CHAPITRE XIII.
Suite du même sujet.—Description du choeur de Notre-Dame.—État déplorable des autres parties de cette basilique.—Continuelles mutilations qu'elle éprouve.—Ornemens mesquins.—Voeux de l'auteur pour cet édifice et les autres églises qui sont à construire et à réparer.—Obstacles qui doivent contrarier ses plans.—Il est nécessaire d'agrandir la place de la cathédrale.—Éloigner l'Hôtel-Dieu de cette enceinte.—Motifs de cette mesure.—Emplacement favorable pour cet établissement.
Nous avions vu la cathédrale avec des embellissemens de circonstance; quelques jours après, nous voulûmes la revoir, lorsqu'elle fut dégagée de ce clinquant passager, et qu'elle eut repris sa forme naturelle. Arrivés à Notre-Dame, le choeur et le sanctuaire nous parurent des morceaux achevés; seulement je remarquai que les sculptures des stalles, des chaires épiscopales et les marqueteries du pavé sacré étaient brisées[121] ou écaillées en quelques endroits, et réclamaient une dépense nécessaire. «Quelle magnificence dans les grilles, où l'or moulu se marie avec l'acier le plus poli! s'écria mon Grec. Que le groupe de Couston est imposant et parfait! Quelle majestueuse dignité dans ces monarques prosternés! Comme les tableaux sont analogues au lieu et correspondent bien avec le tout! Quelle distribution sublime dans l'édifice! Quelle hardiesse dans l'élévation des voûtes! Quel fini minutieux jusque dans les plus petits détails de ce genre gothique! Mais la nef, les ailes, les chapelles exigent une réparation réfléchie et méditée.» «Oui, repris-je en soupirant, tout se ressent ici des ravages de l'athéisme; sa main de fer, sa main dévastatrice y est encore empreinte, et son passage n'y est effacé qu'avec la plus mesquine parcimonie[122]. Malgré le grand nom de certains peintres, vous conviendrez avec moi que des tableaux périssant de vétusté, ne sont plus à leur véritable place dans cette majestueuse métropole. Ils vous paraîtront uniquement propres à servir de modèle dans une école de peinture. Je crois encore que l'on doit sans délai, et surtout sans aucun scrupule, envoyer dans quelque succursale de village ces petits saints de plâtre[123] de dix-huit pouces de hauteur, si ridiculement guindés sur les piédestaux des autels des bas-côtés.
«Était-ce ainsi que nos pères décoraient leurs temples, où l'or, l'argent, l'ivoire, l'ébène et les pierreries étaient employés. On va, dit-on, faire des travaux considérables à ce monument. Formons un voeu, et je désire qu'il soit entendu de tous les vrais Français du royaume. Ah! que pour un objet aussi auguste on néglige les froids calculs d'une sordide économie. Que sous les voûtes sombres de cette antique cathédrale on reconnaisse la première basilique des Gaules! Que la mélancolie s'y nourrisse de souvenirs touchans et de douces espérances! Que les vitraux, dépositaires du courage des martyrs, s'y reflètent en mille couleurs sur le porphyre et l'albâtre des tombeaux héroïques rendus par un ordre royal à leurs premiers asiles. Que les plus riches marquetteries soient prodiguées dans son enceinte. Que nos marbres les plus variés recouvrent les marbres factices de ses colonnes. Que des mosaïques immortelles décorent ses murs si nus et si tristement dépouillés. Que les statues et les tableaux de nos plus grands maîtres, sagement distribués, soient toujours d'accord avec le style solennel de cette vénérable métropole. Que, trompé par ce pompeux spectacle, le voyageur surpris se croie transporté sous les dômes de Saint-Pierre de Rome.»
«Quel enthousiasme! s'écria mon Grec; toutefois je l'excuse, et même je le partage. L'amour dont vous êtes animé pour la gloire de votre pays le rend bien légitime; cependant je crains que l'indifférence apathique et routinière, la plus mortelle ennemie des arts, ne soit long-temps un obstacle insurmontable à l'exécution de plans qu'il faudrait également suivre pour l'embellissement de Sainte-Geneviève, de la Madeleine et de Notre-Dame de Lorette. Qu'y gagnerez-vous? Vos projets feront sourire de pitié nombre de gens importans qui, pourvu qu'ils aient toutes les jouissances nécessaires à leur bonheur, s'embarrassent fort peu de réformes, d'améliorations et d'embellissemens dans les lieux publics. Ont-ils le temps d'y songer? Bien rentés, bien payés, occupés de fêtes et de plaisirs, tous leurs momens sont pris. Et s'ils nous entendaient, peut-être vos patriotiques observations passeraient à leurs yeux pour des crimes, ou tout au moins pour une espèce d'usurpation sur les devoirs de leurs charges.»
On nous avait conduits au trésor, très-curieux[124] en 1814, et qui l'est beaucoup moins aujourd'hui. Après avoir contemplé les portraits des Juigné et des Dubelloy, nous étions sortis de cette auguste enceinte; nos yeux ne se lassaient point d'admirer encore la façade de cette première basilique de France que nous venions de visiter avec un si grand intérêt. «Le parvis de cette cathédrale, dis-je à mon ami, est beaucoup trop petit. Ce temple étant spécialement choisi pour y célébrer toutes les cérémonies religieuses de la cour, il est essentiel pour la sûreté publique et la dignité nationale, que le local soit propre au développement d'un grand appareil civil et militaire. On sentira, un jour, je l'espère, la nécessité d'élargir cette place sur tous les sens, en transportant ailleurs l'hôpital dit l'Hôtel-Dieu, et en faisant tomber des groupes de maisons jusqu'à la rue du Marché Palu; alors ce monument aurait des accès et des dégagemens convenables. Si je vous ai parlé d'éloigner l'Hôtel-Dieu, les raisons les plus puissantes m'y ont déterminé; par des lois très-sages on a défendu la sépulture dans l'intérieur des villes. Croit-on avoir paré à tous les inconvéniens qui résultent d'exhalaisons corrompues, lorsque près de la cathédrale, au centre d'une population nombreuse, on conserve un hôpital qui serait beaucoup mieux placé, sans doute, pour les malades mêmes, s'il était transféré dans une atmosphère plus facilement renouvelée, dans un endroit isolé et surtout très-éloigné de la cité, quartier où l'on ne respire point cet air pur, cet air vital, si nécessaire pourtant aux malades et aux convalescens?» «Aussi votre Dupaty, me dit Philoménor, a-t-il écrit avec beaucoup de justesse: «L'air est pour la santé le premier des alimens, et le premier des remèdes pour la maladie[125].» Je proposerais donc de transporter l'Hôtel-Dieu, soit au-dessous de la pompe à vapeur du Gros-Caillou, soit en face du pont de l'École militaire, sur ce côteau qui domine les fondemens d'un palais presqu'aussitôt détruit que commencé. Bâti sur un plan conforme à sa destination, cet hôpital, favorablement situé au dessous du cours de la Seine, relativement à Paris, jouirait abondamment des eaux du fleuve, sans que les habitans de la capitale eussent lieu de se ressentir, et conséquemment de se plaindre, de l'infection pour ainsi dire stationnaire dans les environs de pareils établissemens.
CHAPITRE XIV.
Le pays latin.—Lecteurs ambulans.—Les arts ont singulièrement gagné dans la classe des riches bourgeois de Paris, et même dans celle des artisans.
Nous étions entrés dans le pays latin. Un usage adopté depuis peu par quelques hommes de lettres, usage très-remarquable d'ailleurs dans d'autres quartiers de Paris, frappait Philoménor; je veux parler de la nouvelle manie de ceux que l'on appelle lecteurs ambulans. «Une des singularités de l'époque, me disait-il, et que j'observe à chaque pas, c'est de voir avec quel soin extrême certaines gens y économisent le temps, tandis qu'un petit nombre d'aimables étourdis le perdent chaque jour sans regret, et sont même fort embarrassés de son emploi. L'amour de l'étude est le vrai cachet du siècle; c'est une passion dominante qui a gagné tous les états, toutes les classes, toutes les conditions. On prendrait vos rues et vos boulevards pour les portiques d'Académus[126].» «Il n'y a point là d'exagération lui dis-je, mon cher grec: souvent on est heurté par un jeune érudit qui, les lunettes sur le nez, tient, d'un air important, un Touquet d'édition compacte. Quelques savantes même contribuent à propager cette mode un peu pédantesque. À peine sont-elles dans une promenade publique, que les Méditations de M. de Lamartine, le Solitaire ou l'Ipsiboë sortent du ridicule. Ces ouvrages romantiques remplacent l'éventail. Jusqu'ici le nombre de ces lectrices en plein vent était petit, il augmente chaque jour, surtout dans les allées sombres du Luxembourg et des Tuileries. À chaque coin de rue, la marchande de fleurs et de fruits l'écaillère et le portefaix ont une brochure à la main, tandis que le jockei, prenant l'impériale d'une berline pour un pupître, y dévore le livre jaune ou le livre bleu: enfin depuis l'humble sellette où repose sous la brosse tel journal que l'artiste offre si attentivement à la pratique, jusqu'à l'élégante calèche où le législateur se rendant à son poste, examine les bulletins distribués la veille, tout lit dans Paris.
