The Project Gutenberg eBook of Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 1 of 2)
Title: Voyage d'un jeune grec à Paris (Vol. 1 of 2)
Author: Hippolyte Mazier du Heaume
Release date: June 19, 2011 [eBook #36468]
Language: French
Credits: Produced by Mireille Harmelin and the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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VOYAGE D'UN JEUNE GREC À PARIS.
Par M. Hippolyte MAZIER DU HEAUME,
Auteur des Observations d'un Français sur l'enlèvement des chefs-d'oeuvre du Muséum de Paris, en réponse à la lettre du duc de Wellington au lord Castelreagh, en 1815.
TOME PREMIER.
À PARIS, CHEZ Fr. LOUIS, LIBRAIRE-ÉDITEUR.
1824.
[Illustration: Un matin, Lord Elgin interrompit ses méditations…]
Les descendants d'Hercule, et la race d'Homère, Aux pieds d'un vil aga, tremblent dans la poussière.
VOLTAIRE.
TABLE DES CHAPITRES.
TOME I.
CHAPITRE PREMIER.
Philoménor, né à Rhodes, fait ses études à Athènes.—M. Fauvel.—Le jeune grec quitte l'Achaïe.—Il se retire à Parga.—Il abandonne la Grèce.—Il fait voile pour l'Italie.—Il parcourt les états de cette presqu'île; il se rend en Hollande et en Angleterre.—Il arrive en France et s'y fixe.—Son enthousiasme pour ce beau royaume.—Abus nombreux qui détruisent son enchantement.—Son indignation.—Ses reproches très-fondés.
CHAPITRE II.
Philoménor assiste à une séance publique de l'Institut.—Ses idées sur les salles intérieures de ce monument.—Ses questions.—Mes conseils.—Pensée de Platon.—Piron.—Façades extérieures.—Réflexions de Philoménor à ce sujet.—Société des Amis des arts.
CHAPITRE III.
Sur le bien que la Société des Amis des arts peut produire en étendant les premières attributions de sa destination.—Palais.—Hospices.—Mendicité.—Fondation d'un hôtel des Invalides religieux et d'un hôtel des Invalides civils.—Vers de Gilbert.
CHAPITRE IV.
Moyens faciles d'embellir Paris et d'en faire disparaître les plus ignobles quartiers, tout en conservant les monumens les plus remarquables.—Indication sommaire des principales antiquités de Paris.—Plaintes fondées sur la destruction des plus beaux édifices de France.—Château de Chambord.—Comment on peut préserver les édifices célèbres des ravages du vandalisme.—Fontaines de Paris.—Purification des eaux.—Projet du docteur Doé.—Nouvel édifice thermal.—Tableau de Paris, en suivant les plans de l'auteur.
CHAPITRE V.
Il faut être constant dans l'exécution des plans mûrement réfléchis et arrêtés.—Puérilité des décors employés dans les fêtes et cérémonies d'apparat.—Moyen d'y remédier.—Rétablir quelques réglemens de l'ancienne Académie.—Combien il est dangereux de laisser sortir de France des chefs-d'oeuvre introuvables.—Regrets de l'auteur sur leur disparition et leur sortie de France.—Exemples frappans.—Collection Fesch.—Magnifique Paul-Potter.—Armure du chevalier La Hire.—Introduction en France d'une loi romaine conservatrice.—Non-seulement il faut conserver, mais faire encore de nouvelles acquisitions.—Anathême lancé sur certains artistes.—Moyens de se procurer de nouvelles richesses en antiques.—Voyages en Grèce, en Italie, d'un homme célèbre.—Espérances trompées des amateurs des arts.—Facilité de découvrir de nouveaux monumens.—Pêche monumentale du Tibre.
CHAPITRE VI.
Corps législatif.—Observations de Philoménor sur ce palais.—Fameuse pétition relative aux émigrés.—Vues diverses de l'auteur à ce sujet.—Légère rétribution.—Domaines en Corse.—Statues de la salle du palais.—Anecdote inédite sur le buste de Louis XVII.—Voeux de l'auteur.
CHAPITRE VII.
Penchant des décorateurs pour les colifichets qui se renouvellent souvent.—Bas-relief de Louis XIV à Versailles.—Bas-relief du même monarque au Musée détruit des Petits-Augustins.—Morceaux intéressans qui s'y détériorent d'un jour à l'autre.—Nécessité d'un nouveau répertoire de ces objets précieux.—Musée d'architecture.—Critique du projet d'un architecte.—Recréer l'ancien Musée français avec les débris non replacés.—Nécessité d'un répertoire nouveau de ces objets précieux.—Fondation d'un Musée de sculpture moderne.—Établissement d'un Musée universel statuaire en modèles de plâtre.—Musée des copies des plus excellens tableaux que nous avons perdus ou que nous n'avons jamais possédés.—Réponses péremptoires aux objections que l'on ferait à ce sujet.
CHAPITRE VIII.
De l'usage malheureusement trop commun des compositions fragiles.—Fronton du Corps législatif et des Invalides.—Chapelle expiatoire de la Conciergerie.—Église Sainte-Élisabeth.—Val-de-Grâce.—Tombeau du cardinal Du Belloy.—Carrières des marbres de France.—Caveaux des deux premières races à Saint-Denis.
CHAPITRE IX.
Il ne faut se servir dans les monumens publics que de matières solides.—Passage extrait du voyage de Kamgki, par M. le duc de Lévis.—Faire moins et faire bien.—Imiter ses ancêtres.—Mosaïques des Invalides et du Musée.—Nos modes contribuent à leur destruction.—Peintures à fresque.—La Mosaïque doit être plus particulièrement encouragée.—Musée royal.—Mouleurs en plâtres ou réparateurs des statues.—Dissertation historique sur la Vénus de Milo.—Rapprochemens singuliers entre cette Vénus du Musée français et une autre Vénus du British Muséum.—Zodiaque de Denderah.—Anecdote sur l'aiguille de Cléopâtre.—Lacune presque continuelle dans les tableaux du grand Musée.—Moyens d'y suppléer.—Projet d'un complément conservateur de ce monument.—Musée du Luxembourg.—Lacunes essentielles à remplir.
CHAPITRE X.
Manufacture des Gobelins.—Critique des bâtimens de cet établissement.—Plan et moyen de restauration.—Notice historique.—Ouvriers, tentures, expositions.—Améliorations, encouragemens.—Musée des arts et métiers.—Maison des Jeunes-Aveugles.—Leur admirable industrie.
CHAPITRE XI.
Marchés publics.—Abus.—Réformes possibles.—Bazars, leur agrément.—Bibliothèque royale, son histoire abrégée.—Bibliothécaires.—Cabinet des médailles.—Anecdotes curieuses et importantes sur l'enlèvement forcé de quelques objets de cette collection.—Cabinet des gravures.—Galeries des manuscrits.—Histoire du vol d'Aimon.—Hôtel de ville.—Sa bibliothèque.—Réparer ce monument municipal; indication des moyens.
CHAPITRE XII.
Cathédrale.—Préparatifs pour la fête du baptême du duc de Bordeaux.—Décors peu analogues avec la vieille métropole.—Ornemens plus en rapport avec l'architecture gothique.—Avantages qui en eussent résulté.—Note remarquable.—Philoménor assiste à la cérémonie du baptême.—Pièce de vers.—Présages anecdotiques sur le duc de Bordeaux.
CHAPITRE XIII.
Suite du même sujet.—Description du choeur de Notre-Dame.—État déplorable des autres parties de cette basilique.—Continuelles mutilations qu'elle éprouve.—Ornemens mesquins.—Voeux de l'auteur pour cet édifice et les autres églises qui sont à construire et à réparer.—Obstacles qui doivent contrarier ses plans.—Il est nécessaire d'agrandir la place de la cathédrale.—Éloigner l'Hôtel-Dieu de cette enceinte.—Motifs de cette mesure.—Emplacement favorable pour cet établissement.
CHAPITRE XIV.
Le pays latin.—Lecteurs ambulans.—Les arts ont singulièrement gagné dans la classe des riches bourgeois de Paris, et même dans celle des artisans.
CHAPITRE XV.
Montagne Sainte-Geneviève.—Bibliothèque.—Leçon d'un professeur du collège de France.—Étonnement du jeune, Grec sur l'emploi du local.—Anecdote prussienne.—La Sorbonne et sa restauration.
CHAPITRE XVI.
La Sainte-Chapelle.—Le Palais.—Incohérence de ses différentes parties.—Cheminées, tuyaux.—Procédé anglais pour absorber et utiliser la vapeur des poêles.—Embellissemens possibles pour le tribunal suprême.—Terre-plein du Pont-Neuf.—Échafaudage monstrueux près d'un des plus beaux monumens de Paris.—Chambre de cassation.—Statues de d'Aguesseau et de l'Hôpital.—Monument Malesherbes.—Galeries du Palais telles qu'elles sont et telles qu'elles devraient être.
