Pendant que les convives se livraient à une joie bruyante et forcée, en s'entretenant tous à-la-fois; et que la plupart lançaient des sarcasmes à tort et à travers, même sur l'étranger leur convive, Alphonaponor et le grec les contemplaient avec pitié. Éléonore qui devinait leurs pensées, et qui partageait leurs sentimens, se réunit à leur entretien, après qu'elle eut reçu de nouvelles leçons et de nouveaux complimens de son ami … Mais le lunian ne devait pas être long-tems tranquille auprès d'elle: les femmes de la société, réalisant ce qu'il avait dit à Marouban, sur l'effet de l'ivresse à l'égard de celles de ce sexe, l'entourèrent en lui faisant les observations et les questions les plus hardies. Éléonore eut à supporter leurs sarcasmes, qui devinrent virulens, l'envie qui dominait ces femmes n'étant retenue alors par aucun frein.
Alphonaponor montra en ce moment son extrême politesse, ainsi que sa dignité. Ayant offert un tribut d'éloges public à Éléonore, qui faisait la satire de ses rivales, il se disposa à quitter l'assemblée avec elle et Marouban, et après avoir remercié la société, qui voulut en vain le retenir. Il dit, à cet égard, voyant qu'on le cernait et qu'on lui fermait tout passage: «dans mon pays, l'un des premiers devoirs sociaux, qui règle principalement la politesse, est celui de rendre le convive indépendant: sans cela on l'asservirait à un joug pénible; et la société, quelqu'agrément qu'elle offrit, lui deviendrait à charge….» Au mot de politesse on leur ouvrit le cercle, et ils se retirèrent.
Comme ils s'éloignaient, un homme, qui portait sur son visage les rides que forme la spéculation, arrête Alphonaponor, et le tirant à part avec Marouban, lui dit: «avant de vous en aller, apprenez-moi qu'elle est la valeur de l'or dans votre planete: sans doute il sert de signe monétaire comme ici. Dites-moi, aussi, s'il y a des gens de mon état dans la Lune, c'est-à-dire des banquiers?»—Alphonaponor, quoique dépité au fond de l'ame contre la majorité des convives, crut devoir à la politesse de lui répondre, et lui répondit: «il n'y a point de banquiers dans la Lune, parce que le transport de l'argent est très-facile, et que le commerce n'a pas l'extension ni les mêmes principes qu'il a chez vous. Quant à la matière dont vous parlez nombre de mines nous l'offrent; mais elle ne nous sert qu'à être mise en oeuvre, l'or étant le moins poreux et par conséquent le plus dur des métaux: notre signe monétaire est la plume de colibri.»—Le banquier partit d'un éclat de rire à ces mots, et se retira en s'écriant: «je l'avais bien pressenti, que les habitans de la Lune étaient des insensés! préférer les plumes du colibri à l'or, c'est le comble de l'impertinence humaine!» Pauvre ignorant, dit alors Alphonaponor; tu ne vois pas que ton or n'a de prix que celui que ta propre folie lui donne … Voilà, ajouta-t-il, un homme qui ne connaît pas même les principes de son état.»
Étant arrivé à l'hôtel avec ses amis, il discourut avec force sur ce qu'il avait vu, et il annonça qu'il partait irrévocablement, le lendemain, pour sa planete. «Je ne voudrais pas, dit-il, rester plus long-tems sur ce globe, pour l'honneur de ses habitans eux-mêmes; et avoir à rendre compte de toutes leurs sottises et de tous leurs ridicules.»—«Comment! s'écria Éléonore, qui avait été frappée de surprise en entendant la nouvelle de son départ, et qui paraissait en proie à la douleur, ce que ses larmes manifestèrent aussitôt: vous partez! que vais-je devenir? vous m'avez attachée à vous par le plus puissant lien, celui de l'estime; elle n'osa pas dire celui de l'amour: mais ses jeux s'exprimèrent au défaut de sa bouche. J'espérais au moins que vous achèveriez l'ouvrage que vous avez commencé, et que vous me mettriez à portée d'apprécier le bonheur, qui, je n'en doute plus, se trouve dans votre planete.»—«Le bonheur existe sur votre globe et en ces lieux mêmes, répondit le lunian: son principe est en votre ame: vous pouvez vous isoler au milieu de tout ce qui vous entoure. Il est dans cette ville des êtres vertueux, confondus dans la masse, que vous pouvez distinguer, et auxquels vous pouvez-vous associer. Il s'en trouve dans les pays où la dépravation a le plus d'empire: je m'en assurai autrefois en Grèce. Il est vrai qu'ils sont rares, et que bien souvent on les évite faute de savoir apprécier le mérite…. Si vous ne voyez point sur votre globe les mêmes attraits qui vous y attachaient, je vous offre de vous conduire dans le mien, avec Marouban, qui est décidé à m'y suivre. Vous resterez dans la Lune tant qu'il vous plaira; je m'engage à vous faire reconduire sur la terre lorsque cela vous sera agréable, et si vous ne vous plaisez point chez nous…. Je me trompe, le bon et le vrai beau (vous le trouverez dans mon pays) plaisent, attachent, entraînent: c'est parce qu'on ne les reconnaît point qu'on s'en écarte. Je suis sûr que la vertu et le mérite sont vénérés sur votre globe, même par vos compatriotes les plus dépravés.»—«Cela est vrai dit Éléonore.