«Non seulement la lecture, mon cher Philoménor, est devenue un plaisir indispensable pour le peuple français, j'ajouterai que le goût des beaux-arts fait le charme du plus modeste réduit. Il n'est pas rare de voir dans les ateliers telle apprentie assez versée dans la musique pour déchiffrer l'ariette nouvelle, et tel jeune artisan franchir lestement sur le violon la difficulté pour laquelle jadis on avertissait nos pères. Chose remarquable, on voit plus d'une jeune femme travailler le jour dans un magasin ou même dans un restaurant, et débiter le soir un rôle au Mont-Parnasse, à Charenton, ou figurer dans les choeurs des petits spectacles.
J'ajouterai que l'éducation des filles de nos riches artisans est souvent aussi soignée que celle des classes les plus élevées; les arts d'agrément sont si communs dans la bourgeoisie de Paris, qu'on compterait plus facilement ceux qui les négligent que ceux qui les possèdent; la raison en est simple; quoique l'or s'apprécie beaucoup dans ce siècle, une heureuse expérience a souvent appris que les talens, ressource puissante dans l'adversité, ont fait contracter d'excellens mariages et sont quelquefois la seule dot de la beauté.»
CHAPITRE XV.
Montagne Sainte-Geneviève.—Bibliothèque.—Leçon d'un professeur du collége de France.—Étonnement du jeune Grec sur l'emploi du local.—Anecdote prussienne.—La Sorbonne et sa restauration.
Nous avions dirigé notre course vers la Montagne-Sainte-Geneviève, pour visiter la bibliothèque très-intéressante par la collection de livres rares, de bustes, de tableaux[127] des hommes illustres dont les souvenirs semblent encourager la jeunesse à suivre la carrière qu'ils ont si glorieusement parcourue; la disposition du vaisseau nous parut très-commode pour les lecteurs en toute saison. Au sortir de la bibliothèque, je proposai au curieux Philoménor de le conduire à une leçon du collége de France pour y entendre un professeur aussi connu par la délicatesse de son goût, la finesse de ses aperçus et par ses ouvrages justement estimés, que par une littérature immense sans morgue et sans pédantisme. Le jeune Grec fut satisfait de la leçon du professeur; il eût bien voulu lui faire quelques observations sur certains principes qui n'étaient pas tout-à-fait d'accord avec les siens; sa modestie l'en empêcha; il se contenta, en sortant, de critiquer à juste titre la petitesse de l'établissement. «Quoi! disait-il, voilà donc le sanctuaire où se développent les derniers préceptes de perfection que les Muses donnent à leurs nourrissons!
«Vous aviez une salle décorée de colonnes et de festons; quelle bizarrerie! comment l'a-t-on défigurée par des échafaudages et des amphithéâtres du plus mauvais genre? n'est-il pas singulier que pour y parvenir, on soit obligé de traverser des vestibules qui, sous le bon plaisir de je ne sais quelle autorité, sont devenus des remises? Si le péristyle d'un des principaux temples des lettres et des sciences sert maintenant à cet usage, comme tout vient avec le temps, il ne faut pas désespérer de voir bientôt s'y établir une écurie, et alors on serait tenté d'inscrire comme en Prusse sur le fronton, lorsque le même abus se fut introduit près de son musée: «Musis, Mulisque templum.» «Contenez votre indignation, lui dis-je; indiquer de pareilles inconvenances, c'est les faire disparaître. La Sorbonne, ajoutai-je, dont cent auteurs vous ont parlé, va bientôt sortir de ses ruines déplorables et devenir le premier foyer de l'instruction publique.
«Déjà plusieurs salles sont préparées pour différens exercices, et principalement celle que l'on destine à la distribution des prix accordés aux jeunes élèves de l'université; de nombreux amphithéâtres, commodes et bien drapés, la rendent très-propre à cet usage. On a tout fait pour piquer l'émulation, et pour inspirer l'amour et le désir de cette gloire solide et raisonnable que donne la culture et l'étude approfondie des connaissances humaines. Des peintres habiles ont payé un juste tribut aux protecteurs des arts, des sciences et des lettres; en traçant sur les panneaux de la voûte quelques traits les plus saillans de leur histoire, ils ont acquitté la dette de la patrie reconnaissante, et généralement du monde savant. Ces mêmes artistes nous ont offert sur les lambris les portraits fort ressemblans de ces hommes immortels, qui, dans tous les siècles et dans tous les pays policés, ont fait naître ou répandu les lumières de la civilisation par leurs découvertes et leurs écrits. Dans cette enceinte se trouve la meilleure compagnie; on s'y rencontre tour à tour avec Homère et Platon, Démosthènes et Archimède, Molière et Buffon, Racine et Descartes, Mallebranche et Bossuet, Fénélon et Leibnitz, Delille et Lavoisier, et beaucoup d'autres de cette trempe; mais y conservera-t-on ces statues si mal faites, d'une substance si frêle et si peu digne de figurer dans le muséum central de toutes les académies du royaume? Je ne le crois pas: le caractère du Grand-Maître, et son goût exquis m'en sont garans; qui connaît mieux que sa Grandeur la nature du vrai beau et la mesure des convenances? Malgré quelques traces de mauvais goût, l'architecte, comme vous le voyez, a suspendu sur les façades extérieures de l'édifice quelques guirlandes d'une grâce exquise, et lui a imprimé des formes graves qui, dans ses cours silencieuses, inspirent le recueillement et un respect involontaire.»
CHAPITRE XVI.
La Sainte-Chapelle.—Le Palais.—Incohérence de ses différentes parties.—Cheminées, tuyaux.—Procédé anglais pour absorber et utiliser la vapeur des poêles.—Embellissemens possibles pour le tribunal suprême.—Terre-plein du Pont-Neuf.—Échafaudage monstrueux près d'un des plus beaux monumens de Paris.—Chambre de cassation.—Statue de d'Aguesseau de l'Hôpital.—Monument Malesherbes.—Galeries du Palais telles qu'elles sont et telles qu'elles devraient être.
En quittant le faubourg Saint-Jacques nous aperçûmes le sommet des aiguilles de la Sainte-Chapelle, si célèbre dans l'histoire de nos rois, pour son architecture pittoresque, et depuis par le chef-d'oeuvre de Boileau. Pendant un temps, on avait eu le projet de la rétablir et de l'ouvrir au public. Nous osons croire que la restauration[128] d'un monument si important ne sera point toujours indéfinitivement ajournée. Cependant après une marche rapide, nous étions entrés dans l'île de la Cité.
«À travers cette grille magnifique et quelques chétives baraques souvent couvertes de lambeaux, vous entrevoyez, mon cher Philoménor, dis-je à mon Grec, l'antique palais de la première magistrature française, gothique séjour de nos rois, où, soit au dehors, soit au dedans, tout est aussi incohérent, aussi baroque, aussi étrangement contradictoire que les codes divers qui jadis régissaient nos provinces. Mais comment se fait-il que le plus bel ouvrage de serrurerie française n'ait pas été remis à neuf depuis la restauration? Probablement les armes de France, sculptées sur un globe d'azur, et les fleurs de lys qui décoraient cette superbe grille[129], n'ont point été détruites; pourquoi ne pas les y replacer?» «Par contre-coup, reprit Philoménor, que ne fait-on disparaître ces cheminées inégales[130] et surtout ces tuyaux qui, élancés, pliés, recourbés en cent façons, couvrent les toits de ce palais et de mille autres édifices? Inexplicable absurdité! on regratte, on reblanchit certains monumens, et la vapeur des poêles noircit dans un hiver les travaux de la campagne précédente. Il serait plus sage de profiter du moyen connu par lequel on dirige et conduit cette même vapeur dans les souterrains; on ferait mieux encore, en adoptant un procédé avantageusement connu et pratiqué en Angleterre dans plusieurs établissemens, où la fumée refoulée sur elle-même est contrainte de se consumer dans le foyer dont elle est sortie: là tout est profit et sans aucun inconvénient. Du coté de la place de la Cité, la façade du temple de la justice nous parut trop simple dans ses ornemens, et contraster désagréablement avec son perron majestueux.
