliers, de cafés et d’enseignes, échelonné par étages sur la côte aride; pour herbe, un mauvais gazon troué et malade; pour arbres, des tamaris grêles qui se collent en frissonnant contre la terre; pour port, une plage et deux criques vides. La plus petite cache dans son recoin de sable deux barques sans mâts ni voiles, qu’on dirait abandonnées.
L’eau ronge la côte; de grands morceaux de terre et de pierre, durcis par son choc, lèvent à cinquante pieds du rivage leur échine brune et jaune, usés, fouillés, mordus, déchiquetés, creusés par la vague, semblables à un troupeau de cachalots
échoués. Le flot aboie ou beugle dans leurs entrailles minées, dans leurs profondes gueules béantes; puis, quand ils l’ont engouffré, ils le vomissent en bouillons et en écume, contre les hautes vagues luisantes qui viennent éternellement les assaillir. Des coquilles, des cailloux polis, se sont incrustés sur leur tête. Les ajoncs y ont enfoncé leurs tiges patientes et le fouillis de leurs épines; ce manteau de bourre est seul capable de se coller à leurs flancs, et de durer contre la poussière de la mer.
A gauche, une traînée de roches labourées et décharnées s’allonge en promontoire jusqu’à une arcade de grève durcie, que les hautes marées ont ouverte, et d’où la vue par trois côtés plonge sur l’Océan. Sous la bise qui siffle, il se hérisse de flots violâtres; les nuages qui passent le marbrent de plaques encore plus sombres; si loin que le regard porte, c’est une agitation maladive de vagues ternes, entre-croisées et disloquées, sorte de peau mouvante qui tressaille tordue par une fièvre intérieure; de temps en temps, une raie d’écume qui les traverse marque un soubresaut plus violent. Çà et là, entre les intervalles des nuages, la lumière découpe quelques champs glauques sur la plaine uniforme; leur éclat fauve, leur couleur malsaine, ajoutent à l’étrangeté et aux mesures de l’horizon. Ces sinistres lueurs changeantes, ces reflets d’étain sur une houle de plomb, ces scories blanches collées aux roches, cet aspect gluant des vagues donnent l’idée d’un creuset gigantesque, dont le métal bouillonne et luit.
Mais vers le soir l’air s’éclaircit et le vent tombe. On aperçoit la côte d’Espagne et sa traînée de montagnes adoucie par la distance. La longue dentelure ondule à perte de vue, et ses pyramides vaporeuses finissent par s’effacer dans l’ouest, entre le ciel et l’Océan. La mer sourit dans sa robe bleue, frangée d’argent, plissée par le dernier souffle de la brise; elle frémit encore, mais de plaisir, et déploie cette soie lustrée, chatoyante, avec des caprices voluptueux sous le soleil qui l’échauffe. Cependant des nuages sereins balancent au-dessus de lui leur duvet de neige; la transparence de l’air les entoure d’une gloire angélique, et leur vol immobile fait penser aux âmes du Dante arrêtées en extase à l’entrée du paradis.
La nuit, je suis monté sur une esplanade solitaire où est une croix, et d’où l’on voit la mer et la côte. La côte noire, semée de lumières, s’abaisse et s’élève en bosselures indistinctes. La mer gronde et roule sourdement. De temps en temps, au milieu de cette respiration menaçante, par un hoquet rauque, comme si la bête sauvage endormie se réveillait; on ne la distingue pas, mais, à je ne sais quoi de sombre et de mouvant, on devine un dos monstrueux qui palpite; l’homme est devant elle comme un enfant devant la bauge d’un léviathan. Qui nous promet qu’elle nous tolérera demain encore ? Sur la terre nous nous sentons maîtres; notre main y trouve partout ses traces; elle a transformé tout et mis tout à son service; aujourd’hui le sol est un potager, les forêts un bosquet, les fleuves des rigoles, la nature une nourrice et une servante. Mais ici subsiste quelque chose de féroce et d’indomptable. L’Océan a gardé sa liberté et sa toute-puissance; une de ses vagues noierait notre ruche; que là-bas en Amérique son lit se soulève, il nous écrasera sans y penser; il l’a fait et le fera encore; à présent il sommeille, et nous vivons collés à son flanc, sans songer qu’il a parfois besoin de se retourner.
II.
Il y a un phare au nord du rivage, sur une esplanade de grève et d’herbes piquantes. Les plantes ici sont aussi âpres que l’Océan. Ne regardez pas la place à gauche; les piquets de soldats, les baraques de baigneurs, les ennuyés, les enfants, les malades, le linge qui sèche, tout cela est triste comme une caserne et un hôpital. Mais au pied du phare, les belles vagues vertes se creusent et escaladent les rochers, éparpillant au vent leur panache d’écume; les flots arrivent à l’assaut et montent l’un sur l’autre, aussi agiles et aussi hardis que des cavaliers qui chargent; les cavernes clapotent; la brise souffle avec un bruit joyeux; elle entre dans la poitrine et tend les muscles; on respire à pleins poumons la vivifiante salure de la mer.
