WeRead Powered by ReaderPub
Voyage aux Pyrénées cover

Voyage aux Pyrénées

Chapter 52: III.
Open in WeRead

Explore more books like this:

About This Book

A travel narrative tracing journeys through the Pyrenees and neighboring regions, offering vivid sensory descriptions of rivers, coasts, mountains, villages, and towns. The narrator combines close observation of light, weather, and landscape with portraits of local customs, architecture, and everyday scenes, and adds historical and cultural reflections. Episodic chapters alternate detailed topographical and natural description with personal commentary and aesthetic judgment, producing a reflective, observational account that balances practical travel notes with meditations on nature, society, and artistic perception.

Gavarnie est un village fort ordinaire, ayant vue sur l’amphithéâtre qu’on vient visiter. Lorsqu’on

Cirque de Gavarnie. (Page 222.)

l’a quitté, il faut encore faire une lieue dans une triste plaine, à demi engravée par les débordements d’hiver; les eaux du Gave sont fangeuses et ternes; un vent froid souffle du cirque; les glaciers, parsemés de boue et de pierres sont collés au versant comme des plaques de plâtre sali. Les montagnes sont pelées et ravinées par les cascades; des cônes noirâtres de sapins épars y montent comme des soldats en déroute; un maigre et terne gazon habille misérablement leurs têtes tronquées. Les chevaux passent le Gave à gué, en trébuchant, glacés par l’eau qui sort des neiges. Dans cette solitude dévastée, on rencontre tout d’un coup le plus riant parterre. Un peuple de beaux iris se presse dans le lit d’un torrent desséché; le soleil traverse de ses rayons d’or leurs pétales veloutés d’un bleu tendre; la moisson de panaches serpente avec les sinuosités de la berge, et l’œil suit sur toute la plaine les plis du ruisseau de fleurs.

Nous gravissons un dernier tertre, semé d’iris et de roches. Là est une cabane où l’on déjeune et où on laisse les chevaux. On s’arme d’un grand bâton, et l’on descend sur les glaciers du cirque.

Les glaciers sont fort laids, très-sales, très-inégaux, très-glissants; on court à chaque pas risque de tomber, et, si l’on tombe, c’est sur des pierres aiguës ou dans des trous profonds. Ils ressemblent beaucoup à des plâtras entassés, et ceux qui les ont admirés ont de l’admiration à revendre. L’eau les a percés, de sorte qu’on marche sur des ponts de neige. Ces ponts ont l’air de soupiraux de cuisine; l’eau s’y engouffre dans une arcade très-basse, et, quand on y regarde, on voit distinctement un trou noir. Un Anglais qui voulut jouir de cette vue, se laissa choir, et sortit demi-mort « avec la rapidité d’une truite. » Nous avons laissé ces tentatives aux Anglais et aux poissons.

VI.

Après les glaciers nous trouvons une esplanade en pente; nous grimpons pendant dix minutes en nous meurtrissant les pieds sur des quartiers de roches tranchantes. Depuis la cabane nous n’avions pas levé les yeux, afin de nous réserver la sensation tout entière. Ici enfin nous regardons.

Une muraille de granit couronnée de neige se creuse devant nous en cirque gigantesque. Ce cirque a douze cents pieds de haut, près d’une lieue de tour, trois étages de murs perpendiculaires, et sur chaque étage des milliers de gradins. La vallée finit là; le mur est d’un seul bloc, inexpugnable. Les autres sommets crouleraient, que ses assises massives ne remueraient pas. L’esprit est accablé par l’idée d’une stabilité inébranlable et d’une éternité assurée. Là est la borne de deux contrées et de deux races; c’est elle que Roland voulut rompre, lorsque d’un coup d’épée il ouvrit une brèche à la cime. Mais l’immense blessure disparaît dans l’énormité du mur invaincu. Trois nappes de neige s’étalent sur les trois étages d’assises. Le soleil tombe de toute sa force sur cette robe virginale, sans pouvoir la faire resplendir. Elle garde sa blancheur mate. Tout ce grandiose est austère; l’air est glacé sous les rayons du midi; de grandes ombres humides rampent au pied des murailles. C’est l’hiver éternel et la nudité du désert. Les seuls habitants sont les cascades assemblées pour former le Gave. Les filets d’eau arrivent par milliers de la plus haute assise, bondissent de gradin en gradin, croisent leurs raies d’écume, serpentent, s’unissent et tombent par douze ruisseaux qui glissent de la dernière assise en traînées floconneuses pour se perdre dans les glaciers du sol. La treizième cascade sur la gauche a douze cent soixante-six pieds de haut. Elle tombe lentement, comme un nuage qui descend, ou comme un voile de mousseline qu’on déploie; l’air adoucit sa chute; l’œil suit avec complaisance la gracieuse ondulation du beau voile aérien. Elle glisse le long du rocher, et semble plutôt flotter que couler. Le soleil luit à travers son panache, de l’éclat le plus doux et le plus aimable. Elle arrive en bas comme un bouquet de plumes fines et ondoyantes, et rejaillit en poussière d’argent; la fraîche et transparente vapeur se balance autour de la pierre trempée, et sa traînée qui rebondit monte légèrement le long des assises. L’air est immobile; nul bruit, nul être vivant dans cette solitude. On n’entend que le murmure monotone des cascades, semblable au bruissement des feuilles que le vent froisse dans une forêt.

Au retour, nous nous sommes assis à la porte de la cabane. La pauvre maison est trapue, lourdement appuyée sur de gros murs; les solives noueuses du plafond ont encore leur écorce. Il faut bien qu’elle puisse résister seule aux neiges d’hiver. On rencontre partout l’empreinte des terribles mois qu’elle a traversés. Deux sapins morts sont debout à la porte. Le jardin, de trois pieds carrés, est défendu par d’énormes murs d’ardoises entassées. L’écurie basse et noire ne laisse point de prise ni d’entrée au vent. Un poulain maigre cherchait un peu d’herbe entre les pierres. Un petit taureau, l’air refrogné, nous regardait d’un œil oblique; les bêtes, les arbres et le site, avaient un aspect menaçant ou triste. Mais dans les fentes d’une roche poussaient des boutons d’or admirables, lustrés, splendides, et qui semblaient peints par un rayon du soleil.

