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Voyage aux Pyrénées

Chapter 64: II.
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About This Book

A travel narrative tracing journeys through the Pyrenees and neighboring regions, offering vivid sensory descriptions of rivers, coasts, mountains, villages, and towns. The narrator combines close observation of light, weather, and landscape with portraits of local customs, architecture, and everyday scenes, and adds historical and cultural reflections. Episodic chapters alternate detailed topographical and natural description with personal commentary and aesthetic judgment, producing a reflective, observational account that balances practical travel notes with meditations on nature, society, and artistic perception.

Lourdes. (Page 258.)

dégradé par des nuances insensibles, se perd à l’horizon dans une blancheur ravissante. Ces couleurs si pures, si riches, si doucement fondues, sont comme un grand concert où l’on se trouve enveloppé d’harmonie; la lumière arrive de toutes parts; l’air en est pénétré, la voûte bleue scintille depuis le dôme jusqu’à l’horizon. On oublie les autres objets; on s’absorbe dans une sensation unique; on ne peut que jouir de cette sérénité inaltérable, de cette profusion de clarté, de cet épanchement de lumière dorée, ruisselante, qui joue dans un espace sans limites. Ce ciel du Midi ne correspond qu’à un seul état de l’âme, qui est la joie: il n’a qu’une pensée et qu’une beauté, mais il fait concevoir le bonheur plein et durable; il met dans le cœur une source de gaieté toujours prête à jaillir; l’homme en ce pays doit porter légèrement la vie. Nos cieux du Nord ont une expression plus variée et plus profonde; les reflets métalliques de leurs nuages changeants conviennent à des âmes agitées; leur lumière brisée et leurs nuances étranges expriment la joie triste des passions mélancoliques; ils touchent le cœur plus à fond et d’une atteinte plus vive. Mais le bleu et le blanc sont des teintes si belles ! D’ici le Nord semble un exil; on n’eût jamais pensé que deux couleurs pussent faire autant de plaisir. Elles s’évanouissent l’une dans l’autre, comme des sons suaves qui se rapprochent et se confondent. Le blanc lointain adoucit la lumière crue et l’emprisonne dans une poussière d’air épaissi. L’azur du dôme émousse les rayons sous sa teinte obscure, les réfléchit, les brise, et semble semé de paillettes d’or. Ces miroitements du ciel, ces horizons noyés dans une bande vaporeuse, cette transparence de l’air infini, cette profondeur d’un ciel sans nuages, valent le spectacle des montagnes.

III.

Tarbes est une assez grande ville, ayant l’aspect d’un bourg, pavée de petits cailloux, d’apparence médiocre. On débarque dans une place où de gros ormeaux poudreux font de l’ombre. A midi les rues sont désertes; on s’aperçoit qu’on est proche du soleil d’Espagne. Quelques femmes seulement, coiffées d’un foulard rouge, vendaient des pêches au coin d’une borne. Un peu plus loin, des soldats de cavalerie traînaient leurs grandes jambes gauches dans l’ombre étroite de leur muraille. On rencontre un carré de quatre bâtiments, au milieu desquels monte un clocher évasé du bas. C’est l’église; elle n’a qu’une seule nef, très-haute, très-large, très-fraîche, peinte de couleurs sombres, qui fait contraste avec la chaleur étouffante du dehors et l’éclat cru des murs blancs; au-dessus de l’autel, six colonnes de marbre bigarré, surmontées d’un baldaquin, font un assez bel effet. Les tableaux sont comme partout: un Christ beurre frais et rose tendre, une passion en estampes coloriées de six sous. Quelques-uns, placés très-haut, dans des coins obscurs, paraissent meilleurs, parce qu’on n’y démêle rien. Un peu plus loin, on vient de bâtir un palais de justice, propre et neuf comme une robe de juge: les moellons sont bien équarris, et les murs parfaitement ratissés; la façade est embellie de deux statues, la Justice, qui a l’air d’une sotte, et la Force, qui a l’air d’une fille. La Force a des demi-bottes et une peau de bête. Au lieu de belles statues, nous avons de vilains logogriphes. Puisqu’on avait l’amour du symbole, ne pouvait-on habiller la Force en gendarme ? Pour nous dédommager des statues, nous allâmes visiter les chevaux. A cet endroit, la ville bourgeoise devient ville élégante. Les bâtiments du haras sont simples et de bon goût. Des gazons, des rosiers, des escaliers pleins de fleurs, une belle prairie d’herbe haute; dans le lointain des peupliers rangés en rideaux sur l’horizon limpide: l’habitation des chevaux est un lieu de plaisance. Il y en a cinquante dans une longue écurie qui serait au besoin une salle de bal; ce sont de superbes bêtes, le poil luisant, la croupe ferme, l’œil doux, le front calme; ils mangent paisiblement dans leurs stalles, ayant double natte sous leur litière; tout est brossé, essuyé, frotté. Des écuyers en veste rouge vont et viennent incessamment pour les nettoyer et veiller à ce que rien ne leur manque. Les hommes étaient moins heureux dans le paradis terrestre.

IV.

Les pauvres hommes n’ont pas une ville qui ne soit pleine de souvenirs lamentables. Les protestants prirent celle-ci en 1570 et égorgèrent tous les habitants. Un d’eux s’était réfugié dans une tour où l’on ne pouvait monter que par un escalier étroit; on lui envoya un de ses amis, qui l’appela sous prétexte de parlementer; sitôt qu’il eut mis la tête à la fenêtre, on le tua d’une arquebusade. Les paysans qui vinrent donner la sépulture aux morts en enterrèrent deux mille dans les fossés. Cinq ans après, le pays était presque désert.

Prenez patience: les catholiques n’étaient pas plus doux que les protestants; témoin ce siége de Rabastens, à quatre lieues de Tarbes.

« Soudain, dit Montluc, je connus qu’il fallait que d’autres y missent la main que nos gens de pied, et dis à la noblesse: « Gentilshommes, mes amis, suivez hardiment, et sans vous étonner, donnez; car nous ne saurions choisir une mort plus honorable. » Et ainsi nous marchâmes tous d’aussi bonne volonté qu’à ma vie je vis aller à l’assaut, et regardai deux fois en arrière; je vis que tous se touchaient les uns les autres. J’avais fait porter trois ou quatre échelles au bord du fossé, et, comme je me retournais en arrière pour commander que l’on apportât deux échelles, l’arquebusade me fut donnée par le visage, du coin d’une barricade qui touchait à la tour. Tout à coup je fus tout en sang, car je le jetais par la bouche, par le nez, par les yeux. Alors presque tous les soldats, et presque aussi tous les gentilshommes, commencèrent à s’étonner et voulurent reculer. Mais je leur criai, encore que je ne pouvais presque parler à cause du grand sang que je jetais par la bouche et par le nez: « Où voulez-vous aller ? vous voulez vous épouvanter pour moi ? Ne vous bougez, ni n’abandonnez le combat. » Et dis aux gentilshommes: « Je m’en vais me faire panser; que personne ne me suive, et vengez-moi, si vous m’aimez. » Je pris un gentilhomme par la main, et ainsi fust conduit à mon logis, là où trouvai un chirurgien du régiment de M. de Goas, nommé maître Simon, qui me pansa et m’arracha les os des deux joues avec les deux doigts, si grands étaient les trous, et me coupa force chair de visage, qui était toute froissée.