Plus loin, en remontant vers le nord, des sentiers rampent le long des falaises. Au bas de la dernière, la solitude s’ouvre; toute chose humaine a disparu; ni maisons, ni culture, ni verdure. On est ici comme aux premiers âges, alors que les vivants n’avaient point paru encore, et que l’eau, la pierre et le sable, étaient les seuls habitants de l’univers. La côte allonge dans la vapeur sa longue bande de sable poli; la plage dorée ondule doucement et ouvre ses golfes aux rides de la mer. Chaque ride avance, écumeuse d’abord, puis insensiblement s’aplanit, laisse derrière elle les flocons de sa toison blanche, et vient s’endormir sur la rive qu’elle a baisée. Cependant une autre approche, et derrière celle-ci une nouvelle, puis tout un troupeau qui raye l’eau bleuâtre de ses broderies d’argent. Elles chuchotent bien bas, et on les entend à peine sous les clameurs des vagues lointaines; nulle part la plage n’est si douce, si riante; la terre amollit son embrassement pour mieux accueillir et caresser ces mignonnes créatures, qui sont comme les petits enfants de la mer.
III.
Il a plu toute la nuit; mais le matin, un vent sec a séché la terre, et je suis allé à Saint-Jean-de-Luz en longeant la côte.
Partout des falaises rongées plongeant à pic; des tertres mornes, des sables qui s’écoulent; de misérables herbes qui enfoncent leurs filaments dans le sol mouvant; des ruisseaux qui se plient en vain et s’engorgent refoulés par la mer; des anses tourmentées, des grèves nues. L’Océan déchire et dépeuple sa plage. Tout souffre par le voisinage du vieux tyran. En contemplant ici son aspect et son œuvre, on trouve vraies les superstitions antiques. C’est un Dieu lugubre et hostile, toujours grondant, sinistre, aux caprices subits, que rien n’apaise, que nul ne dompte, qui s’irrite d’être exclu de la terre, qui l’embrasse impatiemment, et la tâte, et l’ébranle, et demain peut la reprendre ou la briser. Ses vagues violentes sursautent convulsivement, et se tordent en se heurtant comme les têtes d’un grand troupeau de chevaux sauvages; une sorte de crinière grisonnante traîne au bord de l’horizon noir; les goëlands crient; on les voit s’enfoncer dans la vallée qui se creuse entre deux lames, puis reparaître; ils tournoient et vous regardent étrangement de leurs yeux pâles. On dirait qu’ils se réjouissent de ce tumulte et attendent une proie.
Un peu plus loin, une pauvre chaumière se cache dans une anse. Trois enfants jouaient là, dans un ruisseau débordé, en haillons, jambes nues. Un gros phalène, alourdi par la pluie, était tombé dans un trou. Ils y amenaient l’eau avec leurs pieds, et barbotaient dans la bourbe froide; le flot tombait par averses sur la pauvre bête, qui battait en vain des ailes; ils riaient aux éclats en trébuchant et en s’accrochant les uns aux autres de leurs mains rouges. A cet âge et dans cette misère, il ne leur en fallait pas davantage pour être heureux.
La route monte et descend en tournoyant sur de hautes collines qui marquent le voisinage des Pyrénées. A chaque tournant la mer reparaît, et c’est un spectacle singulier que cet horizon subitement abaissé, et ce triangle verdâtre qui va s’élargissant du côté du ciel. Deux ou trois villages s’allongent échelonnés de haut en bas sur la route. Les femmes sortent de leurs maisons blanches, en robe noire, avec un voile noir pour aller à la messe. Cette sombre couleur annonce l’Espagne. Les hommes, en vestes de velours, s’entassent au cabaret et boivent du café sans rien dire. Pauvres maisons, pauvre pays; j’ai vu cuire, en guise de pain, dans une sorte de hangar, des galettes de maïs et d’orge. Cette misère fait toujours peine. Qu’est-ce qu’un journalier a gagné à nos trente siècles de civilisation ? Il y a gagné pourtant, quand nous nous accusons, c’est que nous oublions l’histoire. Il n’a plus la petite vérole, ni la lèpre; il ne meurt plus de faim comme au seizième siècle, sous Montluc; il n’est plus brûlé comme sorcier, ce qui arriva encore sous Henri IV ici même; il peut, s’il est soldat, apprendre à lire, devenir officier; il a du café, du sucre, du linge. Nos fils diront que c’est peu; nos pères auraient dit que c’est beaucoup.