Nous rencontrâmes au village nos compagnons de route qui s’étaient assis. Les bons touristes fatigués, s’arrêtent ordinairement à l’auberge, dînent substantiellement, se font apporter une chaise sur la porte, et digèrent en regardant le cirque, qui de là paraît haut comme une maison. Sur quoi ils s’en retournent, louant ce spectacle grandiose, et très-contents d’être venus aux Pyrénées.

LE BERGONZ—LE PIC DU MIDI

I.

Il faut être utile à ses semblables; je suis monté sur le Bergonz, pour avoir au moins une ascension à raconter.

Un sentier pierreux, en zigzag, écorche la montagne verte de sa traînée blanchâtre. La vue change à chaque détour. Au-dessus et au-dessous de nous, des prairies, des faneuses, de petites maisons collées au versant comme des nids d’hirondelles. Plus bas, une fondrière immense de roc noir, où de tous côtés accourent des ruisseaux d’argent. A mesure que nous nous élevons, les vallées se rétrécissent et s’effacent, les montagnes grises s’élargissent et s’étalent dans leur énormité. Tout d’un coup, sous le soleil ardent, la perspective se brouille; nous sentons l’attouchement froid et humide de je ne sais quel être invisible. Un instant après, l’air s’éclaircit, et nous apercevons derrière nous le dos blanc, arrondi, d’un beau nuage qui s’éloigne, et dont l’ombre glisse légèrement sur la pente. Bientôt l’herbe utile disparaît; des mousses roussies, des milliers de rhododendrons, revêtent les escarpements stériles; la route se dégrade sous l’effort des sources perdues; elle s’encombre de pierres roulées. Elle tourne tous les dix pas pour vaincre la roideur des pentes. On atteint enfin une crête nue, où l’on descend de cheval; là commence l’arête de la montagne. On marche pendant dix minutes sur un tapis de bruyères serrées, et l’on est sur la plus haute cime.

Quelle vue ! Tout ce qui est humain disparaît; villages, enclos, cultures, on dirait des ouvrages de fourmis. J’ai deux vallées sous les yeux, qui semblent deux petites bandes de terre perdues dans un entonnoir bleu. Les seuls êtres ici sont les montagnes. Nos routes et nos travaux y ont égratigné un point imperceptible; nous sommes des mites, qui gîtons, entre deux réveils, sous un des poils d’un éléphant. Notre civilisation est un joli jouet en miniature, dont la nature un instant s’amuse, et que tout à l’heure elle va briser. On n’aperçoit qu’un peuple de montagnes assises sous la coupole embrasée du ciel. Elles sont rangées en amphithéâtre, comme un conseil d’êtres immobiles et éternels. Toutes les réflexions tombent sous la sensation de l’immense: croupes monstrueuses qui s’étalent, gigantesques échines osseuses, flancs labourés qui descendent à pic jusqu’en des fonds qu’on ne voit pas. On est là comme dans une barque au milieu de la mer. Les chaînes se heurtent comme des vagues. Les arêtes sont tranchantes et dentelées comme les crêtes des flots soulevés; ils arrivent de tous côtés, ils se croisent, ils s’entassent, hérissés, innombrables, et la houle de granit monte haut dans le ciel aux quatre coins de l’horizon. Au nord, les vallées de Luz et d’Argelès s’ouvrent dans la plaine par une percée bleuâtre, brillantes d’un éclat terne, et semblables à deux aiguières d’étain bruni. A l’ouest, la chaîne de Baréges s’allonge en scie jusqu’au pic du midi, énorme hache ébréchée, tachée de plaques de neige; à l’est, des files de sapins penchés montent à l’assaut des cimes. Au midi, une armée de pics crénelés, d’arêtes tranchées au vif, de tours carrées, d’aiguilles, d’escarpements perpendiculaires, se dresse sous un manteau de neige; les glaciers étincellent entre les rocs sombres; les noires saillies se détachent avec un relief extraordinaire sur l’azur profond. Ces formes rudes blessent l’œil, on sent avec accablement la rigidité des masses de granit qui ont crevé la croûte de la planète, et l’invincible âpreté du roc soulevé au-dessus des nuages. Ce chaos de lignes violemment brisées annonce l’effort des puissances dont nous n’avons plus l’idée. Depuis, la nature s’est adoucie; elle arrondit et amollit les formes qu’elle façonne; elle brode dans les vallées sa robe végétale, et découpe, en artiste industrieux, les feuillages délicats de ses plantes. Ici, dans sa barbarie primitive, elle n’a su que fendre des blocs et entasser les masses brutes de ses constructions cyclopéennes. Mais son monument est sublime, digne du ciel qu’il a pour voûte et du soleil qu’il a pour flambeau.

II.

La géologie est une noble science. Sur cette cime, les théories s’animent; les raisonnements des livres ressuscitent l’histoire des montagnes, et le passé paraît encore plus grandiose que le présent. Ce pays était une mer d’abord déserte et bouillante, puis lentement refroidie, enfin peuplée d’êtres vivants et exhaussée par leurs débris. Ainsi se formèrent les calcaires anciens, les schistes de transition et plusieurs des terrains secondaires. Que de milliers de siècles accumulés en une seule phrase ! Le temps est une solitude où nous posons çà et là des bornes; elles révèlent son immensité, mais ne la mesurent pas.

