CHAPITRE VI.
Corps législatif.—Observations de Philoménor sur ce palais.—Fameuse pétition relative aux émigrés.—Vues diverses de l'auteur à ce sujet.—Légère rétribution.—Domaines en Corse.—Statues de la salle du palais.—Anecdote inédite sur le buste de Louis XVII.—Voeux de l'auteur.
Après avoir considéré l'ensemble du temple des lois: «Entrons, dis-je à mon compagnon de voyage; cela n'est pas ordinairement très-facile. Sous le frivole prétexte d'une augmentation de députés[72], on a jugé à propos, depuis peu et sans aucune nécessité, de faire disparaître des tribunes très-commodes et qui ne devaient nuire à personne; on en a conservé d'autres très-élevées d'où l'on voit mal, d'où l'on entend difficilement nos meilleurs orateurs; il faut croire que l'on reviendra[73] sur une mesure inutile et désagréable pour les amateurs de l'éloquence parlementaire.» Grâce au costume étranger de mon Grec et à une carte dont je m'étais muni, nous fûmes introduits. Ce jour-là on y lut une importante pétition adressée à l'assemblée, et dont le but était d'adoucir le sort des victimes de la fidélité, je veux dire des martyrs de la monarchie. «Quelle proposition plus juste devrait être accueillie? me dit Philoménor; ce serait le vrai, le seul moyen de réparer toutes les injustices, de cicatriser toutes les blessures, d'apaiser toutes les haines et de ménager une réconciliation générale, en dissipant une bonne fois toutes les inquiétudes des nouveaux acquéreurs, en calmant pour jamais, par une transaction nationale, des remords que les lois n'ont pas fait taire dans le secret des coeurs, au moment où la politique et la nécessité consacraient l'incommutable jouissance des biens confisqués et vendus.»
«Une réconciliation générale! m'écriai-je; ô mon cher Philoménor! quel beau moment! quel heureux jour que celui où descendant de leurs bancs, ne connaissant plus ni la gauche, ni la droite, ni le centre, oubliant les rivalités d'opinion, les rixes scandaleuses, les antipathies insensées, tous les Français se tendraient des bras amis, des bras fraternels, et s'embrasseraient, à l'ombre du trône conciliateur qui aurait comblé pour jamais l'abîme des révolutions! Mais quel moyen serait ouvert pour indemniser convenablement tant d'infortunés, sans froisser les intérêts nouveaux? Ne serait-il point possible de prendre, pendant une année ou deux, quelques centimes sur l'impôt foncier et indirect, et de faire une retenue progressive sur les salariés de l'État? Une indemnité raisonnable aurait bientôt des bases solides et presqu'imperceptibles. Par là, les classes les plus riches de la société, les classes les plus intéressées à conserver le bon ordre, auraient contribué à ce grand acte d'équité, sans que la propriété territoriale, déjà si grevée, l'eût été beaucoup plus; et ceux qui reçoivent des honoraires du gouvernement, n'auraient pas lieu de se plaindre, si, par un sacrifice momentané, ils avaient rendu véritablement leurs places inamovibles, en se mettant pour jamais à l'abri des commotions politiques qui en ébranlent souvent la solidité et la permanence. Enfin l'honnête homme, l'ami sincère de son pays, éprouverait-il quelques regrets? Non, il ne croirait pas payer trop cher la réunion de tous les Français.
«Enfin, si mon plan n'était pas entièrement adopté, la concession des immenses propriétés[74] que possède le gouvernement dans quelques-unes de nos îles telles que la Corse, et qui, faute d'une culture soignée, sont plus onéreuses que lucratives, offrent encore d'autres moyens d'indemnité. On sent qu'un pareil projet entraîne nécessairement de la part du concessionnaire l'obligation de fournir aux nouveaux colons des avances pour les défrichemens, et des encouragemens pour les agriculteurs que les nouveaux propriétaires seraient autorisés à y conduire. Mais aussi, quels prodigieux avantages pour la France, une bonne fois affranchie d'une dette sacrée! La population de cette île, augmentée par ce surcroît de colonisation, la soustrairait à l'impôt volontaire de cinq à six cents mille francs, qu'elle paye chaque année aux Lucquois et autres peuples d'Italie, qui se rendent en Corse pour aider aux travaux de l'agriculture, somme assez considérable qui en sort pour n'y rentrer jamais.
«Les produits agricoles et industriels de la Corse devenus plus nombreux, dispenseraient ses habitans d'exporter de l'étranger une partie des objets de première nécessité. Et, peut-être, un jour, dans des années où le continent serait frappé de stérilité, cette colonie serait à même de faire refluer au sein de la mère patrie des subsistances que la France ne payerait plus si chèrement (comme par le passé) à la Crimée, à l'Italie et à l'Afrique. Cette île enfin, enrichie même par cette concession nationale faite au malheur, serait attachée par de nouveaux noeuds à la métropole, et rendrait au centuple un bienfait accordé par la justice, la politique et la sagesse.»
Après la séance nous visitâmes les différentes salles qui environnent le sanctuaire législatif.
De bonnes copies du Laocoon et de la mort de Lucrèce, en bronze, et quelques excellens tableaux, tels que le Socrate buvant la ciguë, le Philoctète blessé, le Bélisaire mendiant, les notables de Calais se dévouant pour leur patrie, fixèrent notre admiration. Cependant Philoménor me témoigna sa surprise, lorsqu'il s'aperçut que les bustes de nos augustes princes, et les statues des sages de Rome et d'Athènes étaient uniquement modelés en plâtre[75]. Son indignation fut extrême lorsque je lui appris que la statue en pied du prisonnier de Sainte-Hélène y était en marbre.
«Vous y remarquez, lui dis-je, le buste de l'infortuné Louis XVII[76]; ceux qui l'ont connu assurent qu'il est parfaitement ressemblant. L'original exécuté en marbre par M. Deseine, statuaire, d'après les ordres de Marie-Antoinette, eut une bien étrange destinée.
«Au dix août 1792, le jeune dauphin avait quitté pour toujours avec sa famille, le palais de ses pères, lorsqu'une troupe de forcenés, répandue dans les appartemens du château, pénétra jusque dans le boudoir de la reine, où ce buste était placé.
«Reconnue par quelques-uns de ces brigands, l'image du prince reçut quelques coups de sabre; arrachée de son piédestal, jetée ensuite par une des croisées du château[77] sur les cadavres des défenseurs du trône qu'on venait d'égorger, elle fut pour ainsi dire toute couverte et tout imprégnée de leur sang.
«C'est dans cet état déplorable que l'aperçut un pauvre savetier qui traversait alors la cour des Tuileries. Cet artisan s'étant imaginé que cette tête mutilée et presque informe, dont il ne connaissait ni le prototype ni la valeur, pourrait lui être de quelque usage dans sa profession, la prit et la cacha dans sa loge, qui se trouvait peu éloignée du palais.
«Bien long-temps après le règne de la terreur, un général vendéen fit un voyage à Paris; par le hasard le plus singulier, il se logea dans un hôtel dont notre savetier était devenu le concierge. Un jour, l'officier supérieur dont je viens de parler, grand partisan d'antiquités et de raretés en tout genre, chargea son portier de remettre à la diligence quelques vases étrusques qu'il avait achetés à Paris, et dont il voulait orner la galerie du château qu'il habitait.
«Ces vases étrusques firent souvenir le commissionnaire de ce petit buste dont il s'était emparé au milieu du pillage et du sac des Tuileries. Il alla le chercher et l'offrit en présent à l'amateur royaliste. Quelle fut la surprise, l'indignation, la joie, l'enthousiasme de celui-ci, lorsque, malgré les dégradations, il reconnut les traits du jeune roi et le nom du sculpteur! Il accepte le don, dissimule son bonheur et tous les sentimens divers qu'il avait éprouvés; mais forcé de quitter la capitale le lendemain même, et désirant faire restaurer le monument avant de l'emporter dans son pays, il donne quelques pièces d'argent au portier, lui confie, en partant, un trésor que sa fidélité lui rend inappréciable, et lui enjoint surtout de le serrer avec soin.
«Deux ans s'écoulent; cet officier revient à Paris, et s'empresse de se faire conduire à son ancien hôtel qui était devenu pour lui comme une espèce de temple sacré.
«À cette époque, Bonaparte gouvernait la France; il avait voulu dégager les Tuileries. Des rues entières achetées et abattues avaient disparu. L'hôtel où demeurait le dépositaire du buste, ayant, comme beaucoup d'autres, subi le sort commun, avait été rasé jusqu'aux fondemens. On concevra facilement le désespoir de notre royaliste; il multiplie toutefois les informations, les recherches, et il parvient à découvrir que le portier, forcé de changer de domicile, s'était retiré, disait-on, du côté du Temple. Dans cet endroit la population est immense; et l'indication était bien vague; cependant au moment où le fidèle vendéen faisait de nouvelles enquêtes, une vieille femme, logée près des démolitions, en fut instruite, et le tira subitement d'embarras, en remettant entre ses mains le précieux dépôt; elle lui apprit de plus, qu'en s'éloignant du quartier, l'honnête portier l'avait priée de le rendre au propriétaire, si elle le rencontrait jamais, et d'acquitter ainsi, ajoutait-il, un devoir de conscience.