CHAPITRE XVII.
Fête publique.
CHAPITRE XVIII.
Inauguration de la statue de Louis-le-Grand sur la place des
Victoires.—Description de la cérémonie.—Pièce de vers.
CHAPITRE XIX.
De l'ancienne salle de l'Opéra.—Translation des acteurs au théâtre Favart.—Nécessité sentie d'une salle provisoire.—La salle de la rue Richelieu ne doit pas être regrettée.—Quel emploi convenable on eût pu faire de cet édifice.—Quelques mots sur Monseigneur le duc de Berri.—Anecdotes et rapprochemens singuliers.—De la nouvelle salle.—Censure piquante et naïve d'un homme du peuple.—Mot heureux d'un littérateur très-connu.—Pourquoi l'on a choisi et préféré l'hôtel Choiseul pour y mettre l'Opéra.—Facilité de mieux placer ce théâtre.—À quel édifice de Paris ressemble la façade de la nouvelle Académie de musique.—Façade latérale de la rue Pinon.—Quelques abus détruits, d'autres conservés.—Intérieur de la salle.—Usage accidentel des cinquièmes loges.—Grandes loges.—Parterre très-commode.—Lustre magnifique.—Foyer.
CHAPITRE XX.
La salle d'Opéra provisoire rend indispensable un théâtre solide et durable.—La France est lasse de colifichets.—Quelles sont les raisons de ce dégoût?—Colysée antique.—Les obstacles à l'érection d'un opéra permanent doivent être nuls.—Singularité.—Projets.—Panoramas de la scène perfectionnés.—Vaucanson modernes.—Moyen d'assainir la salle.—Illusions en tout genre.—Théâtre de Bologne, de Milan, de Parme.—Il est à craindre que le provisoire ne soit incommutable.—Concours, non des élèves architectes, mais des artistes maîtres pour une salle définitive.
CHAPITRE XXI.
Emplacement d'un théâtre durable.—Projets du prince de Ligne, magnifiques, mais impossibles.—Notice sur cet amateur des arts.—Quartier superbe de Paris, si l'on eût suivi ses plans.—Arc de triomphe de l'Étoile, l'achever et le consacrer à la paix.—Champs-Élysées.—Comment les embellir.—Planter des jardins d'hiver, qui manquent à Paris.—Jardins d'hiver de Vienne et de Pétersbourg.—Description de ceux qui se trouvent dans cette dernière ville.—Espérances de l'auteur.—Réfutation du plan d'un homme de grand mérite.—Monument de la Bourse.
CHAPITRE XXII.
Philoménor au spectacle de l'Opéra.—Ses nombreuses questions.—Acteurs, actrices.—MM. Dérivis, Bonnel, La Feuillade, Nourrit, Adolphe, Laïs, Dabadie, Lecomte.—Anecdote sur Lavigne.—Mmes Branchu, Grassari, Javareck.—Les doublures jouent plus souvent que les premières cantatrices.—Admirable talent de Mme Albert, qui, depuis sa rentrée, n'a pas eu de rôle dans les pièces nouvelles.—Résultat fâcheux du congé sec donné à Mme Fay.—Traité aussi ridicule que désavantageux entre la direction du théâtre de Londres et celle de l'Opéra de Paris.—Chef d'orchestre.—Les instrumens couvrent beaucoup trop les voix.—Récompense proposée pour une ingénieuse découverte.—Pirouettes.—MM. Paul, Albert.—Danse grave.—Singuliers contrastes.
CHAPITRE XXIII.
Art mimique.—Son origine.—Rhume d'Andronicus.—Système admirable des immortels abbés de l'Épée et Sicard.—Réflexions d'un encyclopédiste.—Mmes Heinel, Guimard, Gardel et Clotilde.—On doit la perfection de la pantomime à Mlle Bigottini.—Portrait de cette actrice dans le ballet de Clari.—Mmes Courtin, Fanny Bias, Anatole, Marinette.—MM. Albert, Montjoie, Ferdinand.—Pantomimes de MM. Franconi dans leurs tournois.
CHAPITRE XXIV.
Promenades nouvelles de Philoménor dans certains quartiers de Paris.—Étrange malpropreté.—Chantiers de la capitale.—Ponts sans cesse obstrués.—Abus toujours renaissans malgré les ordonnances.—Reléguer strictement certaines professions dans des marchés communs.—Raisons de cette mesure.—Fontaine de Grenelle.—Colonnade du Louvre.—Intérieur et cour du même palais.—Guinguettes et magasins de plâtres-modèles.—Carrousel.—Salle de réunion des trois pouvoirs.—Plan de ce temple des lois.—Faire disparaître les ménageries de ce quartier, et pourquoi.
CHAPITRE XXV.
Quelques réflexions sur les fondateurs de nos principaux monumens.—École Militaire.—Quelle pourrait être sa destination.—Champ de Mars.—Y élever des amphithéâtres.—En entretenir et en planter les terrasses.—Utilité de ces réparations.—Mot très-vrai de M. de Lacretelle sur nos fêtes publiques.—On doit conserver les édifices élevés pendant la révolution.—Il faut leur imprimer des formes royales.—Colonne de la Place Vendôme.—Arc de Triomphe du Carrousel.—Tuileries.—Étonnement très-fondé de Philoménor.—Statues des niches et portiques du Palais, des Jardins et Bosquets.—Réaliser un projet de M. le duc de Lévis.—Surveillance trop peu sévère au Carrousel, et en quoi.—Jours de revue.—Saint-Cloud.—Versailles.—Dévastations non réprimées dans les parcs et parterres de ces résidences.—Bains d'Apollon violés.—Rocailles et ornemens des bosquets fermés et publics.—Colonnades du Château.—Les vrais moyens de restauration n'ont point été employés dans les bois détruits en 1815.—Accidens arrivés aux monumens de Paris.
CHAPITRE XXVI.
Guichets des Tuileries.—Passages infectés par des immondices.—L'invention de M. Dufour, perfectionnée par de nouveaux essais, devrait être généralisée dans tout Paris.—Éclairage mesquin du Palais, les jours de réception.—Projet plus digne de la majesté du lieu.
CHAPITRE XXVII.
Philoménor se rend à Feydeau.—La scène de ce théâtre a trop peu de profondeur.—Les pièces anciennes devraient être remontées à neuf.—Découvertes de M. Paul.—Opéra d'Aline.—Projet de véritables illusions.—Foyer.—Actrices.—Mmes Lemonnier, Boulanger, Paul, Leclerc, Casimir, Pradher, Rigaut, Letellier, Desbrosses, Belmont.—Regrets sur Mme Duret.—Mme Lemonnier et M. Martin, dans les Voitures versées.—Mme Boulanger dans Emma, et Mme Pradher dans le Solitaire.—Tableau très-édifiant de ce théâtre.—Note sur les moeurs de l'époque.—En dépit de Huet, Visentini, Ponchard, Alexis et Darancourt, on s'aperçoit qu'il y manque un Elleviou.—École mutuelle de chant.—Ses avantages, ses inconvéniens.—De belles voix ne suffisent pas à ce théâtre.—Acteurs propres à remplacer Elleviou.—Anecdote sur Lecomte.—Notice sur Elleviou.—Goûts de nos grands acteurs pour la vie champêtre.—Description de la maison de campagne de Larive.—Quelques mots sur les jardins de Talma.—Anecdote singulière sur Larive.
CHAPITRE XXVIII.
Palais-Royal.—Passages vitrés.—Musée des rues.—Enseigne.
SUITE DU PALAIS-ROYAL.
Souterrains anciens et modernes.—Maisons de jeu.—Embellissemens, jardins suspendus.
TOME II.
CHAPITRE XXX.
Premier Théâtre-Français.—Mot du prince de Ligne et de Voltaire.—Ancienne salle.—Abus.—Salle nouvelle.—Anecdotes.—Examen critique des décors.—Acteurs, actrices.—Moyen nouveau de recruter des sujets.—Foyer.—Récompense à décerner.—Régulus.—Clytemnestre.—Sylla.
CHAPITRE XXXI.
Filles publiques du Palais-Royal, des boulevards de Gand et des
Variétés.
CHAPITRE XXXII.
Les Catacombes.—Grotte sacrée.—Cimetière du Père Lachaise.—Abus révoltant.—Constructions nécessaires.—Plantations et réparations convenables.—Fête funèbre.—Anecdote.—Pièce de vers.
CHAPITRE XXXIII.
Place Royale.—Fossés de la Bastille.—Greniers d'abondance.—Leur incontestable utilité.
CHAPITRE XXXIV.