Cette croûte se fendit, et une longue vague de granit fondu s’éleva, formant la haute chaîne du Gave, des Nestes, de la Garonne, la Maladetta, Néouvielle. On voit d’ici Néouvielle au nord-est. Ce que ce mur de feu fit en se dressant dans cette mer bouleversée, l’imagination de l’homme ne le concevra jamais. La masse liquide de granit s’empâta dans les roches; les couches les plus basses se changèrent en ardoise sous la tempête embrasée; les terrains plats se redressèrent et se renversèrent. La coulée souterraine monta d’un effort si brusque, qu’ils se collèrent à ses flancs en étages presque perpendiculaires. « Elle se figea dans la tourmente, et son agitation se peint encore dans ses ondes pétrifiées. »

Combien de temps s’écoula entre cette révolution et la suivante ? Les monuments manquent; les siècles n’ont pas laissé de traces. C’est une page arrachée dans l’histoire de la terre. Notre ignorance nous accable comme notre science. Nous voyons un infini, et nous en devinons un autre que nous ne voyons pas.

Enfin l’Océan se déplaça, peut-être par le soulèvement de l’Amérique; du sud-ouest une mer vint s’abattre sur la chaîne. Le choc tomba sur la barrière noire crénelée qu’on aperçoit vers Gavarnie. Ce fut une destruction épouvantable d’animaux marins. Leurs cadavres ont formé les bancs coquilliers qu’on traverse en montant à la Brèche; plusieurs couches de la Brèche, du Taillon et du mont Perdu, sont des champs de mort encore fétides. La mer roulante, arrachant son lit, le charria contre la muraille de rochers, l’amoncela contre les flancs, l’entassa sur les cimes, mit une montagne sur la montagne, couvrit l’immense écueil, et oscilla en courants furieux dans son bassin dévasté. Il me semblait voir à l’horizon la nappe limoneuse arriver plus haute que les cimes, dresser ses flots sur le ciel, tourbillonner dans les vallées, et par-dessus les montagnes noyées mugir comme une tempête.

Cette mer apportait la moitié des Pyrénées; ses eaux violentes appliquèrent contre le versant primitif des étages calcaires inclinés et tourmentés; ses eaux apaisées déposèrent sur eux les hautes couches horizontales. Là-bas, au sud-ouest, le Vignemale en est couvert. Des générations d’êtres marins naissaient et mouraient pour élever les sommets, populations silencieuses et inertes qui pullulaient dans le limon tiède et regardaient à travers leurs vagues vertes les rayons du soleil bleui. Ils ont péri avec leur sépulcre. Les orages ont déchiré les bancs où ils s’enfouissaient, et ces lambeaux de leurs débris disent à peine combien ce monde enseveli a vu passer de myriades de siècles.

Un jour enfin on vit grandir les grands monts qui forment l’horizon du sud, Troumousse, le Vignemale, le mont Perdu et tous les sommets qui entourent Gèdres. Le sol avait crevé une seconde fois. Une ondée de nouveau granit s’élevait, chargée du granit ancien et de la prodigieuse masse des calcaires; les alluvions montèrent à plus de dix mille pieds; les anciennes cimes de granit pur étaient dépassées; les bancs de coquilles furent soulevés dans des nuages, et les cimes exhaussées se trouvèrent pour toujours au-dessus des mers.

Deux mers ont séjourné sur ces sommets; deux coulées de roche embrasée ont dressé ces chaînes. Quelle sera la révolution prochaine ? Combien de temps l’homme durera-t-il encore ? Un retrait de la croûte qui le porte fera jaillir une vague de lave ou déplacera le niveau des mers. Nous vivons entre deux accidents du sol; notre histoire tient au large dans une ligne de l’histoire de la terre; notre vie dépend d’une variation de la chaleur; notre durée est d’une minute, et notre force un néant. Nous ressemblons à ces petits myosotis bleus qu’on cueille en descendant sur la côte; leur forme est délicate et leur structure admirable; la nature les prodigue et les brise; elle met toute son industrie à les former, et toute son insouciance à les détruire. Il y a plus d’art en eux que dans toute la montagne. Sont-ils fondés à prétendre que la montagne est faite pour eux ?

III.

Paul est monté sur le pic du Midi de Bigorre; voici son journal de voyage:

« Départ à quatre heures du matin dans la vapeur. Les pâturages de Tau à travers la vapeur; on voit la vapeur. Le lac d’Oncet à travers la vapeur; même vue.

« Hourque des cinq Ours. Plusieurs taches blanchâtres ou grisâtres, dans un fond blanchâtre ou grisâtre. Contempler, pour s’en faire une idée, cinq ou six pains à cacheter, d’un blanc sale, collés derrière une feuille de papier brouillard.

« Commencement de l’escarpement; montée au pas, à la queue l’un de l’autre; cela me rappelle le manége Leblanc, et les cinquante chevaux qui avancent gracieusement dans la sciure de bois, chacun ayant le nez contre la queue du précédent, et la queue contre le nez du suivant, le jeudi, jour de sortie et d’équitation pour les colléges. Je me berce voluptueusement dans ce souvenir poétique.

« Première heure: vue du dos de mon guide et de la croupe de son cheval. Le guide a une veste de velours bouteille avec deux raccommodages à gauche et un à droite; le cheval est d’un brun sale et porte les marques de la cravache. Quelques gros cailloux sur le sentier. Le brouillard. Je pense à la philosophie allemande.

« Deuxième heure: La vue s’élargit; j’aperçois l’œil gauche du cheval du guide. Cet œil est borgne; il ne perd rien.

« Troisième heure: La vue s’élargit encore. Vue de deux croupes de cheval et deux vestes de touristes, qui sont à quinze pieds au-dessous de nous. Vestes grises, ceintures rouges, bérets. Ils jurent et je jure. Cela nous console un peu.