«Par une suite de petits événemens bizarres que, pour différentes raisons, je m'abstiendrai de rapporter, cette effigie de Louis XVII est maintenant dans les magasins du grand Musée, et malheureusement dans le plus mauvais état possible. L'habile sculpteur qui fit ce monument d'après nature, vit encore; il est dans la force de son talent[78]; il possède dans son atelier un plâtre original, modèle extrêmement ressemblant de ce malheureux prince; on ne devrait donc pas, ce me semble, négliger de faire sculpter un nouveau buste par le ciseau aussi fidèle que savant de cet excellent artiste.
«Ah! puissent, ajoutai-je encore, puissent les images de nos monarques et de nos princes légitimes, retracées en marbre ou en albâtre, n'avoir plus l'air d'être provisoires, et devenir immortelles comme notre amour et leurs vertus!»
CHAPITRE VII.
Penchant des décorateurs pour les colifichets qui se renouvellent souvent.—Bas-relief de Louis XIV à Versailles.—Bas-relief du même monarque au Musée détruit des Petits-Augustins.—Morceaux intéressans qui s'y détériorent d'un jour à l'autre.—Nécessité d'un nouveau répertoire de ces objets précieux.—Musée d'architecture.—Critique du projet d'un architecte.—Recréer l'ancien Musée français avec les débris non replacés.—Nécessité d'un répertoire nouveau de ces objets précieux.—Fondation d'un Musée de sculpture moderne.—Établissement d'un Musée universel statuaire en modèles de plâtre.—Musée des copies des plus excellens tableaux que nous avons perdus ou que nous n'avons jamais possédés[79].—Réponses péremptoires aux objections que l'on ferait à ce sujet.
«Mais doit-on espérer cette épuration du goût? Je l'ignore, mon cher Grec; nos décorateurs ont une tendance si naturelle pour les colifichets qui se renouvellent souvent, que dans un des salons du palais de Versailles on a refait soigneusement en plâtre un bas-relief détruit, représentant Louis XIV victorieux; et, je le dis avec douleur, on laisse exposé à tous les genres de mutilations[80] et dépérir en plein air, dans la cour de l'ancien Musée français, un grand et magnifique médaillon en marbre blanc, à peu près de même grandeur, où Coustou a sculpté le grand roi passant le Rhin, à la tête de son armée.
«L'ancien jardin des Augustins où une partie des tombeaux, des urnes, des bas-reliefs et des pyramides sépulcrales étaient dispersés sous les saules et les cyprès que l'on y avait plantés, n'existe plus; la fontaine dont l'eau limpide serpentait à travers les fleurs et les débris, m'a semblé tarie; les blocs de pierres destinés à élever sur ce sol funèbre le temple des arts, couvrent cet espace où l'on aperçoit à peine les vestiges de la plus faible végétation. Tel est le sort des choses de ce monde; les ruines chassent les ruines qui en avaient remplacé d'autres, pour faire place à des monumens nouveaux. On démolira même la façade du château de Gaillon, dont l'architecture est si gracieuse et si légère; où l'acanthe[81] semble sortir de la pierre, et y développer en rosaces ses feuilles si élégamment échancrées; où des génies aériens paraissent s'élancer de la base des pilastres pour en soutenir la pesanteur. Si l'on suit le plan d'un des architectes, on transportera cette façade sur la même ligne que celle du château d'Anet. Une pareille transmutation ne paraîtra-t-elle pas complètement absurde? Ne blesse-t-elle pas toutes les lois de pondération et d'ensemble si indispensables dans les monumens réguliers, et conséquemment du bon goût, puisque d'un côté vous auriez d'admirables édifices, et de l'autre l'aspect hideux de gros murs insignifians qu'il faut absolument renverser, pour ne pas mettre la perfection en regard de la rusticité? Ne vaudrait-il pas mieux replacer les débris du palais du cardinal d'Amboise en face de celui de Diane de Poitiers, qui, tous deux parallèles, accompagneraient la grande entrée de l'école des beaux-arts? On pourrait relever, à la suite, sur les deux côtés, d'autres débris de chapelles, de tours, de portiques, de colonnades, entre lesquels on arriverait au nouveau monument, que l'on apercevrait au fond, et qui aura, dit-on, tout le mérite d'une belle simplicité.»
«L'architecture aurait pour lors un petit Musée, me dit mon Grec; où serait-il plus convenablement placé que dans le lieu même où se donnent les leçons, où la démonstration pratique serait ainsi jointe aux théories?» «Mais, hélas, repris-je, quand reverrons-nous dans un local convenable les trésors en tout genre qui nous ont été légués par l'école française?
«Le gouvernement, par des motifs que nous respectons, ayant supprimé le Musée des monumens français, pour rendre un grand nombre des objets qu'il renfermait à leur primitive destination, des regrets fondés s'élèveraient à ce sujet, si, dans leur dispersion, ces augustes chefs-d'oeuvre étaient trop éloignés des artistes auxquels ils doivent servir de modèles. Il serait donc utile de rétablir en petit, avec les monumens qui ne peuvent être réclamés, un Musée qui, par la force d'événemens déplorables, était devenu si grand et si complet. Pour remplir ce but, il faudrait alors classer les morceaux précieux dont il serait composé, d'après le plan tracé jadis par M. Lenoir, ce savant à qui la France a tant d'obligations; plan où l'on suivrait l'échelle des siècles, depuis les temps de barbarie jusqu'aux jours plus heureux qui leur ont succédé. La restauration de ce Musée détruit doit paraître plus urgente, s'il est vrai, comme on l'assure, que tous les objets d'art disséminés dans les galeries, salles, cloîtres, jardins et souterrains de l'ancien établissement, n'aient pas été exactement inventoriés, comptés et numérotés lors de sa suppression. Ce serait le moyen le plus efficace d'arrêter les mutilations du temps et des vandales, et peut-être aussi d'empêcher que de curieux débris ne soient égarés ou perdus. On compléterait cette vénérable collection, en réunissant ailleurs les productions les plus marquantes du ciseau moderne. L'émulation des artistes en ce genre serait plus excitée, si les chefs-d'oeuvre des Canova français étaient acquis et rassemblés chaque année dans une des salles du Louvre par le gouvernement, et y partageaient les suffrages que les vrais connaisseurs ne cessent de prodiguer aux peintures des Lethiers, des David, des Gérard et de nos autres Apelle, qui semblent se disputer la palme dans les galeries du Luxembourg.
«L'art statuaire gagnerait beaucoup, selon moi, si l'on mettait à part, dans un vaste local, les copies en plâtre ou en stuc, fidèlement modelées, des statues, bustes, bas-reliefs, vases et candélabres les plus parfaits, que nous avons perdus en 1815, ou que même nous n'avons jamais possédés, et qui se trouvent en Italie, en Espagne, en Hollande, en Angleterre, en Allemagne et en Russie[82].
«Un pareil dédommagement dont Rome nous a donné l'exemple après le traité de Tolentino[83], et dont l'utilité et l'agrément seront sentis, est d'autant plus facile à obtenir, que nous sommes en paix avec les puissances qui possèdent les originaux, et que cette conquête innocente ne peut nullement en détériorer les prototypes. Nous avons acquis déjà des sujets bien importans pour commencer un semblable Musée, depuis que l'on a reçu en France les statues-modèles du groupe de Niobé et de ses enfans, dont le grand Duc de Toscane vient de faire présent à Sa Majesté.
«On ne veut dans les Musées français que des tableaux originaux, et j'applaudis le premier à ce système; cependant lorsque certains chefs-d'oeuvre nous sont ravis pour toujours, lorsque le temps les mine, les ternit et les encroûte, le seul moyen, humainement parlant, de conserver la pensée du génie, (indépendamment de la gravure) est un calque parfait, tel que la Cène, par Léonard de Vinci, qui se voit à Paris dans la galerie d'Apollon du Louvre. Le grand principe qui excluait toute copie de l'enceinte du grand Musée, une fois violé, je ne vois pas de raison qui empêche de le transgresser encore, en prenant seulement la sage précaution de reléguer dans les autres appartemens du même palais les excellentes imitations faites par nos jeunes peintres de tous les tableaux capitaux qui nous sont échappés, ou qu'une prudente défiance avait soustraits aux droits de la victoire, tels que ceux de la belle galerie de Dusseldorf. Une semblable collection me semblerait avoir un très-grand intérêt.»