« Voici M. de Madaillan, mon lieutenant, lequel était à mon côté quand j’allai à l’assaut, et M. de Goas à l’autre, qui venait voir si j’étais mort, et me dit: « Monsieur, réjouissez-vous, prenez courage, nous sommes dedans. Voilà les soldats aux mains qui tuent tout; et assurez-vous que nous vengerons votre blessure. » Alors je lui dis: « Je loue Dieu de ce que je vois la victoire à nous avant de mourir. A présent, je ne me soucie point de la mort. Je vous prie de vous en retourner, et montrez-moi toute l’amitié que vous m’avez portée, et gardez qu’il n’en échappe un seul qui ne soit tué. »

« Et à l’instant s’en retourna et tous mes serviteurs même y allèrent. En sorte qu’il ne demeura auprès de moi que deux pages, et l’avocat de Las et le chirurgien. L’on voulut sauver le ministre et le capitaine de là dedans, nommé Ladous, pour les faire pendre devant mon logis. Mais les soldats ne faillirent de les tuer eux-mêmes, et les ôtèrent à ceux qui les tenaient, et les mirent en mille pièces. Les soldats en firent sauter cinquante ou soixante du haut de la grande tour, qui s’étaient retirés là dedans, dans les fossés, lesquels se noyèrent. Il se trouve que l’on en sauva deux qui s’étaient cachés. Il y avait tel prisonnier qui voulait donner quatre mille écus. Mais jamais homme ne voulait entendre à aucune rançon, et la plupart des femmes furent tuées. »

Comment avec de telles fureurs la race humaine a-t-elle pu durer ? « On a beau la tarir, dit Méphistophélès, la fraîche source de sang vivant reparaît toujours. »

BAGNÈRES-DE-BIGORRE

I.

On repart pour Bagnères à cinq heures du soir, dans la poussière, à la suite de coucous chargés de monde. Cette route est encombrée, comme les chemins de la banlieue autour de Paris le samedi soir. La diligence prend, en passant, autant de paysans qu’elle en rencontre; on les met en tas sous la bâche, parmi les malles, à côté des chiens; ils ont l’air fier et content de cette haute place. Les jambes, les bras, les têtes, s’agencent comme elles peuvent; ils chantent, et la voiture a l’air d’une boîte à musique. C’est dans cet équipage triomphal qu’on arrive à Bagnères, le soleil couché. On dîne à la hâte, on se fait conduire à la promenade des Coustous, et l’on est tout surpris de trouver le boulevard de Gand aux Pyrénées.

Quatre rangées d’arbres poudreux; des bancs réguliers à intervalles égaux; sur les deux côtés, des hôtels de figure moderne, dont l’un est occupé par M. de Rothschild; des files de boutiques illuminées, des cafés chantants autour desquels on s’amasse; des terrasses remplies de spectateurs assis; sur la chaussée, une foule noire qui s’agite sous les lumières; voilà le spectacle qu’on a sous les yeux. Les groupes se font, se défont, se serrent; on suit la foule; on rapprend l’art d’avancer sans marcher sur les pieds qu’on rencontre, de frôler tout le monde sans coudoyer personne, de n’être pas écrasé et de ne pas écraser les autres; bref, tous les talents enseignés par la civilisation et l’asphalte. On retrouve les bruissements des toilettes, le bourdonnement confus des conversations et des pas, l’éclat blessant des lumières artificielles, les figures obséquieuses et ennuyées des marchands, l’étalage savant des boutiques, et toutes les sensations qu’on a voulu quitter. Bagnères-de-Bigorre et Luchon sont aux Pyrénées les capitales de la vie élégante, le rendez-vous des plaisirs du monde et de la mode, Paris à deux cents lieues de Paris.

Le lendemain matin, au soleil, l’aspect de la ville est charmant. De grandes allées de vieux arbres la traversent en tous sens. Des jardinets fleurissent sur les terrasses. L’Adour roule le long des maisons. Deux rues sont des îles qui rejoignent la chaussée par des ponts chargés de lauriers-roses, et mirent leurs fenêtres vertes dans le flot clair. Les ruisseaux d’eau limpide accourent de toutes les places et de toutes les rues; ils se croisent, s’enfoncent sous terre, reparaissent, et la ville est remplie de leurs murmures, de leur fraîcheur et de leur gaieté. Une petite fille, assise sur la dalle ardoisée, trempe ses pieds dans le courant; l’eau froide les rougit, et la pauvrette retrousse avec grand soin sa mauvaise robe, de peur de la mouiller. Une femme agenouillée lave du linge à sa porte; une autre se penche et puise de l’eau pour sa marmite. Les deux rigoles noires et brillantes, enserrent la route blanche comme deux cordons de jais. Dans la cour intérieure ou dans le vestibule de chaque maison, les femmes assemblées cousent et filent, les unes sur les marches de l’escalier, les autres au pied d’une vigne; elles sont dans l’ombre, mais sur la crête du mur les belles feuilles vertes sont traversées par un rayon de soleil.

Sur la place voisine, des hommes rangés sur deux lignes battaient le blé avec de longues perches et amoncelaient des tas de grain doré. Sous son luxe d’emprunt, la ville garde des habitudes rustiques; mais la riche lumière fond les contrastes, et le battage du blé a la splendeur d’un bal. Plus loin sont des bâtiments où le ruisseau travaille les marbres. Des plaques, des blocs, des éclats entassés, des matériaux informes, remplissent la cour sur une longueur de trois cents pas, parmi des bouquets de rosiers, des plates-bandes fleuries, des statues et des kiosques. Dans les ateliers, de lourds engrenages, des baquets d’eau bourbeuse, des scies rouillées, des roues grossières: voilà les ouvriers. Dans les magasins, des colonnes, des chapiteaux d’un poli admirable, de blanches cheminées bordées de feuilles en relief, des vases ciselés, des coupes sculptées, des bijoux d’agate: voilà l’ouvrage. Les carrières des Pyrénées ont donné toutes un échantillon pour lambrisser les murs; c’est une bibliothèque de marbres. Il y en a de blancs comme l’albâtre, de roses comme la chair vivante, de bruns, de cailletés comme le ventre d’une pintade. La Griotte est d’un rouge sang. Le Baudéan noir, veiné de filets blancs, jette un reflet verdâtre. Le Roncé de Bise sillonne de bandes sombres sa robe couleur de biche. Le Sarrancolin grisâtre luit étrangement, tout marqueté d’écailles, rayé de teintes pâles et taché d’une large plaque sanglante. La nature est le plus grand des peintres; les infiltrations et les feux souterrains ont pu seuls inventer cette profusion de nuances et de dessins; il a fallu l’originalité audacieuse du hasard et le lent travail des forces minérales, pour tourner des lignes si capricieuses et assortir des teintes si composées.

Un courant d’eau rapide roule sous les ateliers; un autre glisse devant la maison, dans une belle prairie, sous un rideau de peupliers. Dans le lointain

Bagnères-de-Bigorre. (Page 268.)

blanchâtre, on aperçoit les montagnes. L’endroit est heureux pour être scieur de pierres.

II.

Les Thermes sont un beau bâtiment blanc, vaste et régulier; la longue façade tout unie est de forme très-simple. Cette architecture voisine du style antique est plus belle au Midi qu’au Nord; comme le ciel, elle laisse dans l’âme une impression de sérénité et de grandeur.

Une moitié de rivière baigne la façade et précipite sous le pont d’entrée sa nappe noire hérissée de flots étincelants. On entre dans un grand vestibule, on suit un vaste escalier à double rampe, puis des corridors que terminent de nobles portiques et qui donnent sur des terrasses. Des cabinets de bains lambrissés de marbre, un jardin verdoyant, de beaux points de vue, partout de hautes voûtes, de la fraîcheur, des formes simples, des couleurs douces qui reposent l’œil et font contraste avec la lumière crue, éblouissante, qui tombe au dehors sur la place poudreuse et sur les maisons blanches; tout attire, et c’est plaisir d’être malade ici.

Les Romains, gens aussi civilisés et aussi ennuyés que nous, faisaient comme nous et venaient à Bagnères. Les habitants du pays, bons courtisans, construisirent sur la place publique un temple en l’honneur d’Auguste. Le temple devint une église qu’on dédia à saint Martin, mais qui garda l’inscription païenne. En 1641, on transporta l’inscription sur la fontaine de la porte méridionale, où elle est encore.

En 1823, on découvrit, dans l’emplacement des Thermes, des colonnes, des chapiteaux, quatre piscines revêtues de marbres et ornées de moulures, et un grand nombre de médailles à l’effigie des premiers empereurs romains. Ces débris, retrouvés après dix-huit siècles, laissent une impression profonde, semblable à celle qu’on éprouve en mesurant les grands bancs calcaires, sépulcres antédiluviens des races englouties. Nos villes sont assises sur des ruines de civilisations éteintes, et nos champs sur des restes de créations détruites.