« Quatrième heure: Joie et transports; le guide me promet, pour la cime, la vue d’une mer de nuages.

« Arrivée: Vue de la mer de nuages. Par malheur nous sommes dans un des nuages. Aspect d’un bain de vapeur quand on est dans le bain.

« Bénéfices: Rhume de cerveau, rhumatisme aux pieds, lumbago, congélation, bonheur d’un homme qui aurait fait huit heures antichambre, dans une antichambre sans feu.

—Et cela arrive souvent !

—Deux fois sur trois. Les guides jurent que non. »

PLANTES ET BÊTES

I.

Les hêtres s’avancent haut sur les versants, jusqu’à plus de trois mille pieds. Leurs gros piliers s’enfoncent dans les creux où il s’est amassé de la terre. Leurs racines entrent dans les fentes du roc, le soulèvent, et viennent ramper à la surface comme une famille de serpents. Leur peau, blanche et tendre dans les plaines, se change en écorce grisâtre et solide; leurs feuilles tenaces reluisent d’un vert vigoureux, sous le soleil qui ne peut les traverser. Ils vivent isolés, parce qu’ils ont besoin d’espace, et s’échelonnent de distance en distance comme des lignes de tours. De loin, entre les bruyères ternes, leur môle se lève éclatant de lumière, et bruit de ses cent mille feuilles, comme par autant de clochettes de corne.

II.

Mais les vrais habitants des montagnes sont les pins, arbres géométriques, parents des blocs ferrugineux qu’ont taillés les éruptions primitives. La végétation des plaines se déploie en formes ondoyantes, avec tous les gracieux caprices de la liberté et de la richesse, les pins au contraire semblent à peine vivants; leur tige se dresse en ligne perpendiculaire le long des roches; leurs branches horizontales partent du tronc à angles droits, égales comme les rayons d’un cercle, et l’arbre tout entier est un cône terminé par une aiguille nue. Les petites lames ternes qui servent de feuilles ont une teinte morne, sans transparence ni éclat; elles semblent ennemies de la lumière, elles ne la renvoient pas, elles ne la laissent pas passer, elles l’éteignent: à peine si le soleil de midi les frange d’un reflet bleuâtre. A dix pas, sous cette auréole, la pyramide noire tranche sur l’horizon comme une masse opaque. Ils se serrent en files sous leurs manteaux funèbres. Leurs forêts sont silencieuses comme des solitudes; le souffle du vent n’y fait point de bruit; il glisse sur la barbe roide des feuilles sans les remuer ni les froisser. On n’entend d’autre bruit que le chuchotement des cimes et le grésillement des petites lamelles jaunâtres qui tombent en pluie dès qu’on touche une branche. Le gazon est mort, le sol nu; on marche dans l’ombre sous une verdure inanimée, entre des tiges pâles qui montent comme des cierges. Une senteur âpre emplit l’air, semblable au parfum des aromates. C’est l’impression que fait une cathédrale déserte, lorsque, après une cérémonie, l’odeur de l’encens flotte encore sous les arcades, et que le jour tombant dessine au loin dans l’obscurité la forêt des piliers.

Ils vivent en famille et chassent de leur domaine les autres arbres. Souvent, dans une gorge dévastée, on les voit comme une draperie de deuil descendre entre des glaciers blancs. Ils aiment le froid, et l’hiver restent vêtus de neige. Le printemps ne les renouvelle pas; on voit seulement quelques lignes vertes courir sous le feuillage; elles s’assombrissent bientôt comme le reste. Mais lorsque l’arbre sort d’un morceau de terre profond, et qu’il monte à cent pieds, lisse et droit comme le mât d’un navire, l’esprit suit d’un élan jusqu’à la cime l’essor de sa forme inflexible, et la colonne végétale semble aussi grandiose que le mont qui la nourrit.

III.

Plus haut, sur les escarpements stériles, le buis jaunâtre tord ses pieds noueux sous des pierres. C’est un être triste et tenace, rabougri et resserré sur lui-même; écrasé entre les roches, il n’ose s’élancer ni s’épandre. Ses petites feuilles épaisses se suivent en rangées monotones, lourdement ovales et d’une régularité compassée. Ses tiges, courtes, grisâtres, sont âpres au toucher; le fruit rond enferme des capsules noires, dures comme l’ébène, qu’il faut déchirer pour avoir la graine. Tout dans la plante est calculé en vue de l’utile: elle ne songe qu’à durer et à résister; elle n’a ni ornements, ni élégance, ni richesse; elle ne dépense sa sève qu’en tissus solides, en couleurs ternes, en fibres durables. C’est une ménagère économe et vivace, seule capable de végéter dans les fondrières qu’elle remplit.

Si l’on continue à monter, les arbres commencent à manquer. Le sapin broussaille rampe dans un tapis de gazon. Les rhododendrons poussent en touffes et couronnent la montagne de bouquets roses. Les bruyères serrent leurs grappes blanches, petites fleurs ouvertes, en forme de vase, d’où sort une couronne d’étamines grenat. Dans les creux abrités, les campanules bleues balancent leurs jolies clochettes; le moindre vent les couche; elles vivent pourtant et sourient, tremblantes et gracieuses. Mais, entre toutes ces fleurs nourries de lumière et d’air pur, la plus précieuse est la rose sans épines. Jamais pétales n’ont formé une corolle plus frêle et plus mignonne; jamais vermillon si vif n’a coloré un tissu plus délicat.

IV.