CHAPITRE VIII.
De l'usage malheureusement trop commun des compositions fragiles.—Fronton du Corps législatif et des Invalides.—Chapelle expiatoire de la Conciergerie.—Église Sainte-Élisabeth.—Val-de-Grâce.—Tombeau du cardinal Du Belloy.—Carrières des marbres de France.—Caveaux des deux premières races à Saint-Denis.
«Cette mesure ne doit exciter aucunes réclamations des possesseurs de ces trésors, reprit le jeune Athénien; mais, pourquoi, s'écria-t-il en sortant des salles du Corps législatif, pourquoi ces compositions fragiles et ternes sur les frontons de ce palais et de celui des Invalides? Si j'avais ici quelque autorité, jamais une matière vile ne serait le dépositaire infidèle de vos sculptures modernes.» «Vos plaintes seront tout aussi justes, mon cher Grec, lorsque nous irons visiter ensemble quelques temples de Paris. Vous me demanderez, je le prévois, pourquoi l'on a placé des peintures si peu durables sur les murs humides de la chapelle expiatoire dédiée à la feue reine dans un des cachots de la conciergerie? Pourquoi la plus étrange parcimonie a-t-elle présidé à la restauration de l'église Sainte-Élisabeth, faubourg du Temple? Colonnes, chapiteaux, statues, draperies de l'autel, tout est l'illusion du pinceau. Que direz-vous en voyant cette couche de peinture sur les parois de la chapelle du cardinal Du Belloy, lorsque le granit est prodigué à Paris dans tous les lieux publics, et se vend au plus bas prix; lorsqu'indépendamment de nos anciennes carrières de l'est et du midi, un naturaliste a découvert près Beauvais[84] une carrière de marbre de plus de six lieues de longueur; lorsque dans le nord, l'exploitation d'autres carrières produit[85] les plus heureux résultats?
«Comment encore justifier le sculpteur qui, au pied du groupe admirable du même monument où le prélat est si parfaitement caractérisé, accolle au marbre le plus solide de misérables ornemens en plâtre[86]? C'est entendre bien peu les intérêts de son immortalité.
«À Saint-Denis vous verrez le caveau consacré à recueillir les cendres de nos premiers rois, pauvrement barbouillé de cent couleurs[87], lorsque les plus augustes et les plus précieux débris des siècles passés, parfaitement imités, devraient du moins en faire le principal ornement, si les matériaux manquaient. La critique même la plus indulgente y censure le style lapidaire, qui ne s'y trouve pas en rapport avec les époques et le caractère du temps. J'y vois le mot dynastie; et le mot race, le seul propre, le seul jadis employé dans nos archives, nos vieilles chroniques et les histoires plus récentes, ne s'y lit plus.
«Que direz-vous encore en apprenant que le Val-de-Grâce, si renommé par ses tableaux, son autel et ses ornemens magnifiques, est transformé dans ce moment même en un magasin militaire?»
CHAPITRE IX.
Il ne faut se servir dans les monumens publics que de matières solides.—Passage extrait du voyage de Kamgki, par M. le duc de Lévis.—Faire moins et faire bien.—Imiter ses ancêtres.—Mosaïques des Invalides et du Musée.—Nos modes contribuent à leur destruction.—Peintures à fresque.—La Mosaïque doit être plus particulièrement encouragée.—Musée royal.—Mouleurs en plâtres ou réparateurs des statues.—Dissertation historique sur la Vénus de Milo.—Rapprochemens singuliers entre cette Vénus du Musée français et une autre Vénus du british Muséum.—Zodiaque de Denderah.—Anecdote sur l'aiguille de Cléopâtre.—Lacune presque continuelle dans les tableaux du grand Musée.—Moyens d'y suppléer.—Projet d'un complément conservateur de ce monument.—Musée du Luxembourg.—Lacunes essentielles à remplir.
Le lendemain, en nous rendant au Musée des Antiques, dont Philoménor n'avait vu que très-rapidement les plus belles statues, le jeune Grec me dit: «Plus je réfléchis au sujet de notre conversation d'hier, et plus je me suis convaincu de la solidité de vos censures. Je deviendrai même plus exigeant; si l'on m'en croyait, jamais dans les grands monumens on ne mettrait en usage ces pierres fragiles[88], dont un hiver un peu rigoureux peut altérer la frêle beauté, accident arrivé à plusieurs jolies fontaines de Paris. L'ouvrage du sculpteur est mutilé, et la main d'oeuvre a été payée aussi chèrement que si l'artiste eût travaillé sur le marbre des Apennins et des Pyrénées. N'employez donc à l'avenir que le bronze le plus solide, que le marbre le plus ferme, que le granit le plus dur, et surtout des cimens d'une composition presque indestructible; certes, vos mines et vos carrières ne sont pas épuisées; faites moins, s'il le faut, mais faites bien. Travaillez pour vous, rien de plus juste; mais n'oubliez ni vos enfans ni la postérité. Eh! que seriez-vous, si avec le souvenir de leurs vertus, vos pères ne vous eussent pas légué les monumens de leur génie?
«Pour vos réunions sociales, et religieuses ils avaient élevé de magnifiques édifices; pour protéger vos héritages, ils avaient couvert vos montagnes d'immenses forêts. Peu reconnaissans de tant de bienfaits multipliés, vous avez laissé dépérir ou peu conservé les uns, et détérioré ou abattu les autres; et ces édifices vous avaient transmis les élémens de leur civilisation et de leurs arts; ces bois étaient comme les paratonnerres naturels de vos champs et de vos vignobles; vous avez dédaigné l'expérience de vos ancêtres; aussi, chaque année, vos annales l'attesteront, des accidens inattendus, et les fléaux continuels du ciel semblent les venger de votre ingratitude.» «J'en gémis comme vous, mon cher Grec, lui répliquai-je; hélas! nos modes même semblent conspirer avec les saisons pour mutiler des ouvrages admirables. Que deviendront les belles mosaïques[89] de certains édifices publics, et principalement celles qui se trouvent sous le grand dôme des Invalides?» «Que deviendront, ajouta Philoménor, les magnifiques compartimens des anciennes salles du Musée royal, qui, dégradées par suite des enlèvemens de 1815, n'ont pas été rétablies? Que deviendront, enfin, les parquets si agréablement variés, si artistement combinés, des nouvelles galeries du même établissement que nous parcourons, si l'on souffre plus long-temps que ces chefs-d'oeuvre soient continuellement broyés par le fer destructeur de vos chaussures modernes?» «Mil huit cent quinze! m'écriai-je aussitôt, vous me rappelez des souvenirs bien douloureux; ce fut dans cette année de fatale mémoire, que l'Apollon, la Vénus, le Méléagre, le Gladiateur, le Torse et le Laocoon ont été perdus pour la France; mais oublions des malheurs irréparables.
«Comme vous le voyez, on a disposé avec beaucoup de goût les morceaux précieux qui nous sont restés; ils ont été placés dans une espèce de temple où le luxe des marbres les plus rares fait ressortir davantage la merveilleuse beauté de ces antiques. Les premières salles, disposées pour les recevoir et qui renferment les plus célèbres monumens, semblent réclamer aussi cette parure indispensable. Le pinceau ne peut rendre assez fidèlement la brèche et le granit sur les murs et les piédestaux, pour dédommager de la réalité. L'imitation de ces substances si polies et si brillantes n'est tout au plus tolérable qu'à des distances très-éloignées, d'où l'oeil le plus perçant est lui-même induit en erreur. J'admire l'agencement et la pondération de nos vases, de nos colonnes, de nos candélabres, de nos urnes, de nos statues et cette profusion de bas-reliefs sauvés des insultes du temps. Mais je voudrais qu'à l'avenir nos artistes ne se reposassent plus sur le mouleur en plâtre[90], lorsqu'il s'agit de les réparer; et que nos plus habiles sculpteurs eussent le noble orgueil d'oser se montrer les émules des Phidias ou des Athénodore, et de marcher en cela sur les traces des Angelo[91] de Montorsole.
«Il me paraît que l'on commence à prendre ce système, puisque les directeurs du Musée viennent, dit-on, de proposer un prix de quinze cents francs à celui qui donnerait aux deux bras tronqués de la belle Vénus de l'île de Milo, la position la plus gracieuse et surtout la plus analogue à l'intention première du sculpteur qui créa ce chef-d'oeuvre. Était-ce une Vénus genitrix, ou victorieuse, ou pudique? M. Durville, à qui nous devons sa découverte, et qui l'a vue presque sans mutilation, a fixé irrévocablement toute incertitude à cet égard, dans son intéressante relation hydrographique de la gabare du roi, la Chevrette.