Jardin royal des plantes.—Lacune remarquable.—Projet utile à la botanique.—Serpent à sonnettes.—Anecdote.
CHAPITRE XXXV.
Suite du même sujet.—Vallée suisse.—Réflexions philosophiques.—Montagnes.—Belvéder.—Projet d'hommage aux amateurs de la nature.—Améliorations possibles.—Un jardin de Kew en France.
CHAPITRE XXXVI.
Hôtel Bazancourt.—Marché aux vins.—Quelques réflexions sur les travaux publics.
CHAPITRE XXXVII.
Marché aux fleurs.—Fabriques nécessaires.—Plantations exotiques.—Avantages qui en résulteraient.
CHAPITRE XXXVIII.
Café Procope.—Odéon.—Boutiques.—Échoppes.—Anecdote anglaise.—Artistes usurpateurs.—École de Médecine.—Étalages ambulans.
CHAPITRE XXXIX.
Affiches, placards.—Mot de Mercier.—Plaisans contrastes.—Création de compagnies de police, et d'un nouvel inspecteur des monumens.—Fosses inodores; gaz hydrogène.—Preuves de ses inconvéniens.—Avantages et dangers des nouvelles découvertes.
CHAPITRE XL.
Salle de l'Odéon.—Mesquinerie des décors.—Acteurs tragiques.—Vêpres
Siciliennes.—Mlle Georges.—Victor.—Mlle Anaïs.—Perrier.—Mlle
Millen.—Marivaudage.
CHAPITRE XLI.
Embarras de Philoménor au sortir du spectacle.—Quinquets réflecteurs.—Nouveaux anathèmes contre certaines expériences.—Moyens de faire disparaître les abus.—De la voierie de Paris.—Nouvelles attributions de l'inspecteur des monumens et des compagnies à ses ordres.—Leur formation, leur organisation, leur traitement, leur occupation journalière.—Extinction de la mendicité en France.
CHAPITRE XLII.
Description d'un des cafés de Paris.—Limonadiers.—Garçons servans.—Les cristaux, la brillante argenterie, les moellons de sucre ne doivent pas séduire.—Cafés lyriques.—Ce genre a peu de succès à Paris.—Café Italien.—Tortoni, sa prospérité.
CHAPITRE XLIII.
Obstacles qui s'opposent aux succès des cafés chantans.—Sociétés.—Théâtre Italien.—Vaudeville. Salle, décorations, actionnaires.—Acteurs.—Raison de la décadence de ce théâtre.—Gonthier.—M. Désaugiers.—Gravelures.—Claqueurs soldés.
CHAPITRE XLIV.
Théâtre des Variétés.—Acteurs.—Potier, Vernet, Tiercelin,
Bosquier-Gavaudan, Le Peintre, Mmes Flore, Gonthier, Pauline,
Jenny-Vertpré.—Façade grecque.—Intérieur de la
salle.—Pièces.—Réforme.—Claqueurs.
CHAPITRE XLV.
Mélodrames de la Porte Saint-Martin, de la Gaîté et de l'Ambigu-Comique.—Franconi.—Gymnase.—Panorama-Dramatique.
CHAPITRE XLVI.
Panorama.—Diorama.—Vie délicieuse d'un amateur des arts à Paris.—Fêtes champêtres.—Maisons de campagne.—Maisons de santé.—Jardins publics.—Anecdote.—Abus à réformer.
CHAPITRE XLVII.
Fête de la Rosière.
CHAPITRE XLVIII.
Domestiques.—Grands restaurans.—Les gastronomes.—Dîner de jeunes gens.—Cuisines en plein air.—Restaurans de la moyenne propriété.—Tailleurs à la mode.—Demoiselles de salle.—Leurs caquets.—Leurs habitudes.
CHAPITRE XLIX.
Société de Paris.—Philoménor est introduit chez une Mme de Valmont.—Son attachement pour cette dame.—Caractère du jeune Grec.—Ses succès dans le monde.—Fête donnée chez Mme de Valmont.—Présens et pièce de vers.—Description d'un hôtel.—Une séance royale.—Espérances de Philoménor pour le bonheur de sa patrie.—Note critique sur des usages de la cour en France.
CHAPITRE L.
Discussion sur la cause des Grecs et des Turcs.—Légitimité des Ottomans.—MM. de Bonald, Condorcet.—Bacon.—Les Comnènes.—Droits des Bourbons au trône de Constantinople.—L'intérêt politique et l'intérêt mercantile reconnaissent seuls la légitimité turque.—Mesures du gouvernement anglais relatives aux Sept îles.—Défense de l'Angleterre.—Conquête de l'Inde, facile pour la Russie.—Motifs de l'insurrection grecque.—Les Grecs ne sont point des carbonari.—L'équilibre de l'Europe, détruit, peut être aisément rétabli; moyens.—Selon certains Anglais, les Grecs ne sont propres qu'à l'esclavage.—Réclamation de Mme de Valmont à ce sujet.—Peinture du sérail actuel de Constantinople, d'après le fidèle récit d'un des médecins de Sa Hautesse.
CHAPITRE LI.
Reproches peu fondés faits aux Grecs anciens, et réplique décisive à ce sujet.—Comparaison entre les arts de l'Égypte et ceux de la Grèce.—Les Grecs modernes ne sont point étrangers aux connaissances utiles, aux sciences et aux lettres.—De leur littérature.—Cause de l'insurrection de la Grèce.—Avantages dont ils jouissaient avant la révolution.—Nouvelle accusation relative à leurs privilèges.—Leur défense.—Ali.
CHAPITRE LII.
La politique échauffe de plus en plus les têtes.—Mme de Valmont interrompt brusquement la conversation.—Abus dans les spectacles.—Déclamation.—Costumes, décorations, jeux de scène.—Le Kain.—Les réformes qu'il a introduites pour la tragédie doivent avoir lieu pour la comédie.—Outrage sacrilège fait impunément par les acteurs aux pièces de nos grands maîtres.—Coutre-sens complet dans certaines représentations.—Concerts spirituels, devenus, avec les courses de Longchamp, les jeux olympiques de la France.—Obligation à imposer à MM. les comédiens du Roi.—Invraisemblances notables sur la scène.—Quelques avis à MM. les acteurs et actrices.—Mlle Mars.—Joanny.—Mlle Duchesnois.—Mlle Georges.—Absence de la musique aux représentations extraordinaires.—Répertoire musical.—Abus difficiles à faire disparaître, et pourquoi.—Moyens d'y remédier.—Organisation nouvelle des théâtres royaux, favorable aux auteurs, aux acteurs, et au public.—Mot de Francklin.
CHAPITRE LIII.
Bal.—La passion du jeu l'emporte sur celle de la danse.—Peinture générale de la société des salons.—Certains usages ont disparu et fait place à d'autres.—L'écarté fait fureur.—Les charades en action passées de mode.—Les comédies et petits opéras très-en vogue sur les théâtres de campagne.—Charme des sociétés de la capitale.—Des Album.
CHAPITRE LIV.
Au milieu de la fête, Philoménor reçoit des dépêches de la Grèce.—Il veut quitter la France.—Son dévouement à son pays.—Affreux malheurs de la Grèce.—Reproches que mérite l'Europe à ce sujet.—Philoménor réclame pour sa patrie l'appui de la France.—Avantages qui en résulteraient pour elle.—Voeux du jeune Grec.—Ses touchans adieux.
INTRODUCTION.
Encore un tableau de Paris! diront peut-être quelques censeurs. S'agit-il des moeurs du temps, d'anecdotes, de monumens, de reformes utiles, d'embellissemens nouveaux? L'auteur croit-il que nous avons oublié le Siamois de Dufresny, l'Espion turc, les Caractères de La Bruyère, les Lettres persannes de Montesquieu, les Essais de Duclos, les deux Tableaux de Paris de Mercier, le petit Tableau de Mme de Sartory, et l'Ermite de la chaussée d'Antin?
Nous apprendra-t-il quelque chose de plus que le père Félibien, André de Valois, de Lamarre, Ramond du Pouget, l'abbé le Boeuf, le célèbre Sainte-Foix, le prince de Ligne, les Mémoires historiques de Soulavie, le Tableau historique et pittoresque de Paris, de M. de Saint-Victor, et l'Histoire civile, physique et morale de Paris, de M. Dulaure?