Rome a laissé partout sa trace à Bagnères. Les plus aimables de ces souvenirs de l’antiquité sont les monuments que les malades guéris élevaient en l’honneur des Nymphes, et dont les inscriptions subsistent encore. Couchés dans les baignoires de marbre, ils sentaient les vertus de la bienfaisante déesse pénétrer dans leurs membres; les yeux demi-fermés, assoupis dans le mol embrassement de l’eau tiède, ils entendaient la source mystérieuse tomber goutte à goutte en chantant, du fond de la roche, sa mère; la nappe épanchée luisait autour d’eux avec de vagues reflets verdâtres; et devant eux passaient, comme une vision, le regard étrange et la voix magique de la divinité inconnue qui venait à la lumière pour apporter la santé aux malheureux mortels.

Derrière les Thermes est une haute colline, couverte d’arbres admirables où serpentent des allées solitaires; de là on voit sous ses pieds la ville, dont les toits d’ardoises repoussent la puissante lumière du ciel enflammé et se détachent dans l’air limpide avec une teinte fauve et plombée. Une ligne de peupliers dessine sur la grande plaine verte le cours de la rivière; du côté de Tarbes, elle s’enfonce à l’infini dans des lointains vaporeux, parmi des teintes adoucies. En face, des collines boisées et cultivées montent en s’arrondissant jusqu’à l’horizon. A droite, les montagnes, semblables à des pyramides descendent en longues arêtes régulières. Ces collines et ces montagnes découpent une ligne sinueuse sur le bord rayonnant du ciel. De l’horizon blanc et souriant, l’œil remonte par des nuances insensibles jusqu’au bleu ardent et foncé du dôme. Cette blancheur donne une sensation tendre et délicieuse, mélange de rêverie et de volupté; elle touche, trouble et ravit, comme la chanson de Chérubin dans Mozart. Un vent frais arrive de la vallée; le corps est aussi à l’aise que l’âme; on trouve dans son être une harmonie qu’on n’y connaissait pas; on ne porte plus le poids de sa pensée ni de sa machine; on ne fait plus que sentir; on devient tout animal, c’est-à-dire parfaitement heureux.

Le soir, on va se promener dans la plaine. Il y a dans les champs de maïs des sentiers détournés où l’on est seul. Les têtes, hautes de sept pieds, font comme un taillis d’arbres. La large fusée des feuilles vertes finit par des colonnettes minces de grains rosés, et le soleil oblique glisse ses flèches d’or entre les tiges. On rencontre des prairies coupées de ruisseaux que les paysans barrent, et qui, pendant plusieurs heures, inondent l’herbe pour la rafraîchir. Le jour tombe, la grande ombre des montagnes assombrit la verdure; des nuages d’insectes bourdonnent dans l’air alourdi. Le souffle d’une brise expirante fait un instant frissonner les feuilles. Cependant les voitures et les cavalcades reviennent sur toutes les routes, et le cours s’illumine pour la promenade du soir.

LE MONDE

Il est convenu que la vie aux eaux est fort poétique, et qu’on y trouve des aventures de toute sorte, surtout des aventures de cœur. Lisez les romans, l’Anneau d’argent, de Charles de Bernard; Lavinia, de George Sand, etc.

Si la vie aux eaux est un roman, c’est dans les livres. Pour y voir de grands hommes, il faut les apporter reliés en veau, dans sa malle.

Il est également convenu qu’aux eaux la conversation est extrêmement spirituelle, qu’on n’y rencontre que des artistes, des hommes supérieurs, des gens du grand monde; qu’on y prodigue des idées, la grâce et l’élégance, et que la fleur de tous les plaisirs et de toutes les pensées y vient s’épanouir.

La vérité est qu’on y use beaucoup de chapeaux, qu’on y mange beaucoup de pêches, qu’on y dit beaucoup de paroles, et qu’en fait d’hommes et d’idées, on y trouve à peu près ce qu’on trouve ailleurs.

Voici le catalogue d’un salon mieux composé que beaucoup d’autres:

Un vieux gentilhomme, assez semblable au M. de Mortsauf de Balzac, officier avant 1830, très-brave, et capable de raisonner juste, quand on le poussait fort. Il avait un grand long cou cartilagineux qui tournait tout d’une pièce et péniblement, comme une machine rouillée; ses pieds ballottaient dans ses souliers carrés; les pans de sa redingote pendaient comme des drapeaux autour de ses jambes. Son corps et ses habits étaient roides, gauches, antiques et étroits, comme ses opinions. Du reste, méticuleux, radoteur, hargneux, occupé tout le jour à ressasser des pauvretés et à se plaindre de vétilles; il tracassait son domestique une heure durant pour un grain de poussière oublié sur la basque de son habit, expliquant le moyen d’enlever la poussière, le danger de laisser la poussière, les défauts d’un esprit négligent, les mérites d’un esprit diligent, avec tant de monotonie, de ténacité et de lenteur, qu’on finissait par se boucher les oreilles ou par dormir. Il prenait du tabac, posait son menton sur sa canne, et regardait devant lui avec l’expression inerte et terne des momies. La vie rustique, le manque de conversation et d’action, la fixité des habitudes machinales, l’avaient éteint.

A côté de lui se tenaient une jeune Anglaise et sa mère. L’Anglaise n’avait pu s’éteindre; elle avait gelé en naissant: du reste, aussi immobile que lui. Elle portait aux bras une boutique d’orfévrerie: bracelets, chaînes de toutes formes et de tout métal, qui pendaient et tintaient comme des clochettes. La mère était une de ces asperges crochues, bosselées, plantées dans une robe ballonnée, qui ne peuvent fleurir et monter en graine que sous le brouillard de Londres. Elles prenaient du thé et ne causaient qu’entre elles.

On remarquait en troisième lieu un jeune homme fort noble, parfaitement mis, frisé tous les jours, les mains molles, incessamment lavé, brossé, orné, embelli, et beau comme une poupée. Il avait la fatuité compassée et sérieuse. Ses moindres actions étaient d’une correction et d’une gravité admirable. Il demandait du potage en pesant toutes ses paroles. Il mettait ses gants de l’air d’un empereur romain. Il ne riait jamais, on reconnaissait à ses gestes calmes l’homme pénétré de respect pour soi-même, qui érige les convenances en principes. Son teint, ses mains, sa barbe et son esprit, avaient été si longtemps nettoyés, frottés et parfumés par l’étiquette qu’ils semblaient postiches.

Ordinairement, il donnait la réplique à une dame moldave, qui maintenait la conversation vivante. Cette dame avait voyagé par toute l’Europe, et racontait ses voyages d’une voix si perçante et si métallique, qu’on se demandait si elle n’avait pas un clairon quelque part dans le corps. Elle dissertait toute seule, quelquefois pendant un quart d’heure de suite, principalement sur le riz et sur le degré de civilisation des Turcs, sur la barbarie des généraux russes et sur les bains de Constantinople. Cette mémoire pleine ne débordait qu’en tirades: cela était presque aussi amusant qu’un dictionnaire de géographie.

Il y avait près d’elle un Espagnol pâle, mince, maigre, dont la figure ressemblait à une lame de couteau. On sut, par quelques mots échappés, qu’il était riche et républicain: il passait sa vie un journal à la main. Il en lisait tous les jours douze ou quinze, avec de petits mouvements secs et saccadés, et des contractions nerveuses qui passaient sur sa figure comme un frisson. Il se tenait habituellement dans un coin, et l’on voyait briller sur sa physionomie des velléités de proclamations et de professions de foi. Au même instant son regard s’éteignait comme un feu trop brusque qui flamboie et tombe. Il ne parlait que par monosyllabes et pour demander du thé. Sa femme ne savait pas le français et restait toute la soirée immobile dans son fauteuil.

Faut-il parler d’une vieille dame saumuroise, habituée des bains, attentive au chaud, au froid, aux courants d’air, aux assaisonnements, décidée à n’enrichir ses héritiers que le plus tard possible, qui trottait tout le jour, et le soir caressait son chien ? D’un abbé et de son élève, qui dînaient à part pour fuir la contagion des conversations mondaines ? etc. La vérité est qu’il n’y a rien à peindre, et qu’au prochain restaurant vous verrez les mêmes gens.