«Trois semaines, dit-il, environ, avant notre arrivée à Milo, un paysan grec, bêchant dans son champ renfermé dans l'enceinte probablement de l'antique Melos, rencontra quelques pierres de taille; comme ces pierres, employées par les habitans dans la construction de leurs maisons, ont une certaine valeur, cette considération l'engagea à creuser plus avant, et il parvint ainsi à déblayer une espèce de niche dans laquelle il trouva une statue en marbre, deux Hermès, et quelques autres morceaux de la même matière[92].
«Lors de notre passage à Constantinople, M. de Rivière m'ayant beaucoup questionné sur cette statue, je lui dis ce que j'en pensais; et je remisa M. de Marcellus, secrétaire d'ambassade, la copie de cette notice.
«À mon retour, M. de Rivière m'apprit qu'il en avait fait l'acquisition, et qu'elle était embarquée sur un des bâtimens de la station.»
«J'ajouterai d'autres faits qui m'ont paru très-authentiques.
«M. l'ambassadeur la fit acheter de moines grecs, qui en avaient compté trois cents francs au propriétaire. Mais au moment où M. de Marcellus arrivait pour se la faire livrer, les Anglais[94] l'avaient déjà fait transporter sur un de leurs vaisseaux, sans doute avec le projet de l'expédier à Londres. Afin de mieux cacher ce dessein, et de faire plus sûrement et sous un prétexte plausible, rompre le marché contracté au nom de l'envoyé de France, il est à présumer qu'on mît en avant les Papas, qui, disaient-ils, ne pouvaient tenir à leur engagement, ni se dispenser d'envoyer ce beau morceau d'antiquité à un prince de leur nation, grand amateur des arts, et dont ils craignaient de perdre la protection à Constantinople, s'ils oubliaient de lui en faire hommage.
«Les réclamations de justice étant employées sans succès, on fut obligé, pour la faire restituer, d'employer la force… On se battit; la Vénus de Milo fut le prix de la victoire; et c'est uniquement au zèle, à l'intrépidité et au courage du jeune secrétaire que nous devons la propriété de cet inestimable chef-d'oeuvre, ainsi que de plusieurs lampes et candélabres, qui ne sont pas encore exposés à la curiosité du public. On assure que le nouvel ambassadeur près la Porte, M. de La Tour-Maubourg, a reçu des ordres du gouvernement pour faire de nouvelles fouilles à Milo.»
«Ces détails sont très-intéressans, me dit Philoménor; mais je vous en donnerai d'autres qui vous étonneront sans doute.
«Les Anglais ne doivent pas regretter la perte de ce monument, puisqu'ils ont à Londres, dans leur British Muséum, une statue absolument pareille, également composée de deux morceaux de marbre ayant à peu près, je crois, la même hauteur, la même pose, la même attitude, les mêmes ornemens, et qui a presque éprouvé les mêmes dégradations.
«Pour moi, je puis vous assurer que pendant mon séjour à Londres, j'ai vu de mes propres yeux cette statue, en tout semblable à celle dont M. Durville communiqua à M. de Rivière la description écrite et si parfaitement détaillée, lorsqu'il l'eut aperçue pour la première fois en herborisant à Milo.
«A statue of Venus, naked to the waist, and covered with drapery from thence downwards. The drapery, though bold, is light and finished, and is supported, being thrown over the right arm. The attitude of the statue is easy and graceful, and the inclination of the head perfectly corresponds with the character and expression of the whole figure. The sculpture is of the highest order; and the original polish of the marble is admirably preserved; but the left arm, the right hand, and the tip of the nose have been restored. Upon the whole this figure may rang as one of the finest female statues which have been yet discovered.
«It consists of two pieces of marble imperceptibly joined at the lower part of the body within the drapery. The marble of which the body is composed is of a lighter colour than that of which the drapery is formed; and the beautiful effect produced by this contrast, proves that it was not an accidental circumstance, but was the result of previous knowledge and skill in the artist. It was in consequence of the two parts being detached, that they were allowed to be exported from Italy as fragments of two different statues.
«This exquisite pièce of sculpture was found in the ruins of the maritime baths of the emperor Claudius[96], at Ostia, by M. Gavin Hamilton, in the year 1776. A figure of Venus very nearly resembling the present, but with the position of the arm reversed, occurs on a medallion in bronze of Lucilla[97], where the goddess is represented standing at the edge of the sea or at the head of a bath, surrounded by Cupids, one of which is leaping into the water[98]; and it is not improbable that the present statue might have been placed, as an appropriate ornament, in the baths which were constructed on the spot where the statue was discovered. It is 6 feet 11 inches 1/2 high; the latter measures 4 5/9 inches.»
TRADUCTION.
«Cette statue, à demi-nue, est couverte d'une draperie qui l'enveloppe depuis la ceinture jusqu'à terre. Cette draperie légère, d'un fini exquis, est relevée et jetée au-dessus du bras droit. L'attitude de la statue est naturelle et pleine de grâce; et la tête, un peu penchée, correspond parfaitement avec le caractère et l'expression des autres parties du corps. C'est un morceau de sculpture du premier ordre. Ce marbre admirablement conservé n'a presque rien perdu du poli que le ciseau de l'artiste lui avait donné; mais le bras gauche, la main droite et le bout du nez ont été restaurés. En tout, cette figure peut être mise au nombre des plus belles statues de femmes qui aient encore été découvertes.
«Cette statue est faite de deux pièces de marbre dont la jointure imperceptible est à la partie la plus basse du corps, dans la draperie. Le marbre dont le sculpteur a composé le corps de la statue est d'une couleur plus claire que celui employé à le draper; et le bel effet que produit ce contraste prouve que cette disposition est due au talent et à l'habileté de l'artiste, et non au hasard. La séparation de la statue en deux parties fut le motif qui fit obtenir la permission d'emporter ce chef-d'oeuvre d'Italie, parce qu'on regarda ces deux morceaux comme les fragmens de deux statues différentes.
«Cet excellent morceau de sculpture a été trouvé dans les ruines des bains maritimes de l'empereur Claudius à Ostia, par M. Gavin Hamilton, dans l'année 1776. Une figure de Vénus ressemblant beaucoup à celle-ci, mais ayant le bras renversé, est gravée sur une médaille de bronze de Lucilla, où la déesse est représentée debout sur le bord de la mer ou près d'un bain, entourée d'Amours, dont l'un s'élance dans l'eau. Il est probable que dans le principe la Vénus d'Ostia fut faite exprès pour orner les bains de Claudius, qui étaient construits dans le lieu où elle a été découverte. La première statue a 6 pieds 11 pouces 1/2 anglais de hauteur; la seconde 4 pouces 5/9»
«Je finirai par vous faire observer que l'Iconographie, dont j'ai pris cet extrait, où se voit gravée et si clairement dépeinte la soeur de la Vénus de Milo, fut publiée en 1812, et achetée la même année par la Bibliothèque royale; c'est-à-dire, huit ans avant la découverte de la statue que vous avez acquise en 1820. On doit donc nécessairement ajouter foi aux détails donnés par le livret anglais. Reste à savoir laquelle des deux Vénus est l'original? ne sont-elles point l'une et l'autre sorties du même ciseau? C'est un problème que je laisse à résoudre aux savans plus versés que moi dans la connaissance des antiques. Au surplus, pour la restauration de la divinité que la France possède, il ne serait pas sans doute indifférent de faire consulter à l'artiste réparateur la Vénus victrix de Londres. Cette mesure est indispensable.
«Si la Vénus de Milo, ajouta le jeune Grec, trouve à Londres une rivale mieux conservée, que de morceaux d'un style sévère ou gracieux doivent vous consoler à Paris de quelques faibles mutilations! Le local de votre Musée est unique au monde; il est vraiment disposé pour être le Panthéon des dieux de Memphis, de Rome et d'Athènes. Vous me permettrez cependant une critique très-fondée; presque toujours vos galeries de peinture offrent des lacunes que nécessitent quelques restaurations ou l'intérêt de vos manufactures. Ne serait-il pas aisé de remplir ces vides par des tableaux tirés de vos riches magasins où, soit à Paris, soit à Versailles, sont entassés, en prodigieuse quantité, tant d'objets, dit-on, très-précieux: je puis désigner surtout ceux qui sortent de l'école flamande. Ce serait accorder un tour de faveur à des peintres négligés, et ménager de nouvelles jouissances pour le public.
«D'ailleurs, ces tableaux ne se conserveraient-ils pas beaucoup mieux, si, au lieu de rester en pile, tous étaient restaurés et placés dans les autres salles du Louvre et des palais de la couronne?»
Nous avions examiné ce bel établissement dans toutes ses parties. Les galeries d'Italie, d'Allemagne, de Flandre, d'Hollande et de France, nous avaient ravis d'admiration; et nous nous étions convaincus que malgré des pertes immenses, le Musée royal possédait encore des morceaux inappréciables que pouvait multiplier d'un jour à l'autre le zèle éclairé des administrateurs. Notre attention s'était fixée sur quelques dispositions récemment faites dans le grand salon, où l'on a placé plusieurs tableaux[99] magnifiques dans les genres les plus variés.