À toutes ces questions, spécieuses en apparence, la réponse est facile. Je demanderai, à mon tour, s'il ne reste rien à glaner après la riche moisson faite par ces écrivains? Si quelques épis précieux ne sont point demeurés inaperçus et cachés dans un champ aussi vaste; ou plutôt si de nouvelles cultures n'exigent pas dans ce moment de nouvelles méditations et un nouveau travail? Si Paris, enfin, n'offre pas, au moins tous les dix ans, un aspect différent, des scènes continuellement variées? Et je n'en veux pour preuve, que les deux tableaux de cette capitale composés par le plus grand observateur du siècle dernier, que j'ai déjà cité, tableaux dont les couleurs et les nuances sont si fortement opposées. Malheureusement la postérité s'indignera en voyant que les deux écrits de cet illustre penseur ont été tracés par une plume originale, il est vrai, mais trop souvent trempée dans la fange, le fiel et le sang; lorsque dans le dernier écrit surtout, une équitable justice et des souvenirs récens devaient inspirer au peintre les sentimens d'une généreuse pitié, et lui prescrire un saint respect pour d'épouvantables catastrophes et les plus augustes malheurs.
Plus heureux dans cette esquisse, je vais retracer une époque où les principes d'un gouvernement réparateur, jaloux de conserver et de perfectionner ce qui existe, font espérer les réformes les plus importantes de toutes les espèces d'abus. La France peut justement être comparée à un arbre courbé par le plus terrible orage, et qui, en se redressant, élève une tige plus superbe, et s'affermit de plus en plus sur le sol natal, en jetant au loin de profondes racines; l'objet le plus essentiel est maintenant d'en diriger sagement les formes, d'en retrancher à propos les branches parasites qui en absorberaient inutilement la sève, en compromettraient la vigueur, et finiraient par en détruire la majestueuse beauté.
Mais de quoi cet auteur se mêle-t-il? vont s'écrier encore certains êtres habitués à ne s'écarter jamais d'une routine vulgaire? Quelle suffisance! Quelle présomption! Quelle prétention orgueilleuse! diront ces contempteurs de toute salutaire réforme; égoïstes pour qui tous les abus sont sacrés lorsqu'une main prudente veut y porter la cognée; surtout si ces abus sont embellis par les illusions et les souvenirs de leur jeunesse! Pourquoi tous ces changemens? ajouteront ces hommes qui n'estiment le présent qu'autant qu'il ressemble au passé; ces hommes qui plutôt que d'y rien innover, trouvent tout bien dans le meilleur des mondes possibles; et qui croient avoir suffisamment répondu à une utile censure par ce peu de mots: «De mon temps, cela était ainsi; jadis, cela s'est toujours vu.» Quelle critique enfin ne feront-ils pas de cet ouvrage où je heurte avec tant de hardiesse leurs opinions stationnaires. Je crois les entendre me lancer de nouveaux sarcasmes avec un chagrin mal dissimulé. Quel est donc, continueront-ils, ce téméraire qui prend si hautement le ton de réformateur? A-t-il étudié à fond le sujet qu'il traite? Connaît-il toutes les règles de l'art? Son goût est-il assez sûr, assez exercé?…
Eh! messieurs, un peu d'indulgence, et daignez écouter un auteur modeste, qui promet d'avance de souscrire à vos réclamations, pourvu que le public, qu'il prend pour arbitre, les trouve solides et raisonnables.
Si je m'érige en Aristarque, si j'ai dénoncé de nombreux abus[1], je n'en conserverai pas moins une sage défiance de mes forces, et cette sévère impartialité dont un auteur qui se respecte ne doit jamais s'écarter. La justice sera toujours mon guide; aucune passion vile n'aura guidé ma plume, je pourrais dire mes pinceaux, si mon ouvrage est moins l'itinéraire sec et aride d'un voyage, qu'une galerie de tableaux où tout vit et respire.
L'amour du vrai beau, le sentiment des convenances, l'amélioration des moeurs, le perfectionnement des arts, sont les motifs qui m'ont engagé dans la carrière variée que je vais parcourir. Voir, observer, réfléchir, comparer, raisonner, juger en dernier ressort, classer mille objets divers, marier par des nuances imperceptibles tant de couleurs opposées, peindre enfin avec une scrupuleuse fidélité; telle était la tâche que je m'étais imposée: c'est au public à juger si je l'ai remplie.
VOYAGE D'UN JEUNE GREC À PARIS.
CHAPITRE PREMIER.
Philoménor né à Rhodes, fait ses études à Athènes.—M. Fauvel.—Le jeune grec quitte l'Achaïe.—Il se retire à Parga.—Il abandonne la Grèce.—Il fait voile pour l'Italie.—Il parcourt les états de cette presqu'île; il se rend en Hollande et en Angleterre.—Il arrive en France et s'y fixe.—Son enthousiasme pour ce beau royaume.—Abus nombreux qui détruisent son enchantement.—Son indignation.—Ses reproches très-fondés.
En mil huit cent vingt un je fis à Paris la connaissance d'un jeune Grec, dont la famille était originaire de l'île de Rhodes. Cette liaison, fort agréable sous mille rapports, fut en quelque sorte la cause accidentelle de ce petit Panorama de Paris. Né dans l'opulence, Philoménor employa ses richesses à s'instruire; après avoir parcouru les grands états du nord de l'Europe, une partie de l'Asie, de l'Égypte et les îles de l'Archipel, il s'était fixé dans la ville d'Athènes, où le célèbre M. Fauvel prit plaisir à faire naître dans cette âme neuve et susceptible des plus vives impressions et des plus nobles sentimens, un goût passionné pour les belles-lettres et les arts. Presque toujours le studieux élève accompagnait l'illustre antiquaire dans ses recherches savantes; et les momens qu'il ne donnait pas à la littérature grecque, latine et française, étaient employés à contempler les monumens que le temps et la barbarie avaient épargnés. Souvent, dès l'aurore, on le surprenait seul, et comme en extase, devant le Parthénon, les Propylées et le théâtre d'Athènes[2].
Un matin, lord Elgin interrompt ses méditations; tout d'un coup des échafauds sont dressés, et notre jeune amateur voit briser, en peu de temps, sous le marteau des Anglais, la corniche du temple de Minerve, et tomber en mille morceaux les bas-reliefs magnifiques de Phidias, dont les débris furent depuis transportés à Londres. Triste spectateur de l'enlèvement de ces marbres, naguères si précieux, maintenant si horriblement mutilés[3], et de ces pompeuses colonnes[4] remplacées par des maçonneries grossières, son coeur est ulcéré, sa tête est exaltée; en proie au chagrin le plus violent, il veut quitter ces lieux, qui pour lui n'avaient plus les mêmes attraits, ces lieux où chaque jour éclairait de nouvelles spoliations[5].
En fuyant cette scène de ruines, qu'un faux amour des arts avait multipliées, Philoménor crut trouver un adoucissement à ses peines, en se retirant à Parga qui, soustraite par le courage de ses guerriers aux tyrans de la Grèce, avait su conserver, au sein du plus affreux despotisme, son culte, ses lois et son indépendance. Les malheurs[6] essuyés par cette ville héroïque l'obligèrent à s'éloigner entièrement d'un pays dont le bonheur semblait s'être envolé pour jamais.
D'autres raisons l'y déterminèrent. Comme l'immortel Visconti émigrant de sa patrie pour suivre, sous un ciel étranger, les chefs-d'oeuvre des arts, l'Apollon, le Gladiateur, le Laocoon; Philoménor, tourmenté par de doux et touchans souvenirs, voulut revoir encore une fois, en Angleterre, les objets de ses regrets et de ses admirations; il brûlait aussi de connaître la France, dont son premier instituteur lui avait fait une si riante peinture.
«Je traversai, me dit-il, cette Italie si renommée, où le dieu de l'harmonie a plus qu'ailleurs ses ministres et ses autels; je fus frappé de surprise à la vue de ses majestueuses antiquités et de ses élégans monumens modernes. Je m'embarquai à Gènes, et je fis voile pour la Hollande et l'Angleterre. J'eus à peine le temps de connaître les moeurs de ces différens pays. Cependant je fus singulièrement étonné des bizarres précautions inventées par la jalousie italienne, que dans vos dernières guerres mit si souvent en défaut la galanterie française. Je le fus davantage de la grave indifférence des Hollandais, dont plus d'une fois j'aurais eu l'occasion de profiter. Je ris encore, lorsque j'y songe, de la susceptibilité grande et de l'honneur intéressé des maris Anglais qui, jusques dans les hautes classes de la société, ont la bonhommie de croire que quelques pièces d'or indemnisent et dédommagent suffisamment d'un affront indélébile chez la plupart des nations civilisées. Cela ne doit guère surprendre chez un peuple qui tolère encore l'usage, plus que barbare, de faire des femmes, même légitimes, argent et marchandise. Les exemples en sont rares, disent les défenseurs de l'Angleterre; excuse frivole, puisqu'ils ont eu lieu dans le siècle où nous vivons[7]: aussi ai-je été enchanté en apprenant que les auteurs comiques de vos petits théâtres se sont montrés les vengeurs du beau sexe de cette île. Ils ont fait justice de cette coutume turque ou algérienne; en traduisant sur la scène ces époux maussades et parjures, vos gais troubadours les ont livrés à la risée d'un public indigné[8].