Ce que j'ai vu, ce que Marouban m'a appris et ce que vous me dites, répliqua le lunian, me fait juger que les Terrestriens ont le germe du bon en eux. Vous êtes des enfans qui ne pensez qu'à vos hochets, et les préférez aux choses utiles et à la vertu. On peut vous comparer encore à des enfans, qui fuient un père qu'ils aiment, et dont ils redoutent la sévérité. Si on vous montrait ce père prêt à vous combler de tous les biens, en vous ouvrant son sein, et sous son véritable aspect, je pressens que vous ne le fuiriez point. Je vois, aussi, que ce ne serait pas une petite entreprise, et qu'il faudrait des peintres bien habiles pour rendre sensibles ses traits à vos yeux, qui ne sont pas habitués à distinguer les nuances … J'augure que nous vous garderons dans la Lune, aimable Éléonore, si vous consentez à y passer avec nous; et si vous revenez un jour sur la terre, ce sera pour reconcilier les femmes avec nos penchans, et pour servir les vôtres.» Éléonore reprenant sa gaieté ordinaire, que la crainte de perdre Alphonaponor pour toujours avait fait disparaître un instant, et montrant encore son caractère, se dit: «il m'a séduit par ses éloges, et à présent il m'éblouit par ses espérances de vertu et de bonheur…. Faisons la folie: celle-ci, quoique très-marquante; car monter sur un éléphant aîlé, et aller de but en blanc dans la Lune n'est pas peu de chose, ne sera que la suite de celles que j'ai déjà faites…. Cependant je sens en moi plus d'assurance; je présume qu'elle aura un meilleur résultat. Ce diable de lunian m'a ensorcelée; les habitans de sa planete seraient-ils tous des enchanteurs?»
Avant de consentir à vous suivre, reprit-elle, dites-moi s'il n'y a point de risques à courir. Cela me paraît bien hazardeux de n'avoir pour appui que des aîles, et point de sol auprès de soi pour se soutenir. Si dans nos voyages un cheval trébûche, ou se casse les jambes, et si nous renversons, nous avons l'espérance de trouver la terre à trois pieds. Celle-là est au moins solide.»—«Vous vous abusez, répondit le lunian. Vous ignorez, Éléonore, que vous êtes sans cesse sur le cratère d'un volcan prêt à s'allumer, en quelque lieu que vous vous trouviez sur la terre.»—«Comment, d'un volcan! mais il n'y en a qu'en Italie, en Grèce et dans le Pérou.»—«Vous vous trompez encore: la terre et notre planète ne sont autre chose qu'une masse de feu concentrée; c'est un foyer qui brûle sans cesse. N'en voyez-vous pas souvent des émanations dans les endroits où l'on ne s'y attend pas? Les tremblemens de terre ne se font-ils pas sentir en tous lieux? J'ai vu nombre d'Iles, en Grèce, disparaître à la suite d'un de ces événemens, et d'autres sortir de la mer inopinément. D'après cela vous pouvez être par-tout engloutie, et à chaque instant.»—«Comment, répliqua-t-elle, la nature a-t-elle pu ainsi nous exposer? Qu'avait-t-elle besoin d'allumer un foyer général sous notre planète?» —«Il le fallait pour que vous pussiez naître, et subsister ensuite; c'est ce foyer, et les bassins d'eau qui le couvrent, qui amenent la fertilité: sans cela vous n'auriez pas un brin d'herbe sur la terre. C'est la chaleur intérieure, encore plus que le concours du soleil, qui produit la germination.»—«Cela me paraît vraisemblable, repartit-t-elle: à présent je vois bien que l'air est aussi sûr que la terre; et je ne doute plus de la fin du monde. Un beau jour il prendra une belle fantaisie au foyer de s'enflammer tout-à-fait; et gare les bassins qui sont dessus, et les pauvres hommes qui dansent sur les bassins!»…. «Cette reflexion fit rire Marouban et Alphonaponor. Comme elle n'était pas invraisemblable, elle leur fit voir combien l'esprit d'Éléonore était ingénieux.