En considérant le chef-d'oeuvre du seul peintre vivant[100] admis dans la collection du Louvre, nous félicitâmes notre siècle; il n'avait pas dégénéré de ceux qui l'avaient si glorieusement précédé. Loin de pâlir devant les immortelles compositions des Lebrun et des Paul Veronèse, le tableau du célèbre Gérard, l'entrée de Henri IV dans Paris, semblait rivaliser d'éclat et de perfection avec les batailles d'Alexandre et les Noces de Cana.
Aucun sujet remarquable ne s'était soustrait aux plus scrupuleuses investigations. Ni les dessins, ni les gouaches, ni les pastels, ni les émaux, ni les mosaïques de la galerie d'Apollon, ne nous avaient échappé dans leurs moindres détails. Nous croyions avoir tout vu, lorsque nous aperçûmes une grille du meilleur goût, aussi belle que la porte en bronze de la salle des Cariatides. De là nous étions passé dans une salle ornée de vases, de compartimens en marbre, de peintures modernes et de statues antiques. Quelle fut notre surprise! En pénétrant dans une dernière pièce nous fûmes enchantés d'une innovation qui nous rappela les Musées de Parme et de Florence. Dans plusieurs armoires d'acajou, on admire d'abord à travers des glaces un nombre très-considérable de vases antiques dits étrusques et d'autres provenant des ruines de Pompeïa et d'Herculanum. Il est impossible de voir des formes plus singulières, plus variées et plus originales; d'autres cases renferment des armures[101], des bijoux, des meubles rares, des curiosités de toute espèce; en un mot, tout ce que l'art et le génie des artistes a composé de plus fini en employant les précieux trésors de la nature.
Peu de jours après nous nous rendîmes au Musée du Luxembourg, où nous regrettâmes que le petit nombre d'antiques placés dans les salles ou dans les jardins, fussent en partie brisés; et nous vîmes avec chagrin qu'on songe à peine à les réparer[102]. Saisis d'admiration à la vue des sublimes productions de l'école française, nous eussions désiré que les tableaux fussent disposés comme ceux du Musée du Louvre, où de petits sujets de genre sont au-dessous des grandes compositions, quand l'espace le permet, et remplissent de temps à autre les vides formés par l'inégalité des grandeurs.
Quelques sculptures modernes des Delaître, des Pajou, et surtout la Baigneuse de Julien, enlevèrent notre suffrage. Nous eussions désiré que toutes les salles, et notamment celles embellies par les Marines du célèbre Vernet, dont les talens passent du père aux enfans comme un patrimoine héréditaire, fussent toutes entièrement regarnies. Nous voulions surtout qu'on se montrât plus sévère dans le choix des tableaux, et qu'on mît plus de goût dans leur placement et leur distribution.
«Si dans un Musée, me dit Philoménor, on doit trouver tous les genres réunis, je m'aperçois d'un oubli très-important, et précisément dans la partie où vos artistes ont acquis incontestablement une supériorité marquée. En vain, nous chercherions ici quelques ouvrages des Petitot de ce siècle.» «Cela est infiniment regrettable, lui répondis-je; tout le monde en convient; la miniature a atteint de nos jours l'apogée de la perfection; et c'est au pinceau délicat des Saint, des Augustin, des Jacquotot et des Lyzinka que nous devons cet avantage. Je n'ai pas dit trop; la vraie route est tracée; et si l'on s'en écarte, cet art ne peut que décliner. On y voit encore peu de portraits; je n'y en connais que deux[103]; ce genre intéressant ne devrait pas être plus négligé que les autres, surtout, lorsque les David, les Gérard, les Prudon, les Robert Lefebvre et les Kinson y ont presque égalé les plus parfaits modèles. Ce dernier possède dans son atelier plusieurs tableaux-portraits dont il peut disposer, et qui sont aussi remarquables par le charme et l'expression de la figure, que par le naturel des attitudes, le piquant du costume, la vérité des draperies et l'élégance des accessoires.»
CHAPITRE X.
Manufacture des Gobelins.—Critique des bâtimens de cet établissement.—Plan et moyen de restauration.—Notice historique.—Ouvriers, tentures, expositions.—Améliorations, encouragemens.—Musée des arts et métiers.—Maison des Jeunes-Aveugles.—Leur admirable industrie.
Nous n'étions pas loin des Gobelins; Philoménor nous y fit conduire. Il fut étonné de l'insignifiante entrée de cette royale manufacture, de ses constructions presque conventuelles, de ses étroites galeries et de ses ignobles ateliers. Il comptait y acheter des tapis; mais on lui assura qu'on n'y en vendait point, et que le Roi se les réservait tous, soit pour meubler ses châteaux ou pour en faire des présens. «Si votre gouvernement, me dit mon Grec, ne voulait rien débourser pour donner à cette manufacture des bâtimens tels que son titre et l'importance de ses travaux l'exigent, ne serait-il pas facile de vendre chaque année pour quelques centaines de mille francs des tissus que l'on reproduit toujours au double? Ce qui se fait à Sèvres peut se faire aux Gobelins; et les sommes réunies qui proviendraient de ces ventes auraient bientôt donné un capital assez fort pour bâtir un monument digne de cette manufacture, et qui répondît à la magnificence des ouvrages que l'on y fabrique. À cet effet, on devrait augmenter encore le nombre des ouvriers[104], qui me paraît dans ce moment beaucoup trop faible; et si je fonde une opinion sur les immenses collections exécutées sous Louis XIV, j'ai lieu de conjecturer qu'il était beaucoup plus considérable sous le règne de ce grand roi qu'il ne l'est aujourd'hui. D'après un témoignage irrécusable, les chefs de l'établissement seraient fort embarrassés s'ils avaient le malheur de perdre quelques habiles sous-directeurs qui me semblent fort âgés. Enfin, si j'en excepte les deux grandes expositions d'hiver et d'été, où les salons du Louvre, les cours, les galeries des Gobelins, et quelques rues de Paris, sont garnies des nouvelles et des anciennes tapisseries de cet établissement, qu'y voient les étrangers le reste de l'année? Un très-petit nombre de morceaux, quelques statues de plâtre et quelques tableaux-modèles. Enfin, les conducteurs vous apprennent que dans de longues armoires sont entassés et serrés avec soin les ouvrages confectionnés dans cette manufacture.
«Je pense, moi, que pour la gloire de l'industrie française, pour faire mieux apprécier les progrès successifs que cet art a faits et le haut degré de perfection où il est porté, je pense qu'on devrait ouvrir dans cet établissement deux longues salles, uniquement consacrées à satisfaire pleinement la curiosité des étrangers. Dans l'une seraient suspendues quelques tapisseries exécutées sous les différens règnes qui ont précédé ou suivi sa fondation jusqu'à nos jours; dans l'autre, les plus beaux tissus de notre époque. Au moins, une fois par mois, on verrait graduellement quel était le talent des ouvriers sous les Valois[105], Henri IV[106], Louis XIII, la Régence, Louis XV, Louis XVI, la République, l'Empire, et ce qu'il est devenu depuis notre heureuse restauration.
«Qu'on ne m'objecte point un obstacle que j'ai prévu! Mon projet, me direz-vous, serait contraire à la conservation de ces chefs-d'oeuvre. On sera désabusé de cette chimère, en réfléchissant qu'il serait aisé de rouler sur elles-mêmes ces tentures, sans les dépendre pendant les intervalles des diverses expositions; et, par un moyen aussi vulgairement connu, on serait certain de soustraire leurs brillantes couleurs à l'altération qu'elles éprouvent par l'action très-réelle, quoiqu'imperceptible, de l'air et du soleil.
«Enfin, chaque année, pour exciter davantage l'émulation des ouvriers, peut-être serait-il convenable de fonder des prix, qui seraient accordés à ceux dont le talent aurait le plus éclaté dans tous les genres.»
Quelques jours après, nous nous rendîmes au Musée des Arts et Métiers. Philoménor, qui aimait autant les inventions utiles à l'humanité que celles qui ne contribuent qu'à l'agrément de la vie, était à chaque pas dans une perpétuelle surprise. Il ne savait ce qu'il devait le plus admirer des machines innombrables qui avaient enfanté de si beaux ouvrages, ou du génie créateur qui avait si prodigieusement simplifié les moyens en multipliant les combinaisons et les résultats.