Maintenant, de bonne foi, que peuvent être les entretiens dans un pareil monde ? Comme la réponse est importante, je prie le lecteur de parcourir la classification ci-jointe des conversations intéressantes; il jugera lui-même si l’on a chance d’en rencontrer aux eaux quelqu’une de semblable.

Premier genre: circonlocutions, argumentations oratoires, exordes par insinuation, sourires et saluts, pouvant se traduire par la phrase suivante: « Monsieur, faites-moi gagner mille francs. »

Deuxième genre: périphrases, dissertations métaphysiques, cris de l’âme, gestes et génuflexions, aboutissant à la phrase que voici: « Madame, permettez-moi d’être votre très-humble serviteur. »

Troisième genre: deux personnes ayant besoin l’une de l’autre sont en présence; abrégé de leur conversation: « Vous êtes un grand homme.—Vous en êtes un autre. »

Quatrième genre: on est assis au coin du feu avec un vieil ami; on tisonne dans les braises, et l’on cause de n’importe quoi, par exemple: « Voulez-vous du thé ? Mon cigare est éteint. » Ou, ce qui est mieux, on ne dit rien du tout et l’on écoute chanter la bouilloire; toutes actions qui signifient: « Vous êtes un brave homme, et vous me rendriez service au besoin. »

Cinquième genre: idées générales nouvelles et librement exprimées; genre perdu depuis cent ans. On l’a connu dans les salons au dix-huitième siècle. Genre aujourd’hui fossile.

Sixième et dernier genre: fusées d’esprit, feu d’artifice de mots brillants, images inventées, couleurs étalées, profusion de verve, d’originalité et de gaieté. Genre infiniment rare et tous les jours diminué par la peur de se compromettre, par l’air important, par l’affectation de moralité.

Ces six genres manquant, et visiblement ils manquent, que reste-t-il ? La conversation telle que la peint Henri Monnier et que la fait M. Prudhomme. Seulement, ici les façons sont meilleures: par exemple, on sait qu’on doit se servir le dernier du potage, et le premier de la salade; on se munit de certaines phrases convenues qu’on échange contre d’autres phrases convenues; on répond à un geste prévu par un geste prévu, à la manière des Chinois; on vient bâiller intérieurement et sourire extérieurement, en compagnie et en cérémonie. Cette comédie de grimaces et ce commerce d’ennui forment la conversation aux eaux et ailleurs.

Aussi beaucoup de gens vont prendre l’air dans la rue.

II.

La rue est pleine de figures mornes: jurisconsultes, banquiers, gens fatigués par les travaux de cabinet, ou ennuyés parce qu’ils ont trop de fortune et trop peu de chagrin. Le soir, ils vont à Frascati ou regardent les badauds qui se coudoient entre les boutiques du Cours. Le jour, ils boivent et se baignent un peu, montent à cheval et fument beaucoup. Les bouffis, étalés sur un fauteuil, digèrent; les maigres étudient le journal; les jeunes dissertent avec les dames sur le temps qu’il fait; les dames s’occupent à bien arrondir leurs jupes; les vieux, qui sont philosophes et critiques, prennent du tabac ou regardent les montagnes avec des lunettes, pour vérifier si les gravures sont exactes. Ce n’est pas la peine d’avoir tant d’argent pour avoir si peu de plaisir.

Cet ennui prouve que la vie ressemble à l’Opéra; pour y être heureux, il faut l’argent de l’entrée, mais aussi le sentiment de la musique. Si l’argent vous manque, vous restez dehors à la pluie parmi les décrotteurs; si le sentiment vous manque, vous dormez maussadement dans votre superbe loge. Je conclus qu’il faut tâcher de gagner les quatre francs du parterre, mais surtout apprendre la musique.

Les promenades sont trop propres et rappellent le bois de Boulogne; çà et là un balai fatigué appuie contre un arbre sa silhouette oblique. Du fond d’un fourré, les sergents de ville lancent sur vous leur regard d’aigle, et le crottin décore les allées de ses monticules poétiques.

 

Un malade amène toujours avec lui un ou plusieurs compagnons. Quel est l’être assez déshérité du ciel pour ne pas avoir un parent ou un ami qui s’ennuie ? et quel est l’ami ou le parent assez ingrat pour refuser un service qui est une partie de plaisir ? le malade boit et se baigne; l’ami chausse des guêtres ou monte à cheval: de là l’espèce des touristes.

Cette espèce comprend plusieurs variétés, qu’on distingue au ramage, au plumage et à la démarche. Voici les principales:

I.

La première a les jambes longues, le corps maigre, la tête penchée en avant, les pieds larges et forts, les mains vigoureuses, excellentes pour serrer et accrocher. Elle est munie de cannes, de bâtons ferrés, de parapluies, de manteaux, de pardessus en caoutchouc. Elle méprise la parure, se montre peu dans le monde, connaît parfaitement les guides et les hôtels. Elle arpente le terrain d’une façon admirable, monte avec selle, sans selle, de toutes les manières, toutes les bêtes possibles. Elle marche pour marcher et pour avoir le droit de répéter quelques belles phrases toutes faites.

J’ai trouvé et ramassé aux Eaux-Chaudes le journal d’un de ces touristes marcheurs. Il est intitulé: Mes impressions.

« 15 juillet. Ascension du Vignemale. Départ à minuit, retour à dix heures du soir. Appétit sur le sommet, excellent dîner, pâté, volailles, truites, bordeaux, kirsch. Mon cheval a bronché onze fois. Pieds écorchés. Rondo, bon guide. Total: soixante-sept francs.

« 20 juillet. Ascension du Pic du Midi de Bigorre. Quinze heures. Sanio, médiocre guide, ne sait ni chansons ni histoires. Bon sommeil d’une heure au sommet. Deux bouteilles cassées, ce qui a un peu gâté les provisions. Trente-huit francs.

« 21 juillet. Excursion au val d’Héas. Trop de pierres sur la route. Sept lieues. Il faut m’exercer tous les jours; demain j’en ferai huit.

« 24 juillet. Excursion au val d’Aspe. Neuf lieues.

« 1ᵉʳ août. Lac d’Oo. Bonne eau, très-froide; les bouteilles ont bien rafraîchi.

« 2 août. Vallée de l’Arboust. Rencontre de trois caravanes, deux d’ânes, une de chevaux. Dix lieues. Gosier pelé. Durillons au pied.

« 3 août. Ascension de la Maladetta. Trois jours.

Le Vignemale. (Page 282.)

Coucher à la Rencluse de la Maladetta. Mon grand manteau double à collet de poil m’empêche d’être gelé. Le matin, je fais moi-même l’omelette. Punch à la neige. Seconde nuit dans le vallon de Malibierne. Traversée du glacier. Mon soulier droit se déchire. Arrivée au sommet. Vue de trois bouteilles laissées par les précédents touristes. Pour me distraire, je lis un numéro du Journal des chasseurs. Au retour, je suis fêté par les guides. Cornemuses le soir à ma porte, gros bouquet avec un ruban. Total: cent soixante-huit francs.

« 15 août. Départ des Pyrénées. Trois cent quatre-vingt-onze lieues en un mois, tant à pied qu’à cheval et en voiture. Onze ascensions, dix-huit excursions. J’ai usé deux bâtons ferrés, un pardessus, trois pantalons, cinq paires de souliers. Bonne année.

« P. S. Pays sublime. Mon esprit plie sous ces grandes émotions. »

II.