Puisqu'il faut fermer les yeux surtout, reprit-t-elle, dites-moi enfin ce qu'il faut que je prenne? Aurez-vous de la place sur vos éléphans, pour mettre toutes mes boëtes et mes cartons? je vous avertis que le nombre n'en est pas petit; je ne m'embarque jamais avec peu de chose: lorsque je voyage, j'en charge une berline entière»…. Alphonaponor, à qui Marouban avoit expliqué ce qu'était une berline, ne put s'empêcher de sourire, non plus que celui-ci, et il lui répondit: «laissez ici vos boëtes et vos cartons; vous trouverez tout ce qu'il vous faut dans mon palais; c'est-à-dire, ce qui vous est nécessaire pour vos besoins et pour votre habillement. Je vous croyais en partie détachée de vos modes.»—«En effet je le suis: mais la force de l'habitude.»—«Je vois qu'elle est très-puissante en ces lieux. Tâchez de vous en affranchir: sa chaîne est humiliante lorsqu'elle ne vous attache qu'à de petits objets.»—«Adieu donc mes bonnets et tous mes pompons! l'intraitable lunian, votre ennemi, me sépare de vous peut-être à jamais, s'écria-t-elle en riant. Adieu, Opéra, Tivoli, Frascati, que je regardai comme des lieux enchantés; je vais, dit-on, vous retrouver dans la Lune! mais je n'y paraîtrai qu'en luniane; et dieu sait si j'y gagnerai.»—«Oui, sans doute, dit Alphonaponor. J'espère vous y faire briller, de manière à vous prouver que vous n'avez rien vu jusqu'à ce jour de beau, de brillant et d'aimable, que votre personne dans votre miroir.»
—«Le voilà encore qui m'entraîne par ses éloges, cet adroit enchanteur!…. Eh bien! soit: je suis à vous: je ne vous quitte plus dès ce moment: Marouban se chargera de prendre mes papiers chez moi.» Marouban y consentit; et Alphonaponor ayant regardé sa montre, dit: «mon éléphant ne doit pas tarder à paraitre; nous le laisserons reposer cette nuit, et demain, dès l'aurore, nous nous élancerons dans l'éther.»
Ils continuaient de s'entretenir, et Alphonaponor reassurait Eléonore sur les dangers du voyage; car, quoique hardie, comme l'avait dit Marouban, elle ne laissait pas d'être inquiette sur la traversée, en envisageant la lourdeur de l'animal sur le dos duquel elle allait s'asseoir; lorsque des hennissemens, répétés avec force par l'éléphant de la cour, annoncèrent à son maître l'approche de son compagnon…. En effet, prenant aussi-tôt son télescope et son graphomètre, il le découvrit à cinquante lieues de la terre, et il le dit à Eléonore et à Marouban … «Comment, s'écria celle-ci, l'autre éléphant l'a senti de cinquante lieues? Quel flaire il faut qu'il ait pour cela!»—«Je crois vous avoir dit, répliqua le lunian, que ces animaux étaient d'une espèce extraordinaire, et je vous ai vanté leur intelligence: elle donne à leurs sens une activité inconnue. Eléonore, sachez que l'intelligence, n'ayant point de bornes, et étant une portion du plus grand attribut de la divinité, elle doit être un moteur universel dans quelque être qu'elle se trouve….» Alors il engagea Marouban à sortir avec lui jusqu'à la grande place, où il prévoyait que s'abbattrait l'animal. Eléonore voulut les suivre pour jouir du spectacle. Ils n'y furent pas une demi-heure, que l'éléphant, s'abaissant d'un vol rapide, et redoublant d'activité lorsqu'il apperçut son maître, prit terre. Repliant ses aîles, il courut au grand trot vers Alphonaponor, à qui il fit les plus grandes caresses, et aux pieds duquel il versa encore des larmes d'attendrisement…. Alphonaponor, ayant récompensé à son tour, par ses caresses ce zèlé serviteur, le conduisit vers son compagnon; et ici, se passa une nouvelle scène de sensibilité, qu'on ne peut décrire, entre les deux animaux. Elle aurait pu faire envier à nombre d'hommes, comme l'observa Eléonore, de leur ressembler.