«Point de bas-reliefs[131], point d'inscription[132]: il faut deviner quel est ce monument. Le premier sanctuaire des lois doit avoir des emblêmes dignes de lui. On pourrait rendre supportable, que dis-je? admirable, l'entrée qui fait face au Pont-Neuf; le moyen le plus simple serait d'agrandir la cour du côté de la Seine, et de rendre cette enceinte plus régulière en achetant quelques vieilles maisons pour les démolir. Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'il serait indispensable de transporter ailleurs ce corps-de-garde en planche construit presque au pied de la fontaine de Desaix, et qui défigure si horriblement la place Dauphine; alors, les plaideurs, lassés de tant de courses souvent infructueuses dans la salle des Pas-Perdus, se consoleraient sans doute, en contemplant dans un paysage aérien l'image de ce bon roi, pour qui la droiture et l'inflexible équité étaient des vertus aussi chères à son coeur que l'amour de ses peuples.
«On devait exécuter en pierre de liais un arc de triomphe construit en bois à l'époque de l'inauguration de la statue; par bonheur, cette conception bizarre qui eût gâté un des plus beaux sites de l'univers, n'a point été réalisée. Mais puisqu'alors on avait des fonds de reste en caisse pour une construction aussi dispendieuse, n'est-il pas étonnant qu'on n'ait pas eu depuis de plus heureuses inspirations? Pourquoi n'a-t-on pas érigé aux quatre coins du monument, des faisceaux d'armes, sur ces pierres destinées à recevoir dans les réjouissances publiques des ifs de lumière, pierres qui, par leur saillie permanente, risquent chaque jour d'occasioner la chute des curieux, tout occupés d'examiner, dans les moindres détails, un des morceaux les plus remarquables de la sculpture moderne[133].»
«Mais quoi! reprit le jeune Grec, on a tout fait d'abord pour dégager la place où les Français ont élevé la statue d'Henri IV. Un poste militaire a même été détruit; quel mauvais génie a pu donner l'idée d'y placer, en entaillant le parapet, l'immense échafaudage d'un escalier en bois conduisant à des bains? Quelles raisons a-t-on présentées pour ne pas isoler entièrement cette presqu'île? Comment parmi les membres du corps municipal, où l'on remarque tant d'hommes de mérite et de bon goût, ne s'est-il pas élevé une seule voix pour réclamer contre cette construction barbare? On devrait bien revenir sur une pareille concession, et déplacer cette masse informe qui cache une partie de la frise.» «Je voudrais, répliquai-je, que votre observation fût connue. Sa justesse serait appréciée. Mais rentrons dans l'intérieur du palais; que de nombreuses censures j'aurais à faire! Il faudrait ici réparer des plafonds; là prolonger certaines salles; ailleurs ménager d'autres entrées; plus loin élaguer de mesquins embellissemens et en créer de plus adaptés au local; partout ne serait-il pas nécessaire de déployer dans ce palais la magnificence nationale, et d'inspirer par la grandeur des décors une vénération religieuse pour l'autorité suprême qui y rend ses oracles; telles sont mes vues, je les crois saines. Pour me borner, je ne vous parlerai que du tribunal de la cour de cassation dont le mobilier est d'ailleurs très-convenable.
«Il est triste de ne pénétrer que par des pièces irrégulières dans une salle beaucoup trop basse; en vain on y chercherait ces voûtes retentissantes si favorables à la voix de l'orateur; à peine, quelquefois, voyez-vous les juges; le siége même du président est si peu élevé, qu'il est presque de niveau avec le parquet.
«Je vais répéter ici les critiques faîtes déjà au Corps législatif et à la Sorbonne. On n'y voit que des d'Aguesseau et des l'Hôpital de plâtre. Les images de ces grands hommes devraient bien y être faites d'une matière aussi précieuse et aussi durable que leurs actions et leurs écrits. D'ailleurs, le gouvernement en a donné l'exemple dans le monument[134] érigé au plus vertueux des Français, et au sujet le plus dévoué, l'immortel Malesherbes.» «Je suis bien de votre avis, reprit Philoménor; mais vous me permettrez de froisser quelques intérêts particuliers; je les respecterais, si dans mon opinion ils ne devaient pas céder à un intérêt plus majeur, celui de la chose publique. En traversant ces longues galeries, je vous demanderai quels rapports existent entre ces nombreux artisans et les ministres de la justice?
«Quoi! dans ce lieu même, où d'après Molière et Boileau, je ne croyais sentir que le doux parfum des épices, l'air est infecté par les odeurs les plus désagréables. Croyez-moi; il n'est plus permis de transiger avec de pareils abus; hésiterait-on à expulser ces ateliers et ces magasins si dégoûtans, si ridicules et si déplacés? Assez d'autres asiles leur sont ouverts soit dans les environs où dans les autres quartiers de Paris; il n'existe aucune raison solide pour les y conserver. Détruisez donc des usages introduits par la barbarie, tolérés par le mauvais goût et consacrés par la cupidité. Réparez les fautes des siècles passés, et les ravages d'une révolution dont l'audacieuse folie osa, m'a-t-on assuré, briser ici ou livrer aux flammes les images de vos plus illustres ancêtres. Que ces nombreux artisans, que ces marchands de colifichets et de jouets d'enfans disparaissent ensemble, et que je puisse revoir à leur place les statues et les portraits de ces sages législateurs, de ces magistrats intègres, de ces orateurs éloquens dont la gloire immortalisa votre patrie, et dont les doctes ouvrages contribuent si puissamment à mon bonheur.»
CHAPITRE XVII.
Fête publique.
C'était la veille d'une des fêtes les plus solennelles de France: nous avions parcouru les différens quartiers de la capitale, et pris part à la joie universelle. Les spectacles gratis du matin, les jeux de toute espèce de la journée, les chanteurs des ponts, les baladins des carrefours, les mâts de cocagne, les orchestres et les danses en plein air, enfin l'immense population qui se pressait, s'étouffait dans les carrés et les avenues des Champs-Élysées avaient successivement fixé l'attention de mon curieux observateur. Arrivés à temps pour la distribution des comestibles, Philoménor s'était singulièrement diverti en voyant cette pluie de cervelas, de poulets rôtis, de pâtisseries, de sucreries de toute espèce, volant au-dessus de nos têtes, tombant pour ainsi dire des nues presqu'à nos pieds, au milieu d'une jeunesse bruyante et tumultueuse qui ramassait et se disputait, avec la plus franche gaîté, tous ces dons de la munificence nationale. Après avoir assez long-temps considéré la patience et l'opiniâtreté de ces hommes robustes qui, grouppés et montés les uns sur les autres, s'efforcent d'approcher leurs camarades les plus entreprenans des fontaines d'abondance, pour y remplir quelques cruches de ce vin empourpré, qu'ils se partagent et boivent ordinairement ensemble, Philoménor me dit: «Il est des instans où les visages barbouillés de lie de ces nombreux rivaux, leurs gestes, leurs attitudes, leurs propos, leurs apostrophes, leurs défis, leurs exclamations et leur rire immodéré me causent la plus singulière des illusions: je me figure voir Thespis et sa troupe joyeuse; oui, mon ami, je crois assister à la naissance de la comédie grecque sur quelque place d'Athènes. Toutefois, j'aurais désiré qu'en faisant leurs libations, ces braves gens se fussent contenté de s'inonder réciproquement d'une liqueur si chèrement conquise, comme cela arrive souvent à ma très-grande satisfaction. Cette espiéglerie est sans aucuns résultats fâcheux; mais ne pourrait-on point les faire consentir à se ménager davantage dans les assauts qu'ils livrent à leurs adversaires. Pour moi, j'exigerais qu'on leur défendît expressément de lutter à coups de poings et à coups de brocs. Que la police prenne une mesure aussi sage, et ces malheureux ne sortiront plus de cette espèce de combats, quelquefois très-gravement blessés et presque toujours meurtris et sanglans. Autrement, je vous l'avoue, ces bacchanales populaires doivent inspirer aux coeurs humains et sensibles plus de dégoût que de plaisir.
«Je remarque encore, ajoutait-il, un très-grand inconvénient dans le partage des prodigalités de votre gouvernement, où tous ceux qui sont privés d'une honnête aisance me semblent devoir participer; et malheureusement, je m'en suis aperçu, le maladroit et le faible sont écartés par la foule et n'obtiennent rien: tout est saisi, tout est enlevé par le plus actif et le plus fort.» «Rassurez-vous, mon cher ami, repris-je aussitôt: cette inégalité du sort est en partie compensée; ces dons d'apparat ne sont que le luxe d'une libéralité toute française. Ailleurs des secours publics ou secrets ont été abondamment accordés à tous les misérables dans les différens arrondissemens de cette grande cité. On peut le dire hardiment, car le fait est parfaitement exact. Il n'y a pas un indigent dans Paris, pourvu qu'il soit connu des autorités, qui, à pareil jour n'ait véritablement cessé de l'être.