Au sommet croissent les mousses. Battues par le vent, desséchées par le soleil, elles perdent la teinte verte et fraîche qu’elles ont dans les vallées, au bord des sources. Elles se roussissent de tons fauves, et leurs filaments lisses ont le reflet des poils du loup. D’autres, jaunies et pâles, couvrent de leurs couleurs maladives les crevasses qui saignent. Il y en a de grises, presque blanches, qui poussent comme des restes de cheveux sur les rochers chauves. De loin, sur le dos de la montagne, toutes ces teintes se fondent, et ce pelage nuancé jette un éclat sauvage. Les derniers végétaux sont des croûtes rougeâtres, collées aux parois des roches, qui semblent faire partie de la pierre, et qu’on prendrait non pour une plante, mais pour une lèpre. Le froid, la sécheresse et la hauteur, ont par degrés transformé ou tué la végétation.

V.

Le climat façonne et produit les bêtes aussi bien que les plantes.

L’ours est une bête grave, toute montagnarde, curieuse à voir dans sa houppelande grisâtre ou jaunâtre de poils feutrés. Il semble formé pour son domicile et son domicile pour lui. Sa grosse fourrure est un excellent manteau contre la neige. Les montagnards la jugent si bonne, qu’ils la lui empruntent le plus souvent qu’ils peuvent, et il la juge si bonne, qu’il la défend contre eux le mieux qu’il peut. Il aime à vivre seul, et les gorges des hauteurs sont aussi désertes qu’il le souhaite. Les arbres creux lui fournissent une maison toute prête; comme ce sont pour la plupart des hêtres et des chênes, il y trouve à la fois le vivre et le couvert. Du reste, brave, prudent, robuste, c’est un animal estimable; ses seuls défauts sont de manger ses petits, quand il les rencontre, et de mal danser.

Pour le chasser, on s’embusque et on le tire au passage. Dernièrement, dans une battue, on dépista une femelle superbe. Quand les premiers chasseurs, gens novices, virent briller ces petits yeux féroces, et qu’ils aperçurent la masse noire qui descendait à grandes enjambées, froissant les taillis, ils oublièrent tout d’un coup qu’ils avaient des fusils et se tinrent cois derrière leur chêne. Cent pas plus loin un brave fit feu. L’ours qui n’était pas touché, arrive au galop. L’homme de lâcher son fusil et de glisser dans une fondrière. Arrivé au fond, il se tâtait les membres et se trouvait sauf par miracle, lorsqu’il vit l’animal arrêté au-dessus de sa tête, occupé à examiner la pente, et appuyant le pied sur les pierres pour voir si elles étaient solides. Il flairait çà et là, et regardait l’homme avec l’intention manifeste de lui rendre visite. La fondrière était un puits; s’il arrivait au fond, il fallait se résigner au tête-à-tête. Pendant que l’homme faisait cette réflexion et songeait aux dents de la bête, l’ours se mit à descendre avec infiniment de précaution et d’adresse, ménageant sa précieuse personne, s’accrochant aux racines, lentement, mais sans jamais trébucher. Il approchait, quand les chasseurs arrivèrent et le tuèrent à coups de balles.

L’isard habite plus haut que l’ours, sur les cimes nues, dans les régions des glaciers. Il a besoin d’espace pour bondir et s’ébattre. Il est trop vif et trop gai pour se tenir comme le lourd misanthrope enfermé dans les gorges et les forêts. Nul animal n’est plus agile: il saute de roche en roche, franchit des précipices, et se tient sur des pointes où il y a place juste pour ses quatre pieds. On entend parfois sur les hauteurs un bêlement sourd: c’est une bande d’isards qui broutent l’herbe entre les neiges; leur robe fauve et leurs petites cornes se détachent dans le bleu du ciel; l’un d’eux donne l’alerte, et tous disparaissent en un moment.

VI.

Souvent pendant une demi-heure on entend derrière la montagne un tintement de clochettes; ce sont des troupeaux de chèvres qui changent de pâturage. Il y en a quelquefois plus de mille. Au passage des ponts, on se trouve arrêté, jusqu’à ce que toute la caravane ait défilé. Elles ont de longs poils pendants qui leur font une fourrure; avec leur manteau noir et leur grande barbe, on dirait qu’elles sont habillées pour une mascarade. Leurs yeux jaunes regardent vaguement, avec une expression de curiosité et de douceur. Elles semblent étonnées de marcher ainsi en ordre sur un terrain uni. A voir cette jambe sèche et ces pieds de corne, on sent qu’elles sont faites pour errer au hasard et pour sauter sur les roches. De temps en temps les moins disciplinées s’arrêtent, posent leurs pattes de devant contre la montagne, et broutent une ronce ou la fleur d’une lavande. Les autres arrivent et les poussent; elles repartent la bouche pleine d’herbes, et mangent en marchant. Toutes leurs physionomies sont intelligentes, résignées et tristes, avec des éclairs de caprice et d’originalité. On voit la forêt de cornes s’agiter au-dessus de la masse noire, et les fourrures lisses luire au soleil. Des chiens énormes, à poil laineux, tachés de blanc, marchent gravement sur les côtés, grondant lorsqu’on approche. Le pâtre vient derrière, dans sa cape brune, avec le regard immobile, brillant, vide de pensées, qu’ont ses bêtes; et toute la bande disparaît dans un nuage de poussière d’où sort un bruit de bêlements grêles.

VII.