Dès qu'Alphonaponor eut détaché les dépêches, qui étaient liées à la trompe de l'éléphant, il rentra avec ses amis dans l'hôtel, et leur ayant dit qu'il avait à s'occuper de la lettre de son roi, il les engagea à se retirer dans leurs appartemens, Eleonore en ayant pris un dans l'hôtel. Il les embrassa, en leur réitérant que lendemain, ils quitteraient la terre, les ordres de son roi le rappelant sans délai. Il avait parcouru d'un coup-d'oeil sa dépêche.
Le lecteur est sans doute curieux de savoir ce qu'écrivait le roi de la Lune au voyageur. Voici la traduction du texte de sa lettre:
A Alphonaponor, le plus cher de mes enfans.
«Votre dépêche, mon cher Alphonaponor, m'a été remise par votre intelligent courrier; et j'ai reçu avec plaisir les notions que vous m'avez données sur la terre. Que l'axe de cette planete s'incline tout-à-fait, cela m'est indifférent; je n'ai plus de crainte sur le sort de mes sujets, qui est le seul objet qui doive fixer l'attention d'un roi, à l'exclusion entière de lui-même. D'après cela, je vous invite à retourner au plutôt auprès de moi. Je ne puis me passer de vous: un sujet éclairé et fidèle, comme vous l'êtes, est un trésor qu'un roi ne doit pas perdre un instant de vue. Je sens tout le poids de la puissance depuis que vous m'avez quitté; et je m'apperçois, de plus en plus, qu'un roi, quel qu'il soit, fut-il doué de la sagesse la plus profonde et des talens les plus extraordinaires, ne peut marcher seul. Il faut autour de lui des hommes semblables à vous, qui blâment sans cesse ses actions, et lui présentent les tableaux effrayans enfantés par sa conduite. Où est le roi assez fortuné pour ne point faire un abus de son pouvoir? … Vous le savez; je n'aime point les flatteurs: je suis convaincu, dès long-tems, qu'ils sont les ennemis les plus cruels des rois et des peuples. Je les ai bannis de ma coeur, et ne me suis entouré que d'hommes raisonnables: cependant, Alphonaponor, je trouve qu'ils me flattent encore, sans qu'ils s'en apperçoivent, et qu'ils ne me disent pas assez fortement la vérité. L'ame d'un monarque a besoin d'être sans cesse réveillée: le pouvoir tend toujours à l'entraîner dans la route opposée à celle du bonheur public: il faut un ressort puissant qui l'arrête; c'est la vérité…. Quittez aussitôt le globe où vous êtes, si la gloire de votre roi vous est chère. Venez frapper mes regards, et rappeler ma réflexion, par votre aspect sévère. Rendez-moi un ministre ami de mon peuple, et j'aurai conquis plus que je ne pourrais jamais perdre….
Adieu mon fils: comme homme, je vous embrasse; comme roi, je vous salue.»
Le roi de l'empire de la Lune.
L'ame d'Alpbonaponor fut agitée en lisant cette lettre, et en envisageant le degré de sagesse auquel était parvenu le monarque de la Lune…. «Le voila, s'écria-t-il, le véritable roi! voilà l'être fort et invincible! celui qui est digne de l'amour de son peuple, celui qui peut entendre la vérité, et la désire, est parvenu au faite de la grandeur. Rien ne peut ébranler son trône: lui seul peut dire, comme la divinité, je suis immuable, hormis pour ce qui regarde la nature, à la loi de laquelle rien ne peut le soustraire!…. Il arrosa de douces larmes cet écrit, où il trouvait un éloge si pompeux pour lui-même, et il se dit: «quel dévouement ne dois-je pas à un tel roi! Je le sens, c'est leur sagesse qui enfante la vertu dans leurs sujets. Qu'ils donnent l'exemple, et ils verront le pied de leurs trônes entourés de sages et de héros!»