«Dégoûté bientôt de l'Angleterre, je restai peu de temps à Londres. Le British Muséum, objet de mon pélerinage, m'ayant causé plus de douleur que de consolation, je hâtai mon départ. On sait dans cette île végéter aussi bien qu'ailleurs; mais on ignore l'art délicat d'y jouir de la vie comme à Paris. C'était donc avec raison que je désirais ardemment visiter ce royaume et cette capitale, qui sont devenus pour moi une nouvelle Grèce et une nouvelle Athènes. Avec quel inexprimable plaisir je considérais autrefois les temples, la tribune, les palais, les cirques, les théâtres de la patrie adoptive dont je me suis volontairement exilé! mais ces lieux étaient muets! Où sont, m'écriai-je alors, où sont les fêtes, les jeux, les danses, les courses, les luttes, les combats et les prix donnés aux vainqueurs? Ô douleur! tout a disparu! Que dis-je? un peu de cendre froide déposée dans quelques urnes de porphyre, c'est, hélas! tout ce qui reste des nombreuses générations de tout un peuple! Un éternel silence, interrompu seulement par le chant du Turc, le souffle des vents, le mugissement des mers et le balancement des forêts de lauriers, y remplace la voix éloquente des Eschille et des Isocrate, les brillantes déclamations des Sophocle et des Aristophane, et les applaudissemens de citoyens parvenus au plus haut degré de la civilisation. En France, mes illusions et mes souvenirs ont été réalisés. Dans la seule France, j'ai retrouvé la sagesse du portique et du lycée, les moeurs, les goûts, les usages, les talens, les chefs-d'oeuvre de l'antiquité la plus vantée, et une variété de jouissances que nos ancêtres n'avaient pas même osé soupçonner. Là, j'ai conversé avec les plus grands hommes dans tous les genres; les Solon, les Démosthène, les Périclès, les Miltiade, les Euripide, les Socrate, les Alcibiade, les Zeuxis et les Phidias de votre siècle. Une noble émulation me saisissait en les écoutant. J'aurais voulu m'approprier leurs connaissances diverses, pour mieux sentir toutes les beautés de ce pays, où le génie oriental semble avoir transporté tous ses trésors.»
Tel était l'enthousiasme de mon jeune Grec; au bout de quelques mois son enchantement parut s'évanouir comme un songe; doué d'un esprit extrêmement juste, ses voyages avaient formé son goût et lui avaient donné sur toute chose un tact aussi sûr qu'il était exquis. Sans cesse, je le voyais se recueillir, et pour ainsi dire s'enfoncer dans ses réflexions; sans cesse, il raisonnait, il comparait et finissait souvent par censurer ce qui d'abord l'avait ébloui. Fortement attaché aux principes d'un beau réel et permanent, et d'un beau fictif et idéal, qu'il avait puisés dans l'étude des merveilles antiques, ces principes étaient devenus pour lui la base constante et invariable de tous ses jugemens et de toutes ses observations; si quelquefois j'osais me moquer de la futilité de certaines critiques, il fronçait le sourcil, et me disait avec une espèce d'indignation: «Vous savez, créer, mais vous ne savez pas conserver; et dans les monumens qui appartiennent à un peuple moderne, je ne connais point de beau véritable sans la conservation. Vous êtes des barbares, ajoutait-il, en riant; j'aurais pour vous plus d'indulgence, si vous aviez moins de moyens pour devenir parfaits; et voilà précisément ce qui vous rend inexcusables à mes yeux.»
CHAPITRE II.
Philoménor assiste à une séance publique de l'Institut.—Ses idées sur les salles intérieures de ce monument.—Ses questions.—Mes conseils.—Pensée de Platon.—Piron.—Façades extérieures.—Réflexions de Philoménor à ce sujet.—Société des Amis des arts.
Cependant, à mesure que nous visitions les monumens publics, nos remarques devinrent plus étendues et plus importantes, et je crus que le voyage à Paris de ce nouvel Anacharsis pouvait être utile à mon pays.
Le lendemain de cet entretien, je le conduisis à une brillante séance de l'Institut. «Où suis-je? s'écria-t-il, en voyant les Bossuet, les Fénélon, les Sully, les Descartes et tant d'autres savans revivre en marbre pentélique dans le sanctuaire des arts et dans ses parvis. Je me félicite, ajouta-t-il, de retrouver ici les traits de Pascal, de La Fontaine, de Corneille, de Racine, de Rollin, de Montesquieu; mais pourquoi ce piédestal vacant n'est-il pas occupé par cet élégant Barthelemy, qui peignit si doctement les républiques de la Grèce dans les jours de leur splendeur? Pourquoi n'y puis-je considérer ce brillant Choiseul-Gouffier, dont la plume légère retraça si fidèlement un peuple esclave et dégénéré au milieu des plus beaux sites et des ruines les plus historiques?» À peine pouvais-je suffire aux questions de mon curieux étranger. Il voulait devenir un Lavater improvisateur; il voulait reconnaître dans leur physionomie le genre de talent de chaque académicien. Je lui désignai MM. Dacier, Quatremere de Quincy, Sicard, Cuvier, Denon, Lacépède, Raynouard, Villemain, Laya, Ségur, Pastoret, Boissy d'Anglas, Campenon, Lemontey, Châteaubriand, Picard, Duval, Raoul-Rochette et Rémusat; je l'engageai à se procurer leurs oeuvres pour se compléter une bibliothèque qui réunît l'agréable à l'utile. L'Académie et l'assemblée étaient ce jour-là au complet: le nombre des jolies femmes était presque plus considérable que celui des hommes de lettres. On n'avait lu que des morceaux de choix; et en les écoutant, personne n'avait dormi. Philoménor était enchanté; seulement il regrettait qu'il n'y eût point eu de musique. «Quelques mélodieuses symphonies étaient, me disait-il, une galanterie indispensable pour les dames. L'harmonie, selon le divin Platon, ajoutait-il, doit être par son heureuse influence[9] la compagne inséparable de toutes les grandes institutions, et, à plus forte raison, de toutes les réunions publiques et solennelles[10]. Nous avons entendu les discours qui ont été couronnés. Il serait bien qu'on nous fît toujours connaître les fragmens les plus saillans des pièces qui, sans obtenir le prix, auraient mérité une mention honorable. Les Muses sont indulgentes; elles se plaisent à consoler leurs favoris au milieu de leurs disgraces.»
Lorsque je lui appris que sous le dôme de la grande salle de l'Institut étaient autrefois placés les restes et la statue funèbre du cardinal Mazarin, Philoménor ne put s'empêcher de s'écrier: «Qu'eût dit votre Piron s'il vivait encore? Aurait-on voulu faire une mauvaise plaisanterie, en mettant l'Académie dans un tombeau?»
Au sortir de la séance, Philoménor fut étonné de l'état pitoyable des façades extérieures de l'édifice. «Si des raisons d'économie, me dit-il, s'opposent, dans ce moment, à la création de nouveaux palais destinés aux lettres, aux sciences et aux beaux-arts, rien au moins ne doit vous faire négliger la restauration nécessaire de ceux qui existent.»
«Votre projet, lui répondis-je, ne peut être présenté dans un moment plus opportun; une association dont le but est d'encourager les artistes, s'est formée récemment dans Paris; composée des hommes les plus illustres par leur naissance, leurs dignités et leurs talens, elle vient d'obtenir l'insigne faveur d'avoir pour protectrice une auguste princesse dont les arts font une des plus douces consolations[11].»
CHAPITRE III.
Sur le bien que la Société des Amis des arts peut produire en étendant les premières attributions de sa destination.—Palais.—Hospices.—Mendicité.—Fondation d'un hôtel des Invalides religieux et d'un hôtel des Invalides civils.—Vers de Gilbert.
«Jamais société ne deviendrait plus chère à la patrie, ajoutai-je, si ne se bornant point à protéger par des encouragemens quelques petits chefs-d'oeuvre sur lesquels glisse légèrement l'oeil du vulgaire, elle daignait s'intéresser au rétablissement, à l'ornement, à la conservation de ces grandes masses, de ces magnifiques édifices, de ces superbes monumens qui frappent d'étonnement l'amateur le moins exercé, et qui font véritablement la gloire des monarques et des nations; si, en fixant son attention sur ces palais enchantés, sur ces somptueuses conceptions du génie français, elle s'occupait encore de multiplier les simples et modestes asiles déjà établis dans la capitale, où la pauvreté laborieuse pût exercer tous les genres d'industrie, où l'indigence infirme trouvât des secours assurés; et si, par ces institutions véritablement libérales, elle réussissait à détruire le fléau de la mendicité[12], ce fléau, la honte d'un peuple destiné par la nature à jouer un des premiers rôles en Europe.