«Cependant il se fait tard; pressons-nous de dîner dans les environs des Tuileries, ensuite nous verrons ce soir un superbe feu d'artifice, précédé d'un concert où doivent figurer les plus célèbres artistes de l'Europe. Vous sentirez, j'en suis sûr, votre noble coeur s'élever, se transporter aux refrains héroïques de notre Chant français. Vous serez encore charmé d'entendre des fanfares, des symphonies militaires exécutées sous les croisées du château par les légions parisiennes, et les troupes de la garnison, dont les différentes musiques se succéderont pendant une partie de la nuit.»
Jamais soirée n'avait été plus belle; jamais un ciel étoilé n'avait été plus pur et plus calme. La douceur de la température nous invitait à jouir de tant de plaisirs réunis, et nous descendîmes dans ce jardin où l'odeur suave des orangers, et de mille autres fleurs parfumait l'air, tandis que les oreilles étaient enchantées par les plus ravissants accords, et les yeux éblouis par la plus brillante illumination.
Une autre cérémonie devait avoir lieu le jour suivant, et nous promîmes de nous y trouver ensemble.
CHAPITRE VIII.
Inauguration de la statue de Louis-le-Grand[135] sur la place des
Victoires.—Description de la cérémonie.—Pièce de vers.
Un vieillard centenaire, contemporain de Louis XIV, assistant à l'inauguration de sa statue, et versant des larmes de joie et de bonheur en revoyant les augustes traits d'un monarque auquel il avait eu le privilége de survivre, ce vieillard, ce débris vivant du grand siècle, nous parut un des plus beaux ornemens de la fête. Le discours de M. le préfet, où respirait l'éloquence du coeur, celle d'un vrai Français, y avait ajouté un nouveau lustre. «Je regrette cependant, dis-je à Philoménor, qu'on n'ait pas suivi le même programme qu'à la consécration du monument élevé au bon Henri. On y mit beaucoup plus de pompe, on y déploya plus de magnificence; le roi y présida; les princes, les princesses, toute la cour, les grands dignitaires et les autorités de Paris assistèrent à cette cérémonie. La garnison de la banlieue défila devant celui
Qui fut de ses sujets le vainqueur et le père,
au bruit de salves continuelles, et d'une musique non interrompue qui électrisait toutes les âmes. Je sais que de pareils honneurs ont été rendus à l'image de Louis, sur la place des Victoires. Mais on y a vu trop peu de troupes; le cortége n'était pas assez nombreux, et par là même assez imposant.» «On simplifie trop, répliqua Philoménor, la grandeur nationale, à des époques où il faut frapper la multitude et l'éblouir d'un grand éclat. On ne se souvient pas assez qu'il faut non-seulement parler à l'âme, mais encore plus aux sens. Quel effet produisaient ces planches échancrées, et ressemblant aux enseignes de l'Auvergnat et des Indiens des boulevards?» «Votre comparaison est parfaitement juste, repris-je. Pourquoi ne s'est-on pas souvenu que nous avons au musée d'artillerie des trophées d'armes exécutés sous le règne du grand roi, et qu'il était si facile de transporter momentanément autour du piédestal le jour de la cérémonie? je dis momentanément, car, selon moi, quatre phares de bronze allumés chaque soir, et supportés par les emblêmes de la guerre et des arts, devraient remplacer les nations enchaînées que l'on y voyait autrefois, et qui ornent aujourd'hui la façade des Invalides.» «Elles étaient encore bien ridicules, ajouta mon Grec en m'interrompant, ces toiles bleuâtres dont on cherchait à couvrir la statue, et que tant de mains impuissantes tâchaient de soutenir avec de faibles gaules si subitement brisées quelques instans avant l'ouverture de la fête. M. l'ordonnateur a-t-il oublié, dans ce siècle de lumières, les plus simples lois de la mécanique? Qui empêchait de placer aux quatre coins de la place, dans les croisées les plus élevées, des poulies, et d'y faire glisser des fils de fer solides, qui se seraient rattachés à une magnifique couverture jetée sur le monument. Sans l'appareil dégoûtant des échelles et d'ouvriers à demi vêtus, avec ce moyen peu dispendieux, on eût, au premier signal, soulevé le voile, qui, en se repliant majestueusement dans les airs, aurait formé un dais en draperie sur la tête de l'homme immortel.»
Nous restâmes quelque temps devant ce héros, qui, sur son cheval belliqueux, semblait s'élancer dans la carrière de la gloire.
Saisi comme malgré moi d'une inspiration subite, je paraphrasai ainsi un quatrain composé sur l'érection de cette statue par le célèbre Bilecocq, bâtonnier des avocats de Paris.
Sta, Lodoix, nec enira nova te certamina poscunt;
Sanguine sat crevit Gallorum laurus; olivæ
Prætendit ramum populis felicior hæres;
Sta, Lodoix, cessare potes: Mars ipse quiescit.
Arrête! ô grand Louis, ton superbe coursier;
Nul rival ne t'appelle aux champs de la victoire;
Tu l'as dit, trop de sang fit croître ton laurier[136].
Oh! plus heureux ton fils! cet auguste héritier
Des bons rois qu'a chantés la muse de l'histoire,
Offre au peuple qu'il aime un rameau d'olivier.
Repose, tu le peux, au temple de mémoire:
Quand Mars éteint sa foudre, il repose avec gloire.
CHAPITRE XIX.
De l'ancienne salle de l'Opéra.—Translation des acteurs au théâtre Favart.—Nécessité sentie d'une salle provisoire.—La salle de la rue Richelieu ne doit pas être regrettée.—Quel emploi convenable on eût pu faire de cet édifice.—Quelques mots sur Monseigneur le duc de Berri.—Anecdotes et rapprochemens singuliers.—De la nouvelle salle.—Censure piquante et naïve d'un homme du peuple.—Mot heureux d'un littérateur très-connu.—Pourquoi l'on a choisi et préféré l'hôtel Choiseul pour y mettre l'Opéra.—Facilité de mieux placer ce théâtre.—À quel édifice de Paris ressemble la façade de la nouvelle Académie de musique.—Façade latérale de la rue Pinon.—Quelques abus détruits, d'autres conservés.—Intérieur de la salle.—Usage accidentel des cinquièmes loges.—Grandes loges.—Parterre très-commode.—Lustre magnifique.—Foyer.
Pour faire diversion aux mercuriales continuelles de Philoménor, je lui proposai d'aller à l'Opéra. «On y joue, lui dis-je, une pièce très-intéressante, qui, sans avoir le merveilleux d'Aladin, aura pour vous un mérite plus direct. La scène est dans votre ancienne patrie; vous verrez Périclès et Aspasie et le ballet de Clary. Il n'est pas tard; nous aurons le temps de jeter un coup-d'oeil sur l'ancienne salle de la rue Richelieu, maintenant abandonnée. Depuis la fermeture de ce théâtre et la translation des acteurs à Favart, nous n'avons eu pendant quelque temps un Opéra qu'en miniature; les chanteurs et les cantatrices accoutumés à développer leur voix dans un local plus vaste, étaient entièrement désorientés; les danseurs surtout s'y trouvaient beaucoup trop à l'étroit pour y exécuter, dans les ballets, les figures variées de la choréographie. Dans la crainte assez fondée de laisser perdre d'heureuses traditions, on se décida à bâtir une salle provisoire dont on dut hâter l'exécution. Sans cette impérieuse nécessité, il eût mieux valu sans doute sacrifier de suite quelques centaines de mille francs de plus, et reculer de quelques années ses jouissances, pour en avoir de plus réelles.» «La façade de l'ancien opéra, me dit le jeune Grec, n'avait rien qui annonçât le pays des prestiges, et sous aucun rapport cette masse ou carrière de pierres ne peut être regrettée. Que fera-t-on des bâtimens de l'ancien Opéra, ajouta-t-il? Définitivement, détruira-t-on cet édifice? comme l'avait jadis conseillé un brave militaire, inspiré par le désespoir et l'indignation. Suivra-t-on l'exemple de Charles IX, qui, conseillé par Catherine de Médicis, fit abattre le château des Tournelles, parce qu'Henri II, son père, avait perdu la vie dans un tournois sous les murs de ce palais?» «Je ne l'ignore point, lui répondis-je, une loi récente a décidé positivement que ce spectacle serait rasé et deviendrait une place publique; ne puis-je cependant, avec le respect dû aux ordonnances émanées de l'autorité royale, ne puis-je représenter que cette disposition législative est trop peu d'accord avec cet esprit conservateur qui fut le caractère distinctif de l'auguste victime?