Pourquoi ne parlerais-je pas de l’animal le plus heureux de la création ! Un grand peintre, Karl Dujardins l’a pris en affection; il l’a dessiné dans toutes les poses, il a montré toutes ses jouissances et tous ses goûts. La prose a bien les droits de la peinture, et je promets aux voyageurs qu’ils prendront plaisir à regarder les cochons. Voilà le mot lâché. Maintenant songez qu’aux Pyrénées ils ne sont pas couverts de fange infecte, comme dans nos fermes; ils sont roses et noirs, bien lavés, et vivent sur les grèves sèches, auprès des eaux courantes. Ils font des trous dans le sable échauffé, et y dorment par bandes de cinq ou six, alignés et serrés dans un ordre admirable. Quand on approche, toute la masse grouille; les queues en tire-bouchon frétillent fantastiquement; deux yeux narquois et philosophiques s’ouvrent sous les oreilles pendantes; les nez goguenards s’allongent en flairant; toute la compagnie grognonne; après quoi on s’accoutume à l’intrus, on se tait, on se recouche, les yeux se ferment d’une façon béate, les queues rentrent en place, et les bienheureux coquins se remettent à digérer et à jouir du soleil. Tous ces museaux expressifs semblent dire fi aux préjugés et appeler la jouissance; ils ont quelque chose d’insouciant et de moqueur; le visage entier se dirige du côté du groin, et toute la tête aboutit à la bouche. Leur nez allongé semble aspirer et recueillir dans l’air toutes les sensations agréables. Ils s’étalent si complaisamment à terre, ils remuent les oreilles avec de petits mouvements si voluptueux, ils font des éjaculations de plaisir si pénétrantes, qu’on en prend de l’humeur. O vrais épicuriens, si parfois en sommeillant vous daignez réfléchir, vous devez penser, comme l’oie de Montaigne, que le monde a été fait pour vous, que l’homme est votre serviteur, et que vous êtes les privilégiés de la nature ! Il n’y a dans toute leur vie qu’un moment fâcheux, celui où on les saigne. Encore il passe vite et ils ne les prévoient pas.

VIII.

Des milliers de lézards nichent dans les fentes d’ardoises et dans les murs de cailloux roulés. A l’approche des passants, ils filent comme un trait et traversent la route. Si l’on reste un instant immobile, on y voit de petites têtes inquiètes et malignes sortir entre deux pierres; le reste du corps se montre, la queue frétille, et, d’un mouvement brusque, ils grimpent en zigzag sur les étages de galets. Ils ont là du soleil à plaisir, jusqu’à cuire tout vifs; à midi, la roche brûle la main. Ce puissant soleil échauffe leur sang froid et donne à leurs membres le ressort et l’action. Ils sont capricieux, passionnés, violents, et se battent comme des hommes. Quelquefois on en voit rouler deux le long d’un rocher, l’un sur l’autre, dans la poussière, se relever ternes et sales, et se sauver prestement, comme des écoliers poltrons et mutins surpris en faute. Plusieurs perdent la queue dans ces aventures, ce qui fait qu’ils ont l’air de porter un habit trop court; ils se cachent, honteux d’être si mal vêtus. Les autres, dans leur justaucorps gris, ont des mouvements menus et gracieux, un air à la fois coquet et timide qui ôte toute envie de leur faire mal. Lorsqu’ils dorment sur un feuillet de roche, on aperçoit leur gorge blanchâtre et leur petite bouche spirituelle; mais ils ne dorment guère, ils sont toujours aux aguets, ils détalent au moindre bruit, et, quand rien ne les trouble, ils trottent, s’ébattent, montent, descendent, font cent tours par plaisir. Ils aiment la compagnie, et vivent l’un près de l’autre ou l’un chez l’autre. Aucun animal n’est plus gentil et n’a des mœurs plus innocentes; avec les jolis sédums blancs et jaunes, il égaye les longs murs de pierre, et tous deux vivent de sécheresse, comme les autres d’humidité.

Le sol, la lumière, la végétation, les animaux, l’homme, sont autant de livres où la nature écrit en caractères différents la même pensée. Si les cochons ont le poil net et rose, c’est que le granit bouillant et la mer poissonneuse ont pendant des millions d’années accumulé et soulevé dix mille pieds de roche.

IV

BAGNÈRES ET LUCHON

 

 

DE LUZ A BAGNÈRES-DE-BIGORRE

I.

Il faut subir ici de longues montées étouffantes; les chevaux vont au pas ou soufflent; les voyageurs dorment ou suent; le conducteur grommelle ou boit; la poussière tourbillonne, et, si vous sortez, votre gosier sèche ou les yeux vous cuisent. Il n’y a qu’un moyen de passer cette mauvaise heure; c’est de se conter quelque vieille histoire du pays, par exemple celle que voici:

 

Bos de Bénac fut un bon chevalier, grand ami du roi saint Louis; il alla en croisade dans la terre d’Égypte, et tua beaucoup de Sarrasins pour le salut de son âme. Mais à la fin les Français furent défaits dans une grande bataille, et Bos de Bénac laissé pour mort. On l’emmena prisonnier le long du fleuve, du côté du soleil, dans un pays où la peau des hommes était toute brûlée par la chaleur, et il y fut dix ans. On le fit pâtre de troupeaux, et on le battait souvent, parce qu’il était Franc et chrétien.

Un jour qu’il s’affligeait et se lamentait dans un lieu désert, il vit paraître auprès de lui un petit homme noir, qui avait deux cornes au front, un pied de chèvre, et l’air plus méchant que les plus méchants Sarrasins. Bos était si accoutumé à voir des hommes noirs, qu’il ne fit pas le signe de croix. C’était le diable qui lui dit en ricanant: « Bos, à quoi t’a servi de combattre pour ton Dieu ? Il te laisse valet de mes valets de Nubie; les chiens de ton château sont mieux traités que toi. On te croit mort et demain ta femme se marie. Va donc traire tes brebis, bon chevalier. »

Bos poussa un grand cri et pleura, car il aimait sa femme; le diable feignit d’avoir compassion de lui, et lui dit: « Je ne suis pas si méchant que le disent tes prêtres. Tu t’es bien battu; j’aime les gens braves; je ferai pour toi plus que le crucifié, ton ami. Cette nuit tu seras dans ton beau pays de Bigorre. Donne-moi en échange un plat de noix de ta table. Eh bien, te voilà embarrassé comme un théologien. Crois-tu que les noix aient des âmes ? Allons, décide-toi. »

Bos oublia que c’est péché mortel de donner quelque chose au diable, et lui tendit la main. Aussitôt il fut emporté comme dans un tourbillon; il aperçut au-dessous de lui un grand fleuve jaune, le Nil, qui s’allongeait, ainsi qu’un serpent, entre deux traînées de sable; un instant après, une ville étendue sur la grève comme une cuirasse; puis des flots innombrables alignés d’un bout de l’horizon à l’autre, et sur eux, des vaisseaux noirs pareils à des hirondelles; plus loin, une île à trois côtés, avec une montagne creuse pleine de feu et un panache de fumée fauve; puis encore la mer. La nuit tombait, quand une rangée de montagnes se leva dans les bandes rouges du couchant. Bos reconnut les cimes dentelées des Pyrénées et fut rempli de joie.