La seconde variété comprend des êtres réfléchis, méthodiques, ordinairement portant lunettes, doués d’une confiance passionnée en la lettre imprimée. On les reconnaît au manuel-guide, qu’ils ont toujours à la main. Ce livre est pour eux la loi et les prophètes. Ils mangent des truites au lieu qu’indique le livre, font scrupuleusement toutes les stations que conseille le livre, se disputent avec l’aubergiste lorsqu’il leur demande plus que ne marque le livre. On les voit aux sites remarquables, les yeux fixés sur le livre, se pénétrant de la description et s’informant au juste du genre d’émotion qu’il convient d’éprouver. La veille d’une excursion, ils étudient le livre et apprennent d’avance l’ordre et la suite des sensations qu’ils doivent rencontrer: d’abord la surprise, un peu plus loin une impression douce, au bout d’une lieue l’horreur et le saisissement, à la fin l’attendrissement calme. Ils ne font et ne sentent rien que pièces en main et sur de bonnes autorités. En arrivant dans un hôtel, leur premier soin est de demander à leur voisin de table s’il y a un lieu de réunion, à quelle heure on s’y rassemble, comment on emploie les différentes heures du jour, sur quelle promenade on va dans l’après-midi, sur quelle autre le soir. Le lendemain, ils suivent tous ces renseignements en conscience. Ils sont vêtus à la mode des eaux, ils changent de toilette autant de fois que l’usage des eaux le juge convenable; ils font toutes les excursions qu’on doit faire, à l’heure où il faut les faire, dans l’équipage avec lequel il faut les faire. Ont-ils un goût ? on n’en sait rien: le livre et l’opinion publique ont pensé et décidé pour eux. Ils ont la consolation de penser qu’ils ont marché dans la grande route et qu’ils

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sont les imitateurs du genre humain. Ce sont les touristes dociles.

III.

La troisième variété marche en troupes et fait ses excursions en famille. Vous apercevez de loin une grande cavalcade tranquille: le père, la mère, deux filles, deux grands cousins, un ou deux amis, et quelquefois des ânes pour les bambins. On fouette les ânes, qui sont rétifs; on conseille la prudence aux jeunes gens fougueux; un coup d’œil retient les jeunes demoiselles autour du voile vert de leur mère. Les caractères distinctifs de cette variété sont le voile vert, l’esprit bourgeois, l’amour des siestes et des repas sur l’herbe; un signe infaillible est le goût des petits jeux de société. Cette variété est rare aux Eaux-Bonnes, plus fréquente à Bagnères-de-Bigorre et à Bagnères-de-Luchon. Elle est remarquable par sa prudence, par ses instincts culinaires, par ses habitudes économiques. Les individus qui font l’excursion s’arrêtent dans un endroit choisi dès la veille; on débarque des pâtés et des bouteilles. Si l’on n’a rien apporté, on va frapper à la cabane voisine pour avoir du lait; on s’étonne de le payer trois sous le verre; on trouve qu’il ressemble fort au lait de chèvre, et l’on se dit, après avoir bu, que l’écuelle de bois n’était pas trop propre. On regarde curieusement l’étable noire, demi-souterraine, où les vaches ruminent sur un lit de fougères: après quoi, les gens gros et gras s’asseyent ou se couchent. L’artiste de la famille tire son album et copie un pont, un moulin et autres paysages d’album. Les jeunes filles courent en riant et se laissent tomber essoufflées sur l’herbe; les jeunes gens courent après elles. Cette variété, originaire des grandes villes, principalement de Paris, veut retrouver aux Pyrénées les parties de plaisir de Meudon et de Montmorency.

IV.

Quatrième espèce: touristes dîneurs. A Louvie, une famille de Carcassonne, le père, la mère, un fils, une fille, une servante, descendirent de l’intérieur. Pour la première fois de leur vie, ils entreprenaient un voyage de plaisir. Le père était un de ces bourgeois fleuris, ventrus, importants, dogmatiques, bien vêtus de drap fin, conservateurs d’eux-mêmes, qui forment leurs cuisinières, arrangent leur maison en bonbonnière, et s’installent dans leur bien-être, comme une huître dans sa coquille. Ils entrèrent avec stupeur dans une salle obscure, où des bouteilles demi-vides erraient parmi des plats refroidis. La nappe était tachée, les serviettes d’un blanc douteux. Le père, saisi d’indignation, demanda une tasse de thé et se mit à marcher d’un air tragique. Les autres se regardèrent douloureusement et s’assirent. Les plats arrivaient à la débandade, tous manqués. Les Carcassonnais se servaient, tournaient la viande dans leur assiette, la contemplaient et ne mangeaient pas. Ils demandèrent une seconde fois du thé; le thé ne parut point; on appela les voyageurs pour monter en voiture, et l’hôtelier réclama douze francs. Sans dire un mot, avec un geste d’horreur concentrée, le chef de famille paya. Puis, s’approchant de sa femme, il lui dit: « Vous l’avez voulu, madame ! » Au bout d’un quart d’heure l’orage creva; il épancha ses plaintes dans le sein du conducteur. Il déclara que la compagnie périrait si elle relayait chez de tels empoisonneurs; il espérait que les maladies emporteraient bientôt des gens aussi malpropres. On lui dit que dans le pays tout le monde était ainsi, et qu’on y vivait gaiement quatre-vingts ans. Il leva les yeux au ciel, renfonça son chagrin et reporta ses pensées vers Carcassonne.

V.

Cinquième variété; rare: touristes savants.

Un jour, au pied d’une roche humide, je vis venir à moi un petit homme maigre, avec un nez en bec d’aigle, un visage tout en pointe, des yeux verts, des cheveux grisonnants, des mouvements nerveux, saccadés, et quelque chose de bizarre et de passionné dans la physionomie. Il avait de grosses guêtres, une vieille casquette noire ternie par la pluie, un pantalon boueux aux genoux, sur le dos une boîte de botanique bosselée, une petite bêche à la main. Par malheur je regardais une jolie plante à longue tige droite bien verte, à corolle blanche, délicate, qui croît auprès des sources perdues. Il me prit pour un confrère novice. « Eh bien ! voilà comme vous cueillez les plantes ! Par la tige, malheureux ? Que fera-t-elle dans votre herbier, sans racines ? Où est votre boîte ? votre sarcloir ?

—Mais, monsieur....

—Plante ordinaire, commune aux environs de Paris, Parnassia palustris: tige simple, dressée, haute d’un pied, glabre, feuilles radicales pétiolées (la caulinaire engainante, sessile), cordiformes, entièrement glabres; fleur solitaire, blanche, terminale, ayant le calice à feuilles lancéolées, les pétales arrondis, marqués de lignes creuses, les nectaires ciliés et munis de globules jaunes à l’extrémité des cils, qui ressemblent à des pistils; helléboracée. Ces nectaires sont curieux; bonne étude, plante bien choisie. Courage ! vous avancerez.

—Mais je ne suis pas botaniste !

—Très-bien, vous êtes modeste. Pourtant, puisque vous êtes aux Pyrénées, il faut étudier la flore du pays; vous n’en retrouverez plus l’occasion. Il y a ici des plantes rares qu’il faut absolument emporter. J’ai cueilli auprès d’Oleth la Menziesra Daboeci, trouvaille inestimable. Je vous montrerai chez moi la Ramondia Pyrenaica, une solanée qui a le port des primevères. J’ai gravi le Mont-Perdu pour trouver le Ranunculus parnassifolius indiqué par Ramond, et qui croît à 2700 mètres. Hein ! qu’est-ce que cela ! L’Aquilegia Pyrenaïca ! »

Et mon petit homme partit comme un isard, gravit une pente, creusa soigneusement le sol autour de la fleur, l’enleva sans couper une seule racine, et revint les yeux brillants, l’air triomphant, la tenant en l’air comme un drapeau.

« Plante propre aux Pyrénées. Je la désirais depuis longtemps; l’échantillon est excellent. Voyons, mon jeune ami, un petit examen: vous ignorez l’espèce; mais vous reconnaissez la famille ?

—Hélas ! je ne sais pas un mot de botanique. »

Il me regarda stupéfait.

« Et pourquoi cueillez-vous des plantes ?

—Pour les voir, parce qu’elles sont jolies. »

Il mit sa fleur dans sa boîte, rajusta sa casquette et s’en alla sans ajouter un seul mot.

VI.

Sixième variété; très-nombreuse: touristes sédentaires. Ils regardent les montagnes de leur fenêtre; leurs excursions consistent à passer de leur chambre au jardin anglais, du jardin anglais à la promenade. Ils font la sieste sur la bruyère et lisent le journal étendus sur une chaise: après quoi ils ont vu les Pyrénées.