«Léguons plutôt à la postérité la plus reculée le souvenir du prince que la nation pleure et regrette, par un établissement qui rappelle ses goûts les plus chéris; la France applaudirait sans doute à la création d'un monument nouveau pour elle, qui compléterait dans l'ancienne Académie des arts une collection très-imparfaite dans la plupart des lieux publics. Que le temple des muses devienne en quelque sorte un Panthéon où seront uniquement rassemblés les portraits et les statues des hommes et des femmes les plus célèbres dans les lettres, la peinture et la musique; qu'au milieu de cette biographie animée, la sculpture consacre les traits de cet excellent prince, de cet infortuné duc de Berry, qui, même après son funeste trépas[137], semblerait encourager encore les arts qu'il aima, qu'il se plut à cultiver et qu'il honorait d'une protection spéciale et signalée.»
«Je le sais, reprit Philoménor, ce prince écrivait avec une grâce admirable, était adroit dans beaucoup d'exercices, jouait de plusieurs instruments et peignait la miniature.»
Le temps s'était écoulé rapidement; le sujet de notre conversation en avait abrégé les instants. «L'emplacement de votre opéra provisoire, est-il mieux choisi, me demanda le jeune Grec? L'architecte aurait-il corrigé les défauts si généralement critiqués, m'a-t-on dit, dans l'ancienne salle?» «Non, lui dis-je, pas entièrement: le local est tout aussi mal choisi; et pour ne rien vous déguiser, on avait toutes les facilités de faire beaucoup mieux; d'abord un édifice semblable, bâti exprès, doit être reconnu au premier coup d'oeil, à la seule disposition convenable des différentes parties qui le composent; la façade de ce théâtre a beaucoup de rapports avec celle d'un restaurateur de la place du Chatelet, dont l'enseigne est au Veau qui tette. Toutefois, il faut rendre justice à qui de droit, l'entrepreneur a fait placer huit muses au-dessus de la corniche; mais, hélas! comme l'a dit un homme de beaucoup d'esprit: «Sur neuf, il n'en manque qu'une, celle qui préside à l'architecture. Malheureusement encore, l'étranger qui veut se rendre à pied à l'Opéra, doit long-temps chercher ce monument, prendre des informations pour le découvrir, même dans les deux rues où se trouvent les entrées, qui de loin se confondent avec celles des hôtels voisins[138]. Il faut être tout près pour s'apercevoir de l'existence de ce spectacle.
«Un grand appentis, néanmoins très-utile, défigure beaucoup la façade principale, qui donne sur la rue Pelletier, lorsque dédaignant les répugnances, les préventions et les sots préjugés de certains artistes, on était à même de la tourner sur une place ménagée du côté des boulevards; d'ailleurs si l'achat de quelques maisons eût été trop dispendieux, qui empêchait d'élever l'Opéra sur le terrain de l'hôtel Grange-Batelière, dont le péristyle dégagé par une esplanade, eût formé le plus beau point de vue pour la rue Richelieu? et si j'en crois un architecte, l'acquisition du sol n'eût rien coûté, puisqu'il appartient au gouvernement.
«Des jardins, qui se prolongent jusqu'à la rue de Provence, eussent facilité presque sans frais, dans certaines occasions, des illusions naturelles qui ne sont que factices et souvent impuissantes sur la nouvelle scène. On répond à cela par de plus solides raisons. Qu'importe? l'administration n'a-t-elle pas un hôtel magnifique? Eût-elle été aussi bien logée que dans les splendides appartemens de son excellence monseigneur le duc de Choiseul? Certainement cette considération doit paraître très-importante pour le public. Mais revenons, mon cher ami, à la salle de la rue Pelletier; en tournant par la rue Pinon, sa façade latérale aurait bien dû être traitée avec un peu plus de soin par l'entrepreneur; les croisées ouvertes de ce coté, petites et grandes, saillantes et bouchées, hautes et basses, arrondies et carrées, avec ou sans balcons, ne feraient-elles pas croire que l'architecte, pour parler en style de maçon, a voulu faire de la musique[139], et écrire à sa manière une partition d'opéra?»
«Ô Perrault! ô Mansard! vous n'étiez pas si savans, s'écriait Philoménor en riant aux éclats.» «Quant à l'intérieur du théâtre, repris-je, on a supprimé quelques abus. Ainsi les spectateurs ne courent plus aucun danger, pour obtenir des billets d'entrée les jours de représentations extraordinaires; on n'y est plus culbuté, comme dans la vieille salle; on n'y est plus exposé à être blessé par les gendarmes, volé par les filous[140], ou écrasé dans la presse, en voulant franchir et emporter comme d'assaut ces barrières en zig-zag, si dérisoirement opposées encore à la curiosité du public. Mais malheureusement, lorsqu'on a passé le premier étage, les escaliers sont étroits et obscurs. On ne peut expliquer pourquoi celui de l'Odéon n'a pas servi de modèle. Est-on entré dans la salle proprement dite, la forme en est élégante et gracieuse; les peintures de la voûte sont bien exécutées: car il faut rendre justice à qui le mérite; et le plus beau lustre qui ait jamais éclairé une salle de spectacle, y produit un effet surprenant; des colonnes cannelées y soutiennent l'édifice; mais on a proscrit ces colonnes creuses que tout homme de bon goût critiquait si justement au théâtre de la rue Richelieu; et qui, percées comme les cases d'un colombier, étaient devenues l'asile de tant de sensibles tourterelles.
«On n'a pas cette fois écouté les conseils d'un sordide intérêt, mais ceux d'un goût pur et éclairé. Cependant, faut-il le dire? n'est-il pas scandaleux que ces cases étroites aient été remplacées l'hiver dernier à l'Opéra provisoire par les cinquièmes loges, où, le bouton mis une fois dans la serrure, personne ne pouvait plus entrer. Ignore-t-on que les jours de bal ces loges ont eu le même emploi que les boudoirs du numéro 113, au Palais-Royal.
«Dans les autres loges du pourtour de la salle, ceux qui sont placés aux derniers rangs, se plaignent de voir et d'entendre mal. Il n'en est pas de même du parterre où les banquettes sont mieux étagées que dans les autres spectacles de la capitale: le foyer, très-vaste, mais trop étroit, où se remarquent sur glace des pendules d'un nouveau genre[141], serait très-beau si des peintures étaient exécutées sur les lambris ou du moins au plafond, si des bustes et des vases étaient placés sur les piédestaux qui les attendent et les attendront peut-être encore long-temps.»
CHAPITRE XX.
La salle d'Opéra provisoire rend indispensable un théâtre solide et durable.—La France est lasse de colifichets.—Quelles sont les raisons de ce dégoût?—Colysée antique.—Les obstacles à l'érection d'un opéra permanent doivent être nuls.—Singularité.—Projets.—Panoramas de la scène perfectionnés.—Vaucansons modernes.—Moyen d'assainir la salle.—Illusions en tout genre.—Théâtre de Bologne, de Milan, de Parme.—Il est à craindre que le provisoire ne soit incommutable.—Concours, non des élèves architectes, mais des artistes maîtres pour une salle définitive.
«La description assez détaillée que je vous fais de cette salle, mon cher ami, et la juste critique que je me permets d'exercer sur le fond et les accessoires ont bien dû vous faire pressentir que ce ne sont plus des salles de spectacles élevées en six semaines, et même dans une année, qu'il faut à la France; encore moins des théâtres composés de quelques planches peintes, vernies et dorées, et uniquement embellies par des colonnes de bois et des statues de plâtre à peine supportables dans un théâtre provisoire. Nous sommes blasés sur tous ces fragiles colifichets. Après avoir contemplé les Colysées[142], les Arènes antiques et les théâtres plus modernes de l'Italie, nous soupirons après des monumens qui leur ressemblent, et qui même fassent oublier leur richesse et leur célébrité. Quel vrai français refuserait dans un budget les sommes nécessaires? Voudrait-on, comme je l'ai entendu, opposer l'intérêt de quelques villes départementales? Paris n'est-il pas la véritable patrie de tous les amis des arts? Cette métropole de la France n'est-elle pas le centre commun où doit briller plus qu'ailleurs la puissance du monarque et de la grande nation qu'il représente?