Il passa la nuit livré à ces intéressantes et utiles réflexions. Lorsque le premier rayon de l'aurore perça le voile sombre de la nuit dans l'Orient, il descendit vers ses éléphans, et disposa tout pour son départ. Il paya l'hôte avec l'argent que Marouban lui avait remis, et ayant fait dire ensuite à ce premier, de lui faire venir quelques malheureux à qui il voulait distribuer le reste de la somme, qui consistait en deux mille louis, s'étant apperçu avec surprise et douleur que Paris en fourmillait, il les attendit; il retarda, pour cela, son départ, en se disant qu'on doit tout immoler à la bienfaisance, jusqu'à ses plaisirs les plus doux. Leur ayant enfin remis sa somme, après s'être excusé envers eux d'avoir osé sonder le secret de leur infortune, et la leur avoir offerte plutôt comme le prix d'un service rendu que d'un bienfait, il les congédia, en les suppliant de cesser les acclamations que la reconnaissance leur faisait pousser. Il leur observa que l'homme bienfaisant n'a droit qu'à son prix tacite; et que les louanges l'outragent. «Il sait, leur dit-il, qu'il n'a de propriété réelle que ses vertus. S'il est riche, il doit aux malheureux le partage de sa fortune; s'il ne l'est point, il leur doit des consolations. Il sait encore que la nature lui a imposé ce devoir; et l'homme qui remplit son devoir, n'a aucun droit à l'éloge….» Cependant il entendit avec satisfaction le discours de celui de ces infortunés à qui il avait fait le don le plus fort, car il avait cru qu'il en était plus digne que les autres, ayant trouvé, à l'aide de son art de physionomiste, des traits plus caractéristiques de vertu sur sa figure…. Celui-ci dit: «J'ai connu le malheur; je sais combien il est doux de recevoir des bienfaits donnés sans ostentation; j'ai reçu des outrages de la plupart de ceux qui m'ont offert le pain avec lequel j'ai soutenu ma misérable vie; et ils m'ont fait désirer la mort encore plus que la misère. Soyons bienfaisant, à notre tour, et imitons ce magnanime lunian, qui seul connaît le prix et les droits de la vertu!….» Alphonaponor embrassa le personnage, qui trouva cet embrassement plus grand que son bienfait; le noble orgueil de l'homme ne s'éteignant jamais en lui dans quelque situation qu'il se trouve, comme ce dernier venait de l'annoncer.
Alors Éléonore descendit, et elle se montra au lunian les larmes de l'admiration dans les yeux. Elle avait été témoin de sa bienfaisante action, d'une fenêtre où elle s'était mise. Elle félicita, avec allégresse, Alphonaponor, et fit voir, ainsi, que la femme la plus frivole est souvent encline aux plus grands actes de vertu. Alphonaponor l'observa: il offrit un hommage nouveau aux femmes françaises, et il fit connaître ses espérances sur elles, en disant à Éléonore: «Je vois dans vos yeux le signe de la bienfaisance qui réside en votre âme; la sensibilité est son organe. Je ne doute plus que vous ne deveniez l'ornement de votre sexe. Que celles, parmi vos pareilles, qui portent dans leur sein un germe aussi heureux, sont à plaindre de ce qu'on ne frappe point plus souvent leur vue par l'exemple! Elles immoleraient alors la frivolité à l'auguste sentiment dont je parle; elles seraient la consolation des infortunés. Les fruits de la bienfaisance, offerts par la main d'une femme, douée des autres qualités de son sexe, de cette candeur aimable dont l'aspect excite la confiance, et de cette douceur, qui porte avec elle les délices pour l'âme des malheureux, sont inappréciables…. Femmes! s'écria-t-il, la nature semble vous avoir créées pour répandre les dons de la bienfaisance! L'homme, quel qu'il soit, ne peut parer, comme vous, son bienfait: Vous êtes égales à l'ange qui descendrait des cieux pour remplir ce sublime emploi!»
Le moment du départ était arrivé, et les éléphans étaient prêts, lorsque les littérateurs réunis envoyèrent un des leurs vers lui, pour l'inviter à une seconde conférence: leur dessein était de lui faire mieux expliquer son système d'analise….
Alphonaponor ayant répondu au littérateur qu'il partait à l'instant même, celui-ci lui demanda, au moins, un quart d'heure d'entretien, en lui observant qu'il ne lui ferait que deux questions, en se restreignant. «Comme elles divisent, dit-il, nos écrivains; c'est nous servir que de nous faire connaître votre opinion raisonnée.»