 

Il y avait un grand bal hier. Paul y présentait un jeune créole de Vénézuela en Amérique; le jeune homme n’a rien vu encore; il vient de débarquer à Bordeaux, d’où il arrive; du reste fort beau garçon, d’une figure olivâtre et fine, grand chasseur, et plus propre à courir les montagnes que les salons. Il vient en France pour se former, comme on dit; Paul prétend que c’est pour se déformer.

Nous nous sommes mis dans un coin, et le jeune homme a demandé à Paul ce que c’est qu’un bal.

« Une grande cérémonie funèbre et pénitentiaire.

—Bah !

—Sans doute, et cet usage remonte haut.

—Vraiment ?

—Il remonte à Henri III, qui institua les réunions de flagellants. Les gens de la cour se décolletaient et s’assemblaient pour se donner des coups de fouet sur leurs épaules. Aujourd’hui il n’y a plus de coups de fouet, mais la tristesse est égale. Tous les gens qui sont ici viennent expier de grandes fautes ou viennent de perdre leurs parents.

—C’est pour cela qu’ils sont vêtus de noir !

—Précisément.

—Mais les dames sont en robes magnifiques.

—Elles ne s’en mortifient que mieux. Chacune s’est pendu autour des reins une sorte de cilice, cet horrible amas de jupons qui les blesse et finit par les rendre malades. C’est à l’exemple des saintes, pour mieux opérer le salut.

—Mais tous les hommes sourient.

—C’est là le plus beau, gênés comme ils sont, enfermés dans leur suaire de drap noir. Ils se contraignent, et font preuve de vertu. Avancez de six pas, vous allez voir. »

Le jeune homme avança; n’ayant pas encore l’expérience des mouvements de salon, il marcha sur les pieds d’un danseur et défonça le chapeau d’un monsieur mélancolique. Il revint tout rouge se blottir auprès de nous.

« Qu’est-ce que vous ont dit vos deux pauvres diables ?

—Je n’y comprends rien. Le premier, après une grimace involontaire, m’a regardé gracieusement. L’autre a mis son chapeau sous son autre bras et m’a salué.

—Humilité, résignation, désir de souffrir pour gagner des mérites. Sous Henri III on remerciait celui qui vous avait le mieux sanglé. Je vais faire parler un musicien; écoutez. Monsieur Steuben, quel quadrille jouez-vous là ?

—L’Enfer, quadrille fantastique. C’est la légende d’une jeune fille emportée vivante par les griffes du diable.

—Il est bien ?

—Très-expressif. La finale exprime ses cris de douleur et les hurlements des démons. La jeune fille fait le dessus et les démons la basse.

—Et vous jouez après ?

—Des contredanses sur di tanti palpiti.

—Rappelez-moi donc l’idée de cet air.

—C’est au retour de Tancrède. Il s’agit de peindre la tristesse la plus touchante.

—Excellent choix. Et point de mazurkas, de valses ?

—Tout à l’heure; voici un gros cahier de Chopin; c’est notre favori. Quel maître ! Quelle fièvre, quels cris douloureux, incertains, brisés ! Toutes ses mazurkas donnent envie de pleurer.

—C’est pourquoi on les danse; vous voyez, cher enfant, des gens désolés pourraient seuls choisir une pareille musique. A propos, comment danse-t-on chez vous ?

—Chez nous ? on saute, on se trémousse, on rit haut, on crie un peu.

—Drôles de gens ! et pourquoi ?

—Parce qu’ils sont joyeux et qu’ils ont besoin de remuer leurs membres.

—Ici, quatre pas en avant, autant en arrière, une rotation gênée par le conflit des robes voisines, deux ou trois inclinations géométriques. Les fileurs de coton dans la prison de Poissy font précisément les mêmes mouvements.

—Mais ces gens causent.

—Avancez et écoutez; il n’y a pas d’indiscrétion, je vous jure. »

Il revint au bout d’un instant.

« Qu’a dit l’homme ?

—Le monsieur est arrivé avec entrain; il a souri finement, et, avec un geste d’inventeur heureux, il a remarqué qu’il faisait chaud.

—Et la femme ?

—Les yeux de la dame ont jeté un éclair. Avec un sourire ravissant d’approbation, elle a répondu que c’était vrai.

—Jugez comme ils ont dû se contraindre. Le monsieur a trente ans, il y a douze ans qu’il sait sa phrase. La dame en a vingt-deux, il y a sept ans qu’elle sait sa phrase. Chacun a fait et entendu trois ou quatre mille fois la demande ou la réponse. Pourtant ils ont eu l’air d’être intéressés, surpris. Quel empire sur soi ! Quelle force d’âme ! Vous voyez bien que ces Français qu’on dit légers sont stoïques à l’occasion.

—Les yeux me cuisent, j’ai les pieds enflés, j’ai avalé de la poussière; il est une heure du matin, l’air sent mauvais, je voudrais bien m’en aller. Est-ce qu’ils resteront encore longtemps ?

—Jusqu’à cinq heures du matin. »

II.

Deux jours après, il y eut un concert. Le créole dit en sortant qu’il était fort las, qu’il n’avait rien compris à ce froufrou, et pria Paul de lui expliquer quel plaisir les gens trouvaient à tous ces bruits-là.

« Car, disait-il, ils ont eu du plaisir, puisqu’ils ont payé six francs d’entrée, et qu’ils ont applaudi passionnément.

—La musique éveille toutes sortes de rêveries agréables.

—Voyons.

—Tel air fait penser à des scènes d’amour; tel autre fait imaginer de grands paysages, des événements tragiques.

—Et si on n’a pas ces rêveries, la musique ennuie ?

—Certainement; à moins qu’on ne soit professeur d’harmonie.

—Mais les assistants n’étaient pas professeurs d’harmonie ?

—Non certes.

—En sorte qu’ils ont eu toutes ces rêveries dont vous parlez; sinon ils se seraient ennuyés; et, s’ils s’étaient ennuyés, ils n’auraient pas payé ni applaudi.

—Bien raisonné.

—Expliquez-moi donc les rêveries qu’ils ont eues; par exemple cette sérénade dont parle mon programme, la sérénade de don Pasquale.

—Cela peint l’amour heureux, plein de volupté, d’insouciance. On voit un beau jeune homme les yeux riants, la joue en feu, dans un jardin d’Italie; sous la lune sereine, au bourdonnement de la brise, il attend sa maîtresse, songe à son sourire, et peu à peu en notes cadencées, la joie et la tendresse sortent harmonieusement de son cœur.

—Quoi ! ils ont imaginé tout cela ! Les gens heureux que vos compatriotes ! quelle abondance d’émotions et de pensées ! mais quelle physionomie discrète ! Je n’aurais jamais soupçonné, à les voir, qu’ils faisaient un songe si doux.

—Le second morceau était un andante de Beethoven.

—Qu’est-ce que Beethoven ?

—Un pauvre grand homme, sourd, amoureux, méconnu et philosophe, dont la musique est pleine de rêves gigantesques ou douloureux.

—Quels rêves ?

—« L’éternité est une grande aire d’où tous les siècles, comme de jeunes aiglons, se sont envolés tour à tour pour traverser le ciel et disparaître. Le nôtre est arrivé à son tour au bord du nid; mais on lui a coupé les ailes, et il attend la mort en regardant l’espace, dans lequel il ne peut s’élancer. »

—Qu’est-ce que vous me récitez là ?

—Une phrase de Musset qui traduit votre andante.

—Comment ! en trois minutes ils ont passé de la première idée à celle-ci ? Quels hommes ! quelle flexibilité d’esprit ! Je n’aurais jamais cru à une telle promptitude. Sans broncher, de plain-pied, ils sont entrés dans cette rêverie en sortant de la sérénade ? quels cœurs ! quels artistes ! Vous me rendez tout honteux de moi-même; je n’oserai plus leur dire un mot.

—Le troisième morceau, un duo de Mozart, exprime des sentiments tout allemands, la candeur naïve, la tendresse mélancolique, contemplative, les vagues sourires, les timidités de l’amour.