«Singularité frappante! nous possédons des chefs-d'oeuvre dramatiques supérieurs en tout genre aux productions immortelles de l'antiquité et même des temps modernes, et nous n'avons pas un seul théâtre, qui, pour sa solidité, son étendue, sa magnificence réelle, souffre la comparaison avec ceux de Rome, de Corinthe et d'Athènes[143]. On reste confondu d'étonnement, quand on réfléchit aux faibles moyens de ces deux dernières villes, comparées à la puissance colossale de notre belle France.»
«Je conviens avec vous, reprit Philoménor, qu'un théâtre durable devient absolument nécessaire à Paris; il faudra donc l'élever sur une grande place susceptible de tous les dégagemens possibles. D'élégans portiques, ornés de colonnes, devront en entourer les vastes perrons. Ces portiques seront disposés de manière que les voitures puissent, sans embarras, entrer sous leurs voûtes spacieuses; circuler et sortir, après avoir déposé à l'abri de toutes les injures du temps les personnes qu'elles auront conduites à ce spectacle.
«Au dedans, la profondeur de la scène facilitera les moyens d'y appliquer les nouvelles découvertes de l'optique, et d'y créer au besoin des panoramas plus parfaits, d'où seraient éloignés ces cygnes, ces chameaux, ces bergeries de carton, grossières impostures de l'art, véritables jouets de grands enfans, et qui sont cependant les créations merveilleuses de certains Vaucanson[144] du siècle. On sait assez que dans l'état actuel des choses à l'Opéra, la plus mauvaise lorgnette détruit cet enchantement puéril. Il sera facile de suppléer à la faiblesse de pareils moyens. Il suffit de faire travailler à l'Opéra les mécaniciens de quelques théâtres mélodramatiques; la Pie voleuse, le Songe, seraient les garans de leurs succès.
«Alors, comme à Bologne[145], le fond du théâtre pourrait s'ouvrir et présenter de véritables paysages en perspective; avec une semblable disposition, indépendamment des moyens connus et indiqués par la physique, il serait facile de renouveler et d'assainir l'air impur et méphitique de la salle. Alors, comme à Milan, on serait à même, lorsque la pièce l'exigerait, de faire manoeuvrer un escadron de cavalerie dans une plaine riante[146] et sur des montagnes couvertes d'ermitages, de bois, de torrens, de cascades.
«Alors, comme à Parme[147], on ferait voguer des vaisseaux sur un lac dont les ondes ne seraient plus uniquement des toiles mobiles et de froides peintures. La plupart de ces innovations indispensables pour un théâtre solide et permanent eussent paru bien dispendieuses pour un théâtre provisoire; aussi me serais-je bien gardé d'en avoir proposé quelques-unes pour la salle nouvellement bâtie, si nous n'avions pas sujet de craindre que le provisoire ne devienne permanent.
«Ah! sans doute, il serait urgent de mettre au concours, non pas de quelques élèves[148], mais des maîtres, le plan d'une salle d'Opéra qui pût rivaliser de beauté avec celles de tous les pays civilisés. Il serait même essentiel de décerner un prix à l'architecte qui, en élaguant de sa composition les ornemens frivoles, y réunirait la grandeur, la solidité, la richesse et tous les accessoires capables de rendre ce monument national, le plus beau, le plus commode, et le plus somptueux de l'univers. Avec quel plaisir l'oeil y contemplerait les granits, les bronzes, les cristaux et les marbres variés de nos départemens!
«Comme tous les ordres d'une architecture aérienne s'y réuniraient sans confusion et se prêteraient un mutuel éclat! Sans aucune inscription, que je regarde pourtant comme nécessaire, l'étranger, saisi, transporté, reconnaîtrait aussitôt presque involontairement le temple des arts.
CHAPITRE XXI.
Emplacement d'un théâtre durable.—Projets du prince du Ligne, magnifiques, mais impossibles—Notice sur cet amateur des arts.—Quartier superbe de Paris, si l'on eût suivi ses plans.—Arc de triomphe de l'Étoile, l'achever et le consacrer à la paix.—Champs-Élysées.—Comment les embellir.—Planter des jardins d'hiver, qui manquent à Paris.—Jardins d'hiver de Vienne et de Pétersbourg.—Description de ceux qui se trouvent dans cette dernière ville.—Espérances de l'auteur.—Réfutation du plan d'un homme de grand mérite.—Monument de la Bourse.
«On paraît embarrassé sur le choix de l'emplacement d'un théâtre durable, et tel que nous en avons donné une légère esquisse. Des considérations d'un grand poids, développées par un publiciste célèbre, ont dû faire abandonner le projet autrefois proposé par le prince de Ligne[150], de bâtir une salle d'Opéra à l'entrée des Champs-Élysées, où nul obstacle à cette époque n'eût empêché d'y placer parallèlement le Théâtre-Français, et ces deux édifices eussent complété les embellissemens de la place Louis XV.
«Avant les malheurs de la révolution, ce projet pouvait être regardé comme heureux. Ces deux salles, placées près de la Seine, eussent été à portée de tous les secours en cas d'incendie. L'architecte aurait eu tout l'espace nécessaire pour reproduire sur le terrain de grandes conceptions. Ces deux édifices, bien percés à l'orient, auraient été très-favorables pour y établir au rez-chaussée des jardins d'hiver qui manquent à la France.» «En effet, reprit Philoménor, jardins pittoresques, montagnes de tous pays, jeux de tous les climats, spectacles dans tous les genres, tous les plaisirs, en un mot, se trouvent à Paris; et cependant n'est-il pas étrange qu'aucun riche capitaliste ne se soit pas avisé jusqu'ici de planter dans un local peu éloigné du centre de la ville, un jardin où la nature, les arts et l'industrie sembleraient réunir leurs efforts pour faire naître et conserver au milieu des frimas, la douce température et les fleurs du printemps[152]?
«La situation de ces théâtres à l'une des extrémités de Paris eût peut-être excité de violentes réclamations. Je présume que l'ingénieux auteur de ce projet avait fait entrer dans ses calculs la proximité des deux quartiers les plus opulens de Paris, le faubourg Saint-Germain et la Chaussée-d'Antin, les nombreux débouchés, le charme et le mérite de la situation. Que de beautés eussent été apperçues en sortant du jardin des Tuileries! le pont Louis XVI, le corps Législatif, le Garde-Meuble et le temple de la Madeleine, les deux monumens scéniques dont je vous ai parlé, et dans la perspective l'arc de triomphe de l'Étoile, dont l'achèvement si désiré éternisera le génie fiançais, ce génie fécond et inépuisable, aussi habile à buriner sur ces nouveaux portiques les triomphes de nos guerriers et les trophées de nos victoires, que les jouissances de la paix.»
«Cet arc de triomphe, reprit mon ami, est le plus grand qui existe au monde, et il est plus qu'à moitié construit; il serait bien digne par ses majestueuses proportions de transmettre à nos neveux le souvenir de la concorde universelle, et de l'union de tous les Français.»
«Supposez, mon cher Philoménor, les galeries du Louvre terminées, une vaste place ornée de portiques immenses devant la colonnade de Perrault[153]. Supposez que la rue projetée par Louis XIV est enfin alignée jusqu'à la barrière du Trône… et vous conviendrez avec moi que Paris, sur la rive droite de la Seine, effacerait les plus belles villes du monde. «Dans les Champs-Élysées, ajoutait le prince de Ligne que je vous ai déjà cité, qui sans cela ne méritent pas ce nom, je veux voir le buste ou la statue équestre des héros à qui la France doit ses victoires, Condé, Turenne, MM. de Vendôme, Luxembourg, quelques Rohan, quelques Montmorency, un Duguesclin, un Du-Guay-Trouin, Bayard, le charmant Gaston, le modeste Catinat, l'avantageux Villars, le malheureux Créqui, l'heureux Saxon»[153].
«Et moi, s'écria Philoménor, j'y désirerais, contempler les ducs de Reggio, de Feltre, de Tarente, de Bellune, à côté des Lescure, des Laroche-Jacquelin, des Sombreuil et de tant d'autres braves qui ont illustré nos armes. En se rendant à ce monument, il n'est pas un guerrier qui ne reçût la touchante impression des vertus les plus héroïques; la gloire ancienne et la gloire moderne sembleraient l'environner de tous ses rayons.»
«Vos projets sont charmans, mon cher Grec, lui dis-je; ils feront fortune un jour peut-être plus que ceux du prince de Ligne. De tristes souvenirs, comme je vous l'ai dit, ont en quelque sorte proscrit les théâtres sur la place Louis XV; et quelque grands que soient les plans de ce général, ils ne pourront jamais être exécutés. Au surplus, d'autres endroits dans Paris offrent des emplacemens favorables qui permettront à l'architecte de se livrer aux plus sublimes inspirations, et d'y faire naître les merveilles de l'imagination la plus féconde.