«Nous verrons quelque chose de plus surprenant, lui dis-je: par un système aussi nouveau qu'admirable, une classe, heureusement peu nombreuse, d'infortunés aveugles de naissance, ont été rendus capables de se servir de ces machines, de ces mécaniques merveilleuses, et de connaître tous les secrets de notre industrie. Il y a plus; non-seulement ils ont été initiés à nos lettres, à nos sciences et à nos arts, mais encore à nos délassemens les plus compliqués et les plus susceptibles des calculs d'un esprit fin et délié. Aujourd'hui, par le seul secours du tact, de l'ouie et de l'odorat, les aveugles lisent, écrivent, calculent, composent de la musique, jouent des instruments, et font leur partie de dames, d'échecs ou de trictrac.
«Leurs mains sont devenues assez savantes pour donner aux objets de leurs travaux les ornemens les plus convenables et les formes les plus heureuses; pour distinguer les couleurs sans le secours de l'oeil; pour les mêler, les nuancer avec goût dans les ouvrages de toutes les professions qu'ils exercent; et quelquefois ces ouvrages sont presqu'aussi beaux et aussi parfaits que ceux des artistes pour qui la nature s'est montrée prodigue de ses dons.»
CHAPITRE XI.
Marchés publics.—Abus.—Réformes possibles.—Bazars, leur agrément.—Bibliothèque royale, son histoire abrégée.—Bibliothécaires.—Cabinet des médailles.—Anecdotes curieuses et importantes sur l'enlèvement forcé de quelques objets de cette collection.—Cabinet des gravures.—Galeries des manuscrits.—Histoire du vol d'Aimon.—Hôtel de ville.—Sa bibliothèque.—Réparer ce monument municipal; indication des moyens.
En quittant le Musée des arts et métiers, nous avions traversé différens marchés de Paris, notamment celui Saint-Martin et ceux du faubourg Saint-Germain. Mon jeune étranger avait été très-satisfait de la belle distribution des différentes parties qui les composent. Nous fûmes surtout frappés de l'excellente police observée pour la vente et le débit des denrées. «Tout irait encore mieux pourtant, lui dis-je, si des réglemens qui existent, comme je le crois, pour la tenue intérieure et extérieure de ces édifices publics étaient plus strictement suivis.» «Sans doute, reprit Philoménor, que des mesures de propreté y soient plus soigneusement respectées, et ces vastes bâtimens auront acquis un degré de perfection exigible et convenable. En vain d'industrieux architectes ont sagement prévu ce qui devait être nécessaire pour accorder ensemble le goût avec la commodité, cela ne suffit pas à certaines gens.
«Dans le vaste bazar du Temple et ailleurs, j'ai remarqué que la plupart des entrées sont offusquées par des constructions baroques et bizarres que se permettraient seuls des visigots ou des vandales.
«Cependant puisque j'ai prononcé le nom de bazar, il faut avouer, mon cher ami, que votre siècle a prodigieusement gagné en agrémens de tout genre; et, sans contredit, vous les devez en partie, à l'ouverture publique de ces établissemens qui, par la perfection de vos arts, ne ressemblent guères à ceux de l'Orient. Ce sont, en tout temps, pour l'amateur, de véritables succursales de vos Musées, et des expositions perpétuelles de tous les produits de votre industrie nationale.»
Avant de nous rendre à la cathédrale et à l'hôtel-de-ville, Philoménor, le jour suivant, désira visiter la bibliothèque royale[107], celles de la préfecture et de Sainte-Geneviève. Il fut enchanté de la complaisance et surtout de la vaste érudition des hommes de lettres qui les dirigent, et dont la mémoire est elle-même une encyclopédie vivante. Cependant une réforme y est indispensable. Le moment où finissent les classes de l'Université semble exiger impérieusement que les anciens usages soient maintenus pour l'ouverture des bibliothèques situées près du pays latin; toutefois les changemens opérés insensiblement dans les moeurs et les habitudes de la société doivent nécessairement introduire une innovation dans les heures de lecture, au moins à la bibliothèque royale; et je crois qu'à ce sujet on ne peut mieux faire que de suivre l'exemple donné par le sage directeur de la bibliothèque de la ville, où les portes s'ouvrent à midi et se ferment à quatre heures. On avait eu l'attention de communiquer au jeune Grec les livres les plus rares et les plus curieux; il avait examiné de près le Parnasse en bronze de du Tillet, le plan des déserts de l'Égypte, et les globes de Marly. «Le vaisseau de la bibliothèque est très-beau, me dit Philoménor; je voudrais cependant que sur ses longues voûtes on peignît à fresque les hommes de génie de tous les âges et de toutes les nations.»
Le cabinet des médailles et pierres gravées fixa surtout notre attention. «Ce cabinet était beaucoup plus riche autrefois, dis-je à mon ami. Le 16 février 1804, les conservateurs de la bibliothèque furent avertis qu'on avait formé le projet de voler les raretés qu'il renfermait. Ce fut en vain qu'ils sollicitèrent du commandant de la place le rétablissement d'un poste ou corps-de-garde près l'arcade Colbert. Ils éprouvèrent un refus dans une lettre qui leur fut écrite; et ce refus était motivé sur le peu de troupes disponibles que l'on avait alors à Paris. Malgré les mesures d'une exacte surveillance, des hommes profondément pervers réussirent quelque temps après à placer un petit baril de poudre dans l'intérieur même, et sous une des tablettes du cabinet. Un de ces malfaiteurs, feignant de s'être donné la mort pour se soustraire plus facilement aux poursuites de la justice, dévoila dans une espèce de testament cet affreux stratagème. La machine infernale fut trouvée à l'endroit indiqué, et, très-heureusement, ne produisit aucun effet. Si l'explosion espérée par ces scélérats eût eu lieu, le vol des précieux antiques se serait fait infailliblement au milieu de la confusion qu'eût causé un pareil événement. N'ayant pu consommer leur crime, comme je vous l'ai dit, par suite des remords d'un des complices, qui étaient au nombre de huit, ces bandits n'abandonnèrent pas leur projet; ils profitèrent d'une circonstance qui ne les servit que trop bien. À cette époque, on faisait des arrestations dans différens quartiers de Paris. Ils crurent l'occasion favorable et ne la laissèrent pas échapper. Afin de réussir plus sûrement encore, ils employèrent une prudence raffinée. Ils commencèrent d'abord par disposer quelques-uns de leurs camarades en sentinelles autour du bâtiment de la bibliothèque. Ils louèrent un fiacre, et donnèrent l'ordre au cocher de faire rouler continuellement sa voiture dans la rue de l'Arcade, pour qu'on n'entendît pas les coups redoublés qu'ils portaient à une des croisées du cabinet, avec un long morceau de bois ou petit mât, qu'ils avaient dérobé à un navire en station sur la Seine. Ayant pénétré par ces moyens dignes de Mandrin et de Cartouche, dans le précieux dépôt, ces brigands volèrent tout ce qui se trouva dans une des armoires, entre autres les couronnes des rois lombards, le poignard de François Ier, l'agathe de la Sainte-Chapelle, donnée par Charles V en 1573, dite à cette époque le Triomphe de Joseph en Égypte, et reconnue depuis par les savans pour être l'apothéose d'Auguste; ils s'emparèrent encore de la coupe de Ptolémée, qui appartenait à Suger, et qu'un des voleurs cacha près Laon, dans le jardin de sa mère; là elle fut retrouvée lorsque le commissaire du gouvernement, Gohier, eut fait arrêter les voleurs en Hollande, au moment où ils étaient prêts de vendre l'agathe de la Sainte-Chapelle, qu'on fut obligé de faire remonter à neuf, ainsi que la coupe de Suger, attendu que les spoliateurs en avaient fondu les encadremens, et généralement tout l'entourage.
«Ces deux bijoux furent à peu près les seuls que le cabinet des antiques put recouvrer. Une grande partie des autres objets enlevés avait été déjà vendue et livrée à lord Townley, dont le gouvernement anglais a depuis acheté la riche collection.» «Mais, reprit Philoménor, étant en paix avec l'Angleterre, ces objets ne pourraient-ils point être réclamés?» «On réussirait probablement dans cette négociation, lui répondis-je; je crois les Anglais trop délicats pour vouloir conserver des trésors volés, quand ils en connaissent le légitime propriétaire. Cette perte n'est pas la seule qui ait été faite par cet établissement.
«Sous le gouvernement impérial, des morceaux très-précieux ont été soustraits à ce cabinet par l'autorité qui existait alors; et voilà comment ils en étaient sortis.
«Un jour, Joséphine désirant avoir trois parures nouvelles, envoya demander au conservateur des médailles quatre-vingts pierres gravées en creux et en relief. Cette demande fut d'abord poliment éludée par les directeurs de l'administration, qui firent observer qu'ils ne pouvaient se désaisir du moindre antique, sans une permission écrite et très-précise du ministre de l'intérieur.
«Quelques mois après, le général Duroc et le joaillier de la couronne, munis d'un ordre légal[109], se rendirent à la bibliothèque, et enlevèrent tous les objets précédemment refusés, qui, après avoir été à l'usage de Joséphine, passèrent depuis entre les mains de Marie-Louise.