«L'établissement d'une autre maison de secours, absolument nécessaire en France, d'une maison d'invalides religieux, destinée à recevoir cette classe d'hommes indispensables dans toute société policée, devrait être provoquée par les vrais philanthropes, ne fût-ce que par respect pour la dignité nationale. Je veux parler de la fondation dans chaque département, d'une maison d'asile ou de refuge pour les ministres du culte de l'état, infirmes ou sans emploi, et dans laquelle ils trouveraient une existence assurée et les premiers besoins de la vie satisfaits. Une telle perspective pour leurs vieux jours les rendrait moins rares; la morale y gagnerait, et ils en seraient plus respectés. Je crois connaître assez les Français, pour être convaincu qu'il n'est pas même un vrai philosophe qui ne me dît à ce sujet avec Térence: Vous avez raison; et nihil humanum a me alienum puto. Mais où sont les fonds? C'est la plus forte objection. Où sont-ils? Je répondrai: Tous les Montyon[13] ne sont pas morts dans ce pays renommé par une bienfaisance si journalière et si active.
«Une fois l'établissement ouvert et préparé par les soins du gouvernement, la libéralité des coeurs généreux, et un franc seulement pris chaque année sur le traitement des prêtres en activité[14], auraient bientôt assuré les capitaux nécessaires pour l'entretien de ce pieux hospice.
«Peut-être ne serait-il pas indigne de la patrie des lettres et des arts, d'établir dans les cinq grandes villes du royaume, Paris compris, Lyon, Strasbourg, Nantes et Bordeaux, des hôtels d'invalides pour les artistes et les hommes de génie, rarement économes, et par suite de ce défaut de prévoyance, malheureux dans leurs vieux jours. Il serait honteux pour un siècle tel que le nôtre, de voir un Homère[15], un Le Camoens[16], un Le Tasse[17], un Cervantes[18], un Malfilâtre[19], un Dorvigny[20], un Dellamaria[21], un Gilbert[22], confondus dans un hôpital avec les derniers des humains. Alors aucun homme de lettres ne serait plus autorisé à répéter avec ce dernier poète, ces lamentables vers:
«Au banquet de la vie, infortuné convive,
J'apparus un jour, et je meurs!
Je meurs! et sur ma tombe où lentement j'arrive,
Nul ne viendra verser des pleurs.
CHAPITRE IV.
Moyens faciles d'embellir Paris et d'en faire disparaître les plus ignobles quartiers, tout en conservant les monumens les plus remarquables.—Indication sommaire des principales antiquités de Paris.—Plaintes fondées sur la destruction des plus beaux édifices de France.—Château de Chambord.—Comment on peut préserver les édifices célèbres des ravages du vandalisme.—Fontaines de Paris.—Purification des eaux.—Projets du docteur Doé.—Nouvel édifice thermal.—Tableau de Paris, en suivant les plans de l'auteur.
«De nouveaux tributs d'hommages seraient encore prodigués à la réunion des Amis des arts, si, autorisée par des ordonnances royales, cette société proposait successivement, chaque année, des transactions aussi utiles, dans leur ensemble, pour le gouvernement, que lucratives, dans leurs détails, pour les particuliers.
«Si cette société, dis-je, engageait de riches capitalistes à se rendre adjudicataires des plus ignobles quartiers de Paris, et à les rebâtir à neuf[23], sous la condition expresse de payer aux propriétaires actuels les indemnités fixées par de justes estimations; si, dans les constructions nouvelles, on suivait constamment un plan où des rues symétriquement alignées[25], où des places spacieuses dégageraient avec une sorte de respect les anciens édifices, même les ruines[26], et leurs précieux débris, qui seraient conservés et restaurés, lorsque de grands souvenirs historiques et littéraires se rattacheraient à leur existence.
«Je puis vous citer entre autres les Thermes de Julien dont un excellent peintre, M. Bouton, a très-bien esquissé dans un de ses tableaux le genre de restauration convenable. On en pourrait faire une succursale du Musée, et y placer les statues et les sculptures du Bas-Empire. Aucun édifice, mon cher Grec, ne serait plus propre à les recevoir.
«Puisse-t-on ne jamais renverser ces tours antiques, restes du palais des Clovis[27], et de Saint-Louis[28], la maison du chanoine Fulbert[29], ces hôtels de la Trémouille[30], de Sens[31], de Mesme[32], de Sully[33], de La Rochefoucault[34], de Beauvais[35], Carnavalet[36], de Lamoignon[37], de Soubise[38] et de Lambert[39], où dépérissent des plafonds décorés par les Lebrun et les Mignard, dont les peintures, si elles étaient enlevées par les procédés connus, seraient beaucoup mieux dans nos musées.
«Puisse-t-on conserver et restaurer les portraits en fresque des Duguesclin et des Montluc, précieux par la ressemblance, et qui se voyent dans l'enceinte extérieure de l'hôtel de la police! Puisse-t-on arrêter enfin la destruction des chefs-d'oeuvre[40] de nos plus illustres architectes, des Bulland[41], des Mansard[42], des Le Nôtre[43], que des visigots n'achètent que pour les dépecer et les abattre!» «Cela est assez difficile, me dit Philoménor. Cependant, lorsque la nécessité ou le caprice des propriétaires détruit ces monumens, on recueillerait avec avantage quelques-uns des plus beaux débris, pour les replacer dans les jardins paysagistes des châteaux de la couronne. Ces ruines véritables vaudraient beaucoup mieux que ces antiquités factices, nouvelles encore au bout d'un demi-siècle. Et cet exemple, donné par le gouvernement, serait probablement suivi par les Lucullus de votre patrie.»—«Ce serait précisément adopter, repris-je, le précepte du célèbre abbé Delille:
Mettez donc à profit ces restes révérés,
Augustes ou touchans, profanes ou sacrés;
Mais loin ces monumens dont la ruine feinte
Imite mal du Temps l'inimitable empreinte!
DELILLE.
Hélas! j'ai vu tomber les créneaux et les tourelles du manoir de
Bayard, et la galerie de Richelieu[44]; j'ai vu raser le château de
Montmorency[45], et disparaître celui de Saint-Ouen[46]. Dans ce moment
on abat les magnificences de Chanteloup[47].
«Ô Chambord! ô séjour du père des lettres! vos souvenirs antiques ne s'évanouiront point pour les vrais Français. Le triste voyageur ne demandera point où furent vos fondemens, comme autrefois, j'ai cherché moi-même, au milieu des ronces et des épines, les vestiges des douze palais du Soleil qui décoraient Marly; déjà cependant la hache des vampires était levée sur vous; déjà la sordide avarice avait supputé mathématiquement la valeur du fer, des plombs, des marbres, des décombres de vos tours royales, de vos somptueuses galeries, de vos magnifiques appartemens. Le patriotisme des villes de France l'emporte enfin sur les calculs de la plus basse cupidité; et l'héritage de François Ier deviendra le patrimoine du jeune prince, qui, avec plus de bonheur que le prisonnier de Pavie, fera briller parmi nous son héroïsme et sa grande âme.»—«J'en accepte l'heureux augure, me dit mon Grec, en attendant cette époque fortunée, j'indiquerai un moyen pour conserver et transmettre à la postérité la mémoire des lieux habités par vos glorieux ancêtres. Ce moyen n'est pas nouveau, il a déjà été mis en usage dans plusieurs villes de France[48].
«Je placerais le buste ou la statue d'un homme célèbre dans l'endroit le plus apparent de l'hôtel qu'il occupait, et j'écrirais en lettres d'or: Ici vécut Turenne; ici mourut Villars; là demeurait Mme de Sévigné; là Mme de Maintenon; là Boileau écrivit l'Art poétique et ses belles satires[49]; ici Racine composa Esther et Athalie[50], etc. Quel Français pourrait, sans une espèce de sacrilége, effacer ces inscriptions et déplacer ces vénérables images?»—«Votre projet, repris-je, est excellent; il embellirait Paris, qui deviendrait encore la plus saine ville de l'univers, si, pour compléter ce système de salubrité, on exécutait les plans du docteur Doé, ce véritable ami des hommes, titre si justement acquis par la plupart des médecins français, dont l'héroïsme pendant la paix, est aussi grand que celui de nos soldats pendant la guerre. «Il est fâcheux, dit-il, dans une lettre récemment publiée, et il peut devenir funeste que les deux pompes à vapeur de Chaillot et du Gros-Caillou ayent leur prise d'eau dans la partie la plus malsaine du fleuve, au-dessous des ports, des égoûts, et si près du foyer d'infection, qu'il est impossible que l'eau dans son cours ait recouvré sa première pureté[51].