Le littérateur, étant le même qui avait pris la parole dans l'assemblée des savans, et qui avait inspiré de l'intérêt au lunian, ce dernier consentit à suspendre d'une demie heure son départ, et il l'engagea à être court.
Le littérateur lui dit alors: «Quelle est la borne qu'on oppose au langage dans votre planete? Est-il permis à l'écrivain de donner des acceptions aux mots à son gré? Enfin, quelle est la barrière où l'on doit s'arrêter à l'égard de la poésie? Il voulut savoir encore si les savans de la Lune pensaient qu'on put juger l'expression par sentiment.»
«Ce que vous me demandez, répondit Alphonaponor, serait le sujet d'un ouvrage entier, dont je ne puis, même, vous faire entrevoir l'esquisse, devant partir sans délai. Je vous exposerai seulement quelques idées générales:»
L'usage de la langue est immuable chez nous, reprit-il. Si chaque écrivain voulait innover, nous ne pourrions nous entendre. Il faut que les changemens soient consacrés par les sociétés savantes, et qu'ils soient ensuite insérés dans les dictionnaires. Le lecteur peut connaître l'expression d'un terme, en y ayant recours, et apprécier les innovations: sans cela il ne conçoit point ce qu'il lit ou ce qu'il entend; et il ne peut s'amuser ni s'instruire. Celui qui ne remplirait pas ce but, serait réputé, par nous, hors de la ligne de l'art et de la raison, et il serait suppose écrire pour les habitans d'une autre planete. Je m'étonne de votre question. N'avez-vous pas des écrivains qui vous ayent servi de guides en tous les tems? Homère, Euripide, Platon, etc., parlaient le grec ordinaire, et se faisaient entendre. Ils ne cherchaient le sublime que dans la pensée et l'image, où il réside principalement. Ils s'attachaient à la noblesse dans l'expression; mais cette expression était celle de tous. La noblesse ne se trouvait que dans le choix des mots, les plus propres aux pensées et les plus harmonieux. La variété était dans les tours de l'expression; mais jamais dans le changement des mots. Ils choisissaient les plus pompeux pour peindre les sentimens nobles, ou retracer les richesses de la nature; et, dans les sujets simples, ils prenaient les termes analogues. Si nous souffrons quelqu'innovation dans l'expression, il faut qu'elle ait tant de clarté, qu'elle s'adapte si bien à l'ancien tour, ou au terme vulgaire et correspondant, qu'on n'ait pas besoin d'elle pour comprendre l'ouvrage. Nous n'en tolérerions pas beaucoup dans un écrit, parce que nous serions sûrs qu'elles y sèmeraient la confusion. D'ailleurs, pourquoi chercher la nouveauté dans les mots? Terrestriens! Vous vous attacherez donc toujours à l'écorce?… Le sublime ne peut naître de l'expression. Je le répète; il est dans la pensée, dans les sentimens et dans l'image. Si vous tendez à étonner, développez à grands traits les passions: trouvez cette force de sentimens qui entraîne, et montrez les grands tableaux de la nature. Si vous n'avez pour vous que des mots, vous ne ferez qu'amuser un instant…. L'expression est, dans un ouvrage, ce que les pierres précieuses, qui entourent un cadran de pendule sont à la pendule elle-même. Elles peuvent orner le cadran; mais l'ornement du cadran n'est-il pas un simple accessoire, et la pendule en sera-t-elle moins une pendule, et moins utile? Les mots, et surtout les nouveaux, peuvent être comparés aux couleurs exaltées, qu'on découvre, ça et là, dans un tableau; qui frappent la vue par leur éclat; mais qui ne sont pas en harmonie avec les autres nuances, et qui déparent entièrement le tableau, parce qu'elles détruisent cette harmonie, source unique du beau. Si vous ne voyez que l'expression dans un écrit, vous ressemblerez à ceux qui ne regardent que l'éclat des couleurs bizarres dont je viens de parler, et qui négligent de voir si le dessin du tableau est correct; si le sentiment qu'on a voulu peindre est exprimé; et qui n'envisagent point qu'il y a un grotesque jusques dans le coloris. Tous les arts ont un même type; c'est la nature: et ils concordent tous.