Saint-Jean-de-Luz est une vieille petite ville aux rues étroites, aujourd’hui silencieuse et déchue; ses marins jadis combattaient les Normands pour le roi d’Angleterre; trente ou quarante navires en sortaient chaque année pour pêcher la baleine. A présent le port est vide; cette terrible mer de Biscaye a trois fois brisé sa digue. Contre la houle grondante amoncelée depuis l’Amérique, nul ouvrage d’homme ne tient. L’eau s’engouffrait dans le chenal et arrivait comme un cheval de course aussi haut que les quais, fouettant les ponts, secouant ses crêtes, creusant sa vague; puis elle clapotait lourdement dans les bassins, quelquefois avec des bonds si brusques qu’elle retombait par-dessus les parapets comme une écluse, et noyait le pied des maisons. Un pauvre bateau dansait dans un coin au bout d’une corde; point de marins; point d’agrès, de filets, voilà ce port célèbre. On dit pourtant qu’à une demi-lieue de là, il y a cinq ou six barques dans une crique.
De la digue, on voyait le tumulte de la marée haute. Un mur massif de nuées noires cernait l’horizon; le soleil flamboyait par une crevasse, comme un feu par la gueule d’une forge, et dégorgeait sur la houle son incendie de flammes ferrugineuses. La mer sautait comme une folle à l’entrée du port, heurtée par une bande de roches invisibles, et joignait de sa traînée blanche les deux cornes de la côte. Les vagues arrivaient hautes de quinze pieds contre la plage, puis, minées au pied par l’eau descendante, s’abattaient la tête la première, désespérées, avec un hurlement affreux; elles revenaient pourtant à l’assaut, et à chaque minute montaient plus haut, laissant sur la plage leur tapis de mousse neigeuse, et s’enfuyant avec le petit frissonnement d’une fourmilière qui fourrage dans les feuilles sèches. A la fin, l’une d’elles vint mouiller les pieds des gens qui regardaient du haut de la digue. Heureusement, c’était la dernière; la ville est à vingt pieds plus bas, et ne serait qu’un tas de ruines si quelque grande marée était poussée par un ouragan.
IV.
Un noble hôtel, aux larges salles, aux grands appartements antiques, s’étale au coin du premier bassin en face de la mer. Anne d’Autriche y logea en 1660, lors du mariage de Louis XIV. Au-dessus d’une cheminée, on voit encore le portrait d’une princesse en habit de déesse. N’étaient-elles point déesses ? Un pont tapissé allait de ce logis à la petite église, sombre et splendide, traversée de balcons de chêne noir, et chargée de châsses étincelantes. Les deux époux le traversèrent, entre deux haies de suisses et de gardes chamarrés, le roi, tout brodé d’or, le chapeau garni de diamants; la reine, avec un manteau de velours violet, semé de fleurs de lis, et par-dessous un habit blanc de brocart étoilé de pierreries, la couronne sur la tête. Ce ne furent que processions, entrées, magnificences et parades. Qui de nous aujourd’hui voudrait être grand seigneur à condition de représenter ainsi ? L’ennui du rang supprimerait les plaisirs du rang; on s’impatienterait d’être un mannequin brodé, toujours en spectacle et à la montre. Alors c’était toute la vie. Quand M. de Créqui vint porter à l’infante les présents du roi, « il avait soixante personnes de livrée à sa suite avec un grand nombre de gentilshommes et beaucoup d’amis. » Les yeux se complaisaient dans cette splendeur. L’orgueil était plus vaniteux, les jouissances plus extérieures. On avait besoin d’étaler sa puissance pour la sentir. La vie d’apparat avait appliqué l’esprit aux cérémonies. On apprenait à danser, comme aujourd’hui à réfléchir; on passait des années à l’académie; on étudiait avec un sérieux et une attention extrême l’art de saluer, d’avancer le pied, de se tenir debout, de jouer avec son épée, de bien poser sa canne; l’obligation de vivre en public y contraignait; c’était le signe du rang et de l’éducation; on prouvait ainsi ses alliances, son monde, sa place auprès du roi, son titre. Bien mieux, c’était la poésie du temps. Une belle façon de saluer est belle; elle rappelait mille souvenirs d’autorité et d’aisance, comme une attitude en Grèce rappelait mille souvenirs de guerre et de gymnase; une demi-inclination du col, une jambe noblement étendue, un sourire complaisant et calme, une ample jupe traînante avec des plis majestueux, remplissaient l’âme de pensées commandantes et polies, et ces grands seigneurs étaient les premiers à jouir du spectacle qu’ils offraient. « J’allai porter