«Sans doute dans l'état actuel de la situation physique de Paris, le service des fontaines (trop peu abondantes pour les besoins de ses habitans), ne saurait se faire, ni plus sûrement, ni plus régulièrement ou plus abondamment que par une machine à vapeur. Mais la question est celle de l'emplacement de cette machine; et si, pour quelques bouts de tuyaux de plus, on n'aurait pas dû placer plutôt la prise d'eau au-dessus de Paris, à la hauteur de Bercy, et même de Conflans, avant la jonction de la Marne à la Seine, en construisant un château d'eau élégant qui servirait à la décoration de ces lieux, et qui par l'excès de son niveau sur tous les édifices de Paris, exigerait moins de dépense, en donnant des résultats plus avantageux.
«Alors, au moyen d'un aqueduc, qui ne serait pas la vingtième partie d'un des moins considérables de Rome, on donnerait aux habitans de la capitale le bienfait inappréciable d'une eau vive et limpide que rien depuis sa source n'altère notablement.»
«Il me semble, reprit Philoménor, qu'un spéculateur aurait une idée fort heureuse s'il établissait un édifice thermal près de Bercy, dont les eaux n'auraient certainement pas cette odeur fade qui vous frappe et vous saisit en prenant des bains, soit au Pont-Marie, au Pont-Neuf, ou près le Pont-Royal.»
«Si les avantages d'un pareil établissement, lui dis-je, sentis à la seule réflexion, étaient vantés et recommandés par nos premiers docteurs, il serait bientôt très-fréquenté, surtout dans la belle saison. Que de biens, mon cher Grec, résulteraient du déplacement des pompes à vapeur et des autres mesures que je propose! Paris, cette métropole des arts, déjà si favorisé par la douceur de son climat, par son heureuse situation, par la variété des plaisirs et des jouissances, acquièrerait en moins d'un demi-siècle l'antique splendeur de Babylone, de Persépolis, d'Athènes, de Rome et de Palmyre; ou plutôt on croirait retrouver ces villes dans son enceinte. Purifié par les eaux de fontaines innombrables et salutaires, par la disparition totale de maisons étroites et entassées, de rues petites et immondes, dont les vapeurs infectaient l'atmosphère, Paris perdrait son nom; ce ne serait plus la Lutèce de César[52].
«L'air de la capitale, désormais pur et salubre, ferait pour toujours de cette admirable cité une nouvelle Épidaure, où tous les peuples de la terre viendraient chercher le bonheur et la santé.»
CHAPITRE V.
Il faut être constant dans l'exécution des plans mûrement réfléchis et arrêtés;—Puérilité des décors employés dans les fêtes et cérémonies d'apparat.—Moyen d'y remédier.—Rétablir quelques réglemens de l'ancienne Académie.—Combien il est dangereux de laisser sortir de France des chefs-d'oeuvre introuvables.—Regrets de l'auteur sur leur disparition et leur sortie de France.—Exemples frappans.—Collection Fesch.—Magnifique Paul-Potter.—Armure du chevalier La Hire.—Introduction en France d'une loi romaine conservatrice.—Non-seulement il faut conserver, mais faire encore de nouvelles acquisitions.—Anathême lancé sur certains artistes.—Moyens de se procurer de nouvelles richesses en antiques.—Voyages en Grèce, en Italie, d'un homme célèbre.—Espérances trompées des amateurs des arts.—Facilité de découvrir de nouveaux monumens.—Pêche monumentale du Tibre.
«Jamais la Société des Amis des arts n'aurait, selon moi, plus de droits à la reconnaissance générale, si elle faisait sentir que des plans une fois arrêtés, d'après un mûr examen, ne doivent plus recevoir aucune modification des architectes qui souvent se succèdent dans le même emploi avec une si grande rapidité, et que tant de passions diverses portent à critiquer les opérations de leurs confrères.
«Oui, j'oserai l'affirmer, sans cette constante persévérance à suivre scrupuleusement des projets définitivement adoptés, lorsqu'ils ont été tracés par un homme de génie, jamais nous n'aurons de beaux monumens, parce qu'ils ne seront que le composé d'idées incohérentes[53], et non le produit d'une idée simple et unique dans tous ses rapports. Cette observation paraîtra d'autant plus importante, qu'on a proposé, dit-on, de faire subir les plus grandes métamorphoses à certains embellissemens de Paris déjà fort avancés, tels que la fontaine de l'Éléphant, dont les frais énormes sont plus qu'à moitié faits; monument qui, malgré les censures, n'en serait pas moins digne de la nation française. On blâme les oeuvres de ses prédécesseurs; et les dessins, les travaux éphémères de certains artistes en place paraissent souvent être le fruit de conceptions puériles, comme il est aisé de s'en convaincre en se rappelant ces anges de planches découpées, ces fleurs en peinture que l'on a vus si ridiculement figurer, depuis trois ans, aux reposoirs du Louvre, lorsque la pompe des lieux exigerait exclusivement des statues de bronze et des corbeilles remplies de tous les trésors de la nature[54].
«Perdons un instant de vue ces riantes cérémonies. Dans ces commémorations funèbres qui doivent durer autant que la monarchie, quel effet produisent ces catafalques, ces urnes, ces patères en bois peint et argenté? Je suis toujours plus surpris de ne pas voir à Saint-Denis plus de vases d'argent ou d'albâtre; un mausolée, soit en stuc, soit en tôle moirée, soit en pièces de marbre, qu'avec quelques soins on pourrait chaque année ajuster ou désunir à volonté. Ces riches accessoires s'accorderaient parfaitement avec les voiles de crêpe, le manteau d'or, de velours et d'hermine qui cachent à demi le sceptre, la couronne et l'urne sépulcrale.
«Jamais la Société des Amis des arts ne deviendrait plus précieuse à la patrie, si, en se rapprochant du but principal de son institution primitive, elle procurait chaque année de nouveaux modèles aux artistes, en empêchant de sortir de France, par des achats bien entendus, tant de chefs-d'oeuvre antiques et contemporains, que les estimations trop basses des appréciateurs de nos musées et le plus dangereux cosmopolisme laissent souvent passer à l'étranger, qui très-sagement profite de nos fautes. Rien ne prouve mieux combien il serait important de modifier la composition de cette espèce d'aréopage réputé presqu'infaillible, que les faits que je suis à même de vous conter, faits qui démontrent que leurs jugemens ne devraient pas être sans appel. Un amateur, qui avait besoin d'argent, mit en dépôt un Van Dyk chez un fonctionnaire public. Ce portrait fut estimé valoir à peine huit cents francs par quelques experts du Musée qui avaient été consultés. Nonobstant cette faible appréciation, le dépositaire, plus vrai connaisseur, prêta six mille francs, pour un temps indéfini, au propriétaire de ce tableau, qui, quelques mois après, ayant probablement trouvé l'occasion de le vendre plus cher, le retira des mains du prêteur, en lui remboursant entièrement la somme de six mille francs qu'il en avait reçue. Voici d'autres anecdotes que je puis garantir. Un magnifique Paul Potter était à vendre; et, comme l'on sait, nous n'en avons que deux au Musée du Louvre et deux autres à l'Élysée Bourbon. Au Louvre, un seul est achevé; le plus grand n'est qu'une belle esquisse: l'autorité fut avertie à temps, elle envoya ses experts. Le Paul Potter fut visité, lorgné, examiné, battu à froid, la chose se devine; ce tableau ne sortait point des magasins de ces messieurs, pas même de ceux de leurs confrères; et pendant qu'ils mésoffraient, le possesseur de ce chef-d'oeuvre, impatienté de tant de pourparlers et de délais, le vendit ou le troqua. Il est, dit-on, passé en Allemagne. Par suite encore des mêmes temporisations, le Musée d'artillerie n'a pu recouvrer, malgré les offres les plus séduisantes mais tardives, l'armure du chevalier La Hire, frère d'armes de Jeanne d'Arc, armure dont l'authenticité paraissait constatée par une tradition[55] respectable. C'est l'Angleterre qui possède maintenant ce précieux trophée.
«On a laissé acheter par la Russie, pour la somme modique de douze à quatorze cent mille francs, une grande partie de la précieuse collection de la Malmaison, si riche en antiques, en tableaux de toutes les écoles, notamment en Claude Lorrain, en Paul Potter, en Rembrandt, en statues de Canova, en raretés de toute espèce. La Prusse a traité de la galerie Justiniani, dont nous eussions pu nous réserver les morceaux les plus remarquables.