Quant à votre demande, si on peut juger l'expression, par sentiment, j'avoue qu'elle m'étonne encore. L'ame est bien l'organe de toutes les facultés; mais ce ne peut être ni la raison ni le sentiment qui jugent un ouvrage sous le rapport des mots. Tout homme, le pâtre le plus ignorant, peut apprécier un trait relatif aux sensations; mais non juger les termes du langage qui tiennent à des principes étrangers au moral, puisqu'ils sont l'effet d'une convention sociale. L'art qui est l'oeuvre de la comparaison, et qui a pour but l'application à la nature, est, selon nous, la seule règle. Si l'ame ou l'esprit pouvait juger l'expression, il s'ensuivrait que tous les hommes, le pâtre même, parleraient aussi bien que le savant, et pourraient prononcer sur le style comme ce dernier; parce qu'un pâtre porte en lui les mobiles du sentiment, et le jugement propre à remplir, dans ce cas, ces objets.»
Le littérateur lui dit alors: «vous avez avancé dans votre conférence avec nous, qu'un passage qui développe un noeud ou esquisse un caractère, demande plus de génie que vingt descriptions. Comme vous n'avez pas appuyé votre assertion par des raisonnemens, permettez que je vous interroge à cet égard.
Ce que je dis n'exige de vous qu'un moment de réflexion, pour que vous en soyez convaincu. Il ne faut qu'avoir des yeux et de l'attention pour décrire au physique. Mais les yeux de l'ame voient difficilement, cela est hors de doute; car nous apprécions avec plus de difficulté un objet moral qu'un objet physique. Si ce que je dis n'était point, nous découvririons le but d'un ambitieux ou d'un fripon, aussi vite que nous appercevons une montagne. Ceux qui veulent sonder l'abîme du coeur humain, ont besoin de la lumière de la raison et du jugement pour y parvenir; et il faut posséder pleinement ces facultés pour voir un caractère dans son ensemble…. Quant au noeud, il faut que le génie dirige celui qui le forme. Le noeud suppose la création, puisqu'il offre un incident indépendant d'aucune connaissance reçue. Il n'est lié à l'art que par ce qui a rapport à la manière dont il est formé, ou, autrement, par le précepte de l'organisation. Pour la description, il ne faut qu'observer, avoir l'attention de rassembler toutes les parties éparses d'un tableau, et les réunir. La comparaison sert à celui qui décrit à les mettre à leur place, en imitant la nature; donc ce dernier n'a besoin que de la réflexion et de l'art de peindre par les mots; c'est-à-dire, de choisir les couleurs propres à ce qu'il veut présenter. Je vois avec une surprise nouvelle que vous ayez pu confondre la création avec l'imitation. Rappelez-vous qu'Homère fit des descriptions; mais qu'il n'a reçu le titre de grand poëte, en Grèce, que par ses applications et ses grandes descriptions morales. La chaîne-d'or, les prières; enfin le plus sublime de son ouvrage, offrent ces images et ces grandes pensées. S'il n'avait dépeint que le choc des guerriers, les tempêtes, etc., et s'il n'avait su joindre à ces descriptions d'autres tableaux de création, il n'aurait été que versificateur, parce qu'il n'aurait qu'imité la nature.
A ces mots il se leva sans attendre la réplique du littérateur, et ayant rejoint ses amis, qui l'attendaient, il donna, pour monture, à Marouban le plus jeune de ses éléphans. Il monta, lui-même, avec Éléonore, sur l'autre; et, ayant attaché la dame à son corps avec une ceinture, ils gagnèrent à la hâte la grande place, où Alphonaponor ayant ordonné aux éléphans de retourner dans leur pays, ils prirent leur vol, aux yeux de nombre d'individus que la curiosité avait arrachés à la mollesse, et qui étaient accourus au bruit qui s'était fait dans la rue….
Les éléphans s'élevèrent avec majesté, et d'abord doucement; il fallait habituer Éléonore qui tremblait, de tous ses membres, derrière Alphonaponor. Lorsqu'elle fut à un quart de lieue de la terre, elle se montra plus hardie; et le lunian lui dit: «il n'y a que le premier pas qui coûte dans la carrière de l'audace.» Alors les deux animaux, à la voix de leur maître, pressèrent leur course. Paris ne leur parut bientôt que comme un point sur ce globe. Alphonaponor le fit remarquer à Eléonore, et lui dit: «Voilà à quoi se réduit la grandeur! Cette ville ne vous paraît qu'un grain de sable; bientôt la terre entière vous semblera de même. Vous jugerez alors que, malgré son orgueil, l'homme de toutes les planetes est rangé dans la classe des infiniment petits; et qu'il n'est rien d'essentiellement grand que l'immensité de celui qui l'a créé….» Paris disparut: la terre ne s'offrit bientôt plus à leur vue; et ils nagèrent dans l'espace sans bornes de l'éther.[9]
Notes:
[1] Nous ne connaissons point le motif qui fit regarder la Seine comme un ruisseau par le voyageur. Il est probable que cette rivière serait un fleuve dans sa planete, qui, ayant moins de surface, et par conséquent des montagnes moins hautes, doit présenter des émanations d'eau moins fortes que chez nous. Peut-être qu'il découvrit des fleuves plus considérables dans notre pays, et qu'il jugea que l'harmonie et l'utilité publique voudraient que la capitale fût située sur l'un d'eux.