«Concevons-en donc la flatteuse espérance; on profitera d'une longue paix[154] pour élever des édifices dignes enfin de la nation française.
«Au surplus ces derniers plans doivent sembler préférables à celui des architectes, et même des hommes de lettres[155] qui voudraient mettre l'Opéra dans la nouvelle Bourse, et qui, malgré la loi rendue et les raisons invincibles qu'on leur oppose, n'ont pas abandonné l'espoir de l'y placer.
«Quelque prépondérante que soit leur opinion, je ferai d'abord observer que ce bâtiment, très-bien situé pour son usage, s'achève maintenant à l'abri d'une loi proposée par Sa Majesté, et accueillie par les Chambres, et qu'il est construit en partie aux frais du commerce de Paris, qu'on ne pourrait déposséder sans l'indemniser en toute justice de ses avances. De plus, on conviendra sans peine que Paris, dont l'influence est si importante sur les autres places de l'Europe, doit avoir pour ses opérations de finances, un édifice qui ne le cède en rien aux bourses de Londres, d'Amsterdam, et de Pétersbourg.
«En second lieu, ce bâtiment, très-beau sans doute, a bien ce ton grave, mâle et sévère, parfaitement propre à son objet; mais il n'aura jamais, quoi qu'on fasse, ce genre de magnificence pompeuse que nous avons exigée pour un premier théâtre, destiné à reproduire au-dehors et au-dedans tous les prestiges de la féerie[156]; cette magnificence que réclame le perfectionnement de nos arts, que nos voyages et nos conquêtes nous ont fait connaître et désirer en France dans les édifices uniquement consacrés au luxe.
«Enfin, une dernière réflexion sur la conservation du bâtiment de la Bourse à sa première destination, est, je crois, sans réplique; il n'y a pas lieu d'en douter; le palais du commerce français perdrait de sa solidité, si, d'après l'avis de prétendus économistes, on se décidait à y placer le grand théâtre lyrique; on serait forcé d'y creuser de profonds souterrains qui n'existent pas et qui mettraient à découvert, et pour ainsi dire à nu les fondemens des colonnes qui environnent le monument; et vous n'ignorez pas que des souterrains profonds sont indispensables pour recevoir les énormes et nombreuses machines qui, dans leurs jeux multipliés et journaliers, occasioneraient peut-être en peu de temps l'ébranlement ou la chute d'un édifice qui ne fut jamais disposé pour devenir une salle d'Opéra.»
CHAPITRE XXII.
Philoménor au spectacle de l'Opéra.—Ses nombreuses questions.—Acteurs, actrices,—MM. Dérivis, Bonnel, La Feuillade, Nourrit, Adolphe, Laïs, Dabadie, Lecomte.—Anecdote sur Lavigne.—Mmes Branchu, Grassari, Javareck.—Les doublures jouent plus souvent que les premières cantatrices.—Admirable talent de Mme Albert qui depuis sa rentrée n'a pas eu de rôle dans les pièces nouvelles.—Résultat fâcheux du congé sec donné à Mme Fay.—Traité aussi ridicule que désavantageux entre la direction du théâtre de Londres et celle de l'Opéra de Paris.—Chef d'orchestre.—Les instrumens couvrent beaucoup trop les voix.—Récompense proposée pour une ingénieuse découverte.—Pirouettes.—MM. Paul, Albert.—Danse grave.—Singuliers contrastes.
Cependant l'heure du spectacle s'avançait: nous pressâmes notre marche, et nous eûmes l'avantage d'être parfaitement placés au théâtre provisoire. Philoménor, dont jusqu'ici le silence n'avait été interrompu que par les explosions de la surprise et de l'admiration, profita des entr'actes pour m'accabler de questions sur les acteurs et les actrices qui venaient de conquérir son bruyant suffrage.
«Je vous dirai peu de chose des acteurs et des actrices du grand Opéra, mon cher Philoménor; presque tous sont si parfaits dans leur genre, qu'on pourrait même, sans craindre d'affaiblir la troupe, en détacher un ou deux jeunes artistes pour renforcer la société de Faydeau, qui souvent fait de grandes pertes. L'opinion publique les a déjà signalés, et je ne suis ici que son interprète.
«Où trouver un timbre de voix plus grave, plus plein, plus sonore, plus majestueux que celui de Dérivis? La haute-contre de Nourrit, toujours pure, toujours juste, douce et flexible, prend tous les tons pour vous séduire; Adolphe, son fils et La Feuillade enchantent votre oreille par des sons où respire tout l'éclat et la fraîcheur de la jeunesse. Sans en avoir la comique gaîté, Dabadie remplace, aussi bien qu'il est possible, ce Laïs inimitable dont le talent fit si long-temps les délices de la France. Mais qu'est devenu Lecomte, dont le genre était si gracieux? Faut-il que des intrigues de coulisses aient éloigné Lavigne, ce chanteur que l'on n'a point remplacé, et dont le port et les mâles accens rendaient avec tant de dignité les rôles de Trajan et de Fernand Cortès? Evénement assez bizarre! on dit qu'une cantate exécutée ordinairement par Lavigne, et que Dérivis avait toujours chantée depuis son absence, fut en partie la cause de sa démission. Cet acteur avait beaucoup perdu, ajoutait-on, de ses moyens en province. Le séjour de Paris, de bons modèles, de nouvelles études les lui auraient rendus. Depuis peu, d'ailleurs, il a jeté le gant à ses adversaires; comme le berger de Virgile, il a proposé le combat du chant; hésitera-t-on toujours à l'accepter?
«On a renvoyé Mme Allan Ponchard, qui valait beaucoup mieux que d'autres qui ont été conservées. On a donné un congé sec à Mme Fay; combien d'opéras du plus grand mérite, tels qu'Armide, Alceste, sont mis à l'écart parce qu'il n'existe pas d'actrices qui puissent les chanter. De nouvelles pertes font naître de nouveaux regrets. Comment par le refus d'une légère augmentation de traitement[157] que l'administration accorde à un danseur[158], a-t-on forcé pendant quelque temps à s'exiler de Paris cet incomparable Dérivis, dont les meilleures doublures ne peuvent remplir le vide? Je vous ferai remarquer un autre abus.
«Si j'en excepte Mme Grassary, on ne fait guère jouer au grand Opéra que des doublures surannées, ou des débutantes sorties du conservatoire, parmi lesquelles se distinguent Mme Dabadie et Mlle Javareck[159]; mais chaque jour on regrette de n'y voir paraître, qu'à de très-longs intervalles, Mme Branchu; et il est bon de vous faire observer que l'Opéra, tout riche qu'il est, n'a pas dans ce moment-ci un seul sujet qui puisse chanter et exécuter aussi bien qu'elle le rôle d'Hypermnestre[160] et de la Vestale, parce que ces rôles exigent, non-seulement une grande cantatrice, mais de plus une excellente tragédienne; vous ne serez donc pas surpris d'apprendre, mon cher Philoménor, que toutes celles qui ont osé aborder ce double emploi y ont jusqu'ici complètement échoué. D'ailleurs, je puis vous l'affirmer, Mme Branchu n'a point désiré ni conséquemment sollicité sa retraite[161]; elle connaît trop bien toute la puissance de ses moyens, qui, loin d'avoir baissé, ont acquis une perfection que savent apprécier les vrais amateurs de la bonne musique. Je puis ajouter que les légers défauts[162] qu'une sévère critique lui reprochait, ont entièrement disparu. Jamais peut-être sa voix n'eut plus de charme, de vigueur, de force, de douceur et d'expression que dans sa dernière apparition sur la scène. Espérons que l'autorité surprise par les secrètes insinuations de quelques ennemis jaloux, nous mettra plus souvent à même d'admirer un sujet aussi précieux. Lorsqu'on réunit, comme Mme Branchu, les plus rares talens aux qualités les plus estimables de son sexe, on mérite d'être long-temps conservée à ce spectacle, ne fût-ce que pour servir de modèle aux jeunes femmes qui se destinent à parcourir la même carrière.
