Toulouse, vue générale. (Page 342.)
vêtements pesants, ces membres bronzés, ces parasols massifs, cette expression inerte et animale, sont la révélation d’un pays où la pensée sommeille accablée et ensevelie sous le poids de la barbarie, de la religion et du climat.—Dans un coin de la petite galerie est le premier coup d’éclat de Couture, La soif de l’or. Toutes les misères et toutes les tentations viennent solliciter l’avare: une mère et son enfant affamés, un artiste à l’aumône, deux courtisanes demi-nues. Il les regarde avec une ardeur douloureuse, mais ses doigts crochus ne peuvent lâcher l’or. Ses lèvres se crispent, ses joues s’enflamment, ses yeux ardents s’attachent sur leurs gorges lascives. C’est la torture du cœur déchiré par la rébellion des sens, le désespoir concentré du désir vaincu, la sanglante domination de la passion maîtresse. Jamais visage n’a mieux exprimé l’âme. Le dessin est fier, la couleur superbe, plus hardie que dans les Romains de la décadence, si vivante qu’on oublie d’apercevoir quelques tons crus, hasardés dans l’emportement de l’invention.
C’est trop de louanges peut-être. Tous ces modernes sont des poëtes qui ont voulu être peintres. L’un a cherché des drames dans l’histoire, l’autre des scènes de mœurs, celui-ci traduit des religions, celui-là une philosophie. Tel imite Raphaël, un autre les premiers maîtres italiens; les paysagistes emploient les arbres et les nuages pour faire des odes ou des élégies. Nul n’est simplement peintre; tous sont archéologues, psychologues, metteurs en œuvre de quelque souvenir ou de quelque théorie. Ils plaisent à notre érudition, à notre philosophie. Ils sont, comme nous, pleins et comblés d’idées générales, Parisiens inquiets et chercheurs. Ils vivent trop par le cerveau et point assez par les sens; ils ont trop d’esprit et pas assez de naïveté. Ils n’aiment point une forme pour elle-même, mais pour ce qu’elle exprime; et si par hasard ils l’aiment, c’est par volonté, avec un goût acquis, par une superstition d’antiquaires. Ils sont les fils d’une génération savante, tourmentée et réfléchie, où les hommes ayant acquis l’égalité et le droit de penser, et se faisant chacun leur religion, leur rang et leur fortune, veulent trouver dans les arts l’expression de leurs anxiétés et de leurs méditations. Ils sont à mille lieues des premiers maîtres, ouvriers ou cavaliers, qui vivaient au dehors, qui ne lisaient guère, et ne songeaient qu’à donner une fête à leurs yeux. C’est pour cela que je les aime; je sens comme eux parce que je suis de leur siècle. La sympathie est la meilleure source de l’admiration et du plaisir.
III.
Au-dessous du musée est une cour carrée, fermée par une galerie de minces colonnettes qui vers le haut se courbent et se découpent en trèfles, et font une bordure d’arcades. On a réuni sous cette galerie toutes les antiquités du pays: fragments de statues romaines, bustes sévères d’empereurs, vierges ascétiques du moyen âge, bas-reliefs d’églises et de temples, chevaliers de pierre couchés tout armés sur leur cercueil. La cour était déserte et silencieuse; de grands arbres élancés, des arbrisseaux touffus, brillaient du plus beau vert. Un soleil éclatant tombait sur les tuiles rouges de la galerie; une vieille fontaine, chargée de colonnettes et de têtes d’animaux, murmurait près d’un banc de marbre veiné de rose. On voyait une statue de jeune homme entre les branches; des tiges de houblon vert montaient autour des colonnes brisées. Ce mélange d’objets champêtres et d’objets d’art, ces débris de deux civilisations mortes et cette jeunesse des plantes fleuries, ces rayons joyeux sur les vieilles tuiles, rassemblaient dans leurs contrastes tout ce que j’avais vu depuis deux mois.
FIN.
TABLE DES MATIÈRES
| Dédicace | Page 1 |
| I. LA COTE. | |
|---|---|
| Royan.—Le fleuve.—Bordeaux | 3 |
| Les Landes.—Bayonne.—Histoire de Pé de Puyane | 9 |
| Biarritz.—La mer.—Saint-Jean-de-Luz.—Cérémonies au XVIIᵉ siècle | 28 |
| II. LA VALLÉE D’OSSAU. | |
| Dax.—Le peuple.—Orthez.—Froissard.—Histoire de Gaston de Foix | 45 |
| Paysages.—Pau.—Mœurs du XVIᵉ siècle.—Route des Eaux-Bonnes | 62 |
| Eaux-Bonnes.—Vie des baigneurs | 83 |
| Paysages.—Du point de vue en pays de montagnes | 96 |
| Eaux-Chaudes.—Naissance des dieux païens | 114 |
| Les habitants.—Gens d’aujourd’hui, gens d’autrefois | 124 |
| III. LA VALLÉE DE LUZ. | |
| La route de Luz.—Légende d’Orton.—Défilé de Pierrefitte | 153 |
| Luz.—Mœurs.—Paysages | 169 |
| Saint-Sauveur.—Baréges.—Le paysage au XVIIᵉ siècle | 179 |
| Cauterets.—Le lac de Gaube.—Marguerite de Navarre.—La pudeur au XVIᵉ siècle.—Un orage | Page 194 |
| Saint-Savin.—La vie monastique au moyen âge | 205 |
| Gavarnie | 213 |
| Le Bergonz.—Origine et formation des Pyrénées.—Le Pic du Midi | 226 |
| Plantes et Bêtes | 235 |
| IV. BAGNÈRES ET LUCHON. | |
| De Luz à Bagnères.—Histoire de Bos de Bénac.—Tarbes.—Siége de Rabastens | 249 |
| Bagnères-de-Bigorre | 265 |
| Le monde.—Salons et promenades.—Touristes.—Bals, concerts.—De la musique dans l’éducation.—Vie et opinions philosophiques d’un chat | 273 |
| Route de Luchon.—Monvoisin.—Encausse.—Du bonheur bourgeois au XVIIᵉ siècle | 314 |
| Luchon.—Super-Bagnères.—Le port de Vénasque et la Maladetta | 325 |
| Toulouse.—Le Musée | 341 |
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.
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PARIS, IMPRIMERIE LAHUR
9, rue de Fleurus, 9
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NOTES:
[A] Voir le discours de Jean Petit sur l’assassinat du duc d’Orléans.
[B] Le trait suivant est tiré du siége d’Antioche: « Beaucoup de nos ennemis moururent, et d’autres pris furent conduits devant la porte de la ville; et là on leur coupait la tête, enfin de rendre plus tristes ceux qui étaient dans la ville. »
[C] Selon une inscription. On dit qu’elle est fausse.