Le diable lui dit: « Bos, viens d’abord chez mes serviteurs de la montagne. En bonne conscience, puisque tu rentres au pays, tu leur dois une visite. Ils sont plus beaux que tes anges, et t’aimeront, puisque tu es mon ami. »

Le bon chevalier eut horreur de penser qu’il était l’ami du diable et le suivit à contre-cœur. La main du diable était comme une serre; il allait plus vite que le vent. Bos traversa d’un élan la vallée de Pierrefitte, et se trouva au pied du Bergonz, devant une porte de pierre qu’il n’avait jamais vue. La porte s’ouvrit d’elle-même avec un bruit plus doux qu’un chant d’oiseau, et ils entrèrent dans une salle haute de mille pieds, toute en cristal, flamboyante comme si le soleil eût été dedans. Bos vit trois petites femmes grandes comme la main, sur des siéges d’agate; elles avaient les yeux clairs comme l’eau verte du Gave; les joues avaient le vermillon de la rose sans épines; leur robe blanche était aussi légère que la vapeur aérienne des cascades; leur écharpe était de couleur de l’arc-en-ciel. Bos crut l’avoir vue autrefois flottante au bord des précipices, lorsque la brume matinale s’évaporait aux premiers rayons. Elles filaient, et leurs rouets tournaient si vite qu’on ne voyait pas la roue. Elles se levèrent toutes ensemble, et chantèrent de leur petite voix argentine: « Bos est revenu; Bos est l’ami de notre maître; Bos, nous te filerons un manteau de soie en échange de ton manteau de croisé. »

Un instant après, il était devant une autre montagne qu’il reconnut à la clarté des étoiles. C’était celle de Campana, qui sonne lorsqu’il arrive malheur au pays. Bos se trouva dedans, sans savoir comment cela s’était fait, et vit qu’elle était creuse jusqu’au sommet. Une cloche énorme d’argent bruni descendait de la plus haute voûte; un troupeau de chèvres noires était attaché au battant. Bos comprit que ces chèvres étaient des diables: leurs queues courtes frétillaient convulsivement; leurs yeux étaient comme des charbons allumés; leur poil tremblait et se recroquevillait comme les rameaux verts sur la braise; leurs cornes étaient pointues et tortues comme des épées de Syrie. Quand elles aperçurent Bos et le démon, elles vinrent sauter autour d’eux avec des bonds si brusques et des yeux si étranges, que le bon chevalier sentit le cœur lui manquer. Ces yeux formaient des figures cabalistiques et dansaient à la façon des feux follets d’un cimetière; puis elles se mirent sur une seule ligne et coururent en avant; le battant d’acier heurta la paroi sonore, une voix immense sortit en roulant de l’argent qui vibrait; Bos crut l’entendre jusqu’au fond de sa cervelle; les palpitations du son coururent par tout son corps; il frémit d’angoisse comme un homme en délire, et entendit distinctement la cloche qui chantait: « Bos est revenu; Bos est l’ami de mon maître; Bos, ce n’est point la cloche de l’église, c’est moi qui sonne ton retour. »

Il se sentit encore une fois enlevé dans l’air; les arbres enracinés dans le roc pliaient devant son compagnon et lui, comme sous l’orage; les ours hurlaient lamentablement; des troupeaux de loups fuyaient en frissonnant sur la neige. De grands nuages roux couraient dans le ciel, déchiquetés et tremblotants comme des ailes de chauves-souris. Les malins esprits des vallées se levaient et tourbillonnaient dans la nuit. Les têtes des rocs semblaient vivantes; il croyait voir l’armée des montagnes s’ébranler et le suivre. Ils traversèrent un mur de nuages et s’arrêtèrent sur le pic d’Anie. Au même instant, l’éclair fendit la masse de vapeurs. Bos vit un fantôme haut comme un grand pin, la face ardente comme une fournaise, enveloppé de nuées rouges. Des auréoles violettes flamboyaient sur sa tête; la foudre rampait à ses pieds en traînées éblouissantes; tout son corps resplendissait d’éclairs blancs. Le tonnerre éclata, la cime voisine croula, les roches renversées fumèrent, et Bos entendit une voix tonnante qui disait: « Bos est revenu; Bos est l’ami de mon maître; Bos, j’illumine la vallée pour ton retour, mieux que les cierges de ton église. »

Le pauvre Bos, trempé d’une sueur froide, fut porté tout d’un coup au pied du château de Bénac, et le diable lui dit: « Bon chevalier, va donc retrouver ta femme ! » Puis il se mit à rire avec le bruit d’un arbre qui craque, et disparut, laissant derrière lui une odeur de soufre.

Le matin paraissait, l’air était froid, la terre mouillée, et Bos grelottait sous ses lambeaux, lorsqu’il vit venir une cavalcade superbe: des dames en robes de brocart couturées d’argent et de perles; des seigneurs en harnois d’acier poli, avec des chaînes d’or; de nobles palefrois sous des housses écarlates, conduits par des pages en justaucorps de velours noir; puis l’escorte des hommes d’armes, dont les cuirasses luisaient au soleil. C’était le sire d’Angles qui venait épouser la dame de Bénac. Ils défilèrent longuement sur la rampe et s’enfoncèrent sous le porche obscur.