«En 1814, après la prise de Paris, l'empereur d'Autriche eut la curiosité de visiter le cabinet des médailles; un des directeurs lui ayant conté tous les détails relatifs à la disparition de ces bijoux, non-seulement Sa Majesté promit de les faire restituer, mais elle ajouta que la princesse sa fille les déposerait dans un lieu sûr, où l'on serait à même de les retrouver. Pendant long-temps on ignora ce qu'ils étaient devenus; mais les recherches des administrateurs, secondées par le zèle du ministre de la maison du roi, eurent enfin un plein succès. Tous ces antiques sont retrouvés; et je vous apprendrai qu'ils ont été très-certainement remis à M. Thiéry de Ville-d'Avray, premier valet-de-chambre de Sa Majesté. Il serait bien à désirer que ces raretés, disposées maintenant en pendants d'oreilles, en colliers, en bracelets, en diadèmes et autres ornemens de femme, fussent réintégrés dans l'ancien local, d'où ils n'auraient jamais dû être distraits.».
Nous étions montés au cabinet des gravures, où les plus belles épreuves dans tous les genres couvraient les lambris et recevaient un nouveau relief de la transparence des glaces et de l'élégance de l'encadrement. En passant dans la pièce destinée aux bureaux des directeurs, nous vîmes des chassis que remplissaient du haut en bas de nombreux portefeuilles renfermant les oeuvres des graveurs français et étrangers de tous les siècles, depuis l'origine de l'art jusqu'à nos jours. Tout à côté, quelques panneaux de cet appartement étaient encore garnis d'estampes rares, qu'on retrouvait jusque sur les portes, et même jusqu'au plafond. «Ce local est beaucoup trop resserré, me dit Philoménor, pour renfermer les curieux et les travailleurs qui viennent y étudier les grands maîtres.» En effet, nous eûmes peine à trouver place pour parcourir à notre aise les chefs-d'oeuvre d'Audran et de Bervick qui nous avaient été confiés. «Votre observation me paraît infiniment juste, mon cher Grec, lui répondis-je; permettez-moi d'en ajouter une autre à mon tour. Cet établissement est fort riche, et cependant il peut devenir plus complet si l'on n'oublie pas d'acheter, lorsque l'occasion s'en présentera, des objets presque uniques, épuisés, dont les planches sont brisées; objets qui, m'a-t-on assuré, ne se trouvent point ici, et que se vantent de posséder en France un petit nombre d'amateurs très-connus.»
De là nous passâmes à la galerie des manuscrits, où nous fûmes à même d'examiner avec un grand intérêt tant de précieux originaux, sacrés ou profanes; la belle netteté des écritures, la finesse des vélins, la magnificence des reliures souvent éblouissantes d'or, de perles et de pierreries[110], la délicatesse des vignettes, la ressemblance des portraits, l'imitation parfaite des sites et des monumens, et surtout l'éclat varié des couleurs, nous firent avouer que nos pères, souvent ravalés par certains auteurs modernes, avaient bien leur mérite, pour suppléer ainsi avec la plume et le pinceau aux découvertes de l'imprimerie et de la gravure qui leur manquaient. On nous montra des ouvrages tracés sur palmier, et mille autres raretés dans toutes les langues. Mais ces curiosités nous firent moins de plaisir que la vue des manuscrits authentiques des Fénélon et des Bossuet, des Racine et des Sévigné, et de tant d'autres illustres Français, dont plusieurs artistes ont trouvé le secret de multiplier à l'infini d'exactes copies, ou, pour mieux dire, des fac simile.
Au moment où nous cherchions à lithographier en quelque sorte dans notre mémoire l'image distincte de tant d'écritures différentes, les lettres de Catherine de Médicis, que je remarquai dans une des montres[111], me firent souvenir d'une anecdote très-piquante et très-singulière, dont les preuves m'avaient été communiquées par un effet de l'extrême obligeance de M. Van Praet, un des directeurs de la bibliothèque. «Ces lettres, mon cher Philoménor, dis-je à mon Grec, furent volées ici avec beaucoup d'autres pièces très-importantes, au commencement du dernier siècle par une espèce de Tartuffe sur lequel mille antécédens auraient bien dû éveiller l'attention et une prudente surveillance, surtout à l'époque où La Fontaine écrivait:
«……. La méfiance
Est mère de la sûreté.»[112]
«Cet hypocrite s'appelait Aimon; né en Dauphiné, il étudia successivement à Grenoble, à Turin et à Rome, où il reçut les ordres sacrés. Revenu en France, il fut sept ans curé dans un village, se dégoûta de cette pénible fonction, et fit un second voyage à Rome; ce fut là qu'il conçut le projet de changer de religion, projet qu'il exécuta à Berne, où il devint ministre.
«De là il se retira à la Haye, s'y maria, fut pensionné par les États-généraux, et pendant cinq ans exerça le ministère dans cette résidence. Lassé de la Hollande, Aimon eut envie de revoir sa patrie, et trouva les moyens, par les correspondances qu'il y entretenait, d'en obtenir la permission du roi, auprès de qui on le fit passer pour un homme qui pourrait rendre de grands services, s'il était ramené au sein de l'église catholique. Il eut donc un passeport de M. le comte de Pontchartrain, et arriva de Bruxelles à Paris (en 1706), y fit abjuration du calvinisme, et rentra dans son ancien état. Il lui fut même expédié un brevet du roi pour une pension de six cents francs; et il fut reçu dans le séminaire des Missions étrangères par MM. Thiberge et Brisacier qui en étaient les supérieurs. Ce fut à la recommandation de ces messieurs, aussi bien que de l'abbé Renaudot, que ce nouveau converti trouva un accès libre dans la bibliothèque du Roi pendant son séjour en cette capitale. M. Clément, alors garde de la bibliothèque du roi sous M. l'abbé de Louvois, l'y admit comme un homme de lettres et un ecclésiastique dont il n'y avait point à se défier. Aimon feignait de chercher des matériaux pour des mémoires qu'il disait avoir ordre de faire sur des affaires de religion et d'état. Non-seulement on eut la malheureuse facilité de ne lui rien refuser, soit par rapport aux livres imprimés, soit par rapport aux manuscrits[113], mais même de l'y laisser travailler à toute heure et sans témoins. Il abusa étrangement de la confiance qu'on avait en lui. Non content de voler plusieurs manuscrits entiers, il poussa la méchanceté jusqu'à détacher, couper et arracher une grande quantité de feuillets dans quelques autres volumes qu'il ne put pas apparemment emporter, entre autres les Entretiens de Confucius, l'Arithmétique chinoise, un cahier de Géographie chinois, un Alcoran en grec et en latin, une trentaine de feuillets des Épîtres de saint Paul, (l'un des plus anciens manuscrits de la bibliothèque), quatorze de la Bible de Charles-le-Chauve, un manuscrit du même Roi, et les Lettres de Catherine de Médicis, de Charles IX et d'Henri III à leurs ambassadeurs à Rome»[114]. Après une action aussi noire, cet infâme sortit de Paris au mois de mai 1707, muni d'un passeport de M. de Chamillard, pour se retirer à la Haye, où il alla de nouveau changer de religion; et ce ne fut qu'après l'évasion de ce double renégat qu'on s'aperçut à la bibliothèque des vols qu'il y avait faits.
Une enquête eut lieu, on fit des réclamations relatives à ce délit; et les objets, que cet escroc avait déjà vendus, furent restitués à la France par milord Oxfort de Mortimer, qui en avait fait l'acquisition.»
Nous étions sortis de la bibliothèque, en faisant de tristes réflexions sur la perversité et l'étrange bizarrerie de l'esprit humain. Arrivés près la place de Grève, Philoménor ne se lassait point d'admirer les points de vue pittoresques qu'offrent les quais des différens bras de la Seine et les environs de l'île Saint-Louis, surtout lorsqu'on les contemple sous un ciel vaporeux. Mais, avant de nous rendre à la cathédrale, dont les tours se présentaient devant nous, nous entrâmes à l'Hôtel-de-Ville, pour y voir les images du bon Henri et du grand roi.
Philoménor fut surpris de la simplicité d'un des premiers monumens de la capitale, et de l'indigence de son musée littéraire, où se trouvent des classiques nombreux, mais où l'on peut signaler des lacunes considérables dans les autres parties de la littérature. «Les fonds manquent, dis-je; et cependant, mon cher ami, personne n'ignore que la commune de Paris est prodigieusement riche.
«Par suite d'un déplorable système, on sacrifie des sommes énormes à des colifichets qui ne durent qu'un jour, ou qui sont détruits au bout de quelques années.