—De sorte que leur imagination, qui était encore toute bouleversée, s’est transformée à l’instant jusqu’à représenter l’abandon, l’innocence, le trouble touchant d’une jeune fille ?

—Certes.

—Et il y a sept ou huit morceaux par concert ?

—Au moins. Ajoutez que, ces morceaux étant pris dans trois ou quatre pays et dans deux ou trois siècles, il faut que les auditeurs prennent subitement les sentiments si opposés et si nuancés de tous ces siècles et de tous ces pays.

—Et ils étaient entassés sur des banquettes, sous une lumière crue.

—Et dans les entr’actes, les hommes causaient de chemins de fer, les dames, de toilette.

—Je m’y perds. Moi, quand je rêve, j’ai besoin d’être seul, à mon aise, tout au plus avec un ami. Si la musique me touche, c’est dans un petit salon sombre, quand on me joue des airs de même espèce, et qui conviennent à mon état d’esprit. Il ne faut pas qu’on me cause de choses positives. Les songes ne me viennent pas à volonté; ils s’en vont malgré moi. Je vois bien que je suis sur un autre continent, avec une race toute différente. On s’instruit à voyager. »

Un soupçon le prit: « S’ils étaient venus là aussi par pénitence ? Quand ils sortaient, je les ai vus bâiller, et la figure morne.

—N’en croyez rien. C’est qu’ils se contiennent. Sans cela, ils fondraient en larmes et vous sauteraient au cou. »

III.

Le soir, notre créole, qui avait réfléchi, dit à Paul:

« Puisque vous êtes si musiciens en France, vos jeunes filles bien élevées doivent toutes apprendre la musique ?

—Trois heures de gammes par jour, pendant treize ans, de sept à vingt; total, quatorze mille heures.

—Elles en profitent ?

—Une sur huit. Des sept autres, trois deviennent de bonnes orgues de Barbarie, quatre de mauvaises orgues de Barbarie.

—J’imagine que par compensation on les fait lire ?

—Le Ragois, La Harpe et autres dictionnaires, toutes sortes de petits traités de piété fleurie.

—Qu’est-ce donc que votre éducation ?

—Une jolie boîte embaumée d’encens, parfumée, bien cadenassée, où l’esprit dort pendant que les doigts tournent une serinette.

—Eh bien ! c’est encourageant pour le mari, qu’est-ce qu’il fait, lui ?

—Il reçoit la clef de la boîte, l’ouvre; un diablotin en robe blanche lui saute au nez, affamé de danser et de sortir.

—Bon, le mari sert de valet de place. Est-ce qu’il a d’autres soucis ?

—Peut-être.

—Voyons.

—Un appartement au troisième coûte deux mille francs, la toilette de la femme quinze cents, l’éducation d’un enfant, mille; le mari en gagne six.

—Je comprends; en dansant, ils songent à toutes sortes de choses tristes.

—A économiser, à représenter, à flatter et à calculer.

—Qu’est-ce donc que le mariage chez vous ?

—Un acte de société entre un ministre des affaires étrangères et un ministre de l’intérieur.

—Et comme préparation elles ont appris.....

—A rouler des gammes, à perler des trilles, à démancher leurs poignets. La prestidigitation enseigne le ménage.

—Décidément, vous autres gens d’Europe, vous avez une belle logique. Et la huitième fille, celle qui ne devient point orgue de Barbarie ?

—Le piano la forme aussi. Il sert à tout, partout. Bienfaisante machine !

—Comment cela ?

—Il exalte et raffine. Mendelssohn les entoure de rêves ardents, délicats, maladifs. Rossini emplit leurs nerfs d’une joie expansive et voluptueuse. Les âpres désirs tourmentés, les cris brisés, révoltés, des passions modernes, sortent de tous les accords de Meyerbeer. Mozart éveille en elles un essaim de tendresses et de tristesses vagues. Elles vivent dans un nuage d’émotions et de sensations.

—Les autres arts en feraient autant.

—Point du tout. La littérature est une psychologie vivante, la peinture une physiologie vivante. La musique seule invente tout, ne copie rien, est un pur rêve, lâche la bride aux rêves.

—Et probablement elles s’y lancent.

—De toute la fougue de leur ignorance, de leur sexe, de leur imagination, de leur oisiveté et de leurs vingt ans.

—Eh bien ! le soir elles ont pour pâture la poésie de la famille et du monde.

—Le soir, un monsieur en bonnet de nuit, leur mari, leur cause de ses reports et de sa clientèle. Les enfants dans leur berceau se gâtent ou grognent. La cuisinière apporte ses comptes. Elles saluent quinze hommes dans leur salon, et louent quinze dames sur leurs robes. Ajoutez parfois la cérémonie pénitentiaire et funèbre que vous avez vue il y a trois jours.

—Mais alors le piano semble choisi tout exprès.

—Pour les résigner du premier coup à la mesquinerie de la condition moyenne, à la nullité de la condition féminine, à la misère de la condition humaine. Il est évident que toutes se trouveront contentes, que nulle ne deviendra languissante ou aigre. Cher et salutaire instrument ! saluez-le avec respect quand vous entrez dans une chambre. Il est la source de la concorde domestique, de la patience féminine et du bonheur conjugal.

—Saint Jacques, je jure que ma femme ne saura pas la musique !

—Vous faites vœu de célibat, mon cher ami. Aujourd’hui toute fille portant gants a fait trotter ses doigts sur cette machine; sans quoi elle se prendrait pour une blanchisseuse.

—J’épouserai ma blanchisseuse.

—Le lendemain de vos noces elle fera venir un piano. »

 

Paul s’est foulé le pied et a passé deux jours dans sa chambre, occupé à regarder une basse-cour. Là-dessus il a écrit un petit traité que voici, à l’usage du jeune créole, sorte de viatique dont l’autre se nourrira pour mieux comprendre le monde. Je trouve le traité triste et sceptique. Paul répond qu’il faut l’être d’abord pour ne plus l’être ensuite, et qu’il faut l’être un peu pour ne pas l’être trop.

VIE ET OPINIONS PHILOSOPHIQUES D’UN CHAT.

I.

Je suis né dans un tonneau au fond d’un grenier à foin; la lumière tombait sur mes paupières fermées, en sorte que, les huit premiers jours, tout me parut couleur de rose.

Le huitième, ce fut encore mieux; je regardai, et vis une grande chute de clarté sur l’ombre noire; la poussière et les insectes y dansaient. Le foin était chaud et odorant; les araignées dormaient pendues aux tuiles; les moucherons bourdonnaient; tout le monde avait l’air heureux; cela m’enhardit; je voulus aller toucher la plaque blanche où tourbillonnaient ces petits diamants et qui rejoignait le toit par une colonne d’or. Je roulai comme une boule, j’eus les yeux brûlés, les côtes meurtries, j’étranglais, et je toussai jusqu’au soir.

II.

Mes pattes étant devenues solides, je sortis et fis bientôt amitié avec une oie, bête estimable, car elle avait le ventre tiède; je me blottissais dessous, et pendant ce temps ses discours philosophiques me formaient. Elle disait que la basse-cour était une république d’alliés; que le plus industrieux, l’homme, avait été choisi pour chef, et que les chiens, quoique turbulents, étaient nos gardiens. Je pleurais d’attendrissement sous le ventre de ma bonne amie.

Un matin la cuisinière approcha d’un air bonasse, montrant dans la main une poignée d’orge. L’oie tendit le cou que la cuisinière empoigna, tirant un grand couteau. Mon oncle, philosophe alerte, accourut et commença à exhorter l’oie, qui poussait des cris inconvenants: « Chère sœur, disait-il, le fermier, ayant mangé votre chair, aura l’intelligence plus nette et veillera mieux à votre bien-être; et les chiens s’étant nourris de vos os, seront plus capables de vous défendre. » Là-dessus l’oie se tut, car sa tête était coupée, et une sorte de tuyau rouge s’avança hors du cou qui saignait. Mon oncle courut à la tête et l’emporta prestement; pour moi, un peu effarouché, j’approchai de la mare de sang, et sans réfléchir j’y trempai ma langue; ce sang était bien bon, et j’allai à la cuisine pour voir si je n’en aurais pas davantage.