mon offrande, dit Mlle de Montpensier, et fis mes révérences aussi bien que pas une de la compagnie; je me trouvais assez propre pour les jours de cérémonie; ma personne y tenait aussi bien sa place que mon nom dans le monde. » Ces mots expliquent l’attention infinie qu’on donnait aux préséances et aux cérémonies; Mademoiselle ne tarit pas sur ce point; elle parle comme un tapissier et un chambellan; elle s’inquiète de savoir à quel moment précis les grands d’Espagne ôtent leur chapeau, si le roi d’Espagne baisera la reine mère ou ne fera que l’embrasser: ces importants intérêts la troublent. En effet, c’étaient alors des intérêts importants. Le rang ne dépendait point, comme dans une démocratie, du mérite prouvé, de la gloire acquise, de la puissance exercée ou de la richesse étalée, mais des prérogatives visibles transmises par héritage ou accordées par le roi: de sorte qu’on se battait pour un tabouret ou pour une mante, comme aujourd’hui pour une place ou pour un million. Entre autres perfidies, on machina de loger les sœurs de Mademoiselle chez la reine. « La proposition m’en déplut; elles auraient toujours mangé avec elle, ce que je ne faisais point. Cela réveilla ma gloire, j’étais au désespoir en ce moment. » Les combats furent plus grands lorsqu’on en vint au mariage. « On s’avisa qu’il fallait porter une offrande à la reine, qu’ainsi je ne pouvais pas porter sa queue, et que ce seraient mes sœurs qui la porteraient avec Mme de Carignan. Dès qu’on avait parlé de porter les queues, M. le duc de Roquelaure s’était offert de porter la mienne. L’on chercha des ducs pour porter celles de mes sœurs, et, comme pas un ne voulait le faire, Mme de Saugeon cria fort que Madame serait au désespoir de cette distinction. » Quelle joie de marcher la première sur le pont tapissé, la queue dans la main d’un duc, pendant que les autres vont honteusement derrière, avec une queue sans duc ! Mais tout d’un coup d’autres y prétendent. Mme d’Uzès accourt tout effarée: il s’agit d’une usurpation atroce. « La princesse palatine aura une queue; ne voulez-vous pas empêcher cela ? » On s’assemble, on va chez le roi, on lui représente l’énormité du fait: le roi interdit cette nouvelle queue usurpatrice et criminelle, et la palatine, qui pleure et tempête, déclare qu’elle n’assistera pas au mariage si on la prive de son appendice. Hélas ! toute prospérité humaine a ses revers; Mademoiselle, si heureuse en matière de queues, ne put obtenir de baiser la reine, et, sur cette défense, resta plongée tout le jour dans le plus noir chagrin. C’est que ces recherches de rang avaient été, dès l’enfance, son unique souci; elle avait voulu épouser tous les princes du monde, et toujours en vain; peu lui importait la personne. D’abord le cardinal infant, le contraire d’un Amadis: à l’âge des rêves, au seuil de la jeunesse, parmi les songes vagues et les premiers enchantements de l’amour, elle choisissait ce vieux grimaud à fraise pour trôner avec lui, sur un beau fauteuil, dans le gouvernement des Pays-Bas. Puis Philippe IV d’Espagne; l’empereur Ferdinand, l’archiduc: d’elle-même négociant avec eux, au risque de faire pendre son diplomate. Puis le roi de Hongrie, le futur roi d’Angleterre, Louis XIV, Monsieur, le roi de Portugal. Qui pourrait les compter ? Au besoin, elle s’y prenait d’avance: la princesse de Condé se trouvant malade, puis grosse, cette tête romanesque imagina que le prince allait devenir veuf, et voulut le retenir pour mari. Personne ne prit cette main qu’elle avait tendue à toute l’Europe. En vain elle tira le canon dans la Fronde; elle resta aventurière, poupée de parade, girouette, jusqu’au bout, de temps en temps exilée, vingt fois veuve, mais toujours avant les noces, promenant par toute la France les ennuis et les imaginations de son célibat involontaire. Enfin Lauzun parut; pour l’épouser, et secrètement, il lui en coûta la moitié de ses biens; le roi puisait la dot de son bâtard dans la mésalliance de sa cousine. Ce fut un ménage exemplaire: elle le griffa; il la battit.—Nous rions de ces prétentions et de ces picoteries, de ces mésaventures et de ces querelles d’aristocratie; notre tour viendra, comptons-y; notre démocratie aussi apprête à rire: notre habit noir est, comme leur habit brodé, chamarré de ridicules; nous avons l’envie, la tristesse, le manque de mesure et de politesse, les héros de George Sand, de Victor Hugo et de Balzac. Au fait, qu’importe ?