«À la vente du mobilier du cardinal Fesch, pour quelques mille francs de plus ou de moins, nous avons perdu des bas-reliefs admirables, des vases d'albâtre fleuri[56], des statues, un buste de Cicéron en marbre, original unique, que lord Wellington a transporté, dit-on, dans un de ses palais en Angleterre. Cette année, le superbe cabinet de M. Crawfurt a été dispersé peut-être aux quatre coins de l'Europe[57]. J'ai eu même la douleur de voir les portraits des personnages les plus illustres, peints par les plus grands maîtres des différens siècles et des différentes écoles, passer entre les mains de simples particuliers, lorsqu'ils auraient dû compléter les collections du Musée, ou du moins rentrer dans les châteaux royaux, dont la plupart étaient sortis. Je puis vous affirmer qu'un Amour bandant son arc, faisant partie de la même galerie, est passé entre les mains de deux artistes, et qu'il fut peu de temps après marchandé pour le roi de Prusse. Cet Amour se voyait autrefois (en 1814) dans l'ancien Musée; la France laissera-t-elle échapper ce chef-d'oeuvre? Si l'administration ne juge pas à propos d'augmenter dans sa collection les oeuvres d'artistes dont elle possède déjà beaucoup d'originaux, au moins devrait-elle saisir l'occasion, lorsqu'elle se présente, de s'enrichir des productions des peintres ou des statuaires dont elle n'a pas une seule composition, telles que certains tableaux que j'ai vus dans les cabinets de M. de St.-Victor et de M. Miron; je vous parlerai spécialement d'un tableau de genre qui m'a paru très-intéressant[59]; il est vulgairement connu sous le nom des Musiciens ambulans, par Diétrick; on croit y voir respirer les personnages; le son de leurs instrumens semble sortir de la toile et frapper votre oreille de la plus douce harmonie.
«Ignore-t-on que nos marchands d'antiques possèdent encore dans ce moment beaucoup de meubles magnifiques, parfaitement conservés, et que l'on voyait jadis au Louvre, sous les Valois, Henri IV et ses successeurs, et qui seraient beaucoup mieux placés dans quelques appartemens de Fontainebleau ou de Chambord, que ces meubles modernes qui contrastent si mal avec l'architecture du siècle de François Ier, tels entre autres, on nous a montré dans un seul magasin un magnifique bureau renfermant une statue de jaspe et de pierres précieuses; deux nègres appartenant au genre de sculpture polychrome[60], offerts à Louis XIV; un buste de Turenne par Coustou; un Voltaire dans sa jeunesse, sculpté en marbre par Lemoine; enfin, une superbe colonne de granit oriental, sortie de la galerie de Florence. Oubliera-t-on de conserver à la France un des plus rares chefs-d'oeuvre de Van Dyk[61], celui du bazar européen, et quelques-uns des plus marquans du Musée de la rue du Temple[62]?»
«Pourquoi votre gouvernement n'introduirait-il pas en France, reprit Philoménor, quelques dispositions d'un décret pontifical très-connu? Il est rigoureux, j'en conviens, et même il m'a beaucoup contrarié dans mes projets pendant le séjour que j'ai fait à Rome; en faisant subir à cette loi conservatrice quelques modifications indispensables, elle devra vous paraître infiniment sage. Qu'aucun objet d'art antérieur à ce siècle ne puisse désormais franchir vos frontières, et conséquemment sortir de France, sans une permission expresse d'une autorité compétente qui, préalablement, exercerait une salutaire inquisition pour empêcher que la loi ne fût éludée; que les directeurs de vos Musées de Paris et des départemens obtiennent encore et conservent pendant un temps fixe, trois mois, par exemple, après l'adjudication, non-seulement le droit de préférence, mais le droit de réméré sur les tableaux, statues, bas-reliefs et autres productions des génies antiques ou contemporains et qui auront été légalement exposés et vendus. Alors vous n'aurez plus lieu de vous plaindre de ces enlèvemens désastreux, de ces déplacemens et de ces dislocations si préjudiciables à l'art et au bonheur de la patrie.» «Cette idée est bonne, lui dis-je; peut-être se croira-t-on autorisé à vous faire une objection spécieuse en apparence. Ne faudrait-il point plutôt encourager les talens modernes; et surtout ces jeunes talens dont l'aurore est si brillante, et dont la marche hardie semble dépasser certains artistes qui les ont précédés? D'accord; mais je ne vois pas de raison pour favoriser, au préjudice des grands maîtres des siècles passés, le triomphe de ces hommes, qui, dans l'espoir de vendre plus chèrement les produits de leurs ateliers, souriaient, en 1814, au récit de nos pertes et de nos désastres, et qui, bien éloignés du patriotisme des Hippocrate et des Callot[63], n'ont pas rougi, (je l'ai vu) d'avilir leurs palettes et de profaner leurs ciseaux… Oui, vous-en conviendrez avec moi, quelque parfaites que soient leurs compositions, jamais elles ne doivent faire négliger l'acquisition des chefs-d'oeuvre grecs, romains ou bataves, des Lysippe, des Raphaël, des Paul Potter. Que de monumens nouveaux la France devrait encore à son gouvernement, si quelques fonds étaient employés à explorer les environs des villes où fleurirent jadis les colonies de la Phocée ou de l'Italie, tels que les campagnes de Marseille, Nîmes, Aix, et surtout Autun et Avalon[64], où des urnes, des médailles, des statues, des vases trouvés chaque jour, font à juste titre soupçonner l'existence d'antiquités plus précieuses. Vous ne l'avez pas ignoré, on a fait depuis la paix quelques voyages lointains[65], on a publié une description brillante des pays que l'on a parcourus, et comme moi, vous en avez senti tout le mérite. Cependant, était-ce bien ce seul avantage que nous dussions espérer d'une expédition aussi dangereuse et de recherches aussi pénibles? Parlons vrai; c'était presque la Toison d'or que nous attendions de ces nouveaux Argonautes.
«Ah! comme notre espérance fut trompée! Nous y avons perdu un de nos meilleurs peintres[66]; on nous a livré, comme je vous l'ai dit, des mémoires très-bien écrits, très-intéressans, des panoramas très-fidèles, lorsque nous comptions sur des monumens nouveaux, sur des monumens réels qui pussent nous consoler de ceux que nous avions perdus[67]. Oui, des monumens aussi nécessaires pour les Français, que l'étaient pour Rome les festins et les cirques populaires. Le célèbre voyageur dont je parle, a répondu d'avance à nos regrets: «Le transport seul d'une tête colossale de Thèbes à Alexandrie, coûte cinq cents guinées au consul d'Angleterre. La position de la France ne permettait pas de pareilles dépenses[68].» À ces raisons je n'ai point de réplique; mais dans le dernier voyage fait en Sicile et exécuté sous des auspices protecteurs, cette excuse ne paraîtra plus solide. N'aurait-il point été facile de trouver dans les ruines de l'ancienne Syracuse[69] quelques chefs-d'oeuvre jusqu'alors ignorés? Je crois qu'il faudrait profiter d'une circonstance favorable, pour continuer des explorations sur le continent de la Grèce, de l'Asie mineure, et surtout dans les îles de l'Archipel. Peut-être qu'en déblayant, qu'en dérangeant, en soulevant ces masses énormes de débris amoncelés par les siècles, peut-être, dis-je, qu'en creusant plus avant, on trouverait des morceaux capables de dédommager des sommes consacrées à ces utiles travaux: une pareille entreprise ne donnerait point aux Français la réputation d'un lord Elgin; ils auraient marché sur les traces d'un Léon X, d'un Sixte-Quint et d'un Clément XIV. Quel savant[70] serait plus en état de remplir cette commission délicate que le jeune voyageur qui le premier découvrit la Vénus de Milo? Son ardent amour pour la botanique et les arts, que nous avons été à même d'apprécier; ses vastes lumières, son discernement exquis, son zèle infatigable pour multiplier en France les produits de la nature et des génies antiques; enfin son patriotique désintéressement, serait le gage de succès très-assurés et très-peu dispendieux.
«On serait, je le présume, plus heureux qu'à la pêche monumentale et infructueuse faite dans les eaux du Tibre. Les actionnaires n'ont pas réussi dans cette opération, et cela se devine facilement[71]: on n'a point trouvé de bronze, parce que le bronze se fond, se convertit en monnaie et ne se jette point ordinairement dans un fleuve, à moins que vous n'accusiez de cette sottise les factieux du Bas-Empire, chez qui la passion ne laissait pas même raisonner l'intérêt, ou ces hordes de barbares stupides qui plusieurs fois ont saccagé la ville éternelle. Les eaux rousses du Tibre, imprégnées de matières corrosives, ont probablement détruit, après des siècles, les marbres et les porphyres que cent révolutions ont pu y précipiter.»
«Cette explication me semble assez juste,» reprit Philoménor, qui, en disant ces mots, s'aperçut que je l'avais insensiblement conduit au Corps législatif.