«Rarement encore on entend Mme Albert, qui jusqu'ici n'a point obtenu d'emploi dans les opéras nouveaux, où elle serait si bien placée. Cette cantatrice possède incontestablement une des plus belles voix de l'Europe. Lorsqu'elle chante, on croit entendre tour à tour, les inflexions légères, les intonations et les cadences perlées du rossignol. Comme Mlle Georges, elle a mis à profit les momens de l'absence; et comme la belle reine de l'Odéon, cette charmante actrice doit, en reparaissant plus souvent, obtenir les applaudissemens les plus mérités. Vous devez regretter, mon cher Philoménor, de n'avoir pas encore apprécié son merveilleux talent.» «Je saisirai avec empressement l'occasion de l'entendre, me dit le jeune Grec; peut-être d'ailleurs cette occasion sera-t-elle moins rare un jour. Il est à présumer que l'autorité supérieure finira par connaître ces misérables coteries qui malheureusement ont assez d'influence pour retenir dans l'ombre des cantatrices d'un mérite transcendant, mais qui n'ont pour protecteurs que leurs talens et une conduite modeste et réservée[163]; elle finira sans doute par déjouer ces sourdes cabales qui semblent travailler au renvoi de vos premiers artistes.» «Lorsque par des raisons généralement connues, ajoutai-je, on produit sans cesse des médiocrités naissantes ou sur le retour, dont la voix est faible ou voilée, et dont les moyens dramatiques sont d'une nullité parfaite; lorsqu'on ne cherche pas même à recruter des actrices supérieures, telles que Mme Montano, qu'on abandonne aux dilettanti des départemens, ou telles, que Mlle Demeri, dernièrement enrôlée dans les bouffes, pour de là passer plus facilement, comme Mme Fodor sur les théâtres des pays voisins; en faisant subir au public des privations aussi vivement senties, on a cru prévenir les désertions à l'étranger par une transaction passée entre l'Académie royale de Paris et le théâtre de Hay-Market de Londres, pour ne pas s'enlever, dit-on, réciproquement les premiers sujets de la danse. Ne trouvez-vous pas, mon cher Grec, le mot réciproquement d'une justesse remarquable? Comme s'il existait en Angleterre un danseur qui osât faire assaut de grâce et de légèreté avec Paul, Albert, Ferdinand et Coulon; et puis, le bel arrangement qui livre en hiver Mme Anatole aux Anglais, et dans les beaux jours du printemps Paul et Mlle Noblet! N'existait-il point d'autres moyens de les retenir, qu'en s'imposant d'aussi pénibles sacrifices? Où sont les compensations pour la France? et la sagesse de l'administration se bornerait-elle uniquement à des concessions pusillanimes? Au surplus, mon cher ami, quel que soit aujourd'hui votre enthousiasme pour l'Opéra, et le ballet que vous avez vu représenter, trouvez bon, je vous prie, que j'engage le chef d'orchestre à ne pas couvrir autant par les trombonnes, les tambours et les trompettes, la voix des chanteurs et surtout des cantatrices. Il est fâcheux d'entendre quelquefois des sons qu'on pourrait appeler des cris et des hurlemens. Des talens aussi réels que ceux de Dérivis, de Bonnel, de Nourrit, de Mmes Albert, Branchu, Grassary, le Roux, Quiney, n'ont pas besoin, pour enlever les suffrages, de monter sur un diapason aussi ridicule que désagréable pour les spectateurs. Oh! combien cependant mériterait une récompense honnête l'artiste ingénieux qui aurait découvert le secret infaillible d'empêcher certaines actrices de chanter faux!» «Vous pouvez avoir raison, me dit mon Grec; j'inviterais à mon tour très-sérieusement MM. les choréographes à diminuer le nombre des pirouettes. Quand on danse comme Albert, quand on voltige comme Paul, ces tours de force, qui ont tant de rapports avec les singeries des baladins de vos boulevards, sont inutiles pour mériter de justes applaudissemens, et sont tout au plus des signaux de ralliement pour MM. les claqueurs soldés.»
«À merveille, mon cher Grec: très-certainement, pour les véritables amateurs, la danse grave n'a pas perdu ses attraits; peut-être se montre-t-elle trop rarement à l'Opéra; et cependant l'on aimera toujours à contempler le développement majestueux des forces d'un nerveux Hercule, opposées à la molle souplesse de nymphes et d'Amours que les Grâces devraient accompagner sans cesse. Trop souvent ici ces Amours ont outrepassé l'âge de l'enfance; trop souvent ils ont perdu ces traits pleins de malice et de finesse que leur prête la riante imagination des poètes; quelquefois même des figures qui semblent empruntées au burin de Calot, se rencontrent à peu de distance d'une tête que l'on croit avoir admirée dans les productions immortelles du pinceau de l'Albane.
CHAPITRE XXIII.
Art mimique.—Son origine.—Rhume d'Andronicus.—Système admirable des immortels abbés de l'Épée et Sicard.—Réflexions d'un encyclopédiste.—Mmes Heinel, Guimard, Gardel et Clotilde.—On doit la perfection de la pantomime à Mlle Bigottini.—Portrait de cette actrice dans le ballet de Clari.—Mmes Courtin, Fanny Bias, Anatole, Marinette.—MM. Albert, Montjoie, Ferdinand.—Pantomimes de MM. Franconi dans leurs tournois.
«Tout en blâmant avec vous, mon cher Philoménor, des taches aussi légères dans un aussi riant tableau, je ne puis m'empêcher de rendre hommage à l'art mimique qui semble avoir eu la destinée et l'emploi de la peinture sur verre, long-temps perdue et dernièrement retrouvée. Je parle uniquement de la pantomime asservie aux règles dramatiques, autrement on me chicanerait à bon droit sur une pareille assertion; la pantomime étant, comme vous le savez, la première langue de l'enfant de la nature. En tout temps et sans interruption les signes[164] furent l'idiome du sauvage. La pantomime scénique, si parfaite chez les Romains, négligée depuis et perfectionnée en France, semble mettre à jour toutes les affections de l'âme et leur donner les plus vives couleurs. Je me rappelle qu'une très-petite cause, le rhume d'un comédien, mit à Rome la pantomime en faveur. Andronicus, poète et acteur, qui publia sa première pièce deux cent quarante ans avant l'ère vulgaire, fut l'inventeur de l'art mimique. Ayant éprouvé un enrouement, il imagina de faire réciter son rôle par un esclave, tandis qu'il faisait les gestes; telle fut l'origine de la pantomime.» «Quelque éloge que l'on puisse faire de cet art, me dit Philoménor, les auteurs de votre Encyclopédie en ont fait, ce me semble, une très-juste critique que je puis vous citer: «De la pantomime rien ne reste, disent ces savans, rien ne reste que des impressions quelquefois dangereuses; on sait qu'elle acheva de corrompre les Romains; au lieu que de la bonne tragédie et de la saine comédie il reste au moins d'utiles leçons.
«Un gouvernement sage aura donc soin de préserver les peuples de ce goût dominant des Romains pour la pantomime, et de favoriser les spectacles, où la raison s'éclaire, où le sentiment s'épure et s'anoblit.»
«On doit, repris-je, on doit surtout une nouvelle création du genre à Mlle Bigottini; avant elle, Mlles Guimard, Heinel, et de nos jours, Mmes Gardel et Clotilde, avaient bien, si l'on veut, copié le caractère idéal et poétique des divinités de la fable; mais d'après le témoignage de ceux qui, depuis longues années, ont suivi l'Opéra, aucune actrice n'avait porté la pantomime au degré de perfection où cet art est parvenu depuis que Mlle Bigottini s'est emparée des premiers rôles. Jamais personne ne sut unir plus de grâces à une sensibilité plus touchante. Jamais, comme vous l'avez vu, l'action du geste et le simple jeu de la physionomie n'ont été plus expressifs, n'ont rendu avec plus de vérité toutes les nuances du sentiment, les remords de l'erreur, l'amertume des regrets, la terreur du châtiment, et l'ivresse d'un bonheur inespéré; en un mot, cette expansive énergie de toutes les passions qui agitent, bouleversent ou transportent le coeur humain; et ce qui est bien plus remarquable, dans aucun siècle, avant cette incomparable mime, le spectateur n'avait pu suivre avec autant d'intérêt le fil et le développement d'une intrigue, ni mieux deviné les incidens, les épisodes et le dénouement. Mademoiselle Bigottini est, il est vrai, parfaitement secondée par Mmes Courtin, Fanny, Anatole et Marinette; par MM. Albert, Montjoie, Ferdinand et par cet essaim léger de danseurs et de danseuses dont les talens n'ont point de rivaux en Europe.
«La pantomime doit encore beaucoup à MM. et à Mme Franconi qui, dans leurs tournois, nous ont offert des tableaux d'histoire d'une ressemblance d'autant plus vraie et d'autant plus énergique, que l'instinct cultivé d'animaux peu dociles et jusqu'alors peu susceptibles d'une éducation aussi savante, semble se réunir au génie de leurs maîtres pour mieux tromper le spectateur qui se croit réellement transporté au milieu même où l'action s'est passée et que la scène reproduit à ses yeux.