Bos courut à la porte, mais on le renvoya en lui disant: « Bonhomme, reviens à midi, tu auras l’aumône avec les autres. »

Bos s’assit sur une roche, tourmenté de colère et de douleur. Il entendait dans le château des fanfares de trompettes et le bruit des réjouissances. Un autre allait lui prendre sa femme et son bien; il serrait les poings et roulait des pensées de meurtre; mais il n’avait pas d’armes: il prit patience, comme il avait tant fait de fois chez les Sarrasins, et attendit.

Tous les pauvres du voisinage s’assemblèrent, et Bos se mit avec eux. Il n’était pas humble comme le bon roi saint Louis, qui lavait les pieds des mendiants; il eut grand honte de marcher parmi ces porte-besaces, contrefaits, goîtreux, aux jambes torses, au dos voûté, mal couverts de méchantes capes rapiécées et trouées et de guenilles en loques; mais il eut bien plus de honte encore, lorsqu’en passant sur le fossé plein d’eau claire il vit sa figure brûlée, ses cheveux hérissés comme le poil d’une bête fauve, ses yeux sauvages, tout son corps maigri et meurtri; puis il pensa qu’il n’avait pour vêtement qu’un sac déchiré et la peau d’une grande chèvre, et qu’il était plus hideux que le plus hideux mendiant. Ceux-ci criaient louange aux mariés, et Bos de fureur grinçait les dents.

Ils suivaient le haut corridor, et Bos vit par la porte l’ancienne salle du festin. Ses armures y pendaient; il reconnut les andouillers des cerfs qu’il avait tués à coups de flèches, les têtes des ours qu’il avait tués à coups d’épieu. La salle était pleine, et la joie du festin montait haut sous les voûtes; le vin du Languedoc coulait largement dans les coupes, les conviés portaient la santé des fiancés. Le sire d’Angles causait bien bas avec la belle dame, qui souriait et tournait vers lui son doux regard. Quand Bos vit ces lèvres roses sourire et ces yeux noirs rayonner sous le capulet d’écarlate, il sentit son cœur mordu par la jalousie, bondit dans la salle et cria d’une voix terrible: « Hors d’ici, traîtres ! je suis le maître d’ici, Bos de Bénac.

—Mendiant et menteur, dit le sire d’Angles. Nous avons vu Bos tomber mort sur le bord du fleuve d’Égypte. Qui es-tu, vieux ladre ? Ta figure est noire comme celle des damnés Sarrasins. Vous êtes tous les amis du diable; c’est le malin esprit qui t’a conduit ici. Chassez-le, et lâchez les chiens sur lui. »

Mais la dame miséricordieuse demanda qu’on fît grâce au malheureux fou. Bos, blessé par sa conscience, croyant que chacun savait son péché, s’enfuit le visage dans ses mains, ayant horreur de lui-même, et ne s’arrêta que dans une fondrière déserte. La nuit vint, et la cloche du mont Campana se mit à tinter. Il entendit bourdonner les rouets des fées du Bergonz. Le géant habillé de feu parut sur le pic d’Anie. Des images étranges se levèrent en son cerveau comme les rêves d’un malade. Le souffle du démon était sur lui. Une légion de visages fantastiques chevauchait dans sa tête au bruissement des ailes infernales, et le ravissant sourire de la belle dame le piquait au cœur comme une pointe de poignard. Le petit homme noir parut près de lui et lui dit: « Comment, Bos, tu n’es pas invité à la noce de ta femme ? Le sire d’Angles l’épouse tout à l’heure. Ami Bos, il n’est pas courtois !

—Maudit de Dieu, que viens-tu faire ici ?

—Tu n’es pas reconnaissant; je t’ai tiré d’Égypte, comme Moïse ses badauds d’Israélites, et je t’ai transporté, non pas en quarante ans, mais en un jour, dans la terre promise. Pauvre sot qui t’amuses à pleurer ! Veux-tu ta femme ? donne-moi ta foi, rien davantage. Au fait, tu as raison; demain, si tu n’est pas gelé, et si tu pries bien humblement le sire d’Angles, il te fera valet de chenil; c’est une belle place. Ce soir, dors sur la neige, bon chevalier. Là-bas, où sont les lumières, le sire d’Angles embrasse ta femme. »

Bos suffoquait et crut qu’il allait mourir. « Seigneur mon Dieu, dit-il en tombant à genoux, délivrez-moi du tentateur ! » Et il fondit en larmes.

Le diable s’enfuit, chassé par cette prière ardente; les mains de Bos jointes sur sa poitrine rencontrèrent son anneau de mariage qu’il portait à son scapulaire. Il tressaillit de joie: « Merci, Seigneur, et faites que j’arrive. »

Il courut comme s’il avait des ailes, franchit d’un saut la porte, et se cacha derrière un pilier de la galerie. Le cortége s’avançait avec des flambeaux. Quand la dame fut près de lui, Bos se leva, lui prit la main et lui montra l’anneau. Elle le reconnut et se jeta dans ses bras. Il se tourna vers l’assistance, et dit: « J’ai souffert comme Jésus-Christ, et j’ai été renié comme lui. Hommes de Bigorre qui m’avez maltraité et renié, je vous prie d’être mes amis comme autrefois. »

Le lendemain, Bos alla verser un plat de noix dans un gouffre noir, où souvent on entendait la voix du diable; ensuite il partit pour se confesser au pape. Au retour, il se fit ermite dans une caverne de la montagne, et sa femme devint nonne dans un couvent de Tarbes. Tous deux firent saintement pénitence, et méritèrent après leur mort de voir Dieu.

II.

Un peu après Lourdes, commence la plaine, et le ciel s’ouvre sur une largeur immense: la coupole d’azur pâlit vers les bords, et son bleu tendre,