«Convenez-en avec moi, si depuis cinquante ans on eût destiné à bâtir un nouvel Hôtel-de-Ville et à se procurer pour les fêtes un mobilier solide; si, dis-je, on eût destiné la moitié des sommes qui pendant ce court espace ont été prodiguées en pesans échafaudages, en façades, en temples, en galeries, en rochers, en statues postiches de bois, de toile ou de carton, en taffetas, en gazes d'or et d'argent, en guirlandes artificielles et en tant d'autres objets futiles, promptement anéantis et pourtant bien chèrement payés[115], quel monument admirable on aurait à Paris! Cette commune, qui souvent a fait des acquisitions, soit pour assainir certains quartiers, construire des marchés, ou percer des rues adjacentes, a jusqu'ici toujours négligé d'embellir son Hôtel-de-Ville. Possédant des revenus plus considérables qu'aucune cité de France[116], il lui serait aisé d'acheter ce petit nombre de maisons recrépies qui, adossées à l'arcade St.-Jean, aboutissent sur le quai de la Grève, maisons dont la destruction isolerait entièrement ce simple et noble édifice, et rendrait la façade extérieure parfaitement uniforme et régulière. J'exigerais encore que des statues prises dans les débris de nos anciens monumens détruits, y remplaçassent dans les niches, celles que les Iconoclastes révolutionnaires en ont fait descendre; et qu'enfin l'art du célèbre Dyle rajeunît, comme à la porte Saint-Martin, sa gothique architecture.»
CHAPITRE XII.
Cathédrale.—Préparatifs pour la fête du baptême du duc de Bordeaux.—Décors peu analogues avec la vieille métropole.—Ornemens plus en rapport avec l'architecture gothique.—Avantages qui en eussent résulté.—Note remarquable.—Philoménor assiste à la cérémonie du baptême.—Pièce de vers.—Présages anecdotiques sur le duc de Bordeaux.
Séduits par les brillantes descriptions que les journalistes avaient données des préparatifs immenses faits pour le baptême de S.A.R. Mgr. le duc de Bordeaux, nous nous rendîmes avec empressement à la cathédrale, le jour même de la cérémonie. Là, dès l'entrée, nous croyions être éblouis par une pompe vraiment imposante et religieuse; quel fut notre étonnement en voyant un échafaudage de pièces de charpente cacher la vénérable façade! Il nous sembla que de longues tentes de forme antique, en étoffes éclatantes, semées de fleurs de lys et bordées de franges d'or, eussent été moins dispendieuses en main-d'oeuvre, plus riches, et plus analogues au monument, que ce portique de bois doré et de toiles fraîchement peintes, qui, malgré les ogives, les petites tours, les crénelures et les enjolivemens de toute espèce, n'en paraissait pas moins bizarre, près de ces murs tout noircis par les siècles. Introduits dans l'intérieur, les décorations produisaient au premier coup-d'oeil le plus grand effet; ces lustres de cristal, ces candélabres où brûlaient des milliers de bougies, ce dais superbe du velours le plus fin, ces riches tapis, cet autel en arc de triomphe, ces génies portant les insignes du prince, cette chapelle de vermeil, ces draperies amarante et fleurdelysées, ces étoffes d'or et d'argent qui couvraient les murs et les tribunes de la nef, ces guirlandes de fleurs qui s'enlaçaient autour des colonnes et retombaient en longs festons; tout cet ensemble, j'en fais l'aveu, éblouissait d'abord le spectateur. Remis de notre première surprise, nous nous demandâmes si tous les détails étaient bien d'accord avec une cérémonie aussi grave et aussi importante, une cérémonie qui allait pour ainsi dire consacrer à jamais les destinées de la monarchie? «Sans mériter le nom de frondeur partial et caustique, une partie de ces ornemens, me dit Philoménor, ne seraient-ils point plutôt convenables à une salle de bal élevée à la hâte, telle que celle de l'Hôtel-de-Ville, qu'à l'antique métropole de Paris? A-t-on cru faire quelque chose de merveilleux, en peignant provisoirement en couleurs bariolées les croisées des travées qui se trouvent au-dessus du sanctuaire? Pourquoi du provisoire, lorsque la magnificence royale se déployait dans toute sa plénitude? et puisque l'argent ne manquait pas, n'eût-il pas mieux valu employer des verres de couleur, solidement assurés, et qui eussent mis ces croisées parfaitement en harmonie avec les rosaces admirables et autres vitraux de la cathédrale? Au moins, long-temps après la fête, le souvenir de l'événement le plus heureux eût été marqué par une restauration aussi utile qu'indispensable. D'après un principe incontestable, la solidité des choses que l'on paie très-chèrement, peut seule concilier la magnificence avec l'économie. Tous les hommes d'un goût éclairé en diront autant; mais, soit par insouciance, soit par un intérêt sottement calculé[117], cette sage maxime est sans cesse oubliée. Je suis bien éloigné de proscrire de nos temples les fleurs et les feuillages artificiels dans nos cérémonies religieuses; l'imitation la plus parfaite des trésors de la nature est le plus légitime hommage que l'homme reconnaissant puisse offrir à son éternel bienfaiteur; aussi n'est-ce pas l'usage, mais l'agencement, que j'oserai blâmer ici; à ces petites guirlandes beaucoup trop recherchées, à ces petites roses clairsemées sur satin blanc, on reconnaît trop la main de mesdames Mûre et Germont[118].»
«Plaisanterie à part, lui répondis-je, j'eusse préféré faire régner uniquement dans les hautes tribunes de l'édifice des cordons immenses de verdure; et plus bas j'aurais placé des vases de porcelaine et d'albâtre antique, remplis des plus belles fleurs de la France. Que signifient ces trophées de drapeaux représentés sur des planches échancrées, lorsque la réalité eût dû remplacer ces plates images? Bon Dieu! qu'eussent fait de moins les maires et adjoints d'une petite ville ou les marguilliers d'une succursale champêtre? Que signifient encore ces armoiries et ces anges en peinture qui les soutiennent, lorsque les manufactures de notre bonne ville de Lyon eussent pu fabriquer de riches tentures, et faire broder en or et en argent sur la moire et le velours ces cartouches et autres accessoires? À quoi donc nous servirait notre prodigieuse industrie, si son luxe n'était pas étalé dans nos fêtes? Ces décorations qui, pendant un certain temps, auraient vivifié les ateliers de nos grandes cités, n'eussent point été éphémères, et auraient pu être conservées pour d'autres cérémonies aussi désirées que solennelles, tandis que de toutes ces dépenses très-considérables en main-d'oeuvre, il n'en restera rien, presqu'exactement rien, que les dessins[119]. On ne me contestera pas d'ailleurs qu'il est toujours dangereux de mettre le genre gothique en contact avec le style moderne, et qu'il faut éviter toute macédoine architecturale. L'ordre gothique ne supporte que des ornemens graves, nobles et majestueux, que des ornemens relatifs aux époques héroïques de notre histoire; et l'artiste obligé de travailler en quelque sorte avec le génie maure ou arabe, doit nécessairement marcher avec lui, sans s'écarter de la route tracée; il doit se soumettre aveuglément à ses inspirations. Les marbres vrais et non imités, les bronzes, les tapisseries, les étoffes en laine, en soie, les crépines d'or, les couleurs les plus tranchantes, telles que l'écarlate, le pourpre, le bleu d'azur, sont les seuls décors qui puissent s'allier avec ce genre grandiose, aussi pompeux que sévère.» D'après un contraste aussi frappant entre ce qui existait autour de nous et ce que très-certainement le bon goût aurait proscrit, nous cherchâmes d'où pouvait naître l'enthousiasme subit qu'avait produit le premier coup-d'oeil; nous trouvâmes que le temple tirait infailliblement sa magnificence de la présence du monarque législateur, des princes, des princesses, de la réunion des grands de la cour, des premières autorités de l'état, et en un mot, de tout ce que la France offre de plus distingué dans les rangs divers de la société. Quelle voix humaine exprimera cette sensation qu'éprouvèrent tous les coeurs vraiment français, en voyant s'avancer dans le temple de Dieu les deux orphelins, et surtout ce nouveau Joas[120], ce précieux rejeton de tant de rois qui, par le mouvement très-marqué de ses petits bras, témoignait la satisfaction qu'il éprouvait à la vue de cette brillante assemblée. Non, aucune expression ne peut rendre la respectueuse admiration dont on fut généralement saisi en croyant deviner les inclinations précoces du royal enfant, lorsque, pendant la cérémonie, nous vîmes le jeune Henri se montrer presqu'insensible aux objets éblouissans dont il était entouré, et jouer continuellement avec les décorations du mérite et de l'honneur que ses mains faibles et hardies saisissaient sur la poitrine de son aïeul. «L'heureux présage, mon cher Philoménor, dis-je aussitôt! n'est-ce point Achille dédaignant les vaines parures, les colliers, les bracelets offerts par Ulysse à sa curiosité, et décelant subitement son sexe et son mâle courage par le choix d'une épée?»