III.

Mon oncle, animal fort expérimenté et très-vieux, m’a enseigné l’histoire universelle.

A l’origine des choses, quand il naquit, le maître étant mort, les enfants à l’enterrement, les valets à la danse, tous les animaux se trouvèrent libres. Ce fut un tintamarre épouvantable; un dindon ayant de trop belles plumes fut mis à nu par ses confrères. Le soir, un furet, s’étant insinué, suça à la veine du cou les trois quarts des combattants, lesquels, naturellement, ne crièrent plus. Le spectacle était beau dans la basse-cour; les chiens çà et là avalaient un canard; les chevaux par gaieté cassaient l’échine des chiens; mon oncle lui-même croqua une demi-douzaine de petits poulets. C’était le bon temps, dit-il.

Le soir, les gens étant rentrés, les coups de fouet commencèrent. Mon oncle en reçut un qui lui emporta une bande de poil. Les chiens, bien sanglés et à l’attache, hurlèrent de repentir et léchèrent les mains du nouveau maître. Les chevaux reprirent leur dossée avec un zèle administratif. Les volailles protégées poussèrent des gloussements de bénédiction; seulement, au bout de six mois, quand passa le coquetier, d’un coup on en saigna cinquante. Les oies, au nombre desquelles était ma bonne amie défunte, battirent des ailes, disant que tout était dans l’ordre, et louant le fermier, bienfaiteur du public.

IV.

Mon oncle, quoique morose, avoue que les choses vont mieux qu’autrefois. Il dit que d’abord notre race fut sauvage, et qu’il y a encore dans les bois des chats pareils à nos premiers ancêtres, lesquels attrapent de loin en loin un mulot ou un loir, plus souvent des coups de fusil. D’autres, secs, le poil ras, trottent sur les gouttières et trouvent que les souris sont bien rares. Pour nous, élevés au comble de la félicité terrestre, nous remuons flatteusement la queue à la cuisine, nous poussons de petits gémissements tendres, nous léchons les plats vides, et c’est tout au plus si par journée nous emboursons une douzaine de claques.

V.

La musique est un art céleste, il est certain que notre race en a le privilége; elle sort du plus profond de nos entrailles; les hommes le savent si bien qu’ils nous les empruntent, quand avec leurs violons ils veulent nous imiter.

Deux choses nous inspirent ces chants célestes: la vue des étoiles et l’amour. Les hommes, maladroits copistes, s’entassent ridiculement dans une salle basse, et sautillent, croyant nous égaler. C’est sur la cime des toits, dans la splendeur des nuits, quand tout le poil frissonne, que peut s’exhaler la mélodie divine. Par jalousie ils nous maudissent et nous jettent des pierres. Qu’ils crèvent de rage; jamais leur voix fade n’atteindra ces graves grondements, ces perçantes notes, ces folles arabesques, ces fantaisies inspirées et imprévues qui amollissent l’âme de la chatte la plus rebelle, et nous la livrent frémissante, pendant que là-haut les voluptueuses étoiles tremblent et que la lune pâlit d’amour.

Que la jeunesse est heureuse, et qu’il est dur de perdre les illusions saintes ! Et moi aussi j’ai aimé et j’ai couru sur les toits en modulant des roulements de basse. Une de mes cousines en fut touchée, et deux mois après mit au monde six petits chats blancs et roses. J’accourus, et voulus les manger: c’était bien mon droit, puisque j’étais leur père. Qui le croirait ? ma cousine, mon épouse, à qui je voulais faire sa part du festin, me sauta aux yeux. Cette brutalité m’indigna, et je l’étranglai sur la place; après quoi j’engloutis la portée tout entière. Mais les malheureux petits drôles n’étaient bons à rien, pas même à nourrir leur père; leur chair flasque me pesa trois jours sur l’estomac. Dégoûté des grandes passions je renonçai à la musique, et m’en retournai à la cuisine.

VI.

J’ai beaucoup pensé au bonheur idéal, et je pense avoir fait là-dessus des découvertes notables.

Évidemment il consiste, lorsqu’il fait chaud, à sommeiller près de la mare. Une odeur délicieuse sort du fumier qui fermente; les brins de paille lustrés luisent au soleil. Les dindons tournent l’œil amoureusement, et laissent tomber sur leur bec leur panache de chair rouge. Les poules creusent la paille et enfoncent leur large ventre pour aspirer la chaleur qui monte. Le mare scintille, fourmillante d’insectes qui grouillent et font lever des bulles à sa surface. L’âpre blancheur des murs rend plus profonds les enfoncements bleuâtres où les moucherons bruissent. Les yeux demi-fermés, on rêve, et comme on ne pense plus guère, on ne souhaite plus rien.

L’hiver, la félicité est d’être assis au coin du feu à la cuisine. Les petites langues de la flamme lèchent la bûche, et se dardent parmi des pétillements; les sarments craquent et se tordent, et la fumée enroulée monte dans le conduit noir jusqu’au ciel. Cependant la broche tourne, d’un tic tac harmonieux et caressant. La volaille embrochée roussit, brunit, devient splendide; la graisse qui l’humecte adoucit ses teintes; une odeur réjouissante vient picoter l’odorat; on passe involontairement sa langue sur ses lèvres; on respire les divines émanations du lard; les yeux au ciel, dans une grave extase, on attend que la cuisinière débroche la bête et vous en offre ce qui vous revient.

Celui qui mange est heureux; celui qui digère est plus heureux; celui qui sommeille en digérant est plus heureux encore. Tout le reste n’est que vanité et impatience d’esprit. Le mortel fortuné est celui qui, chaudement roulé en boule et le ventre plein, sent son estomac qui opère et sa peau qui s’épanouit. Un chatouillement exquis pénètre et remue doucement les fibres. Le dehors et le dedans jouissent par tous leurs nerfs. Certainement si le monde est un grand Dieu bienheureux, comme nos sages le disent, la terre doit être un ventre immense occupé de toute éternité à digérer les créatures et à chauffer sa peau ronde au soleil.

VII.

Mon esprit s’est fort agrandi par la réflexion. Par une méthode sûre, des conjectures solides et une attention soutenue, j’ai pénétré plusieurs secrets de la nature.

Le chien est un animal si difforme, d’un caractère si désordonné, que de tout temps il a été considéré comme un monstre, né et formé en dépit de toutes les lois. En effet, lorsque le repos est l’état naturel, comment expliquer qu’un animal soit toujours remuant, affairé, et cela sans but ni besoin, lors même qu’il est repu et n’a point peur ? Lorsque la beauté consiste universellement dans la souplesse, la grâce et la prudence, comment admettre qu’un animal soit toujours brutal, hurlant, fou, se jetant au nez des gens, courant après les coups de pieds et les rebuffades ? Lorsque le favori et le chef-d’œuvre de la création est le chat, comment comprendre qu’un animal le haïsse, courre sur lui sans en avoir reçu la moindre égratignure, et lui casse les reins sans avoir envie de manger sa chair ?

Ces contrariétés prouvent que les chiens sont des damnés; très-certainement les âmes coupables et punies passent dans leurs corps. Elles y souffrent: c’est pourquoi ils se tracassent et s’agitent sans cesse. Elles ont perdu la raison: c’est pourquoi ils gâtent tout, se font battre, et sont enchaînés les trois quarts du jour. Elles haïssent le beau et le bien: c’est pourquoi ils tâchent de nous étrangler.

VIII.

Peu à peu l’esprit se dégage des préjugés dans lesquels on l’a nourri; la lumière se fait; il pense par lui-même: c’est ainsi que j’ai atteint la véritable explication des choses.

Nos premiers ancêtres (et les chats de gouttière ont gardé cette croyance) disaient que le ciel est un grenier extrêmement élevé, bien couvert, où le soleil ne fait jamais mal aux yeux. Dans ce grenier, disait ma grand’tante, il y a des troupeaux de rats si gras qu’ils marchent à peine, et plus on en mange, plus il en revient.