[2] La découverte de l'abbé de l'Epée, démontre que l'art des signes peut être aussi utile à la société que la faculté de la parole.
[3] Le voyageur a raison. Mathusalem, vivant 960 ans, d'après la bible, appuye son assertion d'une manière irrévocable, et rend très-vraisemblable la longue existence des habitons de la Lune.
[4] Ce qu'on vit à Paris lors de l'arrivée des ambassadeurs Turcs, tant Méhémèd-Effendi, qu'Esseid-Effendi, prouve la vraisemblance morale de ce qu'on retrace ici.
[5] Cet embrassement n'est pas une puérilité: on embrasse tous les jours un cheval, qui n'a pas la centième partie de l'intelligence de l'éléphant. D'ailleurs, l'homme de la nature est si différent de l'homme de société, que ce qui est un acte noble pour l'un, est une niaiserie pour l'autre. Nous ne pourrons porter un jugement, que lorsque nous serons assurés que nous analisons bien les droits et le voeu de la nature, ainsi que les sentimens; et lorsque nous serons entièrement dignes d'être nommés sensibles.
[6] La terre est si éloignée de fournir aux besoins de ses habitans, qu'il se trouve des portions de peuples, même en Europe, qui goûtent à peine le pain. Quant aux habitans des autres continens, la majorité ne connaît point ce qui constitue essentiellement la nourriture de l'homme, tel que le bled, le riz, etc., et ne vit que de fruits.
[7] La Chine, où l'art de l'agriculture a su fertiliser jusqu'au sommet des monts les plus arides.
[8] _Les voyageurs répondront à Marouban que les Russes boivent du Wodki, qui est plus fort que le vin, puisque c'est une eau-de-vie de grain, mais je leur répliquerai que cette boisson n'est connue généralement que dans les villes, et sur les grandes routes de l'empire. S'il s'en trouve dans les grands villages de l'intérieur, les habitans en boivent rarement; ainsi la très-grande majorité du peuple russe ne fait point usage de cette boisson. Je dirai encore, pour appuyer l'assertion du grec, et ce qui ne peut être contredit, que le peuple des campagnes, qui n'en fait point usage, est plus fort que celui des villes qui en boit._
[9] _Je pressens qu'on voudra que je sois vraisemblable jusques dans le voyage de la terre à la Lune; et que les physiciens m'observeront, qu'Éléonore ne pourra supporter l'effet de la raréfaction de l'air lorsqu'elle arrivera aux bornes de notre atmosphère.
Ne me rebattant point sur les raisons que j'ai énoncées, je dirai aux physiciens; que le doute existant, la vraisemblance existe; car elle se place entre le doute et la vérité. Les courses des aërostats dans l'atmosphère, les observations sur les Cordillières, etc., ne suffisent point pour anéantir ce doute et prouver tout ce qu'on a dit sur la raréfaction. Ne savons-nous pas combien il y a_ de distance d'un simple éclaircissement à la conviction? N'avons-nous pas droit de douter, même, de l'authenticité du système de Newton, malgré sa vraisemblance probable, en égard aux autres systèmes? Physiciens, littérateurs, philosophes, soyez très-réservés avant d'en venir à l'affirmation. La chute du système d'Aristote, proclamé et reconnu, comme immuable, par vingt siècles, ne démontre-telle pas que, non-seulement les savans mais l'univers entier peuvent s'égarer; et que ce qui tient à l'art ou aux lumières, ne peut avoir une existence invariable, que lorsqu'il y a démonstration mathématique; c'est-à-dire, lorsque l'objet est rendu sensible, soit par les sens, soit par le jugement, et l'évidence du raisonnement._